La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

I. L’Être et les êtres

Qu’est-ce que la métaphysique  ? La science de l’être en tant qu’être. (…)

LES DEUX VOIES DE LA MÉTAPHYSIQUE

1. DES IDÉES AUX ÊTRES

Le propos de tout «  physicien  » est de comprendre ce que sont les êtres de notre expérience, de dégager, d’abstraire de leurs états et conditionnements particuliers et changeants leur nature stable, leur essence ou structure commune et cohérente dans tous ses éléments constants. Quant aux déterminations passagères, on les note comme des accidents.

Ainsi va la connaissance scientifique, sur les pas de la connaissance vulgaire. (…) Illustrons cette démarche par un exemple inusable  : Socrate est du genre «  animal  », mais par la différence «  raisonnable  », il appartient à l’espèce «  homme  », et là se termine la recherche de sa nature. C’est la définition de sa substance. Le reste, qu’on néglige, n’est qu’accidents. (…) Mais la vérité ultime de tout ce savoir se fonde, bien au-delà de la cohérence de nos idées, sur l’existence concrète des choses qu’elles prétendent définir. (…) L’être est la règle suprême de toute science physique, il est donc important de le considérer avec attention. C’est le rôle du métaphysicien. (…)

Tout chercheur en arrivera donc un jour à se demander ce qui fait que les choses, toutes les choses sont  ! (…) Il y a en effet ce qui n’est pas vrai parce que ça n’existe pas. Il y a ce qui peut exister, mais dont l’existence n’est pas avérée. Il y a ce qui est impossible, parce que l’existence ne peut lui survenir. Que sont donc ces mystérieuses et complexes relations que notre esprit ne commande pas, entre ses idées des choses et leur existence  ? Comment passe-t-on de l’idée à l’Être  ?

Aristote sut reconnaître que l’existence n’était pas une idée comme les autres, une détermination ultime que la science pourrait attribuer aux essences des choses. Comme s’il y avait deux espèces d’autos  : les autos possibles et les autos réelles  ! Il exprima ce débouché des idées sur la réalité de l’existence concrète en disant que toute science porte sur des natures ou essences, qui peuvent exister, mais dont l’existence est comme une donnée extérieure, survenante, et ne pouvant leur être donnée que si ces essences étaient correctes, aptes à la recevoir. (…) En son langage, ces idées ou essences étaient alors en puissance d’être, et l’être en serait l’acte, n’ajoutant à ces formes aucune détermination nouvelle, aucun accident fortuit, mais leur donnant tout simplement d’être et ce n’est pas rien  ! C’est sur cette constatation que s’est bâtie la métaphysique aristotélicienne classique, que nous retrouverons bientôt.

2. DES ÊTRES À L’ACTE PUR  : L’INTUITION DE L’ÊTRE

Le métaphysicien existentialiste regarde, se laisse pénétrer par le sentiment de la présence des êtres, des choses, sans s’arrêter du tout à ce qu’elles sont  ; vieux soulier, banc public, racine d’arbre, n’importe  ! On refoule de son esprit ce que la première abstraction, celle du physicien, du naturaliste, et la seconde, celle du mathématicien, en font savoir. Pour arrêter son attention sur le seul fait de l’existence, le simple fait, qui apparaît vite prodigieux, que cela existe, et d’une chose à l’autre, que tout existe  ! Enfin, dépassant tout horizon, toute limite, que le monde soit, que tout être soit, que l’existence soit  !

Des sentiments, pas tous très purement métaphysiques, agitent cette méditation première. Ce sont des impressions confuses, mais à ce degré d’intuition, métaphysique, esthétique ou mystique – la remarque est de saint Jean de la Croix –, plus la vision est sublime, plus elle est confuse  ; et il vaut mieux avoir une intuition haute et riche, même confuse, qu’une connaissance claire et distincte de choses basses. Ainsi l’intuition de l’existence donne un sentiment confus de la fragilité des êtres. (…) Une autre impression, contrastante, est celle de la force que semble déployer tout être pour subsister et s’exercer à sa plénitude. (…)

Finalement à partir du moment où il distingue, par une profonde et totale abstraction intime, de raison mais fondée dans le réel, l’existence de l’essence à laquelle elle s’applique et se configure, le métaphysicien évoque le pur et simple Exister, l’Être pur, l’Acte parfait et sans limite, positivement infini et indéterminé. Alors un charme saisit l’âme et la tient comme en admiration, en adoration devant l’Être pur, sans essence limitante, sans autre dit de lui que sa valeur, sa force propre, son acte  : l’Acte pur. (…)

Il semble que cette saisie de l’être en tant qu’être, comme d’un acte analogue en tout être, identique à lui-même quels que soient les modes d’être ou essences auxquels il s’applique, chacun puisse en faire l’expérience, à la seule condition d’y être attentif. Mais bien peu le sont… Il est vrai, en effet, que la multitude si diverse des choses dévalue le grand fait de leur commune existence et en distrait l’attention. L’existence semble perdre de sa valeur infinie à se voir appliquée aux myriades d’essences mesquines, du soulier, du banc, de la racine d’arbre. Alors, elle paraît relative, éphémère, dénuée d’intérêt. (…)

En revanche, la contingence, la fragilité des myriades d’êtres ne font que mieux démontrer la qualité de cette existence, la vigueur et l’énigme de cet acte d’être  ! Car il n’empêche que ce néant d’hier et de demain, aujourd’hui existe  ! Et par quelle force d’être existent ce vieux soulier de clochard, et ce banc public et cette racine d’arbre, ce soir, qui ne sont rien à personne et pour personne  ? C’est là que gît l’inquiétude métaphysique. (…)

L’INQUIÉTUDE MÉTAPHYSIQUE

La plupart des philosophes voulurent considérer cette intuition angoissante de l’existence, comme dénuée de tout sens et de tout intérêt. Comme s’il n’y avait pas de notion d’Existence pure et simple. Comme si c’était un mot creux, utilisé dans le langage courant pour distinguer d’une idée purement possible une idée devenue chose, un soulier réel d’un soulier possible… Misérables princes des nuées  ! (…)

Tout se ligue et se conjure pour nous faire oublier ce soleil en plein midi  : que l’Existence est stupéfiante, et mal commode à maîtriser parce que, de soi, elle fait naître en nous, elle impose l’idée que l’Acte pur est. Qu’il y a un être infini dont toutes les existences connues sont des reflets, des émanations, des participations, des créations, – chacun cherche comment dire , qui, toutes gardent quelque communication réelle et ineffable, immédiate et inouïe, avec cette Force première, son Acte, son Être. (…)

SAGESSE MÉTAPHYSIQUE RATIONNELLE
LA CERTITUDE RASSURANTE DE L’ÊTRE PUR

Cette pensée spontanée, cette vive intuition, purement existentielle, les philosophes l’ont changée en raisonnement rigoureux mais totalement abstrait, ou plutôt idéaliste,au point de le rendre incompréhensible et même discutable, pire  : irrecevable, ce qui est un comble pour l’intuition fondamentale de la métaphysique  !

L’ARGUMENT ONTOLOGIQUE

Pour ne rien laisser au doute, aux incertitudes des esprits hésitants, saint Anselme, et Descartes avec beaucoup plus de rigueur, décidèrent de porter d’abord leur attention sur une idée comme spontanément formée en tout esprit  : l’idée de l’infini, ou de la perfection, ou de l’absolu. (…) Alors, examinant les mérites et attributs de cet être de raison, ces grands esprits ont conclu que l’Être parfait, infini, absolu, ne pouvait se concevoir sans l’existence qui est de toutes les perfections, évidemment, l’ultime  ! Que serait l’Être parfait de nos pensées si nous devions lui dénier l’existence  ? Va pour l’existence  ! Nous le pensons donc exister. Vraiment  ? Nécessairement  !

Cet argument est le plus sophistique de tous les arguments. (…)

SA RÉFUTATION ORDINAIRE

Les physiciens, hommes de laboratoire, ne pourront jamais l’accepter. Aucun homme de science n’admettra que des notions puissent régner dans notre esprit sans enracinement dans l’expérience, et encore moins qu’on puisse passer d’une idée, quelle qu’elle soit, à l’être par un raisonnement de la forme  : c’est tellement beau que cela doit être vrai  ! (…)

Dire  : Cette idée est parfaite donc elle existe, ou  : Cet être parfait, pour être parfait, doit exister, paraîtra toujours sophistique aux philosophes. Il n’y aurait de passage du rêve à la réalité, de l’idée à l’être, de l’essence à l’existence, que si nous avions la puissance de faire être les choses en les pensant et en les voulant. L’existence n’est pas dans la ligne des perfections de l’essence. L’argument ontologique paraît totalement faux, par idéalisme.

RÉFUTATION OU JUSTIFICATION  : UN ARGUMENT EXISTENTIALISTE

Faux dans sa forme, on pourrait soutenir cependant qu’il demeure vrai dans son fond. Car il véhicule une argumentation imparable, sous la couverture d’un idéalisme qui le fait paraître nul. (…) Si l’esprit ne travaille que sur des idées venues des choses, comment pourrions-nous penser l’infini, le parfait, l’absolu, l’Acte pur, si nous n’en portions continuellement en nous mille traces, mille indices, mille preuves  ?  ! (…)

Tel est l’argument ontologique, dépouillé de sa défroque idéaliste. L’être est là devant vous, herbe ou fourmi, ou Dieu sait quoi… Votre regard fixe l’être tandis que votre intelligence le revêt idéalement d’autres formes et attributs, de plus en plus parfaits. Pour finir par lui prêter la nature la plus parfaite possible. Vous vous demandez si vous avez le droit de conclure de ces perfections nouvelles à son existence  ? Vous oubliez que c’est l’existence qui se tient devant votre esprit depuis le début, et se révèle capable d’endosser la nature parfaite que vous lui concevez  ; elle l’exige même  ! (…)

Le buisson ardentCe n’est donc pas l’idée innée de perfection, ou d’infini, qui peut me donner à conclure à l’existence de l’être. C’est le fait de l’existence, qui me contraint à penser cette même existence des choses, dégagée de leurs limites, comme existence parfaite, infinie, immense, éternelle. Plénière. Si je cherche un mot qui dise convenablement cet Être pur sans le souiller, sans l’identifier à rien d’autre, sans l’enfermer dans quelque définition, je retrouve le Nom que le Dieu de Moïse s’est donné, il y a plus de 3 000 ans, «  JE SUIS  : JE SUIS   ». S’il y a existence, il y a Dieu. Si un être est, l’Être pur est. Sur la ligne de méditation de l’existence, je ne suis arrêté par aucune barrière et je vais à l’infini directement. (…)

L’existence d’abord est Dieu. Il est naturel et nécessaire qu’elle soit le tout de JE SUIS. (…) Au plan sublime de l’intuition métaphysique, ce qui m’étonne, ce n’est pas l’existence de JE SUIS, c’est, dans les myriades d’êtres de l’univers, l’existence retenue prisonnière de tant d’injustifiables et misérables contraintes.

L’ARGUMENT COSMOLOGIQUE DE SAINT THOMAS
OU LES CINQ PREUVES DE L’EXISTENCE DE DIEU

Cette intuition spontanée, mais rare, qui nous fait découvrir, comme en transparence de tout être, l’acte pur et simple de l’Existence infinie, de JE SUIS, les philosophes réalistes, et d’abord saint Thomas, l’ont reprise et mise en forme rationnelle, en prenant appui sur les données abondantes et rassurantes de la philosophie de la nature, autrement dit de la connaissance scientifique des êtres de l’univers. (…) Mais on aurait tort de croire qu’on s’éloigne beaucoup de l’une pour entrer en l’autre, qu’on renie l’intuition existentielle pour entrer dans le savoir rationnel. (…)

Les cinq voies d’approche de Dieu ouvertes par saint Thomas d’Aquin prennent appui sur l’intuition métaphysique de l’être, telle que nous l’avons décrite. C’est elle qui leur donne tout leur réalisme, et leur constante objectivité. (…)

Le premier avantage de ces voies d’approche est de démontrer point par point, explicitement et irréfutablement, ce qui paraît à certains aller de soi, mais à d’autres demeurer incertain. Le second est d’enrichir immensément, indéfiniment, la preuve de l’existence de Dieu, des données inépuisables des sciences naturelles. (…) En contrepartie, la force convaincante de l’intuition métaphysique, comme un rai de dure lumière jailli de l’être même, ne se retrouve plus qu’affaiblie, obscurcie à travers les méandres des considérations cosmologiques. (…)

CINQ INSTANTANÉS DU DIEU VIVANT

À partir des êtres de notre univers, par cinq regards différents jetés sur leurs structures essentielles, saint Thomas s’élève à l’affirmation de l’existence de Dieu, Cause première de l’univers. Il ne le fait pas sans proposer des explications d’ordre physique, empruntées à notre science, à notre culture, à notre philosophie, qui déterminent nécessairement certains regards, certaines vues sur l’être divin, riches de ce qu’ils affirment, pauvres de ce qu’ils négligent. Pour enfin aboutir à une collection d’idées de Dieu plutôt qu’à Dieu même, comme des photographies figées de Celui qui est vie, être pur, JE SUIS.

1. Tout le mouvement de l’univers réclame une cause proportionnée. C’est une illustration frappante de l’intuition de l’être, qui passe confusément du conditionné à l’inconditionné. Voilà qui est positif. Mais en analysant tout mouvement comme le passage de la puissance (et de la privation) àl’acte qui en est l’aboutissement, le terme, ce raisonnement insinue que Dieu est immobile. (…) On y acquiert la certitude rationnelle de l’existence de Dieu, mais on en retire une idée de Lui qui réintègre dangereusement l’ordre des essences intelligibles. (…)

2. Tout être de nature déterminée a une cause proportionnée, c’est encore certain. Et comme toutes les causes des phénomènes s’entrecroisent à l’infini, il existe nécessairement une Cause première intégrale. Voilà Dieu chargé des quatre grands rôles, de cause efficiente, de cause matérielle, de cause formelle et de cause finale. Comme un horloger fabriquant cette merveilleuse mécanique. (…)

Pareille certitude se paie cependant d’une représentation singulièrement réductrice. (…)

3. Tout être contingent suppose l’existence d’un premier être nécessaire. (…)

Mais comme nous suivons un raisonnement abstrait et non pas dans la pure intuition de l’Être, l’Être pur est déclaré «  nécessaire  », sans que nul hasard, nul accident, nulle aventure, nulle spontanéité ne l’émeuve. L’idée que nous allons nous former de lui y prend la forme d’une loi souveraine, de la Fatalité personnifiée, imperturbable, inaccessible. Un Dieu froid et dur comme le marbre.

4. Les êtres de l’univers se rangent indubitablement selon les degrés de perfection que tout chercheur admire. Comment ne pas expliquer l’imparfait par le parfait, ou plutôt, la vaste gradation des essences par une première, qui en récapitulerait la raison et en constituerait la forme exemplaire, le modèle, l’Idée absolue  ? (…)

Évidemment la considération des diverses formes et qualités des êtres de l’univers enrichit notre intuition d’une foisonnante illustration. Mais est-ce un bien  ? Assurément, du fait que l’existence de Dieu y est mille et mille fois attestée. En revanche, sa perfection s’y encombre de trop de figures, symboles et dénominations qui la classent au sommet de nos hiérarchies, comme une essence, certes la première de toutes, mais de même genre que toute leur série. Dieu ne s’est pas dit Chaleur ni Blancheur, mais  : JE SUIS.

5. L’ordre et la marche du monde, toutes ses finalités convergentes exigent un promoteur, un gouverneur, une pensée créatrice. (…) C’est entendu. Cette cinquième preuve est une dernière variante de l’intuition existentielle. (…)

Mais la contrepartie, ici, est fort lourde. C’est l’Ordre que nous attribuons à Dieu comme à son législateur et auteur, non le désordre, le hasard, l’incompréhensible. Ainsi le faisons-nous, Lui, à notre image, à la ressemblance de notre idéal du Maître de l’univers. (…) Voici Dieu, gardien de l’ordre, et négligeant tout ce qui n’y convient pas. (…)

LE VA-ET-VIENT DES ESSENCES À L’EXISTENCE

Pour nous qui tentons d’édifier une «  métaphysique totale  », après avoir solidement établi le fait majeur, la base de toute métaphysique, que constitue l’intuition de l’être, nous n’hésitons pas à reconnaître le bien fondé, la légitimité, la sûreté et la merveilleuse fécondité de la philosophie rationnelle. Quitte à en marquer les faiblesses et les limites. Que cela nous soit permis  !

Mais aussitôt, nous récusons l’appel, trop facile et décevant, à l’irrationnel des mythes et révélations religieuses incontrôlés  ; nous dénonçons cette fuite comme une échappatoire. C’est à la méditation métaphysique seule qu’il faut demander encore de plus amples révélations sur l’Être. Le bafouillage des existentialistes n’est qu’un mauvais exemple et, somme toute, le juste échec de leur anti-intellectualisme de principe. Ce n’est pas une raison suffisante pour renoncer à bâtir une métaphysique existentielle, parallèle à l’autre, l’essentielle. Ou si l’on veut, cherchant encore notre vocabulaire, une méta physique surrationnelle, tout appliquée au seul concret, venant en complément de la métaphysique rationnelle qui se fonde sur la considération des essences abstraites.

Mais on ne saurait mieux en prouver la possibilité, la vérité et la fécondité qu’en y avançant…

IVRESSE MÉTAPHYSIQUE SURRATIONNELLE
RÉALITÉ SCANDALEUSE DES ÊTRES CONTINGENTS

Laissons donc la voie rationnelle. (…) Demeurons dans la contemplation de l’existence, le regard fixé sur tel être concret, singulier, ici présent. (…) Choisissons de regarder un objet scandaleusement banal, un vieux soulier dépareillé, ou bien, tenez  ! quelque être dont la mention seule paraît indigne d’une méditation métaphysique  : Misou, le chat de la maison. (…)

SCANDALEUX ABSOLU

Tant qu’il existe, ce pauvre chat a part à cette chance, à cette valeur, à cette perfection qui est le fait de tout être réel, concret. Il compte pour partie dans la somme de l’existence totale, du monde, des hommes et de Dieu. Il y a là une communauté d’existence indéniable. (…) La position existentielle de Misou, sa réalité indéniable, objective, irréductible à quelque idée ou illusion que ce soit, nous laisse abasourdis. «  Qu’est-ce que tu fais là  ?  » lui demandé-je. Il me regarde, passe sa patte derrière son oreille avec contentement et semble me répondre, l’œil insolent  : «  Tu le vois bien, je suis  !  »

C’est la définition de Dieu  ! Cette existence singulière et impénétrable de chat s’enfonce comme un coin dans le monolithe infini de l’être divin. Ou cet être est Dieu, tant il est incompréhensible que l’être ne soit pas Dieu. Mais Misou n’est pas un dieu  ! Ou alors il porte atteinte à Dieu en étant un être autre, hors de lui, étranger à lui. Il n’y a de solution que de compromis. À savoir que l’un communique son être à l’autre  : Dieu à Misou, le chat de la maison… D’où lui vient cette tranquille audace, cette allégresse provocante qu’il met dans sa déclaration d’identité  : Je suis.

L’esprit s’insurge  : S’il faut que l’être existe, s’il est constant que l’être existe, il est scandaleux qu’il soit ce chat-là. (…) Que l’existence soit imparfaite, limitée, morcelée, essences diverses mêlées d’accidents, individualités incompréhensibles. Tel Misou, le chat de la maison, qui n’est qu’un sale chat. Voilà le scandale total. (…)

ÊTRES… CRÉÉS PAR DIEU

Comment peut-il coexister des êtres, quand la pure raison de l’existence c’est l’infini  ? (…) Étant établi que JE SUIS est pure et simple et parfaite Existence, unique et infinie, comment peuvent subsister à côté de lui, hors de lui, d’autres êtres, Misou, vous et moi  ? D’ailleurs, comment être autre  ? être ailleurs  ? être après  ? quand Dieu est éternel, infini, informel  ? Nécessairement, il doit y avoir de Lui à nous une continuité  : l’existentialisme affirmera une causation ou communication d’existence de Lui, l’Être pur, à nous, êtres contingents. Mais à condition que, dans cette communication d’être, il y ait distinction, apparition d’être nouveau, radicalement différent. Qu’est-ce qui fera la nouveauté  ? la différence  ? (…)

Une seule réponse demeure  : reste à postuler la conception par Dieu, Esprit infini et tout-puissant, de certaines manières d’être étrangères en leur structure la plus fondamentale à son Être pur. Non pas négatives, non-être, non pas positives, pur être, mais différentes. Je sais que ce que je profère est incompréhensible. L’intuition existentielle bute sur ces quelques manières d’être qui ne sont ni de l’être pur ni du néant, mais une création de Dieu  : un Ailleurs, un Autre, qu’il était seulement au pouvoir de Dieu d’inventer, de faire être, hors de Lui, radicalement venu de Lui et cependant étranger à Lui.

Ces grands genres communs que nous constatons dans la Nature, pures formes créées, notre raison les reçoit comme les formes-mères de toutes les structures, et les lois, et l’entrelacs connu des phénomènes. Ces genres posés, tout le reste suit et la Physique en fait son affaire, mais de comprendre ces genres, il est inutile de l’essayer, car Dieu les pense comme autres que Lui, l’Être pur.

ET DIEU CRÉA LES CORPS MATÉRIELS

On aperçoit pourquoi, en étudiant l’an dernier la nature la plus profonde des êtres créés selon les sciences modernes les plus élaborées, physiques, biologiques, psychologiques, nous avons buté sur l’incompréhensible. Chaque fois, nous avons usé de notions dont nous constations évidemment qu’elles répondaient à des données d’expérience, à des intuitions premières, mais dont la raison ultime nous échappait. Nous avions l’impression d’une contrainte arbitraire, étrangère, inintelligible, subie par les êtres, du fait de l’Être souverain, les retenant dans un certain mode d’existence générique, indépassable. Constaté mais inexpliqué. Barrière, contrainte, réalité que les théories scientifiques modernes se sont efforcées, en vain, de contester, de déformer, de défigurer, de transgresser  : ce sont les notions de corps physique, d’âme vivante, de pensée rationnelle, de conscience spirituelle… (…)

Il s’agit de ce genre d’être là, là et non ailleurs, volume occupant ou constituant un espace, être quantitatif, divisible, juxtaposé à d’autres, impénétrable, en trois dimensions et non autrement. C’est une nature, une loi, une manière d’être originelle et définitive. Injustifié, injustifiable, l’espace existe par les corps matériels dont il est une propriété. Nature contraire à l’Être pur, à la simplicité de l’existence infinie. Il n’y a pas d’espace en Dieu. Entre Dieu et les corps il y a étrangeté, évidemment, non dans l’être mais dans la manière.

Être corps, être tridimensionnel, est donc une création, l’effet d’une décision de Dieu, repoussant au plus loin de lui ces créatures sorties de lui, «  sorties de ses mains   ». Quant à tenter de dire «  ce que c’est que corps   » c’est tout à fait inutile. Cela reste, constitutivement, inintelligible.

Cette réalité de non-Dieu est si scandaleuse pour l’esprit que toutes sortes de problèmes accessoires, en cosmologie, demeurent sans autre solution que factice. Ainsi du néant qui existerait, ou plutôt qui n’existerait pas au-delà de notre univers en expansion. Ainsi du vide qu’on suppose entre les éléments discontinus de la matière, entre noyau et électrons, entre atomes, entre étoiles, entre galaxies  ! S’il n’y a rien, comment y a-t-il là des champs  ? Et si le monde est fait de corps qui constituent des volumes, qu’en est-il de sa limite  ?

En fait, nul ne peut surplomber cette réalité physique des corps matériels, pour définir leur genre commun, le penser, le situer dans l’échelle des êtres. Dieu a inventé cela comme une forme de non-Dieu, comme autre. Lui-même est immatériel et il affirme son génie en créant l’être-corps, l’être spatial. On ne s’étonnera pas que la science moderne ait ambitionné de transgresser ce tabou. Nous avons démontré la vanité de ses efforts pour tordre l’espace, lui ajouter ou lui retirer ses dimensions naturelles. Le débat rebondit en ce moment  ; je crois qu’il touche à son terme pour la confusion de l’orgueil humain et le retour des physiciens au respect des données intangibles de la création divine. JE SUIS a posé les corps en leurs trois dimensions dont ils ne sortiront jamais, car c’est leur genre d’être commun.

ET DIEU CRÉA LES ÂMES VIVANTES

De même que les choses matérielles sont étendues et, de ce fait, divisées et juxtaposées dans l’espace, constituent l’espace, les âmes vivantes sont comme étirées dans le temps, autre mystère  ! Elles ne peuvent exister que dans une suite irréversible de moments, d’étapes qui constituent la durée. Les vivants sont des êtres dont la réalisation implique le temps, que la nécessité enchaîne au temps qui passe, sans retour. C’est leur condition générale, vraiment étrange, que cette manière de naître, de croître, se reproduire et disparaître en forme de suite historique, de «  finalité  » pour parler comme les biologistes, de destinée unique et inéluctable qu’on imagine tracée d’avance.

C’est la vie qui confère au temps, quatrième dimension des corps en mouvement, sa signification de forme aliénante de l’être, de négation de l’immutabilité, de distinction d’avec l’éternité de l’Acte pur. (…)

Cette âme vivante est comme étendue tout de son long sur le chemin idéal qui va du passé au futur, soit l’individu sur son temps de vie, soit l’espèce sur des millions de vies individuelles, de part en part traversées par un projet évolutif total, soit même l’ensemble de la vie, du premier au dernier organisme, entraînés dans son flux continuel et orienté.

Or, voici la difficulté  : de même que les physiciens sont perdus dès qu’il s’agit d’expliquer ce que peuvent être ces réalités diffuses et insaisissables dans l’espace que sont les champs, gravifique, électromagnétique, etc., de même, les biologistes quand il s’agit d’expliquer des «  informations  » ou «  programmes  » d’organisations et de fonctions hautement complexes, dynamiques et finalisés. Où cela existe-t-il  ? et quand  ? Difficulté aggravée, car le moment d’hier n’est plus, et demain n’est pas encore. Notre esprit n’atteint l’être que figé hors du temps. Tout processus, constaté pourtant de manière scientifique, le laisse devant l’incompréhensible réalité de l’âme vivante immergée dans la durée. La science moderne, là encore, a tenté de transgresser ce tabou. (…)

La condition temporelle est une autre invention de Dieu créateur, elle est un genre d’être différent, qui de toute façon interdit aux âmes temporelles de se croire ou de se vouloir les parèdres de Dieu. Elles passent et lui demeure, hors du temps. Ou plutôt, c’est le temps qui est hors de Lui, JE SUIS.

ET DIEU CRÉA LES ÂMES PENSANTES

L’existence humaine est assujettie elle aussi à l’espace et au temps, comme être corporel et comme être animal. Mais comme être pensant, l’homme pourrait se vanter de dépasser ces divers conditionnements, la pensée étant ouverte à l’infini, s’évadant de l’espace et du temps d’où il prend son envol. N’est-ce pas une plus grande ressemblance, une proximité meilleure avec JE SUIS, que cette intelligence capable de tout comprendre, cette liberté capable de tout aimer, cette volonté capable de tout ambitionner d’être et de faire  ? (…)

En fait, aux êtres humains aussi Dieu impose un genre commun qui les distance de lui au moment même où il leur donne d’être «  à son image et à sa ressemblance  ». Et ce mode d’être différent, d’être autre, c’est la pauvreté radicale d’une pensée éparpillée dans ses idées comme ses sens corporels le sont dans l’espace, et glissante, sans cesse à ressaisir et réanimer dans ses raisonnements, comme son âme l’est dans le temps. Esprit dont la subsistance est certaine, l’homme ne se trouve et ne se gagne que dans la présence et la communication des autres êtres de l’univers. Il doit connaître, aimer, vouloir et posséder tout ce qui n’est pas lui, à seule fin de se connaître, de s’aimer, de se vouloir et de se posséder lui-même. Nouveau paradoxe, nouveau genre d’être proprement inintelligible.

La pensée humaine (…) est donc comme une «  table rase   », tournée vers l’extérieur pour en recevoir toute sa richesse, et vide comme un ordinateur, tant qu’elle ne s’applique pas à quelque nouveau raisonnement. (…) Même si par mémoire elle conserve un acquis remarquable, elle ne le réactive que par le mouvement de nouveaux discours. (…) Aliénée au monde, discursive,la pensée humaine est ainsi radicalement autre que l’Acte pur, JE SUIS. (…) Incapable de repos dans l’intuition de soi, comme serait une pensée qui se pense, elle est tournée vers l’extérieur, et en mouvement perpétuel, quelle misère  ! (…)

Ici encore, la science moderne a tenté de violer les interdits, de renverser les frontières. Il s’agissait de libérer la pensée, par méta ou parapsychologie. Comme si, dégagée du corps et de l’âme, elle pouvait gyrovaguer en liberté, être enfin elle-même et toutes choses, et Dieu. (…) Je ne doute pas que, là aussi, l’échec s’avère total et qu’on doive promptement en revenir à l’humble aveu de la médiocrité de notre condition. (…)

ET DIEU CRÉA LES ESPRITS ANGÉLIQUES

Existe-t-il un ultime mode d’être, supérieur au nôtre, celui que la foi chrétienne reconnaît aux anges et dont saint Thomas ose dire qu’il est totalement immatériel  ? La métaphysique n’aurait à en décider que si les anges se faisaient objets d’expérience naturelle, commune et ordinaire. Toutefois, sans trancher la question de fait, elle peut dire ce par quoi de purs esprits peuvent encore être différents de JE SUIS.

Il existe en effet, dans notre connaissance de la nature spirituelle, si élevée que nous la concevions par analogie avec la nôtre, une infirmité congénitale dont on n’imagine pas que des esprits créés puissent être exempts. C’est le dédoublement de soi, comme sujet et objet de connaissance, d’amour, de volonté et d’action. Cette ultime infirmité, dans les êtres les plus parfaits, et qui fait obstacle à la plus pure spontanéité de l’acte, c’est le retour sur soi, c’est la conscience de soi. Tout ange qui se regarde, divise encore et oppose en lui-même la liberté à l’être, l’existence qui est action à l’essence qui est état. Étrange, inintelligible division su sein même de l’état sublime des esprits purs, qui maintient un abîme entre eux et l’Acte pur, entre la créature et le Créateur.

Car l’Être divin est sans dédoublement de sujet et d’objet, il n’est pas une «  Pensée qui se pense   », ni un «  Amour de soi-même   », ni la «  Cause de soi-même   »… On serait tenté même d’écarter de Lui ces mots d’esprit, de pensée, de conscience, d’amour, toutes notions qui l’enfermeraient dans quelque limite. On serait porté à exclure de Lui toute exclusion. Car JE SUIS est SAINT. Il n’est souillé par aucune de ces étrangetésque nous constatons à tous les niveaux de la création. Il est Acte pur, Existence infiniment simple, spontanée, nécessaire, parfaite.

QUELLE RELATION DU CRÉATEUR À SA CRÉATURE  ?

Désormais la question métaphysique la plus instante, la plus haute, la plus belle, est présente à nos esprits. Ces humbles êtres concrets, maintenant que nous savons qu’ils ne sont issus de rien d’autre, voulus de personne autre, ni émanés d’idées divines ni façonnés par aucun être intermédiaire qui expliqueraient et justifieraient, en sous-ordre, leur existence, que sont-ils donc à Dieu  ? Que leur veut-il  ? Quelle est leur raison divine  ? quel est leur avenir  ? quelle éternité désormais est la leur, quel absolu  ?

Nous l’apprendrons dans les chapitres suivants.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 171, novembre 1981, p. 5-14

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