La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

VI. Le fondement transphysique de l’amour

TROIS MÉTAPHYSIQUES DE L’ÊTRE

Sainte TrinitéIl n’est pas vrai que toutes les métaphysiques se valent, ou baignent dans une vaste incertitude. Éliminons les métaphysiques fausses, qui refusent la vérité de nos connaissances intuitives. Celles qui les admettent, les expliquent plus ou moins bien. Pour nous, trois grandes étapes marquent le progrès d’une même métaphysique, foncièrement grecque, puis singulièrement développée sous la motion de la révélation chrétienne  : celle d’Aristote fondée sur l’intuition des substances concrètes définies par leur essence nécessaire et universelle, celle de saint Thomas y ajoutant l’existence comme une donnée primordiale et constitutive à l’égal de l’essence. Celle, enfin, que nous exposons ici, posant à la source de cet être fait d’essence et d’existence, la relation d’origine, ce grand principe méconnu, suressentiel, préexistentiel, qui explique définitivement et pleinement l’être concret, réel, individuel, par la relation de création qui le fait être et par le faisceau de ses relations au monde qui le situent et le particularisent au sein de la totalité historique.

Ces trois étapes de la connaissance de l’être, physique, métaphysique, transphysique, aboutissent à trois conceptions justes, mais progressives, complémentaires et non exclusives de l’être concret et surtout de l’être humain.

DÉFINITIONS DE LA PERSONNE HUMAINE

L’ESSENCE DE L’HOMME

Les limites du système d’Aristote lui viennent de son substantialisme. Il ne s’occupe des êtres individuels que dans leur généralité  ; leurs particularités personnelles n’étant pas objets de science, sont pour lui insignifiantes. Plus grave encore, il considère la substance individuelle, concrète, comme posée là, hors de ses causes, subsistante, autonome, être en soi, par soi et pour soi. C’est commode, en science physique  : on part de l’objet, donné, déterminé. C’est insatisfaisant en métaphysique et cela devient catastrophique en morale.

L’EXISTENCE PERSONNELLE

Pour saint Thomas, aristotélicien de conviction et de volonté, l’Homme, animal raisonnable, est aussi et premièrement une « créature » dont Dieu est le principe. Ce genre commun, métaphysique, implique sa totale plasticité entre les mains de Dieu qui lui façonne un corps et qui lui forme une âme personnelle. La différence spécifique, à savoir d’être une créature spirituelle, met en évidence l’ouverture illimitée de ses facultés d’être “ capax Dei ”, capable de faire retour à Dieu d’où il vient par la connaissance et par l’amour. (…)

Mais c’est, du coup, trop beau  ! trop grand  ! C’est débordant, c’est infini et trop mystérieux. Cette existence incommunicable, cette création distincte et immédiate de l’âme par Dieu, cette “ puissance obédientielle ”, c’est-à-dire cette ouverture à tout don nouveau, bref, cet être lancé en avant et en haut, est-ce encore le sinistre individu de notre expérience quotidienne, commune  ? Pourtant Aristote et saint Thomas semblent faire de la noble et droite personne humaine, un être sublime, très détaché de la société d’où il naît, vite évadé de la totalité universelle. À tort  !

LES RELATIONS CONVIVIALES

Cet animal raisonnable, certes, ne peut exister hors du monde qui lui est physiquement nécessaire. Cette créature spirituelle ne peut être conçue, ni par nous ni par le Créateur, isolée de toute autre, comme une réplique unique et un miroir incomparable pour JE SUIS de sa pure perfection  ; c’est métaphysiquement impossible. Et, de fait, elle a vocation de partie dans un ensemble très vaste, de “ convive ” ou de “ personnage ” dans une communauté qui n’en épuise peut-être pas la raison mais qui lui confère sa forme individuelle, son ultime valeur propre, personnelle. (…)

L’Homme est à l’entrecroisement de la relation verticale à Dieu qui le crée et du faisceau de relations horizontales à ses procréateurs et par eux au monde antérieur, qui lui fixent sa place, sa fonction, son rôle personnels. Ce sont ces relations constituantes qui définissent l’individualité humaine et sont la “ donnée ” première sur laquelle s’exerceront ses facultés spirituelles de conscience, d’intelligence et de volonté. De cette liberté de reprise de soi et de poursuite attentive de sa “ vocation  ”, vient à l’homme son “ éminente dignité  ”, sans rapport avec toute existence inférieure.

Nous sommes sûrs que pareille définition de l’homme, essentielle comme celle d’Aristote, existentielle comme celle de saint Thomas et, en sus, relationnelle ou conviviale, permet la pleine intelligence de la personne humaine, dans son être et maintenant dans son agir, objet de la deuxième partie de la métaphysique.

L’ÊTRE, L’AGIR ET L’AMOUR

L’être est un acte, métaphysiquement reçu mais, physiquement, subsistant, fait pour durer. Cette réalité première est l’objet d’une intuition inexprimable. Du moins nous donne-t-elle accès aux êtres de notre expérience qui, tous, pour durer sont en mouvement, en devenir. (…)

Or si l’être agit, ce ne peut être sans un élan, sans un ressort immédiat suscitant et orientant chacun de ses actes. C’est ce qu’on appelle appétit ou tendance, d’où se tire, comme d’un genre prochain, cette espèce propre aux êtres raisonnables  : l’amour. L’Amour est donc de l’ordre du désir, moteur essentiel du mouvement d’un être-sujet vers un être-objet. Non plus pour le connaître dans son essence, sous mode de représentation intentionnelle, selon sa “ quiddité ”… pour savoir ce que c’est. Mais pour le rechercher, dans son existence concrète et singulière, pour se l’unir réellement, substantiellement, et non plus seulement par science.

Comment le désir s’insère-t-il en l’être  ? et plus précisément, comment l’amour naît-il du cœur et de l’être même de l’homme  ? Telles sont les questions que nous devons élucider maintenant, en nous aidant des trois métaphysiques reçues, de l’essence, de l’existence et de la relation. Excellente occasion pour chacune de faire la preuve de sa vérité par sa fécondité.

L’AUTARCIE ARISTOTÉLICIENNE

L’AMOUR N’EST PAS ESSENTIEL

Connaître l’être comme substance, en définir savamment rationnellement l’essence ou quiddité   : expliquer tout son désir et son mouvement comme la recherche d’une actualisation et d’une unification de soi poussées au plus haut degré possible de perfection formelle ou idéale, c’était s’interdire évidemment toute compréhension de l’altruisme ou de l’amour. Pour ne voir dans chaque individu qu’un élan irrésistible vers l’autonomie parfaite ou la perfection autonome de son être, par ses propres forces et, si nécessaire, si besoin, par le moyen des autres  : des inférieurs, en en usant, en les exploitant et les dévorant  ; des supérieurs, en tentant de leur ressembler et de participer à force de les contempler et d’en jouir, à leur supériorité  : uti et frui. (…)

L’individu, en aristotélisme strict, est naturellement, absolument égocentrique. Il est «  enstase   », enfermement, et non «  extase  », amour. Le tout de sa nature est son appétit de bonheur, lequel commande toutes ses actions. (…) Il n’est pas surprenant que dans un tel monde, étranger à l’amour et à la volonté des hommes, triomphent l’égoïsme, l’orgueil, l’indifférence aux autres et la prétention délirante de l’homme de se croire un dieu et de tirer sa béatitude du seul sentiment de sa propre perfection. Telle est au bout de la sagesse aristotélicienne, la démesure, l’hubris, que pourtant dénonce comme le comble de l’impiété et de la folie toute la tragédie grecque.

AUTARCIE ET PRÉSENCE À AUTRUI

(…) Si l’autarcie est absolue dans la théorie d’Aristote, en revanche, dans sa connaissance empirique des êtres et dans sa recherche d’une morale pratique, humaniste, le Philosophe lui ajoute et cherche à lui concilier, bien ou mal, l’altruisme et l’amitié, valeurs reconnues et hautement prônées par ses contemporains comme des vertus mères des cités et chères aux sages.

Lui-même tient tant aux rapports sociaux obligés, de la famille, du commerce, de la cité, comme aussi à l’amitié, toutes relations qu’il analyse avec le génie d’observation et de définition qu’on lui connaît, qu’il leur cherchera inlassablement un fondement métaphysique. Il n’y arrivera pas. L’altruisme demeurera juxtaposé plutôt qu’intégré à l’autarcie. C’est le dilemme du même et de l’autre, du propre et de l’étranger, auquel toute métaphysique de l’amour demeure confrontée. (…)

ÉROS ET AGAPÈ

(…) Saint Augustin va embrouiller ce dilemme de considérations morales prématurées. Cet homme doué d’une prodigieuse puissance d’aimer, chercha dès ses premiers ouvrages à définir l’amitié et à en comprendre les ressorts… «  Qu’est-ce que j’aime, se demandait-il,lorsque j’aime mes amis  ?   »

Pour lui, c’est simple. (…) Deux amours se partagent le monde dans une contradiction absolue. (…) Le désir de l’autre pour soi. C’est une convoitise. C’est l’éros, qui est un amour captatif, un amour obligé, subi, irrésistible. Tout juste récompensé par le plaisir. (…) Cet appétit vulgaire, nécessaire, manifeste l’insuffisance, l’imperfection de l’être à se réaliser par lui-même, à se satisfaire de ce qu’il a. Aussi Maritain en fera-t-il identiquement une passion de l’animalité en l’homme, ou de… l’individu   ! Toute proche du vice, en complicité perpétuelle et tacite avec lui…

À l’opposé se trouve l’amour vrai, sincère et noble, qui est tout de bienveillance pour l’autre. Telle est la charité, l’agapè, amour gratuit, généreux, libre et toujours spontané, amour oblatif. Sa provenance est donc différente  : il vient du cœur et non des viscères, de l’esprit et non de la chair, de la Personne et non plus de l’individu. Saint Augustin, saint Bernard, en attendant Baïus  ! ne craindront pas de dire que cette Charité vient de la grâce, tandis que la convoitise vient de la nature toujours torve et vicieuse. (…)

Comment s’en tenir à ce simplisme que toute l’expérience humaine et même animale dément  ? Ni l’agapè ne mérite cet excès d’honneur, d’être décrite comme pure, libre, généreuse, affranchie de tout intérêt, calcul, retour sur soi, plaisir égoïste. Quel en serait alors le ressort, le motif, le but  ? Ni l’éros, ne mérite cet excès d’indignité, quand sa cupidité, sa convoitise animale si souvent s’associent à tant de bienveillance et de bienfaisance, et lentement, au fil des jours, se muent en dévouement aveugle, en charité sans limite  ! Et comment donc le langage humain confondrait-il cet instinct égoïste avec son contraire sous l’unique vocable de l’“ amour ”, s’il n’avait lui aussi, même dans ses pires manifestations, quelque résonance altruiste, un élan généreux  ?

C’est, en fait, la question du «  rapport à autrui   », à ses divers degrés de perfection, de quelque nom qu’on les désigne, qui doit recevoir une explication, en deçà de la morale  ! et non seulement au plan physique, scientifique, de l’explication des phénomènes par les lois de la nature, mais au plan métaphysique de l’existence concrète, et au plan transphysique du destin total des êtres dans le monde. Étudions là-dessus les auteurs scolastiques.

AMOUR PHYSIQUE ET AMOUR EXTATIQUE CHEZ SAINT THOMAS

«  Un amour qui ne soit pas égoïste est-il possible   ?   », telle est l’obsédante question sur laquelle reviendront sans cesse les théologiens du Moyen Âge. (…)

Deux voies diamétralement opposées ont été suivies par les scolastiques. L’une réduit tout amour au seul «  amour physique   », entendez  : l’amour naturel, l’amour de soi. L’autre au contraire exalte comme le meilleur et le seul véritable amour, l’«  amour extatique   », excentrique si j’ose dire, centré sur autrui, non plus sur soi, et en tout premier lieu sur Dieu. Saint Thomas aurait résolument adopté le premier parti, et il aurait voulu ignorer le second. (…)

L’AMOUR D’AUTRUI EST ESSENTIEL À L’HOMME

La hardiesse de saint Thomas a été de rompre avec «  le morcelage   » de l’univers en «  individualités bornées  » à leurs propres limites. «  Considérer l’unité débile de la partie en dehors de l’unité du tout, c’est, pour saint Thomas, s’arrêter à une vue fragmentaire et incomplète… Dans les tout naturels “ chacun selon la nature tient d’un autre ce qu’il est. ”   ». Il n’y a donc nulle part, en rigueur de terme, d’égoïsme naturel total  : «  Aucun être créé ne se comporte, dans ses appétitions naturelles, comme s’il était le centre de tout.   » Et cela, c’est génial. (…)

DIEU EN L’HOMME, L’HOMME EN DIEU

Mais là où ça ne va plus, c’est lorsque la dialectique de saint Thomas introduit Dieu comme bien total et commun de l’univers. L’ordre des natures ne trouvant pas en lui-même sa fin, il doit donc la trouver au-delà de lui, donc en Dieu «  Premier moteur   »  ! Faute de «  fin intrinsèque  », voilà trouvée sa «  fin extrinsèque   ». Ce ne sont que des mots  ! Et du coup, l’individu va à Dieu et le désire, l’aime comme étant son propre bien, immédiat et souverain. C’est dans ce bien commun, aimé d’abord, que l’homme enfin se retrouve et s’aime, lui et son petit bien particulier. Donc (donc  !) l’amour de Dieu est premier et englobant. Aimer Dieu, et aussi l’univers et l’humanité entière plus que soi-même n’est rien d’autre que naturel  : «  C’est, pour lui, suivre la nature, tout simplement   »  !

Pareil renversement total est trop beau pour convaincre. L’amour de soi n’est plus qu’une forme de l’amour de Dieu… pour la raison insolite que «  chaque partie de l’univers tend vers le bien commun de l’univers comme son bien propre, et que ce bien commun de l’univers est Dieu   ». C. Q. F. D. (…)

Quelque peu rebuté par cette fausse dialectique, retenons la mystérieuse vérité qu’elle véhicule tant bien que mal, à savoir «  qu’on aime Dieu comme l’être infini, source de tout l’être   ». Mais cela est déjà d’un autre ordre, existentiel.

L’AMOUR EST MERVEILLE EN L’HOMME

L’autre explication de l’amour serait-elle moins sophistique, plus claire, plus convaincante  ? Soutenue par Abélard (hé  ! hé  ! l’homme parlait d’expérience…), Richard de Saint-Victor et nombre de cisterciens, elle n’était pas ignorée de saint Bernard et de Guillaume de Saint-Thierry son ami, qui étaient loin de la mépriser. Que cette théorie extatique a de charmes  ! Elle donne de l’amour une description enthousiaste, comme d’un mouvement dépassant la nature égoïste et vicieuse de l’homme, violentant ses inclinations innées. Cet amour arrache l’être à lui-même pour le jeter en l’autre, ainsi Héloïse en Abélard   ? Il naît spontanément entre personnes libres, égales, étrangères l’une à l’autre, et qui n’en attendent aucun profit sordide, aucune utilité, aucun avantage. (…)

Il est avéré que saint Thomas a montré d’étranges faveurs et inclinations pour cette folie, très contraire à son aristotélisme certes, mais tellement chrétienne  ! (…)

Son existentialisme métaphysique, d’ailleurs, lui ouvrait grande la voie d’une explication neuve des attraits, des amours entre les êtres, dépassant largement les hauts murs de leurs essences dressés par Aristote. (…)

DIEU EST AMOUR

Rappelons-nous l’intuition première de toute métaphysique totale. C’est l’intuition de l’existence, allant de la nôtre, chétive, à la pure et infinie Existence divine, source de toutes les autres limitées et contingentes. (…)

Toute idée de l’amour s’originera dès lors dans cette intuition première, existentielle, de la générosité pure de JE SUIS, communiquant en extase l’être… et l’amour à d’autres êtres.

L’axiome  : Bonum diffusivum sui ipsius, commande, domine tout. C’est le principe universel qui explique «  la fécondité de l’Acte  ». L’EXITUS, la sortie des êtres du sein de Dieu même, s’explique par cet amour qui est EXTASE, générosité pure, suprêmement en Dieu, analogiquement dans ses créatures. C’est un écho philosophique de la théologie johannique  : «  Dieu est amour   » (I Jn 4, 8) et paulinienne, évoquant la «  philanthropie divine   » (Tt 3, 4). Car, depuis le commencement, le christianisme enseigne cette «  extraordinaire intimité entre la créature et Dieu, point de départ d’un ardent déploiement affectif   ».

Comment saint Thomas aurait-il pu ignorer et a fortiori condamner cette grande théologie mystique, selon laquelle «  l’être véritable est essentiellement communication de soi   », «  expansion généreuse   », élan, extase, éclatement de ses limites  ?

DIEU EST AIMÉ

Cette bonté expansive de l’Être pur trouve son écho, sa réplique dans l’amour de ses créatures pour Lui. Pris dans une telle vision du mouvement extatique de l’être, nous comprenons que ce REDITUS, ce retour des êtres sortis de Dieu, à Dieu qui leur donne sans cesse la vie, le mouvement et l’être, est antérieur à tout “ égoïsme ” et même à toute “ autonomie ” naturelle. Alors que dans l’optique païenne, aristotélicienne, chaque substance est tendue seulement vers sa réussite propre, vers sa perfection formelle, pour saint Thomas comme pour tout mystique chrétien, métaphysicien par vocation  ! chaque être baigne dans une plénitude d’amour qui crée en lui l’amour de la plénitude de l’être, c’est-à-dire l’attrait de tout et du Tout, l’extase vers JE SUIS.

Ce n’est plus cette vague participation platonicienne à l’Idée du bien, ou ce non moins vague attrait exercé sur les sphères par le Premier Moteur d’Aristote, c’est un «  théotropisme   » qu’on ne saurait concevoir qu’au seul niveau de la communion et communication de l’existence même, où les barrières des natures sont comme renversées. (…)

LES ÊTRES S’ENTR’AIMENT TOUS

Dans cette vision existentielle, nouvelle confirmation de son excellence, l’amour de Dieu et le retour à Dieu ne sont pas si directs et aisés qu’en aristotélisme pur où ils se font en deux coups de cuillère à pot, par contemplation philosophique  ! L’Être aimé d’abord est répandu dans tout l’orbe du monde visible auquel il est si intime que l’amour, ni le regard esthétique  ! ne saurait les dissocier l’un de l’autre. Car toute existence est attrayante pour tout être, qu’elle soit celle de l’Être pur découvert à l’intime des êtres, ou celle de l’univers en toutes ses parties, dans son harmonie, dans sa stabilité, dans son ordre et sa beauté. (…)

EN FINIR AVEC L’ANTINOMIE D’ÉROS ET D’AGAPÈ

On peut déjà augurer que le dilemme des scolastiques est complètement déplacé, et dépassé.

La première solution, dite de l’amour physique, a ceci de faux qu’elle prétend trouver le fondement et la raison de l’amour dans l’essence ou nature, scientifiquement définie, de l’individu substantiel.

La deuxième solution, dite del’amour extatique, libère l’individu des bornes de son égoïsme forcé, forcené, en lui donnant pour aire de liberté la communion sans frontières de l’existence et du bien. En s’échappant à soi-même, on aime tout l’univers et Dieu  ; alors, on sort aisément de ses limites individuelles pour aller aux autres jusqu’à l’oubli entier de ses propres intérêts. Mais nous voilà, à ce niveau métaphysique, si loin des diversités et particularités individuelles qu’on pourrait perdre de vue le caractère tout personnel et singulier de l’amour d’autrui. On en viendrait à un indifférentisme et à un anonymat proches de ceux où sombra le stoïcisme. Comment reprendre contact avec son prochain particulier, dans cette ivresse existentielle et son extase infinie  ?

Le dilemme réclamait donc, pour sa solution définitive, un dépassement de l’essentialisme aristotélicien et de l’existentialisme thomiste, par l’accès à un point de vue transphysique où essence limitée et amour de soi, existence illimitée et amour extatique trouveraient leur équilibre et leur plein accord. C’est notre théorie relationnelle, dont nous pourrons ainsi vérifier la justesse.

THÉORIE INTÉGRALE DE L’AMOUR

L’AMOUR PROCÈDE DES RELATIONS

Nous pouvons maintenant faire jaillir des trois métaphysiques une explication totale de l’amour. Le nœud de la difficulté, qui se situe là où gît le mystère merveilleux de l’amour, tient dans l’inexplicable présence de l’aimé à l’aimant, comme s’il était quelque chose de lui sans l’être vraiment  ! (…) Il en est des êtres qui s’aiment, un peu comme des piles d’un pont. Elles sont bâties en pareil lieu, en telle façon, pour l’arche qu’elles lancent entre elles dans l’espace, à elles deux. C’est l’arche qui les justifie et les équilibre l’une et l’autre, l’une avec l’autre, l’une par l’autre. L’amour se promène sur le pont. (…)

L’aristotélicien ancien, qui posait la substance individuelle comme un être en soi, par soi et pour soi, hors de ses causes, hors donc de toute relation, tel Robinson Crusoë, «  né enfant trouvé et mort célibataire   », comme le déplorait Renan du Français moderne, ne pouvait jamais trouver, ou alors par quelque douteux expédient, comment un tel être saurait aimer et être aimé. Faute de liens, point de reconnaissance ni de fidélité  ! Sans valeur particulière de personne aux yeux de personne, point d’amour  ! (…)

Le thomiste moderne en revanche trouve partout, en tout être et en toutes directions, le fondement d’un amour sans limites. Il connaît cette fameuse «  substance   » aristotélicienne, pierre, plante, bête, homme ou ange, comme existence jaillissante, en acte et en devenir, sortie de Dieu, toute relative à lui, au même titre que les autres marquées de leur commun caractère de créatures. Il admet facilement que, porté par ce réseau de relations substantielles, chargées donc d’élan et de désir, l’amour coure de haut en bas, de bas en haut et de long en large dans cette communauté universelle de l’être, non stagnant mais s’épanchant, s’engendrant, se multipliant sans cesse. De Dieu aux créatures, des créatures entre elles et à Dieu. L’amour n’est-il pas tout simplement la vie spontanée, la prise de conscience et le resserrement de ces liens d’origine  ? de cette familiarité première  ? (…)

Reste que cette vue métaphysique, de la communion radicale des êtres dans l’existence, risquerait de tourner à des représentations trop générales et indistinctes d’un amour qui, allant à toute existence, n’irait finalement à aucune, comme il est arrivé au stoïcisme. Et, plus grave, dans cet existentialisme de plus en plus vague, on finirait par perdre le sens de l’existence comme don actuel de JE SUIS, immédiatement fait à chacun et le situant dans un environnement où son amour lui est comme insufflé par Dieu même pour ce prochain en présence de qui il se tient. Il nous faut donc dépasser le simple existentialisme métaphysique, où l’existence est sans frontière, et oser fixer du regard chaque être, chaque individu concret, créé par Dieu, pour assister à la naissance en lui de l’amour et ainsi lui arracher son secret.

L’AMOUR AUSSI EST CRÉATION DIVINE

UNE PRÉALABLE COMMUNION INTIME  ?

Pour aimer, remarque le Père de Finance, il faut déjà en quelque sorte posséder  : «  La tendance postule la réalité d’un objet que tout son être de tendance consiste à précontenir.   » Cela ne peut être, poursuit-il, qu’en vertu d’une relation préalable. «  Il y a en effet pour les êtres une façon d’être les uns dans les autres tout en s’opposant  : c’est la relation.  » Qu’une telle idée soit venue historiquement de la théologie cherchant à expliquer «  la procession du Saint-Esprit par voie d’amour   » dans la Trinité, n’ôte rien à la vérité du raisonnement. Il y a donc au principe de l’amour «  une certaine immanence  », «  d’ordre existentiel   ». Il y a déjà une lointaine prégustation de l’autre en ce qu’il a de tout à fait propre, une certaine impression affective de lui comme autre, comme valeur pour soi, et cette prégustation produit le désir, l’élan, l’extase. (…)

Cette mystérieuse relation à distance «  intériorise l’aimé à l’amant   », sans pour autant le satisfaire, car elle n’est pas l’union qu’il désire mais seulement son annonce. L’amour ne peut jamais être vain c’est-à-dire sans objet, puisque d’une certaine façon il le «  précontient  », il le tient déjà sans le posséder encore…

Arrivé à ce point, le Père de Finance s’arrête. Il déclare inexplicable cette relation préalable, cette prégustation qui déclenche l’attrait, l’amour. (…)

Saint Thomas, conclut-il, ne paraît pas avoir vu comment l’inexplicable de l’amour «  découlait en dernier ressort du mystère même de l’esse, de l’existence. C’est pourtant jusque-là qu’il faut, selon nous, remonter   ». Mais il n’ira pas plus loin.

DIEU AVEC NOUS CRÉE NOS AMOURS

Il y a donc quelque part une préalable communion intime entre le père et son fils, que déjà il aime avant de l’avoir conçu, entre le fils et son père avant de l’avoir discerné et connu, entre l’époux et son épouse future dès la première rencontre, entre l’ami et son ami possible. Il y a bien une unité «  transcendantale   » entre eux, sans laquelle serait inexplicable l’attrait qui les meut les uns vers les autres. Comme il existe un attrait puissant que la science constate et mesure sans du tout le comprendre, entre l’aimant et la limaille de fer, entre toute charge positive et négative, entre la Terre et la Lune… Mais l’expliquer par la communauté de l’être, c’est tout évoquer, tout emmêler sans rien élucider. Car alors tout serait dans tout, les forces d’attraction seraient universelles et uniformes, l’amour serait entre tous les êtres également, stagnant dans une communion idéale, achevée, réplique spirituelle de l’entropie qui est le synonyme de la mort.

Combien il est éclairant alors de rappeler que l’amour, comme tout agir spontané, est un effet de la force divine créatrice, une communication d’énergie émanée de l’Être pur, non certes constitutive de l’être en soi (esse in) mais de l’être pour les autres (esse ad). C’est toute notre transphysique relationnelle qui débouche ici sur une parfaite explication de nos amours. S’il est vrai que Dieu ne crée aucun être à part, isolé, pour lui seul, mais qu’il les crée tous pour occuper, chacun, une place dans l’univers et y revêtir une certaine valeur, cette relation opérante les tourne les uns vers les autres et suscite en eux des pressentiments, des attraits, des amours qui les orientent les uns vers les autres et les poussent à faire entre eux ce qui répond au plan de totalité du Créateur. Ce fieri perpétuel de «  l’être pour autrui   », c’est l’amour, physique, oui, et extatique vraiment  ! (…)

C’est ainsi que JE SUIS a fait le monde d’individus séparés, et la communauté humaine de personnes distinctes, cependant formant, non par nature mais par relations entitatives et désirs conséquents et amour, une totalité qui leur est à chacune un bien propre et un bien commun. Ainsi des amours proches, en chaque instant, dans la succession incessante, indéfinie, des actes procréateurs à travers les siècles et les millénaires, se réalise le grand dessein que de Finance appelle «  l’ascension de l’univers   » s’achevant sans doute en possession et union mutuelles des personnes, béatifiantes.

Voyons cela maintenant dans le détail.

DE PANÉTIUS À MAURRAS  : L’EMPIRISME MORALISATEUR

L’explication est simple, aussi simple que merveilleuse. L’amour va avec l’existence, connaturel à l’être en liens avec son entourage, coextensif à ses relations. Ne disons pas amour forcé, mais naturel, obligé. Déterminés en notre corps, en notre âme par nos relations d’origine, à nos parents, à notre nation, à notre civilisation, à notre religion, nous serions des fils dénaturés, comme prononce la sagesse des peuples, de ne pas honorer ces êtres proches, ces communautés maternelles, de cet élan de la raison, de la volonté et du cœur  : l’amour. Avec le «  consentement à l’être   », dont parle le grand philosophe Aimé Forest, va de pair le «  consentement à l’amour   ». Ils sont un seul et même mouvement de la personne spirituelle et libre, reconnaissant son propre être engagé dans ces attachements et s’épanouissant dans leur accomplissement fervent.

Les Grecs ont tout dit, on le sait. Eh bien  ! justement. Quand l’aristotélisme fut oublié et le stoïcisme se décomposa, Panétius de Rhodes, deux siècles avant Jésus-Christ, fit la théorie de l’amour du prochain. Il sut observer l’homme concret, non plus dans son essence, c’était passé de mode, ni dans ses relations métaphysiques au vaste univers, l’ivresse en était retombée, mais tout simplement l’homme tranquille, dans ses relations à autrui. Et il expliqua, bon premier, que ces relations à son prochain immédiat constituaient la «  personne  » dans son être même, dans son rôle sur terre, et dans sa valeur, nourrissant ses amours. On lit avec un plaisir extrême le chapitre que Voelke lui consacre dans Les rapports avec autrui dans la philosophie grecque. (…)

Panétius, c’est Maurras  ! le jeune Maurras du Chemin de paradis, celui de «  l’immense réciprocité de services  », le Maurras de «  l’homme est un dieu pour l’homme   », celui de la Politique naturelle, préface à Mes idées politiques. Et cela n’a rien de surprenant. Car par Cicéron, dans sa meilleure partie, et par saint Augustin, celui des Soliloques, c’est la grande tradition latine, celle que j’appellerais de l’empirisme moralisateur, qui se poursuit jusqu’à nous.

DE SAINT AUGUSTIN À NOUS  : UN MYSTICISME MORAL

Chez saint Augustin, (…) l’essentiel ce sont les liens physiques et spirituels de l’amour, provoquant certes, mais secondairement, l’attrait mutuel ressenti comme une passion. Or, ces liens qui portent à l’amour et y invitent suavement, sont pour lui des dons de Dieu purs et simples, qu’ils produisent ensuite vice ou vertu, ordre ou désordre  ! Voilà qui, chez le Docteur mystique de la grâce, rappelle notre transphysique relationnelle. Ignorée de Panétius le païen, comme de Maurras l’agnostique, c’est elle qui apporte le dernier mot à l’étude de l’amour.

Commentant cette parole de l’Évangile  : «  Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire   », saint Augustin place à l’intime même de l’être cette force de l’amour qui le tire sans violence ni crainte vers l’être aimé  :

«  Ne pense pas être attiré malgré toi  ; le cœurest attiré par l’amour… C’est peu d’être attiré par la volonté, tu l’es aussi par la volupté. Comme l’a dit un poète (Virgile)  : “ Trahit sua quemque voluptas ” ; chacun est attiré par sa volupté. Non par la nécessité mais par la volupté; non par le devoir, mais par la délectation… Donne-moi quelqu’un qui aime, celui-là sent ce que je dis (…). Tu montres un rameau vert à une brebis et tu l’attires. Des noix sont mises sous les yeux d’un enfant, il est attiré  : et puisqu’il court, il est attiré; il est attiré par l’amour, il est attiré sans aucune violence du corps, il est attiré par le lien du cœur,cordis vinculo trahitur…  » (In Joan., 26)

Ce désir qui meut l’être à honorer ses liens et à en instaurer sans cesse de nouveaux, à mi-chemin entre l’être et l’agir, c’est aussi un don de JE SUIS. Pour saint Augustin, c’est certain, d’une vue intuitive, mystique. Pour saint Thomas aussi, de manière plus raisonnée. (…)

Ce que nous ajoutons à cette grandiose mystique est ceci, que l’être en question dont le Créateur lui-même anime le désir, l’amour, Il l’a déjà constitué par le faisceau de ses relations originelles, enfant d’une famille, citoyen d’une cité et, de proche en proche, membre de la communauté humaine, de telle sorte que ses premières amours sont les fruits de son être même, l’explosion au-dehors de cette profusion de relations au prochain qui le constituent, lui, différent de tout autre, à sa place dans le monde, dans sa vocation personnelle et sa valeur pour les autres, irremplaçable.

Ainsi l’amour est-il toujours la mise en œuvre d’une relation à autrui inscrite constitutivement dans l’être personnel, don primordial fait par Dieu à ses créatures pour assumer et continuer ses desseins concernant la totalité universelle.

L’AMOUR CONSENTI ET L’AMOUR OFFERT

NOS LIENS CRÉÉS FONT NOS AMOURS

(…) Le vrai amour ne va point à la substance abstraite de la personne, j’en conviens. Il va quand même à plus profond et plus assuré, à plus constant que ses qualités. À quoi va-t-il donc  ? Il est curieux, et symptomatique, qu’au fil de ses Pensées, Pascal paraisse ignorer ce qui fait la vie du commun des hommes  : le travail et non la chasse, l’amour des siens et non l’adultère, la vie des paroisses et non plus les disputes théologiques, la nation paisible et non la guerre. S’il avait consenti à admirer le monde créé par Dieu, il aurait su ce qu’on aime dans son prochain  : son mérite, sa valeur, sa présence attentive et bienveillante, son dévouement, tout cela illustrant des liens que la naissance a formés, que le temps a consolidés, que les habitudes de la vie ont embellis, que l’amour enveloppe.

Ce «  je ne sais quoi  » dont il se moque c’est cet «  être pour les autres  » que Dieu crée en chacune de nos personnes en la situant dans le monde. Et l’amour est ce mouvement obligé du cœur qui honore ces relations en lesquelles consistent la communion des personnes, la vie en société, la joie du service mutuel et du bonheur partagé.

NOS AMOURS CRÉENT DES LIENS NOUVEAUX

Mais non seulement l’amour suit ces relations que tout individu trouve dans ses origines, liens obligés qui commandent, en toute justice, un amour marqué d’avance. Il est de fait que l’amour anticipe sur des relations qui n’existent pas encore et qu’il va susciter librement. Amour de choix qui sans doute suppose une certaine connaissance et estime, mais que la décision d’aimer va rendre fondateur de relations neuves. Tel celui du Bon Samaritain de la parabole – la remarque est de Voelke –, se faisant “ le prochain ” de l’homme tombé entre les mains des voleurs.

Dès lors, il en est de Dieu comme d’un vannier qui assemble ses brins d’osier. Au milieu de son travail, voyez la forme du panier déjà bien avancée  ! Mais encore jaillissent les brins libres que rapidement ses mains agiles tordent, entrecroisent et lient les uns aux autres, de proche en proche, pour achever son œuvre. Ainsi est l’amour, libre de notre part, créateur de relations, procréateur d’êtres et de biens nouveaux, amour que Dieu crée comme tout l’être et qui collabore à son dessein de totalité.

Quel grand mystère que de voir faire, et de faire librement, par l’amour, l’œuvre du Créateur poursuivant sa création et son ordonnancement du monde jusqu’à la fin  ! Seulement, quand l’amour a créé, procréé avec le secours de Dieu des liens nouveaux, dans sa parfaite liberté, à leur tour ces liens deviennent partie intégrante des êtres qu’il a unis et, de ce fait, ils deviennent un joug de justice et de fidélité. (…)

DIEU NOTRE PLUS INTIME PROCHAIN

Rouvrons Pascal  : «  Nous naissons si contraires à l’amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste.   » Ce n’est certes pas là doctrine catholique, mais janséniste. Notre tradition mystique, esthétique, métaphysique, d’Athènes, de Rome et de Paris est toute contraire à ce pessimisme et à ce moralisme triste. Dieu investit l’être humain de toutes parts. À l’intime, comme à sa Source. À l’entour, comme le Créateur avec lui de ses désirs, de ses amours, de ses joies. Au-delà des hypersphères, comme la raison de leur magnificence harmonieuse.

Notre transphysique relationnelle explique parfaitement comment le Tout-Autre nous est ainsi le plus intime et le plus proche prochain, et par suite, l’objet premier et souverain de notre amour. Si cela n’est pas, la cause en est au mauvais usage de notre liberté. Et ce sera l’objet de notre prochain chapitre.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 177, mai 1982, p. 3-14

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