La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique relationnelle

V. La personne humaine créée par Dieu dans le monde

CHAQUE ÊTRE EN SON PARTICULIER  !

PsaumesJE SUIS nous est un mystère que nous ne tentons pas pour le moment d’élucider. Les relations, ou plutôt la relation simple et unique comme un grand fleuve fort et paisible de diffusive bonté, de Lui à nous dans le monde, faite il est vrai de mille et mille relations particulières à chaque être, nous est connue. Cette relation unique constitue le monde. Ces relations innombrables sont à l’origine de toutes ses parties. Or, il est impensable que JE SUIS crée un être unique, complet, substantiel, isolé, fermé sur soi, sans rien d’autre, dans le vide. L’intuition créatrice ne va pas à un en soi et un pour soi parfaitement autonome, autosuffisant. Elle ne saurait poser un être absolu, dans une relation sans analogue, sans égale, à Dieu (…). Dieu pense et veut une pluralité d’êtres contingents, limités les uns par les autres. (…)

Donc, quand Dieu pense le monde et lui donne l’existence, ce n’est pas comme un individu distinct de lui et indivis autant que lui, mais comme une composition d’êtres divers et distincts, les êtres singuliers de notre expérience.

L’INDIVIDU que constitue chacun de ces êtres concrets, si parfaite que soit sa nature, ne peut être lui non plus une création unique, tout à fait singulière pour Dieu, isolée en sa conception de tout autre que lui. JE SUIS ne peut s’attacher, fût-ce à une personne angélique, à une individualité humaine si haute soit-elle, et l’aimer et vouloir en elle-même, pour elle-même, comme hors du monde, trouvant sa nécessité en sa seule nature, comme un vis-à-vis de son Créateur. (…)

L’individualisme et le solipsisme empoisonnent la métaphysique et la morale, comme si certains êtres étaient un tout, un absolu en eux-mêmes. C’est bien à chaque individu concret que se terminent les relations de création, puisque ce sont eux que Dieu sait et veut et fait être immédiatement. Mais non pas chacun pour soit  ! Car alors, chacun serait un dieu pour Dieu  ! un absolu pour l’Absolu  ! JE SUIS les pense et il les veut donc, selon ce que dit notre expérience, comme parties du tout. Il les constitue intrinsèquement comme parties, à raison de parties, à vocation et fonction de parties se réalisant pleinement dans et par la plénitude du tout.

Et je dis bien du tout concret que forment ensemble ces êtres complémentaires, et non d’un tout universel idéal, de formes pures auxquelles ils participeraient sans y être engagés eux-mêmes directement. Je dis  : de la totalité cosmique et historique constituée par les substances individuelles en leurs relations les plus concrètes. Nous sommes et nous restons dans le concret  : où le monde est un ordre, et où les êtres en sont les parties. Voilà le fondement sûr de l’étude que nous allons faire du constitutif métaphysique de la personne humaine. (…)

CHAQUE ÊTRE, NON POUR SON ESPÈCE
MAIS POUR SA VALEUR DANS LE MONDE

(…) Si Dieu pensait et voulait chaque individu pour son espèce, par exemple des hommes pour illustrer l’idée d’Homme, il en résulterait deux conséquences fâcheuses pour l’être concret singulier (…)  : il serait privé par là de sa pleine réalité et de sa particulière valeur. (…) En premier lieu, les grandes différences entre individus selon les degrés très inégaux de leurs natures ne seraient plus du tout reconnues ni expliquées. (…) En second lieu, il n’y aurait aucune totalité ou harmonie concrète à laquelle chacun doive contribuer au titre de partie. Les individus concrets, produits de hasard, sans ordre, sans raison distinctive, pourraient être multipliés à l’infini. (…)

Donc, loin de tout idéalisme, concluons que (…) pour Dieu, dans le monde, tout individu est une valeur, et cela en fonction de sa nature, mais aussi de sa situation. Ainsi chaque être humain, dont la nature est la plus parfaite de ce monde visible, est voulu par Dieu, non pour jouir de la splendeur de sa forme ou nature universelle et abstraite, non pour jouir de lui comme d’un être prodigieux, digne de retenir à lui seul, isolé, unique, l’attention et l’amour de son Créateur, et pas davantage comme un simple élément du Tout cosmique qui seul lui importerait… Mais conçu, voulu, aimé, originé par JE SUIS pour lui-même dans sa vocation de service de la totalité de ses semblables  : Être spirituel créé par Lui dans le monde, d’une relation verticale unique le constituant en point de convergence de mille relations horizontales personnalisantes.

MARITAIN À L’ORIGINE DE CINQUANTE ANS
D’ABSURDE PERSONNALISME «  CHRÉTIEN  »

Jacques Maritain

Jacques Maritain

Nous avons vu précédemment dans quelle contradiction s’enferrait le substantialisme aristotélicien, pris entre son propre postulat selon lequel la substance individuelle existe par elle-même comme un tout, et le postulat coutumier selon lequel l’individu est une partie d’un tout plus vaste auquel il est entièrement subordonné.

Cette incohérence, pénible à constater chez saint Thomas suivant aveuglément Aristote, il semble qu’elle ait resurgi de manière fortuite aux yeux de Jacques Maritain en 1925. À propos de Luther, dont l’Action française disait après A. Comte que sa Réforme constituait une «  insurrection de l’individu contre l’espèce   ». Maritain, alors maurrassien, fait sienne cette formule. Mais, également chrétien, il croit devoir l’amender pour échapper à un collectivisme outrancier. «  Ce que Luther a affranchi, écrira-t-il, c’est l’individualité   », c’est-à-dire «  l’homme animal   », et non… la personne  ! «  Le monde moderne confond simplement deux choses que la sagesse antique avait distinguées  : il confond l’individualité et la personnalité.   » (…)

L’OPPOSITION ENTRE INDIVIDU ET PERSONNE

De cette distinction, Jacques Maritain «  a fait l’un des thèmes principaux de son personnalisme. L’individu s’oppose à la personne comme l’aspect de partie s’oppose à celui de tout. La personne en tant qu’individu est partie de la société, mais en tant même que personne, elle est un tout. L’erreur du libéralisme a consisté à faire de la personne un tout selon l’aspect même où elle n’est qu’individu ou partie, tandis que le totalitarisme fait de la personne une partie selon l’aspect où elle est un tout   », résume Jacques Croteau, dans sa thèse sur Les fondements thomistes du personnalisme de Maritain.

C’est commode. Voilà l’échappatoire rêvée, qui permet de s’asseoir entre les deux chaises, ou successivement sur les deux chaises du collectivisme et de l’individualisme. Ou encore, rompant avec la droite et la gauche, de se prétendre au-delà des clivages (…). Il suffit de dire  : en tant qu’individu, l’homme est une partie du tout, il est subordonné à la société. Mais en tant que personne, il lui échappe totalement, au contraire, c’est la société qui lui est subordonnée. (…)

AU PRINCIPE DE LA PRIMAUTÉ ET DU CULTE DE L’HOMME

Maritain sera suivi par Mounier, fondateur d’Esprit en 1932, puis par une foule de philosophes, de moralistes et de théologiens. C’est le «  personnalisme chrétien   » des années 30. La démocratie chrétienne y trouve alors son second souffle, son aubaine métaphysique, contre le nationalisme, le fascisme, le racisme… L’homme appartient certes à la cité, mais par sa partie basse, charnelle, taillable et corvéable à merci. Il est au-delà, dans la sphère du transcendant, par sa dignité, son destin spirituel, ses droits inviolables de personne.

Le Père Croteau remarque, en passant, que cette «  transcendance   » de la personne est affirmée par Emmanuel Mounier sans aucune référence à Dieu, fin ultime de l’homme. C’est déjà le culte de l’Homme pour lui-même. C’est le motif obsédant de Révolution personnaliste et communautaire, comme du Manifeste au service du personnalisme du même Mounier, en octobre 1936, en plein Front populaire. (…)

La personne est «  transcendante  ». Ce mot seul condamne l’esprit de droite. La gauche chrétienne y trouve sa charte. Primauté du spirituel, Humanisme intégral sont plus que des titres de livres de Jacques Maritain, ils marquent les étapes d’une conquête de la pensée contemporaine par le personnalisme (chrétien) dans le rejet passionné du nationalisme païen. Maritain l’emporte sur Maurras, comme l’Archange sur le diable. (…) C’est une détestation des idées d’ordre, de hiérarchie, d’autorité, d’État. C’est l’ouverture à gauche, le temps des «  rouges-chrétiens   », l’anti-franquisme et bientôt la «  croisade des démocraties   » contre les régimes totalitaires. Contre Hitler… avec Staline le personnaliste  ! (…)

Tout de même, certains forts esprits osèrent lutter contre l’entraînement général. Dès 1935, le Père de Broglie (que de grands jésuites à cette époque  !) refusait «  cette antithèse mystérieuse, inconnue à saint Thomas, que d’aucuns aiment à mettre entre notre personne et notre individu   » (La Personne au-dessus de tout, RSR., fév. 1935). (…) De valeureux opposants poursuivirent la lutte contre le «  maritainisme   » durant la Seconde Guerre mondiale, l’abbé Meinvielle en Argentine, Charles De Koninck au Canada, puis en France le Père Le Lay, spiritain, qui me fit partager ses saintes fureurs en 1950… Tout cela aboutit à une accusation à Rome même, dans la Civilta Cattolica, sur la fin du pontificat de Pie XII. Puis l’esprit humain connut l’éclipse que l’on sait, et les choses en restèrent là. (…)

Jusqu’à la fin, Maritain maintiendra intégralement son personnalisme métaphysique en se réclamant de saint Thomas. Thomas est-il impliqué dans ce procès  ? et quelle solution donner à ce problème si le personnalisme (chrétien) est réputé sans valeur  ?

LA PERSONNE HUMAINE CHEZ SAINT THOMAS

(…) Qu’est-ce donc qu’une personne, pour saint Thomas  ? Il se contente de la définition donnée par Boèce  : «  Rationalis naturæ individua substantia.   » Traduisons  : une substance individuelle d’une nature raisonnable. Il n’y a rien là de très neuf, en tout cas rien de génial  ! Aucune indication de quelque statut métaphysique privilégié. Au vrai, cette prétendue définition n’est qu’une désignation du genre d’individus qu’il convient de nommer des personnes. (…) Tout être spirituel est une «  personne  », et voilà tout.

La preuve en est que saint Thomas emploie peu souvent ce mot prestigieux. Quand cela lui arrive, c’est équivalemment pour celui d’individu. (…) Il y a là de quoi ruiner tout le système échafaudé par Maritain, puisque le mot de personne s’y trouve mis à la place du mot individu, que Maritain lui oppose radicalement. Et qui plus est, pour dire que la personne est une «  partie  » d’un tout, ce qui précisément selon Maritain devrait contre-distinguer l’individu de la personne  ! Pas de chance, vieux Jacques  !

Autant dire que, pour saint Thomas, le mot de personne ne recèle rien de nouveau, et désigne communément l’individu humain (…). Il n’y a rien dans cette notion qui puisse bouleverser la morale et y introduire des idées de dignité, de transcendance, de magnificence ou d’absolu qui n’y sont nullement incluses.

D’où vient donc cette hypertrophie de la Personne que Maritain affirme avoir tirée de saint Thomas et «  qui tiendrait à son avis, aux racines mêmes de la métaphysique thomiste   » (Croteau)  ? À mon avis, cela vient de trois côtés.

I. DE L’ABERRANTE NOTION DE SUBSISTENCE

(…) La personne est, pour saint Thomas, un individu de même statut que tous les autres, mais de nature supérieure, spirituelle. Ce qui ne change rien à sa condition métaphysique.

Là-dessus sont venus interférer des soucis théologiques que notre Docteur a pris, à tort selon moi, pour des exigences de sa foi dogmatique. Il lui fallait choisir entre deux définitions théologiques de la personne. Ou bien, suivant le dogme de la Trinité divine, il définirait la personne de manière tout à fait neuve et révolutionnaire pour la philosophie grecque, comme une «  relation d’origine   », pure relation dite «  substantielle   » par un artifice verbal évidemment contestable. Et cela, il ne voulut pas le faire, pour ne pas sortir de son aristotélisme de principe. Ou bien, suivant le dogme de l’Incarnation, il chargerait la notion de personne d’une signification substantielle renforcée, que la nature divine parfaite posséderait de toute éternité, et que la nature humaine assumée par le Fils de Dieu dans son incarnation, recevrait de Lui et n’aurait donc pas en propre, si complète, si parfaite et apte à exister qu’elle fût en elle-même.

DE LÀ, CETTE FAMEUSE «  SUBSISTENCE  »  !

Ce renforcement de la substance devait plaire à saint Thomas, en raison de son accointance certaine avec le substantialisme aristotélicien. Ainsi, à l’incommunicabilité qui déjà caractérise tout individu concret, du fait qu’étant ce qu’il est, il ne peut pas abandonner cela même à un autre, saint Thomas va superposer un nouveau concept, inutile ailleurs, mais expédient pour celui qui s’empêtre dans la théologie de l’Incarnation  : la «  subsistence  ». (…) Notion étrange que le théologien Capreolus définit comme «  l’élément additionnel destiné à conférer à une essence son ultime capacité à exister  » (  !) (…).

Et voilà la belle et simple métaphysique thomiste incroyablement sophistiquée par l’intrusion de ce concept auquel ne correspond rien dans la réalité. (…) Mais Jacques Maritain y a trouvé ce qu’il cherchait désespérément, une notion mirifique qui puisse magnifier la «  Personne   » par rapport à l’individu  ! Ainsi la «  subsistence   » devient le «  constitutif formel de la personne   »  ! (…)

Il en fait la base métaphysique d’un nouveau culte de l’Homme  :

«  Métaphysiquement considérée, la personne est, comme l’école thomiste le soutient à bon droit [hélas ! non pas à bon droit], la ” subsistence ”; cet ultime achèvement par lequel l’influx créateur scelle en elle-même une nature face à tout l’ordre de l’existence [je vous assure que tout cela ne veut rien dire !], de manière que l’existence qu’elle reçoit soit son existence et sa perfection, la personnalité est la ” subsistence ” de l’âme spirituelle communiquée au composé humain   », et patati et patata… (…)

Une seule objection à cette démonstration lyrique de la grandeur de l’Homme  : la subsistence, à s’en tenir à sa stricte définition – celle de Capreolus , appartient tout autant à Misou, le chat de la maison, qu’à Maritain, le grand philosophe  ! (…)

II. DE LA DISTINCTION PROPRE AUX ÊTRES SPIRITUELS

Comment reconnaître à la personne humaine une dignité à laquelle n’atteignent pas le minéral, le végétal, l’animal  ?

INDÉPENDANCE DE L’HOMME, ÉGALITÉ AVEC DIEU

«  (…) La tradition métaphysique de l’Occident [celle d’Aristote, de saint Thomas, des humanistes et des Philosophes des lumières, celle de 1789, tous réconciliés] définit la personne par l’indépendancecomme une réalité qui, subsistant spirituellement, constitue un univers à soi-même et un tout indépendant (relativement indépendant) [la parenthèse est de Maritain qui, tout de même évite d’établir l’Homme dans un absolu sans dieu et sans création] dans le grand tout de l’univers et en face [en face !] du tout transcendant qui est Dieu.   » (…)

Voilà, par la psychologie thomiste, l’homme établi en digne partenaire de Dieu, vis-à-vis de dieu dans une totale indépendance par rapport à tout autre, et dans une royale liberté vis-à-vis même de Lui, Dieu, qui l’a fait à son image et à sa ressemblance, comme un autre dieu.

Lisez plutôt  : «  (…) Ce qui se trouve au plus profond de la dignité de la personne humaine, c’est qu’elle n’a pas seulement avec Dieu la ressemblance commune qu’ont les autres créatures [? !];elle lui ressemble en propre [italiques de Maritain], elle est à l’image de Dieu, car Dieu est esprit, et elle procède de lui en ayant pour principe de vie une âme spirituelle, un esprit capable de connaître, d’aimer, et d’être élevé [ici, j’omets, délibérément, la cheville chrétienne “par la grâce”, qui ne joue là qu’un rôle superfétatoire] à participer à la vie même de Dieu, pour, à la fin, le connaître et l’aimer comme il se connaît et il s’aime.  »

Le «  Vous serez comme des dieux   » retentit dans cette page de Maritain. C’est hélas dans la ligne du substantialisme aristotélicien et de sa morale humaniste, qui posent les natures spirituelles, toutes semblables, hors de leurs causes, et leur assignent une carrière grandiose à courir par leurs propres forces, pour leur propre plénitude, sans que rien n’y doive mettre obstacle, jusqu’à s’égaler enfin à Dieu.

Que si la personne a encore des relations avec les autres, ce sera de son seul désir, de son propre bon plaisir, ayant sous ses pieds l’univers comme escabeau de sa gloire. Écoutez Maritain  :

«  Ainsi la personnalité signifie intériorité à soi-même  ; mais précisément parce que c’est l’esprit qui fait passer à l’homme, à la différence de la plante et de l’animal, le seuil de l’indépendance proprement dite et de l’intériorité à soi-même, la subjectivité de la personne n’a rien à voir avec l’unité sans portes ni fenêtres de la monade leibnizienne, elle exige [c’est elle qui exige] les communications de l’intelligence et de l’amour. Du seul fait que je suis [moi, grand Jacques] une personne et que je me dis moi-même à moi [Jacques au grand Jacques], je demande à communiquer avec l’autre et avec les autres [je sonne le domestique, et il vient] dans l’ordre de la connaissance et de l’amour. (…)

III. DE L’IDÉE FIXE D’INDIVIDUATION PAR LA MATIÈRE

L’homme qui veut s’égaler à Dieu, c’est bien le fait de sa naissance qui le gêne, cette basse extraction de la chair, d’une chair trop semblable aux autres et qui le fait homme parmi les hommes, le rivant à la terre, à la communauté vulgaire de ses frères, à la cité et à ses lois… Mais ici encore, ici plus qu’ailleurs, l’aristotélisme de saint Thomas facilite l’évasion hors de telles contraintes, le mépris et l’oubli de ces contingences humiliantes. (…)

D’où viennent aux formes universelles la multiplication et la diversification de leurs réalisations individuelles  ? Posée en ces termes, la question baigne dans l’idéalisme et elle appelle une réponse idéaliste  : Dieu crée les formes pures, que la matière corrompt et distribue en milliards d’individus aux propriétés obscures, inintelligibles et sans valeur. (…)

Maritain rédige alors le roman de la méchante matière et de sa triste individualité, en face de laquelle brille l’esprit, supérieur, généreux, avide de se dégager de tant de liens pour être enfin libre, enfin lui-même  !

«  En tant qu’individu, chacun de nous est un fragment d’une espèce, une partie de cet univers, un point singulier de l’immense réseau de forces et d’influences, cosmiques, ethniques, historiques, dont il subit [sic]les lois; il est soumis au déterminisme du monde physique. Mais [voyez-vous ce mais vengeur, de l’orgueil offusqué !] chacun de nous est aussi une personne, et en tant que personne, il n’est pas soumis aux astres [? !], il subsiste tout entier de la subsistence même de l’âme spirituelle [on sent monter l’orgueil], et celle-ci est en lui un principe d’unité créatrice [et allez !], d’indépendance et de liberté [et allez donc !].  »

«  RENONCE À TON NOM, ROMÉO  !  »

L’individuation par la matière, c’est le mal, c’est la tare originelle. Que l’homme s’en libère pour être Esprit, indépendance, liberté créatrice, amour gratuit  ! Maritain délire  :

«  Après tout, tu es toi-même, dit Juliette à Roméo, tu es toi-même et non un Montaigu. Renonce à ton nom, Roméo, et en place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.   » Oui, c’est Maritain qui cite ce texte étonnant, et même d’abord en anglais tant il le trouve beau  ! Pour illustrer sa philosophie, selon laquelle «  la vie de la personne   », c’est «  d’exister d’une manière éminente  », de «  surexister  », de se libérer des contingences, «  en vertu de la loi de transcendance ou de transgression   », et de se faire centre de l’univers, en face de Dieu… (…)

Et voilà comment Roméo est invité par sa folle amie à “transgresser” les lois divines et humaines, à renier sa famille, à renoncer à son nom et à sa “charge héréditaire”, pour être pur esprit, libre, surexistant… et connaître la chute qui suivra ce grand saut de l’ange, comme de bien entendu  ! Tel est, en fin de course d’un aristotélisme qui partit d’un si bon pas, la révolte, l’anarchisme, l’orgueil insensé du personnalisme (chrétien) professé par cette école «  néo-thomiste   », dont le plus brillant fleuron était ce Jacques Maritain, qui aimait à répéter  : «  Malheur à moi si je ne thomise  !  » Il ya là, quand même, un énorme problème  !

LA PERSONNE HUMAINE, ŒUVRE DE DIEU DANS LE MONDE

(…) Ce personnalisme, qui met sous ses pieds tout l’univers et la société des autres hommes, a beau prétendre ouvrir la Personne ainsi exaltée au Dieu transcendant, il n’aboutit qu’à tout centrer, politique et religion, sur son Ego, sur soi comme raison et fin de toutes choses. Ah  ! non, il faut rebâtir une métaphysique personnaliste sur de tout autres bases, sur de plus sains principes.

Et, pour éviter de mal faire, prendre deux résolutions. D’abord, de ne pas se mêler de morale, individuelle ou sociale, avant d’avoir défini la constitution physique et métaphysique de l’homme vivant en société. Si l’on s’encombre de préjugés moraux et d’a priori politiques, on est sûr de faire de mauvaise philosophie. Ensuite, de ne pas mêler la religion à la physique et à la métaphysique. Même si elle a éclairé leur route dans le passé, l’irruption de la foi dans le domaine de l’observation et de la raison naturelles est une facilité qu’il faut se refuser, un danger qu’il faut écarter.

En revanche, tout l’acquis précédent de notre Métaphysique va trouver dans l’étude présente son plein emploi.

DANS L’UNIVERS, CHAQUE PERSONNE EST UNE VALEUR

JE SUIS donne l’existence à chaque être de l’univers en le situant parmi les autres comme une partie dans un tout.

LA PERSONNE, COMME RELATION CRÉÉE

Tel est le mystère de la contingence des êtres créés (…) qu’ils résultent d’une action divine ou relation constituante, qui pose l’être et le maintient dans ce perpétuel devenir, cette dépendance totale hors desquels il retomberait dans le néant. Avant d’être de telle essence, avant même d’être existant, il faut qu’il soit relation à Dieu, effet de son acte créateur. (…)

Définir ainsi l’individu par sa relation d’origine à Dieu n’est évidemment pas aristotélicien, mais c’est tellement vrai  ! et c’est si merveilleusement beau  ! Ce «  constitutif métaphysique intégral   » de la personne humaine, sa «  relation d’origine créatrice  », découle de notre intuition existentielle primordiale. Chaque être, à plus forte raison chaque être humain, spirituel, vient de l’Être infini, vient de Dieu.

COMME FAISCEAU DE RELATIONS AU MONDE

Et certes, Dieu donne à chaque existant une nature, d’arbre, de chat, d’homme ou d’ange. Ce n’est pas pour illustrer une nouvelle fois la Nature universelle  ! Cette obsession idéaliste est terminée pour nous. Dieu donne à chacun son essence comme une manière d’être en vue de le situer dans l’univers, sa nature comme principe d’action. Ainsi pour l’homme, son animalité raisonnable, sa nature de «  roseau pensant   ». Et si cela vous suffit, alors restez-en là, engoncés dans votre «  dignité  » comme des statues de métal qui voudraient être prises pour des dieux.

Mais, ô grand Jacques  ! chacun des participants de cette commune nature n’est pas seul au monde, seul de son espèce, incomparable, admirable, adorable. Il en existe des milliards d’autres. Alors  ?

Alors cette nature n’est qu’une étape dans la création de l’être, un élément de sa constitution. Tout le reste, qu’Aristote range trop distraitement dans la catégorie générale des accidents insignifiants, reçus du hasard et de la nécessité, nous paraît détenir les profonds secrets de l’être singulier et finalement, bien plus que leur nature générale, nous donne à connaître leur ultime et plénière raison d’être, leur identité, leur valeur singulière, leur mystère unique.

À l’opposé de ces grands fous de Jacques Maritain (alias Roméo) et de Juliette oubliant leur nom, leur famille, leur cité et ses lois, leur condition et tous leurs devoirs, pour n’être plus rien qu’amoureux éperdus se mirant l’un en l’autre, nous faisons du nom de chacun, de ses origines, de son patrimoine, de son corps propre et de son âme particulière les expressions les plus signifiantes de l’intuition divine créatrice  ! de ce perpétuel fieri, de cette action, de ce devenir comme un influx de JE SUIS faisant chaque être particulier, dans le monde, avec le monde et pour le monde.

Comme un général d’armée range ses soldats en ordre de bataille, selon leur arme, ici les cavaliers, là les archers, et bien plus, selon leur valeur personnelle pour leur meilleur emploi qui sera aussi leur plus grande gloire… Comme un metteur en scène choisissant ses acteurs et leur assignant leurs rôles, à chacun selon ce qu’il est, son sexe, son âge, son tempérament, selon tout lui-même enfin. Sauf à remarquer que seul Dieu ne choisit pas des rôles pour des personnes qu’il enrôle selon ses desseins. Il crée déjà les décors, les meubles et les costumes, puis les personnes mêmes, du néant, pour la partie qu’il veut leur faire jouer, pour la destinée qu’il leur mesure à chacun. «  The right man, in the right place   », évidemment, pour le Créateur, c’est facile  ! (…)

Chaque créature est bien plus intimement, intrinsèquement partie du tout universel qu’aucune partie d’une machine, ou d’une société inventée, constituée par l’homme ne sera jamais. Parce que c’est l’intuition créatrice qui insuffle l’existence totale comme essence individuelle (être en soi, esse in), et comme partie du monde, membre du corps social, destinée et valeur commune (être pour le monde, esse ad). (…)

PROCRÉATION ET CRÉATION DE L’ÊTRE HUMAIN

«  Qu’ y a-t-il de plus tien que toi-même  ? Et qu’ y a-t-il de non-tien plus que toi, si d’un autre est ce que tu es  ?   », s’exclame saint Augustin. (…) Autant dire Q u’y a-t-il de plus relatif que ton être même  ? La leçon s’applique à toute créature, essentiellement relative à Dieu, comme à tout engendré de la terre, relatif à ses géniteurs. Ainsi suprêmement à cette fameuse personne humaine dont nous voulons accorder toutes les relations constituantes en une seule définition  : sa relation verticale, à son Créateur, et ses relations au monde, horizontales. Une parole de l’Écriture dit cela avec une plénitude inégalable  : «  O Domine, quia ego servus tuus, et filius ancillæ tuæ  » (Ps 116, 16; Sag. 9, 5), «  Yahweh  ! ne suis-je pas ton serviteur et le fils de ta servante  ?   »

À l’origine d’un seul et même être ce ne peuvent être deux causes indépendantes, deux appels discordants, deux destins contraires, mais une seule position dans l’être, une seule vocation singulière, un seul dessein en deux temps, constituant chaque personne humaine et donnant la première mesure de sa valeur originale.

Or ce double jeu de relations, leur distinction et leur réunion se laissent déjà voir dans la science physique et la philosophie classique, mais ils se trouvent expliqués au mieux dans la métaphysique totale à laquelle nous sommes attachés.

CONTINUITÉ SOCIOBIOLOGIQUE TOTALE

(…) Ce que déjà l’observation empirique aurait dû révéler, la génétique l’a découvert à la fin du siècle avec les lois de Mendel, et la biologie moléculaire l’a pleinement mis en lumière  : C’est tout l’être individuel, avec ses millions de constituants élémentaires, qui provient de ses géniteurs par son ADN et l’information dont il est mystérieusement, ô combien  ! porteur. Nous en avons assez parlé l’an dernier, à propos de biologie et de biogenèse, d’anthropologie et d’anthropogenèse pour nous dispenser d’insister. (…)

Ainsi l’hérédité et le milieu, l’éducation et l’influence sociobiologique donnent sa forme première, son caractère, sa personnalité à l’être humain. Par la suite, s’y ajouteront les délicates interférences des actions et réactions de l’individu et de son environnement, des événements et des hommes.

Telle est l’importance de la «  procréation   », mot d’une signification inépuisable  ! qui constitue vraiment la base, la relation déterminante de l’individualité, de la personne comme être singulier dans le monde.

ORIGINALITÉ TRANSPHYSIQUE TOTALE

On ne saurait opposer à cette continuité sociobiologique irrécusable la pleine originalité du don divin créant l’être nouveau, indivis en soi, distinct de ses géniteurs, qu’est l’être humain. Il faut donc en découvrir la mystérieuse et sublime association.

Quand la vie – l’âme – parentale cesse d’exercer son influence conservatrice et structurante sur la semence en voie d’autonomie, cette matière libre et sa structure complexe, en particulier son ADN et tout le paquet d’informations qu’il véhicule, tout cela meurt, à moins que cela ne passe instantanément sous le contrôle d’une vie – une âme – créée par Dieu à son intention. Le fait est que le Créateur ne contredit pas aux informations, ordres et programmes posés par l’humain procréateur, le couple parental  ; et même s’il y ajoute, il n’en retranche habituellement rien. Expérience et expérimentation le prouvent  : Il consent simplement à tout. (…)

Force nous est de conclure que la création de l’âme neuve assume tout l’héritage psychosomatique de la procréation. La relation verticale de Dieu à la personne s’est faite tangentielle jusqu’à se confondre avec les relations horizontales convergeant vers cet être nouveau, la création divine allant jusqu’à épouser le déterminisme de la génération humaine. Au plan de l’observation scientifique, c’est un fait naturel. Au plan de la considération transphysique, nous dirons, dans notre docte ignorance, que c’est une… habitude de JE SUIS, car il serait outrecuidant d’assujettir la moindre de ses volontés créatrices à quelque déterminisme que ce soit.

JE SUIS donne vie humaine, destinée personnelle, esprit et liberté à une individualité d’avance constituée par le hasard et la nécessité, oui  ! dans cet enchevêtrement du mécanique et de l’aléatoire que nous observons lors de toute reproduction sexuée. L’originalité de l’acte créateur consiste dans cette acceptation et spiritualisation d’une continuité sociobiologique, rigoureuse jusque dans ses variations individuelles. Autant dire que Dieu crée la personne spirituelle de nature humaine comme une partie d’un ensemble préexistant et enveloppant  : la famille humaine et au-delà, la biosphère, le monde comme totalité concrète et historique. Voilà l’homme citoyen du monde, par ordination et ordonnancement divins.

UN CONCOURS HUMANO-DIVIN

Ainsi, de chaque homme on peut tenir simultanément un double et cohérent langage. Il est tout de ses parents, de ses ascendants, de ses sources humaines et cosmiques, immergé dans le monde, partie de l’univers, étape de l’évolution vitale, membre de la communauté humaine, et de sa propre cité. Et tout de Dieu, émané de son Être immédiatement, intégralement, entretenu de son Souffle de vie et de son Esprit, sans mélange d’autre cause et sans condition.

L’acte créateur est de Dieu, avec le concours accepté par lui des hommes et de la terre. L’acte procréateur vient des père et mère, avec la bienveillante assistance et la décisive donation d’être de Dieu souscrivant à une structuration psychosomatique d’avance programmée. Une prévalence laissée à l’hérédité expliquerait la tare originelle, une prédestination et prévenance divine justifierait l’exception inouïe d’une Créature privilégiée, œuvre sans tache du divin Amour… Les deux aspects de notre double et unique relation d’origine sont indissociablement liés dans l’événement de toute naissance.

Pour quelle action dans le monde, ce mystérieux concours humano-divin  ? pour quel destin historique et quelle plénitude au-delà de ce monde et de ce siècle  ? C’est ce que les chapitres prochains devront élucider.

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 176, avril 1982, p. 5-14

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