La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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CHARLES DE FOUCAULD

IX. Tournées d’apprivoisement
(1902-1905)

MOINE ET OFFICIER FRANÇAIS

Le Père de Foucauld Pendant que le Père de Foucauld se livre tout entier à un apostolat purement spirituel de moine cloîtré à Béni-Abbès, l’armée française poursuit son effort de pacification, de libération, de civilisation.

Nous avons vu comment il a été accueilli par le capitaine Regnault et ses hommes. Le Père entretient avec l’officier une étroite intimité, fruit de leurs convictions communes tant religieuses que coloniales.

Tous deux se penchent sur la carte et, en mars 1902, Regnault s’engage avec cinquante cavaliers indigènes vers l’Ouest pour explorer Tabelbala et tenter d’ouvrir un passage vers le Maroc.

À Henry de Castries, le Père de Foucauld décrit l’intérêt stratégique de Tabelbala et la nécessité de conquérir ce point, pour que toute la contrée soit définitivement pacifiée. En lui se réveillent et se conjuguent, pour le service de Dieu et des âmes, la science de l’explorateur et la stratégie d’un officier de haut rang  !

Le Père avec le capitaine Susbielle

Le Père de Foucauld
avec le capitaine Susbielle

Le 7 mai 1902, le glorieux combat de Tit ouvre le Sahara à la pénétration française en mettant un rezzou en déroute. L’ensemble du peuple targui se rend à la suite de ce fait d’armes magnifique  !

Foucauld en parle avec admiration et déplore que l’on n’exploite pas cette victoire et qu’on laisse le rezzou se reformer et allumer une sorte de guerre sainte dans les mois qui suivent, entre mai et août 1903.

Du 18 au 21 août une harka de 4000 guerriers descendant du Maroc attaque l’oasis de Taghit. Le capitaine de Susbielle soutient le siège et avec 470 hommes et deux canons, il la disperse en lui infligeant de lourdes pertes. Mais le 2 septembre l’arrière garde cette harka fanatisée par ses marabouts fait volte-face et attaque par suprise à El Moungar une colonne de soldats français. Les pertes sont lourdes, 40 morts, autant de blessés mais qui résisteront héroïquement jusqu’à l’arrivée du capitaine de Susbielle.

C’est alors que le cœur apostolique du Père de Foucauld le pousse à faire œuvre de prêtre auprès des soldats. Parcourant cent vingt kilomètres à cheval, il les rejoint. «  Il ne lui fallut pas longtemps, témoigne le capitaine de Susbielle, pour les conquérir tous, par sa douceur, son dévouement de tous les instants, son aménité.  »

Le Père de Foucauld auprès des blessés d'El Moungar.

Le Père de Foucauld auprès des blessés d’El Moungar.

Pour Marie de Bondy, que d’habitude il n’entretient pas de ces sujets, il tire la leçon de ces combats  :

«  Cela devrait nous faire mettre la main sur le Maroc. Il y a le fait de guerre, qui devrait être la justification d’une riposte rapide.  »

C’est l’officier français qui parle, mais tout autant le protecteur des pauvres.

Les Berâbers, les Châambas sont des guerriers redoutables qui razzient sans cesse les oasis, volant les récoltes. On ne les soumettra que par la force, explique-t-il.

CONTRE L’ESCLAVAGE

Le Père de Foucauld avec Abd Jesus

Avec Abd Jesus,
racheté de ses deniers.

À Béni-Abbès, le Père de Foucauld n’a pas hésité à faire opposition à l’État, à l’administration, et même à quelques officiers français sur des points importants. Par exemple, nous l’avons vu, dès le début, libérer des esclaves. L’esclavage des Harratins lui était proprement insupportable, comme contraire tant à l’Évangile qu’au Droit constitutionnel français. Or, dans ce territoire français de l’Algérie, chose absolument incroyable, l’esclavage était toléré. Il va donc protester. Dès le 15 janvier 1902, il écrit à Henry de Castries  :

«  C’est d’une immoralité honteuse, de voir des jeunes gens volés, il y a quatre ou cinq ans, à leurs familles au Soudan, être maintenus de force, ici chez leurs maîtres, par l’autorité française complice de ces rapts, en en maintenant les effets, et en rivant les fers de ces malheureux… Aucune raison économique ou politique ne peut permettre de laisser subsister une telle immoralité, une telle injustice (…) Cette question de l’esclavage me paraît de beaucoup la plus grave actuellement dans ces régions. Il faudra ensuite instruire, soulager, développer le travail, nous faire bénir par notre bonté.  »

Par des amis, il fera porter la chose jusqu’à la Chambre des députés  ! Finalement, en 1904, il obtiendra gain de cause.

LAPERRINE

Laperrine

Laperrine

Laperrine est un grand soldat. Il a une qualité d’âme supérieure à celle de Lyautey. C’est un Béarnais légitimiste et chrétien. Il s’entend parfaitement avec le Père de Foucauld sur tout. Celui-ci écrira de lui à Henry de Castries  :

«  La situation des oasis a beaucoup changé depuis que le commandant Laperrine en est commandant supérieur. Laperrine, très intelligent, très actif, d’une indépendance de caractère et d’un désintéressement absolus, a rapidement mis les oasis en plein progrès, réelle prospérité, par un mélange de force employée avec justice, de constante loyauté et de grande douceur.  »

Son idée est de réaliser le bloc de l’Empire africain, de l’Afrique Occidentale Française, depuis la Libye, le Fezzan qui commande tout le désert, jusqu’à la côte atlantique  ; depuis Alger jusqu’à Tombouctou et Dakar.

Hélas  ! Le Maroc demeure toujours fermé, par l’incurie gouvernementale. Laperrine piétine et, en dépit de tous les obstacles, il décide de faire une “ tournée d’apprivoisement ” dans le massif du Hoggar qu’il est urgent de pacifier. Et il vient à Béni-Abbès solliciter le concours du Père de Foucauld. Celui‑ci refuse d’abord.

Mgr Guérin

Mgr Guérin

«  La nature y répugne à l’excès, écrit-il. Je frissonne, j’en ai honte, à la pensée de quitter Béni-Abbès, le calme au pied de l’autel, et de me jeter dans les voyages pour lesquels j’ai maintenant une horreur excessive.  »

Mais il ajoute  :

«  Faut-il ne pas partir du tout  ? Mon sentiment, mon avis bien net est que je dois partir le 10 janvier.  »

Le 27 mai 1903, Mgr Guérin, préfet apostolique du Sahara, franchit la clôture de l’ermitage avec le Père Voillart. Le Père de Foucauld peut enfin se confesser. Les visiteurs restent cinq jours et l’on fait des projets.

Finalement, ce jeune évêque de trente ans, en qui il trouve un véritable ami, consent à son départ.

L’abbé Huvelin aussi approuve  : «  Suivez votre mouvement intérieur, allez où vous pousse l’Esprit.  » Une nouvelle étape commence. Il pratiquera encore l’hospitalité et le dévouement envers les âmes, mais en nomade.

PREMIÈRE TOURNÉE

Tournée au Sahara Le 13 janvier 1904, le Père de Foucauld s’adjoint en clandestin à la Compagnie saharienne du capitaine Regnault, malgré l’interdiction formelle de l’administration. Laperrine passe outre  : «  Cela fera des protestations de plus, j’ai un dossier pour ça  ! Partout où le Père passera, les Touareg, même les pires des insoumis, se précipiteront à genoux pour baiser sa gandoura, et recevoir sa baraka  : le marabout  !  »

Le Père de Foucauld se lève avant tout le monde pour dire sa Messe, devant un assistant qu’il a réveillé. On se met en marche très tôt, vers 4 heures du matin. On marche jusqu’au lever du soleil. Pendant la marche, il reste la plupart du temps à pied et en arrière, dit son rosaire, ses litanies, fait sa méditation. Quand la chaleur devient trop accablante, par 50 à 60 degrés, on s’arrête pour la pause de toute la journée. Tandis que les hommes se reposent, sous la chaleur écrasante, le Père, infatigable, visite les officiers, les soldats, donne quelques remèdes, un peu de quinine aux fiévreux. Et puis l’on repart.

Le Père de Foucauld sous sa tente-chapelle.

Le Père de Foucauld
sous sa tente-chapelle.

Il fait l’admiration de tous. À la halte, tandis qu’officiers et soldats s’occupent d’installer le campement, il entreprend de remplir sa mission d’apprivoisement. Il passe d’une tente à l’autre, apprivoisant ces sauvages, vaincus d’hier, soumis par force, en leur donnant des remèdes et leur faisant de petits cadeaux  : épingles de sûreté, aiguilles, menus objets dont ils ont un très grand besoin.

Pour l’instant, les Touareg subissent les Français et les haïssent, et le Père ne l’ignore pas  :

«  Les indigènes nous reçoivent bien. Ce n’est pas sincère  : Ils cèdent à la nécessité.   »

Toutefois, Laperrine espère “ larguer ” le Père de Foucauld au Hoggar, parmi les Touareg, afin qu’il y amorce une œuvre civilisatrice en devenant ami de Moussa ag Amastane, leur chef.

Repoussé sans cesse par les Arabes, ce peuple devrait se montrer moins rebelle que d’autres au christianisme.

Pendant le mois de mars 1904 Laperrine et de Foucauld descendent vers Tombouctou. Pendant le voyage, le Père relève des croquis et continue à apprendre le tamahaq, la langue des Touaregs. Cette Compagnie saharienne, commandée par un officier français, ayant à ses côtés le “ Marabout chrétien ”, c’est vraiment la France et l’Église, la main dans la main, qui colonisent en vue de conquérir, pacifier et convertir.

Laperrine à la tête d'un peloton de méharistes.

Laperrine à la tête
d’un peloton de méharistes.

Mais à Timiaouine, au moment de sortir du Tanezrouft, c’est le drame. Le 16 avril 1904, la colonne se heurte à une autre colonne française, venant du Soudan, commandée par le lieutenant Théveniaud. Celui-ci ne tolère pas que la colonne venue d’Algérie avance sur son territoire. Chacun défend l’expansion de sa région militaire. Laperrine, qui sait que les coloniaux du Soudan sont capables de toutes les violences, cède magnifiquement et recule. Foucauld l’approuve et refuse de serrer la main des officiers du Soudan.

Ils rebroussent chemin et remontent jusqu’à In‑Salah et Ghardaïa, visitant plus de trois cents villages.

Le 10 novembre 1904, il est à Ghardaïa. Il revoit Mgr Guérin et lui remet une copie de sa traduction des Évangiles en tamahaq. Du 25 novembre au 12 décembre, il suit une retraite, prenant des résolutions sur les quarante articles de sa Règle  :

«  La valeur de nos œuvres est celle de l’esprit intérieur qui les anime. Nos œuvres valent dans la mesure où elles sont des œuvres de la grâce, de l’Esprit-Saint, de Jésus.   »

Le 24 janvier 1905, le Père de Foucauld est de retour à Béni-Abbès, heureux de retrouver son ermitage. Il est fatigué, souffre de maux de tête, et il espère ne plus avoir à voyager.

DÉCEVANT LYAUTEY

Lyautey en visite chez le Père de Foucauld

Lyautey en visite chez le Père de Foucauld

Le 28 janvier 1905, le général Lyautey vient le visiter pour obtenir des précisions sur sa randonnée dans le Sud, et surtout l’interroger sur le Maroc. Ils ont beaucoup parlé, mais entre eux que de divergences  !

Leurs conceptions de la colonisation s’opposaient. Pour Foucauld franciser était avant tout christianiser, convertir au Christ ces pauvres âmes païennes ou musulmanes. Faute de quoi, rien ne serait fait de durable, car tant qu’il y aurait un musulman dans cet immense Empire, la France y compterait un ennemi.

Lyautey en revanche pensait qu’il fallait respecter les religions des pays conquis sans vouloir leur donner la nôtre  ; conserver les autorités indigènes sans leur substituer les nôtres  ; encourager le maintien des coutumes, des mœurs autochtones  ; et résister toujours à notre maudite administration coloniale…

Le Père de Foucauld ne se fait donc pas d’illusions à son sujet  :

«  Il ne fera rien pour les missions, rien contre elles. Très gracieux et bienveillant pour tous, faisant la part égale à tous, tenant la balance égale, aimant dans les missionnaires leur action civilisatrice, mais à une condition, qu’on n’ait pas à s’occuper d’eux…  »

Jamais Lyautey ne prononcera le mot que frère Charles de Jésus attendait  : «  Venez  !  ». Il en est très déçu  :

«  Si on m’avait appelé pour les expéditions du Maroc [commencées en 1907] ,je serais parti le jour même et j’aurais fait cent kilomètres par jour pour arriver à temps  : mais nul ne m’a donné signe de vie.  »

DEUXIÈME TOURNÉE DANS LE HOGGAR

Le massif du Hoggar

Le massif du Hoggar dans la région de Tamanrasset.

Persuadé que le Père de Foucauld est le seul prêtre qui puisse être admis à s’installer dans le Sud, Laperrine le prie de repartir en tournée avec la mission du capitaine Dinaux, commandant la région du Tidikelt. Le Père refuse d’abord, mais l’abbé Huvelin et Mgr Guérin le persuadent d’accepter. Il repart donc le 3 mai 1905, avec Paul Embarek. Jusqu’à Akabli, il fait route avec l’inspecteur Étiennot, chargé d’étudier le tracé d’une ligne de télégraphe transsaharienne. «  Aussi épais au moral qu’au physique  », ce fonctionnaire est un anticlérical, républicain, fort déplaisant, qui passe son temps à lancer des quolibets contre le Père de Foucauld. Il est détesté de tous les gens de la colonne  ; mais le Père fait preuve de beaucoup de patience, usant de modération avec lui comme avec tous.

Pendant la marche, il ne consent à monter sur son chameau qu’à la limite de l’épuisement. La plupart du temps il suit à pied, en queue de colonne, et bientôt ses sandales rapiécées s’en vont en morceaux.

Lorsqu’il ne s’adonne pas à un autre exercice de piété, il récite continuellement des Ave Maria pour l’établissement du Règne universel du Sacré-Cœur de Jésus. La nuit, il prie et il travaille. Au petit matin, avant l’ébranlement du convoi, il dit sa messe.

Extrait de la CRC n° 331 de mars 1997, p. 23-28

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