La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus

VIII. Le triomphe de l’humilité: Jeanne d’Arc

L‘amour est fort comme la mort et gagne l’enfer de vitesse. Surmontant, par la charité, ses souffrances de corps et d’âme, Thérèse, malade à mourir, consacre toutes ses forces vives à communiquer sa flamme à ceux qui l’entourent. Sous le nouveau priorat de mère Marie de Gonzague, élue péniblement le 21 mars 1896, elle assumera la charge de maîtresse des novices jusqu’à l’extinction de ses forces. Sa prieure lui décernera cette “ citation ”  :

«  Modèle accompli d’humilité, d’obéissance, de charité, de prudence, de détachement et de régularité, elle remplit la difficile obédience de Maîtresse des novices avec une sagacité et une perfection qui n’avaient d’égal que son amour pour Dieu.  »

Les autres religieuses multiplient leurs demandes de poésies qui, en cette année 1896, développent toutes les mêmes thèmes  : désir intense d’aimer, de mourir d’amour et de sauver les âmes par la vie cachée. À sœur Marie de la Trinité qui s’étonne de son allant, malgré ses angoisses spirituelles, sœur Thérèse répond  :

Le Père Roulland, second frère spirituel de Thérèse

Adolphe Roulland (1870-1934), second frère spirituel de Thérèse, membre des Missions étrangères de Paris et missionnaire en Chine.

«  Je chante ce que je veux croire, mais c’est sans aucun sentiment.  »

Quand la prieure lui confie un second frère spirituel, le Père Roulland, des Missions Étrangères de Paris, la carmélite se voit confirmée dans son zèle apostolique et dans son désir de donner à Jésus «  surtout des âmes d’apôtres et de martyrs afin que, par elles, nous embrasions de votre amour la multitude des pauvres pécheurs  ».

L’heure est aux lois anticléricales qui dévastent l’Église de France en persécutant les communautés religieuses.

«  Quelle joie, s’exclame sœur Thérèse. Le Bon Dieu va réaliser le plus beau rêve de ma vie. Quand je pense que nous vivons dans l’ère des martyrs  !  »

En 1909, Isidore Guérin écrira à ses nièces carmélites  : «  Y a-t-il de nouveaux miracles  ? […]Thérèse va faire concurrence à Jeanne d’Arc ou peut-être est-ce la Jeanne d’Arc annoncée qui va sauver la France du bourbier où elle est  ?  »

L’oncle Isidore parlait d’or. En préparant cette retraite, notre Père, s’appuyant sur l’étude de Mgr Gaucher qui présente de façon remarquable le parallèle entre les deux saintes, fut très impressionné de découvrir en Thérèse de Lisieux comme une réincarnation de Jeanne de Domremy. Il n’hésite pas à affirmer que Dieu l’a voulu à l’époque même où se mobilisaient les grandes forces de l’Antéchrist en vue de l’ultime combat contre la France et contre l’Église. Par là, Thérèse nous éclaire sur ce combat, en attendant d’intervenir elle-même pour nous soutenir.

Afin de mieux sonder la fécondité spirituelle de la dernière année de cette courte vie, retournons un peu en arrière pour retrouver le fil de nos figuratifs.

Le Père Bellière, premier frère spirituel de Thérèse

Maurice Bellière (1874-1907). Séminariste, premier frère spirituel de Thérèse. Il devient Père blanc, missionnaire en Afrique.

L’année 1894 marqua une étape importante dans la montée en gloire de Jeanne d’Arc. Léon XIII introduit la cause de béatification le 27 janvier 1894. Le 8 mai, toute la France catholique célèbre la délivrance d’Orléans (…) et sainte Thérèse compose pour l’occasion un “ Cantique pour obtenir la canonisation de Jeanne d’Arc ”. (…)

Depuis son enfance, elle admire Jeanne d’Arc et c’est même en lisant sa vie héroïque qu’elle reçut l’une des plus grandes grâces de sa vie, écrira-t-elle dans son autobiographie. «  Je pensai que j’étais née pour la gloire, et cherchant le moyen d’y parvenir, le Bon Dieu […]me fit comprendre que ma gloireà moi ne paraîtrait pas aux yeux mortels, qu’elle consisterait à devenir une grande Sainte  !  !  !…  »

Quelques mois avant sa mort, elle y reviendra dans une lettre à l’abbé Bellière  : «  Lorsque je commençais à apprendre l’histoire de France, le récit des exploits de Jeanne d’Arc me ravissait  ; je sentais en mon cœur le désir et le courage de l’imiter  ; il me semblait que le Seigneur me destinait aussi à de grandes choses. […]J’ai compris que ma mission n’était pas de faire couronner un roi mortel mais de faire aimer le Roi du Ciel, de lui soumettre le royaume des cœurs.  »

JEANNE D’ARC ÉCOUTANT SES VOIX
21 janvier 1894

Rien d’étonnant, alors, que sa première composition dramatique, jouée par les carmélites pour la fête patronale de mère Agnès le 21 janvier 1894, s’intitulât  : La Mission de Jeanne d’Arc ou la Bergère de Domremy écoutant ses voix. Sainte Thérèse interprète elle-même le rôle de la sainte, vierge et martyre, identifiant sa propre vie à celle de Jeanne d’Arc. Par connaturalité, elle peint une Jeanne d’Arc d’une vérité très profonde. Entendant la mission que les Voix révèlent à la bergère de Domremy, Thérèse revit la préparation à sa vocation du Carmel et transfère ses émois en l’âme de son modèle.

Saint Michel  :

«  Jeanne, c’est toi que le Ciel a choisie
Il faut partir pour répondre à sa voix
Il faut quitter tes agneaux, ta prairie
Ce frais vallon, la campagne et les bois.
Arme ton bras  !… Vole et sauve la France  !
Va, ne crains rien… pas même le danger
Dieu saura bien couronner ta vaillance
Et tu chasseras l’étranger…  »

Jeanne, toute tremblante  :

«  […]. Mais je ne sens pas en moi le courage dont vous me parlez… Je ne suis qu’une enfant faible et timide…  »

Elles ont, au même âge, entendu le même appel divin  : encore enfant, il faut partir, laisser ses parents en arrière. L’une et l’autre sont prêtes à rendre amour pour amour à Jésus, leur faudrait-il aller jusqu’au bout du monde et verser leur sang. Elles acceptent leur mission. C’est l’acte d’offrande  :

«  Puisque Dieu est si généreux pour moi, je veux l’être aussi pour Lui.  »

Sainte Thérèse transpose l’état lamentable de la France, jadis occupée par les Anglais, divisée, rebelle à son Roi et au Pape, dans l’actualité contemporaine  : aujourd’hui, la France gémit sous la tutelle de la République franc-maçonne et persécutrice  :

Jeanne  :

«  J’aime la France, ma patrie,
Je veux lui conserver la Foi
Je lui sacrifierai ma vie
Et je combattrai pour mon Roi…  »

Saint Michel  :

«  En ces grands jours ,la France souffrira
Car les impies rempliront son enceinte
Mais de Jeanne la gloire brillera
Toute âme pure invoquera la Sainte.  »

Les Trois ensemble  :

«  Jeanne d’Arc, entends nos vœux
Une seconde fois, sauve la France  !  !  !…  »

Mère Agnès fut enchantée de sa fête et sa jeune sœur eut toute l’année pour mûrir le deuxième volet du diptyque, figurant une étape décisive dans sa propre destinée.

JEANNE D’ARC ACCOMPLISSANT SA MISSION
21 janvier 1895

Sainte Thérèse prolonge la fusion entre son âme et celle de sainte Jeanne d’Arc. Il n’est que de contempler son visage grave sur les photos qui ont été prises après la représentation (voir la photo ci-dessous) pour comprendre qu’elle s’approprie totalement les sentiments de son héroïne.

sainte Thérèse dans le rôle de sainte Jeanne d'Arc prisonnière

Thérèse jouant à 22 ans sa propre pièce de théâtre dans le rôle de Jeanne d’Arc.

Du commencement à la fin, il s’agit du grand combat de la foi, toujours actuel. Nous sommes en pleine histoire sainte, ce que notre Père appelle «  l’orthodromie divine  ». Les succès militaires de la libératrice de la France renouvelèrent les merveilles accomplies par Dieu en faveur de son peuple élu, au temps de David et de Goliath. Mais le sommet de l’épopée de sainte Jeanne d’Arc n’est pas Orléans, ni Reims, c’est Rouen. Car le salut de la France, et du monde, ne s’obtiendra qu’au prix d’une passion. (…)

Dans sa prison, Jeanne d’Arc connaît une véritable agonie. (…)

À chacune de ses plaintes, l’archange Gabriel – l’ange de Gethsémani – met sous les yeux de la prisonnière un épisode de la Passion du Christ  :

«  Si j’avais été jugée par les Anglais, je ne souffrirais pas tant de ma sentence… mais c’est un évêque de ma patrie qui me déclare digne de mort  !…  »

L’Archange  :

«  Le Verbe Dieu, le Créateur du monde
Fut condamné par son peuple de choix
Cet univers que son amour inonde
Ne lui donna que les mépris… la Croix  !…
Dans le Saint Lieu, Caïphe, le grand prêtre
A décidé la mort du Rédempteur
Et ce fut là pour notre Divin Maître
Sa plus amère et plus grande douleur  !…  »

Et Jeanne reprend courage  :

«  Oh  ! que je suis consolée en voyant que mon agonie ressemble à celle de mon Sauveur…  »

Vient le moment de l’ultime affrontement.

On entend la voix de l’évêque de Beauvais  :

«  Jeanne, vous connaissez les nombreux sujets de votre condamnation  : vous êtes Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre […] ,l’Église à laquelle vous avez refusé votre soumission ne peut plus vous défendre…  »

JEANNE  :

«  Évêque, c’est par vous que je meurs  !… Je ne suis pas une hérétique, je suis fille de l’Église, et le roi pour lequel j’ai combattu est un roi très chrétien […]. Oh  ! si j’avais été conduite à Rome le Saint-Père aurait bien reconnu que je suis innocente, mais je suis heureuse de mourir pour ma patrie et je prie Dieu de ne pas punir mes ennemis. […]  »

L’Évêque de Beauvais en colère  :

«  Est-ce bientôt fini  ?… Qu’on allume le feu  !…  »

… L’accident est évité de justesse. Au contact de la flamme du réchaud censé représenter le bûcher, le décor prend feu  : «  Sur un ordre de notre Mère de ne pas bouger de sa place pendant qu’on s’efforçait d’éteindre le feu autour d’elle, sœur Thérèse resta calme et immobile au milieu du danger, faisant à Dieu le sacrifice de sa vie, comme elle l’a dit ensuite.  »

Six mois plus tard, elle s’offrira en victime d’holocauste, dans le désir d’être totalement consumée par la fournaise de l’Amour divin.

Toutefois, le bûcher ne met pas un point final à la mission de Jeanne. Il lui reste à connaître «  Les triomphes au Ciel  ». (…) L’Époux du Cantique invite sa sœur bien-aimée à venir régner dans les Cieux. (…)

sainte Thérèse dans le rôle de sainte Jeanne d'Arc tenant épée et bannièreAlors, sainte Marguerite, sainte Catherine et saint Michel couronnent Jeanne, lui remettent la palme du martyre et la font asseoir sur un trône lorsque, dans le lointain, se fait entendre la voix suppliante de la France, chargée de chaînes, qui fait de nouveau appel à sa libératrice  :

«  Oh  ! viens briser les fers de la France enchaînée

Qu’elle soit de l’Eglise encore fille aînée  !…

Jeanne, écoute ma voix

Une seconde fois

Descends vers moi  !  »

Non seulement sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte-Face révèle au monde qu’il n’y aura de salut pour la France qu’en revenant à sainte Jeanne d’Arc, mais encore elle annonce là sa propre mission posthume  : «  Je descendrai  », comme elle le prophétisera le 13 juillet 1897. (…)

Les photos prises au soir de la représentation du 21 janvier 1895 nous montrent Thérèse identifiée à Jeanne, sa sœur chérie. À vingt-deux ans, elle se sent à «  l’apogée de sa gloire  ». C’est son triomphe des Rameaux. C’est donc aussi le moment d’entrer dans sa Passion où rien ne lui sera épargné, pas même la trahison.

UNE SINGERIE DIABOLIQUE

Le 8 mai 1895, le journal La Croix, publie une lettre demandant aux lecteurs de prier la vénérable Jeanne d’Arc pour la conversion d’une certaine miss Diana Vaughan qui s’est fait mal voir de la secte luciférienne à laquelle elle appartient, en refusant de profaner une Hostie. Succès inespéré  : le 13 juin, jour de la Fête-Dieu, Diana, terrassée par la grâce, se convertit et accède d’un bond à l’héroïsme, s’offrant en victime par l’intermédiaire de Jeanne d’Arc qui l’avait défendue contre une formidable attaque de quatre démons.

C’est le début d’une gigantesque tromperie qui va abuser la quasi-totalité des catholiques français, convaincus d’avoir affaire à une nouvelle Jeanne d’Arc capable de les délivrer de la franc-maçonnerie (…).

Le 21 juin 1896, un vent de Croisade souffle sur le carmel de Lisieux qui a suivi avec un vif intérêt l’itinéraire de cette jeune femme arrachée à Satan. Pour restaurer l’union des cœurs dans une communauté en proie au malaise d’une élection houleuse, depuis le 21 mars précédent, il faut donner un éclat exceptionnel à la fête de la prieure élue, mère Marie de Gonzague. Sur le ton du divertissement, la jeune maîtresse des novices rappelle par la saynète composée pour l’occasion ,Le triomphe de l’humilité, la gravité du combat spirituel entre l’Église et le Prince des ténèbres. Une vie pauvre, chaste et obéissante ne suffira pas à assurer aux carmélites la victoire sur Satan si elles négligent la seule “ arme ” vraiment “ toute-puissante ”  : une humilité semblable à celle de la Vierge Marie. Avoir de l’amour-propre, “ c’est fournir à l’orgueilleux Satan l’arme la plus sûre ”. Le désordre qui a régné dans le couvent au moment des élections en est la preuve. L’orgueil, l’ambition et la jalousie peuvent mettre le Carmel par terre.

Pour stimuler l’ardeur de ses sœurs, sainte Thérèse, lectrice ingénue des “ Mémoires ” prétendus de Diana Vaughan, s’était inspirée de l’extraordinaire et dramatique conversion de cette «  nouvelle Jeanne d’Arc  ». Qu’elle aille donc jusqu’au bout de son combat contre Lucifer, non plus en luttant par des armes démocratiques mais en se faisant carmélite à Lisieux, afin d’y apprendre la voie d’enfance et de remplir ainsi sa mission  !

Au cours de l’été 1896, mère Agnès suggère à sa jeune sœur de composer quelques vers à l’adresse de Diana Vaughan. Rien de plus facile pour Thérèse. Pourtant, pour la première fois et à son grand étonnement, celle-ci demeura impuissante à écrire le premier mot. Il fut donc décidé que l’on enverrait une photographie d’elle et de Céline, dans la scène de Jeanne d’Arc en prison, consolée par sainte Catherine. La prétendue “ convertie ” remercia par une lettre où elle jouait les persécutées, obligée de se cacher par prudence…

Léo Taxil, le mystificateur

Léo Taxil

En automne, cependant, de bons esprits mettent en doute l’existence de Diana Vaughan. Une commission romaine est chargée de mener une enquête. Thérèse commencera à se méfier à partir de février 1897. Mais la photo et la lettre avaient déjà été envoyées l’été précédent  ! La polémique s’envenime et miss Vaughan est sommée de se manifester en chair et en os. Amis et ennemis sont alors convoqués à une conférence de presse, dans la grande salle de la Société de géographie à Paris, le 19 avril 1897. À l’ouverture de la séance, la salle est comble et la “ lanterne magique ”, appareil à lumière oxhydrique, projette sur grand écran un “ tableau ” de la Vénérable Jeanne d’Arc enchaînée dans sa prison, qui n’est autre que la photo envoyée par Thérèse. On ne pouvait choisir symbole plus approprié en cette soirée où la “ mission ” de Diana Vaughan touchait à son terme  !

Paraît alors sur la scène non pas Diana Vaughan, qui n’a jamais existé  ! mais (…) Léo Taxil qui jette le masque  ! L’imposteur révèle sa mystification, faisant étalage de sa perfidie, multipliant les insultes et les moqueries à l’adresse de l’Église et de tous les catholiques. La salle est soulevée d’indignation  ! Ignoble spectacle. Horrible humiliation pour Thérèse. Quand elle apprend l’affront, elle l’accepte, sans un mot de révolte  ; elle déchire seulement la lettre reçue naguère de Diana Vaughan alias Léo Taxil, et la jette sur le tas de fumier du jardin du Carmel.

Assise dans son noir cachot, celui de la nuit obscure où elle est plongée depuis un an, souillée par les outrages des impies, elle médite sur le sort de Jeanne d’Arc trahie par les siens, afin que la lumière de la foi brille enfin pour les «  pauvres incrédules   ».

Comme s’il n’avait pas suffi de la trahison de Compiègne et du bûcher de Rouen, voilà sainte Jeanne d’Arc victime d’une nouvelle félonie, puisque c’est sous ses traits que Thérèse est bafouée. Celle-ci est donc doublement blessée par la profanation.

Sous l’outrage, elle connaît la même humiliation que son père. Mais c’est alors qu’elle remporte en secret le “ triomphe de l’humilité  ”, pendant que l’épreuve de la foi dévore son esprit, comme un feu sorti de l’enfer, et que les horreurs de la souffrance physique consument son corps.

Une nouvelle fois, nous découvrons en notre sainte la figure de l’Église en proie à l’infestation satanique, à l’heure des ténèbres modernistes et de la grande apostasie. Aujourd’hui, sœur Marie-Lucie du Cœur Immaculé, la voyante de Fatima, carmélite à Coïmbre, combattue dans sa mission, se trouve dans la même déréliction que Jeanne d’Arc dans sa prison. Méprisée, vilipendée, elle se heurte à la lâcheté, à la duplicité et à l’hypocrisie de la hiérarchie. Mais l’humiliation, par laquelle on parvient à l’humilité, est le propre des vocations véritablement prédestinées. Elle n’empêche pas l’œuvre de Dieu  ; au contraire, elle est comme le porche obligé de la fécondité de la vie apostolique, ouvrant sur la gloire céleste.

CRC n° 338, septembre 1997, p. 21-24

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant