La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE

L’amour devant Dieu

Trinité divine«  L‘ATTRACTION mutuelle des sexes est un fait si fondamental que toute explication biologique, philosophique ou religieuse du Monde qui n’aboutirait pas à lui trouver dans son édifice une place essentielle par construction est virtuellement condamnée  ». C’est l’avis, catégorique, du Père Teilhard, au chapitre Le Sens Sexuel de son Esquisse d’un Univers Personnel, 1936. Après mûre réflexion, c’est aussi le nôtre. Et c’est bien à dessein que selon notre projet de théologie kérygmatique, considérant le monde moderne dans son obsession du Sexe, nous avons résolu de confronter l’Évangile du Père et du Fils avec Eros, cette divinité du paganisme. (…)

Ce que nous retenons de l’affirmation de Teilhard, ce en quoi nous partageons résolument son attitude, n’est rien que ceci, mais tout ceci  : il y a, il doit y avoir une théologie du sexe. (…)

Ayant donc brûlé nos vaisseaux, nous voici affrontés à ce problème, redoutable tout de même  : que peut bien être une “ théologie du sexe ”  ? Au-delà d’une morale, qui oserait ériger une mystique de la sexualité  ? Quel rapport entre les problèmes du couple humain et les sublimités de la Trinité divine  ?

I. POUR TEILHARD DE CHARDIN, DIEU EST FÉMININ

Pierre TeilhardPierre Teilhard est né en 1881. Il entre au Collège des Jésuites de Mongré à l’âge de 11 ans. Il passera de là presque sans transition, à 18 ans, au Noviciat de la Compagnie et suivra dès lors la filière, tout occupé de prières, de régularité et d’études. (…)

Le 24 août 1911 il est ordonné prêtre et il prononcera ses vœux perpétuels le 26 mai 1918, vœux auxquels il sera fidèle jusqu’à sa mort, le 10 avril 1955, jour de Pâques.

Son biographe, le Père de Lubac, donne de l’itinéraire religieux de Teilhard (…) un schème édifiant  : de la Matière à la vie, de la vie à la chair, de la chair à la femme, de la femme à la vierge, de la vierge à Marie, de Marie au Christ et du Christ à Dieu. C’est une monté sublime qu’il se plaît à comparer à d’autres, de Platon, d’Augustin, de Dante, etc. tous chantres célèbres des amours éthérés… Mais les citations dont il remplit son livre prêchent à rebours. Par une démarche inverse, invertie, Teilhard trouve le Christ dans les entrailles de la Vierge Marie, celle-ci lui fait penser à la femme, la femme lui révèle le Féminin, Éternel et Nécessaire reflet de la Vie, d’oùl’on pénètre dans les insondables richesses de la Matière, objet premier et dernier de son adoration et de son frémissant amour… (…)

DÉCOUVERTE ET IDOLÂTRIE DE LA FEMME

Prêtre depuis peu, en congé dans sa famille, mais il a trente ans dont vingt de pension austère et fermée, Pierre Teilhard est blessé au cœur par l’amour d’une jeune fille, sa cousine. Amour très pur, éthéré, d’autant plus fort  : «  Par la pointe aiguë des trois flèches qu’il m’a dardées, le Monde lui-même a fait irruption en moi… Et sous le regard qui m’avait touché, la coque où sommeillait mon cœur a éclaté. Avec l’amour large et pur, une énergie nouvelle a pénétré en moi (ou est sortie de moi, je ne sais) qui m’a fait éprouver que j’étais aussi vaste et aussi riche que l’Univers  » (Écrits, p. 137). Texte révélateur  ! (…)

TeilhardDisons-le tout de suite, il ne s’agira jamais dans la carrière amoureuse de Teilhard de chutes charnelles. (…)Plus que le dérèglement social ou le péché contre ses vœux, dans le désordre sexuel c’est le geste, l’acte charnel qui lui répugne, comme une chose «  grossière   ». (…) Son émotion amoureuse est nerveuse, avec de très forts prolongements esthétiques et eidétiques, disons lyriques et idéologiques. (…)

Mais de cette excitation amoureuse sans danger immédiat, de cette influence féminine il ne se passera plus. (…) D’où cet hommage, à vrai dire renversant, dans son langage comme dans son fond, sous la plume d’un religieux  : «  On n’attendra évidemment pas de moi autre chose, ici, que l’hommage général, quasi-adorant (sic), montant du tréfonds de mon être, vers celles dont la chaleur et le charme ont passé, goutte à goutte, dans le sang de mes idées les plus chères  ». Notez le pluriel. Après Marguerite Teilhard-Chambon, il y aura l’ex-Madame Vaillant-Couturier, communiste militante, puis l’étrange Léontine Zanta, en fin de course l’inquiétante Maryse Choisy…  ». L’hommage ne va pas à une personne dont la vocation aurait pu être près de lui unique et sainte. L’hommage va en cette suite ininterrompue d’amoureuses, au «  Féminin  », il écrira bientôt «  l’Éternel Féminin, l’Essentiel Féminin   ».

Et il fera de cette émotion le ressort nécessaire de toute vie épanouie, de toute œuvre un peu haute. (…)

Il avait besoin d’un sein de femme, d’un cœur féminin pour y être caressé, pour s’y sentir compris, pour s’y réfugier et y dérouler tout son rêve sans subir les chocs masculins de la critique et de la rivalité. C’est là que palpite pour lui le mystère divin de la Vie qu’il aime et adore. C’est dans ce sein qu’il imagine naissantes les puissances de l’Esprit et de la Divinité. Il croit renoncer à l’instinct charnel, en fait il invertit les rapports de l’homme et de la femme, il les vit comme un retour de l’enfant au sein maternel. Il croit sublimer l’amitié amoureuse en amour de Dieu trouvé en l’Autre et par l’Autre, alors qu’il se détourne de Dieu pour transfigurer le Féminin, la Chair, la Terre, la Matière en idoles, en Divinité inépuisablement féconde  ! (…) L’être “ exceptionnel ” vivra donc dans l’amitié amoureuse de femmes qui, toute tentation d’ “ union grossière ” écartée, seront pour lui des révélatrices du Féminin à partir duquel seul il pourra vraiment atteindre son “ dieu ”.  » (…)

Mais quel est cet Oméga, ce Dieu qui ne se laisse étreindre que par ce passage à travers une chair féminine  ? Et quelle est la valeur d’un si religieux amour pour les femmes qui en sont l’objet, ou plutôt l’instrument et l’occasion  ? (…)

LE DIEU FÉMININ DU GNOSTIQUE

Dès l’enfance, Teilhard a idolâtré la matière. «  Je n’avais certainement pas plus de six ou sept ans lorsque je commençai à me sentir attiré par la Matière ou plus exactement par quelque chose qui “ luisait ” au cœur de la Matière   ». Le texte est célèbre. «  Je me retirai dans la contemplation, dans la possession, dans l’existence savourée de mon “ Dieu de Fer ”. Le Fer, je dis bien. Et je vois même encore, avec une acuité singulière, la série de mes “ idoles ” (sic)… La Consistance, tel a indubitablement été pour moi l’attribut fondamental de l’Être. Sens de la Plénitude, déjà nettement individualisée, et déjà cherchant à se satisfaire dans la saisie d’un Objet défini où se trouvât concentrée l’Essence des Choses.  » (Au Cœur de la Matière).

À la suite de cette rencontre avec la femme, il transporte son adoration de la matière éprouvée dans son enfance au corps palpitant de vie, virginale et maternelle, qui l’émeut. Cette «  Vierge voilée  » va devenir aussitôt l’Objet où se concentre, pour son exaltation sentimentale, l’Essence des Choses  : le Féminin, la Matière où se cache le Pôle Évolutif du Monde qu’il nomme Christ. (…) En termes psychanalytiques, Teilhard cherche cet utérus non pour s’y donner mais pour s’y trouver, s’y construire et renaître à l’amour de la Terre-Mère, Materia Matrix. (…)

De Lubac, son biographe, le cite  : «  Vers l’homme, à travers la femme, c’est en réalité l’Univers qui s’avance. Toute la question est qu’ils se reconnaissent.  »  !

La Femme révélatrice de l’Univers… attirance vers le bas, vers le centre matériel de tout  ? Mais c’est là que se trouve depuis toujours le “ dieu ” de Teilhard  ! Alors, ne mettant plus de bornes à son audacieuse transposition de la foi en termes panthéistes  : c’est ainsi que la Vierge Marie est “ la nécessaire introductrice ” parce qu’elle porte en elle le Christ non le Dieu fait homme, mais “ le fruit de l’effort cosmique, de la vitalité du cosmos… ” Et Teilhard de se répandre en protestations contre «  une conception affreusement masculinisée de la divinité… Car il aimait, quant à lui, penser à Dieu, se confier à Dieu, comme à une grande puissance maternelle  ». (…)

Le culte de l’attrait sexuel le conduit à l’idolâtrie du Sexe Féminin, figure de la Matière universelle Génitrix, et s’il la veut à toutes forces virginale dans sa fécondité inépuisable, c’est pour que le Dieu d’En-Haut n’y ait nulle part. Horrible blasphème  ! (…)

Il n’est pas étonnant dès lors que l’on ait soupçonné Teilhard (…) d’avoir imité réellement et ensuite plagié Schuré, l’auteur des Grands Initiés dont le gnosticisme s’était enrichi de pareille initiation amoureuse. (…) La similitude des faits et des propos est troublante. Elle tendrait à suggérer des liens profonds et ténébreux entre les rêveries du jésuite et les initiations des théosophes ou autres gnostiques modernes. Son amitié finale pour Maryse Choisy, directrice de Psyché, sur laquelle de Lubac s’obstine à ne pas éclairer le public ne ferait que le confirmer. (…)

FRUSTRATION DE L’AMOUR

TeilhardSi nous cherchons ce qu’une telle relation apporte à la femme elle-même, nous découvrons avec stupeur qu’elle ne lui apporte que frustration et dégradation. Au point que à mon sens, et même si elles y trouvent le plus vif des plaisirs exempt de tout sentiment de culpabilité, ces amitiés amoureuses qui tournent à l’idolâtrie n’en réduisent pas moins les femmes ainsi aimées à ce qu’elles craignent le plus, à juste titre  ! à la condition d’Objet. (…)

En effet, ce genre d’amitié doit rester à mi-chemin de l’entraînement sexuel, à l’étape du sentiment très vif, de la vibration affective, sans jamais tomber «  dans la boue   ». Et c’est une première frustration, une double frustration  : parce que la femme est faite pour la maternité et que tout amour vif et singulier s’oriente en elle vers le mariage et la maternité  ; mais aussi parce que tout amour qui ne veut pas aboutir à cet accomplissement se rebrousse et doit se sophistiquer au dépend de l’harmonie naturelle. (…)

Plus de dix essais traitent uniquement de la sophistication de l’amour, trop visiblement combinés pour accorder l’un avec l’autre, coûte que coûte, l’amour sexuel et le célibat forcé. (…)

«  L’Homme et la Femme désignés par la Vie pour promouvoir au plus haut degré possible la spiritualisation de la Terre doivent abandonner, pour se prendre, la manière qui a été jusqu’ici la seule règle des êtres… Ne gardant de leur attraction mutuelle que ce qui les fait monter en se rapprochant… ils en viendront à se précipiter l’un vers l’autre en avant… Pas de contact immédiat, mais la convergence en haut. L’instant du don total coïnciderait alors avec la rencontre divine  ». (…) Telle est la nouvelle union d’amour que Teilhard propose comme une sublime révélation. (…)

ODIEUX, BLASPHÉMATOIRE AMOUR  !

Mais alors y a-t-il une voie où l’amour du cœur n’est pas tromperie ni frustration de l’être aimé  ?

Nous garderons posée la question, nous refusons la fausse solution de Teilhard, car elle nous paraît odieuse et blasphématoire. Il faut impitoyablement dénoncer et rejeter la mauvaise réponse pour mieux sauver la question…

ODIEUSE, parce qu’elle conduit à un mépris affreux de l’être humain le plus faible, celui qui de nature est en attente de la vie, la femme, et à une dépravation de l’être le plus fort, celui qui est fait pour donner la vie, l’homme, et qui trouve dans l’amour le socle de son autolâtrie, le moyen de sa seule satisfaction selon la théorie de Teilhard. L’homme n’y est pas époux, la femme n’y sera jamais mère. La chasteté masculine s’y déforme en égoïsme transcendantal, la virginité féminine en frustration et stérilité. Ce n’est pas la femme qui est idolâtrée, c’est un Rêve au-delà, dont elle n’est que l’Objet excitant, passager, inutile.

BLASPHÉMATOIRE, parce qu’elle inverse totalement les degrés de perfection de l’élan mystique qui, remontant la hiérarchie des créatures, tend vers Dieu Créateur et Père. Au lieu de s’élever comme il devrait, de la femme aimée à Celle qui est bénie entre toutes les femmes, Teilhard descend de cette créature personnelle à son genre féminin, de celui-ci à la sexualité de la vie animale, et de là jusqu’à la pure et vaine Matière adorée. (…)

C’est une inversion complète, et qui ne peut pas être totalement exempte de satanisme , des rapports humains fondamentaux par lesquels toute créature monte vers Dieu à l’aide des êtres plus parfaits et entraîne dans l’amour ceux qui lui sont soumis. La femme, par l’homme aimé, se trouve menée à Dieu. Et non l’homme, se tournant vers la femme, pour trouver en ce qu’elle a de plus matériel et de plus sensuel, je ne sais quel dieu infernal  ! (…)

II. DEUX MENTALITÉS ANTAGONISTES
DANS LE CONFLIT DE LA CHAIR ET DE L’ESPRIT

Les problèmes de l’amour humain sont vieux comme le monde. Aussi l’histoire des idées nous donnent-elle le spectacle d’un constant mouvement de balancier des philosophies et des mystiques entre l’exaltation de l’esprit et celle de la chair. (…) La dépréciation des réalités charnelles pourra se dénommer spiritualisme, ou mysticisme, ou pessimisme  ; leur culte se prétendra humanisme, naturalisme, optimisme, et sera promptement accusé de sensualisme. (…)

A. LE SPIRITUALISME

Dans cette conception la pureté spirituelle de Dieu l’isole et l’écarte de notre univers. La Trinité des Personnes divines n’a rien de commun que les mots, avec nos communautés et familles charnelles. (…) Il n’y a rien en Dieu qui rappelle de près ou de loin la différence, la subordination et la complémentarité des sexes dans leur égalité de nature, non  ! L’amour en Dieu est évidemment asexué.

Il en résulte que le couple humain ne participe en rien à la perfection de l’union et à la richesse des échanges de la Trinité divine. Le sexe est une détermination toute anatomique, physiologique (…), il n’est plus qu’un chapitre de la morale, pour en définir l’usage prudent et tempérant. Fonction nécessaire à la propagation de l’espèce, hélas animale quoique spirituelle  ! et qui doit en tout se montrer raisonnable, l’usage de la chair trouve ses lois dans le mariage sacramentel. Cependant mieux vaut ne pas se marier.

La mystique qui résulte de ce dualisme est toute de renoncement aux tendances charnelles, aux créatures et au monde en général, de recherche de la solitude du cœur où Dieu est cherché et aimé, Lui Seul. (…)

B. L’HUMANISME

L’humanisme a des degrés, depuis les plus sages jusqu’aux plus fous. Il consiste en un amour de tout ce qui est humain, terrestre, naturel, non plus comme opposé au divin, au moins en partie, mais au contraire émané de lui, en continuité avec lui. L’attrait sexuel, l’Eros, est aussitôt valorisé parfois même divinisé, comme une participation à l’Amour qui est en Dieu, à l’Amour qui est Dieu, l’Agapè. (…)

Le plaisir sexuel, ou tout de même mieux, la joie de l’union conjugale, celle de la fusion du JE et du TOI dans un NOUS bienheureux sont proposés comme des expériences de la Béatitude divine. La morale qui résulte de cet humanisme sexuel comporte plusieurs niveaux de perfection. Au plus bas elle est licence charnelle et divinisation des instincts, au plus haut elle prône l’amour platonique, l’amitié chaste… (…)

La mystique qui sort de pareil humanisme est la plupart du temps, à l’inverse de l’autre, existentielle. Mais elle est aussi résolument érotique. Elle trouve sa saveur d’expérience dans le plaisir sexuel plus ou moins dégagé de sa gangue sensuelle, et elle ne veut pas rompre avec l’existence concrète, la fidélité aux personnes parmi lesquelles, comme un nouveau prochain, le Christ-Dieu vient prendre place.

CRITIQUE DE CE DUALISME

Avant donc de distinguer amour spirituel et amour corporel, avant d’opérer cette sorte de coupure transversale, une autre distinction s’impose entre ceux qui n’aiment que pour eux-mêmes, sous mode charnel ou mode spirituel peu importe, et ceux qui aiment pour les autres et pour Dieu, sous mode charnel ou mode spirituel selon leur état. Et ceci, d’aimer les autres, est bon, charnel ou spirituel, tandis que cela, de n’aimer que pour soi-même, selon la chair ou selon l’esprit, est immonde. (…) Il ne faut pas négliger non plus que le couple lui-même est le terme d’une histoire, l’effet d’un don, ouvert d’abord à tout ce qui l’a engendré, et à Dieu Premier Père. Ouvert sur Dieu qui l’établit première relation fondatrice d’amour le couple ne doit cesser d’être ouvert sur autrui et il le sera par la génération. Telle est la divine base de la perfection de tout amour. (…) Ce qui est bon pour l’homme et pour la femme, c’est de s’aimer sous le regard de Dieu dans le Christ Jésus selon leur vocation éternelle.

Notre Kérygmatique, en enseignant une conciliation supérieure entre ces deux partis antagonistes, s’engage à trouver en tout domaine, et premièrement dans le domaine de l’amour sexuel, une solution qui ajoute les merveilles de la grâce aux nécessités de la nature, sans pour autant abroger celles-ci au nom de celles-là. Il faut que notre Kérygmatique fournisse à l’humanité moderne, obsédée par le sexe, hantée par ses plaisirs mais aussi par les maux qu’il engendre, sa justification mystique et les formules enthousiastes de sa régénération intégrale dans le Christ. (…)

III. THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE  :
TRINITÉ DIVINE ET COUPLE HUMAIN

SIGNIFICATION DES DEUX SEXES

CréationL’univers est beaucoup plus caractérisé par le couple ou la dyade que par la triade ou trinité. (…) Depuis la bactérie, unicellulaire d’un micron de diamètre, un millième de millimètre, jusqu’à l’homme, les êtres vivants s’accouplent comme mâle et femelle pour leur reproduction  : preuve saisissante de l’extraordinaire ressemblance et parenté des deux millions d’espèces vivantes. On ne pourra dire que la division en mâle et femelle est un hasard ou une fantaisie de la Nature, ou une redoutable et sale conséquence du péché d’Adam, ou un caprice imaginatif du Créateur, sans signification. (…)

Pourquoi toute la création est-elle donc profondément marquée du signe sexuel, de la dualité du mâle et de la femelle  ? Chose étonnante, mais qu’une longue aberration de la scolastique explique (je passe ici sur ces très difficiles problèmes métaphysiques), la théologie a cherché dans la Nature mais n’a guère trouvé de vestiges de la Trinité divine, des choses qui soient en même temps mais sous des aspects différents, un et trois. (…) La dyade, au contraire, partout présente, était tue par les mêmes théologiens, parce qu’elle leur apparaissait antagoniste de la triade, caractéristique de l’imperfection du créé et bien plus, et en conséquence même, vouée à la rébellion, au péché… (…)

À peine les moralistes tenteront-ils de sauver in extremis le couple humain en l’ouvrant sur l’enfant  : père-mère-fils reconstitueraient vaille que vaille une trinité, mais dont le principe sexuel empêche de faire l’image et la ressemblance de la Trinité divine. À bien des égards, cela ne convient pas. Théologiens ou moralistes sont restés sur cet échec, laissant la Trinité dans le Ciel, haute perfection de vie pluripersonnelle et unitaire, loin de nous  ; sur terre, misérable nature charnelle, le couple mâle et femelle n’a pour partage que la honte de l’accouplement qui le mène à une union sans grandeur dont l’excuse seule est la reproduction nécessaire au genre humain. (…)

Comment en sortir  ? Le plus facilement du monde, par un petit jeu d’arithmétique aux conséquences fabuleuses. (…)

L’Un est le Père, le Principe, l’Inengendré. Par deux fois il communique sa divinité à Deux Personnes, au Fils et par Lui au Saint-Esprit. La plénitude de Vie Trinitaire est la Trinité des Trois Personnes, rigoureusement constituée par Un → Deux → Trois, l’Inengendré dont procèdent les deux Personnes du Fils et du Saint-Esprit. La Trinité est donc l’Un qui est Dieu + le Fils de Dieu + l’Esprit de Dieu. La Trinité n’a pas de vestige réel, véritable, analogique dans le monde créé parce qu’il n’y a pas dans le monde d’être total qui puisse figurer la plénitude de vie trinitaire et qu’il n’y a pas non plus de créature si parfaite et puissante qu’elle soit digne de figurer l’Un, le Père. Tous les vestiges véritables du Mystère trinitaire dont le Créateur a voulu imprimer la ressemblance dans son cœur, sont les dyades qui, suspendues à Lui, sorties, émanées de sa Puissance créatrice et paternelle, font avec Lui et non sans Lui, jamais sans Lui, des triades à son image et ressemblance. Si je compte l’homme et la femme un et deux, je mets faussement l’homme à la place de Dieu, le Premier, et dès lors le couple humain apparaît forcément irréductible à la Trinité, dissemblable à Dieu, et déjà, comme par nature, par situation interpersonnelle, en révolte contre Lui  !

Mais la vérité est inscrite dans le récit imagé de la Création de l’homme, mâle et femelle, au Livre de la Genèse. Dieu, l’Un, le Principe de tout, crée l’homme qui est son Fils (Luc 3, 38), et qui avec lui fait Deux  : ressemblance, dissemblance. L’homme avec Dieu, voilà la Dyade sacrée  ! Mais de cette Dyade, voici que procède la Femme, similitude de l’Homme, «  ombre  » ou moitié de l’Homme, tout à la fois création de Dieu et émanation de l’homme, sortie de l’un et de l’autre pour faire retour à l’Un par l’autre  : Dieu le Père, Adam et Ève tirée du flanc de celui-ci par Celui-là. Voici la dyade conciliée avec la triade. Ou plutôt, pré-contenu dans la Trinité divine voici le couple humain. (…)

Il s’ensuit une connaissance merveilleuse des sexes. Certes, les dissemblances anatomiques du mâle et de la femelle sont parlantes, et on peut remonter de la sexologie biologique à la psychologie du couple humain. Tout se tient. La biologie suffit à découvrir les caractères de complémentarité, subordination et égalité des éléments du couple humain. Même dans les détails. Le féminisme par exemple argue des récentes découvertes sur la rigoureuse similitude fonctionnelle des gamètes de l’un et de l’autre sexe (cependant seul le gamète mâle détermine le sexe du rejeton) pour déclarer périmée l’affirmation séculaire de la supériorité du mâle, principe actif, sur la femelle, passive. C’est oublier que bien au-delà de la relation sexuelle où la femme se soumet à l’homme, le spermatozoïde et l’ovule prolongent la même différence structurale, l’un est une sphère inerte en attente, l’autre une flèche en recherche de son but et de son repos. Pourquoi insister  ? Parce que tout est pur pour les purs, et qu’il s’agit là du plus sacré de la vie humaine  : de savoir si le couple humain est l’association de deux personnes égales et autonomes, ou s’ils sont à eux deux, homme et femme, dans leur subordination l’un à l’autre et tous deux au Créateur, l’image et la ressemblance de Dieu. (…)

Au lieu de «  faire l’amour  » loin de Dieu, en se cachant de lui, comme s’il ne connaissait pas tout cela et n’en voulait pas, Lui qui l’a créé  ! l’homme et la femme sont invités par Lui à s’aimer sous son regard, dans sa grâce, avec sa bénédiction sacramentelle, c’est-à-dire dans sa force enveloppante et divinisante…

L’HOMME, dans sa relation sexuelle, est appelé à être Image du Fils, à être et paraître Fort et Sage aux yeux de sa femme comme un fils de Dieu, comme une image de Dieu pour elle. Il est son chef, son maître, mais au nom du Seul qui le soit principalement, absolument, et qui est le Père. D’où sa force, son autorité, son prestige, certains mais tout relatifs.

LA FEMME, dans sa condition même d’épouse, ne peut être considérée comme un objet, comme une chose inférieure dont use, profite et jouit l’homme à sa guise. Elle est, dans sa soumission et son infériorité même, comme la Troisième Personne divine, l’Amour qui reçoit tout, et qui rend à celui qui l’épouse tout autant qu’elle reçoit de lui, soumise et subordonnée mais dans l’égalité de nature et l’égalité tangentielle de l’échange, de la réciprocité et de l’union d’amour. Parce qu’elle est plus que la compagne de l’homme, plus que la «  moitié  » de l’homme, elle est aussi le terme de la bénédiction divine, elle est aux yeux de son époux l’inattendu, l’immérité, le merveilleux et le plus ardemment désiré des dons sans lequel il ne trouverait aucune complétude  : dans la femme, image de la grâce, l’homme trouve l’ultime sujet de son action de grâces et de sa reconnaissance au Père. (…)

L’analogie trinitaire ne s’arrête pas là. (…) Une pléiade de fils et de filles tirés du sein maternel, mais non sans le germe paternel et grâce à l’infusion de l’âme par Dieu, perpétue le genre humain merveilleusement. La force génésique pré-contenue dans l’union conjugale et dans l’attrait même de l’amour nous révèle à quel point la création s’enracine profond dans la nature intime d’un Dieu qui est tout amour.

LE COUPLE RÉVOLTÉ

C’est beau. C’est trop beau. (…) Il est vrai que le péché d’orgueil d’Adam, et d’Ève à sa suite, a fait de ce qu’il y avait de plus élevé dans leur condition ce qu’il y a maintenant de plus désordonné, de plus bas, de plus monstrueux. (…)

Tout de même, le monde sexuel d’aujourd’hui relève encore de l’explication théologique. Mais dans une humanité révoltée, séparée de sa Source divine, asservie au péché, le couple n’est plus la deuxième et la troisième personne de la Trinité originelle. Le deuxième s’y est fait premier et force la troisième à le considérer comme son tout  : tyrannie, violence, oppression, folie… Et la troisième, entraînée dans sa rébellion, provoquée au mal par le mal, se veut l’égale, l’image totale et la ressemblance entière de son Tout  : insubordination, révolte, haine… (…)

Notez bien que ces relations perturbées et ces signes inversés du couple humain retranché de la Trinité divine créatrice appartiennent aussi bien à l’étage spirituel qu’à celui des sens. Nous avons totalement dépassé la feinte alternative chair ou esprit, qui reste secondaire. (…)

Gardons cette idée fondamentale  : le couple qui s’érige autonome contre Dieu, sort ainsi des lois les plus profondes de sa nature, il cesse de se comprendre et de pouvoir se gouverner lui-même. L’HOMME n’est plus époux à l’image du Fils ni père en participation de la puissance du Père Céleste  ; il est devenu le mâle rempli d’orgueil et de violence, usant de la femme, comme n’importe laquelle, comme d’un objet anonyme, interchangeable et commun. LA FEMME n’est plus épouse comme un Temple de l’Esprit-Saint, comme une apparition de l’Amour divin, et mère par participation à la fécondité de Dieu, elle est esclave dégradée, instrument de plaisir qui ne règne que par ses attraits charnels  ; c’en est assez pour en faire une révoltée, idolâtre par passion mais haineuse par sentiment, d’un homme qui la domine et dont elle exècre la personne, prête à en changer pour n’importe quel autre. Refusant d’être asservie à lui, attachée à lui par des enfants qui seraient les liens de leur lien. D’où adultères, divorces, contraception, avortement, amour libre, et au bout du compte, homosexualité (comme l’a prédit Saint Paul, Rm 1, 26-27) en attendant «  le salaire ultime de leurs égarements  », la bestialité qui est la dernière étape de l’inversion des relations interpersonnelles de Dieu à l’homme et à la femme, et d’eux trois à leurs enfants. Et je ne sais le plus horrible d’un Teilhard qui adore dans le Féminin la «  Matière  » dont il recherche l’embrassement, ou du malheureux qui adore les taureaux et se plaît parmi les pourceaux et les boucs. Le mythe de Pasiphaé est là, comme un aboutissement logique, et combien révélateur, de l’idolâtrie teilhardienne.

Tel est le cloaque où s’enfonce l’homme appelé par Dieu à l’égalité divine. Satan, qui fit plus grave et tomba plus bas encore, est évidemment l’inspirateur de tous ces désordres et le Prince de la débauche sexuelle… (…)

«  DANS LE CHRIST ET L’ÉGLISE  »

C’est maintenant que nous recueillons le fruit savoureux de toute notre critique des positions antagonistes, aussi fausses l’une que l’autre, du spiritualisme asexué et du sensualisme sexuel. Il y a crime de sexe aussi bien dans l’esprit que dans la chair, quand l’égoïsme sexuel est fondé sur l’orgueil du couple révolté contre Dieu. Il y a sainteté de sexe, aussi bien dans la chair que dans l’esprit, quand le couple humain s’attache et s’assimile, à la place voulue, à la Trinité divine. Alors, l’union spirituelle toute sainte gouverne, selon la manière et la mesure convenable, l’union charnelle en vue d’une fécondité de tout l’être.

Dans cette perspective très ouverte à tout ce qui est humain, à tout ce qui nous est révélé de Dieu, nous comprenons que le Verbe fait chair, fait homme, soit venu ainsi sur terre à la recherche d’une compagne semblable à lui, et ne pouvant en trouver dans un univers frappé par le péché, qu’il s’en soit remis à Dieu son Père dans le sommeil dont il fut frappé sur la Croix, de tirer de son flanc ouvert cette Femme parfaite qui lui serait complémentaire, soumise et eschatologiquement égale, l’Église, la nouvelle Humanité dont la Vierge Mère fut et demeure la personnification, dont l’Esprit-Saint est l’Âme incréée et dont la vocation personnelle est l’Amour Virginal, cependant rendu par grâce inépuisablement fécond jusqu’au dernier jour.

Là-dessus s’articulent les deux merveilleuses restaurations du plan de Dieu dans l’unique Personne de Jésus-Christ Notre-Seigneur. L’une est l’œuvre de son humanité individuelle, l’autre celle de son humanité cosmique ou – si le mot vous choque – sociale. Mais je ne veux pas dire «  mystique  » parce que tout est mystique de ces deux étapes de l’Incarnation du Verbe, comme toutes deux sont visibles. Car, en Catholicisme, le Règne de la Grâce est tout visible et tout mystique.

LE CHRIST, HOMME INDIVIDUEL ET HOMME SOCIAL

Le Christ Homme Individuel est à la recherche d’une épouse à qui il puisse se donner corps et âme, chair et esprit, en toute religion, pureté et fécondité. Cette Épouse parfaite, nouvelle Ève, à laquelle il veut s’unir en toute chasteté pour l’élever enfin à l’égalité avec Lui dans une plénitude de grâce, c’est la Vierge Immaculée, Marie sa Mère. Cette union de corps et d’esprit déjà consommée dans le Mystère de l’Annonciation, que tous les Pères ont chanté comme les Noces du Fils de Dieu avec la nature humaine, sera bientôt retrouvée et portée à son comble terrestre lorsque cette Vierge très Sainte recevra le Christ, dans sa chair, son sang, son âme et sa divinité au Sacrement de l’Eucharistie, arrhes de l’union céleste où l’Assomption l’a conduite. Ainsi le Christ Homme est d’une première manière comblé en Marie qu’Il comble de toutes grâces et gloire comme aucune créature, élue entre toutes.

Mais le Christ Homme Social est aussi en puissance de possession de toute l’humanité rachetée et de l’univers. Sa Résurrection l’a établi Christ Universel. Le sexe devient le symbole de cette autre union qui doit le faire Chef de l’Humanité rachetée, comme la Tête de ce Corps qu’il gouverne, comme l’Époux de cette épouse qu’il sauve, nourrit et sanctifie avant de l’introduire dans sa Gloire.

Comment le Christ accomplira-t-il physiquement, concrètement cette tâche qui lui est confiée par le Père, ce désir qui brûle en son Cœur comme une Passion d’amour immense  ? (…)

LES APÔTRES ET LES ÉVÊQUES sont d’autres Christ. Il vit, revit, survit en eux. D’où l’amour brûlant de l’Apôtre pour l’Église qu’il fonde. Et Saint Paul réclamait sans honte d’être imité, d’être aimé du même amour, de la même piété dont était aimé et imité le Christ, en lui  ! Les Évêques ont leur Église pour épouse. C’est vrai, analogiquement, de tout prêtre. Comme le Christ, il engendre sa communauté sponsale par le baptême, il l’oint d’huile, il la purifie par les sacrements, il la nourrit de son Corps et de son Sang, car alors il ne fait qu’un avec le Souverain Prêtre et la Victime, il l’éduque et la couronne de grâces pour se l’unir et la conduire aux Noces éternelles.

LE CHRÉTIEN est pour sa femme dans le sacrement de mariage comme le Christ est pour l’Église. L’analogie comporte une identification réelle, mais toute surnaturelle. Son épouse peut voir en lui le Christ, car s’il est chrétien et surtout s’il est saint, il est membre du Christ. Et lui, l’époux, doit voir en elle l ‘Église, car elle en est membre véritable, et cela d’autant plus qu’elle lui sera non une conquête charnelle, non sa propriété humaine, mais le don que Dieu lui aura fait pour l’aider à s’élever vers Lui.

De même donc qu’il y a un seul Dieu Père engendrant un seul Fils, l’époux chrétien est unique. Et de même qu’un seul Esprit est le terme rassasiant de la double procession des Personnes divines, ainsi n’y a-t-il qu’une seule épouse. La monogamie primitive n’a été restaurée et ne tient encore en Catholicisme que sur cette Révélation du Fils Unique et de l’Unique Esprit dont le mariage est le symbole sacramentel (Mt 19, 8). (…) Ainsi toute la pulsation sexuelle de l’Univers est saisie par le Verbe  ; ce qui lui échappe relève de l’Ennemi… (…)

CONCLUSION KÉRYGMATIQUE

Prêcher les sublimes vérités de cette «  Théologie du sexe  » apprend aux hommes à aimer devant Dieu, avec Lui, non sans Lui ni contre Lui. Qu’il s’agisse de ce qu’on appelle la «  paternité spirituelle  », ou qu’il s’agisse d’amour conjugal, le principal est d’aimer dans la lumière, avec la force et la tendresse même du Père, dans l’obéissance du Fils avec tout l’amour de leur Don mutuel, selon une vocation toute surnaturelle ou aussi terrestre. (…)

L’essentiel est la vertu de religion, qui fait l’homme de grande foi un fils de Dieu et de la femme une épouse mystique du Christ et une mère féconde selon la grâce, j’entends de toute femme chrétienne, moniale, célibataire consacrée secrètement au Christ, femme mariée. Alors, il est vrai que le péché peut subsister. Mais il ne pourra jamais faire oublier l’universelle réalité de ce Mystère d’Amour.

Quand j’aurai dit avec Teilhard, ô paradoxe, mais en totale opposition d’esprit avec lui que nul n’échappe à l’attrait sexuel, ce Kérygme aura délivré de ses complexes malsains notre monde chrétien. Le plus ermite des ermites comme la plus cloîtrée des vierges consacrées n’ont pas à oublier leur sexe sous prétexte de mieux mortifier leur chair. Ils ont à vivre selon leur sexe, cette condition humaine qui est leur vocation première à la ressemblance de la Trinité, soit comme le Christ-Homme, en fils de Dieu et en époux dévoués de l’Église, soit comme la Vierge Marie leur Mère, en sanctuaires fidèles du Saint-Esprit, vouées à l’amour de leur Époux Jésus-Christ, dans l’oblation perpétuelle et la Louange de la Gloire du Père, béni éternellement  !

C’est le secret caché dans ces vers de Milton  :

«  Tous deux selon leur sexe paraissaient différents
Lui, façonné pour la méditation et le courage,
Elle pour la douceur et pour l’attrait des grâces.
Lui était pour Dieu seul, elle pour Dieu à travers lui.  »

Abbé Georges de Nantes
Extraits de la CRC n° 65, février 1973, p. 3-14

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