La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LA GUERRE D’ALGÉRIE

VII. LA GRANDE TRAHISON
(1958-1961)

L E 4 juin 1958, de Gaulle est accueilli triomphalement à Alger. Debout, dans une voiture décapotable, avec à sa gauche le général Salan, il avance sous des voûtes de drapeaux, entre deux haies d’une foule de plus en plus compacte, scandant “ Algérie française  ! ” et “ Vive de Gaulle  !  ” (…) Le Père Georges Schorüng, aumônier lazariste de l’hôpital Mustapha, témoigne  : «  Après le 13 mai, une masse immense se serait très volontiers élevée à la dignité de chrétiens en même temps qu’à la dignité de Français. On me demandait le baptême pour les enfants  !  »

«  JE VOUS AI COMPRIS.  »

De Gaulle et Salan à Alger Avant de prendre publiquement la parole, de Gaulle confie à de hauts fonctionnaires  : «  Je vais m’adresser à la foule. Je ne veux surtout pas faire de promesses inconsidérées. En aucun cas, je ne lui mentirai.  » Ce besoin de certifier qu’il n’allait pas mentir était surprenant, voire inquiétant  ! À 19 heures, au balcon du forum, “ l’homme providentiel ” lance aux trois cent mille personnes qui l’acclament, son fameux «  Je vous ai compris  !   » Dans ses Mémoires, il écrira  : «  Je jette à la foule ces mots apparemment spontanés dans la forme, mais au fond bien calculés, dont je veux qu’elle s’enthousiasme, sans qu’ils m’emportent plus loin que je n’ai résolu d’aller.  »

La foule répond par une folle ovation. Et de Gaulle poursuit  : «  Je sais ce qui s’est passé ici. Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c’est celle de la rénovation et de la fraternité. Eh bien  ! de tout cela je prends acte, au nom de la France  ! Et je déclare qu’à partir d’aujourd’hui la France considère que, dans toute l’Algérie, il n’y a qu’une seule catégorie d’habitants, il n’y a que des Français à part entière avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.  »

Néanmoins, sa grille d’analyse marxiste le conduit à justifier la rébellion  : «  Il faut ouvrir les voies qui, jusqu’à présent, étaient fermées devant beaucoup. Cela signifie qu’il faut donner les moyens de vivre à ceux qui ne les avaient pas. Cela signifie qu’il faut reconnaître la dignité de tous ceux à qui on la contestait. Cela veut dire qu’il faut assurer une patrie à ceux qui pouvaient douter d’en avoir une.  » De quelle patrie s’agissait-il  : de la France ou de l’Algérie algérienne  ? Déjà l’équivoque régnait…

Après quelques éloges à l’adresse de la valeureuse armée française, le chef du gouvernement annonce… Quoi  ? Un programme de salut public  ? Non pas, des élections  ! (…)

Foule acclamant De Gaulle en 1958 à Alger Quand de Gaulle appelait les Algériens, loyaux et rebelles confondus, à fixer ensemble, démocratiquement, le destin de l’Algérie, il mettait en mouvement le mécanisme même de l’abandon. «  Il faisait acclamer déjà, par ce peuple ivre de joie, les idées qui le conduiraient à la mort. Comme dans le drame classique, c’est sur ce même forum que tout serait bientôt consommé, et les mêmes qui acclamaient leur sauveur tomberaient sous les rafales des gardes mobiles ou fuiraient cet enfer en masse, les yeux brûlés de larmes amères.  » (Abbé Georges de Nantes, Lettre à mes amis n° 246, 13 mai 1967)

L’abbé de Nantes dénoncera l’autre face de la trahison  : «  Nulle autorité religieuse ou morale n’a osé à ce moment-là dénoncer l’imposture, l’affreuse diffamation portée contre toute une nation par son propre défenseur-né, la promotion des tueurs au rang de justiciers et de défenseurs légitimes des justes aspirations d’un peuple. Personne depuis n’a pu rétablir la vérité politique et morale. La rébellion déjà était vainqueur.   » (Abbé Georges de Nantes, Lettre à mes amis n° 166, 11 mars 1964) (…)

Avant de repartir, il confirma le général Salan dans sa double charge de délégué général et de commandant en chef des Forces armées en Algérie et lui remit l’ordre du jour suivant  :

«  Ordre aux forces terrestres, navales, aériennes d’Algérie. Pendant les trois magnifiques journées que j’ai passées en Algérie, je vous ai vus sous les armes. Je sais l’œuvre que, sous les ordres de vos chefs, vous accomplissez avec un courage et une discipline exemplaires pour garder l’Algérie à la France et pour la garder française. La confiance que la population manifeste à l’armée et dont j’ai eu tant de preuves me donne la certitude que vos efforts au service du pays seront récompensés par un grand succès national.  » (…)

ACQUIS À L’INDÉPENDANCE

Le 1er juin 1958, pour obtenir son investiture, le chef du gouvernement avait rassuré les députés socialistes  : «  Il n’y a que moi pour mettre au pas l’armée parce que je suis général. Le 13 mai a été un acte d’illégalité, je ne me considérerai jamais comme son héritier. Quant à l’Algérie, j’ai une solution que les plus audacieux d’entre vous n’oseraient jamais envisager. Là aussi, il n’y a que moi qui puisse réussir.  » (Claude Paillat, Le dossier secret de l’Algérie, 1961, p. 26) «  Dès le premier Conseil des ministres, indique un membre de son gouvernement, il apparut que l’indépendance était au bout de ses réflexions.  » (Michèle Cointet, De Gaulle et l’Algérie, 1995, p. 43)

Alain de Sérigny

Alain de Sérigny

De Gaulle ne croyait pas à l’esprit du 13 mai, à l’entente des deux communautés, à la fraternisation. Le 24 juin 1958, il déclarait à Alain de Sérigny, directeur de l’Écho d’Alger  : «  Il convient de vérifier si ces manifestations, émouvantes bien sûr, correspondent réellement au sentiment profond des masses musulmanes.  » Le journaliste sortit effondré de Matignon  : «  En croyant sauver l’Algérie française, aurais-je aidé à la livrer à un homme impatient de la perdre  ?  » (…)

Dès son arrivée au pouvoir, de Gaulle rusa. «  Si j’avais dit en juin 1958, confiera-t-il plus tard à Jean Mauriac, que je voulais donner l’indépendance à l’Algérie, j’aurais été renversé le soir même et je n’aurais rien pu faire, mais j’ai toujours su ce que je voulais faire.  » (Pierre Gaxotte, Histoire des Français, 1972, p. 791) (…)

Les propos du général de Gaulle étaient parfois contradictoires, comme il arrive chez les opportunistes et les ambitieux, qui s’expriment en fonction de l’auditoire auquel ils s’adressent. Mais la ligne directrice de sa pensée ne variait pas. Le 18 mai 1955, il expliquait à Louis Terrenoire, ancien résistant, gendre de Francisque Gay  : «  Nous sommes en présence d’un mouvement général dans le monde, d’une vague qui emporte tous les peuples vers l’émancipation. Il y a des imbéciles qui ne veulent pas comprendre…  » Et en 1956, à Christian Pineau, ministre des Affaires étrangères  : «  La seule solution s’appelle l’indépendance.

Puisque vous le pensez, mon général, dites-le en public.

Le moment n’est pas venu.  »

Le 3 octobre 1956, il confiait à Moulay Hassan, prince héritier du Maroc  : «  Cher prince, vos efforts pour l’indépendance de l’Algérie sont louables, mais ils n’aboutiront pas. Il faudrait un exécutif puissant et intelligent qui puisse poser une politique algérienne avec la force nécessaire pour l’imposer à son opinion… Il faut pour cela la refonte de la Constitution.  » (Claude Paillat, La liquidation, t. 2, 1972, p. 385)

Tel fut le programme qu’il mit en œuvre dès son arrivée au pouvoir en 1958.

A TRAHI, TRAHIT, TRAHIRA

L’homme du 18 juin gardait un vif ressentiment à l’égard des Français d’Algérie qui, dans leur immense majorité, avaient été pétainistes. Le 25 novembre 1960, il affirmait à Pierre Laffont, député d’Oran  : «  La cause de l’Algérie française, c’est la revanche du pétainisme.  » (cité par Isorni, Lui qui les juge, 1961, p. 42) (…)

De Gaulle Et puis de Gaulle ne croyait pas à l’intégration des indigènes, n’envisageait pas de les élever intellectuellement, moralement, encore moins de les convertir au christianisme. Ce qui l’intéressait, c’était de faire l’Europe  : «  C’est l’Europe, depuis l’Atlantique jusqu’à l’Oural, disait-il, c’est toute l’Europe qui décidera du destin du monde.  » Il fut rappelé au pouvoir par les grands financiers pour défaire dans l’Empire ce qu’on reconstruirait en Europe  : un grand ensemble économique et technocratique. Mais, dans sa paranoïa, il espérait en même temps acquérir le leadership des pays sous-développés du tiers monde. Recevant en 1956 Maurice Clavel à Colombey, il lui expliqua qu’il voulait «  l’indépendance de l’Algérie pour inaugurer une politique de contestation mondiale des États-Unis et de rapprochement avec le tiers monde  ». Dès juin 1958, il préparait son retrait de l’OTAN en refusant l’implantation de missiles américains en France, et son ministre Alain Peyrefitte notait  : «  De Gaulle veut en finir rapidement avec l’affaire algérienne, pour engager la grande politique planétaire entre les deux blocs qu’il est seul à pouvoir mener, et qui est seule digne de la France.  »

Politique qui, pour l’heure, servait le bloc communiste  : «  C’est toute l’habileté de Charles de Gaulle de faire croire qu’il recherche la position médiane, dominant tout, pure de toute compromission, enviable aussi bien matériellement que moralement, gage de prospérité économique et de paix facile, au moment où il nous entraîne sciemment là où nous ne voulons pas aller, au communisme. Il est la caution catholique, militaire, aristocratique, et, pour l’étranger, française, de cette gigantesque trahison. Il a pour cela la froideur calculatrice et les deux pouvoirs que l’Évangile reconnaît aux fils du Malin  : celui de mentir outrageusement et celui de tuer ou écraser ceux qui ont vu clair, une fois, dans son jeu. Je le dis  : il eût mieux valu pour nous et, je crains, pour cet homme, qu’il ne fût jamais né.  » (Abbé Georges de Nantes, Lettre à mes amis n° 166, 11 mars 1964)

UN MACHIAVEL DE GRANDE CLASSE

De Gaulle et Peyrefitte

De Gaulle et Peyrefitte

Peyrefitte avait parfaitement compris le jeu de son maître  : «  Il lui faut sans cesse manœuvrer pour amener les militaires, les pieds-noirs en Algérie, les conservateurs en métropole, à accepter l’évolution inévitable, quitte à les amuser avec des leurres.  » (C’était de Gaulle, 1994, t. 1, p. 58)

Le premier leurre fut le référendum du 28 septembre 1958 sur la Constitution de la Ve République. En Algérie, ce scrutin prit la signification d’un vote pour ou contre l’Algérie française. (…)

Le fln prôna l’abstention et multiplia menaces et attentats contre ceux qui se faisaient inscrire sur les listes électorales  : entre autres sauvageries, la mort du contrevenant dans les huit jours, ou celle de sa femme ou de ses enfants. En dépit de ces pressions, 84 % des Algériens allèrent voter et les “ oui ” représentèrent 96 % des suffrages exprimés. L’empressement des musulmans à participer à ce scrutin manifestait leur volonté d’être citoyens français. (…)

Mais huit jours avant le scrutin du 28 septembre, le Comité directeur du FLN à Tunis, pour marquer son refus de tout compromis, s’était proclamé “ Gouvernement provisoire de la République algérienne ” (GPRA).

Le 3 octobre 1958, dans un discours prononcé place de la Brèche, à Constantine, le général de Gaulle fixa les grandes lignes d’un programme de développement économique qui allait devenir le fameux “ Plan de Constantine ”. Ce fut le deuxième leurre gaullien. En réalité, on ne faisait que ressortir de leurs cartons les projets du général Weygand en 1940-1941  : industrialisation, scolarisation, redistribution des terres, création d’emplois, aides au logement… mais sans la volonté politique d’un renforcement dans la durée du lien colonial. Le grand capitalisme, qui saura subsister après l’indépendance, en sera le seul bénéficiaire.

Troisième leurre  : la restauration de l’État républicain. (…)

Les populations d’Algérie et du Sahara envoyèrent à la Chambre soixante et onze députés, dont quarante-huit musulmans, qui prononcèrent le serment de promouvoir l’intégration de l’Algérie à la France. Quelle illusion de la croire possible dans le cadre démocratique  ! (…)

«  L’ALGÉRIE, C’EST MOI  !  »

Général Salan Ce fut lors du voyage du général de Gaulle à Constantine en octobre 1958 que le général Salan commença à éprouver des soupçons  : «  Je me remémore plusieurs propos du général  : “ J’ai eu mon référendum et ma Constitution… Je serai président de la République… J’aurai ma bombe et la puissance… ” Nous ne lui sommes plus d’aucune aide. Il s’est servi de nous, de l’Algérie. Nous ne l’intéressons plus  ! Ce qu’il veut, c’est se tourner essentiellement vers son Europe, aussi la guerre qui continue ici le gêne-t-elle. Que de contradictions dans son attitude  ! Le général me trompe-t-il tandis qu’il ne cesse de me donner, par parole et par écrit, des marques d’encouragement et de confiance  ?  » (Mémoires, t. 4, p. 137) Il ne se trompait pas.

Dans sa conférence de presse du 23 octobre 1958, le chef du gouvernement lança un appel en faveur d’une «  paix des braves  », autant à l’intention des combattants rebelles de l’intérieur que de leurs dirigeants de l’extérieur. Le fln, qui était à bout de souffle, y gagna un prestige certain et, surtout, comprit qu’avec de Gaulle, la négociation serait possible.

Toutefois, dans ce même discours, de Gaulle rendait un hommage appuyé à l’armée  : «  Que de vies, que de demeures, que de récoltes à protéger, et que l’armée française protège effectivement en Algérie  ! Quelle hécatombe connaîtrait ce pays si nous étions assez stupides et assez lâches pour l’abandonner  !  » Voilà une parole qui le jugera, lui et tout son peuple avec lui. (…)

Pour asservir l’armée à ses desseins, de Gaulle multiplia les mutations. Le général Miquel fut mis à la retraite dès juin 1958, Jouhaud rappelé en métropole le 15 octobre. De Gaulle proposa à Salan le poste d’ambassadeur… dans le Pacifique. (…) Il refusa bien sûr, et reçut en décembre 1958 l’affectation honorifique de gouverneur militaire de Paris.

Delouvrier et Challe

Delouvrier et Challe

De Gaulle le remplaça par deux “ techniciens ” qui étaient, sinon gaullistes, du moins légalistes et disciplinés  : Challe et Delouvrier. Le premier, le général d’aviation Maurice Challe, devint commandant en chef. Cet ancien résistant ne sortait pas du sérail de l’armée d’Afrique et n’avait participé directement à aucune guerre coloniale, ni aux manifestations du 13 mai. C’était cependant un homme de contact, doué d’un esprit neuf et ambitieux  ; à ses interlocuteurs parisiens, il n’avait pas caché que, s’il exerçait les fonctions de commandant en chef, il saurait obtenir rapidement des résultats éclatants. Quant aux pouvoirs civils, ils furent attribués à Paul Delouvrier, jeune technocrate européen promu délégué général en Algérie, qui reçut du chef de gouvernement comme unique consigne  : «  Ne dites jamais  : “ Vive l’Algérie française  !  ”  » (Cointet, p. 39)

À des journalistes qui mettaient en doute la volonté du chef de l’État de garder l’Algérie française, Challe répondit que si tel était le cas, il n’aurait jamais accepté de prendre la succession de Salan. Tendu dans sa volonté d’accomplir sa mission  : anéantir le fln, il s’aveuglera sur la politique du chef de l’État, entraînant la “ Grande Muette ” dans sa façon de voir pendant de longs mois.

PREMIÈRE PHASE DU PLAN CHALLE

Les troupes de secteur qui quadrillaient le pays étaient trop disséminées pour éradiquer les bandes rebelles qui s’élevaient parfois à plus d’une centaine d’hommes, et pour extirper de la population l’organisation subversive politico-militaire (OPA) qui assurait leur soutien logistique. Le plan Challe, en grande partie conçu et préparé par son prédécesseur, allait pallier cette faiblesse. Il devait s’effectuer en deux temps.

Le premier objectif, faire éclater les bandes rebelles, fut attribué aux unités d’élite constituant les «  réserves générales  ». Rassemblées en un rouleau compresseur et appuyées par l’aviation et les hélicoptères, elles reçurent pour mission de balayer l’Algérie d’ouest en est, d’un barrage à l’autre (Voir la carte). L’armée française reprenait enfin l’initiative.

Cette phase débuta en février 1959. (…)

LES COMMANDOS DE CHASSE

Après le passage des troupes d’élite, on procédait à la seconde phase du plan Challe  : créer dans chaque secteur un ou plusieurs «  commandos de chasse  », unités légères vivant d’une manière rustique et rompues à toutes les ruses et stratagèmes de la contre-guérilla. À eux revenait la mission de poursuivre et d’achever les bandes décimées par les unités générales. La rapidité et le secret primaient la puissance. Commandés par des officiers français et composés d’une majorité de musulmans, ces commandos connaissaient les rebelles, leurs itinéraires, leurs refuges, leurs manières de combattre. Ils les traquaient de nuit, guidés par des harkis. (…)

DES RÉSULTATS SPECTACULAIRES

Le plan Challe, qu’animait l’intelligence enjouée du commandant en chef, se révéla d’une magistrale efficacité. Le succès des premières opérations dépassa les espérances  : 50 % du potentiel rebelle détruits dans l’Oranie, 40 % dans l’Algérois, autant dans les autres régions. L’ALN de l’intérieur était morcelée, brisée.

Opération militaire française en Algérie Dans quatre wilayas sur six, l’opa rebelle n’existait plus  ; les rebelles se terraient dans leurs caches, espérant sortir indemnes du cyclone. À l’été 1959, on ne comptait plus officiellement que 13 000 moudjahidins en Algérie et 12 000 en Tunisie et au Maroc. En réalité, ces derniers ne se risquaient à franchir nos barrages que «  la mort dans le dos  », c’est-à-dire sous la menace des armes. Nombreux furent ceux qui passèrent dans le camp français. En 1959, ils étaient deux mille  ; dix mois plus tard, leur nombre avait triplé et ils comptaient parmi les harkis les plus courageux et les plus fidèles. Dans la population musulmane, les jeunes gens s’engageaient de plus en plus nombreux sous nos drapeaux. En 1960, on comptait 210 000 harkis, soit huit fois le nombre de rebelles  !

Dans le même temps qu’elle traquait les rebelles, l’armée française construisait des routes, des pistes, des postes militaires  ; les musulmans organisaient des groupes d’autodéfense sous le contrôle des officiers sas pour protéger leurs villages  ; des écoles, des foyers, des dispensaires étaient ouverts, de nouvelles sas créées.

La victoire militaire française était un fait acquis que nul de bonne foi ne pouvait contester. Le général de Gaulle en fit le constat public au cours de la tournée d’inspection, dite “ tournée des popotes ”, qu’il accomplit en Algérie du 27 au 31 août 1959. À Saïda, (…) de Gaulle déclara  : «  Moi vivant, jamais le drapeau flnne flottera sur l’Algérie  !   » (…)

GARANT DE LA POLITIQUE GAULLIENNE

Challe

Challe

«  Le fait que de Gaulle tranche constamment en sa faveur convainc Challe que les chefs rebelles du fln ont tort de mêler la politique aux opérations, puisque sur l’essentiel, l’Élysée lui donne raison et va lui permettre d’obtenir cette victoire militaire à laquelle on n’avait jamais cru. Du coup, Challe ne pense qu’à son plan. Le reste ne compte pas. (…)  » (Paillat, La liquidation, p. 508)

Pourtant, à mille signes, on pouvait soupçonner que de Gaulle préparait la victoire politique du FLN. Lors de son avènement comme président de la République, le 8 janvier 1959, il fit libérer 7 000 détenus et gracia 180 rebelles condamnés à mort, dont Yacef Saadi, le terroriste d’Alger  ! Ben Bella et ses compagnons furent transférés de la prison de la Santé à Paris dans l’île d’Aix, où leur séjour devint plus confortable. Messali Hadj eut l’autorisation de circuler librement en métropole. Ces mesures, loin de désarmer les terroristes, déclenchèrent de nouvelles vagues d’attentats. (…)

Cependant qu’une nouvelle décision gouvernementale, d’une portée incalculable, aurait dû ouvrir les yeux du commandant en chef et de ses conseillers.

16 SEPTEMBRE 1959  : L’AUTODÉTERMINATION

De retour en métropole, quinze jours après avoir adulé l’armée et exigé son obéissance, le président de la République annonçait au cours d’une allocution radiodiffusée  : «  C’est l’autodétermination des Algériens qui tranchera en définitive le sort du pays.  » Les Algériens auraient à choisir entre trois solutions  :

1° «  La sécession où certains croient trouver l’indépendance… qui entraînerait une misère épouvantable, un affreux chaos politique, l’égorgement généralisé et, bientôt, la dictature belliqueuse des communistes.

«  Quel peut être le sens de l’insurrection  ? Si ceux qui la dirigent revendiquent pour les Algériens le droit de disposer d’eux-mêmes, eh bien  ! toutes les voies sont ouvertes.  » Pour le FLN, quelle reconnaissance de ses revendications  ! Dans un autre discours, le chef de l’État dira envisager cette sécession «  d’un cœur parfaitement tranquille  ».

2° «  La francisation complète  », donnant à tous, Européens et musulmans, les mêmes droits. Cette solution, de Gaulle l’avait préconisée un an plus tôt, lors de son voyage de juin 1958, et elle correspondait aux statuts de la nouvelle Constitution votée en septembre. Il l’évoquait maintenant comme repoussoir afin d’introduire une troisième solution  :

3° «  L’association, c’est-à-dire le gouvernement des Algériens par les Algériens, appuyé sur l’aide de la France et en union étroite avec elle…  » Cette dernière solution, la plus chimérique, était celle que de Gaulle avait tenté de mettre en œuvre dans les autres colonies françaises d’Afrique et qui avait échoué. Le 11 décembre 1959, il accordait l’indépendance au Mali, le 15 à Madagascar, le 31 à la Côte-d’Ivoire. Le Dahomey, la Haute-Volta et le Niger devaient l’obtenir à leur tour.

Le Comité d’entente des anciens combattants s’indigna, à juste titre  : «  Comment peut-on offrir la sécession à des départements français  ?  » C’était un viol de la Constitution dont plusieurs articles interdisaient formellement une telle amputation du territoire. Les députés algériens protestèrent eux aussi  : «  Nul ne peut, par quelque moyen que ce soit, briser cette unité séculaire sans porter atteinte à l’intégrité du territoire national et commettre un crime.  » Mais le crime serait légalisé, par le truchement d’une consultation électorale, établie au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes  : l’Algérie française, «  communauté historique à sauver  », comme disait notre Père, devenait «  une opinion libre, discutable, et la vie de millions d’êtres proches une idée politique qu’on peut mettre aux voix   ». (Abbé Georges de Nantes, Lettre à mes amis n° 114) (…)

Le discours du président eut des répercussions immédiates en Algérie. (…)

Quant à la masse musulmane, elle avait compris le message  : l’Algérie française, de Gaulle n’en voulait pas, parce qu’il ne la proclamait pas. La France abdiquait, tandis que le FLN maintenait imperturbablement son objectif de guerre. De leur côté, les militaires s’alarmèrent. (…)

JANVIER 1960  : LA SEMAINE DES BARRICADES

Ortiz

Ortiz

Les Français d’Algérie, prenant conscience de la trahison du chef de l’État, étaient de plus en plus nombreux à rejoindre les organisations patriotiques comme le Mouvement populaire du 13 mai de Robert Martel, le “ chouan de la Mitidja ”, ou le Front national français d’Ortiz, le patron de la Brasserie du forum, qui disaient tout haut ce que tous pensaient tout bas. (…)

Un nouveau 13 mai était dans l’air  : l’émeute partirait de la rue, l’armée basculerait et forcerait le gouvernement à se soumettre ou à se démettre.

De Gaulle comprit le danger… À la mi-janvier 1960, un journaliste allemand, Hans Ulrich Kempski, débarquait à Alger, sur recommandation du ministère des Affaires étrangères. Il demanda à rencontrer le général Massu. Mis en confiance par cet ancien parachutiste, le vainqueur de la bataille d’Alger se livra à des confidences amères  : «  De Gaulle ne comprend pas les musulmans. Notre grande déception a été de le voir devenir un homme de gauche.  » En faisant appel à lui, «  l’armée a peut-être commis une faute  ». Dès le 18 janvier, les propos de Massu étaient publiés par un quotidien munichois. «  Je me suis fait pigeonner  », avoua piteusement l’intéressé qui, convoqué à Paris, était sur-le-champ relevé de son commandement du corps d’armée d’Alger.

Massu

Massu

Pour les Algérois, l’annonce du rappel de Massu, le dernier garant des promesses du 13 mai, éclata comme un coup de tonnerre. Ortiz appela à manifester pour le dimanche 24 janvier. Robert Martel, lui, flaira le piège. Pour avoir sillonné en tous sens l’Algérois et le Constantinois, il s’était rendu compte que l’armée faisait encore trop confiance à de Gaulle. Un nouveau 13 mai lui paraissait impossible. Le 21 janvier, il mit en garde les membres du Comité d’entente des mouvements nationaux  : «  Messieurs, avant que vous ne preniez une décision définitive, je tiens à vous avertir que vous vous engagez dans une manœuvre gouvernementale de haute provocation. Le pouvoir cherche à détruire la force que nous représentons. Il faut du sang à de Gaulle pour avoir une raison valable de nous arrêter et de dissoudre nos mouvements.  » (Claude Mouton, La Contre-révolution en Algérie, 1972, p. 403)

Le chef du mp 13, desservi par son penchant à l’illuminisme, ne fut malheureusement pas écouté et, le 24 janvier 1960, vingt à trente mille personnes se rassemblèrent au plateau des Glières dominé par l’esplanade du forum et par le Gouvernement général. Ce dernier étant solidement défendu par les crs et les gendarmes mobiles du colonel Debrosse, Ortiz renonça à le prendre d’assaut avec ses territoriaux. (…)

Crépin

Crépin

En fin d’après-midi, alors que les cinq à six mille personnes qui se trouvaient encore sur le plateau des Glières commençaient à se disperser, Debrosse, obéissant aux instructions de Crépin, le successeur de Massu, ordonna au commissaire de police Trouja de faire les sommations réglementaires  : «  La garde va charger.  » Trouja refusa de donner un tel ordre, qui lui paraissait une folie. Néanmoins, on vit bientôt les quinze escadrons de gendarmerie dévaler du forum vers le plateau des Glières. Soudain, un feu nourri éclata. Des gendarmes tournoyèrent sur eux-mêmes et s’effondrèrent. Les escadrons refluèrent en tirant sur les territoriaux qui ripostèrent…

On compta les victimes  : quatorze morts et cent vingt-trois blessés chez les gendarmes, six morts et vingt-quatre blessés parmi les manifestants. Un détail bouleversa ceux qui relevèrent les victimes  : parmi les forces de l’ordre, deux tiers des gendarmes avaient été tués d’une balle dans le dos.

La vérité sera rendue publique un an plus tard, le 3 février 1961, lors du procès des Barricades, grâce à la déposition du capitaine de La Bourdonnaye  : «  Au début de la fusillade, je suis sorti du gouvernement général et j’ai vu deux fusils mitrailleurs sur le forum tirer en direction du plateau des Glières.  » Le colonel Godard et le général Jacquin avaient ramassé les étuis des balles tirées. Ils provenaient tous de lots de munitions délivrées la veille aux CRS (cf. Michel Sapin-Lignières, “ Les barricades ”, L’Algérianiste, n° 76, déc. 1996). Ceux-ci avaient mis en batterie des fusils mitrailleurs en haut des escaliers descendant vers le plateau des Glières, de façon à tirer dans le dos des gendarmes et en face des manifestants. Les uns et les autres se crurent attaqués par leurs vis-à-vis.

Tels étaient les procédés gaullistes pour déclencher une fusillade et créer l’irréparable.

Le 24 janvier, à la nuit tombée, les manifestants, sous les ordres d’Ortiz et de Lagaillarde, se réfugièrent derrière les barricades qu’ils avaient dressées dans le quartier des facultés organisé en réduit, clamant bien fort  : «  Que de Gaulle déclare solennellement que l’Algérie et le Sahara sont des provinces françaises, qu’il renonce à l’autodétermination, alors nous déposerons les armes.  »

DE GAULLE – DUVAL, MÊME COMBAT

De Gaulle exigea la réduction des barricades par la force  : «  On ne doit pas avoir peur des effusions de sang si l’on veut faire régner l’ordre et si l’État doit survivre.  » Mais les parachutistes protégèrent les insurgés contre un éventuel assaut des gendarmes. Sur ce point, leur chef, le colonel Dufour, était catégorique  :

«  On n’attaque pas des barricades derrière lesquelles il y a des Français qui se disent Français, et qui veulent mourir Français sur une terre française.  »

Durant toute la semaine, les insurgés tinrent sous les armes le cœur d’Alger, ainsi que celui d’Oran, qui s’était mis à l’unisson. Mais, au soir du 29 janvier 1960, de Gaulle parut sur les écrans de télévision revêtu de son uniforme pour réaffirmer le principe de l’autodétermination. Retors et menteur, il déclara  :

«  Comment pouvez-vous douter que si, un jour, les musulmans décidaient, librement et formellement, que l’Algérie de demain doit être unie étroitement à la France, rien ne causerait plus de joie à la patrie et à de Gaulle que de les voir choisir, entre telle et telle solution, celle qui serait la plus française  ?  »

Mgr Duval

Mgr Duval

Comme le notait son ministre Robert Buron, de Gaulle se révélait le «  prince de l’équivoque  ». La formule «  la solution la plus française  » pouvait signifier tout aussi bien la francisation des musulmans que l’indépendance accordée «  avec joie  » à l’Algérie.

Le président de la République vint à bout de la résistance des pieds-noirs… avec l’appui de l’archevêque d’Alger. Le dimanche 31 janvier, Mgr Duval interdit formellement qu’une messe soit célébrée derrière les barricades où l’on avait dressé un autel et, dans un message radiodiffusé, il invoqua les plus hauts motifs  : «  L’honneur de Dieu [sic !]exige l’union de tous les enfants d’une même patrie, dans le respect de l’autorité légitime.  » (…) Le lendemain, la certitude des insurgés faiblit. Mgr Duval se faisait le garant spirituel de la forfaiture gaulliste, et Challe ne serait pas l’homme providentiel d’un nouveau 13 mai. (…)

Mais c’est aussi parmi les catholiques, entre fidèles et hiérarchie, qu’une fêlure mortelle apparut.

UN TROUPEAU DIVISÉ

Officiellement, l’Église ne prenait pas parti. Mais Mgr Duval ne se gêna pas pour dénoncer le «  blocage politico-religieux  » des insurgés, qui liaient l’avenir de l’Algérie française à celui de l’Église catholique en Afrique du Nord, et multipliaient le Cœur et la Croix du Père de Foucauld sur les murs d’Alger.

L’archevêque avait pris soin de bâillonner toute opposition  : «  Au nom des pouvoirs de ma charge épiscopale, je déclare que tout prêtre exerçant à un titre quelconque le saint ministère dans mon diocèse, qui se permettrait, sans mon autorisation, de publier un livre, une brochure, un article (dans n’importe quel journal, revue, bulletin, feuille même simplement ronéotypée) traitant de la situation politique de l’Algérie ou des conditions de la présence de l’Église et de son apostolat, serait, ipso facto, suspens a divinis et a juridictione.  » (Circulaire du 21 avril 1956) (…)

Depuis 1956, l’archevêque d’Alger, en accord avec Rome, préconisait «  l’autodétermination  » du peuple algérien et son accession à l’indépendance (cf. Il est ressuscité  ! n° 54, février 2007, p. 22). Il accueillit les événements de mai 1958 avec une réserve glacée. (…)

La messe de la Pentecôte 1958 à la cathédrale d’Alger, en présence des généraux fut pour lui «  une épreuve  », mais l’arrivée du général de Gaulle au pouvoir «  un soulagement. Lorsque j’ai su qu’il avait dit  : “ Je vous ai compris ”, j’ai pensé qu’il s’adressait non seulement aux Français d’Algérie, mais à toute la population du pays. Il a donc mis dans cette phrase un sens que les habitants français de la ville d’Alger n’ont pas compris. Je crois que je n’étais pas le seul à avoir mis mon espoir dans l’action du général de Gaulle.  »

Et quand on l’interroge sur les prêtres de la Mission de France ou les Petits frères de Jésus du P. Voillaume qui prirent ouvertement position pour l’indépendance de l’Algérie et apportèrent un soutien actif aux rebelles FLN, l’archevêque d’Alger répond  : «  Leur position rejoignait celle que j’avais prise moi-même en parlant de l’autodétermination… Nous avons eu des échanges quelquefois difficiles, mais nous nous sommes toujours retrouvés dans l’action.  »

Tous ne partageaient pas cette manière de voir, heureusement. Le chanoine Cabanis, curé d’une grosse paroisse d’Alger, ne faisait pas mystère de ses sentiments pro-Algérie française. Le P. Schorüng, le zélé aumônier de l’hôpital Mustapha, s’indignait, lui, des restrictions imposées par Mgr Duval aux manifestations publiques du culte catholique, comme les sonneries de cloches  :

«  Comme vous allez vite à liquider les chrétiens d’Afrique du Nord pour promouvoir l’islam et ouvrir la porte au communisme  ! Comme il vous en coûte peu que les musulmans gagnent leur paradis de Mohamed en égorgeant et en mutilant des chrétiens. Comme vous acceptez facilement que les chrétiens passent sous la sujétion de l’islam, deviennent raïas selon la loi du Coran. Vous n’avez pas éprouvé ce que c’est. Moi, je l’ai éprouvé en Turquie, et l’histoire de la Grèce et de la Roumanie m’ont appris ce que cela peut être.  » (Archives des Petits Frères du Sacré-Cœur)

À Oran, la grande majorité des fidèles et du clergé, particulièrement le chanoine Carmouze, partageaient les convictions de leur évêque, Mgr Lacaste, associant présence française et liberté chrétienne. Tandis qu’à Bône, dans le diocèse de Constantine, le fougueux chanoine Houche, archiprêtre de la cathédrale et inspirateur du mensuel Le Petit Bônois, prenait lui aussi parti pour le maintien de la souveraineté française. (…)

Entre mars 1958 et octobre 1960, aucune déclaration publique de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France (ACA) ne vint fixer aux catholiques d’Algérie une ligne de conduite ferme  ! «  Ce silence tient sans doute à l’incertitude sur l’avenir de l’Algérie, sur la politique que va finalement engager le général de Gaulle auquel, visiblement du reste, la très grande majorité de l’épiscopat est portée à faire une large confiance.  » (La guerre d’Algérie et les chrétiens, Institut d’histoire du temps présent, oct. 1988, p. 40)

Et pendant que les pasteurs du troupeau attendaient de voir de quel côté soufflerait le “ vent de l’histoire ”, ou plus exactement la tyrannie du pouvoir, des prêtres et religieux ne se faisaient pas scrupule d’apporter une aide efficace à la révolution et de la cautionner spirituellement.

DÉVOYÉS, MAIS CHÉRIS DE L’ÉPISCOPAT

Bernard Boudouresque, prêtre de la Mission de France, détaché au Commissariat à l’énergie atomique de Saclay, où il militait en faveur du pacifisme et contre la torture en Algérie, fut arrêté le 14 octobre 1958, pour avoir hébergé des terroristes en transit à Paris. Le cardinal Liénart, prélat de la Mission de France et président de l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France, lui rendit visite en prison pour lui exprimer son soutien. Boudouresque fut relâché en février 1959, et son procès n’eut jamais lieu.

Quand l’affaire du Prado éclata au cours du même mois d’octobre 1958, mettant en cause deux Pères du Prado et un prêtre du diocèse de Lyon, l’abbé Carteron, accusés d’avoir fourni des caches au FLN, le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, s’empressa de couvrir les trois prêtres. (…)

Des prêtres de la Mission de France rejoignirent le réseau Jeanson d’aide au FLN. L’un d’eux témoigne  : «  Notre aide consistait à être des porteurs de valises pour mettre l’argent (les cotisations plus ou moins volontaires [sic !] des Algériens de France) en sûreté. J’en ai porté personnellement deux ou trois fois chez un avocat ami, habitant le XIIIe arrondissement, membre de la Vie Nouvelle. Un jour, Gisèle Halimi a eu besoin d’une soutane et d’un chauffeur  : il s’agissait d’aller récupérer un membre important du FLN qu’on avait pu faire évader de Fresnes, de le déguiser en prêtre [sic !] et de l’amener en voiture dans une autre cache  ; ceci parce que cela facilitait le passage de barrages et évitait d’éventuelles fouilles de véhicules courantes dans Paris.  » (cité par Chapeu, p. 199)

Le plus représentatif de ces prêtres “ partisans ” fut Robert Davezies, «  physicien le jour, porteur de valises la nuit  », et pétri de marxisme et de teilhardisme. (…)

Au terme de son étude, Sybille Chapeu peut écrire  : «  L’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, auquel visiblement la très grande majorité de l’épiscopat est portée à faire confiance, a changé les données. Désormais le chef de l’État compte sur la partie de l’Église catholique la plus progressiste pour faire accepter à l’opinion une évolution progressive de l’Algérie vers son indépendance.  » (ibid., p. 222)

LES PLEINS POUVOIRS

De Gaulle exploita aussitôt sa victoire sur les pieds-noirs en janvier 1960, en obtenant du Parlement le vote des pleins pouvoirs. Un “ Comité des affaires algériennes ”, placé sous sa seule autorité, reçut la compétence exclusive sur tout ce qui concernait l’Algérie. Un préfet de police fut institué à Alger et à Oran. Les Unités territoriales et les mouvements patriotiques furent dissous, leurs chefs arrêtés. (…)

Tout au long de l’année 1960, de Gaulle mit au pas les militaires qui avaient participé de près ou de loin aux événements. Les généraux Mirambeau, Gribius et Faure, furent affectés en métropole ou en Allemagne, ainsi que de nombreux colonels, parmi lesquels Godard, responsable de la Sûreté d’Alger depuis 1957. Bigeard fut envoyé en Centre-Afrique, où il n’aura pas à se compromettre. D’autres officiers passèrent en jugement. (…)

Challe subit lui aussi l’ire élyséenne, avant qu’il ait pu achever la pacification de l’Algérie  : le 24 avril 1960, il était remplacé par le très gaulliste Crépin et se voyait confier le commandement Centre-Europe de l’Otan. (…)

DE GAULLE EN HAUTE COUR  !

Charles de Gaulle À la suite de l’échec des négociations de Melun, le gouvernement créa artificiellement les conditions de la lassitude qu’il voulait obtenir en métropole. Le 5 septembre 1960, de Gaulle développa dans un discours retentissant, devant des journalistes du monde entier, le concept d’“ Algérie algérienne ”  : «  Il y a une Algérie, il y a une entité algérienne, il y a une personnalité algérienne.  » Le 4 novembre, il aggravait sa trahison  : «  Les dirigeants rebelles se disent être le gouvernement de la République algérienne, lequel existera un jour, mais n’a encore jamais existé.  » Jusqu’alors, la République algérienne était l’emblème, l’objectif et la propriété du fln. Désormais, de Gaulle s’en faisait lui-même le champion, en indiquant qu’elle serait «  bâtie ou bien avec la France, ou bien contre la France  ». (…)

Les cardinaux et archevêques sortirent de leur silence pour lancer une phrase empoisonnée à l’adresse de l’armée, insinuant que certains actes «  ébranlaient dans la conscience des subordonnés la légitimité de l’autorité  ». Et pourquoi ne relevaient-ils pas les mensonges du pouvoir  ?

Le 16 novembre, le gouvernement annonça un référendum relatif à l’autodétermination et «  à l’organisation des pouvoirs publics en Algérie  ». (…)

Le 19 décembre, l’Onu devançait le résultat du scrutin en reconnaissant le droit du peuple algérien à l’autodétermination. Les États-Unis et l’Union soviétique y avaient chacun leurs intérêts. «  Le but de la CIA était double  : armer les nationalistes algériens contre la France afin de récolter auprès d’eux le fruit de leur aide au lendemain de l’indépendance. Fortifier d’autre part le camp algérien conservateur au détriment des Algériens suspects de socialisme.  » (M. Faivre, Le renseignement dans la guerre d’Algérie, 2006, p. 244)

Au fur et à mesure que le chef de l’État descendait les degrés de la trahison et de l’abandon, des mesures obscures tendaient à empêcher l’armée de gagner définitivement la guerre. La Délégation générale libéra plusieurs centaines de détenus, pour la plupart des communistes qui n’eurent de cesse de reconstituer leurs cellules, ou des fellaghas que l’on retrouva ensuite dans les djebels. On nomma à la direction des centres sociaux et des sau (antennes administratives militaires en quartiers arabes), des individus douteux qui prenaient parti pour les rebelles.

Manifestation pour l'Algérie française De nombreux militaires étaient maintenant convaincus que seul un soulèvement pouvait stopper l’exécution de la politique élyséenne. Pour désamorcer la crise, de Gaulle, accompagné de Louis Joxe, son ministre des Affaires algériennes, voulut parcourir une nouvelle fois l’Algérie d’ouest en est, mais sans entrer dans les grandes villes qui lui étaient hostiles.

À Aïn Témouchent, musulmans et Européens l’accueillirent en scandant “ Algérie française  ! ” Il répondit excédé  : «  Les cris et les clameurs ne signifient rien.  » Les Algérois laissèrent éclater leur colère en décrétant la grève générale et en manifestant devant le palais d’Été.

La réplique gaulliste fut sanglante. Le 11 décembre, le gouvernement, relayé par de jeunes officiers gaullistes des sau, suscita des contre-manifestations musulmanes, très vite encadrées par des agents fln. Des musulmans descendirent dans les rues d’Alger, drapeaux fln déployés, en criant  : “ Algérie algérienne  ! Vive de Gaulle  ! ” Ils déferlèrent vers les quartiers européens, sous les yeux bienveillants des gendarmes. (…) La manifestation dégénéra bientôt en émeute. Le bilan fut lourd  : 120 morts et un millier de blessés. Il fallut faire appel aux paras et à la Légion pour rétablir l’ordre. (…) Ses soldats se disaient, la rage au cœur  : «  Quoi  ! la Casbah pacifiée trois ans plus tôt par Massu, voilà ce qu’en ont fait trente mois de politique gaulliste  !  » (…)

De Gaulle laissait sur son passage une traînée de sang, et une grave crise au sein de l’armée. Purges, mutations, limogeages sous couvert de promotions, brassages de régiments, etc. de Gaulle n’avait pas lésiné sur les moyens pour faire de l’armée l’instrument de ses volontés. Ne parvenant pas à la subjuguer, il avait réussi à la diviser.

8 JANVIER 1961  : LE PIÈGE

«  Votre référendum est un piège tendu à la nation  »,s’indignait le sénateur Barrachin. (…)Le chef de l’État demandait aux Français de le plébisciter en approuvant à la fois l’autodétermination et l’installation d’un exécutif provisoire dans une Algérie algérienne liée à la France. C’était, remarque Tripier, «  préparer, en pratique, l’accession du fln au pouvoir. Mais sans le dire.  » (…)

Le 8 janvier 1961, le “ oui ” l’emporta, mais il était loin d’être franc et massif. La participation en Algérie fut faible  : 40 % des inscrits. Si 69 % votèrent oui, «  neuf-dixièmes de ces “ oui ”, note Rieunier, émanaient de musulmans confiants dans la France, que l’armée française avait elle-même conduits aux urnes  ». (…)

LES CENTURIONS PRÊTS À LA RÉVOLTE

Gambiez

Gambiez

Après le demi-échec référendaire, le général Crépin fut désavoué et remplacé par le général Gambiez. Celui qu’on appelait “ le professeur Nimbus ” à cause de sa petite taille, se montra d’un zèle à la hauteur de son ambition. Mais, dans les unités, le mécontentement s’affichait de plus en plus ouvertement  : les commandants de compagnie enterraient leurs morts en rappelant qu’ils étaient tombés «  pour l’Algérie française  ». Le spectre de l’abandon de l’Indochine hantait les esprits  : se parjurer une seconde fois, abandonner à leurs pires ennemis ceux qui avaient fait confiance à la France et à la parole d’honneur qu’en son nom ils leur avaient donnée, non  ! cela, ils ne l’accepteraient jamais. (…)

En fait, le complot se préparait sur la place publique. Pour ces officiers, dont la décision était maintenant bien affermie, il s’agissait de trouver des hommes et de désigner un chef, si possible une tête politique. Hélas  ! c’est ce qui faisait défaut… (…)

Les colonels parisiens surent bientôt qu’il ne fallait rien attendre des généraux paras, Saint-Hillier et Autrand, à la tête des 10e et 25e dp. En revanche, plusieurs chefs de corps donnèrent leur accord  : ceux du 1er et du 9e rcp, du 2e et du 8e rpima. Les deux régiments étrangers parachutistes, épurés, étaient indécis, tandis que dans les autres unités de la Légion, on ne respirait qu’Algérie française. Le colonel Brothier, chef de corps du prestigieux 1er rei à Sidi-Bel-Abbès, maison-mère de la Légion, se déclara prêt pour le coup de force. Sa participation serait déterminante.

Dans les unités de secteurs, la quasi-totalité des officiers penchaient pour l’Algérie française, mais la troupe, en particulier le contingent, n’avait pas les mêmes motivations. Les colonels comploteurs firent donc l’impasse sur la “ piétaille ”. Ils comptaient davantage sur les officiers sas, mais ces derniers n’étaient rien sans les troupes de secteur. L’entreprise s’avérait pour le moins hasardeuse. Le général Gracieux, acquis de cœur à la cause, affirmait qu’elle était vouée à l’échec. Quant au capitaine Coiquaud du 1er rep, il était sans illusion  : «  Nous n’avons aucune chance. La métropole ne suivra pas. Le contingent encore moins. Mais je marche avec le régiment. Camaraderie et honneur obligent.  » Ils apporteront tous deux leur appui fidèle.

L’ABSENCE DE CHEF

Jouhaud

Jouhaud

Ce qui manquait, c’était surtout un chef qui fasse l’unanimité autour de lui, et qui serait capable de créer un fort mouvement d’opinion en faveur de l’Algérie française. Massu, qui ne pensait plus qu’à son avenir, se récusa. Le maréchal Juin, pressenti, se déroba. Jouhaud, pied-noir épris de sa terre natale, était prêt, lui, à participer au soulèvement. (…) C’est lui qui, en Algérie, tissa et noua les mailles du complot. Il était en relation avec Zeller, ancien chef d’état-major de l’armée de terre et ancien de l’Armée d’Afrique, catholique pratiquant, et prêt à s’engager dans le coup de force contre de Gaulle.

Le général Salan, après sa mise à la retraite forcée en juin 1960, avait élu domicile à Alger. C’était tout un programme  : il n’abandonnerait jamais cette province française. En septembre, il déclara à l’Association des Combattants de l’Union française  : «  Il n’est au pouvoir d’aucune autorité de décider l’abandon d’une portion du territoire où s’exerce la souveraineté de la France.  » (Rieunier, p. 240) Le pouvoir gaulliste réagit aussitôt. Interdit de séjour à Alger, Salan se réfugia en Espagne.

Ce fut Challe qui accepta de prendre la responsabilité du coup de force. Mais il imposa ses conditions aux colonels. Le sang ne devrait pas couler et le soulèvement serait circonscrit à la seule Algérie. Jugeant que c’était là une grave erreur, le colonel de Blignières insista pour que le coup de force soit conjointement organisé en métropole. (…)

Le général Challe ne voulut rien entendre. Il envisageait uniquement «  de reprendre le commandement de l’armée d’Algérie, d’appliquer son plan interrompu un an plus tôt, de démontrer ainsi au général de Gaulle que la pacification de l’Algérie était possible, et de la lui apporter pacifiée au bout de quelques mois, sur un plateau d’argent  ». Quel irréalisme  !

«  Certains milieux redoutent, lui disait le colonel Vaudrey, que nous instaurions un régime militaire.

Restons sérieux, lui répondit Challe. Vous savez bien que je n’ai aucune ambition personnelle  ! Je ne suis pas encore un vieux général, comme l’autre, mais je suis à coup sûr un vieux républicain.  »

LE “ PUTSCH ” DU 22 AVRIL 1961

Le 11 avril 1961, de Gaulle annonçait dans un discours le «  désengagement  » prochain de la France, et parlait d’un «  État algérien souverain  ». Le sort en était jeté. Le 21 avril, Challe débarquait en secret à Alger. (…)

Le 22 avril, à 2 h du matin, les paras investirent Alger sans coup férir. En quelques minutes, ils s’emparèrent de toutes les positions sensibles. À la caserne Pélissier, le général Vézinet, commandant du corps d’armée d’Alger, fut maîtrisé, tandis qu’au palais d’Été le délégué général Jean Morin était séquestré. L’un et l’autre furent transférés en villégiature au Sahara, à In-Salah, avec le général Gambiez, ex-commandant en chef. (…)

À 8 heures du matin, Radio-Alger, rebaptisée Radio-France, diffusait la proclamation de Challe  : «  Officiers, sous-officiers, gendarmes, marins, soldats et aviateurs  : je suis à Alger avec les généraux Zeller et Jouhaud et en liaison avec le général Salan pour tenir notre serment  : garder l’Algérie. L’armée ne faillira pas à sa mission et les ordres que je vous donnerai n’auront pas d’autre but…  »

Challe s’était adressé uniquement à l’armée. Il ne mobiliserait pas la population qui aurait pu, comme le 13 mai 1958, exercer une influence décisive. Toute la journée, les cinq syllabes d’Al-gé-rie fran-çaise martelèrent pourtant les artères. Les paras étaient follement applaudis. Ce que personne n’osait plus espérer s’était produit  : l’armée, enfin les généraux s’étaient révoltés  ! Mais Challe, leur chef, refusait de se “ compromettre ” avec les civils.

Retrouvant son bureau de commandant en chef, il crut que sa seule présence à Alger suffirait à rallier tous les officiers supérieurs. C’est par téléphone qu’il traita avec ses anciens subordonnés. «  Pendu à l’appareil, Challe discute, promet. Il accorde des délais de réflexion qui vont permettre les flottements et encourager l’attentisme. Ah  ! le moment n’est-il pas venu de commander  ?  » (Pierre Sergent, Ma peau au bout de mes idées, 1967, p. 266)

Il obtint de cette manière l’adhésion d’une quinzaine de régiments mais, aux deux extrémités du pays, le soulèvement était mal engagé. (…)

Le dimanche 23 avril, à 10 h 30, le général Salan se posa à Maison-Blanche. «  La discrétion qui entoure son arrivée a été voulue par Challe. Son apparition aurait pu susciter une manifestation populaire grandiose. Les trois généraux auraient accueilli en grande pompe le proscrit revenant d’Espagne, cérémonie que les agences du monde entier auraient relatée. Mais Challe, une fois encore, a craint de faire un geste politique.  » Discipliné, Salan s’installa à la Délégation générale pour prendre en main avec Zeller le pouvoir civil. (…)

D’abord abattu, ou faisant semblant de l’être, de Gaulle écouta ses deux émissaires, qui l’informèrent de l’attentisme d’un grand nombre de militaires en Algérie. Il décida alors de porter un coup décisif à la révolte. Le soir même, à 20 heures, il lança son appel à la radio  : «  Un pouvoir insurrectionnel s’est établi en Algérie par un pronunciamiento militaire… Ce pouvoir a une apparence  : un quarteron [sic ! Un quarteron est un quart de centaine, non un groupe de quatre !] de généraux en retraite. J’ordonne que tous les moyens, je dis bien tous les moyens soient employés pour barrer la route à ces hommes-là.  » Le révolutionnaire prêt à tous les moyens, ce n’était pas Challe, mais de Gaulle, pour le malheur de l’Algérie  !

Challe, qui avait à sa disposition l’émetteur le plus puissant de France et d’Afrique, ne répondit pas. Radio-France continua à diffuser de la musique militaire. Même parmi les parachutistes des colonels Masselot et Lecomte, le discours du chef de l’État suivi du silence des généraux d’Alger eut un effet désastreux. Dès le lendemain, ces deux unités étaient menacées d’éclatement. Challe aurait pu prendre une mesure qui aurait mis tous les appelés de son côté. S’il avait annoncé leur prochain retour en métropole, ceux-ci auraient hurlé  : “ Vive Challe  ! ” La reconstitution des Unités territoriales et le rappel de plusieurs classes en Algérie auraient apporté à l’armée un appoint de combattants plus que suffisant. Mais Challe ne fit rien, rien, rien.

Le lundi 24 avril, les mauvaises nouvelles s’accumulèrent  : l’un après l’autre, les équipages de l’air regagnaient la métropole. À Blida, les mécaniciens levaient le drapeau rouge. Ailleurs, les appelés sabotaient le matériel ou bouclaient leurs officiers. En métropole, les manifestants communistes criaient  : «  À mort l’armée  !  » La flotte de Toulon reçut l’ordre de faire mouvement sur Mers-el-Kébir. (…)

Le chef du “ putsch ”, – qui n’en était pas un à proprement parler, puisqu’il n’y avait pas eu de coup d’État politique –, avait perdu la partie à partir du moment où il avait fixé pour bornes à son action  : pas de sang, pas de cassure dans l’armée, pas de guerre civile. (…)

Le quatrième jour, mardi 25 avril, à 15 h 30, Challe fit appeler Zeller  : «  Rien ne laisse espérer un retournement en notre faveur. Le vide et l’inertie ont été pour moi un adversaire redoutable… J’ai décidé de mettre un terme au soulèvement militaire et de me livrer personnellement aux autorités.  » En apprenant la nouvelle, les officiers furent consternés. Le soir, à 23 h 15, un pied-noir cria à la radio  : «  Trahison  ! Trahison  ! Algérois, tous au Forum… Tous immédiatement au Forum… Il faut empêcher la trahison de l’emporter.  » Cent mille Européens répondirent à l’appel. Les quatre généraux apparurent au balcon et essayèrent de parler à la foule, mais quelqu’un avait débranché les micros. Les généraux se retirèrent. C’était la fin.

L’HONNEUR DES SOLDATS PERDUS

Challe et Zeller

Challe et Zeller

Les fruits de la révolte furent amers. Challe et Zeller se retrouvèrent à la prison de la Santé, enfermés dans les cellules occupées précédemment par Ben Bella et ses comparses. Challe ne sera pas condamné à mort, comme le droit militaire le prescrivait, en raison de l’accord secret intervenu entre son avocat, le bâtonnier Arrighi, et le gouvernement, pour que silence soit fait sur le dossier brûlant de Si Salah…

Quant à Salan et à Jouhaud, ils gagnèrent le maquis, grâce au réseau de Robert Martel et de ses amis. Pour eux, le combat continuait, sous un sigle nouveau  : l’OAS. Pendant ce temps, les unités fer de lance de l’armée étaient dissoutes, leurs chefs de corps condamnés. Avec eux, des centaines d’officiers parmi les meilleurs furent mis à pied pour avoir voulu sauver l’Algérie française. S’ils sortirent de leur procès la tête haute, ils s’éloignèrent frappés d’une blessure qui ne devait jamais guérir. De Gaulle les appela les «  soldats perdus  ». Honneur à eux  !

Comment expliquer l’échec du putsch  ? Le manque de fermeté des insurgés vis-à-vis des hésitants et des opposants, l’insigne faiblesse de Challe, y furent certes pour quelque chose. La détermination du général de Gaulle à Paris fait contraste, à tel point que certains en ont déduit qu’il était au courant de ce qui se tramait, et qu’il laissa faire, pour crever l’abcès et que ses adversaires se démasquent. Ceux-ci n’avaient pas compris qu’il fallait «  frapper à la tête  ».

Toujours est-il que de Gaulle a su diaboliquement se servir de tous les moyens pour faire triompher ses desseins criminels, sans souci du sang versé ni de la parole donnée. Le recours au référendum, moyen “ démocratique ” par excellence, lui servit de justificatif légal pour imposer sa politique d’abandon. Il misa aussi en démagogue sur la corruption et l’apathie du peuple français. Il n’empêche, rappelle notre Père  :

«  Une communauté historique, une loi sacrée, une vie innocente ne peuvent être mises aux voix et dépendre ainsi de la libre opinion de la foule. Les y soumettre est déjà perpétrer un crime. C’est un péché contre le prochain et contre Dieu  !   »

Mais personne n’était là pour le rappeler. Qu’aucun homme d’Église ne se soit élevé pour dénoncer la trahison de cet homme de perdition et le lâche abandon de tout un peuple est déjà révoltant. Mais le pire, c’étaient les idées funestes au nom desquelles se perpétrait ce crime. L’abbé de Nantes les démasquait dans sa Lettre à mes amis du 1er janvier 1961 et, en mettant le doigt sur la plaie, il redonnait l’espérance  :

«  Arrachons de nos cœurs et de nos esprits tout ce qui corrompt la foi et affaiblit l’Église et la Patrie, les éloignant de l’aide de Dieu autant que des conditions naturelles de leur salut […]. Le mensonge est partout, armant le fratricide. Une nouvelle théologie se substitue à l’ancienne, dont l’originalité est de prôner le respect de l’Homme, inconditionnellement, et de soumettre ainsi le civilisé chrétien assez sot pour écouter de tels discours ecclésiastiques au barbare qui s’en moque. Une nouvelle morale passe dans nos manuels de séminaires dont toute la pointe est de paralyser les armées chrétiennes ou civilisées dans leur combat défensif, au profit de hors-la-loi musulmans ou idolâtres qu’on revêt a priori de toutes les vertus. Une nouvelle politique chrétienne se fait jour, qui se propose de libérer l’Église d’un monde occidental qui sombre, pour que ce lâchage sans scrupule lui vaille les bienveillances de ses ennemis déclarés… tactique de Judas  !  »

Le Père de Foucauld, lui, avait dit avec larmes  : «  Si vous n’en faites pas des chrétiens, vous n’en ferez pas des Français… Avant cinquante ans, ils vous chasseront.  » La prophétie était de 1912. L’échéance était donc pour… 1962.

frère François de Marie des Anges
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 58, juin 2007, p. 7-24

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