La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LA GUERRE D’ALGÉRIE

II. TERRE FRANÇAISE
(1830-1916)

L A France s’apprêtait à soumettre tout le littoral nord-africain à sa loi civilisatrice «  au nom du Roi très-chrétien Charles X le Victorieux  », quand on apprit avec stupeur et consternation à Alger, le 10 août 1830, que le trône de ce Roi était renversé et que la cocarde tricolore remplaçait désormais le drapeau blanc.

FUNESTE RUPTURE D’ALLIANCE

1830 marque incontestablement, comme l’a établi l’abbé de Nantes dans son “ Histoire volontaire de sainte et douce France ”, une «  rupture d’Alliance  ». À l’humble sœur Catherine Labouré, Notre-Seigneur Jésus-Christ était apparu deux mois plus tôt, dépouillé de ses ornements royaux, manifestant ainsi qu’en la personne de son lieutenant légitime, c’était lui, vrai Roi de France, qui perdait la souveraineté sur son royaume.

Le général Clauzel

Le général Clauzel

L’Algérie, dernier legs de nos rois très chrétiens, n’échappera pas aux conséquences de cette rupture d’alliance. Dans un premier temps, pour ne pas donner aux indigènes le spectacle de nos funestes divisions, le maréchal de Bourmont rappela ses troupes d’Oran et de Bône, marcha sur son cœur en faisant hisser le drapeau tricolore et céda la place à son successeur, le général Clauzel. Garder l’Algérie à la France passait avant tout. (…)

L’épuration toucha aussi la religion. Treize des dix-huit aumôniers militaires accompagnant le corps expéditionnaire furent rapatriés, sous l’odieux prétexte que leur présence indisposerait les musulmans et les pousserait à la révolte contre la présence française  ! Les cinq restants reçurent l’interdiction de suivre les troupes en campagne. (…) La religion catholique se trouvait rabaissée au niveau de l’islam, comme une religion parmi toutes celles “ pratiquées par les Français ”.

La conquête militaire, l’administration des indigènes et la colonisation même des terres d’Algérie seront marquées par cette scandaleuse apostasie d’État. La grâce ne passera plus par le pays légal, mais par le pays réel, qui accomplira tout de même, en dépit d’incroyables souffrances et contradictions, l’œuvre divine.

L’OCCUPATION RESTREINTE

Les faiblesses internes du gouvernement usurpateur et mal assis de Louis-Philippe l’obligèrent dès les premiers mois à rappeler les trois quarts du corps expéditionnaire. Il fut même question d’abandonner la conquête de Charles X, pour plaire à l’Angleterre. (…)

Abd el-Kader

Abd el-Kader

L’occupation se fit néanmoins avec une telle pusillanimité que les ralliements des tribus commencés sous Bourmont s’arrêtèrent. Les coups de main des Arabes contre nos troupes se multiplièrent. S’ensuivirent des représailles qui, sous la main lourde des nouveaux chefs de l’Armée, prirent des allures d’extermination. Nous conservions quelques ports de la côte comme comptoirs pour le commerce, en laissant l’arrière-pays dans son morcellement anarchique de tribus rivales. À l’ouest, un jeune caïd, Abd el-Kader, saisit sa chance et, intronisé amîr al mujahîdîn (conducteur de djihâd) par les tribus de l’Ouest-Oranais, se donna comme mission de fédérer les Arabes contre les Français. (…)

Autre faute, lourde de conséquences  : les autorités d’occupation ne surent jamais faire la différence entre les Kabyles, de race berbère, et les Arabes. Les premiers auraient dû devenir nos alliés naturels. (…)

En Oranie, la colonie kabyle d’Arzew rechercha notre amitié dès notre arrivée en Algérie, et s’offrit à fournir à nos troupes tout ce dont elles auraient besoin. Mais les tergiversations de notre politique rendirent infructueuses ces offres et valurent à ces alliés de la première heure la vengeance des cavaliers d’Abd el-Kader.

LA RÉVOLTE D’ABD EL-KADER

(…) Le général Trézel ne disposait que de 2 000 hommes sous ses ordres, et quand Abd el-Kader fondit sur lui avec ses 16 000 cavaliers, sur les bords de la Macta, ce fut une hécatombe. La guerre était déclarée. Elle fut rondement menée par le général Clauzel, qui frappa l’émir jusque dans sa capitale, Mascara, mais ne put y demeurer, faute d’instructions et de moyens. (…)

Un certain Bugeaud de La Piconnerie qui ne croyait pas dans l’avenir de nos possessions d’Algérie, fut envoyé à Oran pour signer la paix à tout prix avec Abd el-Kader. Un généreux bakchich aida à conclure le traité de la Tafna, en mai 1837. (…)

En attendant que ce traité révèle ses conséquences désastreuses dans l’ouest du pays, on décida d’en finir avec Constantine. Le 13 octobre 1837, les Français parvinrent à s’emparer de ce formidable nid d’aigle, au terme d’un combat héroïque où s’illustra Lamoricière à la tête de ses zouaves. (…)

LA NOUVELLE ÉGLISE D’AFRIQUE

Mgr Dupuch

Mgr Dupuch

Depuis 1833, le pape Grégoire XVI, enthousiaste de la conquête française, avait fait connaître son intention de donner à l’Algérie une administration religieuse régulière. Mais le gouvernement de Louis-Philippe avait plusieurs fois éludé la question. Il fallut attendre le 10 août 1838 pour qu’une Bulle relève le siège épiscopal de Julia Cæsare et que Grégoire XVI y nomme Mgr Dupuch, avec mission d’organiser la vie religieuse de la jeune colonie.

Depuis trois ans déjà, s’y dévouaient les Sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition, sous la conduite de leur fondatrice, mère Émilie de Vialar, dont les lettres témoignent du bon accueil qu’elle et ses sœurs avaient reçu  : «  Les Arabes s’arrêtent avec admiration, en nous regardant donner des soins à leurs compatriotes couverts de plaies. L’un d’eux, montrant de sa main le Christ posé sur notre poitrine, me dit un jour  : “ Celui-là est bien bon qui te fait faire ces choses  !  ”  »

Mère de Vialar et ses sœurs se virent confier l’hôpital civil d’Alger, où une épidémie de choléra faisait rage. Leur dévouement fut sans limites. Bientôt, on les appelait à Bône et à Constantine. Un chef arabe ayant été guéri, raconte la fondatrice, «  il engagea mes sœurs à s’installer à Biskra, ville capitale de ses tribus  ; et sur l’observation de l’une d’elles que les Arabes pourraient ne pas les respecter, il répondit  : “ Si un arabe faisait la moindre insulte à la croix que tu portes, je lui ferais trancher la tête à l’instant même. ”  » (…)

Soeur Émilie de Vialar Les Filles de la Charité assurèrent, à partir de 1842, le soin des malades ainsi que la direction d’écoles communales. Les Lazaristes débarquèrent à leur tour, rejoints par des Jésuites, des Trinitaires, des Sœurs de la Doctrine chrétienne, des Dames du Sacré-Cœur, etc.

L’installation d’une Trappe à Staouéli, près d’Alger, fait mesurer les difficultés rencontrées par le clergé d’Afrique. (…) L’intendant civil d’Alger et les députés libéraux de la Chambre mirent de tels obstacles à l’installation des moines que ceux-ci se virent dans l’obligation de renoncer.

Une transaction eut lieu, en vertu de laquelle l’établissement ne serait pas considéré comme un monastère, mais comme une «  société civile à but agricole  »  ! Les religieux s’installèrent avec le concours de l’armée, au prix de peines et de fatigues incroyables  : pendant les cinq premières années, dix frères mouraient chaque année. Sous la direction d’un remarquable et saint abbé, dom François-Régis, la communauté prospéra. Le plateau broussailleux et aride de Staouéli se transforma en une ferme modèle, très productive. Au fronton de l’abbaye, on pouvait lire la devise  : “ Ense, Cruce, Aratro, Par l’Épée, la Croix et la Charrue. ”

UNE GUERRE DE HUIT ANS

Abd el-Kader

Abd el-Kader

La trêve avec Abd el-Kader ne dura que deux ans. Fin octobre 1839, l’émir proclamait à nouveau le djihad. La lecture des gazettes parisiennes lui avait appris que la France, minée par des crises intérieures, ne pourrait pas envoyer de renforts dans l’immédiat.

Les hostilités durèrent huit ans et furent sans merci. Abd el-Kader et ses cavaliers déferlèrent d’abord sur la Mitidja, jusqu’aux alentours d’Alger, pillant, massacrant nos colons et soumettant par la terreur les populations indigènes hésitantes. (…)

Pendant que nos soldats tombaient, plus victimes des maladies et des rigueurs du climat que des affrontements avec l’ennemi, la presse parisienne raillait leurs efforts. On vit alors monter à la tribune de la Chambre un orateur que l’on croyait hostile à l’Algérie  ; il postulait une tâche à la mesure de son ambition. C’était Bugeaud, le signataire du traité de la Tafna, qui prônait maintenant l’occupation totale par la guerre à outrance  : «  Je ne connais, en ce moment, dans les grades élevés, personne qui vaille mieux que moi pour ce grand œuvre.  »

Sa proposition fut acceptée. Il fut nommé et d’importants moyens furent mis à sa disposition.

Bugeaud Sitôt débarqué en Algérie, Bugeaud constitua des colonnes légères et mobiles, et commença à parcourir le pays à la poursuite d’un ennemi insaisissable. (…) Ce n’est pas Bugeaud, mais Lamoricière, aux méthodes plus humaines mais non moins efficaces qui, en mai 1843, permit que la smalah d’Abd el-Kader tombât entre les mains du duc d’Aumale, le fils de Louis-Philippe. Vaincu, l’émir se réfugia au Maroc. De là, il tenta encore de soulever les tribus contre les Français. Malgré la victoire de Bugeaud contre les armées marocaines sur les bords de l’Isly en 1844, le rebelle reparut en 1845. (…)

Traqué sans relâche par vingt-deux colonnes françaises, Abd el-Kader fut acculé à la reddition par Lamoricière, le 22 décembre 1847. Était-ce enfin la paix  ? Non pas, pas encore. Car il restait l’irréductible Kabylie. Bugeaud, soupçonnant, à tort, que ses habitants avaient caché Abd el-Kader, monta contre eux une expédition punitive. Baudicour, fervent admirateur de l’armée et partisan de la colonisation, ne peut s’empêcher de s’indigner  : «  Le châtiment était au-dessus du crime. L’illustre maréchal a bien pu nous faire craindre, mais il était loin de nous faire aimer. Nos soldats en revenant de l’expédition étaient eux-mêmes honteux de la guerre de Vandales qu’on leur avait fait entreprendre et des atrocités qu’ils avaient commises. Des milliers d’arbres fruitiers avaient été coupés  ; les maisons avaient été incendiées  ; on avait tué femmes, enfants, vieillards…  »

Jamais il n’y eut cependant, durant ces années de conquête, de «  génocide organisé  », comme les “ Repentants de l’époque coloniale ” en accusent aujourd’hui la France. Daniel Lefeuvre, spécialiste de l’Algérie coloniale, vient d’en faire la magistrale démonstration, chiffres en main  : «  L’objectif poursuivi par l’armée française n’a jamais été l’anéantissement des populations indigènes, mais leur domination.  » (Pour en finir avec la repentance coloniale, Flammarion, sept. 2006, p. 53)

Dates de conquête de l'Algérie française

L’ARMÉE D’AFRIQUE

Si certaines pages de la conquête furent peu glorieuses, comme celle que nous venons d’évoquer, il faut dire que la constitution d’une “ Armée d’Afrique ” fut une réussite que nous ont enviée tous les autres peuples colonisateurs.

En l’espace de vingt ans, la France a réussi à lever un ensemble de troupes très diversifiées, parfaitement adaptées à tous les terrains et à toutes sortes de missions, non seulement de conquête, mais de pacification. «  De 1830 à la chute de l’Empire, l’armée a conquis, dirigé, administré, aménagé le pays  : la première Algérie française a été son œuvre exclusive.  » (Pierre Goinard, Algérie, l’œuvre française, 1984, p. 87) Pour la plupart, ces soldats étaient des paysans ou de petits artisans, endurcis à la peine et la supportant gaiement, grands marcheurs, sous un soleil de plomb comme sous des pluies torrentielles, dans la neige ou le froid, sans cesse aux aguets, pour ne pas être surpris par l’ennemi embusqué.

Ils formaient une grande famille, et les sept années que durait leur service (  !) permettait à chaque régiment, ou bataillon, d’entretenir un esprit de corps très fort. Malgré l’absence d’aumôniers, on savait mourir avec honneur. (…)

Zouaves, Légion étrangère, Spahis, Turcos, ou Tirailleurs algériens, en attendant d’être marocains et sénégalais, tous ces corps, formés de soldats indigènes et encadrés par des officiers français, constituèrent un puissant facteur de pacification, d’assimilation, de francisation. (…)

UNE COLONISATION À LA ROMAINE

Dès que la conquête fut achevée, Bugeaud, l’enfant du Périgord, n’eut de cesse d’installer des colons, – par définition, un colon est celui qui cultive la terre –, en faisant appel aux militaires démobilisés. Il voulut ainsi développer les colonies de peuplement, c’est-à-dire créer des villages d’Européens, laboureurs de préférence, avec l’aide de l’armée. Mais cette implantation de colons ne pouvait s’étendre qu’à la condition d’associer les populations indigènes à ses bienfaits.

Les Bureaux arabes, institués à cet effet, devinrent rapidement un rouage essentiel de l’administration des indigènes. Être au contact des tribus, veiller à la rentrée des impôts, au paiement des auxiliaires, recevoir les réclamations des indigènes, telle était leur tâche. (…)

À mesure que la conquête s’affermissait, les colons affluèrent, alléchés par des propagandes flatteuses. Les nouveaux arrivants n’étaient pas tous recommandables. Lamoricière écrivait à leur sujet en 1847  : «  C’était sur les rivages de l’Algérie que chaque classe de la société venait déposer son écume. Vous avez pu observer les scandales et les désordres qui, par suite de cette monstrueuse agglomération, se développèrent si rapidement au sein de notre colonie…  »

Colons en Algérie En dehors des militaires, le nombre des étrangers sur le sol algérien dépassait celui des Français. Ils arrivaient du pourtour méditerranéen, principalement d’Espagne, d’Italie, de Malte, mais aussi d’Allemagne ou de Suisse. C’étaient, pour la plupart, de pauvres hères venant chercher fortune ou simplement du travail. Ils arrivaient sans capitaux, parfois sans expérience agricole, l’armée leur offrait une concession et ils se retrouvaient seuls pour affronter maladies, sécheresses, pauvreté des terres… Leur persévérance fut héroïque mais, après quelques années, un tiers seulement s’était maintenu sur sa concession. Cependant, cette laborieuse colonisation fut celle qui réussit le mieux. (…)

Le principal défaut du système colonial de Bugeaud consistait en l’absence d’une autorité paternelle régulatrice. Chacun ne cherchant que son profit, des partis se formèrent  : indigènes contre Européens, militaires contre civils. Quand il fallait répartir les terres, principale richesse de l’Algérie, les conflits devenaient passionnés. Les terres étaient certes mal exploitées par les indigènes, mais les colons en réclamaient toujours davantage, et ils accusèrent les militaires de freiner leur marche en avant, en voulant préserver les intérêts de leurs administrés. De leur côté, les militaires s’aigrissaient contre ces colons venus en Algérie dans le seul but de faire des affaires, alors qu’eux versaient leur sang.

Qui pouvait trancher cet épineux problème  ? Pas l’Église, hélas  ! qui était systématiquement mise de côté.

LES DÉBOIRES DE MGR DUPUCH

Mgr Dupuch, dont le zèle était infatigable, eut souvent à se plaindre des mesquines tracasseries de l’administration centrale et locale. On ne s’en étonne pas quand on sait que tous les gouverneurs généraux d’Algérie, à l’exception d’un seul, furent des francs-maçons. «  L’administration a autre chose à faire que les lieux communs sur la liberté de conscience. Elle a le droit et le devoir d’empêcher tout ce qui tend à troubler l’ordre public et, par conséquent, de s’opposer aux conversions des musulmans  », édictait une note du ministère de la Guerre en 1834 (cité par Mgr Pons, La nouvelle Église d’Afrique, 1930, p. 107).

C’est ainsi que, le 10 novembre 1845, le directeur de l’hôpital civil d’Alger ordonnait d’enlever les crucifix des salles, et envoyait un rapport au ministère de la Guerre visant à chasser les Filles de la Charité du service des hôpitaux. Défense fut faite à l’évêque de faire imprimer un catéchisme en langue arabe, et même de faire apprendre l’arabe à ses prêtres. Une sentinelle fut postée aux portes de la cathédrale d’Alger pour empêcher les musulmans d’assister aux cérémonies religieuses catholiques  !

Malgré ces entraves, la translation d’une relique de saint Augustin, dont le corps se trouvait à Pavie, donna occasion, en 1842, à Mgr Dupuch de rappeler sur quels fondements restaurer l’Église d’Algérie. La cérémonie se fit avec le concours de l’armée et d’un grand nombre de fidèles et de musulmans. Mais le désaccord avec l’administration devenait chaque jour plus criant. À maintes reprises, les bureaux d’Alger signifièrent à l’évêque qu’il n’avait juridiction que sur les catholiques. (…)

Criblé de dettes, contractées à soutenir son clergé et ses œuvres, il fut contraint de démissionner en 1845. Dans une lettre à Grégoire XVI, l’infortuné prélat confiait son amertume  :

«  D’armée, d’agriculture, de commerce, d’industrie, de civilisation, de colonisation, de systèmes plus ou moins étendus, de combinaisons de toute sorte, rien n’est oublié. Mais Dieu, Jésus-Christ, la Croix, c’est péché, c’est crime d’en parler. Pas une seule fois ces noms n’ont été prononcés dans les discours et dans les actes officiels de l’Algérie de Louis-Philippe…  »

Avant de rembarquer pour la France, Mgr Dupuch avait trouvé refuge chez M. de Vialar, le propre frère de la supérieure des Sœurs de Saint-Joseph.

UN COLON EXEMPLAIRE

Le baron de Vialar

Le baron de Vialar

Le baron de Vialar, procureur du Roi près le tribunal d’Épernay, avait donné sa démission en 1830, par fidélité à Charles X. (…)

En 1935, séduit par la beauté du pays d’Alger, Augustin de Vialar décida de se fixer dans ce qu’il appela bientôt sa seconde patrie  :

«  Que je prenais de contentement, en voyant les populations européennes et africaines se rapprocher, s’entendre, se mêler  ! Ici, les bédouins annoncent leurs marchandises, leurs denrées en français, et en reçoivent le prix avec notre monnaie. Plus loin, des ouvriers maures travaillent avec des ouvriers français. Un assez grand nombre d’enfants du pays savent déjà passablement le français et peuvent servir d’interprètes.  »

«  L’agriculture est la spéculation la plus sûre, la plus solide, ajoutait-il,mais il faut faire de l’agriculture avec sagesse, avec persévérance, et sans esprit de système.  » Il acheta des terrains, avec le projet d’y établir comme métayers des ouvriers de sa Dordogne natale, plus tard, d’en faire des fermiers. Le projet prit forme. Mais notre gentilhomme colon ne s’en tint pas là. Il voyait bien que le seul moyen de pérenniser la colonie était de nous rapprocher des indigènes. Nous étions en 1834, aux tout débuts de l’occupation. Alors que Paris ne savait pas si l’on allait rester ou non, Vialar, lui, allait de l’avant. Le 30 juin 1834, bravant le danger, il se rendit au marché de Boufarik, au cœur de la Mitidja, grande région marécageuse qui s’étend au sud-ouest d’Alger, en compagnie d’un ami interprète et de quelques soldats. On ne consentit qu’à leur vendre… un chien. Mais le premier pas était fait. Huit mois après cet acte d’«  apprivoisement  », l’armée établissait un camp à Boufarik. Bientôt, à proximité du camp, on vit s’élever une modeste baraque en planches, pour servir d’ambulance aux indigènes malades. (…)

Alors que la colonisation officielle était envisagée comme une affaire individuelle, en dehors de tout ordre, de toute hiérarchie sociale, le baron de Vialar, lui, concevait sa mission comme une paternité à exercer auprès des indigènes, «  se les attachant comme des fils, qu’un père élève lentement jusqu’à les rendre en tout semblable à lui, définitivement  » (CRC n° 107, juillet 1976, La mission catholique de la France). Il savait à merveille employer conjointement des familles européennes et des familles indigènes. Les Arabes étaient employés aux activités auxquelles ils étaient habitués  : soin des troupeaux, labours  ; les Européens aux autres travaux  : conduite des chariots, fauchage, horticulture. Et tout le monde y gagnait.

D’aucuns lui décernèrent le titre de «  père de la colonisation  », tellement ses fermes étaient des modèles. Les ouvriers y étaient traités d’une façon humaine. Ils partaient le matin à la première heure pour exécuter leur tâche et, le soir, ils allaient loger ailleurs afin d’échapper à la malaria qui causait de terribles ravages dans la plaine. «  Les commencements sont pénibles, disait Vialar, mais l’avenir qu’ils promettent est si beau, si utile, si grand, qu’on ne peut pas être arrêté. Le cœur s’échauffe et l’enthousiasme double mes forces.  »

Il comptait plusieurs amis, légitimistes comme lui, qui appliquèrent les mêmes principes. En Oranie, un certain Dupré de Saint-Maur, d’origine bretonne, fondait une exploitation de type familial, avec vingt-cinq familles d’ouvriers européens et autant d’ouvriers marocains. Ils réussirent à défricher et à mettre en culture plusieurs centaines d’hectares. Au centre du domaine, s’élevait une chapelle. Dupré de Saint-Maur disait  : «  Je ne viens pas chercher fortune, je viens risquer une partie de la mienne  ; il est digne de savoir exposer des capitaux pour rendre productive une terre arrosée du sang de tant de Français.  » (…)

NOTRE-DAME, RÉGENTE D’AFRIQUE

Notre-Dame d'Afrique Mgr Pavy, qui succéda en 1846 à Mgr Dupuch sur le siège épiscopal d’Alger, fut le véritable organisateur du clergé algérien. Admirable clergé, dont on ne dira jamais assez l’héroïsme, vivant dans des conditions de pauvreté et au milieu de contradictions inimaginables, et qui, au bout de vingt ans, comptait déjà cent victimes dans ses rangs.

“ Resurgens non moritur ” ,L’Église d’Afrique qui ressuscite ne mourra pas  ! La fière devise du nouvel évêque, qui traduisait son zèle apostolique, ne fut pas un leurre. Lors du choléra de 1849, il consacrait son diocèse au Sacré-Cœur. À Oran, il inaugurait la chapelle de Notre-Dame de Santa-Cruz, en réalisation d’un vœu fait lors de la même épidémie. (…)

À Alger, Mgr Pavy voulut élever un sanctuaire en l’honneur de Notre-Dame d’Afrique. Une statue de bronze fut placée dans une grotte près de la mer, en attendant d’être vénérée dans une basilique bâtie à cet effet. Le désir de l’évêque était «  d’étendre à l’Algérie le vœu de Louis XIII, qui a choisi Marie pour patronne de la France  ».

Ce sanctuaire marial serait «  le centre religieux, l’arche d’alliance de la piété algérienne  ».

UTOPIES RÉPUBLICAINES ET CHIMÈRES IMPÉRIALES

Loin de l’idéal catholique, royal et communautaire, pratiqué par nos colons légitimistes, la politique coloniale de la France en Algérie évolua de 1848 à 1871 entre utopies et chimères…

En 1848, l’Algérie, déclarée territoire français à part entière, fut divisée en trois départements et, durant le court laps de temps de la Deuxième République, un nouveau projet de colonisation fut lancé. Certains estimaient que, pour résorber le chômage qui sévissait à Paris, il fallait envoyer les ouvriers sans travail en Algérie. Lamoricière, alors ministre de la Guerre, fut chargé de l’entreprise, mais n’y croyait pas. Que pourraient en effet ces déracinés de la politique, dans un pays hostile comme l’Algérie de 1850  ? Il avait raison. Deux ans après, plus de la moitié avaient abandonné.

Autant les Français d’Algérie avaient accueilli avec enthousiasme la République, autant ils firent un accueil plus que réservé au prince-président, surtout quand celui-ci proclama l’Empire en 1851. (…)

La colonie pourtant prospérait et s’agrandissait. Une nouvelle guerre sainte menaçant d’embraser les territoires du Sud, Laghouat fut conquise de vive force en 1852. Puis ce fut au tour de la Kabylie, en 1857. Mais soumettre est une chose, administrer et gouverner sagement en est une autre. (…)

Et comme l’argent devenait à Paris le seul critère de sélection, on mit ses espoirs dans de grosses sociétés d’exploitation. L’ère du grand capitalisme s’ouvrait. Il est notable que c’est dans l’est algérien, en particulier le Constantinois, que cette colonisation extensive fut le plus pratiquée. On aura les conséquences au début de la guerre d’Algérie, car ces zones, moins bien administrées, tomberont très vite sous le contrôle des rebelles.

Dans les villes d’Algérie, les républicains attisaient le mécontentement des colons contre les militaires. Les journaux ne tarissaient pas d’insultes à l’égard du «  régime du sabre, arbitraire, corrompu, brutal…  » Leurs plaintes remontèrent jusqu’à Paris, où un ministère de l’Algérie fut créé, qui court-circuitait le pouvoir de l’armée. Mais l’existence de ce ministère fut éphémère.

Napoléon III voulut en effet visiter l’Algérie. (…) «  La conquête, déclara-t-il, ne peut être qu’une rédemption et notre premier devoir est de nous occuper des trois millions d’Arabes que le sort des armes a fait passer sous notre domination. Élever les Arabes à la dignité d’hommes libres, répandre sur eux les bienfaits de l’instruction, tout en respectant leur religion… Telle est notre mission  ; nous n’y faillirons pas.  »

Revenu à Paris, il supprima le ministère de l’Algérie qui venait d’être créé, rendit le pouvoir aux militaires et s’entoura de collaborateurs arabophiles, tel Ismaël Urbain, converti à l’islam. «  L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe, expliquait l’Empereur avec emphase. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection et je suis aussi bien l’Empereur des Arabes (sic  !)que l’Empereur des Français.  »

Inutile de dire qu’une telle chimère mit Alger en émoi. Du gouverneur à l’évêque, l’ironie le disputa à la colère. Paris n’en persista pas moins dans la mise en œuvre du projet  : un sénatus-consulte, du 14 juillet 1865, déclara que les musulmans étaient Français et que, s’ils en faisaient la demande, ils obtiendraient le statut de citoyens français. En 1870, ils étaient 270 à avoir fait la demande, sur trois millions de sujets…

LAVIGERIE À LA CONQUÊTE DE L’AFRIQUE

Mgr Lavigerie

Mgr Lavigerie

De son côté, Mgr Lavigerie, le nouvel archevêque d’Alger, faisait dès son arrivée, en mai 1867, de fracassantes déclarations. (…)

Un projet grandiose habitait la pensée du prélat, jusque-là plus familier des coulisses du pouvoir que des congrégations missionnaires r égénérer l’Afrique tout entière à partir de l’Algérie redevenue chrétienne.

Comme il réclamait la liberté de l’apostolat, il ne tarda pas à rompre ses premières lances avec l’administration de la colonie, en particulier avec le Conseil municipal d’Alger qui voulait remplacer les frères enseignants par des instituteurs laïcs. N’obtenant pas gain de cause, il eut l’imprudence de mêler ses revendications à celles des civils contre les militaires. (…)

Dans le même temps, il faisait venir douze prémontrés de l’abbaye Saint-Michel de Frigolet pour achever la construction de la basilique de Notre-Dame d’Afrique et assurer la garde du sanctuaire. Ceux-ci furent appelés “ Pères Blancs ”, à cause de leur habit. Mais l’archevêque, qui caressait le projet d’une Congrégation missionnaire, n’eut de cesse de les remplacer par ses propres missionnaires, qui gardèrent le nom de “ Pères Blancs ”, et il renvoya les Prémontrés en Provence.

APÔTRES DES MUSULMANS  ?

L’idée d’un Ordre missionnaire n’était pas de Lavigerie, comme l’établit son dernier biographe, le Père François Renault  : «  Peu de temps après son arrivée à Alger, Lavigerie reçut d’un jésuite, le Père Ducat, anciennement installé dans le pays, un plan d’organisation d’une société religieuse dénommée “ Missionnaires de Notre-Dame d’Afrique ”  : constituée de prêtres et de frères laïcs, elle devait s’établir en milieu musulman pour ouvrir écoles et orphelinats, soigner les malades et ouvrir des asiles aux vieillards, en même temps qu’elle étendrait ses relations dans les tribus pour constituer, si possible, un catéchuménat. Ce plan, bien qu’examiné avec attention par son destinataire, demeura sans suite dans l’immédiat. Survint alors un fait qui permit d’en amorcer la réalisation. Le supérieur du grand séminaire, le Père Girard, un lazariste, avait connu les diverses tentatives faites au temps de Mgr Pavy pour approcher les musulmans, et il ressentait leur échec avec peine.

«  Il en parla aux séminaristes en exprimant l’espérance que des volontaires se déclareraient pour les reprendre. Trois se proposèrent et, après avoir longuement réfléchi et prié ensemble, le supérieur les présenta à l’archevêque. C’était à la fin de janvier 1868…  » (Le cardinal Lavigerie, l’Église, l’Afrique et la France, Fayard, 1992, p. 165)>  ;

Le noviciat s’ouvrit au mois d’octobre 1868, en même temps que deux instituts, de Frères et de Sœurs, «  agriculteurs et hospitaliers  », destinés à soutenir les Pères dans leur apostolat, «  trois branches d’une même famille, travaillant ensemble et d’un commun accord à procurer l’extension du royaume de Jésus-Christ  ». Ces fondations étaient à peine posées, que s’abattait sur l’Algérie une suite de calamités épouvantables, mobilisant tous les dévouements.

LES ANNÉES TERRIBLES

Aux beaux jours de l’Empire libéral, on croyait que l’Algérie entrait dans l’ère de la prospérité. De grands projets économiques furent échafaudés… Mais la sécheresse rendit la récolte de 1865 très médiocre. Celle de 1866 fut ravagée par les sauterelles. L’année suivante, un froid précoce décima les troupeaux et aggrava la disette. Les nomades des hauts plateaux connurent alors une famine sans précédent. Typhus et choléra s’abattirent sur ces pauvres gens  : on parle de 600 000 victimes en l’espace de six ans  !

Le gouvernement impérial tardant à débloquer des aides, la charité catholique s’émut à l’appel de Mgr Lavigerie et de Pie IX. L’archevêque d’Alger recueillit à lui seul près de 1 800 orphelins, auprès desquels se dévouèrent frères et religieuses. Des terrains furent acquis aux Attafs, dans la plaine du Chélif, avec l’intention d’y constituer des villages chrétiens. Mgr Lavigerie voyait dans ces orphelins le premier noyau à partir duquel pourrait s’accomplir, par étapes progressives, le grand projet de rénovation de l’Afrique dont il rêvait. (…)

Mokrani

Mokrani

Quand l’Empire s’écroula sous le coup de la défaite, quelques excités d’Alger, dont un certain Vuillermez, ancien déporté des journées révolutionnaire de 1848, en profitèrent pour créer une “ Commune ” à la ressemblance de celle de Paris, réclamant l’abolition du régime militaire. Ce fut bientôt chose faite, par décision de la délégation de Tours, où siégeait le juif Adolphe Crémieux. Parmi ces cinquante-huit décrets (  !) concernant l’Algérie, figurait celui de la naturalisation en bloc des juifs de la colonie. Cette fois, ce fut au tour des indigènes de se révolter.

«  Je ne peux pas accepter votre République, déclarait Mokrani, chef kabyle de la Medjana, à un officier français, car depuis qu’elle a été proclamée, je vois des choses monstrueuses  : on insulte vos généraux devant lesquels nous étions tous soumis et respectueux comme des serviteurs, et on les remplace par des mercantis et des juifs, et on pense que nous supporterons cela  !  » Bientôt, à son appel, tout l’est algérien s’embrasait, cent mille paysans Kabyles se soulevaient, bloquant les routes et l’accès des villes, massacrant les colons isolés.

Des renforts d’urgence furent envoyés de France. Une campagne de dix mois fut nécessaire pour mater la révolte, la plus importante depuis Abd el-Kader et la dernière avant la guerre d’indépendance. La répression fut féroce. (…)

L’ALGÉRIE RÉPUBLICAINE

Après la défaite de 1870 et la révolte des Kabyles, s’ouvrit une nouvelle période pour l’Algérie. Les civils avaient théoriquement remplacé les militaires, mais il fallut attendre l’avènement des “ vrais Républicains ” en 1879, pour voir débarquer à Alger le premier gouverneur civil et constater le changement de “ régime ”. Peu à peu, les officiers des Bureaux arabes disparurent, sauf dans les Territoires du Sud où l’armée conserva encore longtemps son pouvoir. À partir de 1881, la plupart des services administratifs furent rattachés aux ministères parisiens. Par l’extension de la propriété individuelle et le développement de l’instruction publique, le gouvernement républicain pensait “ assimiler ” les indigènes. Les lois françaises seraient appliquées aux musulmans  : ils deviendraient ainsi peu à peu Français…

Mais cette présomptueuse “ assimilation ” législative cachait mal un désengagement du pouvoir. (…) Malgré la promulgation, en 1881, du Code de l’indigénat, il fallut se rendre à l’évidence  : un musulman ne pouvait être administré comme un Français. L’“ assimilation ” façon jacobine et républicaine était une chimère. Les pouvoirs furent donc rendus au gouverneur général.

Restait l’école laïque et obligatoire, le grand espoir de nos républicains de doctrine et d’action. «  L’école primaire a été la pierre angulaire de la République, affirmait le gouverneur général Jonnart en 1910, elle sera le fondement de notre domination en Algérie.  » La France était en Algérie depuis 80 ans et, à en croire ce brave Jonnart, tout restait à faire. À la vérité, on avait cru plus utile de construire des minarets que des clochers, créer des écoles coraniques que des écoles catholiques. En 1898, l’État français avait à son actif la construction de 20 mosquées, et en entretenait plus de 400  ! Dans le même temps, les jésuites, accusés de “ prosélytisme ”, étaient contraints d’abandonner leurs admirables missions de Kabylie.

LES MISSIONS DE KABYLIE

Il nous faut revenir quelques années en arrière pour raconter cette épopée missionnaire peu connue, mais ô combien instructive et édifiante  ! Initiée par un jésuite, le Père Jean-Baptiste Creusat, au lendemain de la conquête du pays kabyle, au début des années 1860, la mission promettait des fruits abondants. Les indigènes avaient eux-mêmes, à diverses reprises, sollicité la présence de missionnaires. Un caïd avouait au Père  : «  Nos ancêtres ont marché dans les sentiers de l’Évangile, nous finirons par y revenir.  » Accompagné d’un frère coadjuteur, le Père Creusat se mit à visiter les tribus, secourant sur place les malades et les pauvres. La soutane n’était pas un obstacle, au contraire  ! elle trouva partout bon et cordial accueil. Chose remarquable pour un peuple si jaloux de l’inviolabilité de son sol, deux ou trois villages offrirent au missionnaire droit de cité, et l’un d’eux alla jusqu’à proposer l’une de ses mosquées, afin qu’il y réunit les enfants et leur apprit le «  droit chemin  ». Le jésuite poursuivit ainsi pendant plusieurs mois son apostolat, «  sans bruit, sans soulever dans les tribus aucune réclamation contre la France et les chrétiens. Bien au contraire, l’immense majorité des Kabyles voyait d’un bon œil les avances de ce nouveau marabout, si peu semblable aux leurs, si savant, si modeste, si désintéressé et si charitable qui ne demandait rien et était toujours prêt à donner.  » (Le Père Jean-Baptiste Creusat, Biographies jésuites, t. I)

Mais l’interdiction arriva un jour d’Alger de faire de telles courses dans les villages «  sous couleur de charité  » et de fixer sa demeure au cœur du pays kabyle. La mort dans l’âme, le zélé apôtre dut regagner Alger.

Ce n’est qu’en 1873 que Mgr Lavigerie put de nouveau envoyer des missionnaires en Kabylie, avec l’appui du gouverneur général, le vice-amiral comte de Gueydon, Normand catholique et légitimiste, qui déclarait  : «  J’ai passé ma vie à protéger les Missions catholiques sur toutes les mers du globe. Je ne puis admettre qu’elles soient persécutées sur une terre française. Il faut beaucoup de réserve, beaucoup de tact, agir par des bienfaits et non par des discours. Mais le temps d’associer peu à peu le peuple vaincu par nous à la civilisation chrétienne paraît enfin venu.  »

À la bonne heure  ! Cinq postes furent alors créés en Kabylie  : deux pour les Jésuites, trois pour les “ Pères Blancs ”, qui se lançaient alors dans l’apostolat.

Au poste de Djema-Sahridj, fut nommé le Père Joseph Rivière, missionnaire jésuite au cœur dévoré de zèle et de dévotion pour le Sacré-Cœur de Jésus. Il conquit d’emblée la population de toute la contrée, en particulier les enfants dont il devint le maître d’école. Ayant le don des langues, il parlait bientôt parfaitement le kabyle et rédigea le premier dictionnaire français-kabyle. Mais bientôt, hélas  ! les anciennes consignes furent réactivées i nterdiction absolue de tout apostolat direct auprès des indigènes. (…)

En 1880, les jésuites furent expulsés, sous l’accusation de “ détournement de mineurs ”  ! Notre missionnaire raconte  : «  Dieu aidant, nos enfants s’instruisaient. Plusieurs, à notre insu, se procuraient des catéchismes qu’ils étudiaient avec ardeur. Vint un moment où il y eut, parmi eux, comme un élan général vers notre sainte religion. Ils voulaient assister à la messe, aux saluts du Saint-Sacrement, etc. C’eût été trop pour le moment. L’un d’eux, pour se dédommager, imagina d’élever un petit oratoire dans les champs  ; il en tapissa le fond avec un foulard sur lequel il avait attaché des images et là il passait des heures entières à prier. Cet enfant, par ses instances réitérées, a fini par obtenir de passer en France pour y recevoir le saint baptême et faire ses études ecclésiastiques. Plusieurs autres se sont d’eux-mêmes expatriés afin de pouvoir suivre l’appel de Dieu. Au moment de l’expulsion, sur cent quarante élèves, quatre-vingts étaient inscrits comme devant être baptisés à la première occasion favorable.

«  Que sont-ils devenus depuis lors  ? Hélas  ! La nature a repris le dessus chez le plus grand nombre et le diable peut se réjouir de nous avoir mis à la porte.  »

Oui, hélas  ! Mais le plus scandaleux est la complicité de l’archevêque avec les pouvoirs persécuteurs.

LE CARDINAL RÉPUBLICAIN

Cardinal Lavigerie

Cardinal Lavigerie

L’archevêque d’Alger ne fit rien pour défendre les jésuites. Il avait depuis longtemps cédé devant l’administration républicaine, en interdisant à ses missionnaires tout prosélytisme. L’évêque “ missionnaire ” en était venu à modifier son propre projet  : «  Les missionnaires devront être surtout des initiateurs, mais l’œuvre durable doit être accomplie par les Africains eux-mêmes, devenus chrétiens et apôtres. Et il faut bien remarquer ici que nous disons  : devenus chrétiens et apôtres et non pas devenus Français ou Européens. Ce serait un contresens que d’en faire des Européens et des Français. Ils seraient, par là même, d’autant moins aptes à l’œuvre qu’ils doivent accomplir.  » (Directives de 1874, citées par Renault, p. 269)

Dans son cœur, l’archevêque d’Alger avait déjà renoncé à convertir les musulmans d’Afrique du Nord. Un autre projet “ grandiose ” occupait son esprit  : relever l’antique siège de Carthage, près de Tunis, pour l’occuper et se poser en successeur du grand saint Cyprien. C’est ainsi qu’il profita de l’intervention française en Tunisie (avril-mai 1881) pour se faire reconnaître comme administrateur apostolique de Tunisie à la fois par le Saint-Siège et le gouvernement français, et obtenir l’éviction des capucins italiens qui en avaient la charge depuis des années  !

Tant de bons et loyaux services au service de la République méritaient bien le chapeau de cardinal. En 1882, ce fut chose faite. Et Gambetta, que Lavigerie considérait «  comme un homme d’une rare valeur  » (  !) ne fut pas le dernier à s’en réjouir. C’est l’époque où l’archevêque d’Alger, passionné de politique républicaine, préconisait l’entente des catholiques avec les modérés, contre les “ extrémistes ”  : de gauche, tel Clemenceau, ou de droite, tel Mgr Freppel qu’il dénonçait auprès de Léon XIII comme «  l’ennemi déclaré et insolent de la politique de Votre Sainteté  » (sic  !).

En 1888, le cardinal républicain se lançait dans une campagne internationale contre l’esclavage, (…) que Lavigerie présenta ainsi au Pape  : «  L’Église devait prendre la tête d’un grand combat humanitaire, base solide pour le rassemblement des bonnes volontés.  »

En vérité, il n’aboutit pas à grand-chose, l’esclavage et la traite des Noirs étant en cette fin de siècle le fait de chefs musulmans locaux. Une Conférence internationale était absolument impuissante à les empêcher de poursuivre leur honteux trafic. Il y fallait le cadre colonisateur des nations européennes, et le zèle missionnaire qui va de pair avec l’avancée de la civilisation

À peine Lavigerie avait-il constaté son échec que Léon XIII lui confiait une autre mission. Le cardinal la considérera comme «  l’acte le plus redoutable de sa vie  »  : le ralliement des catholiques français à la République. «  Redoutable  » car les monarchistes français étaient les principaux soutiens de ses Missions africaines. Consulté sur les conséquences d’une telle trahison, Mgr Livinhac, supérieur en charge des Pères Blancs, répondit  : «  Si le Saint-Père ordonne, vous n’avez qu’à obéir sans tenir compte de nous.  »

Après avoir prononcé le “ toast d’Alger ” le 12 novembre 1890, prélude à la Lettre “ Au milieu des sollicitudes ” du 2 février 1892, le cardinal Lavigerie pouvait mourir satisfait, le 25 novembre 1892, avec tous les honneurs de l’Église et de la République réconciliées.

«  UNE ÉGLISE À MOITIÉ EN RUINE  »

Ses successeurs virent les ruines s’accumuler. Avec l’arrivée au pouvoir des radicaux-socialistes, en 1899, les établissements publics d’Algérie furent laïcisés, les sœurs chassées des hôpitaux, des orphelinats, des écoles. (…)

L’abbé de Nantes nous l’a souvent dit  : en même temps que la France apportait aux sujets de ses colonies le savoir-faire de la civilisation occidentale, foncièrement chrétienne, c’était tout l’orgueil de son laïcisme politique et technique qui transfusait en eux. (…)

Cependant, au-delà de ces tares officielles, l’œuvre coloniale continuait, grâce au labeur acharné des petits ou grands colons qui, de cette terre sauvage, tiraient jour après jour de quoi faire vivre leurs compatriotes. Ce sont les colons qui ont fait l’Algérie. Et les soldats.

LA CONQUÊTE DU SAHARA

À elle seule, la conquête du Sahara suffit à illustrer l’œuvre magnifique accomplie par la France en Algérie malgré la République. L’entreprise débuta lorsque nos militaires, las des raids incessants des pillards venus du Sud, s’emparèrent des villes du Mzab en 1882. En 1889, ils organisèrent une expédition “ géologique ” dans les régions du Sud saharien. La colonne Flatters, qui l’avait tentée dix ans plus tôt, avait été massacrée par les Touareg. Cette fois, la colonne était bien armée. Sa couverture scientifique n’était qu’un subterfuge pour donner le change à l’administration. Comme il était prévisible, la colonne fut attaquée par les Touareg. Mais nos soldats étaient là, qui les poursuivirent, et s’emparèrent d’In-Salah. Paris poussa des hauts cris. On laissa passer l’orage, en promettant qu’on n’irait pas plus loin… Trop tard  ! Car pour garder In-Salah, il fallait aussi pacifier les oasis voisines, et s’assurer des pistes caravanières.

François-Henry Laperrine

François-Henry Laperrine

C’était l’heure de François-Henry Laperrine. «  C’est lui, écrira le Père de Foucauld, qui a donné le Sahara à la France, malgré elle, en y risquant sa carrière…  » L’officier béarnais légitimiste créa de sa propre initiative en 1902 les Compagnies sahariennes, troupes nomades composées d’indigènes encadrés par des officiers français. Elles ne furent reconnues par l’État que trois ans plus tard, après avoir fait leurs preuves. Elles permirent d’assurer le contrôle du Sahara tout entier, instaurant la paix française en l’espace de quelques mois, avec très peu de moyens. Il est vrai qu’il y avait le Père de Foucauld, «  frère universel   », pour accompagner les colonnes de Laperrine et, avec elles, apprivoiser les Touareg, leur faisant aimer la vraie France  !

Par la conquête de la Tunisie en 1881 et celle du Maroc en 1907, toutes deux nécessitées par les incursions “ barbaresques ” qui en provenaient, la France avait réussi à prendre le contrôle d’un vaste empire, jadis romain, couvrant toute l’Afrique du Nord. Restait à y implanter notre sainte religion… Le Père de Foucauld arrivait à son heure, mais que d’obstacles à surmonter, dans nos institutions plus que chez nos sujets  !

LE PÈRE DE FOUCAULD, «  FRÈRE UNIVERSEL  »

«  Priez pour tous les musulmans de notre empire nord-ouest africain maintenant si vaste, écrivait le Père à Marie de Bondy en 1912. L’heure présente est grave pour leurs âmes comme pour la France. Depuis quatre-vingts ans qu’Alger est à nous, on s’est si peu occupé du salut des âmes des musulmans qu’on peut dire qu’on ne s’en est pas occupé. On ne s’est pas occupé davantage de les bien administrer ni de les civiliser. On les a maintenus dans la soumission et rien de plus.  »

Père de Foucauld Embrasé du seul amour de Jésus, frère Charles de Jésus arriva en 1901 à Beni-Abbès. Chez lui, pas d’autre projet que celui de rayonner l’amour de Jésus. C’est la plus pure charité puisée dans le Cœur de Notre-Seigneur qui le porte vers les plus délaissés des hommes. Cependant, son réalisme et son intelligence hors-pair lui firent retrouver à leur source, qui est la charité divine, tout l’esprit colonial français, ordonné à l’extension du Royaume de Dieu, remis aujourd’hui en lumière par l’abbé de Nantes notre Père.

Premier constat c ‘est l’Armée qui a pacifié et qui continue de le faire, en protégeant le faible contre le fort. Vaincre l’ennemi, châtier les rebelles s’il s’en trouve  : le Père de Foucauld est pour, car il en voit les bienfaits immédiats. Mais dominer ne suffit pas. Il faut ensuite administrer, en annexant le pays conquis plutôt qu’en y instaurant un protectorat, parce que le protectorat est un «  régime faux  », qui n’exprime pas assez le «  lien colonial  », lien de paternité et, en retour, de filiation. Le protectorat conserve les autorités existantes, qui ne sont souvent que des tyrannies. L’administration  ? le Père de Foucauld la voulait directe, proche et efficace, menée par des officiers soigneusement sélectionnés, résidant depuis longtemps sur place et connaissant parfaitement le pays. S’il déplorait les abus et les incapacités de notre administration, jamais il ne contestait ni n’entravait son action. C’est bien parce qu’il se faisait une très haute idée du rôle de la France dans ses colonies qu’il ne pouvait supporter la médiocrité.

Il avait compris que faire des indigènes des Français réclamait un immense et persévérant effort. C’était une œuvre totale de colonisation et de christianisation à entreprendre. «  Tant qu’il y aura un musulman en Afrique du Nord, disait-il, nous compterons un ennemi  !  » Et il mettait le doigt sur la plaie  : «  Cet effort de conversion est-il soutenu par le gouvernement  ? Non, hélas, bien au contraire  ! Tandis que nous, les catholiques, sommes en butte à une opposition systématique des pouvoirs publics, ces derniers encouragent la religion musulmane. Ils commettent de ce fait une sorte de suicide, car je dois bien le dire, l’islam est notre ennemi  : nous serons toujours les “ roumis ” méprisés.  »

Le Père de Foucauld ne renonçait pas pour autant à convertir les musulmans. Il croyait cette conversion possible par la puissance rédemptrice du Sang de Jésus, «  Maître de l’impossible  », qui défend à ses disciples de jamais se décourager. Et de citer la parole de Mgr Freppel  : «  Dieu ne nous demande pas de vaincre mais de combattre  !  » Pour sa part, il n’ambitionnait rien d’autre que d’«  apprivoiser les indigènes  », en souhaitant ardemment, puisque l’apostolat était interdit aux religieux, que des “ laïcs ”, tels de nouveaux Priscille et Aquilas, le rejoignent et s’établissent au milieu des populations indigènes, prêchant par l’exemple et le rayonnement silencieux, «  pour gagner la confiance, les familiariser avec nous et le christianisme  ». À cet effet, il fondera en 1912 l’Union Coloniale Catholique.

Il a connu une situation en tout point semblable à celle que notre armée devra affronter en 1954  : bandes irréductibles, population hésitante, précarité et insuffisance du dispositif militaire, dissentiments entre «  chrétiens  ». C’est pourquoi la doctrine et l’exemple de notre bienheureux Père éclairent dès maintenant notre étude de la guerre d’Algérie.

SONIS L’AFRICAIN

Général de SonisGaston de Sonis compte parmi les officiers les plus consciencieux, les plus courageux et les plus dévoués que l’armée d’Afrique ait connu. En l’espace de seize ans, il parcourut l’Algérie en tout sens  : Alger, Blida, Miliana, Tizi-Ouzou, Mascara, Ténès, Laghouat, Mostaganem, etc. Connaissant parfaitement l’arabe, il côtoya de près des musulmans. Il passait aussi des nuits entières devant le Saint-Sacrement, brûlait d’une dévotion d’enfant et de chevalier pour Notre-Dame d’Afrique et, après avoir assuré la subsistance des siens, distribuait ce qui lui restait en aumônes pour les pauvres.

En avril 1861, alors qu’il était commandant du cercle militaire de Laghouat, le poste avancé de Djelfa fut attaqué, et une trentaine de colons furent égorgés. Aussitôt qu’il en fut averti, Sonis réunit un goum et accourut sur les lieux du drame. Arrivant au petit matin, il surprit les assassins qui venaient encore, pendant la nuit, de massacrer plusieurs colons, dont un enfant au berceau. Réunissant un conseil de guerre, il les jugea et en fit fusiller sept, sous les murs du bordj.

«  En faisant exécuter immédiatement les auteurs de ce crime inouï, écrivait-il à son chef, j’ai la conscience de remplir un devoir. Je suis en présence d’une population frappée de stupeur, je dois la rassurer. Je veux aussi prouver aux fanatiques qu’ils ne peuvent pas compter sur l’impunité de leurs crimes, pas plus que sur les chances d’une évasion ou d’une habile défense.  »

Mais à Alger, un journaliste s’empara de l’affaire. Les loges maçonniques s’agitèrent, et le maréchal Pélissier, qui était alors gouverneur d’Alger, blâma Sonis et le releva de son commandement. Une année cependant ne s’était pas écoulée que la rébellion éclatait de nouveau, engendrant de nouveaux massacres. Le gouverneur dut envoyer des troupes pour rétablir l’ordre. Sonis écrivait  : «  On ne veut pas voir clair. On ne comprend pas qu’il y a, au fond, une querelle de religion et que les Arabes ne nous pardonneront jamais de ne pas être musulmans. Nous avons pris les choses à l’envers et nous nous sommes faits professeurs de fanatisme. Nous avons bâti des mosquées qu’on ne nous demandait pas, nous chrétiens qui n’avons pas d’églises. Nous recueillons ce que nous avons semé. Je crains bien que le bras de Dieu ne s’appesantisse sur ce pauvre peuple français qui n’était pas venu sur cette terre des Cyprien, des Augustin, sans un secret dessein de la divine miséricorde et qui, hélas  ! a si complètement failli à sa mission.  »

Sonis «  était un homme juste dans ses actions, ses paroles et son commandement, témoigne un des soldats arabes qui servit sous ses ordres. Les mensonges et les calomnies ne trouvaient pas la porte de son esprit. C’était un valeureux guerrier que jamais les sabres n’ont fait reculer. Sa voix tonnait dans les jours de combat et son cœur restait ferme au milieu de la bataille. Il était le plus brillant des cavaliers. Sa piété le rendait agréable à Dieu et sa religion faisait notre amour pour lui.  »

frère Matthieu de Saint-Joseph
Extraits de Il est ressuscité  ! n° 52, décembre 2006, p. 19-30

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