La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Le roi Louis XIV

I. LOUIS DIEUDONNÉ

LOUIS XIV est né roi  ; il aura grande conscience de sa fonction royale, qu’il remplira avec raison, prudence, force et gloire, plénitude et “ délices ”, du commencement à la fin d’un règne de soixante-douze ans, le plus long de tous, de ce 14 mai 1643 où son père meurt comme un saint, au 1er septembre 1715 où lui-même voudra mourir dans les signes de la même piété. (…)

Cette mesure humaine étant prise, et qui jette naturellement dans une admiration sans bornes, notre Père, l’abbé de Nantes, nous avertit que la mesure divine de ce Louis Dieudonné, de sa prédestination, de sa vocation et de son destin, demeure systématiquement ignorée des historiens qui ne parlent des faits surnaturels auxquels ils butent, que pour les rejeter au domaine des légendes ou des rêves incontrôlés de moines et de religieuses sans importance.

De sa naissance qu’il faut bien dire entourée de mystère, dont l’annonce prophétique et les circonstances ont fait un don de Dieu quasi miraculeux, ils parlent avec gêne, scepticisme et souvent ironie. (…) Or, cette naissance annoncée, voulue, bénie par le Ciel, présente pour la suite de l’histoire un intérêt supérieur, et à trois titres.

D’abord elle manifeste, à l’instar de la mission divine de Jeanne d’Arc venant répondre à la prière secrète et angoissée du Dauphin, la prédilection du Très-Haut pour cette dynastie et son agrément des prières suppliantes de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, ainsi que des saintes âmes qui y étaient associées, tel le Père Joseph du Tremblay.

Notre Dame de  Grâces

Notre Dame de Grâces

Ensuite, ce tout jeune roi, méditant sur son second nom, de “ Dieudonné ”, dont la leçon était fort claire, sut très tôt, comprit très vite quel immense mystère faisait planer sur sa vie pareille élection divine  ! Un fait prouve qu’il y attacha la plus grande importance. Le 21 février 1660, profitant de son voyage dans le midi de la France pour son mariage avec l’Infante d’Espagne, il fait un pèlerinage à Cotignac. Sept ans plus tard, il y fera apposer une plaque commémorative. Pourquoi cette dévotion particulière  ? Parce que Notre-Dame de Cotignac, apparue à Jean de la Baume en 1519, s’était montrée au frère Jean Fiacre en 1638, sous l’aspect même que lui prêtait le tableau peint dans ce sanctuaire en souvenir de la première apparition. Notre-Dame lui avait demandé précisément des neuvaines en son honneur, pour obtenir l’heureuse naissance de cet enfant qu’elle montrait au frère comme le roi qui allait être donné par le Ciel à la France. Ce n’est pas tout. Peu de temps après le pèlerinage du roi, en ce même lieu, saint Joseph apparut à un berger de cette montagne, Gaspard Ricard, et fit jaillir pour signe de sa véritable apparition et de son pouvoir, une source dans un endroit aride. Louis XIV en fut averti. Il déclara que le 19 mars serait désormais fête chômée dans tout le Royaume, et il chargea Bossuet de prononcer le 19 mars suivant, 1661, le panégyrique de saint Joseph en présence de toute la Cour.

Enfin, sa vie durant, le grand Roi conservera une extrême attention à la religion, un humble respect de Dieu, une régularité, une piété de saint, une absorption dans la prière et une totale absence de respect humain qui ont frappé tous ses contemporains. (…)

Frère Fiacre en 1684

Frère Fiacre en 1684

Faute d’avoir étudié et compris ces choses environnées de mystère et de miracles, les historiens nous en racontent mille autres, captivantes, sans nous en donner la clé, nous laissant dans un ébahissement profond. (…)

Tous rivalisent dans l’évocation des qualités et vertus de son caractère, des fruits heureux et prodigieux de son règne, de ses exploits, de sa sagesse politique, de la hauteur de ses vues, de ses victoires, de sa grandeur, de sa modération dans les conquêtes faciles et les belles amours de sa jeunesse, comme de sa force d’âme et de son abnégation dans les tristesses et les revers de l’âge mûr et de la vieillesse.

«  Mais dans tous ces beaux livres, déclare notre Père, longtemps j’ai cherché l’âme, le principe profond d’où jaillirent tant de perfections diverses et harmonieuses, et je n’ai pas trouvé. (…) Enfin, sur la pente descendante de mon âge, un jour j’ai compris qu’on nous cachait quelque chose et j’ai été conduit, par une révélation divine faite en notre XXe siècle à Lucie de Fatima, au mystère central de ce Grand Roi qui est aussi le mystère de toute notre Histoire Sainte de France dans les cinq cents ans de son quatrième âge  : l’Année de grâce 1689 le divise en avant et après. (…)

UNE ENFANCE QUI DONNE À RÉFLÉCHIR

Anne d’Autriche et Louis XIV

Anne d’Autriche et Louis XIV

Dieu a pourvu de manière très singulière à son éducation, à l’éveil de sa sagesse et à la formation de son cœur. Sa mère, Anne d’Autriche, Espagnole ardente, d’une piété expansive, démonstrative, fut l’objet de son amour ombrageux, jaloux, secret, tandis qu’elle n’avait d’yeux et de cœur que pour le premier ministre, Mazarin. Louis ne marquait ni étonnement ni peine, en présence de cette situation anormale d’une Reine, sa mère, d’ailleurs espagnole, gouvernant dans la compagnie intime d’un ministre, d’ailleurs italien, et cardinal  ! le royaume qui serait bientôt le sien. (…) Et il savait que ces deux êtres si proches, et si seuls au monde, tenaient de lui toute leur existence, leur puissance, leur sécurité. Ils gouvernaient en son nom et avec son aval. (…)

La rue allait bientôt lui fournir une autre ouverture sur la vie. Tandis que le gouvernement de la France se faisait bien au chaud, les Grands, le Parlement, le peuple des villes et, toujours menaçant et sombre, le camp huguenot, faisaient la Fronde. Le mot trompe sur la gravité de cette nouvelle guerre civile et sa cause première, essentielle  : le rejet torrentiel de la dictature ecclésiastique, aussi faussement ecclésiastique que possible, et aussi peu française en vérité, dictature sans amour, hautaine et froide, du cardinal de Richelieu que personne en France ne supportait de voir poursuivre en l’autre cardinal, Italien de surcroît et faussement homme d’Église, Mazarin. (…)

Le jeune roi réfléchissait qu’il n’est pas dans la vocation des rois de contraindre, de réprimer, de violenter leurs peuples comme il voyait des ministres, son premier ministre, le faire, par peur du peuple, faute de connaissance intime et de dévouement. (…) Louis voyait bien que la haine des bourgeois de Paris et des gens du peuple n’était pas contre le Roi. Au contraire, sa personne sacrée était l’ultime rempart de la paix, le roc de l’unité, l’espérance du retour à l’ordre et de tous les biens. (…)

C’est alors, dans les moments de panique, que Louis comprit pour la vie “ que c’est que d’être roi de France ”. Il vit les émeutiers assiéger le Palais-Royal avec l’intention d’y mettre le feu. Mazarin était paralysé par la peur. (…) Louis, qui allait avoir dix ans dans quelques jours, garda son sang-froid… Il tira sa petite épée pour se défendre et il apaisa son frère avec des paroles encourageantes.  Le plus beau fut qu’il n’en tira pas une leçon de despotisme, de haine, de mépris et dureté envers ses peuples. Au contraire, une leçon de haute politique, très conforme à son héritage, touchant son métier, sa fonction royale. (…)

Mazarin

Mazarin

Il avait beaucoup à apprendre, mais il le savait et s’instruisait de tout, il faut le dire, à l’école incomparable de Mazarin, son ministre mais aussi son parrain, et l’extrême ami, sinon l’époux morganatique de sa mère. Celui-ci ne traitait d’aucune affaire sans en expliquer au jeune roi les tenants et aboutissants  ; il lui apprit à gouverner avec autorité et lui en donna le goût. (…)

Lors de la majorité de Louis, le 7 septembre 1651, la Reine cesse d’être sous la surveillance de Condé, de Monsieur et du Coadjuteur. Elle est libre et, de par la volonté de son bon fils, «  le cardinal exilé devient le maître absolu de la France, au moment où celle-ci exultait d’avoir reconquis un roi  ». Elle se révolte une nouvelle fois  ? Louis prend le parti du cardinal et le laisse écraser la révolte. Quand il rentrera à Paris, le 21 octobre 1652, ce sera en souverain, et, pour bien persuader son peuple qu’il faut de l’ordre et que l’origine de l’ordre n’est pas dans le caprice de la rue mais dans son bon plaisir, il rappelle le cardinal en août de 1654. Toute anarchie cesse, et Mazarin demeure premier ministre jusqu’à sa mort en 1661, gouvernant la France en maître, peut-être, mais protégé et, qui sait  ? protégé contre lui-même par la seule présence du jeune et splendide roi.

Celui-ci n’a d’abord aucune velléité de changer sa politique tant extérieure qu’intérieure, car il sait que celle-ci est une œuvre de continuité, de ténacité et de secret. (…)

Louis XIVPaisible, il attend son heure. Tout est utile qui l’y prépare. Il est au siège de Montmédy, où il se montre d’une folle bravoure. (…) Il est à la bataille des Dunes (1658), et sans doute comprend-il mal cette incroyable alliance de la Monarchie très chrétienne avec l’Angleterre du régicide et puritain Cromwell, contre l’Espagne catholique, mais il se bat pour son Royaume… (…)

À force de roueries diplomatiques, la Paix des Pyrénées nous fut très avantageuse. La France y gagna avec l’Artois toute une ligne de places fortes au nord et à l’est, ainsi que le Roussillon et la Cerdagne sur la frontière espagnole. Et Louis y gagnera bientôt une épouse, la fille aînée de Philippe IV, l’Infante Marie-Thérèse.

Ainsi le Roi couronne-t-il son entrée dans la vie, dans la guerre et dans la grande politique. Depuis le 7 juin 1654, jour de son sacre à Reims, il est pleinement roi. Il a voulu, par fidélité au roi Louis XIII son père, ajouter au serment du sacre la promesse de faire observer en son royaume l’édit porté par lui contre le duel.

Il attendra tranquillement que son premier ministre meure, le 8 mars 1661. De ce jour, il entend être le Roi, le seul et souverain dépositaire de l’autorité divine en son royaume. (…) Mais il se plaît davantage à l’idée que lui a rappelée le sacre  : il est “ l’époux de la France ”. Il est le père de ses sujets plus encore que leur maître. (…) 

II. LE ROI-SOLEIL

Les historiens établissent souvent un violent contraste entre le roi médiéval qui n’avait de pensée que de la gloire de Dieu, et son lointain descendant qui tournait tout à sa propre gloire, sa gloire d’homme-roi. Mais l’erreur est de pousser plus loin jusqu’à écrire que Louis savait et voulait que sa gloire soit toute «  de ce monde et rien que de ce monde  ».

«  Pour ma part, déclare notre Père, je considère, au contraire, que ce fils de Saint Louis, profondément religieux, fermement chrétien et sincèrement catholique, exalta immensément sa gloire qu’il identifiait à celle de l’État, c’est-à-dire à la France, première de toutes les nations chrétiennes  ; qu’il le fit consciemment, et sans doute voluptueusement, parfois s’illusionnant presque jusqu’à se croire une sorte de “ fils de Dieu ” jusque dans son être de chair et de sang… Mais que, d’une part, cela entrait dans un certain dessein de Dieu, voulant manifester la grandeur et l’exaltation de son “ oint ”, comme il fit de David et de Salomon, avec toutefois davantage de magnificence après deux siècles pleins d’humanisme  ; et d’autre part, cette montée vers la gloire humaine, en cela même qui paraît à nos historiens incompatible avec la religion d’un Saint Louis, allait conduire le “ Roi-Soleil ” à la plus extraordinaire décision qu’homme ait dû jamais prendre, mais en son fond toute semblable à celle que tout homme moderne doit prendre un jour  : de l’amour de soi… jusqu’au mépris de Dieu, ou de l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. Telle est la véritable histoire de Louis XIV, que les historiens ne savent plus voir, encore moins raconter.

LE ROI DE GLOIRE

Louis XIV

Les contemporains de Louis XIV, et Louis-Dieudonné bon premier, avaient la certitude vivante, permanente et universelle, que le Dieu de Jésus-Christ ne voulait pas la misère de l’homme mais le rétablissement et l’exaltation de sa grandeur, c’est-à-dire une élévation de l’humanité à son point de perfection naturelle le plus élevé qui soit concevable. (…)

C’est en effet l’apogée soudain, sous la menée du roi Louis XIV, des lettres et de tous les arts, du commerce et des industries, de l’architecture et de l’urbanisme, de la création des parcs et des jardins. On a reproché à Louis d’avoir fait tout cela pour lui-même, pour sa satisfaction et surtout pour celle de ses maîtresses du moment. Rien de plus outrageant certes, mais rien de plus faux. (…)

Outre que les amours coupables ne durèrent qu’un temps, et que jamais l’ivrognerie ni la crapule, comme il était courant à l’époque, et principalement dans les palais des autres rois et empereurs – à l’exception tout de même des Rois Catholiques d’Espagne –, ne furent jamais admises à Versailles ni dans les alentours, ni à la Cour, ni aux Armées du Grand Roi… il faut encore dénoncer la calomnie qui attribue au Roi, attirant toute la noblesse à Versailles, le dessein de l’amollir, de la dégrader, afin de la réduire ainsi, par les plaisirs et le besoin, en servitude. Le Roi, au contraire, s’occupa de la divertir intelligemment, de la policer et de l’élever moralement, d’en adoucir les mœurs et de la guérir de sa passion du désordre et de la rébellion  ; afin d’avoir ainsi sous les yeux toute sa noblesse, organisée déjà et instruite, pour l’envoyer à la guerre d’un jour à l’autre s’il le fallait, car c’était son office  ! la connaissant parfaitement et lui demandant alors, pour tant d’affection et de dévouement qu’il avait pour elle, de s’élancer au combat jusqu’à mourir avec courage et élégance, pour la gloire. Cette gloire était sienne, n’étant autre que la gloire de la France. (…)

SON GRAND DESSEIN IMPÉRIAL

La grande idée de Louis était de faire voir au monde que le Royaume de France était de beaucoup le plus beau, le plus grand, le plus magnifique, le plus civilisé, le plus invincible de tous les royaumes de la terre. Il y réussit  ; pendant un siècle et demi ce fut bien évident aux yeux de tous, parce que c’était vrai. (…)

Un moment on put croire, et craindre, que Louis eût en tête de relever l’Empire franc, seul successeur légitime de l’Empire romain. (…)

Le fameux Carrousel de 1662, dont l’objet était de célébrer la naissance du Dauphin, au lieu des tournois brutaux de jadis, fut la manifestation aux cours princières d’Europe de ce désir majeur du jeune roi d’être reconnu pour l’héritier de Charlemagne et le nouvel Empereur du monde. Il y parut lui-même en costume d’Empereur romain. Il s’y voulut salué du titre d’Empereur des Francs. (…) Versailles en serait comme le symbole indestructible.

Ainsi s’accomplirait “ le grand dessein ” d’Henri IV, sage et glorieux, que seule sa mort brutale l’avait empêché de réaliser  : non seulement recouvrer les frontières de l’ancienne Gaule, au moins jusqu’à la rive gauche du Rhin, jusqu’à son delta, pour “ toujours raison garder ” et bien clore son “ pré carré ”, mais encore pousser au-delà, pour le protéger de tout retour inconvenant des hordes germaniques sur son sol, comme de toute menace de l’Espagnol orgueilleux en Flandre, en Franche-Comté, sur le rivage méditerranéen jusqu’en Roussillon…

Ces propagandes préparaient l’Europe à une juste et raisonnable expansion française, qui serait comme une toute petite satisfaction de si grands droits. Elles expliquent néanmoins la réclamation que Louis XIV se crut autorisé de faire, de l’héritage de Marie-Thérèse, son épouse, dont la dot compensatoire n’avait jamais été versée au roi de France, et ensuite, comme de proche en proche, après la guerre de Dévolution et son traité d’Aix-la-Chapelle (1668), plein de sagesse, la guerre de Hollande, de si belle victoire, et son fruit modéré de la paix de Nimègue (1678), qui suivirent les habiles et prudentes occupations de régions d’intérêt stratégique par les “ réunions ”. La satisfaction du devoir accompli qu’en eut Louis XIV trouva une sorte d’achèvement lors de sa visite à Strasbourg qui se donnait à la France en prémices de toute l’Alsace (1681).

Tout cela était d’une prestigieuse apparence, et celle-ci fait un peu peur. (…) En réalité, et dans l’immédiat, c’était une œuvre de prudence vitale, de nécessaire défense que le Roi avait entreprise et puissamment réalisée, tenant tout à l’intérieur en repos, et à l’extérieur, en respect du Nom français.

Mais, pour l’avenir, cet Empire était-il un mirage, une invention d’orgueil, une tentation diabolique  ? «  Avec tout le monde, je l’ai cru, avoue notre Père, et j’ai suivi tous les historiens montrant dans la deuxième partie du règne, avec la conversion du roi à une vie morale plus sainte, son abandon de pareilles rêveries sous la cruelle leçon des revers militaires et le poids des charges de toute vie humaine terrestre. Je crois aujourd’hui m’être trompé. Car, s’il est écrit que “ la gloire de Dieu c’est la vie de l’homme ”… il n’en faut pas moins que la vie de l’homme soit une vision et un amour, un culte de Dieu, et c’est seulement ce qui a manqué, entraînant, non pas une annulation, mais une remise à un avenir autre la réalisation du royaume du Christ, vrai Roi de France, sur la terre.  »

LE CŒUR D’UN SI GRAND ROI

La femme qu’il a le plus fidèlement aimée et le plus profondément admirée fut sa mère, Anne d’Autriche, qui sut l’instruire et lui communiquer ce «  sens de l’État  » et de la grandeur de la monarchie française, qu’elle acquit sans doute dès les premières années de sa régence, dans l’intimité de Mazarin, mais par amour du Roi son fils. Il en reçut également une foi profonde et une dévotion sincère  ; il en craignit jusqu’à la fin, et surtout au début de sa liaison avec Mademoiselle de La Vallière, les exigences morales. Anne d’Autriche mourut en 1666, après avoir reçu les deux suprêmes consolations de sa vie, les sacrements de l’Église et… la visite de son fils que, moribonde, elle reconnut. (…)

Aucune autre ne lui fit pareille impression. Il respecta la reine Marie-Thérèse, mais avec quelque dédain, non sans impatience et infidélité. Il se fatigua de La Vallière, défaisant un nœud longtemps très tendre avec une certaine manière pleine de vertu, faite de modestie et d’effacement chez cette aimable princesse, de remords et de reconnaissance chez son royal amant. Elle devint, au carmel de Paris, pénitente et mystique, sous le nom inoubliable de sœur Louise de la Miséricorde, en 1674.

Madame de Montespan usa, sans qu’il s’en doutât le moins du monde, de tous les philtres, incantations, messes noires et aphrodisiaques pour perdre Mademoiselle de La Vallière et la supplanter dans le cœur du Roi. Elle le rassasia de volupté, jusqu’au jour où il s’en lassa, séduit par la toute jeune et belle Mademoiselle de Fontanges qu’il vit à la Cour en octobre 1678 mais qui mourra en 1681.

Là, nous sommes en pleine affaire des Poisons. Le Roi a découvert cet envers du décor glorieux de son règne. Il a, sans éclat, éloigné Madame de Montespan pour laquelle il n’éprouvera plus qu’une invincible horreur. La mort, qui lui est cruelle, de Mademoiselle de Fontanges, à l’âge de vingt ans, va le presser de se conduire mieux. Il reporte toute sa fidélité sur la Reine, qui lui en sait gré, jusqu’à sa mort, en 1683. Il décide alors de se marier, selon la loi de l’Église, avec Madame de Maintenon, qu’il aime et dont il est aimé, d’un amour calme et vertueux, encore qu’il soit tout ensemble, de passion charnelle et de conversation sage. On a brocardé cet amour. Louis le voulait public, son entourage s’y opposa. Il n’empêche que cette véritable épouse, selon Dieu, lui fut une compagne fidèle et sûre pendant près de trente ans. (…)

III. L’ÉLU DU SACRÉ-CŒUR

En 1684 donc, selon la loi divine, Louis est plus agréable à Dieu, plus proche de Lui qu’il n’a été dans la première et glorieuse époque de son règne. C’est pourtant dans ces circonstances qu’il commence à être singulièrement éprouvé, et qu’aussi il aura occasion de manifester à son Dieu dévouement et service, non point tellement pour l’expiation de ses fautes, mais par désir, étant meilleur catholique, de faire enfin tout son devoir de Roi Très Chrétien selon les engagements très explicites du serment de son sacre.

LES PEINES ET LES REVERS

Au cours de la fastueuse année de 1683, une cascade de deuils s’abat sur la Cour. La Reine meurt au moment où sans doute elle commençait à se faire plus française et davantage épouse et reine, puis Colbert, deux des fils naturels du Roi, le duc de Vexin et le comte de Vermandois, fils de Louise de La Vallière, qui allait prendre part à la guerre contre l’Espagne pour se racheter aux yeux du Roi de sa mauvaise conduite… Tous ces deuils contribuèrent à changer le climat de la Cour. (…)

Le Roi progressa dans le gouvernement du royaume, suite à une conversion radicale de ses mœurs personnelles, mais toujours dans la même volonté de bonté indulgente qu’auparavant envers les siens, et d’ailleurs dans la même rigueur pour lui-même, chez un Roi de quarante-deux ans, qu’on nous dit… un vieillard  !

LES GRAVES AFFAIRES D’ÉTAT

Louis XIV par Claude LefebvreTout arrivait dans ce règne à un point décisif. Les affaires religieuses, où la France était bafouée par la papauté aux yeux de toute l’Europe. Dans les années 80, le conflit avec le pape Innocent XI au sujet de la régale était devenu très grave. Le Roi décida de s’appuyer sur le clergé de France pour mieux résister aux exigences contraires du Pape. Ce fut une faute. L’Assemblée du Clergé de France crut expédient d’adopter la “ Déclaration des quatre Articles ”, heureusement préparée par Bossuet, qui certes évitait le schisme de type anglican, mais cependant reprenait cette vieille prétention que nous avons vu paraître chez les huguenots dès l’assassinat d’Henri IV, en 1610, et de là, renouvelée lors de l’Assemblée de Loudun en 1611 où le Père Joseph était miraculeusement survenu pour l’écarter, puis lors des états généraux de 1614. Rome s’en montra mécontente, et dès lors refusa l’investiture canonique aux nouveaux évêques nommés par le Roi. Là-dessus, Louis Dieudonné, le plus grand Roi et défenseur de la Chrétienté, subit la cuisante humiliation de voir tous les princes chrétiens, à l’appel d’Innocent XI prendre les armes contre les Turcs, et cette nouvelle Croisade battre l’ennemi commun et libérer Vienne, par la victoire miraculeuse de Kahlenberg, le 12 septembre 1683.

Nouvelle épreuve, plus décevante encore. Persuadé par son entourage que les huguenots se convertissent en masse dans son royaume, à la suite d’exemples éminents, tel celui de Turenne, et que, venant après de continuelles restrictions des libertés et privilèges civils subsistant des édits de Nantes et d’Alès, la suppression de la liberté de culte suffira à en anéantir les restes, le Roi proclame, par l’édit de Fontainebleau la Révocation de l’édit de Nantes (18 octobre 1685).

Désirée par toute la France catholique, acclamée sur-le-champ comme la fin de cette division périlleuse qui a tant nui au royaume, et comme le signe de la débâcle du protestantisme dans le monde, cette Révocation ne fut pas une réussite. Les hérétiques, invétérés dans leur schisme religieux et politique, dans leur sectarisme, ne s’y soumirent point. Ils s’exilèrent et firent paraître par la suite toute la perfidie et la haine recuites en leurs cœurs mauvais depuis près d’un siècle. Et ceux qui demeurèrent reprirent avec satisfaction leur rébellion, faisant de nouveau des Cévennes, et de quelques autres endroits, des foyers d’insurrection perpétuelle. Ce furent ces fameux “ Camisards ” qu’on célèbre aujourd’hui comme des héros, mais que la vérité historique et l’amour du bien et de l’ordre, autant que la haine de l’erreur, du mal et de tout désordre, obligent à dénoncer comme les “ fellaghas ” du XVIIe siècle, dressés contre l’autorité chrétienne du Droit, de la Foi et du Roi, dans une révolte diabolique.

Mais telle fut l’adversité que l’objectif de Louis XIV ne fut pas atteint. En même temps, le conflit avec Innocent XI (1676-1689) s’aggrava soudainement en 1687 par l’affaire des franchises des ambassades à Rome que le Pape voulait supprimer unilatéralement. Celui que Pie XII a béatifié, il faut le savoir, frappa Louis XIV, quoique secrètement, d’une excommunication que celui-ci, ayant sa conscience pour lui, tint pour nulle. Mais trente-cinq diocèses étaient sans évêque, tous les frondeurs ecclésiastiques relevaient la tête tandis que les maquis protestants s’armaient. Le Roi communia publiquement à Pâques 1689, mais l’on pouvait se demander qui, du Roi Très Chrétien ou du bienheureux Innocent XI, l’emporterait demain.

Pendant ce temps, l’Europe lentement se coalisait et rassemblait ses armées, saintement victorieuses du Grand Turc, pour abattre la superbe d’un Roi trop glorieux et trop puissant, et briser son empire. L’empereur Léopold, vainqueur des Turcs, entraîne l’Allemagne dans la coalition. La guerre de la ligue d’Augsbourg commence en 1688. Au même moment, Guillaume d’Orange, stathouder des Pays-Bas et ennemi implacable de la France, débarque en Angleterre. Jacques II, chassé, se réfugie en France. La reine Marie-Louise d’Espagne est sans doute empoisonnée, et le roi Charles II, débile et épileptique, se joint à la coalition européenne. En 1690, Louis XIV devait donc faire face à la quasi-totalité de l’Europe unie contre lui. En Amérique aussi, nos colons affrontaient à la fois les Espagnols, les Anglais et les Hollandais. (…)

LES RICHES OFFRES DU SACRÉ-CŒUR

Marguerite-Marie

Sainte Marguerite-Marie

C’est à cette époque cruciale que le Sacré-Cœur apparaît pour la dernière fois à sœur Marguerite-Marie, du couvent de la Visitation de Paray-le-Monial, et lui confie un Message pour le Roi  ! Notons ce qu’écrit Bainville, de cette année 1689  : «  On peut dire que l’histoire de Louis XIV a deux parties distinctes et comme deux versants  : avant et après la chute de Jacques II.  » Tout bascule «  à partir du jour où l’Angleterre et la Hollande se réunirent et où Guillaume d’Orange, ayant commencé par renverser la République hollandaise, prit le trône de son beau-père Jacques II et devint roi d’Angleterre en 1689.  » Alors, face à l’Europe, Louis serait-il victorieux de tous ses ennemis et, à ce coup, empereur, maître du monde  ? ou vaincu, et dans ce cas, réduit à se défendre, lui et ses successeurs, sur ses frontières sinon même jusqu’au cœur du royaume envahi  ?

Jésus-Christ, qui est vrai Roi de France, et qui, dans la vision du frère Fiacre, se montra associé à l’œuvre miraculeuse de la naissance de Louis, s’adresse à lui – ce sont ses propres paroles –, comme au «  fils aîné de mon Sacré-Cœur  », et – ce sont les paroles de sa confidente – à «  notre grand monarque  », «  choisi comme son fidèle ami  », pour lui confier une tâche immense, surprenante, rare, et lui faire des promesses en rapport avec l’excellence d’une telle mission.

Il lui confie d’abord, «  pour sa naissance de grâce et de gloire éternelle  », – entendez  : en suite de sa prédestination à la gloire dont sa naissance sainte a été et demeure le gage –, la mission d’instaurer un culte de réparation à son Sacré-Cœur, pour les humiliations qu’il a essuyées jadis chez Caïphe, Hérode et Pilate  ; il veut donc voir maintenant les grands de la terre «  humiliés, abaissés devant Lui  ».

À son humble confidente, Jésus, très amoureusement, poursuit la révélation de son dessein mystérieux à l’intention du roi de France  : «  Mon Cœur adorable veut triompher du sien et, par son entremise, de celui des grands de la terre.  » Il lui demande donc une église pour son Sacré-Cœur, où le Roi lui fera consécration de soi et hommage.

En récompense de ce singulier dévouement, en suite de ce grand œuvre, le Sacré-Cœur annonce son triomphe, leur commun triomphe, «  sur les ennemis du Roi à l’intérieur, visibles et invisibles, et sur ses ennemis extérieurs  ». Cabales féodales, révoltes des Camisards au-dedans  ; armées de la ligue d’Augsbourg au-dehors, c’est trop clair.

Il lui demande d’obtenir du Pape qui, pourtant, est si fâché en ce moment contre lui  ! l’instauration d’une fête en l’honneur de son Sacré-Cœur et le don d’indulgences en faveur de toutes dévotions à ce Cœur miséricordieux.

Enfin, voici le plus extraordinaire  : Il se déclare, Lui, Jésus, “ Vrai Roi de France ”, et en conséquence équitable et salutaire, Il demande à Louis XIV que son Sacré-Cœur soit gravé sur ses armes et son image peinte sur les étendards du Roi. S’il le fait, promesse divine  ! Louis sera victorieux de tous ses ennemis, qui sont aussi «  ceux de l’Église  », «  ces têtes orgueilleuses et superbes  » que nous connaissons bien maintenant.

Aussi veut-il régner à Versailles, conjointement avec son “ aîné ”, auquel il donne une mission semblable à celle qu’il donna jadis à Jeanne d’Arc  : travailler à la victoire de la sainte foi et obtenir enfin la paix. Si Louis XIV obéit, «  le Sacré-Cœur régnera malgré Satan et tous ceux qu’il suscite à s’y opposer  »…

«  Il régnera, il me l’a dit  ! Ce mot me transporte de joie  », écrit alors sainte Marguerite-Marie.

LE GRAND REFUS DU ROI LOUIS
AUX SI EFFROYABLES CONSÉQUENCES

Père de La Chaize

Père de La Chaize

Hélas  ! Louis XIV n’en fit rien. On a dit qu’il n’avait pas connu les demandes du Sacré-Cœur, qu’elles ne lui seraient jamais parvenues, et que le Père de La Chaize, son confesseur, y était d’ailleurs par trop opposé. Mais une révélation surprenante, de sœur Lucie, la voyante de Fatima, nous contraint de reconsidérer toute l’affaire à la lumière de faits surnaturels et scientifiquement incontestables dans leur vérité historique. Je n’ai encore jamais rencontré un douteur qui s’aventurât jusqu’à prétendre en détruire la réalité, cependant ahurissante.

Peu de temps après sa grande vision de la Sainte Trinité, du 13 juin 1929 à Tuy, la voyante de Fatima eut une communication intime à Rianjo, le 29 août 1931, qu’elle exprima en ces termes, avec une application infinie à la traduire très fidèlement et exactement  : «  Ils n’ont pas voulu écouter ma demande  ! lui dit Jésus… Comme le roi de France, ils s’en repentiront, mais ce sera tard. La Russie aura déjà répandu ses erreurs dans le monde…  » «  Fais savoir à mes ministres, étant donné qu’ils suivent l’exemple du roi de France, en retardant l’exécution de ma demande, qu’ils le suivront dans le malheur. Jamais il ne sera trop tard pour recourir à Jésus et à Marie.  »

Par ce biais inattendu, surprenant, nous apprenons, après trois siècles de totale ignorance, ce point d’histoire de si haute importance  ! Ainsi, malgré l’opposition certaine du Père de La Chaize, jésuite, son confesseur, le message du Sacré-Cœur parvint au Roi, Louis Dieudonné, l’éclairant définitivement sur le rôle que Dieu lui avait dévolu dans l’histoire du monde. Sa naissance miraculeuse, tous les dons de la nature et de la grâce qui avaient entouré sa naissance et accompagné sa vie, s’expliquaient par cette vocation qui l’appelait à être, non pas Apollon sur son char, non le Roi-Soleil, l’Empereur de ce monde, mais le sergent du Christ qui est vrai Roi de France, le propagateur humble et obéissant de la dévotion et du culte de réparation à son Sacré-Cœur. Moyennant quoi, il serait victorieux de l’Europe en guerre contre lui, il recevrait la paix d’un Pape qui lui était si contraire, il verrait l’anéantissement des protestants et de toutes les cabales, janséniste, quiétiste, fénelonienne, dans le royaume. Et au-delà, sans doute, prendrait corps ce vaste dessein reçu de son aïeul et qui lui tenait tant à cœur, comme une œuvre de vérité, de justice et de droit  : la reconstitution d’un Empire universel, héritier de celui d’Auguste César et de saint Charlemagne.

Or, il ne voulut pas. Soit qu’il ait refusé d’ «  écouter la demande  », selon le premier récit de la voyante de Fatima, soit qu’il en ait seulement «  retardé l’exécution  », selon son autre récit… Il aima trop sa propre gloire, il eut la crainte des sarcasmes des libertins. Il ne voulut pas démordre de son idée, gallicane, selon laquelle c’est la naissance qui fait le Roi, et non le sacre. Cette cérémonie religieuse ajoute seulement un caractère auguste et sacré, à ce qu’il était de naissance, et non par grâce et sujétion au Christ  : roi de France et souverain maître de son État.

En écartant, en récusant le message d’une humble religieuse de Paray-le-Monial, sut-il bien qu’il bravait Dieu  ? qu’il manquait au respect, à l’adoration, à la soumission dus à Notre-Seigneur Jésus-Christ  ? Cent ans jour pour jour après la demande du Sacré-Cœur, le 17 juin 1789, le tiers état se muait illégalement en Assemblée constituante. C’en était fini de la royauté. (…)

Cette date de 1689 est donc le centre du règne de Louis XIV, le centre de l’histoire de France et, par là, des destins temporels de l’humanité.

Or, personne n’en a rien su  ! Seul son confesseur, le Père de La Chaize, ennemi des excès de la dévotion, en aurait transmis au Roi le message divin et il aurait pesé sur la conscience du Roi pour qu’il le dédaigne. Le Père de La Chaize était jésuite. En sa personne, c’est son Ordre qui devait en être ou glorifié et béni, comblé de grâces immenses, ou frappé et rejeté, comme en la personne du Roi, sa maison, ses descendants jusqu’à la huitième et neuvième génération, et son peuple. Seules quelques âmes mystiques en ont reçu d’indirectes révélations, telle Benoîte Rancurel, au Laus, honorée de tant et tant d’apparitions de la Vierge Marie de 1684 à 1709.

Certainement sur les avis du Père de La Chaize, provincial des jésuites, ennemi du Sacré-Cœur, Louis ne voulut pas accorder d’importance à ces messages et passa outre avec désinvolture. «  Tu t’es infatuée de ta beauté…  », disait l’oracle d’Ézéchiel (16, 15).

L’HUMILIATION DE LA GRANDEUR

Louis XIV a vu venir et a comme provoqué la guerre de la ligue d’Augsbourg, par indignation de l’insolence avec laquelle le traitaient les puissances, et de l’injustice dont il accusait le pape Innocent XI, trop favorable à l’Empire. Ce Roi de gloire était certain de vaincre et impatient de donner des frontières sûres à la France. Pendant cinq ans, la majesté solaire de ce Roi, grand maître des armées, son courage à s’exposer lui-même au centre de la bataille, comme au siège de Mons, en 1691, son autorité sur tout un peuple resserré derrière lui seront certes stupéfiants, magnifiques. Il s’ensuivra une succession d’éclatantes victoires.

Avignon et le Comtat sont pris au Pape, dès le début de la guerre, pour lui apprendre à ne point se moquer  ! Cologne est occupée, de bon cœur, et toute la rive gauche du Rhin. Mais cette brute de Louvois ravage le Palatinat, malgré son Roi  ; cette dureté étonne et vaut à la France – c’est la première fois – l’horreur et le mépris de toute l’Europe qui n’est pas tendre maintenant avec le vieux lion. C’est précisément, en juin 1689, l’heure des révélations de Paray-le-Monial.

La marine enfin restaurée débarque en Irlande les armées de Jacques II d’Angleterre. Nonchalant, celui-ci fut vaincu à Drogheda. Seignelay, ministre de la Marine, meurt sur les entrefaites, et malgré le génie de Tourville, les défaites navales de Barfleur et de La Hougue en 1692 annoncent l’échec définitif du grand dessein de Louis XIV  : vaincre l’ennemi principal, Guillaume d’Orange, dans son repaire, en Angleterre.

Louis est un héros auquel tout commence à manquer comme inéluctablement  : l’argent et les recrues. On vit dans les annonces de victoires et cependant, de 1689 à 1691, on craint à tout moment l’invasion. Louis a envoyé à la Monnaie sa vaisselle d’or et d’argent. (…)

L’inquiétude point le Roi qui entend battre fiévreusement le pouls de l’Europe  : les puissances protestantes tendent lentement mais sûrement à la dominer. Charles XI roi de Suède, le léopard britannique, l’empereur Léopold, qui fait encore figure de loup germanique, et sans compter Victor-Amédée, le renard savoyard, sont en discorde. Encore un peu de temps, il ne restera plus en scène que l’Angleterre et la Hollande, le Hanovre et la Prusse… en attendant la Russie germanisée  ! Louis remue ces idées qui le ramènent très loin en arrière, au début de l’orgueil des Valois, au début du machiavélisme français, de Catherine et de Richelieu. Il est temps de se souvenir de la vocation de la France, qui est latine et catholique romaine. (…)

Louis XIV par Rigaud (1701)

Louis XIV par Rigaud (1701)

La guerre de succession d’Espagne est une guerre de haine à la France dont la gloire et le bonheur excitent l’envie et la jalousie des autres puissances. Le roi d’Espagne, Charles II, avant de mourir le 1er novembre 1700, a fait héritier de toutes ses possessions le duc d’Anjou, Philippe, second fils du dauphin de France, en lui interdisant cependant tout partage de cet immense héritage. Dans le cas où ni lui ni son jeune frère, le duc de Berry, n’accepteraient, l’archiduc d’Autriche en hériterait. Pour Louis XIV, le choix était gravissime, et de toute manière, c’était évidemment la guerre. Refus et marchandages, ou acceptation sans réserve, les puissances outrées de la chance de la France, se coaliseraient pour l’humilier et, sans doute, l’envahir et la dépouiller.

Le 16 novembre, le Roi accepta ce que le peuple espagnol désirait, ce que le pape Innocent XII voyait favorablement, et son petit-fils Philippe V partit pour Madrid, ne sachant pas l’espagnol, âgé de dix-sept ans, et sans aucune expérience du gouvernement des hommes. La guerre était certaine, mais, de l’avis de tous, Louis la provoqua, ou du moins il en resserra la coalition en mécontentant tous ses ennemis à la fois.

D’abord égale, puis incertaine, la guerre tourne en faveur des coalisés dès 1704, par la terrible défaite de Blenheim-Höchstädt où tous nos drapeaux tombèrent aux mains de l’ennemi. La même année, les Anglais s’emparent de Gibraltar. Louis XIV se trouve en face de trois grands capitaines et redoutables stratèges  : Heinsius, stathouder de Hollande, le prince Eugène de Savoie, commandant en chef des armées impériales, et John Churchill, duc de Marlborough. En 1707, il faut évacuer les Pays-Bas. En 1708, Lille est prise, la route de l’invasion est ouverte. Déroute en Italie, débâcle en Espagne. Qui plus est, l’hiver est cruel. (…)

On a vu pleurer Louis XIV après la prise de Lille, et dès lors, souvent, au Conseil d’en haut son émotion le trahit et des larmes roulent sur ses joues, laissant ses ministres stupéfaits. Les dévots de la secte quiétiste, tel le duc de Beauvillier, l’ami de Fénelon, poussent à la capitulation. Le Dauphin, à l’étonnement de tous, manifeste un courage et une vigueur sans faille.

Alors, Louis s’humilia. Il offrit aux Anglais la renonciation de son petit-fils, Philippe V, roi d’Espagne, à ce trône où il ne paraissait d’ailleurs pas capable de se maintenir et de donner satisfaction à personne. Marlborough et Heinsius, le prince Eugène au nom de Léopold d’Autriche, ne se montrèrent pas bons princes envers le Grand Monarque humilié  : ils exigèrent, dans les préliminaires de paix, que Louis XIV s’engage à prendre les armes contre son petit-fils si celui-ci se refusait de quitter Madrid.

Torcy ne consentit pas à pareil déshonneur, et sans doute en avait-il reçu l’ordre du Roi. Il fallait donc reprendre les armes. Alors, Louis XIV retrouva son courage. Il en appela à ses peuples par une lettre qui fut lue dans toute les paroisses du royaume. Cette lettre est digne, émouvante, magnifique. Elle annonce une des plus grandes heures de la monarchie et du peuple français. Il faut maintenant vaincre ou mourir.

Louis, pour autant ne laisse rien au hasard, et ses décisions sont d’une hardiesse calme, héroïque. D’abord, il abandonne l’Espagne à elle-même, pour ne pas disperser ses dernières forces. (…) Louis concentre son armée là où il voulait depuis si longtemps cette victoire qui, seule, pouvait emporter la décision  : dans les Flandres.

La campagne est sanglante. Coûteuse aux Alliés, notre victoire de Malplaquet est un coup d’arrêt à l’invasion. On croit le général anglais tué, et l’on chante à Paris  : «  Malbrough s’en va-t’en guerre… Ne sait quand reviendra  !  » Las, c’est un faux bruit, mais l’Angleterre abandonne la coalition. L’année 1710 ne fut pas plus décisive, sauf en Espagne où la victoire de Villaviciosa sur les Impériaux et la prise de Brihuega aux Anglais sauvèrent Philippe V et donnèrent à réfléchir aux Alliés…

Dieu porte alors la cognée aux branches maîtresses de la monarchie. Les deuils se succèdent, frappant au cœur le Roi aux prises avec les difficultés les plus effroyables. Ce sont des années terribles.

1711, mort du Grand Dauphin. Son fils devient successible. Fénelon, son précepteur, se prend déjà pour un futur Richelieu. Le mémoire qu’il rédige, Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, est le programme d’un réformateur libéral où la révolution n’aura qu’à puiser dans moins d’un siècle. On attend la mort du vieux lion, c’est une autre mort qui survient  : celle de ce nouveau Dauphin, le 18 février 1712, huit jours après sa femme, d’une épidémie de rougeole. Puis celle de leur fils, le duc de Bretagne, puis du dernier fils du Grand Dauphin, le duc de Berry, en 1714.

Un enfant de trois ans, le duc d’Anjou, arrière-petit-fils du Grand Roi, reste seul, avec son oncle, le futur régent. Quel vide tragique…

Villars cependant tient toujours fermement le front des Flandres. Mais à Paris, le parti de la capitulation parle plus fort et jusque dans le Conseil du Roi. Dans les négociations du Congrès général des nations en guerre, ouvert en janvier à Utrecht, il faut donc que Louis s’engage à imposer au roi d’Espagne de renoncer à la couronne de France, pour lui et pour ses descendants. Philippe V accepte, contraint et forcé, oui… sauf à revenir barrer la route aux Orléans que tout le monde à Paris dénonce comme les empoisonneurs qui ont fait disparaître, en deux ans à peine, trois générations de princes successibles. Et si c’était plus simplement la main de Dieu  ? (…)

La paix d’Utrecht est conclue en 1713. (…) Tant de sang, tant de larmes, tant de peine par la grâce de Dieu et l’héroïsme du Roi et de la France entière, soudée à lui et à ses armées, nous valent de garder Lille, Strasbourg et Besançon, chères villes chèrement payées. Le “ pré carré ” tend vers ses limites parfaites. Manquent encore la Savoie, la Lorraine, et la Corse. L’ennemi qui prétendait nous détruire en est pour ses frais.

Le roi Philippe V est reconnu par les puissances européennes, mais il doit céder Gibraltar et Minorque à l’Angleterre, les Pays-Bas à l’Autriche, et partager ses possessions italiennes entre l’Autriche et la Savoie.

Mais l’implacable décadence catholique et la montée contraire des puissances protestantes se laissent trop voir maintenant. Utrecht est une grande victoire du Diable contre Rome et contre les monarchies catholiques. George de Hanovre, l’usurpateur, est reconnu roi d’Angleterre  ! Parmi les princes allemands, on remarque ce Hohenzollern, duc de Brandebourg, héritier du grand maître de l’ordre teutonique qui, au XVIe siècle, avait apostasié le catholicisme, avait pris femme et s’était emparé de tous les biens et territoires de son Ordre  ! Son digne successeur Frédéric venait de s’intituler “ roi de Prusse ”, en violation des usages internationaux  ! L’Angleterre, en outre, nous contraignait de céder l’Acadie et les territoires de la baie d’Hudson, fermant comme d’un verrou l’accès de notre Canada français, et commençant sa protestantisation forcée  ! Il ne faut pas oublier que cette Nouvelle-France couvrait alors, du Saint-Laurent à l’embouchure du Mississippi, en “ Louisiane ”, les trois cinquièmes des États-Unis actuels  !

On songe à ce qui aurait pu être… Si la chance de quelques batailles  ! si la fidélité de quelques princes  ! si la sagesse du monarque en quelques occasions  ! Et pour tout dire en un mot  : si la grâce de Dieu l’avait donné. La France connaît alors un regain de piété, le culte du Sacré-Cœur fleurit partout. Mais ce culte reste ignoré à la Cour de Louis XIV, le Roi-Soleil, comme s’il eût dû en ressentir quelque ombrage. Alors, Dieu retira sa main.

QUAND DIEU ABANDONNE L’HOMME

Le Roi semble revivre après la signature de la paix, à soixante-quinze ans, et il se prépare à léguer à son successeur, le duc d’Anjou, son arrière-petit-fils, une France unie, paisible et qui retrouve, dans les dernières années de son règne, une prospérité étonnante après tant de durs hivers et de durs combats. Il entend lui léguer aussi les principes d’une politique extérieure si sage, si sage qu’elle demeurera pendant les siècles suivants et jusqu’à notre temps celle d’un avenir vraiment français et catholique, réparateur, après les errements du machiavélisme politique dont la France a tant pâti.

Cependant, pour nous qui savons le mystérieux appel et les offres grandioses du Sacré-Cœur à son «  élu  », à son «  fils aîné, bien-aimé  », et le refus de celui-ci d’y répondre, comment ne pas juger les choses de cette vie avec une plus belle élévation de vue, avec une pénétration plus profonde. L’époque très glorieuse du «  Roi de gloire  » laisse craindre, je ne dis pas laisse voir dans son présent, mais laisse craindre trop de suffisance et d’orgueil à venir, en lui, en son entourage, en ce déploiement de majesté et de splendeur humaines, en cet arrangement de toutes choses qu’on appelle une civilisation, un grand siècle, un règne, et que précisément les incroyants et humanistes athées ou agnostiques, mais esthètes et bons Français, admireront tant en Louis XIV, comme l’émancipation de l’homme des lisières de la religion, comme l’avènement de la gloire de l’homme, sans rupture officielle avec Dieu…

L’époque suivante, où l’on voit ce grand Roi converti de ses mœurs scandaleuses et plein d’une énergie héroïque pour lutter contre les assauts répétés de ses ennemis, au milieu de tant de malheurs intimes, tant d’épreuves qui en auraient accablé cent autres, cependant laisse paraître comme un durcissement de sa gloire en orgueil entêté, dur et cassant, et de sa majesté en égoïsme, en égocentrisme. Certains exemples stupéfient, d’inattention aux autres, même aux êtres qu’il prétend aimer le plus et, à cause de ce manque de cœur, il faut oser le dire, Louis ne gouverne plus bien du tout. L’exactitude de sa raison lui inspire toutes ses décisions mais le durcissement de son cœur les rend stériles et vaines.

Tout aurait pu prendre une grandeur européenne, un rayonnement de sainteté universelle encore en 1689. C’est à partir de cette année sans doute que certains ennemis perfides et insatiables ont pris le dessus en Europe. Mais d’autres princes ont commencé de haïr la gloire du Roi et du royaume, peut-être parce qu’ils n’y ont plus aperçu rien de divin, de supérieur, pour n’en ressentir que la superbe et la vanité humaines. C’est alors que tout a commencé de prendre mauvaise tournure. (…) 

La religion du Roi était exacte mais trop sèche, manquant de cœur, précisément. Tandis que le culte du Sacré-Cœur allait grandir dans le peuple dévot selon la volonté divine, il demeurera proscrit à Versailles et n’en irriguera point le royaume, aussi longtemps que vivra le vieux Roi.

Celui-ci meurt saintement, en 1715. Dans cette fin de règne obscure mais digne, le Roi resta grand dans l’épreuve. Mais il y a un abîme entre deux religions  : celle de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, vivante, faisant appel à la Vierge Marie dans les angoisses de la prise de Corbie en 1636, et lui consacrant leurs personnes royales et la France, d’une part  ; et la religion sans dévotion particulière, sans vœux ni promesses à Dieu de l’homme-roi qui fait face au danger de la prise de Lille en 1708, en appelant ses peuples à lutter contre l’ennemi, d’autre part. Un abîme. Quand le salut viendra, le Roi et ses généraux s’en disputeront ou partageront la gloire… au lieu d’en rendre grâces de tout leur cœur à Jésus-Christ et à sa Sainte Mère.

De même, les difficultés intérieures du royaume, et jusqu’au sein de la famille royale, seront traitées et résolues par l’autorité du monarque, plus que par l’amour de la religion et la religion de l’Amour. Certes, Bossuet est un conseiller sûr, jusqu’à sa mort en 1704; son jugement est sain, sa fermeté et sa modération sont parfaites. Il a été écouté par le Roi absolument. Et après la mort d’Innocent XI, la réconciliation entre Rome et la France sera immédiate et définitive. Tout se fera dès lors, selon les vœux de Bossuet, par bonne entente du Roi avec les papes Alexandre VIII (1689-1691), Innocent XII (1691-1700) et Clément XI (1700-1721).

Cependant, le courant du vrai mysticisme et de la sainteté passe au plus près du Roi sans que nul y prenne garde. Saint Jean Eudes a prêché à la Cour, à deux reprises, en 1671 et en 1673, mais la dévotion aux Saints Cœurs de Jésus et de Marie qu’il répand dans toute la France, n’y a point été suivie. Et c’est un signe que saint Louis-Marie Grignion de Montfort n’a eu d’autre rapport historique avec Louis XIV que la destruction qu’il a dû se résigner à exécuter sur ordre du Roi de son grand et magnifique Calvaire de Pontchâteau. Louis se tenait alors du côté de ces “ mondains ” que stigmatisait le prophète inspiré, annonçant les temps apocalyptiques que nous vivons, et non pas du côté de ses disciples, âmes dévotes et amis de la Croix  ! L’infécondité de la politique religieuse de Louis, qui n’était pas fatale, s’explique dès lors parfaitement. (…)

CRC n° 342, janvier 1998, p. 19-28; et n° 344, mars 1998, p. 15-24