La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
Print Friendly, PDF & Email

LE GOUVERNEMENT DE VICHY

VIII. Le procès inique

«  ACCUSÉ, levez-vous  !  »

L’insultante injonction ne figure pas dans la sténographie des débats  ; elle a cependant été prononcée, le 23 juillet 1945, par le président Mongibeaux à l’adresse du maréchal de France Philippe Pétain, comparaissant devant la prétendue haute cour de justice. À son entrée, toute la salle s’est spontanément levée, subjuguée. Celui dont «  la bonté, la noblesse et la gloire dominent ce siècle de voleurs, de menteurs, de tueurs et de parasites  » (Georges de Nantes), sait ce qui l’attend. Il a confié avant l’ouverture des séances au chanoine Potevin  :

Le maréchal Pétain entrant dans la salle du palais de Justice de Paris, le 23 juillet 1945.

Le maréchal Pétain entrant dans la salle du palais de Justice de Paris, le 23 juillet 1945.

«  Maintenant que mon sacrifice est consommé, ils pourront dire ou faire ce qu’ils voudront. Que m’importe.  »

«  Quels sont vos nom, prénom, âge et qualité  ?

– Pétain, Philippe, maréchal de France.  »

Il n’a pas dit son âge  : quatre-vingt-neuf ans. Mais en cinq mots, tout est dit. (…)

L’IGNOMINIEUSE ARRESTATION

Son calvaire commença le 5 avril 1945, lorsqu’il apprit par la radio qu’il serait jugé par contumace par la haute cour de justice instituée par le général de Gaulle. Il était alors à Sigmaringen, prisonnier des Allemands depuis le 20 août 1944. (…)

Il demanda sur-le-champ à revenir en France «  pour défendre, dit-il, mon honneur de chef et protéger par ma présence tous ceux qui m’ont suivi  ». De Gaulle chercha à éviter ce retour importun. Mais, le 26 avril 1945, le Maréchal se présentait à la frontière française. (…)

Le 27 avril, Philippe Pétain, maréchal de France, chef de l’État, était jeté en prison, avec la maréchale, au fort de Montrouge, dans une cellule glaciale, où ils seront incarcérés pendant trois mois, en attendant le procès.

L’ACCUSATION DE TRAHISON

Dès le lendemain, un huissier vint notifier au Maréchal l’acte d’accusation, rédigé par l’avocat général Mornet, en date du 23 avril. (…) C’était un long texte invraisemblable où il était accusé de «  trahison  », de «  complot contre la sûreté de l’État  », et d’«  intelligence avec l’ennemi  »  !

Un complot  ? Oui  ! un complot contre la République, que le Maréchal aurait ourdi de longue date, de connivence avec Hitler et Franco, et qu’il aurait accompli en prenant le pouvoir à la faveur de la défaite et de l’armistice, avec pour conséquence la collaboration avec ses anciens complices. (…)

Le Maréchal fut invité à choisir ses défenseurs. Il accepta plus qu’il ne choisit le bâtonnier Payen, spécialiste du droit civil, qui venait de publier une “ Plaidoirie pour les Français ”, vibrant appel en faveur de leur réconciliation. Payen, à son tour, fit appel pour l’assister à deux jeunes avocats talentueux  : Jacques Isorni et Jean Lemaire.

Avant même que les avocats aient pu commencer à remplir leur fonction, les séances d’interrogatoire commencèrent en vue de l’instruction. Le juge bâcla l’instruction en huit séances seulement, il fallait faire vite  : le procès devait se tenir durant l’été. Le Maréchal fut visiblement pris de court et gêné par les questions insidieuses et partiales du juge. Les avocats, présents à partir de la deuxième séance, résolurent de parler à sa place lors du procès.

Le procès du Maréchal Pétain

UNE DÉFENSE DIVISÉE

On peut regretter cette façon de procéder, quand on lit les notes manuscrites du Maréchal sur tel ou tel point de sa politique ou de sa diplomatie, rédigés au moment de l’instruction et qui sont d’une clarté remarquable. (…)

Il fut donc entendu que le silence serait pour lui une manière de récuser ses juges. Isorni composa une ébauche de déclaration, que le Maréchal reprit, rabotant le texte initial dans le sens de la clarté et de la brièveté.

Le 21 juillet, veille de son transfert à Paris, le chanoine Potevin, envoyé spécialement par l’archevêque de Paris, confessa et communia le Maréchal  :

«  Pardonnez-vous à vos ennemis  ?

Oui, et de tout cœur. Un jour, j’ai fait à la France le don de ma personne. Je ne retire pas ce don. Mais aujourd’hui je dis  : Je fais le don de ma personne à la France et à Dieu.  »

LE MARÉCHAL DÉCLARE TOUT ASSUMER

Le 23 juillet, à 13 heures, s’ouvre le procès au Palais de Justice de Paris. La salle est comble, la chaleur accablante. Le procureur général Mornet fait son entrée. Il a annoncé d’avance qu’il requerrait la peine capitale. Quant au président Mongibeaux, il a déclaré que «  Pétain, pour satisfaire ses ambitions personnelles et ses visées politiques, s’est vautré dans l’abjection jusqu’à la trahison  ». Il prend place, entouré de ses deux assesseurs, et prononce les trois mots par lesquels s’ouvre tout procès criminel  : «  Faites entrer l’accusé.  » Celui-ci apparaît dans l’embrasure de la petite porte de droite. Il est en uniforme. Toute la salle se lève comme d’un seul mouvement, même les opposants, et ils sont la majorité. «  Ce fut un choc magnétique  », avouera un témoin.

Après les présentations d’usage, les avocats de la défense déposent des conclusions sur l’incompétence de la Haute Cour. En vain. Cette Cour a été créée, leur est‑il répondu, pour juger des actes du gouvernement de Vichy, donc elle doit juger. Quoi de plus conforme à la tradition de la justice révolutionnaire  ! Me Lemaire fait remarquer que les magistrats présents ont prêté serment de fidélité à celui qui paraît aujourd’hui en accusé.

Le Maréchal lit ensuite sa déclaration  :

«  Je vous le dis à la face du monde, vous condamneriez un innocent en croyant parler au nom de la Justice, et c’est un innocent qui en porterait le poids, car un maréchal de France ne demande grâce à personne. À votre jugement répondront celui de Dieu et celui de la postérité. Ils suffiront à ma conscience et à ma mémoire.  »

Il prend tout sous sa responsabilité, et annonce  :

«  Je ne ferai pas d’autre déclaration, je ne répondrai à aucune question. Mes défenseurs ont reçu de moi la mission de répondre à des accusations qui veulent me salir et n’atteignent que ceux qui les profèrent…  » Par là, il récuse d’avance tous les faux témoins qui se préparent à l’accabler.

TÉMOINS POUR EUX-MÊMES

Le président Mongibeaux appelle le premier témoin à charge  : Paul Reynaud, président du Conseil pendant la débâcle de 1940. Son témoignage est ressenti par tous comme une plaidoirie de partie civile doublant le travail du procureur. Sans un regard pour l’accusé, assis pourtant à deux mètres de lui  ! il s’emploie à démontrer que Pétain a usurpé sa gloire militaire, qu’il n’était en 14-18 qu’un général pusillanime, aux vues courtes et bornées. (…)

Pourquoi donc a-t-il fait appel au Maréchal en mai 40  ? C’est la seule «  erreur  », semble-t-il, qu’il se reconnaisse  : «  J’ai cru au patriotisme du maréchal Pétain et du général Weygand.  » Rien de moins  ! L’audition de Reynaud se poursuit le lendemain. Il est trop visible qu’en comparaissant à la barre, il prépare sa rentrée sur la scène politique. (…)

Suit un contre-interrogatoire mené par la défense, qui met l’ancien président du Conseil sur le gril. Juges et jurés s’offusquent alors de ce que les avocats du Maréchal fassent le procès d’un témoin.

Vient ensuite Édouard Daladier, qui, sous des dehors corrects, tente d’étayer la thèse du complot contre la République. Il prétend que la France était de taille à affronter son adversaire  ; que nous avions pour cela tout le matériel nécessaire. Hé  ! bien sûr, puisque c’est lui qui, ministre de la Guerre depuis 1936, a présidé le Conseil pendant la drôle de guerre. Encore un plaidoyer pro domo. Il cherche lui aussi une tribune pour relancer sa carrière politique, et concède que le Maréchal n’a pas «  trahi son pays  », mais «  les devoirs de sa charge  ». (…)

Puis c’est au tour d’Albert Lebrun, Président de la République en 1940. Ses yeux se brouillent et ses mains tremblent. Tout de même, il précise, à propos de l’accord du 28 mars qui liait la France à l’Angleterre  : «  Du moment que les Anglais quittaient le combat commun, nous n’étions plus tenus   » par cet accord. Bravo  ! enfin une vérité. Mais le malheureux ne s’aperçoit pas qu’il ruine ainsi la thèse de Reynaud et de De Gaulle, et qu’il justifie, au moins moralement, l’armistice. Le front de l’accusation s’effrite sous les faux témoignages. (…)

«  UN MYSTÈRE QUE JE NE COMPRENDS PAS.  »

Quand le quatrième témoin monte à la barre, on commence à trouver le temps long dans le prétoire, car c’est toujours les mêmes événements que chacun vient raconter à sa façon, toujours dans le même sens. Léon Blum ne craint pas d’accabler le Maréchal. Quand il évoque le vote des pleins pouvoirs, l’ancien chef du Front populaire parle «  d’énorme et atroce abus de confiance moral  », ce qui équivaut pour lui à une trahison. À ce mot d’“ abus de confiance ”, le Maréchal, qui écoute avec attention, rougit d’indignation contenue.

Mais Blum fait une gaffe qui provoque un incident de séance. Il met en cause les magistrats de la Cour de Riom, créée en 1940 pour juger des responsabilités de la défaite. Le président Caous, qui en a dirigé les débats, demande alors à être entendu, et il démontre qu’en cette circonstance délicate, les magistrats français ont agi en toute liberté, avec l’accord tacite du Maréchal. Puis il se tourne vers le procureur général pour lui rappeler que lui-même a accepté d’en faire partie, et comme l’autre proteste que cela l’aurait mené tôt ou tard en camp de concentration, Caous lui rétorque  : «  Vous n’auriez fait ni plus ni mieux que nous, monsieur le procureur général.  » (…)

Le même Léon Blum tiendra, quelques mois plus tard, au cours d’un dîner à l’ambassade de France au Canada, un propos d’une clarté solaire rapporté par Paul Del Perugia, alors secrétaire dans cette ambassade  : «  Il n’y aurait rien eu à reprocher au Maréchal, s’il n’avait pas attenté, comme il l’a fait, au laïcisme républicain,notamment en redonnant au clergé une place qu’il n’avait plus, et surtout en bouleversant les lois républicaines concernant l’enseignement, et plus précisément l’enseignement primaire.  »

DES TÉMOINS DISCRÉDITÉS

L’accusation sombre dans le grotesque, lors des deux déclarations ayant trait au prétendu “ complot ” du Maréchal. Un dénommé Paul Wincler dit qu’on lui a dit qu’on avait entendu dire que le Maréchal aurait déclaré à Hendaye, en novembre 1939  : «  Attendez au printemps prochain, nous aussi nous aurons notre révolution nationale et alors, tout changera.  » Lemaire ne se contente pas de relever la faiblesse du témoignage, il fait remarquer que le “ témoin ” a servi durant la Grande Guerre… dans l’armée autrichienne, Puis, l’avocat cite un rapport de police de 1944, établissant que le sieur Wincler, après avoir aidé Bela Kun à faire la révolution en Hongrie, a dirigé avant la guerre l’agence Opera Mundi, sorte de “ bureau au service de la propagande nazie ”. (…)

Il n’y a pire dénonciateur que ceux qui ont à faire oublier leur passé… L’accusation est donc mise à mal, et ce n’est pas la déposition d’Herriot, après celle de Jeanneney, qui peut lui redonner de la consistance. Après avoir été en juillet 1940 respectivement président de la Chambre des députés et président du Sénat, après avoir prêché à leurs collègues l’adhésion au Maréchal, ils viennent maintenant dire que le Maréchal a fait un coup d’État. Ils ne sont pas crédibles, non vraiment  !

C’est alors qu’intervient le commandant Loustanau-Lacau, successivement vice-président de la Légion des anciens combattants, organisateur du réseau de résistance Navarre, arrêté, déporté en Allemagne, un héros à sa façon… Il revient de Mauthausen, les traits marqués par les souffrances qu’il a endurées. «  Je ne dois rien au maréchal Pétain, lance-t-il, mais cela ne m’empêche pas d’être écœuré par le spectacle de ceux qui, dans cette salle, essaient de refiler à un vieillard presque centenaire l’ardoise de toutes leurs erreurs.  » (…)

C’est ensuite au tour d’un autre déporté, un certain Marcel Paul, d’affirmer que les coups les plus durs portés à la Résistance l’ont été par la police de Vichy. Ce témoin communiste représentera pendant quarante ans les déportés résistants, avant qu’une grave suspicion ne soit jetée sur son rôle dans les camps…

L’accusation n’a décidément pas de chance avec ses témoins, comme le fera remarquer Lemaire dans sa plaidoirie, à propos d’un certain Chaudet, venu faire une violente déposition à l’encontre du Maréchal  : «  Pétain, vous devriez vous mettre à genoux devant la France que vous avez trahie…  » Quelques jours après, le même Chaudet était inculpé pour «  trafic avec l’ennemi et délation  ».

CHANGEMENT DE CAP DANS L’ACCUSATION

Le général Weygand arrive sur les entrefaites, et c’est lui qui réduira à néant l’accusation de trahison relative à l’armistice. Il commence par s’incliner devant le Maréchal, ce que personne n’a fait avant lui et, d’emblée, lance une contre-attaque, nourrie et rapide, contre Paul Reynaud. Son récit de la bataille de France est complet, précis, sans digression. (…)

Hélas  ! il se heurte à un mur de haine et d’incompréhension. Les esprits sont incapables de juger objectivement des faits. À l’audience suivante, a lieu un duel épique entre Weygand et Reynaud, qui se termine par la victoire de l’ancien généralissime. (…)

Prévoyant cette déroute, le procureur général Mornet a pris les devants et, au début de l’audience du 1er août, on a la surprise de l’entendre déclarer  : «  L’armistice est un fait. L’armistice ne constitue pas un des chefs de l’accusation… C’est la préface de l’accusation.  » Cet abandon par le procureur général du principal chef d’accusation, en plein procès, est un coup de théâtre. On n’a jamais vu cela  ! Quand de Gaulle l’apprendra, il enragera, parce qu’il a fait de la question de l’armistice la justification même de sa légende.

«  J’estime qu’il est temps que le procès Pétain commence  », ajoute Mornet. De fait, il est temps. Pour le procureur général, la trahison du Maréchal commence le 11 juillet 1940. Que s’est-il produit ce jour-là  ? Un attentat contre la République, c’est là LE crime inexpiable de Pétain. Encore faut-il prouver qu’il y a crime. Les témoins à décharge, qui se succèdent maintenant, parlent évidemment dans un tout autre sens.

TÉMOINS À DÉCHARGE

Aujourd’hui encore, leurs dépositions (au nombre de quarante-trois  !) constituent une collection impressionnante de témoignages historiques incontestables, qui non seulement lavent le Maréchal de tout crime, mais donnent la vraie mesure de son service de la France.

Le général Héring, par exemple, rappelle que le général Pétain, réputé défensif et pusillanime, a gagné ses étoiles en 14-18 par des offensives. Il commence à expliquer qu’en 1934, alors qu’il était au ministère de la Guerre, il a voulu réarmer la France pour la préparer à affronter de nouveau l’armée allemande, mais le président Mongibeaux l’interrompt brutalement  : «  Abrégez  !  » et le général ne peut achever sa démonstration.

Le général Georges, ancien commandant des armées Nord-Est, a rejoint l’Afrique du Nord en novembre 42. Il rapporte un propos de Churchill  : «  L’armistice nous a rendu service. Hitler a commis une faute de l’accepter.  » Le général Vauthier, chef de cabinet du Maréchal pendant son ambassade en Espagne, dissipe ensuite, s’il en est besoin, l’idée d’un complot espagnol. Le général Serrigny fait, lui aussi, un bel éloge de son ancien chef. Rapportant son refus de gagner Alger, il déclare  : «  À la couronne de gloire que je lui offrais et qu’il lui était si facile de saisir, il a préféré une couronne d’épines. C’est tout de même, messieurs, un beau sacrifice. J’espère que vous le comprendrez. Et si vous ne le comprenez pas, l’Histoire, elle, le comprendra.  »

On lit le télégramme de l’amiral Leahy, l’ancien ambassadeur des États-Unis à Vichy, disant son amitié et son admiration pour le Maréchal, tout en faisant quelques réserves sur sa politique. Tout cela évidemment décharge le Maréchal de l’accusation de trahison.

PIERRE LAVAL LE RÉPROUVÉ

Le 3 août, a lieu une suspension de séance, provoquée par le retour de l’ancien Premier ministre Pierre Laval, rendu par Franco aux Américains et, par eux, aux Français. (…)

Il entre dans la salle, ou plutôt dans l’arène, comme une bête blessée. Amaigri et blanchi, le dos voûté, jetant de droite et de gauche des yeux inquiets, mais peu à peu, il reprend de l’assurance. Il va parler pendant deux jours, avec une force de persuasion et une précision remarquables. Le Maréchal écoute attentivement, mais est visiblement agacé de ne pouvoir rectifier certaines allégations de son ancien Premier ministre. (…)

Quand on en vient à la fameuse déclaration  : «  Je souhaite la victoire de l’Allemagne, car sans elle le communisme régnerait en Europe  », Laval explique que c’était pour obtenir des concessions, forcer la confiance des Allemands. «  Avec l’approbation du Maréchal  ?  » demande le président. «  Oui  », répond Laval. «  Non  », rectifie le Maréchal, bouillant de colère.

UN “ JEU ” PUREMENT FRANÇAIS

Le lundi 6 août, les séances ont repris leur cours prévu. Ce même jour, éclate la bombe d’Hiroshima, qui va précipiter la fin de la guerre. Le Maréchal l’apprend et le stratège se réveille en lui  : «  Je vais faire une étude sur la question, confie-t-il à Simon, car elle risque de bouleverser les données de la guerre.  » De fait, il avait raison  !

Les témoins à décharge se succèdent. (…) L’amiral Fernet et Jacques Chevalier, ami de Lord Halifax, parlent des accords secrets conclus avec l’Angleterre et en soulignent les heureuses conséquences. Ils montrent, chose importante, que la politique du Maréchal fut un jeu purement français  :

«  Je ne pratique pas une politique de double jeu, déclarait le Maréchal à Chevalier, qui le rapporte dans sa déposition […]. Je n’ai qu’une parole, j’y suis fidèle. Je suis loyal avec les uns comme avec les autres. Avec les uns, j’ai signé l’armistice, je respecte l’armistice  ; et cela sur le désir même, formel, des Anglais qui disent qu’une rupture de l’armistice entraînerait l’intervention de l’Allemagne. D’autre part, je suis loyal et amical avec les Anglais parce que, dans la limite du champ qui m’est laissé libre, il n’est pas très grand, je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour faciliter leur tâche et pour préparer leur victoire qui sera la nôtre  ; en même temps, me dit-il, que je résiste dans toute la mesure du possible aux demandes allemandes.  »

À la stupéfaction générale, un officier supérieur en activité, le général Lafargue, directeur de l’Infanterie au ministère de la Guerre, ancien chef d’état-major de l’Armée De Lattre, a le courage de venir, en uniforme, témoigner à décharge. Le lendemain, on apprend que le général a été mis à pied et que sa promotion au rang de général de corps d’armée est annulée. Ainsi va la justice en période révolutionnaire… (…)

Tout esprit non prévenu ne pouvait qu’adhérer à tous ces exposés expliquant la politique du Maréchal, et saluer l’œuvre accomplie. Le général Juin a accepté lui aussi de venir témoigner de ce que le Maréchal a fait pour l’Armée d’Afrique. Mais, deux jours avant sa comparution, de Gaulle l’envoie en mission en Allemagne. Celui-ci rédige alors un texte, qui sera lu en séance, sans avoir la force d’une prestation verbale.

Après les militaires, les techniciens comme Bouthillier, Berthelot qui rappellent comment, sous l’autorité du Maréchal et sous la gouverne de ses ministres, ils ont reconstruit la France dévastée et préparé sa renaissance. (…)

Le chanoine Rodhain, aumônier national des prisonniers et déportés, a beau témoigner de la sollicitude constante que le Maréchal a manifesté à leur égard, les cœurs sont trop endurcis pour être touchés. Les ecclésiastiques et les religieux seront, hélas  ! singulièrement absents du prétoire. Seule la lecture d’une lettre du cardinal Liénart rappelle qu’il existe un clergé en France. Déclaration digne, mais dans laquelle le cardinal a soin de marquer ses distances par rapport au «  rôle obscur et pénible  » que le Maréchal a joué pendant quatre ans. N’oublions pas que Nos Seigneurs les évêques de France ont fait allégeance au nouveau pouvoir au mois de mars précédent  !

Le dernier témoin à se présenter est le général Lannurien, héros de 14-18, couvert de blessures et de médailles, presque aveugle. C’est un bon orateur et son éloquence de vieux soldat défendant son chef est si poignante qu’une partie de l’assistance applaudit. (…)

UN RÉQUISITOIRE MORTEL

Le lendemain 11 août, le procureur général Mornet prononce son réquisitoire. (…) Il se drape dans le drapeau de la vertu républicaine outragée, pour retracer les étapes du complot qui ont permis au Maréchal d’accomplir le renversement de régime. Y a-t-il eu complot  ? «  Je le soupçonne, dit-il, mais n’en ai pas la preuve [quel aveu !]donc ne peux le retenir.  » Trois semaines de débats, vingt audiences n’ont donc rien prouvé  ?

Mornet raconte ensuite à sa manière la défaite de la France, non pas la défaite réelle  : nos cent mille morts, l’armée française en déroute, huit millions de personnes sur les routes de l’exode, l’appareil administratif de la France complètement désorganisé, etc. Non  ! pour lui, la défaite, c’est “ l’idée ” que certains esprits, défaitistes, capitulards, ont imposée à la France. Avec un aplomb incroyable, il gomme les faits, ou plutôt s’en évade pour exalter la chimère d’une France invaincue et toujours combattante. D’où le crime du Maréchal d’avoir signé l’armistice, puis détruit le régime républicain, pour mieux s’entendre avec l’ennemi et calquer son régime sur le sien. (…)

Il annonçait depuis longtemps qu’il avait des “ documents décisifs ”, on allait voir ce qu’on allait voir  ! Et on ne vit rien. Mornet ne fournit aucune preuve déterminante à l’appui de sa thèse. Le document dont faisait état l’acte d’accusation, concernant l’appartenance du Maréchal à une organisation secrète, s’est avéré un faux en cours de procès. (…)

Le Maréchal se montre attentif d’un bout à l’autre. On le voit s’agiter, tantôt il fait “ non ” de la tête, tantôt il se retourne, indigné, vers ses défenseurs. Par instants, son visage blanc rosit. Mais il a pris sur lui de se taire et il se tait. Devant l’épaisseur du mensonge et la haine qui suinte de ce réquisitoire, il fait bien.

Quand la conclusion de Mornet tombe, elle était déjà connue d’avance  : «  C’est la peine de mort que je demande à la Haute Cour de Justice de prononcer contre celui qui fut le maréchal Pétain.  » (…)

UN PROCÈS POSTHUME

Notons que la question juive a été à peine évoquée, dans les débats comme dans le réquisitoire  : seulement dix-sept lignes sur trente-trois pages. La question n’était pas particulièrement à charge. En ce temps-là, on associait le nom de Pétain à Montoire, non à Auschwitz. C’est un autre procès qu’on fait depuis 1970 au Maréchal, en l’accusant de complicité de crime contre l’humanité dans sa collaboration avec l’occupant nazi.

En vérité, dans le climat de haine mortelle qui régnait alors à Paris et dans toute la France, si la déportation des juifs avait été un grief déterminant pour condamner le Maréchal à mort, il aurait été utilisé. (…) Et le Maréchal avait répondu d’avance à ses détracteurs dans sa déclaration à la première audience du procès  :

«  L’Histoire dira tout ce que je vous ai évité, quand mes adversaires ne pensent qu’à me reprocher l’inévitable.  »

UNE DÉFENSE EN CINQ TEMPS ET TROIS MANIÈRES

Les plaidoiries de la défense vont durer deux jours, les 13 et 14 août. Les trois avocats se sont répartis la tâche  : au bâtonnier Payen de suivre son client à travers les faits, les documents et les témoignages favorables. Maître Lemaire s’attaquera à l’accusation et à ses témoins. Quant à Isorni, il aura la partie la plus délicate, dans le contexte d’un jury composé d’adversaires et de victimes, à savoir la question du maintien de l’ordre et de la répression sous Vichy. Tous trois misent sur l’appel qu’ils lanceront en faveur de la réconciliation des Français, oubliant quelle haine anime certains jurés de ce procès hautement politique.

Payen prend la parole le premier et, avec une exactitude pointilleuse, commence l’examen méthodique et chronologique de l’action du Maréchal. Son argumentation, parfaite en soi, restera pour l’histoire un document de synthèse remarquable. Mais, pour un tel procès, cela ne convient guère. Il est peu écouté.

Avec maître Lemaire, le ton change, la défense retrouve des dents. D’emblée, Mornet est visé  : «  Qu’il me soit simplement permis de dire, monsieur le Procureur général, que vous êtes un serviteur passionné de la loi… et du gouvernement.  » Comme l’autre proteste furieusement, Lemaire reprend point par point son réquisitoire, fait, dit-il, «  à coups de ciseaux  ». (…) Le procureur Mornet, qui tente plusieurs fois de contrer cet abattage implacable, s’enferre lamentablement.

«  Je ne peux qu’approuver ce qu’a dit mon défenseur   », déclare le Maréchal quand maître Lemaire se rassoit. C’est la seule plaidoirie que le Maréchal félicitera. Le soir, il confie à la Maréchale, avec un éclair de joie dans les yeux  : «  Lemaire a été épatant. Qu’est-ce que Mornet a pris  !  » (…)

Le lendemain, Payen reprend la parole, c’est-à-dire l’étude des faits depuis le mois de juillet 1940, mais il est moins bon que la veille, en ce sens qu’il plaide “ gâteux ”, comme on dit dans le métier, parlant de «  la facilité du Maréchal à se sentir fatigué  » et chargeant le «  mauvais génie  » que fut Laval. Cela n’empêche pas le bâtonnier d’exposer clairement la tactique du Maréchal, celle du mur protecteur élevé entre l’occupant et le peuple français. Le Maréchal ne parvient pas cependant à cacher son mécontentement  : «  Il a plaidé gâteux  ! dit-il à la suspension d’audience. Qu’il vienne un peu se mesurer avec moi, et il verra si je suis gâteux.  »

Enfin Isorni s’avance. Sa plaidoirie est attendue de tous. On sait qu’il est éloquent, lui aussi le sait… et il ne voudrait pas décevoir. Il est vrai que son sujet se prête au côté émotionnel, pour ne pas dire passionnel. Il voudrait dire la vérité sans choquer. Délaissant tout ce qui est chiffres et autres détails, il s’adresse aux jurés, fait appel à leur conscience  :

«  Vos morts, croyez-moi, nous les pleurons ensemble. Mais d’autres Français sont morts, eux aussi, sous les balles allemandes et qui, au moment de mourir, ont crié  : “ Vive le Maréchal  ! ”  » Il conclut, vibrant et pathétique, les bras tendus vers le tribunal, dans un grand appel à la réconciliation générale, en demandant que cesse de couler le sang français. «  Vous portez dans vos mains le destin de la France.  » L’émotion est à son comble, même parmi les jurés. (…)

Arrêtons-nous un moment. L’émotion de la plaidoirie d’Isorni passée, qu’en reste-t-il  ? Deux thèses s’affrontent, a-t-il expliqué aux jurés  : celle du Maréchal, qui voulait «  sauvegarder, défendre, acquérir des avantages matériels mais souvent au prix de concessions morales  ». Celle de la Résistance qui «  ne cherchait point à éviter les sacrifices immédiats. Dans la continuation du combat, elle voyait d’abord des avantages moraux.  » En bref, il accorde au Maréchal la sauvegarde des intérêts matériels aux dépens de l’honneur, et à la Résistance, la sauvegarde de l’honneur aux dépens des intérêts matériels.

Cela ne tient pas. Le Maréchal voulait certes sauvegarder les intérêts matériels de la France, mais aussi et surtout la redresser moralement, lui faire tirer la leçon de la défaite et accomplir une “ révolution nationale ” dans les esprits et les cœurs autant que dans les institutions. La Résistance refusait d’assumer les conséquences de la défaite. Rebelle au pouvoir légitime, elle a forfait à l’honneur.

Il aurait été souhaitable que la défense du Maréchal lave entièrement l’honneur du Maréchal, en dénonçant l’hypocrisie de ses accusateurs et l’iniquité d’un tel procès. Démasquer l’Adversaire eut été plus utile à la cause du Maréchal et à l’Histoire que de conforter le mythe de la Résistance et de sa Libération épuratrice.

«  JE L’AI DÉFENDU, COMME J’AI DÉFENDU VERDUN.  »

Les plaidoiries des avocats passent, mais la dernière déclaration du Maréchal, elle, demeure. Quand le président lui demanda s’il avait quelque chose à ajouter, on vit l’accusé se lever et, sur le même ton royal qu’au début du procès, déclarer ceci  :

«  Au cours de ce procès, j’ai gardé volontairement le silence, après avoir expliqué au peuple français les raisons de mon attitude.

«  Ma pensée, ma seule pensée, a été de rester avec lui sur le sol de France, selon ma promesse, pour tenter de le protéger et d’atténuer ses souffrances.

«  Quoi qu’il arrive, il ne l’oubliera pas. Il sait que je l’ai défendu comme j’ai défendu Verdun.  »

Il faut connaître la bataille de Verdun pour comprendre la profondeur d’une telle parole. Le maréchal a défendu et sauvé la France en 1940-1944, comme il a défendu Verdun en 1916, c’est-à-dire avec la même méthode, sans orgueil ni éclat, heure par heure, sous une pression presque insoutenable de l’ennemi, avec ce qu’il avait sous la main, montrant en toutes ses actions une application et une abnégation de lui-même, qui font de lui le plus grand chef militaire et le plus grand chef d’État de notre histoire contemporaine.

Et le Maréchal conclut  :

«  Messieurs les juges, ma vie et ma liberté sont entre vos mains, mais mon honneur, c’est à la patrie que je le confie. Disposez de moi selon vos consciences. La mienne ne me reproche rien, car pendant une vie déjà longue, et parvenu par mon âge au seuil de la mort, j’affirme que je n’ai eu d’autre ambition que de servir la France.  »

Les débats sont clos. La Cour se retire. Ses délibérations vont durer sept heures. (…)

CONDAMNÉ À MORT À UNE VOIX

On apprendra par la suite comment se déroulèrent les délibérations  : les jurés étaient au nombre de vingt-sept, les trois juges faisant fonction de conseillers. Les jurés eurent la surprise d’entendre le président Mongibeaux leur proposer une peine de bannissement de quatre ou cinq ans, le temps sans doute pour le Maréchal de mourir en terre étrangère. Les jurés “ résistants ”, eux, persistèrent à réclamer la peine de mort, tandis que les jurés parlementaires se prononçaient contre. Parmi ces derniers, il y avait un juif, Lévy Alphandéry. Après bien des discussions, par vote secret, quatorze jurés se prononcèrent pour la peine de mort, treize contre. Le Maréchal fut donc condamné à une voix, comme Louis XVI  !

La Révolution triomphait de celui qui avait voulu la contrer jusque dans ses principes. Mais, à reprendre, soixante ans après, la minute d’un tel procès, on est obligé de constater que ce fut un simulacre, un mensonge, une iniquité, telle qu’il n’y en eut pas de semblable dans aucun des pays occupés par l’Allemagne nazie et libérés par les alliés. Tout était jugé d’avance, l’accusation se montra d’une partialité «  écœurante  », et malgré les faiblesses de la défense, l’innocence de Philippe Pétain, maréchal de France, éclate à toutes les pages. L’avoir condamné à mort est un péché qui restera sur la conscience de la France, tant que ce procès ne sera pas révisé, ni la sentence cassée.

À 4 h du matin, on réveille le Maréchal, et, dans le jour blafard qui commence à poindre, le président donne lecture du verdict  :

«  Par ces motifs, condamne Pétain à la peine de mort, à l’indignité nationale, à la confiscation de ses biens.  »

Le président ajoute  : «  Tenant compte du grand âge de l’accusé, la Haute Cour de Justice émet le vœu que la condamnation à mort ne soit pas exécutée.  »

Le Maréchal est impassible. La sentence étant immédiatement exécutable, il s’éloigne entre deux gardiens. Il lui reste à parfaire son sacrifice par un long labeur de prison, dans le don total de sa personne et de sa gloire «  à la France… et à Dieu  ».

Extraits de Il est ressuscité  ! n° 37, août 2005, p. 27-34
Il est ressuscité  ! n° 45, avril 2006, p. 13-23

 Pour en savoir plus >
Précédent    -    Suivant