La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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LA GRANDE GUERRE DE 1914-1918

1. CONSIDÉRATIONS ORTHODROMIQUES SUR LES CAUSES
DE LA GRANDE GUERRE

I. LES GRANDES DIVISIONS DU ROYAUME DU CHRIST

L’ISLAM

NOTRE-SEIGNEUR venant sur terre naît en Orient, mais il a le désir de voir son Évangile prêché à travers le monde, en commençant par Jérusalem, pour aller jusqu’à Rome qui est le centre de l’univers du moment, et qui le restera jusqu’à la fin des siècles, nous dit la théologie catholique. Les Apôtres sont donc envoyés dans le monde entier, sans qu’il y ait de frontières, de divisions  : l’Évangile doit régner par toute la terre. Or, aux VIIe – VIIIe siècles, une grande division va avoir lieu, qui sera insurmontable  : c’est la division que l’islam va introduire entre les peuples sémites. Parti d’Arabie du Nord, il s’étend dans le sud du monde civilisé, jusqu’au Maroc. Il passe même le détroit de Gibraltar, mais heureusement, il est arrêté à Poitiers par Charles Martel en 732. À l’est, l’islam se heurte pour la deuxième fois à Constantinople, en 714-718, et n’arrive pas à prendre la capitale de l’empire romain de l’époque, appelée aussi «  la seconde Rome  ». L’islam va donc s’étendre du Maroc jusqu’au fond de l’Insulinde. Cette première division du monde en nord et sud va durer, puisqu’en 1914 c’est un conflit entre les Turcs et les Serbes ou Slaves qui va déclencher le conflit.

Voilà une première division du monde civilisé, contraire à la volonté de Notre-Seigneur. C’est une division horizontale, entre le nord et le sud, formant deux hémisphères. C’est au VIIIe siècle de notre ère.

LE SCHISME GREC

Durant ce même VIIIe siècle, une autre division commence à se faire sentir et qui sera cette fois-ci verticale. Ce sera une rupture de l’Empire byzantin en deux moitiés. En 1054, le Patriarche de Constantinople, Michel Cérulaire, rompt avec Rome. Il se fait une division verticale du monde chrétien entre l’Orient qui va tomber sous le pouvoir des Turcs seldjoukides musulmans, et l’Occident, et cette coupure va régner jusqu’à notre époque.

D’un côté, c’est l’Orient, les Grecs schismatiques, les Slaves, qui se heurtent, au sud, à la barrière de l’islam, invincible. Et de l’autre côté, c’est l’Occident qui va rester catholique, sous l’influence de l’Église latine dont le centre est toujours à Rome.

Par cette deuxième division voilà notre monde coupé en quatre. Il ne faut oublier aucune de ces divisions, nous allons les retrouver en 1914 et encore aujourd’hui.

LE PROTESTANTISME ET SON HÉGÉMONISME PRUSSIEN

Guillaume II

Guillaume II

De 1054 à 1517, c’est l’épanouissement de la Chrétienté médiévale. Mais, malgré les croisades, elle reste affrontée à la barrière de l’islam, sans pouvoir le vaincre. La Chrétienté est donc très fermée.

En 1517, une nouvelle catastrophe, une nouvelle cassure, se produit en Occident, à cause de la révolte de Luther. L’un des maîtres de cette division, de cette cassure, de cette réforme, est Albert de Hohenzollern, le grand maître de l’Ordre teutonique, qui règne sur toute la Prusse. L’Ordre teutonique est un ordre de chevalerie qui a pour vocation de conquérir les pays slaves au Christ. Or, en 1529, à la suite de la révolte de Luther, ce grand maître Albert de Hohenzollern prend femme et sécularise ses immenses biens. Il rompt avec l’Église catholique et en même temps avec la civilisation romaine. C’est de là qu’est née la Prusse, dont l’empereur Guillaume II en 1914 est le descendant direct.

Tandis que le protestantisme séduit les pays nordiques, le monde méditerranéen, lui, reste catholique romain. La France est pour ainsi dire mitoyenne. L’Europe occidentale est donc maintenant victime d’une nouvelle division, la grande division entre le Nord et le Sud, tout particulièrement entre Berlin et Paris, entre l’Allemagne et la France. Cette division, s’ajoutant aux divisions précédentes, va compliquer singulièrement le destin de l’Europe.

LA LUTTE FRATRICIDE FRANCO-AUTRICHIENNE

Malgré cette division, à l’issue du mouvement de la Contre-Réforme au XVIe et au XVIIe siècles, les pays catholiques, c’est-à-dire le Saint Empire Romain Germanique (dont l’Espagne et l’Italie) et la France, forment, au sud de la frontière horizontale, une masse qui est encore unanimement catholique, par rapport à laquelle les germaniques ne font pas le poids.

Il se produit alors un malheur, qu’on peut expliquer par le machiavélisme, par l’ambition des rois, par un certain paganisme dû à la Renaissance… À la mort de l’empereur Maximilien (1519), François Ier désire devenir l’empereur romain germanique, en concurrence avec Charles Quint. C’est Charles Quint qui l’emporte. Il se fait alors une nouvelle cassure que je déplore. […] François Ier se prétend encerclé par les immenses domaines de Charles Quint. C’est vrai que la France est prise entre l’Espagne, une partie de l’Italie du Nord, certains cantons suisses, l’immense Autriche, les Principautés allemandes catholiques, et les Pays-Bas qui sont de son apanage. Mais du coup, François Ier décide d’orienter sa politique contre l’Autriche  ! À partir de 1515, la lutte entre le royaume de France et l’empire d’Autriche va absorber les plus grandes énergies de ces deux pays catholiques dressés l’un contre l’autre. Imaginez  : depuis 400 ans  ! Or précisément, la guerre de 1914 va être en partie l’effet de cette opposition stupide, inhumaine et contre-nature.

L’IMPÉRIALISME ANGLO-SAXON

Une dernière cassure survient en 1689 avec le choix de Guillaume III d’Orange comme roi protestant et bientôt franc-maçon en Angleterre, puis en 1714 avec son successeur Georges Ier. Ils font de l’Angleterre, quoique protestante, une alliée et rivale des pays germaniques. L’Angleterre, qui est une île, va peu à peu nationaliser sa monarchie, qui est d’Orange et de Hanovre, et l’Angleterre va à la fois être avec les pays germaniques protestants, unis contre les pays catholiques, contre la France et accessoirement l’Autriche. Puis, l’Angleterre va s’expatrier et fonder les États-Unis. En 1783, les États-Unis vont se séparer de l’Angleterre et devenir une puissance tout à fait autonome. À partir de ce moment-là, le monde anglo-saxon va jouer son rôle de diviseur, en prenant successivement partie pour l’un ou pour l’autre de ces empires ou royaumes européens, mais toujours avec le désir hégémonique de s’agrandir lui-même et de faire la guerre au monde.

II. LES CONSÉQUENCES DE CETTE SUITE DE DIVISIONS

Qu’allons-nous tirer de cette suite de divisions  ?

UNE EUROPE MORCELÉE

Si on trace ces grandes cassures sur un atlas, on constate que l’Europe des XVIIe – XVIIIe siècles est une Europe morcelée entre des États qui représentent, au moins dans leur groupement, des coalitions religieuses, des aires de civilisation, très différentes les unes des autres.

À Constantinople, sur la frontière de la Grèce ou de la Macédoine qui a été turque jusqu’au commencement du XXe siècle, il se fait une cassure qui est extraordinairement profonde. Les Grecs sont chrétiens depuis toujours, et ils sont aux prises avec les Turcs musulmans. Puis la frontière de la Macédoine étant passée, on entre en Serbie. Les Serbes sont des Slaves, de religion orthodoxe. Et ces Serbes sont aux prises avec des Croates qui, eux, sont catholiques et parlent Allemand. Nous avons ainsi dans les Balkans un certain nombre de barrières. La question balkanique est insoluble parce, d’un pays à l’autre, nous avons une différence de religion, une différence de civilisation, et des traditions d’hostilité qui remontent à 1000 ans  !

Il y a de même une profonde division entre les peuples slaves et les peuples germaniques. Et au sein même de ces peuples germaniques, il y a une division entre l’Autriche qui est catholique et la Prusse qui est protestante.

Et de la même manière, entre la France et l’Allemagne, et puis entre l’Angleterre (avec son prolongement aux États-Unis) et la France d’un côté, et l’Allemagne de l’autre…

Que voulez-vous que cela fasse  ?

LE FRAGILE «  ÉQUILIBRE EUROPÉEN  »

En 1555, les luttes entre protestants et catholiques menant les peuples les plus civilisés de la terre à l’extermination, Charles Quint a décidé d’arrêter les frais, de déclarer un intérim  : c’est-à-dire qu’on arrêterait de s’entre-tuer pour quand même vivre sur terre d’une manière à peu près tranquille et honnête. Henri IV a fait pareil en France. Ce n’est pas du tout un bien, et ce n’est pas ce que Dieu veut… C’était pour attendre le jour où se ferait un règlement définitif  ! Ce règlement définitif aurait évidemment pu, miraculeusement, consister en une mission catholique de Contre-Réforme reconquérant les peuples protestants, puis de là reconquérant les peuples slaves-orthodoxes, et puis de là chassant les Turcs d’Europe  ! C’est ce qu’un Père Joseph du Tremblay par exemple désirait faire.

Mais les roueries de la diplomatie, la lâcheté des rois et des empereurs, tous les vices humains ont empêché cette politique de reconquête catholique, y compris la diplomatie épouvantable de Richelieu  ! Durant toute l’époque classique, les diplomates ont compris que si l’on voulait échapper au drame apocalyptique, il fallait qu’on s’en tienne aux traités, et qu’on travaille dans les concerts internationaux à créer et faire durer l’équilibre européen. C’est-à-dire qu’on se battrait pour de petites acquisitions ou rectifications de frontières, mais pour le reste, on essaierait, par un jeu diplomatique très fin, d’éviter une conflagration générale. C’est pourquoi, un jour on est allié de la Russie, l’autre jour on est allié de l’Autriche, le troisième… bref, il semble que ce soit incohérent  ! En fait c’est comme une quantité d’hommes et de femmes qui sont dans un métro qui les bouscule, et tous et chacun essayent de se trouver une contenance et de ne pas se culbuter les uns les autres.

Cette politique de préservation de l’équilibre européen était une chose machiavélique, purement humaniste, naturelle, où la religion comptait pour très peu. Ça va durer quand même jusqu’à la Révolution française  ; c’est assez notable.

LES RÉVOLUTIONS PRÉCIPITENT L’AFFRONTEMENT

Cette politique, reculant toujours l’échéance, a amené la guerre de 1914.

En effet, cette politique d’équilibre européen laissait sous-entendus les antagonismes profonds, religieux, que les lames de fond de la Révolution de 1789 et des révolutions des XIXe et XXe siècles vont réveiller  ! Les révolutions vont chahuter les frontières. Or, si les frontières peuvent être bougées, elles n’en codifient pas moins une différence d’être des populations, absolument irréductibles les unes aux autres. Quand on nous dit que pour faire l’Europe il n’y a qu’à abattre les frontières, c’est méconnaître totalement l’histoire de l’Europe, la sociologie, la géostratégie et la géopolitique européennes  !

Et donc, par les modifications de frontières, des populations vont être mises en contact les unes avec les autres, il va y avoir un brassage d’idées, d’où résulteront les guerres d’enfer des XIXe et XXe siècles, où ce sont des religions, des systèmes politiques et des philosophies qui vont s’affronter brutalement, couvrant d’ailleurs des intérêts matériels, et les guerres deviendront alors inexpiables. Celle de 1914, et puis celle qui va suivre, causée par le mauvais traité de 1919.

Il est important d’étudier maintenant comment la guerre de 1914 s’est déclarée du fait de ces différentes oppositions.

III. LES CIRCONSTANCES DE LA DÉCLARATION DE GUERRE

Je vous recommande deux livres  : François-Joseph, par Jean-Paul Bled, chez Fayard. C’est un livre absolument remarquable sur cet empereur d’Autriche-Hongrie, le dernier grand empereur d’Autriche-Hongrie, celui qui a été le déclencheur de la Guerre de 1914. Ce livre tout à fait remarquable nous transporte chez l’adversaire, l’empire austro-hongrois, notre adversaire séculaire, et dans la pensée d’un très grand roi et empereur, pour nous faire connaître les problèmes de ce pays catholique du centre de l’Europe, avec lequel nous aurions dû voyager de conserve pour le plus grand bien de l’Église et de la Chrétienté, et malheureusement auquel nous nous sommes toujours opposés, y compris en 1914.

Et puis un autre livre  : Mon père le général Denikine, que j’ai voulu lire après L’Amiral Blanc de Vladimir Maximov. Ce livre absolument remarquable nous transporte en Russie. C’est la monographie par sa fille, Marina Grey, du général Denikine. […]

LA PUISSANCE DE LA RUSSIE SUSCITE LA JALOUSIE DE TOUS

Nicolas II

Nicolas II

La Russie de Nicolas II, contrairement à ce que dit la propagande, est en plein développement industriel, grâce à son pétrole et à ses mines. Elle est aussi le grenier de l’Europe grâce aux immenses étendues agricoles de l’Ukraine. De plus, la Russie prend une ampleur considérable. En 1898, elle reçoit des Chinois Port Arthur pour 25 ans comme base commerciale. Port Arthur est rejoint par Transsibérien par Moukden. Et donc la Russie est en train de remettre en valeur tout son Extrême-Orient, avec Vladivostok comme port militaire, et de commercer avec les Chinois. Les Anglais ne vont pas supporter cela.

Alexandre Soljenitsyne et Marina Grey ont mis en grande lumière un point tout à fait ignoré dont nous nous souviendrons  : c’est que l’Angleterre et l’Amérique pressentaient, d’ailleurs à juste titre, que la Russie allait devenir une très grande puissance, rivale de la leur. […] Or, l’Angleterre et les États-Unis n’ont pour horizon que le gain matériel, les finances, l’industrie et le commerce. Les Anglais et les Américains étaient jaloux du développement commercial et économique de la Russie, et ils vont le montrer dans la guerre russo-japonaise.

Quand le Japon déclare la guerre à l’immense Russie, on pourrait croire que la Russie va vaincre le Japon. Mais la Russie doit rendre Port-Arthur qui est assiégé par 200 000 Japonais, et on dit que le Japon a 2 millions de soldats. Ensuite, la guerre se reporte sur Vladivostok et la Mongolie russe. À ce moment-là, la flotte russe part de Petrograd avec tous ses cuirassés et ses croiseurs, elle fait le tour de l’Afrique, pour aboutir à ce détroit entre le Japon et la Corée où elle rencontre les flottes japonaises qui, elles, n’ont pas subi l’usure des tempêtes et de ces mois de voyage. La flotte japonaise du général Togo envoie par le fond toute la flotte russe à Tsushima. Mon père ne pouvait pas parler de Tsushima sans un frémissement sacré  : toute une flotte qui traverse les océans pour finalement être toute entière envoyée par le fond par des jaunes  ! C’était la première fois que les jaunes emportaient une victoire sur les blancs.

Mais parallèlement, Maria Grey dans son livre Mon père le général Denikine, montre une chose que je n’ai lue nulle part. Elle a très bien travaillé les archives de son père et elle dit que, au moment où la flotte russe était envoyée par le fond, les Russes étaient en train d’emporter la victoire sur le continent, parce que les Japonais avaient beau débarquer des hommes, des masses de Russes arrivaient par le Transsibérien  ; et que les Japonais étaient à quelques jours de la défaite, à quelques jours de demander grâce, lorsque l’intelligentsia russe, le mauvais esprit européen, et l’aide des Anglais et des Américains ont contraint la Russie à demander la paix.

Résultat  : on croit que le Tsar a été battu, ce qui favorise la propagande des révolutionnaires. C’est en 1905 qu’a eu lieu la révolte du cuirassé Potemkine et qu’a commencé la révolution russe.

L’AUTRICHE NE VEUT PAS LA GUERRE…

L’Europe va entrer dans la guerre sans y penser, le 28 juin 1914, par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. François-Ferdinand est le neveu et l’héritier de l’empereur François-Joseph. C’est un homme très religieux, un saint, qui a en outre d’excellentes idées politiques pour le maintien de l’empire austro-hongrois, de cet empire qui est un facteur de paix comme l’a dit Bainville. Et il a certes à lutter contre les anarchistes des pays limitrophes, qui voudraient bien dissocier cet empire afin d’en récolter quelque chose. En particulier la Serbie, qui revendique la Bosnie-Herzégovine dont la capitale est Sarajevo.

En effet, durant les dix premières années du XXe siècle, les Turcs ont été chassés des Balkans. Les peuples libérés du joug turc, dont la Serbie, la Bulgarie, la future Albanie, veulent tout de suite, au nom du principe des nationalités, se constituer en pays autonomes. C’est très bien, c’est permis  ! La Serbie, qui est slave, se constitue en pays indépendant et fait alliance avec l’immense Russie, par slavophilie. Ces Slaves se sont à peine débarrassés des Turcs que leur ambition est de s’épanouir au détriment des Germains  : elle réclame la Bosnie-Herzégovine qui est une partie de l’empire austro-hongrois. L’empereur François-Joseph refuse de donner la Bosnie-Herzégovine  ; il pense même faire une expédition punitive contre la Serbie en 1913.

Pour se rendre compte à quel point les rois et les empereurs sont des gens réfléchis, il faut lire le passage suivant dans le François-Joseph de Jean-Paul Bled, page 659  : «  Il importe que la monarchie [austro-hongroise] conforme les moyens de sa politique étrangère à cet objectif. En d’autres termes, tout en s’attachant à rendre la Serbie inoffensive, elle doit s’interdire des initiatives agressives de nature à entraîner une réaction violente de Saint-Pétersbourg. Pour la Russie comme pour l’Autriche, avertit François-Ferdinand [neveu et héritier de l’empereur François-Joseph], un tel affrontement équivaudrait à un suicide car au bout du compte, cette guerre s’achèverait par les ruines des deux monarchies. Le seul vainqueur en serait la révolution. “ Faut-il, s’écrie l’archiduc [François-Ferdinand], que l’Empereur d’Autriche et le Tsar se jettent mutuellement à bas de leur trône pour laisser la voie libre à la révolution  ? ”  » Cette citation de François-Ferdinand date de quelques mois avant son assassinat  ! La Russie et l’Autriche comprennent très bien que si elles se mettent à se livrer la guerre mutuellement, leurs deux trônes vont être mis à bas. C’est exactement ce qui va se produire  !

Le 28 juin 1914, à l’occasion d’un voyage de François-Ferdinand à Sarajevo, des terroristes serbes franchissent la frontière. Il y en a une dizaine, postés sur le parcours de l’archiduc. Le premier échoue, mais le deuxième, Gravilo Princip, réussit à tuer l’archiduc ainsi que sa femme l’archiduchesse Sophie. Ce Princip est bosniaque mais il a pris le parti de la Serbie. La chose peut en rester à une petite guerre très rapidement exécutée  : l’Autriche demande des réparations, la Serbie orgueilleuse les lui refuse, l’Autriche envahit la Serbie, et puis voilà  ! Au lieu de cela, une guerre générale va en sortir dans l’espace d’un mois.

L'archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, et sa femme.

L’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, et sa femme.

Les historiens ont démontré – Marina Grey sur ce point est excellente, mais aussi Bled et d’autres – que l’empereur François-Joseph est entouré de ministres germanophiles. Bismarck avait travaillé depuis longtemps à germaniser cet empire d’Autriche-Hongrie pour le mettre dans son camp, il n’y a que trop bien réussi. Guillaume II a continué en 1890, ne pensant qu’à faire la guerre à la France, et à s’allier à l’Autriche-Hongrie pour étendre son empire sur l’Europe occidentale. François-Joseph est donc poussé par ses conseillers, en particulier ses conseillers militaires, à faire la guerre. Il voudrait faire la chose rapidement, mais il demande conseil à son allié allemand, l’empereur Guillaume II et son chef militaire Moltke. Deux jours après l’assassinat de Sarajevo, Guillaume II déclare qu’il faut en finir avec les Serbes, et le plus tôt possible. François-Joseph décide d’adresser un ultimatum à la Serbie (7 juillet 1914) et le lui notifie le 23 juillet.

La Serbie, en vertu de son alliance avec la Russie, fait appel au Tsar. Nicolas II pense que s’il ne vient pas au secours de la Serbie, il est un homme déloyal  ; il prend donc parti pour la Serbie et l’assure qu’il la soutiendra.

L’empereur François-Joseph est très ennuyé de faire la guerre à la Russie.  Ce sont, l’un, un pays catholique, et l’autre des pays orthodoxes – la Serbie et la Russie – mais enfin tout de même ils sont chrétiens, et la libération du joug des Turcs est encore toute récente  ! Donc l’Empereur hésite.

…MAIS ELLE Y EST POUSSÉE PAR L’ALLEMAGNE

Là-dessus l’Allemagne intervient. Vous vous rappelez que le protestantisme est venu couper horizontalement l’Europe entre pays protestants et pays catholiques. L’Allemagne, c’est la Prusse agrandie de toutes les principautés, royaumes et cités que Bismarck a conquis au siècle précédent. La Prusse est un pays militaire qui ne songe qu’à l’hégémonie en Europe et donc qui ne songe qu’à la guerre. C’est «  le chien enragé de l’Europe  » comme l’appellera Bainville. La Prusse de Guillaume II et de Moltke, super-armée, veut la guerre. Or, Moltke télégraphie à Conrad, le chef des armées austro-hongroises – nous en avons une très bonne démonstration dans le livre de Marina Grey Mon père le général Denikine (p. 99 me semble-t-il)  : «  Prenez-garde à la mobilisation russe, il faut sauver l’Autriche-Hongrie. Mobilisez immédiatement contre la Russie. L’Allemagne mobilise.  » Les Allemands poussent l’Autriche-Hongrie à l’irréparable  !

Les germanophiles qui entourent l’empereur d’Autriche-Hongrie le poussent à la guerre alors que lui-même a des sentiments très pacifiques, et s’engage dans cette guerre avec tristesse en pensant que son empire va s’y disloquer étant donné les forces contraires, les forces révolutionnaires, qui existent en Europe.

Puisque l’Autriche-Hongrie est poussée, elle est comme contrainte de déclarer la guerre à la Russie. C’est un peu lent, parce que Nicolas II a mobilisé ses troupes, puis a démobilisé. Et finalement l’Allemagne pousse l’Autriche-Hongrie, c’est vraiment l’Allemagne qui a voulu la guerre. Marina Grey le dit, et il faut le dire. L’Action Française a toujours soutenu cette vérité. Elle a été mise en pièce par les collabos de 1940, par exemple le journal Rivarol, qui ne cessait de répéter que c’est la France et l’Angleterre qui ont voulu la guerre  ; c’est absolument faux, c’est l’Allemagne  ! Et l’Allemagne a forcé l’Autriche-Hongrie à faire la guerre.

L’Allemagne donc force l’Autriche-Hongrie, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Russie. Aussitôt l’Allemagne déclare à l’état-major austro-hongrois qu’elle protège les empires centraux contre la France, qu’elle règle le sort de la France en 6 semaines, et qu’aussitôt la France battue, toutes les forces allemandes viennent au secours de l’Autriche-Hongrie pour vaincre l’immense Russie.

L’empereur d’Autriche-Hongrie est très triste parce qu’il sait qu’il y a en France des gens qui ont la haine de son pays, et il ne se trompe pas. Nous dirons pourquoi et en quelle circonstance cet empereur a pu mesurer la haine des républicains de gauche français contre l’Autriche-Hongrie parce qu’elle est catholique. L’Autriche-Hongrie a été acculée à faire la guerre sous la pression de l’Allemagne.

SITUATION INTÉRIEURE DE LA FRANCE EN 1914

Adolphe Messimy en 1914

Adolphe Messimy en 1914

En 1914, la France est depuis 15 ans sous le pouvoir de la Gauche. Le Président de la République est M. Poincaré […]. Pendant toute la guerre nous aurons M. Poincaré qui est un homme tout à fait de seconde valeur […]. Laissons M. Poincaré, de toute manière il n’aura guère d’importance pendant cette guerre, il laissera tout faire.

Deuxièmement, le gouvernement. C’est beaucoup plus important. À cette époque les ministères se succèdent à une vitesse considérable. Durant les 3 années qui ont précédé la guerre, il y a eu 9 ministres de la guerre successifs. Comment voulez-vous préparer une guerre avec des ministres qui changent tous les 3 mois  ?

En 1914, c’est le ministère Viviani, et ce ministère est de Gauche  ; et le ministre de la guerre en particulier M. Messimy […]. Ce ministre est franc-maçon, borné, vindicatif, tout à fait dans le genre du général André qui fit l’Affaire des Fiches 15 ans avant.

Les élections ont lieu les 26 avril et 16 mai, et ces élections donnent une majorité radicale socialiste à la Chambre  : 296 voix aux radicaux socialistes sur 602.

Nous sommes donc gouvernés par la franc-maçonnerie absolument maîtresse du pouvoir et décidée à tout mener selon son programme. Son programme est de ramener le service militaire de 3 ans à 2 ans. Comme la guerre va éclater ils n’en feront rien, mais c’est vous dire que nous entrons dans la guerre avec un ministère d’antimilitaristes et bien sûr d’anticléricaux.

LA FRANCE ET SES ALLIÉS

Raymond Poincaré

Raymond Poincaré

Le 15 juillet, le président Poincaré et le premier ministre Viviani partent pour la Russie, pour visiter le Tsar à Saint-Pétersbourg. La Russie est en effet le fameux allié de revers de la France depuis leur alliance de 1894-1898. À cette époque, la France avait des mécomptes avec l’Angleterre (c’est Fachoda en 1898), et elle craignait l’Allemagne parce qu’elle n’était pas encore prête à sa revanche. Elle a donc cherché à s’entourer d’alliés  : l’Italie et la Russie. On dit cette alliance avec la Russie tout à fait folle.

Le président de la République et le premier ministre passent donc en revue les troupes russes à Cronstadt près de Saint-Pétersbourg. Depuis le 28 juin, la Russie a bravement soutenu la Serbie orthodoxe et slave avec laquelle elle a des traités. La France l’y a poussé. Poincaré et Viviani croient que la Russie viendra à son aide en cas d’attaque, ils croient à la toute-puissance du rouleau compresseur russe qui écrasera l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie si elles remuent. Quelle erreur  ! Ils sont incompétents, et on le verra tout au long de la guerre. En fait, il va se passer le contraire de ce qu’ils pensaient  : la France est contrainte de marcher avec la Russie par fidélité à son traité, et de se jeter, dans un état d’impréparation totale, dans la guerre  ! Et donc, au lieu de modérer la Russie, ils lui donnent des assurances et la poussent à mobiliser et entrer dans la guerre contre l’Autriche-Hongrie en sachant très bien qu’il en résultera une guerre mondiale.

Le 23 juillet, c’est l’ultimatum autrichien à la Serbie  : les dés de fer sont jetés. L’Autriche déclare la guerre, la Russie mobilise, l’Allemagne à son tour. En fait, l’Allemagne avait mobilisé bien avant de l’avoir dit. Son plan était fait, et c’est véritablement l’Allemagne qui a voulu la guerre de 1914. Nous ne laisserons pas dire par les germanophiles français que c’est la France qui voulait la guerre  !

MANIGANCES ALLEMANDES

Poincaré revient avec Viviani à Paris le 29 juillet. Ils trouvent des gens qui commencent à être extrêmement nerveux. Le lendemain 30 juillet on réunit un conseil des ministres. D’un jour à l’autre, les choses vont prendre une tournure dramatique. Guillaume II envoie le socialiste allemand Hermann Müller à Paris rencontrer Jaurès qui est encore vivant, pour parler avec lui de la réaction des socialistes dans la guerre. Les socialistes allemands, évidemment, font corps avec leur Empereur et sont absolument tous d’accord avec la déclaration de guerre. […] Hermann Müller est venu pour demander une chose absolument insensée  : que Viviani prouve la bonne volonté pacifique de la France en ramenant ses troupes de couverture de 10 kilomètres en arrière. Il s’agît des troupes qui sont le long de la frontière, qui la protège et qui sont prêts à répondre à toute attaque. N’importe quel militaire vous dira qu’un tel recul de 10 kilomètres fait perdre tout l’avantage des dispositions qui avaient été prises pour résister au premier assaut. Nos troupes vont être ramenées en arrière, sur des positions inconnues, non point armées  ; ce sera une des causes des premières défaites. C’est une folie de politiciens, c’est insensé  ! Tout sera insensé dans cette guerre, par la faute de nos gouvernants  !

Le 31 juillet, l’Allemagne se déclare en état de danger de guerre  : elle se prépare sans pour autant laisser la décision à la France. Comme des avions français sont supposés avoir survolé le territoire allemand, ils nous cherchent une querelle d’allemands c’est bien le cas de le dire. Les Allemands demandent au gouvernement Viviani que la France prouve sa volonté pacifique en faisant un geste de paix. L’Allemagne ne demande rien d’autre que d’abandonner les deux forteresses de Toul et de Verdun  ! Ces forteresses sont le long de la Meuse, le long de la frontière, avec entre les deux tout un nid de forteresses. Donner tout ça aux Allemands, c’était leur donner les deux clefs de la pénétration en France, en Champagne et jusqu’en Bourgogne  ! Évidemment le gouvernement refuse. Les Allemands ont trouvé leur motif de dire qu’ils n’ont pas voulu déclarer la guerre, c’est les Français qui leur ont refusé. Ça c’est l’honnêteté allemande, nous la connaissons.

Mobilisation de 1914Et nous voilà dans la guerre  ! C’est la faute de Guillaume II, la faute de l’état-major allemand; tout cela était très bien préparé  ! Et la France catholique là-dedans, la France catholique, ne l’oublions pas, est dirigée par des francs-maçons. C’est Poincaré, ce sera à la fin de la guerre Clemenceau, ce sont des francs-maçons, des gens qui ont été les amis de l’Allemagne jusqu’au dernier moment, ce sont des socialistes comme Jaurès, des antimilitaristes. La France entre donc dans cette guerre de la plus mauvaise manière qui soit. Et elle n’a pas de but de guerre  ; elle va simplement se défendre contre l’invasion, quitte à demander la récupération de l’Alsace et la Lorraine.

Le 1er août, l’Allemagne mobilise et déclare la guerre à la Russie. La France mobilise. Le 2 août, l’Allemagne attaque le Luxembourg neutre et adresse un ultimatum à la Belgique. Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France, et le 4 août elle attaque la Belgique. Le lendemain l’Angleterre proteste et déclare la guerre à l’Allemagne.

On pourrait croire, si on est naïf, que l’Angleterre et plus tard les États-Unis ont pris fait et cause pour la France et se sont déclarés nos alliées, simplement par générosité. Et puisque la France était l’alliée de la Russie, l’Angleterre et plus tard les États-Unis prenaient parti aussi pour la Russie. En fait, c’était uniquement parce que la Belgique est le bastion de défense lointaine, continentale, des Anglais  ; pour eux, c’est une terre sacrée, ils ne peuvent pas accepter que les Allemands occupent Ostende et la côte belge. […]

Plus généralement, l’Angleterre puis l’Amérique rentrent dans notre coalition avec des arrière-pensées, et pendant toute la guerre ils se débrouilleront pour tirer la couverture à eux  : ils s’occuperont de leurs intérêts, coloniaux et maritimes, et ils nous laisseront faire la guerre, tirer les marrons du feu. Ils trahiront la Russie en 1917 comme ils l’ont trahie en 1905, pour se retrouver au Traité de paix, eux seuls grands vainqueurs, pas du tout écrasés par quatre ans de guerre, pour nous dicter les conditions de paix.

Abbé Georges de Nantes
Extrait de la conférence du 11 novembre 1989 (L68 bis-2)