La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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Métaphysique du Bx Jean Duns Scot :
Docteur catholique

Jean de Duns, surnommé Duns Scot, très peu connu, calomnié à souhait, a pourtant été déclaré bienheureux par le pape Jean-Paul II, le 20 mars 1993.

Son œuvre merveilleuse lui mérite non seulement le titre de “ Docteur marial ”, pour sa défense du dogme de l’Immaculée Conception, mais également cet autre titre de “ Docteur catholique ”, que je choisis pour mettre en lumière la perfection de son jugement sur les métaphysiciens de son époque, le treizième siècle, où les universités sont passées, non sans protestations et tumultes, de la souveraineté de la séculaire vision de foi, mystique, à la domination de la philosophie rationnelle, aristotélicienne et… thomiste. Notre saint a résolu cette antinomie, avec sérénité, hardiesse et… vérité.

UNE VIE COURTE, MAIS BIEN REMPLIE

Jean Duns ScotSur sa vie, qui fut brève, l’histoire ne nous apprend pas grand-chose. Il naquit en 1266 dans la petite ville de Duns, en Écosse – d’où son surnom de Scot – presque quarante ans après la mort de saint François d’Assise. En 1280, il prit l’habit de frère mineur et, après avoir étudié dans les collèges de son Ordre, il fut ordonné prêtre le 17 mars 1291. Par grâce, il s’est attaché à deux grands maîtres franciscains de l’époque  : Guillaume de Ware à Oxford et Gonzalve d’Espagne à Paris, tous deux disciples de saint Bonaventure et très critiques vis-à-vis de l’aristotélisme et des «  nouveautés dangereuses de frère Thomas d’Aquin  ».

Au tournant du siècle (1297-1301), notre Jean Duns enseigne à son tour la théologie à Cambridge puis à Oxford, en commentant le “ Livre des sentences  ” de Pierre Lombard. De cette époque, date son œuvre capitale, l’Opus Oxoniense, qu’il reprendra quelques années plus tard, quand il viendra enseigner à Paris  :Reportata Parisiensia. Exilé en 1303 par le roi Philippe le Bel, pour avoir refusé de signer son appel au Concile général à l’encontre du pape Boniface VIII, il revient l’année suivante, quand la tempête s’est apaisée. Autour de sa chaire de Maître régent du studium général franciscain de Paris, se pressent de nombreux disciples enthousiastes  ; les Quodlibetales quæstiones, et les Collationes – nous dirions aujourd’hui les “ périodes de questions ” – qui en ont résulté, témoignent du rayonnement de notre jeune maître en théologie. En 1307, il défend, seul contre tous, la thèse de l’Immaculée Conception  ; quand Pie IX voudra en proclamer le dogme en 1854, il n’aura qu’à reprendre mot pour mot sa démonstration. L’année suivante, Jean Duns est nommé à Cologne, où il meurt subitement le 8 novembre 1308. Il a tout juste quarante-deux ans. Objet d’une constante vénération au sein même de l’ordre franciscain, il a fallu attendre le début du Xe siècle pour que sa cause de béatification soit introduite à Rome, sous le pontificat de saint Pie X. (…)

LA CRISE MAJEURE DU TREIZIÈME SIÈCLE

Le treizième siècle, loin d’avoir consacré le triomphe tranquille d’une foi souveraine se soumettant toutes les disciplines du savoir, fut le théâtre d’une véritable bataille d’idées, suscitée par l’introduction du système aristotélicien en pleine Chrétienté, régie depuis près de mille ans par un sage augustinisme mystique et politique aux innombrables fruits de grâce et de vertu. (…) C’était alors une rage de tout expliquer du monde naturel et du surnaturel chrétien selon les Catégories d’Aristote et ses Métaphysiques.

Le pape Grégoire IX imagina alors une parade  : l’adoption par des théologiens très sûrs, d’un aristotélisme suffisamment amendé pour servir d’instrument à un savoir intégral. L’œuvre fut donc confiée aux dominicains  : Albert le Grand et son génial disciple, frère Thomas d’Aquin. (…) Ainsi, dans leurs monumentales Sommes théologiques, conçurent-ils le projet grandiose de bâtir leur système du monde naturel selon la pure raison aristotélicienne, puis de le parfaire heureusement à l’aide de la Révélation divine, en couronnant tout simplement ce temple païen de l’ornement des mystères surnaturels chrétiens. (…)

C’était une véritable révolution dans la pensée chrétienne  : la Révélation divine n’était plus considérée comme le principe et la fin de toute connaissance  ; on commençait par accepter l’explication rationnelle de l’être, de sa fin et des moyens pour y parvenir, tels qu’Aristote le païen avait pu les définir. (…)

Mais saint Bonaventure, le maître incontesté de l’ordre franciscain, qui enseignait à Paris en même temps que saint Thomas d’Aquin, mesurant le danger, dénonça cet engouement immodéré pour Aristote et son pire fourrier, Averroès. (…)

C’est alors qu’entra en lice, sagement mais avec hardiesse et sainteté, notre Jean Duns Scot, dont les années de formation coïncident avec le sommet de cette crise. (…) Notre Docteur est avant tout un théologien. C’est de la Parole même de Dieu et des dogmes de l’Église que procède la lumière surnaturelle dont la raison a besoin pour courir en toute sécurité sur les voies de la vérité. Il a l’audace d’affirmer que les philosophes païens n’ont jamais atteint leur but, ignorant par exemple l’idée même de création… (…)

Il n’empêche  : fidèle au “ Crede ut intelligas ” de son maître saint Augustin, Duns Scot accorde une place de choix aux démonstrations rationnelles. (…) Avec une hardiesse comparable à celle de saint Thomas d’Aquin, Duns Scot repense donc l’augustinisme philosophique, lui redonnant toute son autorité  ; il redécouvre certaines vérités solaires exclues ou contredites par le thomisme et propose une merveilleuse métaphysique. (…)

LA VISION DU MONDE ET DE DIEU DU BIENHEUREUX JEAN DUNS

En radieuse contrepartie de la vision réductrice des aristotéliciens et en disciple de saint Bonaventure, Duns Scot nous fait contempler la franciscaine connaissance du singulier dans ses deux caractères révolutionnaires et libérateurs  :

C’est une connaissance intuitive, non pas réduite à des impressions sensibles instantanées et élémentaires, évidentes, certaines  ! ni non plus limitée à ce qu’imprime dans notre esprit les principes premiers de la raison pure. C’était ainsi que les philosophies anciennes et classiques congédiaient toute la richesse du monde en son vécu, son singulier, son ineffable, pour en réduire le tout aux sciences mécaniques. C’est l’investissement, par corps et âme, de la très riche et très offerte existence de tous à chacun.

En effet, dès ses premiers regards, l’enfant de Dieu s’émerveille du flot des intuitions par lesquelles son esprit se nourrit de l’existence du monde créé, à lui révélé dans la Bible, dans la prédication chrétienne, sans aucun barrage imposé par la philosophie qui est, d’ores et déjà, dépassée. C’est une connaissance savoureuse de l’être des êtres, dans sa simplicité et pureté tout à fait première. Non point vide d’intelligibilité mais si débordante et significative que l’esprit en demeure stupéfait, tandis que le cœur en jouit comme d’un appel à la beauté, à la bonté, à la valeur singulière de la rencontre de soi avec l’autre, tous les autres êtres, constituant le même monde créé, et Dieu. (…)

Et c’est une connaissance singulière, dans la vérité indiscutable de l’existence concrète ouverte à notre regard, à notre contact, et non d’êtres hypothétiques dont il faudrait d’abord prouver l’existence. Car toutes choses nous sont données dans leur totalité indubitable, parce que première et certaine, au point que Duns Scot y retrouve tous les caractères de l’Absolu, en extension et en compréhension. Ce qu’il explique par l’univocité de l’être  : à savoir que tout ce qui est, est de la seule et même manière d’exister que Dieu, l’Être suprême, l’Être infini… Comment cela peut-il se faire  ? Par l’ipséité ou particularité des formes qui reçoivent de Dieu l’existence.

Ainsi, avant de passer outre à la communion de notre âme avec toute la vie du monde, pour en définir la nature et l’ordre, Duns Scot nous recommande d’y vivre et savourer cetêtre qui est le même, à l’infini, que l’Être infini de Dieu. Car l’être est univoque, et cependant se diversifie par l’accueil des formalités diverses émanées de leur Créateur.

Reprenons cela en détail, pour retrouver le chemin perdu qu’ouvrit il y a sept siècles notre Bienheureux, pour aller tout droit à ce que nous cherchons uniquement, le Dieu et Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Marie au Cœur Immaculé, dans sa brûlante Révélation.

NOTRE DIEU SE RÉVÈLE ET SE NOMME  : “ JE SUIS  ”

Observant que tout objet de la nature est mobile, causé, contingent par lui-même ou par implication  ; mais aussi composé, imparfait, et enfin partie d’un ordre… les scolastiques en venaient à conclure, par la seule force de leur raison, à l’existence d’un Être premier dont les perfections répondent à chacune et à toutes ces infirmités, impuissances et imperfections. Ce “ Dieu ” était  : l’immobile, l’inconditionné, le nécessaire, le simple et le parfait, souverain ordonnateur de toutes choses  ; je dirais, pour vous faire sourire, qu’il est en langage moderne l’incontournable, le non-négociable  ! Tel doit donc être en Lui-même notre Créateur, Principe, Cause première, exemplaire, et Fin de toutes choses (Summ. theol., Ia. pars, quest. 2, art. 3). (…)

L’INTUITION DE L’ÊTRE

Le raisonnement de Duns Scot, étroitement subordonné à la foi catholique, se veut, en fort contraste, d’une extrême rigueur. Le voici, tellement étonnant  :

1. Admise l’intuition de l’être par l’intelligence humaine, sans doute purifiée déjà et illuminée par la méditation des saintes Écritures, libérée ainsi des taies sur les yeux de sa chair pécheresse et de sa raison infirme, toute existence se révèle dans son ingénuité qu’habillent les diverses formalités composant son essence particulière. Mise à nu, cette pure existence indéterminée est saisie par notre intelligence comme une réalité absolue autant que mystérieuse… (…)

2. Arrivés là, nous devons nous souvenir du principe métaphysique de l’univocité de l’être, justement établi en suite de l’intuition de l’être, de soi évidente, tout à fait première. Alors, cette misérable créature de rien du tout, du moment qu’elle existe, entre dans le Who’s who où figurent à égalité tous les êtres dont le Premier est Dieu, et moi humblement le dernier, mais… “ je suis ” comme Lui-même, Dieu, est, et se nomme “ JE SUIS ” (Ex 3, 14). (…)

Sur ce caractère absolu de toutes les réalités contingentes, Scot insiste fortement parce que cette évidence est, en soi, si surprenante que la pensée commune préfère ne pas s’y attarder. Notre Docteur s’y arrête au contraire, parce qu’il prend appui sur cet absolu à portée de la main pour atteindre d’un seul élan métaphysique à l’absolu de même métal, de l’existence de Dieu Créateur. (…)

Ainsi, pour notre théologien-métaphysicien, la différence est absolue entre l’être et le néant, tandis que, entre le coquillage, la fourmi, l’homme, l’ange et Dieu, la distinction n’est que de forme, la parenté est de fond. (…) Cette approche contemplative de la réalité va conduire Duns Scot à une autre découverte révolutionnaire.

LE MYSTÈRE SAISISSANT DE L’IPSÉITÉ DE L’ÊTRE

Il n’y a pas de distinction réelle, dans les êtres, entre leur existence intuitivement perçue par nous et leur essence singulière, dont les essences ou natures universelles que nous appréhendons et étudions dans nos philosophies et nos sciences, essences tirées par abstraction de l’expérience sensible, ne sont que d’imparfaites copies. (…)

Cette nouveauté de la réelle indistinction de l’essence et de l’existence dans l’être concret, thèse majeure du bienheureux Jean Duns, se heurtait malheureusement à la thèse majeure de la philosophie de saint Thomas, affirmant la distinction réelle d’essence et d’existence, distinction démontrée et reçue par l’ensemble des philosophes de l’époque comme la plus riche et positive acquisition de l’esprit humain en ce siècle. (…) Scot n’en disconvient pas. Mais il parle d’autre chose, et l’irréductible contradiction des deux systèmes repose sur un malentendu. (…)

Jean Duns conteste la perfection de l’opération d’abstraction  ; il l’accepte comme un pis-aller. Car elle abîme, pour lui, elle mutile l’essence réelle, la “ substance première ” dont est fait, formé, structuré l’être concret. (…) Or cette “ substance première ” n’est rien d’autre que l’indivisible et inaliénable trésor de l’être individuel, déclaré enfin intelligible en tant que tel  ! (…) Ce que les disciples de Scot, et non pas lui, ont dénommé “ haeccéitas ”  : le “ ceci ”, et que je préférerais dire, plus noblement, l’“ ipséité ”.

LE SOMMET DE LA MÉTAPHYSIQUE

Maintenant, fixons notre attention sur cette manière d’être quelque chose que Scot déclare son ipsissime particularité essentielle… (…) Qu’est-ce qui fait son individualité concrète  ? (…)

Duns Scot répond que c’est tout simplement l’existence, qui lui vient de Dieu, cette existence est l’énergie d’être ce qu’on est, avant toute manipulation rationnelle  ! À l’origine des choses, il n’y a pas de distinction réelle entre existence et essence. Tout le monde le dit mais personne n’en tient compte… Mes devanciers, dit Scot, partent toujours de leur idée de la chose pour aboutir àson être concret, comme si celui-ci pouvait naître de leur idée  ! abstraite  ! Au contraire, si nous conservons la chose dans notre pure intuition de son être concret nous sommes à cet instant encore, non dans une création de notre esprit, mais dans la constatation de son existence (et là est le point focal, éblouissant, de cette lumière) comme d’une force pure en œuvre par la vertu de son Créateur. Or, indissociablement unies nous apparaissent cette existence agissante et cet être ainsi naissant dans son mystère singulier, dont bientôt savants et philosophes vont découvrir les formes générales et l’espèce ou quiddité. (…)

Au lieu d’un don d’être en acte, l’existence paraît là, en pure métaphysique, une énergie d’être ce que Dieu dit et veut, et, c’est à savoir  : cette essence qui en est la forme première créée dans le même temps ,indissociable de cette énergie. On comprend, dans ce balbutiement touchant l’ineffable réalité, qu’entre essence et existence, il ne peut y avoir l’épaisseur d’un cheveu  ; c’est une union indivise, immédiate, totale.

La raison en est que tout se concentre et se déroule dans l’existence de l’objet, non à partir de sa structure essentielle, mais dans le dynamisme de l’existence singulière, miraculeuse, voulue de Dieu. Telle est cette “ univocité de l’être ” que Duns Scot affirme d’emblée, comme la vérité nucléaire de toute métaphysique. (…)

Résumons, concluons  : tout est absolu, de ce qui existe, en tant même que cela est. En conséquence, la Cause de tout existe de la même nécessité pleinement assurée. L’être des êtres étant pour une part absolu, et l’être étant pris là dans son acception univoque, forcément l’Être des êtres, leur Créateur et Seigneur, est l’unique Absolu. Tel est Dieu, selon Duns Scot le théologien.

QUI EST DIEU  ?

L’INFINI, DIEU TROIS FOIS SAINT

Efforçons-nous, dans notre désir de mieux connaître afin de beaucoup aimer cet Être absolu,“ JE SUIS ”  !, de pousser au plus loin notre recherche intuitive, existentielle, de l’Essence divine dans le pur mystère de son Être, s’il est possible. (…)

1. S’il y a un pont par dessus l’abîme, non pas entre l’être et le néant, mais entre l’Absolu divin et l’absolu contingent qui tient tout de lui, sa part d’absolu et sa contingence, nous pouvons envisager de passer de l’un à l’autre, en désir, en volonté, en intelligence et en contemplation. Suivons ici Jacques Chevalier sur les traces de notre Bienheureux docteur catholique  : «  Maintenant, comment la raison pourra-t-elle atteindre l’Être par soi  ? Comment pourra-t-elle s’assurer que, parmi les êtres, il est un infini existant en acte  ? Comment pourra-t-on en connaître les propriétés  ?  » (…) «  Dans le Quodlibet V, n. 4, Scot reprend cette idée que l’Infini n’est pas comme le Bien ou le Vrai, une propriété ou un attribut extrinsèque (je souligne) de l’être, lui survenant de certaines essences des choses, mais un mode intrinsèque inclus dans l’Être lui-même et dans toutes ses propriétés.  » (Histoire de la pensée, tome II, p. 430-431)

La notion d’existence infinie paraît, en comparaison de toute autre, si ouverte à la contemplation, quoique inaccessible à la raison infirme, si pure de toute négation, qu’elle est préférable à toutes et digne de Dieu. (…)

2. Pensons donc à toutes nos existences étroitement limitées et cependant ouvertes sur l’infini, et sortons de nous-mêmes pour adorer l’Infini sous le Nom que la Parole inspirée nous donne à invoquer en toute sécurité d’infaillibilité, le Saint, le trois fois Saint, Yahweh Sabaoth, Dieu du Ciel et de ses armées.

C’est le premier attribut que “ JE SUIS ”, notre Dieu, se donne à Lui-même  : LE SAINT  ! Duns Scot a su élever son intelligence métaphysique à ces hauteurs, comme l’expose Léon Veuthey, citant et paraphrasant notre Docteur  :

«  (…) “ L’infini véritable est ce qui possède toutes les perfections et auquel on ne peut rien ajouter. ”

«  Dieu est ce vrai infini, tel enfin qu’il est tout l’être, parce que raison et source de tout être, rien ne lui manque, rien ne pourrait lui être ajouté. Scot ajoute  : “ C’est la mer de toutes les perfections  ”, en sorte que toute perfection, toute entité finie n’est qu’une participation finie à la perfection infinie et à l’être infini de Dieu.  »

Dernière citation de notre Bienheureux  : «  L’Être infini est le plus parfait concept que nous ayons de Dieu, car il contient virtuellement tous les autres concepts, comme celui du vrai, du bien, etc. Ainsi l’Être infini contient virtuellement le Bien infini et le Vrai infini.  » (cf. Veuthey, p. 40-41) (…)

Restons-en donc à l’adoration de l’Infini, que justifie la rigoureuse et humble métaphysique de notre franciscain. Et avouons la bonne, la saine, la libératrice vérité. “ JE SUIS ” est l’Infini. Au stade où nous sommes de notre étude, qui est celui de l’examen des attributs intrinsèques de son Essence, c’en est le plus évocateur, le plus pur, le plus vrai. Et c’est précisément pour cela qu’il nous est, de tous, le plus in-com-pré-hen-si-ble. En ce sens, que cet Infini, qui est tout, toute Sainteté, toute Puissance, toute Gloire, ne peut pas ne pas nous paraître… inaccessible. Car «  Dieu, nul ne l’a jamais vu.  » (Jn 1, 18)

L’IPSISSIME LIBERTÉ DE DIEU EST SON SECRET

Poursuivons l’exploitation métaphysique de notre intuition scotiste fondamentale, celle de l’univocité de l’être qui nous conduit jusqu’à Dieu. (…)

Étienne Gilson, dans son énorme pavé de 700 pages sur Jean Duns Scot, Introduction à ses positions fondamentales, (…) nous fournit de quoi retrouver nos solides repères dans la construction scotiste, et il en dégage le credo suivant  : Pour Scot  : «  1° La preuve d’existence d’un “ être infini ”, donc libre, est œuvre du théologien  ; 2° Cette preuve est administrée par la raison naturelle usant des méthodes du métaphysicien  ; donc, en principe  ! compréhensible à tous, et vérifiable  ; 3° Duns Scot prouve l’existence de l’être infini par la seule raison naturelle, mais c’est une conclusion théologique inconnue des philosophes, car, s’ils l’avaient connue, ils auraient vu que Dieu est libre  ; 4° Enfin, preuve est faite métaphysiquement, mais par les seuls théologiens, que né d’un libre décret de Dieu qui se produit en vue d’une fin, l’homme n’a d’autre raison d’être que de l’atteindre ni d’autre raison de (le) connaître que de s’instruire des voies qui peuvent l’y conduire.  » (p. 649, 656)

Ce texte est très dense. Je vais en prendre acte pour justifier ma nouveauté, qui s’inscrit donc dans la ligne du plus pur et vivant scotisme, mais en le dépassant.

1. L’ipséité, “ extrême pointe de l’être ”.

Ce que nous cherchons passionnément, c’est de connaître, d’atteindre le secret intime de Dieu. Son Cœur, s’Il a un Cœur. Gilson justifie cette enquête en nous rappelant que tout être est, selon Scot, constitué d’une existence commune et d’une forme individuelle, singulière, synthèse de tous les aspects et modes qui le font être tel  : c’est son ipséité, c’est son intimité, sa personnalité.

L’admirable est, dans Gilson, sa profonde compréhension de la pensée de Jean Duns sur ce point  : l’ipséité est, dit-il, “ l’extrême pointe de l’être, l’énergie métaphysique suprême ”, la dynamorphie dont le Créateur est le principe, l’exemplaire suprême et la fin.

2. L’infini de Dieu est liberté et amour.

Ébloui, me semble-t-il, par l’idée fascinante de l’Infini en acte, en plénitude, et par le torrent fulgurant qui en découle, sous les attributs absolus de la Liberté, de la Toute-Puissance et de l’Amour, Gilson s’y arrête comme un ascensionniste parvenu au sommet désiré, LE sommet, au singulier. Par définition, il n’y en a qu’un. L’Infini, pour les scolastiques, est Un. (…)

Pourquoi Gilson s’arrête-t-il en si beau chemin et prononce-t-il l’interdiction d’avancer au-delà  ? Il me semble que l’attribut intrinsèque d’Infinie perfection, pour être magnifiquement compatible avec tout autre que le philosophe ou le théologien y voudrait ajouter, n’épuise cependant pas la richesse mystérieuse de l’ipséité chère à Duns Scot. Et c’est dans cette voie secrète, solitaire, déserte même, que je veux avancer, (…) afin de désincarcérer Dieu de son carcan aristotélicien. Mais qu’est-ce à dire  ?

RETROUVER L’USAGE BIBLIQUE DE LA PENSÉE

Il est grand temps de constater que «  ce besoin de comprendre pour croire  »  ! a lentement étouffé notre foi, notre adoration, notre amour de Dieu sous l’amas de son verbiage insensé.

Pour moi, c’est fini  ! Je ne veux plus de ces ratiocinations scolastiques. Mais je garde l’idéal franciscain de Duns Scot  : de trouver dans nos Écritures sacrées et nos dogmes catholiques, tous les principes, les idées, le vocabulaire nécessaires à notre foi vivante, à notre modeste familiarité avec ses Mystères, et d’abord avec notre Dieu dans la plénitude de sa Circumincession trinitaire.

Voici la proposition d’une métaphysique mystique, conforme aux vues les plus profondes du Bienheureux Jean Duns, faite en termes volontairement simples, et souvent métaphoriques, pour répondre à l’unique question qui nous passionne et qui doive par sa juste réponse nous conduire au salut éternel Q ui est Dieu  ? (…)

L’INFINIE LIBERTÉ DE L’AMOUR

LE PRIMAT DE LA VOLONTÉ DIVINE

Comme Jacques Chevalier l’explique  : «  Si, conformément à sa doctrine propre et à la doctrine franciscaine, Duns Scot met l’accent sur le caractère suprêmement vivant et souverainement libre de la Volonté en Dieu, ce n’est pas qu’il entende la soustraire à l’empire de la raison  : ce qu’il affirme, c’est que la Volonté en Dieu ne peut être déterminée par rien d’antérieur à elle.(…) C’est surtout à propos de l’ordre des existences que Scot affirme l’indépendance, l’autonomie du vouloir divin  : qu’il s’agisse de l’existence des êtres contingents, ou de leur nature, ou de leur bonté, ou de la loi morale, ou de la société civile… C’est la volonté et non pas l’intelligence de Dieu qui doit être considérée comme la cause première dont elles dépendent.  » (…)

Gilson entre dans la même voie de pénétration du cœur de Dieu avec une audace extrême  : «  Toute la théologie de Duns Scot est marquée par cette thèse, vraiment capitale, que le premier acte libre qui se rencontre dans l’ensemble de l’être est un acte d’amour. (…) Mais s’il y a en Dieu de la volonté, elle ne peut y être que comme principe du désir d’un bien, donc d’un acte libre qui soit un acte d’amour. Produit par une volonté infinie, cet amour d’un bien infini est nécessairement adéquat à son objet, c’est-à-dire infini lui-même.

«  Cet amour, c’est la vie divine même. Ainsi, du seul fait qu’il soit formellement volonté, Dieu est essentiellement amour  : Deus caritas est.  » (p. 577-578) (…) «  … La volonté, chez nous (mais aussi bienc hez Dieu, est maîtresse, c’est elle qui a l’initiative. (…) Ainsi, aimer est l’acte suprême.  » (p. 436-437)

Aimer, Dieu seul sait quoi  !

Alors, voilà ma question, sérieuse, fermant toutes les portes connues, cherchant l’issue. Pensant l’avoir trouvée, je veux la soumettre au jugement des maîtres en théologie, sinon même au Magistère romain. Puisque l’ultime perfection du Dieu trois fois Saint est bien exprimée dans ces trois mots fascinants L ’Infinie Liberté de l’Amour, je demande l ’Amour de qui, pour qui et pourquoi  ? (…)

Courons au but de notre brûlant désir  : alors, qu’est-ce que cette Volonté produit, qu’est-ce que cette infinie Liberté invente, enfin qu’est-ce que révèle de nouveau, d’inouï, de divin, cet AMOUR  ? Nous croyons déjà tenir l’ipséité, le secret intime de la Personne, la personnalité de Dieu  ! Si seulement quelqu’un répondait à cette ultime question… (…)

C’est prodigieux  ! À toutes leurs pages, la Bible antique en figures, et l’Évangile en pleine clarté, et l’Église en toutes ses prières, et ses millions de sermons, homélies, hymnes et symboles liturgiques y répondent, et Gilson, et Chevalier, et tous les philosophes chrétiens, chrétiens  ! et les théologiens catholiques, oui   ! n’en ont rien su  ? (…) Dans la voie ouverte par Duns Scot, montrons que nous avons encore beaucoup à attendre, à apprendre de l’ipséité divine  ! (…)

THÉOLOGIE MYSTIQUE  : DIEU EST AMOUR

LE SECRET DES TROIS IPSÉITÉS

Avant le commencement du monde, Dieu déjà était, nécessairement, Lui, l’Éternel, qui devait faire jaillir du néant toute la création. Mais qu’était-il donc, avant  ? à quoi s’occupait-il  ? à qui parlait-il  ? de quoi d’autre se réjouissait-il, quand rien encore n’existait  ? Irritante question, qui touche au mystère de la solitude du Dieu unique, du Dieu Un… (…) Je me rongeais de ne pas avoir part à ce secret, quel qu’il soit. Et le nom même de ce secret ne m’est connu que d’hier, ou d’avant-hier  : c’est, selon le Bienheureux Jean Duns, celui de son ipséité  ! (…)

PÈRE, FILS…

Il suffirait d’ouvrir l’Évangile de Jésus-Christ, pour accéder à ce secret du Cœur de Dieu, parmi la foule des petits et des humbles. (…) J’ose le voir dans ce temps antérieur au Temps, dans la pureté et simplicité d’une seule volonté pleinement généreuse, tournée ailleurs que vers soi-même. Comme d’un unique amour, vers Quelqu’un

Justement, la seule Révélation qui nous est faite sur cet instant premier, d’ailleurs simple présupposé logique, va dans ce sens. Elle est de toutes les imaginations des hommes la plus inouïe, irrecevable aux philosophes mais bouleversante pour les humbles. “ Signe de contradiction  ” dès l’Origine entre les bons et les mauvais anges, les justes et les réprouvés. Dieu, dans l’absolue et infinie liberté de volonté que les philosophes lui reconnaissent, maîtresse des mouvements de son Cœur selon son bon plaisir, le Dieu Un, YAHWEH – JE SUIS a désiré d’être… PÈRE   !

Avant qu’aucune créature ne soit père ni mère, et que cette “ ipséité  ” ne convienne à personne, Dieu ainsi engendra de son sein, de son Cœur, le fruit de son amour, l’objet de son désir, un “ Dieu de Dieu, Lumière de sa Lumière, vrai Dieu de vrai Dieu ”, image de sa Substance et reflet de sa Face, son Fils unique et Bien-aimé, le Fils de Dieu à jamais, depuis toujours comble rassasiant de son désir.

J’étonnerai en disant, à leur commune et indivisible Gloire, que c’était leur Premier amour, plus que virginal, saint Amour car il n’est pas vrai que Dieu se connaisse, s’aime, et se soit réjoui en soi-même, de l’excellence de sa propre nature avant de se re-trouver en son Fils. C’est sur la Face et dans le Cœur Sacré de son Fils engendré de son premier Amour que le Père inengendré goûta la joie de connaître, d’aimer, de jubiler de la Sagesse, de la Bonté, de la Beauté, de l’infinie perfection de sa propre Nature, donnée à son Fils bien-aimé et imprimée en lui, resplendissante. Et de même ce Fils, né de Lui, sans un regard sur lui-même, évidemment  ! en cela si différent de nous autres pauvres pécheurs et minables créatures, dès cette première minute d’éternité, n’eut d’attention, d’admiration, d’amour et de complaisance infinie que pour ce Dieu qu’il découvrait en son Père, sans un seul regard pour rien ni personne que Lui.

C’est pourquoi dans le Prologue de son Évangile, saint Jean ose écrire avec solennité  : “ In principio erat Verbum  ”, écrasant ainsi l’insolence des philosophes qui posent d’abord en idole leur définition de Dieu, oubliant que Yahweh est Père, et méprisant totalement le Fils qu’Il s’est donné. Il n’y a pas d’abord un Dieu à notre ressemblance, qu’ensuite on nomme Père pour un tiers de lui-même, et Fils pour un autre tiers, et Esprit-Saint pour le reste… Dieu, en vérité, c’est le Père. À son essence divine, de par sa personnelle volonté, sa liberté, son bon plaisir, d’aller jusqu’au bout de son être, se singularisant  ! Il choisit d’être “ PÈRE ”; c’est son “ ipséité ”. Et c’est un mystère… d’amour  ! Car le Fils né d’un tel Père se jette dans son sein, dans son Cœur d’où il a reçu l’être, pour s’affirmer en tout lui-même, par son enthousiaste, libre et aimante identification à leur commune nature, vraiment et uniquement Fils d’un tel Père. Ce en quoi s’exalte sa singularité, sa personnalité, son ipséité absolue.

Croyons donc fermement, à l’encontre de toute dévaluation de la foi par la scolastique aristotélicienne, que la Nature divine unique, n’est qu’une manière d’être   ! de trois Personnes qui, d’un commun accord et d’un même mouvement, ajoutent leur caractère singulier, leur relation d’amour, libre et généreuse, à leur Être absolu, dans la ligne de perfection de leur “  ipséité ”. Cela ne s’explique, comme l’a établi pour la première fois saint Augustin dans son De Trinitate, livre V, chap. 5, que par la portée toute relationnelle de ces libertés propres à chaque personne. Elles échangent mutuellement le don de leur commune nature, associant ainsi parfaitement leur Unité à leur Trinité bien affirmée, leur Trinité dans la consubstantialité de leur essentielle Unité.

Le plus ravissant pour nous, mais exaspérant pour les rationalistes, au contraire alléchant, convertissant les humbles, c’est qu’un seul acte d’amour régit ainsi la Vie et le Mouvement de ce Dieu unique, justifiant la parole de saint Jean «  Deus Caritas est, Dieu est Amour  » (1 Jn 4, 16). Le nœud infrangible des trois Personnes est tout constitué de cet acte d’Amour purement généreux, justement nommé  : la divine Charité.

…ET SAINT-ESPRIT

Comment donc associer au Père et au Fils dans leur union d’amour, la troisième Personne, nommée par le Fils de Dieu Lui-même le Saint-Esprit  ? Le grand schisme oriental a trop fait voir à quels désordres hérétiques conduit immanquablement l’abus de la ratiocination en ce domaine. Au contraire, cherchons dans l’ipséité du Père et du Fils, plutôt que dans leur commune essence, le principe de la Personne du Saint-Esprit, qui lui vaut son caractère propre, singulier, son ipséité.

Le Père donne à son Fils sa propre divinité. Le Fils accueille ce don avec un égal amour… Ces deux amours se répondent l’un à l’autre. Celui qui donne éveille en son Bien-aimé ainsi comblé, un amour de reconnaissance. C’est la rencontre de ces deux élans l’un vers l’autre, du Père et du Fils, qui leur est comme une ipséité nouvelle, laquelle par un autre décret de leur libre désir et ardente volonté de bon plaisir, appelle cette rencontre et communion des Deux à se manifester comme une vivante Personne dont l’ipséité tient toute dans le témoignage qu’elle donne au Père et au Fils de leur mutuel amour. Afin qu’ils puissent s’en réjouir, en un tiers Esprit, jamais en eux-mêmes, mais dans leur commune Sainteté.

Ainsi se referme et se clôt à l’intime la circumincessante charité divine, non point “ fermée ” ni “ contractée ” dans les limites rationnelles de l’Essence divine absolue, mais vivante et paisible dans le courant d’un amour trinitaire éternellement heureux et toujours généreux.

L’IPSÉITÉ DES ANGES ET DES HOMMES

À suivre l’épanchement de cette circumincessante charité divine, nous allons être conduit tout surnaturellement à percer le secret de l’ipséité des anges et des hommes.

LE PROBLÈME DE L’INDIVIDUATION DES ÊTRES CONCRETS

Pour se faire, il nous faut tout d’abord, ici aussi, rompre avec la vision mécaniste et matérialiste d’Aristote et de saint Thomas pour lesquels l’homme est un animal raisonnable qui résulte de l’union d’une matière  : son corps, avec une forme substantielle unique  : son âme. Ce qui distingue par conséquent deux êtres humains, deux jumeaux par exemple, dans ce système, c’est la matière, uniquement la matière  ?  ! L’âme s’appropriant chaque corps, elle n’acquiert son individualité que par le corps. À vouloir individuer toutes choses par la matière on a donné à notre monde une sorte de tonalité métaphysique matérialiste fort dommageable.

En réaction contre ce matérialisme, Duns Scot a détruit le système aristotélicien en montrant que la matière ne peut être au principe de l’individuation. Mais quand il parle de l’existence qui serait au principe de l’individuation, c’est comme d’un bloc de marbre commun à tous dans lequel Dieu sculpterait des statues. Aussi n’arrive-t-il pas à expliquer comment distinguer nos deux jumeaux. D’où vient l’ipséité de ces deux êtres  ? Scot ne pense pas au geste créateur de Dieu qui les atteint et façonne chacun différemment en vue d’une vocation particulière.

Si Duns Scot n’a pas osé aller jusque-là, c’est qu’il a été encore trop dépendant de la philosophie scolastique de son temps, il lui a manqué la découverte philosophique qui est au principe de notre réflexion métaphysique, la relation de création. Faute d’avoir suffisamment médité sur cette relation de création, principalement celle de la filiation, les aristotéliciens et les thomistes n’ont pas vu cette lumière qui brillait comme l’aurore d’un nouvel âge philosophique, en donnant enfin à la personne humaine sa véritable assise métaphysique  : c’est par Dieu, par son geste créateur, et en sous-traitance, par celui de nos parents, procréateurs, que nous sommes constitués dans notre individualité.

Ainsi pouvons-nous affirmer que chacune de nos âmes est une création, une œuvre de liberté de Dieu  ; c’est parce qu’Il aime les âmes que Dieu leur confère une existence à part et qu’ainsi elles entrent dans une destinée propre. Cela règle le problème de l’individuation.

L’IPSÉITÉ DES ANGES ET DES HOMMES À L’ÉCOLE DE L’ABBÉ DE NANTES

Si notre bienheureux n’a fait qu’approcher de la solution en ce qui concerne l’individuation, il nous a légué une manière chrétienne de penser qui nous libère et montre l’exemple à suivre en mettant la foi avant la raison, l’écoute de l’Écriture Sainte et de la Tradition avant l’écoute d’Aristote et des philosophes…

Dans son étude sur les hommes et les anges, il rompt totalement avec le matérialisme aristotélico-thomiste en posant, à la lumière de la Révélation (Gn 2, 7), que les anges et les hommes sont de la même famille, des créatures séparées, créées pour elles-mêmes et en elles-mêmes capables de subsister sans le corps. Dieu a créée l’âme d’Adam, et il l’a mise ensuite dans le corps. Par ce souffle même de Dieu créateur, l’âme d’Adam a sa destinée, sa consistance, sa personnalité, son ipséité. Elle reçoit ensuite un rôle  : animer ce corps, peupler le monde, l’embellir, etc… Certes c’est la foi qui fonde l’affirmation de notre bienheureux, mais ensuite il va chercher des raisons pour illustrer ces vérités surnaturelles, révélées…

En réaction vis-à-vis de saint Thomas et en disciple de Duns Scot, nous démontrons que chaque ange a reçu de Dieu une fonction dans l’univers qui les investit chacun d’une particularité, remplissant leur appétit d’avoir une destinée personnelle… Les anges et les hommes sont de même espèce, ce qui caractérise ces êtres intelligents, c’est la vocation personnelle que Dieu leur a donnée…

L’âme humaine, ayant une fonction organisatrice du corps, peut certes être en cela, dans les barèmes grecs, inférieure aux anges. Mais du point de vue de l’ipséité, du vécu, le dessein de Dieu nous révèle que ce sont les hommes qui sont devenus une espèce supérieure aux anges. Nous l’expliquons par le fait que l’être humain par excellence, à l’origine des temps, fut la Vierge Marie, l’Immaculée Conception. Immaculée dans son corps, dans son cœur, dans toute sa sensibilité et dans tout son esprit, les anges admirent en Elle des perfections, des vertus qu’ils ne pourront jamais avoir faute d’être, eux aussi, spirituels et corporels…

Duns Scot affirme aussi que les anges ont à la fois l’intuition et le raisonnement, tout comme nous. Pour lui, notre esprit humain comme notre corps ont des intuitions. (…) Quand je touche ou je vois quelque chose, j’ai l’intuition d’être en face d’un corps, d’une substance et ensuite ma perception travaille à élaborer perpétuellement une connaissance. À cette connaissance sensible correspond, en notre esprit, une connaissance intellectuelle double. À savoir que l’esprit va à l’être intelligible, à son mystère, qu’il appréhende immédiatement  : c’est l’intuition. Ensuite, sa raison travaille pour le connaître mieux.

Notre bienheureux explique qu’il en est ainsi aussi pour les anges. S’ils n’ont pas les intuitions sensibles, cela ne veut pas dire pour autant que leur connaissance leur vient uniquement d’une infusion passive de la sagesse de Dieu. Ils sont comme nous… L’Ange se connaît lui-même, par introspection si l’on peut dire, comme l’homme. Il connaît Dieu face à face dans la connaissance surnaturelle, mais déjà il connaît Dieu par abstraction. Ayant la connaissance des créatures, sa raison lui démontre que Dieu est le premier dans l’ordre de l’être et qu’il a toutes les perfections à l’infini.

L’Ange se connaît, connaît Dieu et les créatures comme nous. C’est une défaillance du paganisme, de nos esprits frappés par le péché originel de croire que notre esprit ne pourrait pas distinguer, voir un autre esprit. Les saints ont vu les anges, ceux-ci ont pris des contours corporels pour se faire voir, mais Scot explique que lorsque l’homme sera entré dans le séjour de l’éternité, enfer comme ciel, il verra les réalités spirituelles, démons ou bons anges, et les Saints et Dieu. Saint Thomas le nie, le bienheureux Duns Scot l’affirme d’autant mieux qu’il nous rappelle que Notre-Seigneur Jésus-Christ a pris un corps et une âme d’homme qui n’étaient pas aveugles aux réalités spirituelles… lorsque, par exemple, il voyait les anges descendre et monter au Ciel (Mt 4, 11; Lc 10, 18). Saint Étienne, le premier martyr, en témoignera aussi (Ac 8, 56).

C’est une victoire et une libération de suivre pas à pas cette découverte de la nature des anges et de l’être humain, une fois cassé le joug de l’aristotélisme et une fois notre Scot libéré de son carcan scolastique. L’homme n’est donc pas prisonnier de la matière, l’ange n’est pas dans une passivité en face de Dieu comme une pierre, mais tous ces êtres-là sont autour de Dieu en accomplissant librement leur destinée afin d’être heureux auprès de Lui dans l’éternité.

Cette étude est à parachever afin d’en combler une lacune, celle de ces êtres humains et angéliques campés dans la plénitude d’une personnalité que les scolastiques ont hélas glorifiée comme une incommunicabilité. C’est contraire aux intuitions de l’Écriture Sainte, à ce que nous savons des relations qui existent entre les personnes de la Sainte Trinité. Les personnes humaines et angéliques ne sont tellement fières et heureuses de leur ipséité que dans la mesure où elles peuvent s’échanger entre elles… quoi donc  ? l’amour qui leur vient de Dieu et s’épanche en circumincessante charité… Dieu est amour, tel est l’alpha et l’oméga de la pensée chrétienne.

Abbé Georges de Nantes
Extraits des CRC nos 317, 318, 319, 320
et de la conférence DS 5  : L’ipséité des anges et des hommes dans le Verbe divin
(1 h audio vidéo)

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