La Contre-Réforme catholique au XXIe siècle
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VLADIMIR SOLOVIEV

L’Antéchrist démasqué

DANS le dessein de Dieu, la Russie a reçu en partage une vocation particulière, qu’elle accomplira quand son chef se reconnaîtra «  fils de l’Église  », tête d’un corps politique lui-même irrigué par la grâce et appartenant au Corps mystique du Christ. C’est alors seulement que l’Idée russe se réalisera  :

«  Le caractère profondément religieux et monarchique du peuple russe, quelques faits prophétiques dans son passé, la masse énorme et compacte de son Empire, la force latente de l’esprit national en contraste avec la pauvreté et le vide de son existence actuelle, tout cela paraît indiqué pour que la destinée historique de la Russie soit de fournir à l’Église universelle le pouvoir politique qui lui est nécessaire pour régénérer l’Europe et le monde.  »

MAIS AVANT DOIT VENIR L’ANTÉCHRIST  !

SolovievLa politique théocratique de Soloviev, tout comme ses projets œcuméniques avec Mgr Strossmayer restèrent malheureusement lettre morte. Après avoir lu L’Idée russe, Léon XIII déclara  : «  C’est une belle idée, mais à moins de miracle, la chose est impossible.  » D’autant plus impossible que ce Pape libéral suivait une autre politique  !

Incompris de Rome et des jésuites qui s’étaient d’abord intéressés à ses ouvrages, Soloviev fut, à son retour en Russie, violemment critiqué par ses coreligionnaires. Son confesseur lui refusa même en 1891 l’absolution sacramentelle, en lui déclarant  : «  Confesse-toi chez tes curés catholiques  !  » Soloviev souffrit beaucoup de ces contradictions et étroitesses d’esprit, mais n’en renonça pas pour autant à ses vues sur l’Église et la Chrétienté de l’avenir. «  Il était un trop grand esprit, écrit notre Père, pour faire la théorie de son cas et modifier ses idées selon les variations de ses succès mondains. Il demeure vrai cependant que, instruit par ces amères expériences, il a mieux connu le Mal en travail dans le monde, suscitant à la Théocratie de formidables obstacles et allant jusqu’à en dresser une sorte de caricature en laquelle il dénonça la puissance de l’Antéchrist, Prince de ce monde, annoncé par les Écritures.

Entre la divine Sophia et son irréductible adversaire, le Serpent maudit, Soloviev savait qu’un grand combat était engagé. Il y jeta toutes les forces de son immense génie et, de son regard d’aigle, sut discerner les signes avant-coureurs de la venue de l’Antéchrist, en qui se manifestera le mystère d’iniquité.

«  QUELQU’UN VA VENIR…  »

La famine de 1891, qui fit de nombreuses victimes dans plusieurs provinces de Russie, la menace grandissante du péril jaune, Japon et Chine confondus dans un panmongolisme dévastateur, le désordre croissant des esprits dans la société russe à la fin du dix-neuvième siècle, en parurent à Soloviev les signes annonciateurs. De plus en plus inquiet, il écrivait en 1897 à son ami Weliezko  :

«  La pagaille règne,
Le sommeil n’est plus le même  :
Quelque chose arrive,
Quelqu’un va venir…  »

«  Tu devines que par ce “ Quelqu’un ”, j’entends l’Antéchrist lui-même.  »

Au même, il fera cette confidence en 1900, deux mois avant sa mort  : «  Je crains de tirer de l’Église actuelle une déception regrettable. Il me surprendrait même de voir la sécurité, le triomphalisme de la liturgie. Je sens l’approche des temps où les chrétiens devront se réunir pour la prière dans les catacombes [ quelle prophétie, dix-sept ans avant la Révolution bolchevique ! ] Partout la foi sera persécutée, peut-être moins brutalement que dans les jours de Néron, mais plus finement et cruellement  : par le mensonge, la tromperie, la falsification. Et c’est encore peu dire. Est-ce que tu ne vois pas qui s’agite  ? Moi, je le vois, et depuis longtemps  !  »

Soloviev tentait de dissimuler sous une figure amène et des mots plaisants la souffrance intime qui le rongeait et l’effroi qui enserrait son âme comme dans un étau. Il voulut cependant lutter jusqu’au bout.

TROIS ENTRETIENS

Soloviev voulut en 1899 exposer les conditions de ce combat de la fin des temps dans Trois entretiens, qui constituent pour lui une sorte de testament philosophique et spirituel, en même temps qu’une retractatio, où il voulut reprendre les thèmes les plus chers de sa doctrine, pour les exposer de nouveau et les corriger au besoin. À cause de son caractère eschatologique, ce texte est capital.

Avec la rigueur et l’allégresse intellectuelle qui lui sont propres, Soloviev aborde les questions les plus fondamentales au regard de la morale et de la foi  : la fin de l’histoire, le choix entre le Christ et l’Antéchrist, le problème du Mal. Le genre littéraire adopté – celui d’entretiens philosophiques calqués sur les Dialogues de Platon, dont le philosophe venait de publier une nouvelle traduction – est plus accessible et attirant que le traité théorique. Il permet à l’auteur d’être compris du grand nombre.

Il a lui-même exposé dans sa préface, datée du «  dimanche de Pâques 1900  », l’objectif qu’il poursuit au long de ces entretiens  : «  J’ai voulu, pour autant que je l’ai pu, faire ressortir clairement comment sont reliés au problème du mal les aspects vitaux de la vérité chrétienne, sur lesquels de divers côtés le brouillard s’amasse, surtout ces derniers temps.  » La parabole qui accompagne son propos est plaisante, et la leçon pour le moins inattendue. Qu’on en juge  :

«  LES PRÉDICATEURS DU VIDE  »

«  Il y a bien des années, j’avais lu l’annonce d’une nouvelle religion qui avait surgi quelque part dans les provinces orientales. Cette religion, dont les adeptes s’appellent les “ perce-trous ” ou les “ orants-du-trou ”, consistait en ce que, ayant percé dans le mur de leur isba, en quelque coin obscur, un trou de moyenne grandeur, ces gens y appliquaient leurs lèvres en répétant indéfiniment  : “ Mon isba, mon trou, sauve-moi  ! ” Jamais encore, semble-t-il, l’objet d’adoration n’avait atteint un tel degré de simplification. Mais si la déification d’une quelconque isba paysanne et d’une simple ouverture faite de main d’homme dans son mur est manifestement une aberration, il faut pourtant dire que c’était une erreur honnête  : ces hommes déliraient sauvagement mais ils n’induisaient personne en erreur, car ils appelaient isba leur isba, et l’endroit qu’ils avaient percé dans le mur ils l’appelaient à bon droit un trou.

«  Mais la religion des orants-du-trou a vite connu une “ évolution ” et elle a subi une “ transformation ”. Même sous son nouvel aspect, cette religion a conservé comme auparavant une pensée religieuse bien piètre et un intérêt philosophique bien maigre, elle a gardé comme auparavant un réalisme épais, mais elle a perdu l’honnêteté d’auparavant  : leur isba a maintenant reçu l’appellation de “ royaume de Dieu sur la terre ”, et le trou a commencé à être appelé “ nouvel évangile ”, mais la différence entre ce prétendu évangile et le véritable est exactement la même qu’entre un trou percé dans une poutre et un arbre vivant et entier…

«  Certains orants-du-trou, il est vrai, les “ intelligents ”, se nomment eux-mêmes non pas “ orants-du-trou ” mais chrétiens, et ils nomment évangile leur prédication, mais en fait c’est un christianisme sans Christ et c’est un Évangile, c’est-à-dire une Bonne Nouvelle, sans cette réalité bonne qu’il conviendrait d’annoncer  : sans la résurrection réelle dans la plénitude de la vie bienheureuse , bref, tout cela n’est pas autre chose qu’un vide semblable au simple trou percé dans l’isba paysanne.  »

Ce qui indigne le plus Soloviev, c’est que ces prétendus apôtres recouvrent le vide, le “ trou ” de leur pensée d’une «  contrefaçon d’étendard chrétien  » qui séduit et égare les “ petits ”, les humbles, qui croient encore naïvement à l’Évangile du Christ. «  La tâche véritable de la polémique ici n’est point de réfuter une pseudo- religion, mais de dévoiler une vraie tromperie.  »

Sans nommer son adversaire, à cause de la censure qui aurait empêché celui-ci de répondre, Soloviev, avec un instinct très sûr, avait engagé le fer contre Tolstoï, le prophète de la non-violence, de la non-résistance au mal, véritable «  mensonge de l’Antéchrist  » et le plus redoutable, peut-être, de ses précurseurs.

LE FAUX ÉVANGILE DE TOLSTOÏ

LE LUTHER RUSSE

Léon Tolstoï

Léon Tolstoï

Qui se souvient aujourd’hui de l’auteur de Guerre et Paix, d’Anna Karénine et de Résurrection  ? Pour son contemporain Soloviev, Lev Nicolaévitch Tolstoï a été un pervertisseur de l’âme russe, plus dangereux que Marx et Nietzsche eux-mêmes, parce qu’il propagea «  un christianisme sans dogme et une morale sans force, toute sentimentale, d’apparence vertueuse mais quiétiste et, par ce biais, vicieuse  », ramenant tout à la seule loi de l’amour, au nom de laquelle il condamnait pêle-mêle les institutions de son pays, la guerre sous toutes ses formes, les sciences et les arts.

Soloviev va plus loin que son maître Dostoïevski en dénonçant dans le prophète de la non-violence un précurseur de l’Antéchrist. Mais reprenons les Trois entretiens, où Soloviev fait apparaître Tolstoï sous les traits d’un “ Prince ” prétendu évangélique, auquel sont confrontés successivement trois personnages  : un général, un diplomate et un mystérieux Monsieur Z., qui n’est autre que Soloviev lui-même. La conversation tourne autour du thème général  : Faut-il résister au mal  ?

UNE “ ARMÉE GLORIEUSE ET AIMANT LE CHRIST ”

Dans le premier entretien, le général répond oui, en vertu du principe selon lequel, dans les pays civilisés, on s’est toujours opposé au mal par la force armée. Cet officier représente «  le point de vue religieux moral, qui appartient au passé  », nous explique Soloviev dans sa préface. Face au prince tolstoïen, qui soutient l’Évangile nouveau  : Il faut vaincre le mal par le bien, Dieu n’est pas dans la force mais dans la justice, tu ne tueras point... le général proteste que le droit a besoin d’une force pour s’exercer d’une manière efficace, ne serait-ce que pour la défense des innocentes victimes  !

Pour appuyer ses dires, il raconte qu’un jour, il a exterminé en un instant pas moins d’un millier de bachi-bouzouks (mercenaires turcs) qui venaient de se livrer à des cruautés abominables sur de malheureux Arméniens. Non seulement il n’en éprouve aucun remords, mais en a conservé comme «  une fête lumineuse de Pâques dans l’âme  », avec la satisfaction du devoir accompli pour «  la foi, le tsar et la patrie  ». Le Prince alors lui reproche de n’avoir pas eu, en la circonstance, une conduite très “ évangélique ”  :

«  Le Général. – Saints du ciel  ! Alors, devant des bachi-bouzouks qui faisaient brûler les petits enfants, je devais, à votre avis, exécuter des gestes touchants et prononcer de touchantes paroles  ?

Le Prince. – Je n’ai pas dit du tout qu’ils pouvaient, eux, agir de façon évangélique sur les bachi-bouzouks. J’ai simplement dit qu’un homme empli de l’esprit évangélique authentique aurait trouvé moyen, dans ce cas comme dans tout autre, d’éveiller chez ces âmes aveuglées le bien qui se cache dans toute créature humaine.

M. Z. – Vous le pensez réellement  ?

Le Prince. – Je n’en doute pas le moins du monde.

M. Z. – Pensez-vous alors que le Christ était suffisamment pénétré de l’esprit évangélique authentique  ?

Le Prince. – Que signifie cette question  ?

M. Z. – Elle signifie que je souhaite savoir pourquoi le Christ n’a pas utilisé la force de l’esprit évangélique pour réveiller le bien caché dans les âmes de Judas, d’Hérode, des grands prêtres juifs et, enfin, de ce mauvais larron que, d’une certaine manière, on oublie tout à fait quand on parle de son bon compagnon. Pour la conception chrétienne positive, il n’y a pas là de difficulté insurmontable […]. Vous aurez beau tailler et défigurer à vos fins le texte des quatre Évangiles, il n’en restera pas moins incontestable, et c’est l’essentiel pour notre propos, que le Christ a subi de cruelles persécutions et a été mis à mort parce que ses ennemis le haïssaient. Que lui-même soit resté moralement supérieur à tout cela, qu’il n’ait pas voulu résister et ait pardonné à ses ennemis, on le comprend de mon point de vue comme du vôtre. Mais pourquoi, en pardonnant à ses ennemis, n’a-t-il pas, pour parler comme vous, libéré leurs âmes des effroyables ténèbres où elles croupissaient  ? Pourquoi n’a-t-il pas vaincu leur méchanceté par la puissance de sa douceur  ? Pourquoi n’a-t-il pas éveillé le bien assoupi en eux, pourquoi n’a-t-il pas éclairé et régénéré leur esprit  ? En un mot, pourquoi n’a-t-il pas agi sur Judas, Hérode et les grands prêtres juifs comme il a agi sur le bon larron, et sur lui seul  ? Encore une fois  : ou il ne le pouvait pas ou bien il ne le voulait pas. Dans les deux cas il ressort, selon vous, qu’il n’était pas suffisamment pénétré du véritable esprit évangélique  ; et comme il s’agit, si je ne m’abuse, de l’Évangile du Christ et de personne d’autre, il apparaît que pour vous le Christ n’était pas suffisamment pénétré de l’authentique esprit du Christ, ce dont je vous félicite.  »

Le prince ne sait que répondre, il est battu sur le terrain de ses propres principes…

LA CULTURE DE PAIX ET DU PROGRÈS

Le second entretien donne la parole à l’homme politique, diplomate de carrière. Ce représentant «  du progrès de la culture qui domine le présent  » prétend vaincre le mal, non plus comme dans les temps barbares par la force, mais par l’instruction, la révélation aux peuples arriérés de l’idéologie et des techniques modernes, persuadé que le progrès matériel et culturel fera reculer la misère et l’ignorance, causes de tous les maux…

Le prince, qui assiste à l’entretien, ne dit mot, y trouvant son compte probablement.

Soloviev, quant à lui, n’intervient que rarement dans cette discussion, sauf à la fin, pour réduire en fumée la belle construction de son interlocuteur. En fait, le discours du politique est trop séculariste, remplaçant Dieu et le Bien par la culture et la paix, pour ne pas être insupportable à Soloviev. Conclusion  : la force armée contre le mal est nécessaire, oui, dans l’immédiat  ! L’instruction, le développement sont aussi des efforts louables, à moyen terme. Mais contre le mal moral, contre Tolstoï qui désarme les consciences, contre l’Antéchrist «  derrière lequel se cache l’abîme du mal  », l’un et l’autre remède ne suffisent plus.

LE COMBAT DE LA FIN DES TEMPS

Un troisième et dernier entretien est mené magistralement par Monsieur Z., porte-parole de Soloviev, «  garant de la religion absolue, qui doit révéler son importance décisive dans l’avenir  », a-t-il précisé dans la préface… Une religion absolue, nous dirions  : intégrale, parce qu’elle intègre tous les domaines de l’activité humaine, et remet chaque chose, chaque événement à sa place, en fonction du jugement qui aura lieu à la fin des temps. Cette vue surnaturelle positive de l’histoire universelle justifie et concilie les points de vue parfois contradictoires de l’homme politique et du général  : «  Le glaive du guerrier et la plume du diplomate doivent être appréciés dans la mesure où ils correspondent effectivement au but, en telle ou telle situation donnée, et chaque fois l’instrument le meilleur, c’est celui dont l’emploi est le plus opportun, c’est-à-dire celui qui sert le bien avec le plus de succès.  » Or, la vraie religion révèle qu’à la fin des temps paraîtra l’Antéchrist, ultime manifestation du mal dans l’histoire, et qu’après un bref triomphe, il connaîtra une chute définitive. Soloviev va alors droit à l’essentiel  :

«  M. Z. – Il ne fait aucun doute que ce règne de l’Antéchrist qui, selon le point de vue de la Bible – de l’Ancien comme du Nouveau Testament – marque le dernier acte de la tragédie historique, ne sera pas simplement l’incroyance ou la négation du christianisme ou le matérialisme, etc., mais qu’il sera une imposture religieuse, et qu’alors le nom du Christ sera usurpé par des forces au sein de l’humanité qui, en réalité et par essence, sont étrangères et franchement hostiles au Christ et à son Esprit.  »

Certains Pères de l’Église l’avaient deviné avant Soloviev  : «  Saint Jean Damascène insiste sur l’hypocrisie de l’Antéchrist  : “ En prélude à son règne, à sa tyrannie plutôt, il affectera la sainteté… ” Ce sont des traits que l’on retrouve chez saint Hippolyte qui l’appelle “ le trompeur ”, et chez saint Cyrille de Jérusalem, pour qui l’Antéchrist “ simulera la prudence, la pieuse clémence et la philanthropie ”.  » L’Antéchrist se dissimulant sous les traits mêmes du Christ et caricaturant son œuvre de réconciliation universelle, il faudra, pour le démasquer, toute la force de l’authentique Parole de Dieu, tranchante comme un glaive  :

«  M. Z. – De toutes les étoiles qui se lèvent à l’horizon mental d’un homme occupé à lire attentivement nos Livres sacrés, il n’en est pas, je pense, de plus lumineuse ni de plus frappante que celle qui luit dans cette parole de l’Évangile  : “ Pensez-vous que je sois venu porter la paix sur la terre  ? Non, je vous le dis, mais la division. ” Il est venu apporter sur terre la Vérité et, tout comme le bien, elle divise avant tout.

La Dame. – Cela, il faut l’expliquer. Pourquoi donc le Christ est-il appelé Prince de la paix, et pourquoi a-t-il dit que les artisans de paix seraient appelés fils de Dieu  ?

M. Z. – Mais vous êtes assez bonne, n’est-ce pas, pour me souhaiter de recevoir cette dignité suprême en réconciliant des textes contradictoires  ?

La Dame. – Précisément  !

M. Z. – Remarquez alors qu’on ne peut les concilier qu’en séparant la bonne paix, ou paix véritable, de la mauvaise paix, ou fausse paix. Et cette séparation nous est directement montrée par Celui-là même qui nous a apporté la véritable paix et la bonne inimitié  : “ Je vous laisse la paix. Je vous donne ma paix. Je ne vous la donne pas comme le monde la donne. ” Il y a donc une bonne paix du Christ, fondée sur la division que le Christ est venu apporter sur la terre, à savoir sur la division entre le bien et le mal, entre le mensonge et la Vérité  ; et il y a une paix mauvaise, une paix du monde, fondée sur la confusion ou la réunion extérieure de ce qui, intérieurement, est en guerre.

La Dame. – Comment donc allez-vous nous démontrer la différence entre la bonne et la mauvaise paix  ?

M. Z. – À peu près comme a fait le général avant-hier quand il remarquait pour plaisanter qu’il y a de bonnes paix, comme celle de Nystad ou de Koutchouk-Kaïnardji. [ Deux traités de paix qui accordèrent de vastes débouchés à la Russie sur la Baltique et sur la mer Noire au dix-huitième siècle.] Derrière cette plaisanterie se cache un sens plus général et plus important. Dans le combat spirituel, comme dans la politique, une bonne paix est celle que l’on conclut seulement quand le but de la guerre est atteint.  »

LA RÉSURRECTION, PIERRE D’ACHOPPEMENT

À quoi bon rechercher “ le bien moral pur ”, comme le souhaite le prince tolstoïen, ou travailler indéfiniment au progrès de l’humanité, comme le réclame l’homme politique, si le résultat final, c’est la mort de tout homme, du barbare comme du civilisé  ! Et si, d’autre part, le Christ et ses disciples sont morts en accomplissant jusqu’au bout “ les exigences du bien ”, mais qu’il n’y a pas eu pour eux de résurrection réelle, – Tolstoï le prétendait dans un livre intitulé par antiphrase “ Résurrection ”, paru la même année que les Trois entretiens  ! alors le Royaume de Dieu n’est qu’un royaume de mort.

À ces billevesées, inspirées par le modernisme ambiant, Soloviev oppose sa foi lumineuse en la Résurrection du Christ, signe et promesse de la résurrection finale des élus, et de leur victoire sur l’Antéchrist  :

Autour de cette vérité fondamentale de notre foi, notre Père a magistralement opposé les deux protagonistes du drame  : «  L’un [Soloviev]croyait que Jésus-Christ, vrai Fils de Dieu fait homme, ressuscité, envahissait positivement le monde et le divinisait par l’Église, et l’Église romaine  ! Il exhortait le peuple russe à se livrer sans résistance à la grâce de Jésus, à accepter le renoncement, le sacrifice, l’humilité évangéliques, et à revenir à l’Unité visible, catholique  ! À lutter de toutes ses forces contre le Mal, en particulier contre tout schisme et toute révolution… L’autre [ Tolstoï]niait la résurrection de Jésus et sa divinité  ; il remettait à l’homme le soin de se perfectionner et de se diviniser lui-même, en suivant les impulsions de son cœur, sans lutter contre le mal, en lui cédant au contraire, prétendant conduire ainsi l’humanité sans encombre vers le bonheur, la paix, la fraternité, le bien-être égal de tous…  »

LA SAINTE IMAGE DU CHRIST

Soloviev avait écrit dans les Fondements de la vie spirituelle (1884)  : «  Je conseillerais à tous cette sorte d’examen de conscience qui ne trompe pas  : prendre l’image du Christ comme mesure de notre conscience. Dans les moments de doute, lorsqu’il reste au moins la possibilité de se raisonner et de méditer, rappelez-vous le Christ, placez-le devant vous comme le Vivant, qu’Il est réellement, et déposez sur Lui tout le poids de votre doute. Il est prêt d’avance à prendre sur Lui les charges des autres, sûrement pas pour vous donner les mains libres en vue d’un acte inique, mais afin que, vous tournant vers Lui et vous appuyant sur Lui, vous vous absteniez du mal et que, dans ce cas difficile, vous deveniez les instruments de sa Justice indubitable.  »

C’est armé du labarum de la Sainte Face de Jésus que notre prophète traça, en conclusion de ses Trois entretiens, le portrait de l’Antéchrist  : «  Montrer par avance le visage trompeur derrière lequel se cache l’abîme du mal, tel fut mon suprême dessein en écrivant ce petit livre.  » Il nous faut maintenant méditer ce “ Court récit sur l’Antéchrist ”, œuvre du moine russe Pansophii, dont le nom grec signifie toute sagesse, et qui représente, à n’en pas douter, Soloviev lui-même.

EXALTATION DE L’ANTÉCHRIST

«  En ce temps-là [nous sommes donc au début du XXIe siècle], il y avait parmi les rares croyants spiritualistes un homme remarquable – beaucoup le disaient surhomme – qui était tout aussi éloigné de l’enfance de l’intelligence que de celle du cœur. Il était encore jeune, mais son génie supérieur lui avait valu vers l’âge de trente ans une réputation très large de grand penseur, d’écrivain et d’homme public. Conscient de posséder en lui une grande force spirituelle, il s’était montré spiritualiste convaincu, et son intelligence claire lui indiquait toujours combien était vrai ce en quoi l’on doit croire  : le Bien, Dieu, le Messie. Il croyait en cela mais il n’aimait que lui-même. Il croyait en Dieu mais au fond du cœur il ne pouvait s’empêcher de se préférer à lui. Il croyait au Bien, mais l’œil omniscient de l’Éternel savait que cet homme s’inclinerait devant la force du mal dès qu’elle l’aurait séduit…  »

«  Cet homme se préférera au Christ et le justifiera par le raisonnement suivant  : “ Le Christ, en prêchant et en réalisant dans sa vie le bien moral, fut le réformateur de l’humanité, mais moi j’ai pour vocation d’être le bienfaiteur de cette humanité partiellement réformée et partiellement irréformable. Je donnerai à tous les hommes tout ce qu’il leur faut. Le Christ, en tant que moraliste, divisait les hommes selon le bien et le mal, je les réunirai par des biens qui sont tout aussi nécessaires aux bons qu’aux méchants. Je serai le véritable représentant de ce Dieu qui fait lever son soleil sur les justes et les pécheurs. Le Christ a apporté le glaive, j’apporterai la paix. Il a menacé la terre du jugement dernier, or le juge dernier ce sera moi, et mon jugement ne sera pas seulement de justice mais de charité. Il y aura aussi de la justice dans mon jugement, cependant ce ne sera pas une justice de rétribution mais une justice de répartition. Je distinguerai chacun d’entre eux et lui donnerai ce qu’il lui faut. ”  »

LA CONQUÊTE DU MONDE

De ce jour, d’une marche rapide, il conquerra le monde. Rien ne résistera à cet homme facile, heureux et souriant. Il écrira un livre intitulé “ La voie ouverte vers la paix et la prospérité universelles ”, qui lui attirera la bienveillance générale.

«  Ce sera quelque chose d’universel et qui abolira toutes les contradictions. On y trouvera un noble respect pour les traditions et les symboles anciens uni à un radicalisme large et audacieux des exigences et des suggestions socio-politiques  ; on y verra aussi une liberté illimitée de la pensée alliée à une intelligence très profonde de toute mystique, un indubitable individualisme associé à un dévouement ardent pour le bien commun, et des principes directeurs de l’idéalisme le plus sublime allant de pair avec des solutions pratiques extrêmement précises et proches de la vie. Et tout cela sera réuni et lié avec un art si génial que le penseur ou l’homme d’action le plus étroit d’esprit n’aura aucune difficulté à voir et à accepter le tout de son seul point de vue à lui, sans rien sacrifier à la vérité elle-même, sans se hausser réellement pour elle au-dessus de son propre moi, sans aucunement renoncer en fait à son étroitesse, sans corriger en rien la fausseté de ses vues et de ses aspirations, ni combler leur insuffisance.  »

C’est ici la marque de l’Antéchrist que dénonce Soloviev. L’Homme prétendra unir les contraires et satisfaire les désirs de tous et de chacun sans que personne ait le moindre sacrifice à consentir. Pas de nécessaire “ conversion ”, d’auto-renoncement, de “ voie étroite ”, puisque justement la voie sera largement “ ouverte ”  ! «  Non seulement cet auteur génial lance un universel “ Je vous ai compris ”, mais il surpasse toute personne dans son attachement aux valeurs qu’elle défend. Polymorphe et omnicompréhensif, il est traditionaliste avec les traditionalistes, moderniste avec les modernistes et rationaliste avec les rationalistes.  »

La paix et la liberté de tous étant assurées, dans le respect de toutes les cultures et de toutes les religions, le surhomme apparaîtra comme un bienfaiteur de l’humanité, incomparable “ défenseur des droits de l’homme ”. Seulement, il n’accepte toujours pas le Christ, qui a dit  : «  Sans moi, vous ne pouvez rien faire.  » Cette antinomie permet à Soloviev de parler de “ bien falsifié ”. Et les fruits ne se font pas attendre  : «  Sous son règne, les hommes apprendront à s’aimer, s’admirer, s’idolâtrer eux-mêmes, non comme serviteurs et vivantes icônes du Christ, mais à la place de Dieu, dans l’oubli du Seigneur.  »

SOUS L’ÉTENDARD DE L’IMMACULÉE

Saint Paul avait averti ses chrétiens  : «  Avant l’Avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ et notre réunion auprès de lui… doit venir l’apostasie et se révéler l’Homme impie, l’Être perdu, l’Adversaire, celui qui s’élève au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu ou de saint ,allant jusqu’à s’asseoir en personne dans le sanctuaire de Dieu, se produisant lui-même comme Dieu… Et vous savez ce qui le retient présentement, de façon qu’il ne se révèle qu’en son temps.  » (2 Th 2,1-7) Certains Pères de l’Église ont vu dans le mystérieux obstacle qui retient l’Antéchrist le pouvoir infaillible de la papauté romaine. Et Soloviev l’orthodoxe écrivait  : «  Comme il n’y a dans le monde qu’un seul centre d’unité légitime et traditionnel  : Rome, il s’ensuit que, pour lutter avec Jésus-Christ contre l’Antéchrist, les vrais croyants doivent se rallier autour de lui…  » Mais il ajoutait  : «  dans la mesure indiquée par leur conscience. Je sais qu’il y a des prêtres et des moines qui pensent autrement et qui demandent qu’on s’abandonne à l’autorité ecclésiastique sans réserve, comme à Dieu. C’est une erreur qu’il faudra nommer hérésie quand elle sera nettement formulée. Il faut s’attendre à ce que 99 % des prêtres et des moines se déclarent pour l’Antéchrist. C’est leur affaire…  »

Notre Père demandait en 1978  : «  Cette étrange ressemblance se doublant d’une parfaite identité avec l’Antéchrist décrit par Soloviev, dont la ressemblance avec le Christ fait tout le charme et le prestige, la question se pose  : Vivons-nous le rêve de Soloviev le saint, ou celui de Tolstoï le démoniaque  ? Sommes-nous dans le temps de la victoire du Christ ou dans le temps de l’Antéchrist  ?  » Aujourd’hui, le “ rêve ” d’unité caressé par Jean-Paul II est-il du Christ ou de son Adversaire  ?

Immaculée-ConceptionLe Secret de Fatima nous départage. La Vierge Marie ne nous a pas révélé un plan mirifique de Paix, de Justice et de Progrès universel de tous les peuples du monde, mais a montré à trois petits enfants l’enfer «  où vont les âmes des pauvres pécheurs   », a demandé que la Russie soit consacrée à son Cœur Immaculé pour être «  convertie  », a annoncé enfin que reviendrait le temps des martyrs, mis à mort à la suite d’un mystérieux «  évêque vêtu de blanc  ».

Dans le récit de Soloviev, les deux Témoins de l’Apocalypse, morts et ressuscités, sont les représentants des Églises d’Orient et d’Occident. Comment ne pas penser au pape Jean-Paul Ier et au patriarche Nikodim, morts tous deux au mois de septembre 1978. De même, Soloviev note que l’apparition de la «  Femme vêtue du soleil…  » a lieu trois jours après le funeste concile de l’Antéchrist, soit le 17 septembre, jour où l’Église russe fête la sainte martyre Sophie, figure de l’Immaculée  ! Concluons avec notre Père  : «  C’est vous, ô Reine, qui détournez nos regards de la séduction du Serpent. Votre secret enfin révélé est celui d’une Créature oublieuse d’elle-même et gardée pour Dieu Seul, que Dieu a magnifiquement exaltée. Votre leçon nous sauve des mirages de l’Antéchrist qui vous est tout entier contraire.  »

Extrait de Résurrection n° 11, novembre 2001, p. 11-21

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