Il est ressuscité !
N° 281 – Octobre 2026
Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard
CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2026
HISTOIRE VOLONTAIRE DE LA PHILOSOPHIE
Introduction : L’amour de la Sagesse Éternelle
COMMENT aborder l’histoire de la philosophie ? Notre Père, qui n’était alors que le jeune Georges de Nantes, étudia cette discipline pour la première fois en faculté à la “ catho ” de Lyon, en 1942. Mais cette vie étudiante ne lui laissa qu’un « insurmontable sentiment de médiocrité ».
Il eut certains cours enthousiasmants, comme celui du Père Peissac sur la création. Mais il fallut aussi se plonger dans l’étude de Viallatoux, « cet imbécile-là », comme disait Mamine, « ce songe-creux démocrate-chrétien ». Et pour ses concours, notre Père dut potasser des auteurs qui lui parurent aussi ennuyeux que fallacieux. Il l’a raconté dans ses Mémoires et Récits : « La philosophie, dans ma faculté, tournait à vide, ou alors elle alimentait une piété individuelle sincère, mais secrète. »
« J’avais pour compagnon de travail l’abbé A. Il était envoyé par son évêque, de Rodez, ou de Saint-Flour, de par là-bas, Cantal ou Rouergue, pour prendre ses licences et devenir professeur de séminaire, ce à quoi rien ne le prédestinait, grand Dieu ! Il travaillait. Il étudiait les auteurs sérieusement, comme il faisait toute chose. Parfois je me confessais à lui ; il confessait bien. Nous discutions, mais c’était du genre de la mouche du coche avec le percheron. Il apprenait par cœur le bouquin d’un certain Ruyssen, psychologue, qui devait être notre examinateur en juin. Je trouvais Ruyssen assommant, matérialiste et de toute manière faux. Il me regardait avec de petits yeux surpris, car il était d’une simplicité, d’une honnêteté désarmantes.
« “ Mais... puisque c’est lui qui nous fera passer l’examen ? ”
– “ Et après ! Nous n’allons pas lui dégoiser tous ses trucs ! ”
– “ Mon cher ami, vous ferez comme vous voudrez, vous êtes libre. Mais moi, mon évêque m’a envoyé ici pour passer mes examens et je dois les passer... ”
« La suite de l’histoire est injuste et drôle : je réussis, il échoua. Mais en morale il prit sa revanche. Un certain Grua, sociologue, nous demandait carrément de “ montrer comment l’institution du mariage avait évolué de la horde primitive à l’institution monogamique actuelle... ” Je prétendis le contraire et fus recalé. Et lui, il passa ! en racontant je n’osai lui demander quoi... Je ne l’ai jamais revu. » (Mémoires et Récits t. I, p. 292)
Pour beaucoup, cette anecdote évoque leur propre expérience de “ cours de philo ”. Une matière « assommante », et de toute manière soumise à l’arbitraire du professeur... Telle est la philosophie de nos universités et de nos lycées, soumise aux programmes de la République et surtout à son exécrable laïcisme.
Après son ordination, six ans plus tard, notre Père consacra néanmoins ses premières années sacerdotales presque exclusivement à la philosophie, en préparant deux thèses monumentales sur la notion métaphysique de la Personne. Entre temps, il avait appris avec enthousiasme la philosophie chrétienne et réaliste de saint Thomas d’Aquin. Surtout, il avait acquis une intuition très neuve sur la définition de la Personne par ses relations, dont il entrevoyait les immenses implications théologiques, mystiques, mais aussi morales et politiques. Il s’est donc plongé avec ardeur dans cette étude philosophique, par charité, pour le service de l’Église et de la Chrétienté. Ce que nous allons tâcher de faire, à sa suite.
PREMIER VIRUS À ÉRADIQUER : LE LAÏCISME.
Les idées mènent le monde. Et l’idée fausse, tout autant que funeste pour les esprits, les âmes et les sociétés, qui n’en est pas moins au fondement de la philosophie moderne, c’est le laïcisme, que notre Père n’a cessé de combattre.
La philosophie laïque consiste à récuser qu’une Vérité supérieure, divine, puisse s’imposer au philosophe. Au-delà de l’étude scientifique et rationnelle du monde visible, pour tout ce qui a trait à la vie spirituelle de l’homme, le philosophe laïque ne reconnaît que des “ valeurs ”, des “ valeurs actuelles ”... Il veut que chacun développe son esprit critique pour se faire sa philosophie... ou sa religion par lui-même, en lui-même, et tous ces “ mythes ” sont mis sur un pied d’égalité. Dans l’ordre religieux comme dans l’ordre moral, chacun doit s’enfermer dans son “ moi ”, consulter sa conscience, et laisser les autres tranquilles, sans rien imposer à personne.
En dépit de ses prétentions rationnelles, le laïcisme est un suicide de l’intelligence, à qui il interdit de contempler le monde qui nous entoure pour chercher sa Cause première. C’est un terrible aveuglement qui règne aujourd’hui non seulement dans nos écoles, mais sur toute la société. Tout est fait pour que l’homme se croie absolument libre et pour que, si loin qu’il aille, il ne rencontre jamais Dieu. Quant à la philosophie, abandonnée à l’arbitraire de la raison humaine, devenue un instrument de guerre contre la Religion, elle tombe dans des aberrations contradictoires.
Alors, disait notre Père, il faut que nous reprenions du mors aux dents. Il faut dire que notre sainte Religion est la Vérité de Dieu qui s’impose absolument à tous les domaines de la pensée, du cœur et de l’activité humaine. Et particulièrement à la philosophie, qui est, étymologiquement, “ l’amour de la Sagesse ”. Il n’y a de vraie “ philosophie ” que dans la soumission à Dieu notre Créateur et la communion à sa divine Sagesse, rendue accessible à notre intelligence par sa Révélation contenue dans la Sainte Écriture.
C’était l’enseignement dogmatique, infaillible, assorti d’anathèmes, du concile Vatican... I :
« Puisque l’homme dépend tout entier de Dieu comme de son Créateur et Seigneur, puisque la raison créée est absolument sujette de la vérité incréée, nous sommes tenus de rendre par la foi à Dieu révélateur l’hommage complet de notre intelligence et de notre volonté. » (constitution Dei Filius, 1870)
L’AUGUSTINISME PHILOSOPHIQUE.
Nous devons à saint Augustin, Père de notre Église d’Occident, la conviction selon laquelle tout l’ordre humain, politique, social et intellectuel, doit être soumis à Dieu notre Père, à son Fils Jésus-Christ, et donc à la Sainte Église en laquelle demeure le Saint-Esprit.
« L’augustinisme, expliquait notre Père, est cette doctrine qui reconnaît pleinement la valeur, la légitimité des activités humaines, et affirme que Dieu les a ainsi bénies, créées et rachetées. Pour autant, ces activités doivent être subordonnées à l’activité essentielle qui est, pour l’homme, la louange de la gloire de Dieu et le salut des âmes. »
Dans l’ordre de la pensée, la science humaine doit donc servir à élever les âmes vers le Bon Dieu, et se soumettre à la révélation de Jésus-Christ. C’est l’augustinisme philosophique, sur lequel notre Père a beaucoup insisté à la fin de sa vie.
Saint Augustin avait été dégoûté de la philosophie païenne, humaine, qu’il avait connue dans l’hérésie manichéenne et dans son parcours de professeur de rhétorique. Il a trouvé tous ces systèmes contradictoires et plus sophistiques les uns que les autres.
Son cœur, assoiffé de sagesse, n’a trouvé de repos qu’en écoutant saint Ambroise expliquer la Parole de Dieu révélée dans la Sainte Écriture. En lui, Augustin avait trouvé son maître, et grâce à lui, le Divin Maître, Jésus-Christ. Son intelligence était ravie, saisie de la vérité de Sa Parole. Brûlant d’amour pour cette divine Sagesse, il a éprouvé le besoin de se purifier de ses vices, de combattre ses passions, afin de mieux la comprendre. Il s’est converti et a reçu le baptême.
Notre Père expliquait : « Son parcours lui avait fait comprendre que la philosophie est une absurdité si la foi ne l’éclaire pas. La source de la Vérité est dans la foi. C’est l’augustinisme philosophique : il n’y a pas de vraie philosophie en dehors de la foi catholique. C’est de la Parole de Dieu, des dogmes de la Sainte Église, que procède toute la lumière nécessaire pour que la raison aille, en toute sécurité, dans les voies de la vérité. En dehors de la religion catholique, la raison humaine, abandonnée à ses propres lumières, divague et se perd dans toutes sortes de contradictions. »
Pour autant, après sa conversion, saint Augustin n’a pas cessé de rechercher la sagesse, bien au contraire. En lui, « l’intelligence a suivi la foi avec une promptitude extraordinaire ». Mais désormais, son esprit demeurait fixé en Dieu, unique Vérité créatrice, illuminatrice et béatifiante. Et sa pensée demeure l’un des incontournables fondements de la doctrine de l’Église.
À son exemple, à l’école de la Sainte Écriture, il nous faut comprendre que la sagesse, objet de la philosophie, est une communion à l’Esprit même de Dieu, Créateur de toute chose.
QU’EST-CE DONC QUE LA SAGESSE ?
Alors que ses prédécesseurs se prétendaient “ sophistes ” c’est-à-dire “ sages ”, Pythagore le premier se déclara plus modestement “ philosophe ”, “ celui qui aime la sagesse ”, qui la recherche, sans prétendre la détenir totalement ni la dominer.
Pour ces Grecs, la sagesse était la connaissance profonde des êtres, de leurs natures, de leurs causes, des lois qui les régissent. Et dans le prolongement de cette connaissance, la philosophie devenait morale, afin de définir la vocation de l’homme sur la terre et les moyens pour lui de parvenir à son but, le bonheur. Pratiquement, l’objet de la sagesse est la quête du bonheur.
Les scribes inspirés du peuple juif ont eux aussi cherché à définir cette sagesse. Mais, grâce à la Révélation divine dont ils étaient alors les bénéficiaires privilégiés, à l’encontre des sentences humanistes qui fleurissaient alors en Égypte et à Babylone, ils ont su qu’elle était d’abord un attribut de Dieu, de Je suis, le Créateur et Maître de tout :
« Yahweh, par la Sagesse, a fondé la terre ; Il a établi les cieux par l’Intelligence. » (Pr 3, 19) La Sagesse, dans l’esprit humain, est donc un don de Dieu : « C’est Yahweh qui donne la Sagesse. » (Pr 2, 6) « Principe de la Sagesse, la crainte de Yahweh ! La science du Saint, voilà l’intelligence. » (Pr 9, 10) « C’est le couronnement de la Sagesse que la crainte du Seigneur, elle fait fleurir bien-être et santé [...]. La racine de la sagesse, c’est de craindre le Seigneur, et sa frondaison, c’est une longue vie. » (Si 1, 18-20)
À partir de la conquête de la Terre sainte par Alexandre en 332, les juifs furent en contact avec la civilisation grecque et ses philosophes. Cette culture nouvelle, moderne, fine, fut une grande tentation pour les Hébreux. Mais dans le livre de l’Ecclésiaste, les sarcasmes du scribe Qohélet démolissent ces prétendues sagesses humanistes et “ eudémonistes ”, c’est-à-dire qui prétendent conduire l’homme au bonheur sur la terre.
L’Auteur inspiré écrit qu’il s’y est essayé, mais qu’il en a constaté la vanité : « J’ai continué à m’élever plus que tous avant moi à Jérusalem, et ma sagesse me restait. [ Il a obtenu la gloire humaine, sans pour autant céder à l’ubris, à la démesure.] J’ai satisfait tous les désirs de mes yeux, je n’ai refusé aucun plaisir à mon cœur [...]. Et je réfléchis sur toutes les actions de mes mains et sur toute la peine que j’y ai prise : Ah ! tout est vanité et poursuite de vent, et il n’y a pas d’intérêt sous le soleil ! » (Qo 2, 10-11) « Tout cela, j’en ai fait l’essai par la sagesse, j’ai prétendu être sage ; mais c’est hors de ma portée. Hors de ma portée, ce qui est ; profond, profond, qui le trouvera ? » (Qo 7, 23-24)
Quels que soient ses efforts, le mal et la mort font inéluctablement échec à toute tentative orgueilleuse de l’homme pour construire son bonheur sur la terre. « Je vois bien qu’il y a avantage de la sagesse sur la folie [...]. Soit ! Mais je sais bien aussi que le sage et le fou ont tous deux le même sort. Et je me dis : tel est le sort du fou, tel sera le mien ; alors, à quoi bon ma sagesse ? Et je me dis que cela aussi est vanité. » (Qo 2, 12-15)
Que reste-t-il donc de bon dans l’existence humaine ? La piété, la crainte de Yahweh qui est le dernier mot de ce Livre (Qo 12, 13-14), et qui incite à se soumettre à Dieu en tout ce qu’il nous donne, le malheur comme le bonheur :
« Il n’y a de bonheur humain que le manger et le boire, et le bon temps dans le travail. Et je regarde cela comme venant de la main de Dieu. » (Qo 2, 24)
Selon l’Ecclésiaste, la sagesse est la vie simple, traditionnelle, laborieuse et religieuse du peuple hébreu sur la terre que Yahweh lui a donnée, car le bonheur est un don de Dieu. « Je sais bien que le bonheur arrive à ceux qui craignent Dieu, parce qu’ils le craignent ; et que le méchant n’aura pas de bonheur. » (Qo 8, 12-13)
Voici donc la première leçon de la Bible au philosophe : la sagesse est d’abord un attribut de Dieu, par lequel Il a tout créé et qu’Il donne en partage à ceux qui la cherchent avec humilité et piété. Toute sagesse humaine, rationaliste, érigée sans Lui ou contre Lui est vanité et poursuite de vent.
Toutefois, Qohélet ne répond pas à la contradiction de cette révélation, qui tourmentait ces juifs des derniers siècles avant Notre-Seigneur : si le bonheur est un don de Dieu, si la sagesse est de Le craindre, pourquoi le juste souffre-t-il et meurt-il finalement comme l’impie ?
La réponse vint près d’un siècle plus tard dans le Livre de la Sagesse, l’un des chefs-d’œuvre de l’Ancien Testament, influencé par la philosophie hellénique que l’auteur côtoyait à Alexandrie au Ier siècle avant Jésus-Christ. Il faut préciser que la révélation biblique du jugement et de la vie après la mort est indépendante de la sagesse grecque. On la trouve en germe dans certains psaumes et clairement dans un oracle adressé au prophète Daniel (Dn 12, 2-4) ainsi que dans le Second livre des Maccabées (2 M 7, 14).
Mais, dans le Livre de la Sagesse, cette révélation trouve une clarté et une force nouvelle grâce à la distinction philosophique entre le corps corruptible et l’âme immortelle : « Un corps corruptible appesantit l’âme et cette tente d’argile alourdit l’esprit aux mille pensées. » (Sg 9, 15)
La mort corporelle n’empêche donc pas l’âme d’entrer dans la vie : « Le juste, même s’il meurt avant l’âge, trouvera le repos. » (Sg 4, 7) « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu [...]. Aux yeux des insensés, ils ont paru mourir [...], mais ils sont dans la paix. » (Sg 3, 1-3)
Ainsi, dès l’Ancien Testament, la philosophie grecque, sommet de la pensée humaine et païenne, a servi à la révélation de la Sagesse divine. Non pas comme “ principe et fondement ”, mais comme un moyen de compréhension et d’approfondissement de la Vérité révélée. Voilà comment la philosophie peut et doit s’harmoniser avec la Religion.
LA SAGESSE TOTALEMENT RÉVÉLÉE, INCARNÉE.
Les juifs de l’Ancien Testament avaient donc bien raison de chercher la sagesse et le bonheur dans la crainte de Yahweh, puisqu’Il rétribue les justes dans l’éternité, si ce n’est déjà sur la terre.
« Mon bonheur à moi, c’est d’être avec vous, Seigneur Yahweh ! » (Ps 73, 28)
Dans cette méditation, les scribes inspirés furent intarissables sur leur communion à la sagesse de Dieu : « Acquiers la sagesse, [...] ne l’abandonne pas, elle te gardera, aime-la, elle veillera sur toi [...]. Étreins-la et elle t’élèvera, elle fera ton orgueil si tu l’embrasses. » (Pr 4, 5-8) « Dieu n’aime que celui qui vit avec la Sagesse. » (Sg 7, 28)
« C’est elle que j’ai chérie et recherchée dès ma jeunesse ; je me suis efforcé de l’avoir pour épouse et suis devenu l’amant de sa beauté. Son intimité avec Dieu fait éclater sa noble origine, car le Maître de l’univers l’a aimée. » (Sg 8, 2-3)
Mystérieusement, cette sagesse répandue dans l’univers leur est apparue comme une compagne de Dieu, créée par Lui comme l’image de son Esprit, préexistante à toute la création dont elle fut l’ouvrière. « Yahweh m’a conçue, commencement de sa Voie, avant ses œuvres, depuis toujours... À ses côtés, Je suis, enfant chérie, Je suis, faisant ses délices, jour après jour... » (Pr 8, 22-30) « La Sagesse est un souffle de la puissance divine, une effusion toute pure de la gloire du Tout-Puissant ; aussi, rien de souillé ne pénètre en elle. Elle est un reflet de la lumière éternelle, un miroir sans tache de l’activité de Dieu, une image de son excellence. » (Sg 7, 25-26)
Les apôtres saint Jean et saint Paul ont repris ces textes de l’Ancien Testament pour les appliquer à Notre-Seigneur, afin d’expliquer le mystère de sa Personne. Jésus-Christ est le Verbe fait chair, transcription au masculin de la Sagesse. Il était au commencement auprès de Dieu, tout fut par lui et sans lui rien ne fut. Il était dans le monde et le monde fut par Lui et le monde ne l’a pas connu... (cf. Jn 1, 1-14)
Parce qu’Il est « l’image du Dieu invisible » (Col 1, 15), Il est la Sagesse incarnée, personnifiée. C’est Lui qui a appelé les hommes « au sommet des collines, sur la route, près des portes de la cité » (Pr 8, 2-3), durant sa vie publique et qui a bâti sa maison, l’Église (cf. Pr 9, 1-2).
Trouver la Sagesse, c’est donc croire en Jésus, l’écouter, garder sa parole, demeurer en sa présence et finalement l’étreindre dans la communion eucharistique, comme les juifs pieux souhaitaient embrasser la Sagesse. Le bonheur est d’être avec Lui, de posséder le Royaume en étant pauvre, doux, affligé, assoiffé de justice, miséricordieux, pur, pacifique et persécuté pour la justice comme Lui (cf. Mt 5, 3-12).
Et saint Paul a défini l’ultime secret de cette Sagesse incarnée : « Tandis que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour tous ceux qui sont appelés, Juifs comme Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » (1 Co 1, 22-24)
La Croix est “ le secret de la Sagesse éternelle ”, comme le disait saint Louis-Marie Grignion de Montfort, elle est l’ultime révélation de la grâce de la vérité, de la miséricorde de Dieu et de la misère de l’homme, et l’unique chemin du salut.
Néanmoins, l’Évangile et les écrits apostoliques n’accomplissent pas totalement la révélation de l’Ancien Testament sur la Sagesse. Dans les livres sapientiaux, elle est présentée, non pas comme un Fils de Dieu, Dieu Lui-même, mais comme une Compagne de Yahweh, distincte de Lui, créée par Lui : « Avant les siècles, dès le commencement Il m’a créée. » (Si 24, 9)
Comme l’hérétique Arius, au IVè siècle, invoquait ces textes pour prétendre que le Christ n’était pas Dieu, mais une créature, l’Église dans sa liturgie a attribué ces versets à la Vierge Marie, la plus éminente des créatures, celle qui mérite le mieux d’être identifiée à la Sagesse.
La définition du dogme de son Immaculée Conception en 1854 et la révélation de son nom à Lourdes en 1858, « Je suis l’Immaculée Conception », justifient cette audacieuse intuition. La Vierge Marie n’est pas une femme comme les autres, choisie pour être la Mère du Messie. Elle est la Conception parfaite et Immaculée de Dieu, donc le miroir de sa sagesse, mais aussi son Trône, puisque le Saint-Esprit demeure en Elle (cf. Lc 1, 28). Dieu n’aurait-Il pas pu la créer avant tous les temps, ainsi qu’il est écrit de la Sagesse, l’associant à toutes ses œuvres créatrices, législatrices et rédemptrices ? La parole qu’Elle a dite, comme en passant, à La Salette : « Je vous ai donné six jours pour travailler... », conforte cette thèse de notre Père.
Ainsi, la Sainte Écriture donne une deuxième leçon au philosophe : Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, a enseigné la Sagesse surnaturelle, unique chemin du bonheur sur terre et dans l’éternité. Ce n’est pas seulement une doctrine, mais une grâce, le plus grand don de son Esprit-Saint. Il faut croire en Lui et Le suivre pour aller au Ciel, par la Croix. Per crucem ad lucem... Et sa Divine Mère est notre Maîtresse de Sagesse, notre pédagogue, parce qu’Elle est le sanctuaire de l’Esprit-Saint. C’est Elle qui nous instruit, nous inspire et nous corrige, afin de nous unir à son Fils, Sagesse incarnée.
LE TRAVAIL DU PHILOSOPHE.
Faut-il pour autant négliger toute philosophie comme “ vanité et poursuite de vent ” ? Ou comme une érudition vaine, réservée à une élite ? Certes non !
Car, si Jésus-Christ a révélé les secrets de Dieu-Trinité et le moyen pour l’homme d’entrer dans la béatitude, Il n’a pas dévoilé toute la Sagesse qu’Il a mise dans la création. Pour la faire connaître à l’homme, Il lui a donné l’intelligence par laquelle il peut adhérer à la réalité des êtres, afin que, des choses visibles, l’homme remonte au Dieu invisible et lui rende gloire (cf. Rm 1, 20).
Le péché originel a certes entravé ce dessein, en tarant, en enténébrant l’intelligence humaine. L’esprit de l’homme, comme son cœur, est le champ de bataille où Satan lutte contre Dieu, afin que « les hommes pécheurs tiennent la vérité captive dans l’injustice » (Rm 1, 18). Nos facultés d’intuition sont altérées, les êtres sont pour nous opaques, et toute preuve rationnelle sera toujours débattue, contestée par la raison individuelle des hommes que le péché a dispersés.
Mais la grâce de la Vérité donnée par Jésus-Christ restaure ce que le péché et Satan avaient abîmé. Par le baptême, par le don de la foi, nous avons la vie divine qui nous permet de dominer nos passions, et une lumière dans l’intelligence qui nous vient directement du Verbe divin.
L’homme ainsi restauré peut trouver dans la philosophie qui lui fait connaître la création, une communion à la Sagesse de l’Amour créateur. Le scribe du Livre de la Sagesse, déjà, en avait fait sa joie, lui qui s’était adonné aux sciences des Grecs et des Égyptiens sans pour autant faire abstraction de sa piété : « Nous sommes en effet dans la main de Dieu, nous et nos discours, et toute notre intelligence et toute notre habileté. C’est Lui qui m’a donné la science vraie de ce qui est, qui m’a fait connaître la structure du monde et les propriétés des éléments [...], la nature des animaux et les instincts des bêtes sauvages, le pouvoir des esprits et les pensées des hommes, la variété des plantes et les vertus des racines. Tout ce qui est caché, tout ce qui se voit, je l’ai appris ; car c’est l’ouvrière de toute chose qui m’a instruit, la Sagesse ! » (Sg 7, 16-21)
La philosophie est précisément la science vraie de ce qui est, à mi-chemin des sciences expérimentales et de la Religion révélée. C’est la codification critique, systématique, des pensées des hommes, du sens commun sur ce qu’il y a un peu au-delà des choses, sur les idées, tout ce qui est caché et tout ce qui se voit. Philosopher c’est, avec une grande joie de l’esprit, maîtriser le domaine des abstractions, afin de connaître les ressorts secrets des êtres de l’univers.
Cette étude a toujours été pratiquée et souvent recommandée par les Pères et les Docteurs de l’Église comme un travail fécond, ainsi que le rappelait le premier concile du Vatican :
« Bien loin que l’Église soit opposée à l’étude des arts et sciences humaines, elle la favorise et la propage de mille manières. Car l’Église n’ignore ni ne méprise les avantages qui en résultent pour la vie des hommes ; bien plus, elle reconnaît que les sciences et les arts venus de Dieu, le Maître des sciences, s’ils sont dirigés convenablement, conduisent à Dieu, avec l’aide de sa grâce. »
Car « non seulement la foi et la raison ne peuvent jamais être en désaccord, mais elles se prêtent aussi un mutuel secours. La droite raison démontre les fondements de la foi et, éclairée par sa lumière, elle cultive la science des choses divines ; la foi délivre et prémunit la raison des erreurs, et l’enrichit d’amples connaissances. » (Constitution Dei Filius)
LES PHILOSOPHES SOUS LA TOISE DE LA SAGESSE ÉTERNELLE.
Nous allons donc, tout au long de cette année, étudier l’histoire de la philosophie, mais d’une manière volontaire, comme notre Père l’a fait pour l’histoire de France. En jugeant des différents courants de pensée selon les principes limpides et absolus de la foi catholique enseignée par Jésus-Christ, mais en les jugeant aussi selon leur correspondance ou leur incohérence avec la réalité des êtres, et donc avec la Sagesse créatrice, telle que l’intelligence peut la connaître.
Nous ne pourrons mener à bien cette étude que grâce à l’immense labeur philosophique accompli par notre Père dès ses premières années sacerdotales et tout au long de sa vie. Cela nous formera pour étudier l’an prochain, si Dieu le veult, sa propre synthèse métaphysique.
Ce n’est pas seulement une recherche spéculative, pour la seule joie de la vérité... Car les idées mènent le monde. Nous le constaterons, tout au long des siècles, la vie de l’Église et de nos nations chrétiennes est directement influencée par les courants philosophiques, et par leur soumission ou leur rébellion à la foi de l’Église catholique. Le règne du Christ et le triomphe du Cœur Immaculé de Marie sont impliqués dans ces débats philosophiques.
Nous commencerons par étudier la pensée grecque incarnée en Socrate, Platon et Aristote, berceau de la civilisation chrétienne, et source de tout son développement intellectuel, scientifique et technique.
Puis, ayant bien compris le rôle central de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans l’histoire de la pensée, nous aborderons avec enthousiasme les œuvres philosophiques de ses disciples, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, mais aussi saint Bonaventure et le bienheureux Jean Duns, perles précieuses du trésor de l’Église. La belle Chrétienté médiévale a donné naissance à ces monuments de la pensée humaine, et elle en a vécu, jusqu’à ce que paraissent, autour de l’impie Luther et de son funeste “ libre examen ”, les assassins de la raison métaphysique.
Le premier fut Descartes, puis vinrent Voltaire et Rousseau, responsables des flots de sang de la Révolution française. Dans cette même lignée, on trouve celui qui eut sans doute la plus funeste influence sur l’intelligence humaine, Emmanuel Kant. Tous ces philosophes ont coupé l’homme de la connaissance de Dieu et du monde réel pour l’enfermer dans son moi, dans son orgueil et son égoïsme.
À leur suite vinrent Hegel, Marx, Nietzche, monstres germaniques au rationalisme totalitariste, responsable des goulags soviétiques pour l’un, et des camps de concentration nazis pour le dernier. À cette école, notre monde est aujourd’hui dans un état de décadence intellectuelle, et donc morale et politique, absolument effrayante.
Nous étudierons ensuite les réponses que l’Église a cherchées à ces fausses philosophies. Pour conclure avec angoisse qu’elle s’y est finalement ralliée en embrassant les “ droits de l’homme ” et l’agnosticisme pratique qui est la base du modernisme...
Comment sortir de ce marasme intellectuel qui règne aujourd’hui jusque dans nos séminaires et nos universités catholiques, pour la ruine de la foi et la déchéance de l’intelligence humaine ? Par une métaphysique totale, existentielle et relationnelle, à laquelle nous introduira la dernière conférence au titre évocateur : Enfin, De Nantes vint !
MON DIEU, C’EST TROP DE JOIE !
PÈRE très bon, je crois ! Ce matin radieux, la joyeuse lumière de votre Parole infaillible illumine tous les êtres de votre création et les transfigure. Au-delà de la matérialité comme inerte de leur nature ordinaire, un amour nouveau les revêt pour moi de splendeur. C’est une vie de l’au-delà qui les emplit, au point qu’elles me paraissent près de tressaillir, comme chante le psaume, pour votre unique louange. C’est trop de joie... Leur être, leur beauté m’assurent de votre nécessaire existence, et tandis qu’elles toutes auraient pu ne pas être, ni moi, puisque vous existez nous sommes conduits à cette écrasante vérité que, de toute éternité, vous êtes nécessairement, et tel que vous voulez être, ô Vous, le seul être qui soit à lui-même Cause de sa propre nature et de sa propre vie ! Déjà cette certitude me jette dans l’adoration. Ainsi êtes-vous Père, Fils et Saint-Esprit, de cette même intime nécessité qui est en vous Acte Pur, Sagesse et Amour, parce que de toujours à toujours il vous a plu, ô Père, d’engendrer votre Verbe et vous, Père et Fils, d’exprimer votre mutuel amour en un Don qui rayonne, l’Esprit-Saint. Vie ! Vie éternelle ! Unité des Trois, Trinité de l’Unique ! Ô Mémoire, ô Sagesse, ô Amour de Dieu qui êtes Source, Splendeur et Ardeur ! Joie des yeux de mon âme, joie du cœur secret car ce mystère transcendant ne m’est pas tout à fait incompréhensible puisque notre vie n’est pas entièrement différente de cette Vie qui est vôtre. Il y a aussi chez nous des paternités et des filiations, à votre ressemblance, et des communions dans l’amour qui sont des expériences sensibles et spirituelles ouvertes sur votre infini. Vie, Sagesse, Amour, ô Trinité !
Mais quelle bonté sans cause, ô mon Dieu, vous prît donc de nous tirer du néant ? De cet amour premier je ressens toujours la même vive brûlure, la joie ! Et ce très grand amour que j’ai nécessairement de moi-même, jusqu’au fond des pires détresses, me fera pousser toujours le même cri de stupéfaction et de louange pour votre bonté qui m’a donné l’être et me le conservera immortel. Amour de moi, amour de moi qui tient à toute ma substance et fait notre première union ! Amour qui se révèle en Vous et s’obstine, devenu pardon et miséricorde quand, pour vous réconcilier avec nous misérables pécheurs, vous nous envoyez ô Père très bon, votre propre Fils dans une nature semblable à la nôtre et fraternelle. Dès ce moment un cœur d’homme bat au rythme de votre Amour infini et ce Cœur Sacré désolé par nos ingratitudes nous rend votre Paternité sensible au cœur. Ce divin Cœur porte, par la violence de ses pulsations, le Sang de sa Vie et la grâce de son Amour jusqu’où il veut, de son vouloir d’homme fraternel, aller. C’est, au centre du monde, une source jaillissante de vie éternelle. Vidi aquam egredientem a latere dextro...
Où va la première tendresse et le premier flot du Sang de ce Cœur ? Ce Dieu fait homme aime une femme. La rencontre des mots, de ces très vieux mots usés, malmenés, d’amour d’homme et de femme, nous ramène au premier paradis de l’humanité, avant toutes nos misères, comme aux premiers jours candides de notre vie quand l’univers était pour nous le visage et le sein d’une mère. Ô dessein merveilleux de votre Sagesse paternelle, Jésus voit d’abord et il verra toujours, jusqu’à l’heure suprême de sa mort sur la Croix, l’humanité tout entière et toute sa création qu’il vient sauver à travers ce visage féminin, comme baignées dans cette tendresse virginale et maternelle. Ô joie, notre race malheureuse eut d’abord pour votre Fils bien-aimé la douceur et le charme de cette fille de Sion et ce regard chaste et joyeux dont elle enveloppait cet enfant qu’elle allaitait de son sein. Et lui, pressant ce sein de sa menotte en un geste gracieux, choisissait d’instinct cette Mère pour coadjutrice future de toute son œuvre et pour reine de tout son domaine éternel. Un Dieu fait homme, et qui reçoit de son Père une Vierge Immaculée pour lui être une aide semblable à lui, Ève supérieure, en voilà assez pour reconstruire l’œuvre de la première création d’une manière plus admirable et plus sûre. J’adore et j’aime ce mystère trinitaire qui affleure en nos existences.
Moi-même, perdu comme un néant et un misérable parmi des milliards de frères humains, lointainement lié par la parenté universelle des fils d’Adam à Jésus et à Marie, voilà que parvient jusqu’à moi l’onde d’un Sang vermeil émanée de ce Cœur d’homme sauveur et de ce Cœur de femme virginal et maternel, oui ! jusqu’à moi, en vertu de cette parenté dans la chair qui les lie à moi, voilà que m’atteint cette grâce de salut, cet amour, que dans leur esprit de famille ils me gardent comme à un fils et à un frère. Oh, que je suis heureux, je n’ai pas été oublié ! Par eux, mon Rédempteur et son admirable coadjutrice, me voici remis en union avec vous, ô Père très clément. Par eux me voici rempli de l’Esprit-Saint et devenu membre vivant de ce Corps Mystique que leur grâce entraîne sur le chemin de la résurrection bienheureuse. Mais ce qui me bouleverse, c’est ce toucher divin, d’une Chair et d’un Sang précieux, dans ma chair. Un feu m’a envahi. Purification par ce feu, illumination par ce feu, immolation par ce feu, béatitude dans ce feu !
Ce n’est pas fini, ce n’est pas tout, c’est le commencement d’une mort et d’une renaissance. Mais qui a connu ce feu, quiconque a reçu le choc de ce double et tendre amour des divins Cœurs de Jésus et de Marie, et s’est senti en eux comme saisi par les deux Mains du Père, son Fils et son Esprit-Saint, empli de sa Sagesse et de son Amour, celui-là sait bien que toute sa vie terrestre en son cœur charnel ne sera plus que croix et que martyre. Mystère de la grâce, mystère de l’amour, mystère de l’union d’être intolérable peine et douleur autant que gloire et béatitude. Être à Lui et ne pas être en Lui, être pour Lui ne pas être Lui ! C’est trop de joie pour ne pas être peine, c’est trop de peine pour ne pas aspirer à cette ultime plénitude promise où dans la pluralité des Personnes règne l’Unité sublime de l’Amour... (Page mystique n° 35, juin 1971).