Il est ressuscité !

N° 281 – Octobre 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Le voyage du Pape en France

Vendredi 25 - lundi 28 septembre 2026 
1. les discours du Saint-Père

LE vicaire de Jésus-Christ, le successeur de saint Pierre, le chef visible de l’Église, est venu en France, le cœur plein d’amour et de dévouement pour nous tous, sans exception. C’est une joie.

Nous avons vu descendre d’avion un homme souriant, posé, attentif. Et aussi, d’un même mouvement, un Pape tout aimable, tel que le peuple fidèle les aime, simple, non protocolaire. Il ne joue pas. Il fait simplement son travail, tout son travail, sans crainte, ni tremblement, sans se mettre en avant, mais sans fuir non plus sa charge et tout ce qu’il considère comme étant de sa mission de pasteur de l’Église. Une simplicité royale... ou mieux religieuse. Et sous l’œil inquisiteur, souvent insoupçonnable de la caméra, jamais un seul geste ou regard vulgaire, jamais un mot douteux, un quelconque laisser-aller.

LE PAPE À L’ÉLYSÉE

Mais analysons certains des discours et homélies du Saint-Père pour voir ce qu’il a dans le cœur et ce qu’il a voulu nous dire. Nous tirerons dans un article ultérieur les leçons de ce voyage.

Le vendredi 25 septembre, Léon XIV a fait son entrée dans la vie publique française par un discours prononcé à l’Élysée, devant Emmanuel Macron et près de cinq cents invités réunis, parmi lesquels des membres du gouvernement, des anciens Premiers ministres, des ambassadeurs, des représentants religieux et associatifs, mais aussi des figures de la culture et du monde économique. Bref, devant le Monde.

Lors de son voyage en Espagne en juin, le protocole avait offert au Pape plusieurs occasions de parler au pays. En France, tout a été concentré dans le même lieu, autour d’une seule prise de parole.

Le Président a d’abord parlé d’une France qui « a soif de spiritualité » et il a tenu à rappeler ce qu’il entendait par laïcité française : elle n’est « nullement une négation de la religion », mais elle garantit au contraire « la liberté de croire ou ne pas croire ».

La réponse du Saint-Père fut profondément ambiguë : ferme sur certains points, mais subversive sur d’autres. Et cela ne sera pas sans conséquence.

Le but principal de son intervention était de dénoncer l’avortement et l’euthanasie. Les mots n’ont pas été prononcés, mais le message était clair. « Je constate parfois avec préoccupation les dérives actuelles des sociétés qui risquent de détourner la science et la technologie en entreprises lucratives favorisant les manipulations génétiques, la gestation pour autrui, l’achat d’organes ou l’offre d’une mort programmée. »

Le Saint-Père a également voulu défendre l’école catholique, très attaquée actuellement. « L’école catholique a toute sa place dans le paysage éducatif d’un pays comme la France. » Et il a encouragé la France à soutenir les chrétiens d’Orient.

Tout cela est très bien, mais il n’a échappé à personne que le Pape a fait reposer toute sa défense sur des principes subversifs. J’en soulignerai trois passages.

LA VIE DÉMOCRATIQUE.

S’adressant à Emmanuel Macron, il a déclaré d’emblée :

« À travers vous, je salue aussi tous ceux et celles qui habitent ce pays au vaste patrimoine culturel et religieux. Ils forment ensemble un peuple au sein duquel la diversité des origines contribue à vivifier la vie démocratique et enrichir l’art de vivre ensemble. »

C’est la première faille du discours et la cause de nos futurs échecs dans les combats mêmes que le Pape nous demande de mener. Pour lui, il va de soi que la vie démocratique est un acquis que l’Église ne remet pas en question, et que la démocratie est même le cadre idéal de l’« art de vivre ensemble ».

Cela signifie que le Pape admet comme normal et bon que le pouvoir émane du peuple, que la loi du nombre constitue la règle du jeu politique et que cet ordre démocratique constitue l’horizon naturel de la vie collective moderne.

Mais comment ensuite demander aux catholiques de combattre les conséquences d’un système dont on vient dans le même temps d’accepter le principe ? On dénonce certains désordres, certaines idéologies, mais on ne veut pas remettre en cause le cadre politique qui les porte.

Il est vrai que Léon XIV a tenu à Lourdes des paroles sans concession, en déclarant qu’« il est impossible de considérer comme normal de donner la mort. Ce qui est légal n’est pas forcément moral ». Mais la portée de ce rappel de la loi morale s’est trouvée singulièrement anéantie par le fondement même qu’il lui a donné. Car, au lieu de rappeler que la morale trouve sa source en Dieu, il a appelé les fidèles à s’engager pour le « respect de la dignité humaine » à toutes les étapes de la vie. On passe ainsi d’une morale fondée sur l’obéissance au Christ à une morale reposant sur l’homme, ce que les athées interpréteront indépendamment de toute référence à Dieu.

LA DÉCLARATION DES DROITS DE L’HOMME.

Le Pape a fait ensuite au cours de son discours un résumé historique des plus déroutant, qui illustre sa façon libérale de raisonner :

« La France est aussi une terre aux riches racines chrétiennes. Depuis saint Irénée et le baptême de Clovis, l’âme de votre patrie s’est déployée en puisant dans le christianisme un génie spirituel, culturel, intellectuel, artistique et missionnaire, qui rayonne aujourd’hui à travers le monde. C’est ainsi que, dans la France du seizième siècle, s’est épanoui l’humanisme qui cherchait à unifier l’héritage gréco-romain et la foi chrétienne. Aux célèbres penseurs de la Renaissance, puis du Grand Siècle, feront suite ceux des Lumières, la France apportant alors au monde de véritables conquêtes ; parmi elles, la reconnaissance des droits de l’homme, inscrits dans la nature de la personne humaine, en particulier la liberté religieuse. Cette attention permanente à la dignité inhérente à toute personne humaine trouve un écho dans votre devise nationale. La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont pas de simples mots gravés sur les frontons de vos édifices publics, mais renvoient à des exigences éthiques universelles qui trouvent aussi dans le message évangélique une source inépuisable d’inspiration et d’accomplissement.

« La Déclaration universelle des droits de l’homme, qui fut proclamée dans cette ville de Paris – et où le juriste français et prix Nobel de la paix, René Cassin joua un rôle de premier plan dans son élaboration – a eu pour but de créer une conscience générale de la dignité inaliénable de la personne humaine. Saint Jean-Paul II, qui considérait ce document comme “  une véritable pierre milliaire sur le chemin du progrès moral de l’humanité  ”, avait conscience que “  toute menace contre les droits humains, aussi bien dans le cadre des biens matériels que dans celui des biens spirituels, est également dangereuse pour la paix, car elle touche toujours l’homme dans son intégralité ”. »

Une telle vision est pour tout bon catholique un véritable sujet de scandale. Le Pape passe de saint Irénée à René Cassin sans heurt ni casse, comme si rien ne les séparait. Il fait ainsi aboutir la pensée chrétienne aux droits de l’homme, au terme d’une continuité intellectuelle présentée comme allant de soi, alors que ces derniers ont évidemment toujours été vus par l’Église comme captieux, pervers, fruit de l’orgueil humain et du diable. Hormis dans les rangs des fidèles de la Fraternité Saint-Pie-X, le discours pontifical n’a suscité aucune polémique, preuve que le poison du Concile et du libéralisme a fait son œuvre dans l’esprit des meilleurs, à moins qu’il ne faille y reconnaître les effets d’une coupable complaisance.

Ce compromis n’est malheureusement pas nouveau. Dès septembre 1963, Paul VI qui venait d’être élu avait prononcé une homélie à Frascati, à l’occasion de sa visite dans cette ville, homélie que notre Père avait dressée comme un témoignage de son esprit suprêmement subversif et qui l’avait engagé à le qualifier de « franc-maçon... de religion chrétienne » :

« Nous sommes dans la période consécutive à la Révolution française, explique le Pape, avec toutes les catastrophes et toutes les idées désordonnées et chaotiques, et en même temps frémissantes et encore confiantes... On remarquait quelque chose de nouveau : c’étaient des idées vivantes (!), des coïncidences parmi les grands principes de la Révolution qui n’avait rien fait d’autre que de s’approprier quelques concepts chrétiens, fraternité, égalité, progrès, désir d’élever les classes humbles. Donc, tout cela était chrétien, mais avait revêtu alors un signe antichrétien, laïque, antireligieux, tendant à dénaturer cette partie du patrimoine évangélique visant à développer la vie humaine dans un sens élevé et noble. »

Ainsi, les idées de la Révolution étaient pour le Pape des idées vivantes, des concepts chrétiens, accompagnées de quelques soubresauts dus à des hommes violents qui n’avaient simplement pas compris qu’il fallait travailler ensemble.

« Ce jour-là, un frémissement de stupeur, de frayeur, avait parcouru l’Église, remarquait encore notre Père en 1973. Vous en avez su quelque chose et vous vous êtes tu. Mais c’est là le fond de votre pensée. Les principes de 89 sont votre véritable Évangile. » ( Liber I)

Jean-Paul II a repris plusieurs fois la devise républicaine. Il le fit notamment en 1999, dans une lettre adressée à Mgr Didier-Léon Marchand, évêque de Valence, à l’occasion du bicentenaire de la mort de Pie VI. Ce Pape, persécuté par Bonaparte et mort en exil à Valence, y était présenté par Jean-Paul II comme un défenseur de la liberté religieuse. Le Souverain Pontife ajoutait que le christianisme s’était toujours attaché à bâtir une société plus juste et plus fraternelle, soulignant la place capitale qu’y occupaient les droits de l’homme.

« La devise de la France, Liberté, égalité, fraternité, associe opportunément ce qui relève de la liberté individuelle à la nécessaire attention à tous les frères, notamment les plus petits, les plus fragiles, depuis la conception jusqu’à la mort naturelle. »

Benoît XVI était lui aussi entré dans cette perspective. Frère Bruno avait fait une analyse de son discours, lors de sa visite en France en 2008, discours prononcé devant le Président Sarkozy, et tout à fait semblable à celui de Léon XIV. Benoît XVI avait souligné l’importance de la laïcité, de la liberté religieuse, et avait loué l’attachement de la France aux droits de l’homme, véritable garantie, selon lui, pour défendre la vie, l’éducation libre et la famille. Et il avait conclu par la devise républicaine.

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le pape Léon s’inscrive pleinement dans cette logique et en reprenne les mêmes présupposés subversifs. Certes, il a dénoncé, avec un courage qu’il faut lui reconnaître, certains des maux qui rongent notre société et inscrits jusque dans nos lois, mais cette fermeté n’a pas été jusqu’à rompre avec le cadre idéologique hérité de la Révolution et qui nous conduit au culte de l’homme. Comme dans son encyclique Magnifica humanitas, comme dans ses discours en Espagne, c’est toujours au nom de la dignité humaine et des droits de l’homme qu’il entend défendre les catholiques, la morale chrétienne et les vérités divines.

« UNE JUSTE LAÏCITÉ ».

La troisième erreur de ce discours, dans laquelle le Pape nous enferme, réside dans la défense de ce qu’il nomme une « juste laïcité de la Cité terrestre ». L’association même de ces deux termes, « juste laïcité » et « Cité terrestre », aurait de quoi alerter tout catholique, car la laïcité pose le principe du mépris de Dieu, et la Cité terrestre, chez saint Augustin, est précisément celle qui est bâtie sur « l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu ». Mais le pape Léon ne semble nullement heurté par ce rapprochement lourd de sens.

Que faut-il comprendre par « juste laïcité » ? Le Pape l’entend au sens américain du terme, une laïcité ouverte, qui admet la participation des religions à la vie publique, tandis que le Président l’inscrit dans la tradition jacobine française, marquée par une attitude d’exclusion et de mépris à l’égard du catholicisme, mais l’outrage fait à Dieu reste le même. Ainsi, Léon XIV affirme que « le chrétien impliqué dans la vie publique, et agissant selon la lumière de sa conscience éclairée par la foi, ne peut être considéré comme un prosélyte ou une menace à l’unité de la patrie » et que « la véritable laïcité n’exclut pas la dimension religieuse, mais sait au contraire en tirer parti comme d’une ressource éducative ».

Il est pourtant un point très problématique qu’il faut rappeler, commun à la Constitution républicaine et à la Déclaration conciliaire Dignitatis humanæ. La Constitution française proclame que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » et qu’« elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Autrement dit, la laïcité républicaine garantit à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire, mais dans les limites fixées par les lois de l’État.

Quant à la Déclaration conciliaire, elle précise au numéro 7 que « comme la société civile a le droit de se protéger contre les abus qui pourraient naître sous prétexte de liberté religieuse, c’est surtout au pouvoir civil qu’il revient d’assurer cette protection ».

Notre Père expliquait : « L’État dont Vatican II [et le pape Léon à sa suite] trace le profil sera donc démocratique et neutre : indifférent à Dieu et serviteur de la liberté individuelle. Toutefois, le Concile lui rend d’une main ce qu’il lui ôtait de l’autre : il en fera bientôt le répresseur de l’anarchie religieuse ! Il lui ôte le contrôle de la religion du point de vue de la vérité, mais il le lui rend du point de vue de l’ordre public ! Et nul ne paraît se rendre compte que c’est asservir la Religion à l’État ! »

Voilà donc trois des grands principes auxquels le Pape a souscrit et que nous tenons pour responsables de nos maux : la démocratie, les droits de l’homme et la laïcité. Or, tant que nous en resterons captifs, nous demeurerons impuissants à défendre véritablement l’enfant à naître, le vieillard, l’école catholique et le chrétien d’Orient que l’on persécute.

LE PAPE À L’UNESCO

Après son passage au palais de l’Élysée, le Pape a accompli deux autres étapes politiques majeures. Il s’est rendu au siège de l’Unesco à Paris dont il fit une tribune internationale, et au Centre des congrès de Metz, d’où il s’adressa à l’Europe.

À Paris, son discours, long et spécieux, s’inscrivit dans le droit fil de la visite de Jean-Paul II, faite au même endroit en juin 1980. Le pape polonais y avait alors livré des propos qui avaient profondément scandalisé notre Père, lequel en avait retenu plusieurs extraits pour nourrir son Livre d’accusation II.

Jean-Paul II avait notamment déclaré que « l’avenir de l’homme dépend de la culture » et déroulé une véritable litanie à la gloire de l’homme, en transposant des paroles de l’Évangile pour les rapporter à l’humanité elle-même. Tout était ramené à l’homme, l’homme « unique, complet et indivisible », l’homme considéré comme « le fait premier et fondamental de la culture », l’homme, dont le respect des droits inaliénables devait constituer le fondement de toute chose. Et, pour couronner cette exaltation de l’homme, Jean-Paul II avait lancé cette formule blasphématoire : « C’est en pensant à toutes les cultures que je veux dire ici, à Paris, au siège de l’Unesco, avec respect et admiration : Voici l’homme ! »

En comparaison, le discours de Léon XIV se montrait bien moins dithyrambique, sans pour autant se départir d’erreurs et de principes maçonniques. Le Pape commença par reconnaître la valeur du « projet » de l’Unesco, qui entend « contribuer au maintien de la paix par l’éducation, la science et la culture, la collaboration entre nations, afin d’assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l’homme et des libertés fondamentales ». Il a renouvelé le désir que l’Église collabore avec cette institution mondialiste, pourtant en déclin, se réclamant avec elle de cette conviction que « l’avenir dépend avant tout du respect et de la promotion de la dignité inaliénable de chaque être humain créé à l’image de Dieu » et de la nécessité de « promouvoir tout homme et tout l’homme ».

Comme Jean-Paul II, Léon XIV consacra une large part de son discours à l’éloge de la culture entendue au sens large, au sein de laquelle il range la religion. Il rappelait ainsi que « le genre humain vit par l’art et la raison » et que « l’homme vit d’une vie vraiment humaine grâce à la culture ». Dans cette perspective, la culture (incluant la religion) désigne bien pour le Pape la dimension par laquelle l’homme confère un sens à son existence et à l’ensemble de ses activités.

Il insista sur le fait qu’« aucune éducation n’est complète si elle ne parle pas de la question du sens » et que cette exigence repose sur la reconnaissance en l’homme de « cette transcendance de la personne qui appartient à la plénitude de son humanité ». Léon XIV entendait ainsi rappeler que l’éducation ne saurait se limiter à l’acquisition de connaissances, mais devait aider l’homme à découvrir le sens de son existence et à s’accomplir dans toutes les dimensions de son être.

Cependant, le Pape n’a pas précisé ce qu’il entendait par « transcendance de la personne », ni en quoi l’enseignement catholique et la grâce divine peuvent seules développer en l’âme humaine cette “ dimension transcendante ”. Dans une logique immanentiste, il a laissé subsister l’équivoque, présupposant, conformément à l’idée énoncée dans le CEC (n° 2467) que « l’homme se porte naturellement vers la vérité ». Or, à l’Unesco, la plupart ne partagent évidemment pas les vérités de la foi. Pour un certain nombre d’entre eux, la « transcendance de la personne » désigne l’exigence, pour chacun, de développer sa dignité intrinsèque et d’affermir sa liberté pour s’accomplir pleinement. Pour eux, la transcendance ne renvoie pas à Dieu, mais à l’homme lui-même. Ainsi, en voulant parler à tous, le Pape a eu recours à un langage ambigu que chacun a rempli du sens qui lui convenait.

Je laisse de côté le milieu de son discours qui mériterait une analyse approfondie et qui montrerait combien le Pape est prisonnier du concile Vatican II et des doctrines de ses prédécesseurs postconciliaires. Ses propos demeurent profondément marqués par le naturalisme et la méthode immanentiste.

DEUX IMAGES BIBLIQUES

Et venons-en à la dernière partie de son discours, où le Pape, à l’instar de ce qu’il a fait en introduction de son encyclique Magnifica humanitas, emploie deux images tirées de la Bible, livre qu’il réduit au rang de « grand trésor culturel de l’humanité » : la tour de Babel et la place publique de la Pentecôte.

LA TOUR DE BABEL.

« La tour de Babel représente une unité imposée par la domination (cf. Gn 11, 4) (...). Cet édifice révèle que plus le pouvoir cherche à opprimer, plus il s’affaiblit lui-même (...). Comme l’histoire nous l’enseigne, de nombreux empires se sont enivrés de leur puissance avant d’être consumés par celle-ci et de s’effondrer comme une tour (...). La prétention de se faire l’égal de Dieu et de soumettre les peuples à un joug unique conduit à une confusion des langues et à une incompréhension mutuelle (...). Comme l’unité qu’elle imposait était forcée, la diversité qui a suivi son effondrement s’est transformée en source de conflit (...). Aujourd’hui, la tentation de Babel réapparaît dans une mondialisation poursuivie sans fraternité, dans des formes rapaces de néocolonialisme, dans les impositions idéologiques et dans tous ces “  contacts sans liens  ” qui réduisent la vie humaine au commerce. »

Comme dans son important discours au corps diplomatique de janvier 2026 et dans son encyclique, le Pape dénonce plusieurs maux. Il s’en prend notamment, à tort selon nous, à toute domination forcée, et condamne, à juste titre, le projet mondialiste actuel, dont il dénonce le caractère particulièrement oppressif et la soumission aux intérêts du marché et à la recherche du profit.

En réalité, le Pape défend une vision qui demeure celle de l’Église des années soixante, fondée sur le multilatéralisme étatique et sur l’établissement d’un ordre international issu de la charte des Nations Unies, censée traduire dans les relations entre les peuples les exigences évangéliques de justice et de paix, tout en garantissant les libertés fondamentales de conscience et de religion. Léon XIV reconnaît les faiblesses actuelles des institutions internationales, mais il considère que leurs principes demeurent bons et qu’elles doivent servir de lieux de dialogue et de règlement pacifique des conflits.

Un journaliste du Grand Continent, média proche de la ligne macroniste, résumait ainsi, en janvier dernier, l’orientation de la diplomatie vaticane : « Après s’être longtemps méfié des droits de l’homme, innovation issue de la Révolution française, le Saint-Siège, depuis Vatican II, semble résolu à parler le langage de leur défense, comme “  langue commune  ” sur laquelle on puisse trouver un accord a minima ; dans les faits toutefois, le Pape est aussi désarmé que le droit international humanitaire dont il se fait l’avocat : sa Cité n’a ni armée terrestre, ni autonomie stratégique. »

Le constat est juste, et, à nos yeux, la nocivité de cette diplomatie tient précisément à la reconnaissance de ces « innovations » révolutionnaires. Nous ne rejetons ni le multilatéralisme ni l’existence d’un certain droit international, mais nous refusons qu’ils se fondent sur l’idéologie des droits de l’homme, l’absolutisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou la prétention d’une communauté internationale à s’élever au-dessus des nations.

LA PLACE PUBLIQUE DE LA PENTECÔTE.

Léon XIV présente ensuite sa conception positive de l’entente des peuples à travers une autre image biblique, originale, celle de « la place publique de la Pentecôte ».

« Là, un message de paix est accueilli comme une bonne nouvelle par les peuples de toutes les nations. Ce message proclame la résurrection de Jésus, c’est-à-dire la victoire de la vie sur la mort et le salut qui donne de l’espoir au monde [ formule très ambiguë]. Le jour de la Pentecôte, la place publique devient un lieu où l’on célèbre la paix qui guérit toute atteinte à la personne humaine [affirmation fausse d’une portée subversive]. Chacun des présents a entendu le message “  dans sa propre langue maternelle ” (cf. Ac 2, 8). La communion ne supprime en rien la diversité. Au contraire, elle permet à la diversité de s’épanouir dans l’harmonie des voix et des visages. Dans la proclamation de la paix, la richesse des cultures devient porteuse d’une vérité universelle. L’enseignement biblique nous montre ainsi la voie pour atteindre ce que nous recherchons tous : “  cette unité qui n’annule pas les différences, mais valorise l’histoire personnelle de chaque personne et la culture sociale et religieuse de chaque peuple  ” (Homélie lors de la messe d’intronisation, 18 mai 2025). »

L’énormité du propos se passe presque de commentaire. Soulignons néanmoins un point essentiel : saint Pierre, mû par le Saint-Esprit qu’il venait de recevoir, n’a nullement naturalisé le surnaturel. Il n’a pas travesti la Pentecôte en célébration de la diversité culturelle, ni plaidoyer pour une communion mondiale respectueuse de la diversité des peuples.

Il a proclamé Jésus-Christ le Messie et il a enjoint à ceux qui l’écoutaient : « Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour le pardon de vos péchés » (Ac 2, 38). La Pentecôte n’est pas la consécration d’un projet humain d’unité mondiale, elle est l’irruption de Dieu dans l’histoire pour convertir les hommes à Jésus-Christ et les rassembler dans son unique Église.

LE PAPE À METZ

Léon XIV s’est également rendu à Metz pour y porter un message de paix à l’Europe et au monde, parce que la Moselle est une terre marquée par la guerre et par la réconciliation, mais aussi parce que cette ville est étroitement liée à la figure de Robert Schuman, l’un des pères fondateurs de la construction européenne et dont Rome a ouvert un dossier de canonisation. L’objectif du Saint-Père était de réfléchir sur les fondements du projet européen et de nous engager à y revenir.

ROBERT LE SAINT.

D’abord, comme l’a justement souligné Philippe de Villiers, cette référence à Schuman constitue une erreur, et même une faute grave. Pourquoi ? Parce que Schuman est un démocrate-chrétien qui, avec les autres pères fondateurs, Adenauer, De Gasperi et le mondialiste Jean Monnet, contribua à édifier une Europe essentiellement matérielle et économique, nullement chrétienne, en dépit de sa profession de foi utopique selon laquelle « la démocratie sera chrétienne ou ne sera pas ». Ils ont bâti l’Europe du charbon et de l’acier, non une Europe fondée sur la grâce.

Cette orientation s’inscrivait, on le sait, dans une stratégie américaine visant à vassaliser l’Europe par le biais de la supranationalité. Plutôt que d’imposer d’emblée des bouleversements politiques manifestes, cette stratégie privilégia des réalisations techniques et économiques, destinées à rendre progressivement acceptables des transferts de souveraineté toujours plus importants.

Ces pères de l’Europe travaillaient pour la fin des nations qu’ils tenaient pour les principales responsables des guerres. Dès lors, tresser les louanges de Schuman et de De Gasperi revient, pour le Pape, à nous inscrire dans la continuité d’un européisme et d’un mondialisme impulsés par les Américains, au rebours du bien de nos nations et du christianisme. Il faut bien comprendre que l’Europe de Schuman, porte en germe celle de Von der Leyen. La construction européenne contemporaine est l’aboutissement logique des orientations originelles.

LES RACINES CHRÉTIENNES DE L’EUROPE.

Le Pape a rappelé que l’Europe est une réalité culturelle et historique aux racines chrétiennes, saluant notamment en saint Benoît un autre père de l’Europe et affirmant que « sans ce terreau monastique, la civilisation européenne telle que nous la connaissons n’existerait pas ». Ces paroles ont naturellement été saluées par les catholiques. Pour autant, le Pape n’a pas fait des racines chrétiennes un « critère confessionnel exclusif » et est demeuré en cela bien fidèle à la pensée de Schuman et de De Gasperi.

Il a dit explicitement : « Loin d’être un critère confessionnel exclusif, la référence à la dette de la culture européenne envers le christianisme permet de mieux comprendre combien l’ouverture au transcendent est toujours une dimension constitutive de la personne humaine et une source vivante de civilisation. »

Son objectif, que l’on retrouve aux numéros 2244 à 2246 du CEC, n’est pas d’affirmer le caractère indispensable du christianisme, ni de réclamer une Europe institutionnellement et officiellement chrétienne – conception qui, selon nous, n’a de sens qu’à l’échelle des nations –, mais de contribuer à l’édification d’une Europe pluraliste, multiculturelle et institutionnellement non confessionnelle, fondée sur la liberté religieuse, le dialogue, la démocratie et l’égalité.

La reconnaissance des racines chrétiennes lui permet de défendre une idée qu’il juge plus fondamentale : l’homme ne doit pas se replier sur lui-même, mais, en raison de sa dimension transcendante, s’ouvrir naturellement à Dieu. Il espère ainsi garantir la liberté religieuse de l’Église et des autres religions, ainsi que la liberté de conscience de chacun.

C’est dans cette même perspective qu’il avait défendu ces principes, une heure auparavant, lors de la rencontre interreligieuse au même Centre des congrès, conclue par la signature de l’Appel de Metz. Ce texte, qui reprenait des thèmes humanistes et maçonniques, invitait les responsables religieux à œuvrer pour la paix et la dignité humaine, par le dialogue, la non-violence, l’accueil et la fraternité.

LE PAPE À LOURDES

Deux interventions d’une singulière profondeur surnaturelle ont marqué le dimanche à Lourdes : l’homélie et l’exhortation du Pape pendant la messe et la procession aux flambeaux. Nous avons alors retrouvé un Pape profondément catholique, pieux et marial, dont les paroles touchantes donnent beaucoup d’Espérance. On y entendait la voix du bon Pasteur, ramenant les âmes à la conversion, à la pénitence, à l’Immaculée Conception et à l’espérance du Ciel. Rien ne vaut de laisser la parole au Pape.

« Jésus lui-même ne mâche pas ses mots lorsqu’Il exhorte à la pénitence, comme nous le rapporte, par exemple, saint Luc : “  Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous ” (13, 5). Mais IL élargit l’horizon de la vie terrestre à celui de la vie éternelle. Alors que le bonheur ici-bas est une réalité éphémère, relative, parfois hélas inaccessible pour certains, le bonheur véritable est en revanche promis à tous, en espérance ; et il devrait faire l’objet principal de notre recherche, de nos efforts et de nos choix. La Vierge Marie n’a-t-elle pas dit à sainte Bernadette : “  Je ne te promets pas d’être heureuse en ce monde mais dans l’autre  ” ? »

Puis, après un petit détour malheureux par le culte de l’homme : « Lourdes est le lieu béni d’une profession de foi en la beauté et la sacralité de la vie, car elle y est accueillie comme un don précieux de Dieu, appelé à s’épanouir pour l’éternité dans l’amour du Père. »

Il poursuit : « “  Je te promets  ” ! Oui, la vie éternelle est une promesse solide, certaine, que le Seigneur nous fait. Il nous l’a déjà obtenue par sa mort sur la croix et sa résurrection, et il la réalise déjà chaque jour en nous par la grâce du baptême. Elle est à notre portée, mais il nous appartient de l’accueillir librement, de la saisir, de ne pas y faire obstacle ; or l’obstacle à la grâce et à la vie éternelle, le seul obstacle, c’est le péché, le repli sur soi, ce refus de Dieu qui nous enferme dans nos obscurités ! Notre responsabilité personnelle est donc en jeu, et elle est grande ! Dieu nous a voulu libres, car la liberté est une condition de l’amour ; on ne peut pas aimer par contrainte. Cette liberté qui nous est donnée, nous devons l’engager dans un “  oui ” au Christ, avec le secours de sa grâce, et à la suite de Marie ; un “  oui ” sans cesse renouvelé, et cela jusqu’à notre dernier souffle : “  maintenant et à l’heure de notre mort...  ” disons-nous dans le “  Je vous salue Marie ”.

« On retrouve cet appel insistant à la conversion dans les paroles que Marie prononça ici même : “  Pénitence ! Pénitence ! Pénitence !  ” Elle répète le mot trois fois... ! et invite Bernadette à en accomplir certains gestes ! Pourquoi donc ? Serions-nous lents à comprendre ? Nous estimons-nous trop facilement sans péché ? Ne la pratiquons-nous pas assez ? La Vierge nous demande de faire pénitence, non seulement pour nous-mêmes qui en avons besoin, mais aussi “  pour les pécheurs  ”, pour un monde qui va mal. »

Et il termine par cette exhortation magnifique aux malades : « Le rappel de notre Mère à notre devoir de prière et de conversion nous remplit d’une grande espérance, car elle nous indique le moyen pour changer le cours des choses, moyen qui n’est autre que celui de nous associer à la passion du Christ. Chers malades qui connaissez la souffrance, si nombreux à Lourdes, il vous est possible de vivre vos peines et vos douleurs dans cet esprit d’offrande, pour entrer dans cette démarche rédemptrice dont le monde a tant besoin. En ce sens vous êtes vraiment au cœur de l’Église, et votre rôle est irremplaçable. »

frère Michel de l’Immaculée Triomphante et du Divin Cœur.