Il est ressuscité !

N° 281 – Octobre 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


L’Église, la charité du Christ

DEUXIÈME PARTIE

LE 1er juillet dernier, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, sans mandat pontifical, contre la volonté exprimée de Sa Sainteté le pape Léon XIV, a fait consacrer “ évêques de nulle part ” par l’un de ses “ évêques auxiliaires ” quatre prêtres sortis de leurs rangs. Elle réitérait ainsi l’acte schismatique posé par Mgr Marcel Lefebvre le 30 juin 1988.

Nous avons commencé une étude de ce délit contre l’unité de l’Église, contre la charité du Christ et dont les premiers responsables sont les papes Paul VI et Jean-Paul II (cf. Il est ressuscité n° 279, juillet-août 2026, p. 5). Avec un certain esprit de duplicité, voulant mettre à profit son expérience tirée d’un grand service missionnaire de l’Église, Mgr Marcel Lefebvre entreprit au début des années 1970 une œuvre qu’il voulait être de restauration du sacerdoce au milieu d’une Église qui se délitait dans sa foi et sa morale. Il le fit officiellement dans une soumission affichée à Paul VI. Il le fit officieusement et nécessairement contre la Réforme de l’Église imposée par le Souverain Pontife régnant.

L’abondance des vocations et des dons que son “ expérience de la Tradition ” suscita aussitôt, détournèrent le fondateur d’Écône de la voie aride et désintéressée d’une opposition publique et motivée aux Actes du concile Vatican II et aux Actes subséquents du pape Paul VI, en leurs hérésies, schismes et scandales, dont ils étaient à l’évidence affectés. Exhorté par l’abbé de Nantes, notre Père, à « Frapper à la Tête ! » pour le bien commun de l’Église et de la Chrétienté, Mgr Marcel Lefebvre aurait ainsi placé d’emblée son action dans la soumission au jugement solennel et infaillible qu’il aurait fallu demander au Souverain Juge, jusqu’à l’y contraindre. Il préféra cependant préserver sa Fraternité sacerdotale, la maintenir, y accueillir de nouveaux séminaristes et, finalement, conférer les ordres contre la volonté de Paul VI.

Les prêtres ordonnés le 29 juin 1976 furent ipso facto suspendus de l’ordre qu’ils avaient reçu, Mgr Lefebvre, lui, de la collation des ordres. Mais son insoumission formelle à l’interdiction qu’il avait reçue du Saint-Père lui valut de surcroît, de ce dernier, le 22 juillet 1976 la suspense ­a ­divinis. Voilà donc la Fraternité sacerdotale réduite à l’inexistence canonique, tous ses membres interdits de célébrer et distribuer les sacrements. Leur chef, leur fondateur n’en tint aucun compte et poursuivit toutes ses activités apostoliques pour conférer de sa propre autorité pourtant réduite canoniquement à néant, à chacun de ses prêtres pourtant sans rattachement, incardinés nulle part, des pouvoirs d’ordre et de juridiction et les envoyer dans le monde entier célébrer et distribuer tous les sacrements à tous fidèles qu’ils trouveraient sur les chemins de l’Église, les détournant de ses légitimes pasteurs.

Tels furent les premiers développements d’un schisme formel manifesté par cette volonté de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X de se délier de la vie sacramentelle de l’Église, ne voulant plus considérer comme des frères ceux qui y participaient. C’est ce qu’il nous faut expliquer.

VALIDITÉ ET LICÉITÉ DES SACREMENTS CÉLÉBRÉS
PAR LA FRATERNITÉ SACERDOTALE
SAINT-PIE X (1976-2015).

À partir de juillet 1976, les sacrements célébrés et distribués par les prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X étaient-ils licites ? Étaient-ils valides ?

Du fait de la suspense dont ils étaient frappés, tous les sacrements célébrés et distribués par les prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X avec leur évêque à leur tête étaient tous illicites, c’est-à-dire célébrés et distribués contre la volonté du Pape et des évêques en communion avec ce dernier.

« Le droit canon suppose la justice dans les évêques, tout au moins dans l’Évêque des évêques, l’ultime recours, et il impose en conséquence aux prêtres et aux simples évêques une soumission absolue à ses jugements souverains. Cela se comprend, écrit notre Père. Parce que l’Église est Une et unique de par la volonté de son divin Fondateur, il est exclu que sa justice autorise, que son droit favorise la prolifération de rejetons séparés du tronc apostolique comme autant d’églises nouvelles, schismatiques. Voilà pourquoi celui qui est frappé dans ses pouvoirs sacerdotaux se trouve réduit à une situation misérable n’ayant aucune possibilité de quitter l’Église pour adhérer à une autre, puisqu’il n’en existe pas d’autre, ni de poursuivre son ministère en marge, librement, pour sa consolation et celle de ses disciples, dès lors sans éprouver le besoin de revenir au bercail. » ( La Contre-Réforme catholique n° 131, juillet 1978, p. 14)

Cette illicéité justifie à elle seule l’interdiction pour les prêtres, objets de la censure, de célébrer et distribuer les sacrements, et pour les fidèles quand ils en sont avertis, de les recevoir pour ne pas soutenir la rébellion, le schisme du prêtre.

Mais il est vrai que la puissance de l’ordre, liée en vertu de l’institution divine au rite de l’ordination ne peut être retirée par la loi pénale.

« Le droit (...) maintient (...) une distinction de la plus extrême importance entre ce qui constitue le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction. Le premier concerne le culte divin et la relation intime du prêtre à Jésus-Christ ; le second concerne en outre et plus directement la vie en société ecclésiastique. “  La puissance de l’ordre est liée en vertu de l’institution divine au rite de l’ordination et – une fois qu’elle est obtenue validement – elle ne peut être enlevée par une loi pénale... Aussi les sacrements sont-ils généralement célébrés validement, bien qu’illicitement, par un excommunié, interdit ou suspens... parce que la puissance de l’ordre suffit généralement pour leur célébration et leur distribution...  ” (Michiels, p. 231)

« Mais si cela concerne tous les sacrements, enchaîne notre Père, l’excommunié, l’interdit, le suspens, pourraient administrer pleinement et validement une communauté dissidente et l’unité de l’Église serait rompue chaque fois qu’un évêque ou un prêtre censuré se jugerait injustement frappé et, à tort, ou à raison, penserait de son devoir sacré de poursuivre son ministère.

« D’où l’on voit l’importance, intransgressible, de cette restriction sans échappatoire : “  Cependant exception est faite des sacrements qui, pour être administrés validement, requièrent, outre la puissance d’ordre, la puissance de juridiction ”, c’est-à-dire en fait et par décision du législateur ecclésiastique, le pouvoir d’absoudre les péchés et celui d’assister aux mariages en leur conférant par cette assistance même leur validité. Ce sont les deux coups d’arrêt à la dissidence, les deux impuissances des prêtres censurés à constituer hors de la discipline ecclésiastique des communautés parfaites, se suffisant à elles-mêmes. Et ces deux points seront les pierres de touche de la fidélité profonde des persécutés à l’Église catholique ou au contraire de leur révolte définitive et de leur schisme.

« C’est pourquoi, non par des arguties juridiques, mais forts de notre droit, nous estimant injustement frappés, nous les prêtres de Contre-­Réforme catholique, nous avons constamment usé de toute la puissance d’ordre qui nous est propre, pour célébrer et distribuer tous les sacrements et sacramentaux qui pouvaient l’être validement pour le bien de notre âme et celui de nos familiers, et cela avec la tolérance remarquée de nos pasteurs, sans jamais une seule fois nous permettre de passer outre à la perte de notre pouvoir de juridiction et prétendre absoudre les péchés et bénir les mariages dans ces simulacres de sacrements qui sont la marque du schisme.

« C’est une existence misérable certes ! Mais bénie soit cette misère des persécutés qui ne peuvent s’émanciper de leurs pasteurs qui les frappent, si elle les garde du schisme et les conserve dans l’unité jusqu’à l’heure de la réconciliation espérée. » (ibid.)

Partant de là, aucune échappatoire pour les prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

D’abord, aucun d’entre eux n’a fait appel pour faire examiner une éventuelle irrégularité ou injustice de la suspense qui les frappait ipso facto et qui les paralysait dans leur ministère.

Ensuite, Mgr Lefebvre lui-même, frappé de suspense a divinis, était radicalement sans pouvoir pour conférer une quelconque juridiction aux prêtres qu’il ordonnait, validement, certes, mais illicitement.

Enfin, demeurent les cas exceptionnels prévus par le droit canonique : d’une part le péril de mort pour le sacrement de confession (cf. c. 882 CIC 1917 et 976 CIC 1983) et celui de mariage et, d’autre part – toujours pour le sacrement de mariage – l’impossibilité de faire venir ou de trouver le curé ou l’Ordinaire du lieu, ou encore un prêtre délégué (cf. c. 1098 CIC 1917 et c. 1116 CIC 1983). Dans de telles circonstances, le prêtre même non approuvé pour les confessions et les mariages peut validement et licitement absoudre et assister à l’échange des consentements. Mais ces circonstances sont exceptionnelles. En effet, le péril de mort s’entend d’une mort physique et non spirituelle. Et comme le faisait remarquer notre Père en 1978, l’Église de France comme partout ailleurs n’était pas – et ne l’est pas plus encore aujourd’hui – dans un état tel qu’il soit impossible pour deux catholiques désireux de se donner le sacrement de mariage de faire venir pour assister à l’échange de leurs consentements, le curé, l’Ordinaire du lieu ou un prêtre délégué.

Mgr Lefebvre et ses prêtres ont donc, pendant des années, célébré des milliers et des milliers de sacrements de pénitence et de mariage dans des conditions qui les rendaient absolument invalides et, par conséquent, sacrilèges. Incroyable scandale, incroyable responsabilité devant Dieu pour ces prêtres, cet évêque, cette fraternité sacerdotale qui, tout en se prétendant attachés à la Tradition et dévorés du salut des âmes, a fermé le Ciel à ces dernières en leur administrant des simulacres sacrilèges de sacrements, afin de constituer une “ Église à part ” et de s’enferrer dans le schisme. Restait une dernière marche à franchir pour en assurer la pérennité.

UN MARCHÉ DE DUPES.

Depuis 1976 et jusqu’à aujourd’hui, Rome et la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X tentent, chacune de son côté, de tromper l’adversaire, dans une sorte de marché de dupes où chacune prétend défendre l’Église tout en cherchant à l’aliéner à son parti.

Rome veut obtenir une unité de façade, fondée sur une soumission sans condition à la Réforme de l’Église engagée lors du concile Vatican II. Écône, en revanche, cherche seulement à obtenir la paix, ainsi qu’une pleine reconnaissance canonique et une totale indépendance doctrinale à l’égard des prétendues “ avancées ” révolutionnaires, sans avoir à modifier quoi que ce soit, en particulier dans les rites des sacrements.

Mais quant à la vérité de la doctrine et à l’unité de la foi de l’unique Église du Christ, toutes deux gravement battues en brèche, et dont dépend aussi bien le salut temporel des nations que celui des âmes, qui se perdent en masse en enfer, pas une seule préoccupation...

Il est vrai que le 21 novembre 1983, six mois après la démarche de notre Père à Rome pour dénoncer à l’intéressé lui-même, les Actes hérétiques, schismatiques et scandaleux de Jean-Paul II, Mgr Marcel Lefebvre avec Mgr Antonio de Castro Mayer, évêque de Campos au Brésil, adressent une lettre ouverte au même Pape pour dénoncer, de leur côté, « les erreurs contenues dans les documents du concile Vatican II, les réformes postconciliaires, et spécialement la réforme liturgique, les fausses conceptions diffusées par les documents officiels, les abus de pouvoir accomplis par la hiérarchie », et parmi ces erreurs, un « gouvernement collégial-démocratique de l’Église », « les faux droits naturels de l’homme », un « pouvoir absolu du Pape », une « conception protestante de la messe », etc.

Notre Père approuva pleinement sur le fond et sur la forme cette démarche, puisque c’est précisément ce qu’il avait lui-même entrepris... mais dès l’année 1963... soit vingt ans plus tôt...

Toutefois, lors de la présentation du document à la presse, le 9 décembre, Mgr Marcel Lefebvre « ne s’est pas contenté de lire son communiqué à la presse et de remettre aux journalistes des documents écrits. Il a parlé et une nouvelle fois, de provocante, d’excessive manière. Le résultat dans l’opinion ne pouvait qu’en être, après l’inévitable trituration des paroles par les mass-­médias, catastrophique : il accuse l’Église entière, il se sépare de l’Église ! » (La Contre-­Réforme catholique n° 196, janvier 1984, p. 4)

Le 2 décembre 1986, les mêmes Mgr Lefebvre et Castro Mayer, à la suite de la réunion interreligieuse d’Assise présidée par Jean-Paul II, publient une déclaration tonitruante : « Pour nous, demeurant indéfectiblement attachés à l’Église catholique et romaine de toujours, nous sommes obligés de constater que cette religion moderniste et libérale de la Rome moderne et conciliaire s’éloigne toujours davantage de nous, qui professons la foi catholique des onze Papes qui ont condamné cette fausse religion. »

Le 9 mars 1987, le cardinal Ratzinger publie au nom de la Congrégation pour la doctrine de la foi une réponse à l’ « ample dossier élaboré par S. E. Mgr Lefebvre, dans lequel sont présentes un certain nombre de dubia sur la possibilité de concilier la doctrine sur la liberté religieuse du concile Vatican II et le Magistère antérieur ». Il s’agit d’un développement intellectuel, spécieux, jouant sur le sens des mots employés par la Déclaration conciliaire Dignitatis humanæ pour parvenir notamment à cette conclusion : « De tout cela, il faut conclure que la doctrine de Dignitatis humanæ ne peut se comprendre comme l’affirmation d’un droit à répandre l’erreur : la notion de liberté religieuse dans Dignitatis humanæ ne se réfère pas aux relations de l’homme ou de l’État avec la vérité et le bien, mais de l’homme et de l’État avec les autres hommes, indiquant ce que l’homme ne doit pas faire (contraindre en matière religieuse).

« En conséquence, la liberté religieuse est un droit négatif. Comme toute négation suppose une affirmation, ce droit négatif suppose un autre droit positif. Or, ce droit positif n’est pas celui de répandre l’erreur, mais celui (qui est en même temps un devoir grave) de chercher la vérité et de rendre un culte à Dieu. Ce grave devoir est le fondement de la prétention de la personne à un espace social d’activité autonome. »

Et voilà comment un cardinal entortille un évêque pour lui faire admettre une interprétation selon laquelle chacun serait instamment exhorté par Dignitatis humanæ à chercher, librement, la vérité et à rendre un culte à Dieu. Mais ce même cardinal sait très bien que ce texte est compris par le monde entier dans un tout autre sens : la consécration d’un droit reconnu à tout homme de professer librement toute religion ou irréligion même contraire à la foi de l’Église, droit opposable à tous, à tout État et, finalement, à Dieu lui-même ! Et le cardinal Ratzinger s’est bien gardé de détromper quiconque d’une telle interprétation.

Mais Mgr Lefebvre ne s’avoue pas vaincu, apparemment. Dans sa réponse au cardinal Ratzinger datée du 8 juillet 1987, il écrit : « Il me semble pouvoir conclure que la doctrine libérale de la liberté religieuse et la doctrine traditionnelle s’opposent radicalement. Il a fallu faire un choix entre le projet du schéma du cardinal Ottaviani et celui du cardinal Béa sur le même sujet. À la dernière réunion de la Commission centrale préparatoire, ces deux cardinaux se sont opposés avec vigueur. Le cardinal Béa a alors affirmé que sa thèse s’opposait absolument à celle du cardinal Ottaviani. Rien n’a changé depuis. Le Magistère de la tradition s’oppose à la thèse libérale fondée sur une fausse conception de la dignité humaine, et une définition erronée de la société civile. Il s’agit de savoir qui a raison du cardinal Ottaviani ou du cardinal Béa. »

Et le même Mgr Lefebvre d’en conclure : « Afin d’enrayer l’autodémolition de l’Église, nous supplions le Saint-Père, par votre intermédiaire, de... »

Que va demander au Pape le fondateur d’Écône ?

Qu’il tranche par un jugement solennel et infaillible entre la thèse d’Ottaviani et celle de Béa, et qu’il déclare, pour le bien et l’unité de l’Église universelle comme pour le bien des âmes, où se trouvent l’erreur et la vérité dans cette question controversée de la liberté religieuse, qui divise les esprits depuis l’adoption, in extremis, lors de la dernière session du concile Vatican II, de la déclaration Dignitatis humanæ, dépourvue de toute autorité dogmatique ?

Absolument pas. Le fondateur d’Écône demande à Jean-Paul II... « de procurer le libre exercice de la tradition en procurant à la tradition les moyens de vivre et de se développer pour le salut de l’Église catholique et le salut des âmes, que soient reconnues les œuvres de la tradition, en particulier les séminaires, et que S. E. Mgr Castro Mayer et moi-même puissions nous donner les auxiliaires de notre choix pour garder à l’Église les grâces de la Tradition, seule source de rénovation de l’Église. »

Donc, le seul souci de Mgr Marcel Lefebvre était la survie de son œuvre et la liberté religieuse de faire “ l’expérience de la tradition ” en toute indépendance et quiétude. Mais pour ce qui est du reste de l’Église... Trois ans auparavant, il avait assuré tout son monde n’éprouver aucune inquiétude sur le sujet de sa succession, s’en remettant totalement à la Providence : « Je peux mourir demain, le Bon Dieu a toutes les solutions. Il se trouvera de par le monde, je le sais, suffisamment d’évêques pour ordonner nos séminaristes. » (Lettre ouverte aux catholiques perplexes, 4 juillet 1984) Finalement, au cours d’un sermon prononcé le 29 juin 1987, il décidera de “ prendre en main ” la Providence pour rendre publique son intention de consacrer des évêques auxiliaires afin de se donner des successeurs. Acte nécessaire, selon lui, à la « continuation de l’Église ». Il dénonce le scandale inouï de la réunion interreligieuse qui s’est tenue à Assise à l’initiative du pape Jean-Paul II et la réponse qu’il a reçue de Rome à ses objections vis-à-vis de la liberté religieuse :

« L’État, la société civile n’est plus capable de connaître quelle est la vraie religion. C’est ce qui est affirmé dans le document qui nous a été donné par Rome. L’État est incompétent en matière religieuse. Et donc ne peut pas décider quelle est la vraie ou la fausse religion. Et par le fait même, doit laisser se répandre dans cet espace social autonome – comme ils l’appellent – cet espace social autonome qui est pratiquement toute la vie de l’État, doit laisser se développer toutes les erreurs religieuses, quelles qu’elles soient parce que l’homme est libre d’avoir sa propre religion. Eh bien, nous disons : Non ! Non ! Non ! »

Non possumus ! Il a raison ! Mais comment une réunion interreligieuse, fût-elle scandaleusement présidée par Jean-Paul II, ainsi qu’une réponse du cardinal Ratzinger pour justifier un prétendu droit social à la liberté religieuse reconnu à chacun, erreur injurieuse envers Dieu et pernicieuse pour les sociétés humaines, pourraient-elles octroyer ipso facto à Mgr Lefebvre, et à lui seul, le pouvoir de consacrer un évêque sans mandat pontifical, contre la volonté du pape ?

En fait, ces deux questions relèvent de deux ordres bien distincts, que notre Père s’attache à clarifier en remettant chacune des parties engagées dans ce drame face à ses responsabilités.

L’affaire Lefebvre est d’abord une affaire doctrinale, une affaire dogmatique.

Dès lors, le Pape et toute la hiérarchie se rendent coupables d’une véritable forfaiture en refusant la discussion doctrinale, le débat dogmatique et le procès canonique qui s’imposent pourtant pour examiner les enseignements nouveaux qu’ils entendent faire prévaloir dans toute l’Église et qui tendent à étouffer la foi. Or cette foi, dont Mgr Lefebvre se réclame, comme tant d’autres, a pleinement droit de cité au sein de l’unique Église du Christ. Comme l’affirme notre Père dans son éditorial de juillet 1987, c’est au contraire « à l’idéologie de Karol Wojtyla et aux innovations réformistes de Vatican II de se soumettre, de se conformer à elle pour échapper à l’anathème et se voir acceptées dans l’Église » (La Contre-­Réforme catholique n° 234, juillet 1987, p. 1).

Mais, dans ce même éditorial, notre Père stigmatise aussi le délit de schisme que s’apprête à commettre le fondateur d’Écône car « on ne sauve pas l’Église de l’hérésie par le schisme (...). On ne menace pas d’anarchie et de crime contre la société ou contre l’un quelconque de ses membres, ceux dont on veut arrêter l’anarchie et voir sanctionné le crime. On ne remédie pas au désordre par un autre désordre, ni à la forfaiture des juges par la dérision de toute justice et le mépris des lois. » (ibid.)

Le cardinal Ratzinger va alors relever le défi, saisir la menace, le chantage de la consécration épiscopale pour la retourner contre son auteur.

Les deux parties s’engagent dans une négociation après une visite canonique du séminaire d’Écône par le cardinal Gagnon. L’essentiel des discussions porte sur le statut canonique qui serait concédé à la Fraternité, discussions dans lesquelles Mgr Lefebvre ne vise pas autre chose que l’autonomie, la pérennité de son œuvre, la possibilité de la garder telle qu’il l’a pensée, sans compromis avec le concile Vatican II dont il ne veut pas discuter. D’abord le statut canonique et ensuite on discutera de la doctrine c’est-à-dire de la foi. Et ce fut bien là, une nouvelle fois, la faute et l’illusion de Mgr Lefebvre.

Dans un premier temps, il obtient à peu près tout ce qu’il demande. La Fraternité se voit reconnaître le statut de société apostolique de droit pontifical jouissant d’une pleine autonomie pour former ses membres, pour incardiner ses clercs et organiser la vie commune, avec une certaine exemption vis-à-vis des évêques diocésains. Il est prévu la création d’une commission romaine « pour coordonner les rapports avec les divers dicastères et les évêques diocésains, ainsi que pour résoudre les problèmes éventuels et les contentieux ». Et le fondateur d’Écône obtient satisfaction – du moins le croit-il dans un premier temps – sur sa principale revendication : « pour des raisons pratiques et psychologiques », le Saint-Père nommera un évêque appelé à lui succéder, choisi dans les rangs de la Fraternité.

Mais tandis que Mgr Lefebvre entend éluder la question doctrinale, le cardinal Ratzinger, lui, ne la perd pas de vue. Aussi prend-il soin, au dernier moment, de faire précéder le protocole d’accord signé à Rome par les deux parties le 5 mai d’une déclaration en cinq points :

« 1. Nous promettons d’être toujours fidèles à l’Église catholique et au Pontife romain, son Pasteur suprême, Vicaire du Christ, Successeur du bienheureux Pierre dans sa primauté et Chef du corps des évêques ;

« 2. Nous déclarons accepter la doctrine contenue dans le numéro 25 de la Constitution dogmatique Lumen gentium du concile Vatican II sur le Magistère ecclésiastique et l’adhésion qui lui est due ;

« 3. À propos de certains points enseignés par le concile Vatican II ou concernant les réformes postérieures de la liturgie et du droit qui nous paraissent difficilement conciliables avec la Tradition, nous nous engageons à avoir une attitude positive d’étude et de communication avec le Siège apostolique, en évitant toute polémique ;

« 4. Nous déclarons en outre reconnaître la validité du Sacrifice de la Messe et des Sacrements célébrés avec l’intention de faire ce que fait l’Église et selon les rites indiqués dans les éditions typiques du Missel romain et des Rituels des sacrements promulgués par les papes Paul VI et Jean-Paul II ;

« 5. Enfin nous promettons de respecter la discipline commune de l’Église et les lois ecclésiastiques, spécialement celles contenues dans le Code de Droit canonique promulgué par le pape Jean-Paul II, restant sauve la discipline spéciale concédée à la Fraternité par une loi particulière. »

En premier lieu, il faut remarquer, au point 4, la reconnaissance par Mgr Lefebvre de la validité des sacrements célébrés selon les rites du nouvel Ordo.

La question est évidemment capitale, mais cette reconnaissance est une hypocrisie. Oui il reconnaît leur validité en paroles, mais en action lui et ses prêtres enseignent à leurs “ fidèles ” que les nouveaux rites sont « douteux », qu’ils déplaisent au Bon Dieu au point de les dissuader de recevoir les sacrements lorsqu’ils sont célébrés selon le nouvel ordo.

Au moment de signer cet accord, Mgr Lefebvre faisait prendre par tout candidat au sous-diaconat cet engagement ainsi formulé :

« J’admets que les messes célébrées selon le nouveau rite ne sont pas toutes invalides. Cependant, eu égard aux mauvaises traductions du Novus ordo missæ, à son ambiguïté qui favorise son interprétation dans un sens protestant, et à la pluralité de ses modes de célébration, je reconnais que le danger d’invalidité est très grand. J’affirme que le nouveau rite de la messe ne formule, il est vrai, aucune hérésie de manière expresse, mais qu’il “  s’éloigne, de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la sainte messe ”, et que pour cette raison ce nouveau rite est en soi mauvais. C’est pourquoi je ne célébrerai jamais la sainte messe selon ce nouveau rite, même sous la menace de peines ecclésiastiques, et je ne conseillerai jamais à quiconque, de manière positive, de participer activement à une telle messe. » (« Déclaration de fidélité aux positions de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X »)

Voilà Mgr Lefebvre pris en flagrant délit de duplicité. D’un côté, devant le cardinal Ratzinger et le pape Jean-Paul II, il reconnaît sans réserve la validité des sacrements célébrés selon le nouvel Ordo ; de l’autre, auprès des fidèles de la Fraternité Saint-Pie X, il entretient le doute sur la validité de ces mêmes sacrements, les plaçant ainsi sous une pression morale qui les conduit à ne recevoir que ceux célébrés et administrés selon l’ancien Ordo.

En deuxième lieu, il faut remarquer que ce protocole d’accord mettait Mgr Lefebvre à peu près dans la même situation qui fut celle de notre Père lors de son procès romain en 1968 et au cours duquel, le 5 juillet, il lui fut intimé l’ordre de signer une déclaration en quatre points dont le premier n’était autre :

« Je déclare me soumettre à tous les actes doctrinaux et disciplinaires de S. S. le pape Paul VI et du concile œcuménique Vatican II, selon que le requiert leur nature et compte tenu de l’intention du Souverain Pontife et du Concile (cf. Lumen gentium, n° 25). »

Au numéro 25 de Lumen gentium (constitution dogmatique de Vatican II sur l’Église) consacré au magistère ecclésiastique, il est notamment écrit :

« Les fidèles doivent s’attacher à la pensée que leurs évêques expriment, au nom du Christ, en matière de foi et de mœurs, et ils doivent lui donner l’assentiment religieux de leur esprit. Cet assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence est dû, à un titre singulier, au Souverain Pontife en son magistère authentique, même lorsqu’il ne parle pas ex cathedra, ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère, et l’adhésion sincère à ses affirmations, en conformité à ce qu’il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l’on peut déduire en particulier du caractère des documents, ou de l’insistance à proposer une certaine doctrine, ou de la manière même de s’exprimer. »

Donner son assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence à tous les Actes du magistère, en particulier ceux du Souverain Pontife, donnés comme authentiques, hors des frontières parfaitement définies du Magistère solennel ou ordinaire, donc faillibles et non définitifs, c’est donner son assentiment religieux de la volonté et de l’intelligence à tous les Actes du concile Vatican II et à tous les Actes subséquents des papes Paul VI et Jean-Paul II. Signer sans réserve et sans limite une telle adhésion constituait un premier parjure de la part d’un évêque, successeur des Apôtres, membre de l’Église enseignante et dont la foi était demeurée suffisamment limpide pour connaître l’hérésie, le schisme et le scandale que contenaient tous ces Actes du magistère dits authentiques. Dès lors, comment aurait-il pu, sans se parjurer une seconde fois, porter la moindre accusation d’hérésie, de schisme et de scandale contre des Actes auxquels il avait promis son assentiment religieux ?

D’ailleurs le point suivant de la déclaration, auquel a consenti Mgr Lefebvre avec tout autant de facilité, prévoyait précisément, vis-à-vis de ces mêmes Actes, l’engagement de garder « une attitude positive d’étude et de communication avec le Siège apostolique, en évitant toute polémique ». Autrement dit, exit, pour l’avenir, toute forme de contre-­réforme.

Le 5 mai 1988, Mgr Marcel Lefebvre a donc signé, en contrepartie d’une reconnaissance canonique de son œuvre, une soumission sans limites à tout magistère dit authentique, passé, présent et à venir, même hors des frontières parfaitement définies du Magistère solennel ou ordinaire. Notre Père, en revanche, avait héroïquement refusé de souscrire à un tel engagement le 5 juillet 1968 sous la menace à peine voilée d’une excommunication, suivant ainsi, d’ailleurs, le conseil que lui avait donné ce même Mgr Lefebvre.

Voilà le crime et le mensonge flagrant du fondateur d’Écône en collusion avec le crime et le mensonge flagrant du cardinal Joseph Ratzinger ! Tous deux s’accordent sur un point : servir leur parti en excluant la contre-réforme comme position à la fois dogmatiquement légitime et canoniquement possible, empêchant ainsi de combattre l’hérésie conciliaire sans déchirer la Tunique sans couture de Notre-­Seigneur Jésus-Christ.

Et pour le reste, tant du côté du cardinal Ratzinger que de celui de Mgr Lefebvre, ce n’étaient ni la foi ni la défense du dogme qui primaient sur toute autre considération, mais les intérêts de leurs partis respectifs auxquels l’un et l’autre entendaient asservir l’Église, quitte, pour le premier, à la détruire au nom du concile Vatican II, et, pour le second, à l’abandonner au nom du salut des âmes. Le cardinal Ratzinger cherchait à réintégrer dans le giron de l’Église cette masse de prêtres sans rattachement, à éviter l’aggravation du schisme, mais en neutralisant par avance toute forme d’opposition aux principes fondamentaux de la Réforme conciliaire. Mgr Lefebvre, quant à lui, voulait arracher, quoi qu’il en coûte, une reconnaissance canonique de son œuvre pour en retirer tous les avantages, mais en veillant à lui faire garder sa liberté, son autonomie, sans rien avoir à changer et, surtout, en conservant le droit de choisir un évêque pour assurer l’autonomie sacramentelle de sa Fraternité après sa mort. Ce n’est plus le service de l’Église, mais le service d’une “ petite église ”, ce que le fondateur d’Écône désigne au sens large par « la famille traditionnelle » et « qui représente ce qui demeure de la véritable Église catholique » (cf. la déclaration de Mgr Marcel Lefebvre aux ecclésiastiques et religieuses réunis au Pointet le 30 mai 1988).

Mgr Lefebvre signe donc le 5 mai 1988 ce protocole d’accord dans lequel il s’engage à ne plus faire de controverse vis-à-vis d’aucun Acte du magistère.

Mais dès le lendemain, il regrette sa signature qu’il va finalement dénoncer un mois plus tard, réalisant que sur la question, pour lui cruciale, celle de l’évêque qui lui succéderait, la lettre du texte était tournée de telle manière que Jean-Paul II pouvait renvoyer indéfiniment son choix... jusqu’à la mort du prélat... qui sentait ses forces décliner.

Ne parvenant pas à obtenir un engagement ferme, précis et à sa convenance sur une consécration d’un évêque qu’il avait lui-même fixée au 30 juin, ni non plus sur la composition de la Commission romaine prévue au protocole, Mgr Lefebvre rompt officiellement les discussions par une lettre adressée à Jean-Paul II le 2 juin 1988 dans laquelle il lui annonce qu’il se donnera lui-même « les moyens de poursuivre l’œuvre que la Providence nous a confiée », c’est-à-dire qu’il procédera, même sans mandat pontifical, aux consécrations épiscopales. Lettre à laquelle Jean-Paul II répond en personne dès le 9 juin :

« D’un cœur paternel, mais avec toute la gravité que requièrent les circonstances présentes, je vous exhorte, Vénérable Frère, à renoncer à votre projet qui, s’il est réalisé, ne pourra apparaître que comme un acte schismatique dont les conséquences théologiques et canoniques inévitables vous sont connues. Je vous invite ardemment au retour, dans l’humilité, à la pleine obéissance au Vicaire du Christ. »

La lettre du Saint-Père est suivie le 17 juin d’une monition canonique signée du cardinal Bernardin Gantin, préfet de la Congrégation pour les évêques, menaçant Mgr Lefebvre d’une excommunication latæ sententiæ s’il mettait à exécution son projet de consacrer évêques des prêtres de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X.

Comme on le sait, Mgr Lefebvre persévéra dans son insoumission à Jean-Paul II et consacra, sous une tente, évêques “ de nulle part ”, quatre prêtres de la Fraternité, le 30 juin 1988, assisté dans son acte schismatique de Mgr Antonio de Castro Meyer. Dès le lendemain, un décret signé du cardinal Gantin déclara les six évêques frappés ipso facto de la peine d’excommunication latæ sententiæ, les prêtres et les fidèles étant avertis « de ne pas donner leur assentiment à l’acte schismatique de Mgr Lefebvre afin de ne pas encourir la même peine ».

« Le parti au pouvoir n’attendait que cette faute, et l’excommunication est tombée (...). Même si elle émane d’une hiérarchie indigne et elle s’accompagne d’imprécations et sollicitations à forte coloration sectaire et moderniste, cette sanction est légale, elle vient de l’Autorité légitime, elle est donc “ liée dans le Ciel ”, comme elle l’a été “ sur la terre ” par Pierre et les Apôtres en leurs seuls vrais successeurs », se prononça aussitôt notre Père dans sa Lettre à la Phalange n° 20 du 10 juillet 1988.

Ces consécrations épiscopales furent de grandes et graves conséquences pour toute l’Église.

Elles provoquèrent la scission de tout le traditionalisme catholique en trois larges voies parallèles de sortie, dans lesquelles allaient s’engouffrer “ comme un seul homme ” tous les bons catholiques. Beaucoup demeurèrent fidèles à Mgr Lefebvre, en le suivant dans la voie du schisme, tout en affichant une prétendue soumission à l’autorité du Pape.

D’autres le quittèrent, voulant aller jusqu’au bout de sa logique et professer haut et fort que de Pape légitime sur le Siège de Pierre il n’y en avait plus formellement.

D’autres au contraire refusant de le suivre dans le schisme préférèrent revenir dans le giron de la Hiérarchie pour se voir conférer un statut canonique avec liberté de célébrer les sacrements selon l’ancien ordo, mais en affichant de gré ou de force une soumission inconditionnelle ou au mieux, sous réserve d’une interprétation conforme à la Tradition, à tous les Actes dits authentiques du magistère, passés, présents et à venir.

Le 30 juin 1988 marqua donc la désertion quasi complète des mouvements traditionalistes au sein de l’Église de la voie droite, étroite, mais sûre de la contre-réforme catholique ouverte par notre Père.

LE MOBILE DES CONSÉCRATIONS ÉPISCOPALES DU 30 JUIN 1988.

Dans le numéro 245 de La Contre-Réforme catholique, paru en juillet-août 1988, notre Père consacra un éditorial qu’il intitula « Chiens méchants et loups rapaces contre brebis perdues et agneaux bêlants » au communiqué du cardinal Lustiger, d’une singulière violence à l’égard des disciples de Mgr Lefebvre. Tel un Robespierre déterminé à appliquer sans pitié et sans relâche une “ loi des suspects ”, l’archevêque de Paris se disait prêt à excommunier tous ceux de son diocèse qui de près ou de loin marqueraient leur adhésion aux consécrations épiscopales d’Écône.

Notre Père prit la défense des brebis égarées qu’un loup rapace s’apprêtait à frapper. Il était trop évident que le cardinal-archevêque de Paris profitait de l’infraction, il est vrai inexcusable, commise par Mgr Lefebvre contre la Loi sacrée touchant à la Constitution divine de l’Église, pour pourchasser comme “ schismatiques ” tous les pauvres opposants au concile Vatican II et qui réclamaient légitimement, dogmatiquement et canoniquement justice.

Et notre Père apportait cette précision capitale :

« Le schisme tire sa malice intrinsèque, non d’une désobéissance et d’une accusation d’hérésie, dont il arrive parfois qu’elles soient justes et saintes, équitables et salutaires, mais de la constitution sacramentelle d’une église à côté de l’Église, et d’un magistère intrus, se faisant juge et pasteur suprême sur une partie du peuple, en face et à l’encontre du Magistère romain. » ( ibid., p. 2)

Notre Père écrivait ces lignes en 1988 dans une continuité parfaite avec ce qu’il écrivait déjà à ses amis le 16 juillet 1969 au lendemain de la notification de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi affirmant qu’il s’était lui-même “ disqualifié ” :

« Jamais nous ne songerons à former quelque secte, c’est-à-dire à donner et recevoir les sacrements en dehors de toute juridiction donnée par le Pape et les évêques de l’Église catholique romaine. Qui le fait se retranche de l’unité catholique, ipso facto, et ne peut plus se considérer comme notre frère, étant tombé volontairement et formellement dans le schisme. » (La Contre-Réforme catholique n° 23, août 1969, p. 2-E)

Et ce que notre Père s’interdisait de faire correspond exactement à cette consécration, par Mgr Lefebvre, de quatre évêques contre la volonté du Pape, dans une implacable logique avec les ordinations sacerdotales du 29 juin 1976.

La raison apparente – c’est-à-dire le prétexte – était assurément l’hérésie prêchée au sommet de l’Église.

Mais la vraie raison, la raison immédiate et fondamentale de ces consécrations illicites était d’assurer l’indépendance, la pérennité sacramentelle de la Fraternité sacerdotale pour pouvoir continuer à conférer, certes, validement, mais illicitement, les sacrements de confirmation et d’ordre et ainsi maintenir, d’un côté, le recrutement au sein de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X de nouveaux candidats à la prêtrise et, de l’autre, l’autorité, la “ mainmise ” sur toute une foule de fidèles attirés par cette religion simple et traditionnelle toute tournée vers le Bon Dieu.

Mgr Lefebvre ne leur dit pas autre chose dans son sermon prononcé le 30 juin 1988. « Vous savez bien, mes bien chers frères, vous savez bien qu’il ne peut y avoir de prêtres sans évêque. Tous ces séminaristes qui sont ici présents, si demain le Bon Dieu me rappelle, et ce sera sans doute sans tarder, eh bien ! ces séminaristes de qui recevront-ils le sacrement de l’ordre ? Des évêques conciliaires, dont les sacrements sont tous douteux, parce qu’on ne sait pas exactement quelles sont leurs intentions ? Ce n’est pas possible ! Or, quels sont les évêques qui ont gardé vraiment la Tradition, qui ont gardé les sacrements tels que l’Église les a donnés pendant vingt siècles jusqu’au concile Vatican II ? Eh bien, c’est Mgr de Castro Mayer et moi-même. Je n’y peux rien, c’est comme ça. Et donc, beaucoup de séminaristes se sont confiés à nous, ont senti qu’il y avait là la continuité de l’Église, la continuité de la Tradition et donc sont venus dans nos séminaires, malgré les difficultés qu’ils ont rencontrées, pour recevoir une véritable ordination sacerdotale et pour pouvoir offrir le vrai sacrifice du calvaire, le vrai sacrifice de la Messe et vous donner les vrais sacrements, la vraie doctrine, le vrai catéchisme. » Terribles paroles d’un évêque qui de facto excommunie tous les évêques de l’Église universelle qui célébreraient tous, sans exception, selon son seul jugement, des sacrements qu’il prétend « douteux ».

Voilà le vrai mobile de ces consécrations épiscopales, qui constituent bien plus qu’une « grave désobéissance », mais qui consomment un schisme qu’aucune circonstance, même extraordinaire, ne saurait excuser et qu’aucun raisonnement canonique ne saurait justifier.

Car les consécrations une fois faites, il a bien fallu ensuite les justifier, c’est-à-dire justifier l’injustifiable, démontrer l’indémontrable. Et il s’en est suivi toute une littérature de la part de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X pour réaliser a posteriori ce travail de recherche dans toutes les arcanes du droit canonique, dans l’histoire de l’Église, auprès des meilleurs théologiens pour prétendre à la légitimité de ces consécrations à l’encontre du canon 1013 du Code de droit canonique de 1983 lequel interdit formellement à tout évêque « de consacrer quelqu’un Évêque à moins que ne soit d’abord établie l’existence du mandat pontifical », à l’encontre de la volonté explicite du pape Jean-Paul II.

Notre Père a eu, lui aussi, l’obligation d’avoir à expliquer à ses lecteurs la légitimité de sa “ désobéissance ”, ou plutôt, pour mieux dire, de son opposition au Pape.

Il le fit dans un article intitulé « Procès au Pape ? L’opposition au Pape est-elle parfois légitime et sainte », paru dans le numéro 69 de juin 1973 de La Contre-Réforme catholique, juste après la démarche à Rome pour tenter de déposer son livre d’accusation.

LA SOUMISSION À L’AUTORITÉ SOUVERAINE DE L’ÉGLISE.

Qu’il s’agisse de l’accusation d’hérésie, schisme et scandale formulée par notre Père à l’encontre des Actes du concile Vatican II et des Actes subséquents des papes Paul VI et Jean-Paul II, ou des ordinations sacerdotales accomplies par Mgr Lefebvre contre la volonté de Paul VI et des consécrations épiscopales réalisées contre celle de Jean-Paul II, les deux affaires soulèvent la question de l’autorité au sein de l’Église, de son autorité souveraine... et même fondamentalement de la définition de l’Église.

Dans cette étude, qui « dépasse celle des prescriptions du Code de droit canonique », qui « déborde la théologie des pouvoirs hiérarchiques » et qui « jaillit des sources mystiques de la foi », notre Père pose les principes essentiels et surnaturels, dont découlent les solutions claires et lumineuses. Celles-ci permettent de préserver l’ordre et l’unité au sein de l’Église, sans pour autant prendre part au mouvement de réforme du parti progressiste et moderniste qui la gouverne, ni emprunter la voie de l’anarchie intégriste au nom de la Tradition et du salut des âmes.

Dans son mystère essentiel, l’Église est « l’Épouse du Christ, son Corps social », explique notre Père. « À ce titre, rien n’est plus cher au Sauveur que son établissement inébranlable, sa conservation, sa sécurité, sa croissance, son unité et sa paix. Et pour cela, le Christ lui a donné son Corps et son Sang, mais aussi, pour vivifier ces dons sacramentels, le Saint-Esprit. Le Saint-Esprit est ainsi, par “ Mission ” divine l’âme de l’Église : c’est Lui qui, étant Dieu, unifie, organise, développe ce corps social et le maintient dans l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité qui sont ses perfections propres, miraculeuses. » (p. 4) Et l’instrument, le “ bras armé ” du Saint-Esprit pour agir dans cette œuvre, en pleine pâte humaine, n’est autre que la Hiérarchie qui « jouit à un titre spécial, dans des conditions très précises, selon sa fonction, de la force de l’Esprit-Saint pour rendre l’Église parfaite. C’est ainsi que l’Église est infaillible, sainte et bien ordonnée. »

Et notre Père de donner cette définition : « L’Église est une société visible, historique, hiérarchique, dont le Christ est le fondateur et demeure la Tête, dont l’Esprit est l’Âme vivifiante et sanctifiante. Elle est parfaite. Elle transcende par sa vérité, sa sainteté, son ordre, les éléments humains qui la composent. La considération de ce miracle historique conduit à la foi en son mystère surnaturel : si elle apparaît irréductible à toute explication naturelle, spiritualiste aussi bien que matérialiste, c’est parce que sa Hiérarchie est douée de pouvoirs divins, dans la symbiose unique d’une Personne divine avec une communauté humaine. »

Quels sont donc les pouvoirs des successeurs des Apôtres ?

Il s’agit des pouvoirs d’ordre, d’enseignement et de gouvernement. Et là notre Père opère deux distinctions capitales, fondamentales qui relèvent de la constitution divine de l’Église.

Première distinction : l’Évêque de Rome, successeur de l’apôtre Pierre, qui « possède en tant que tel l’autorité suprême dans l’Église », se distingue des autres évêques, successeurs des autres Apôtres, dont l’autorité demeure subordonnée à celle Souverain Pontife (p. 5).

Cette distinction est déjà une première objection décisive aux sacres épiscopaux du 30 juin 1988.

Seconde distinction : les trois pouvoirs ordinaires du pape et des évêques se distinguent par leur degré d’infaillibilité. Deux sont infaillibles, tandis que le troisième ne l’est pas. Notre Père explique : « Pour que l’Église ait une base certaine, une continuité et une perpétuelle unité dans la fidélité au Seigneur Jésus-Christ, il fallait que les actes essentiels des pasteurs de l’Église soient nécessairement et indubitablement efficaces suivis de leurs effets divins. Ces actes relèvent de pouvoirs infaillibles, assistés inconditionnellement par l’Esprit-Saint. Les autres présentent une grande contingence et dépendent aussi bien de la fragilité de l’homme que de l’assistance de l’Esprit de Dieu. » Évidemment l’exercice de ces trois pouvoirs se fait d’une manière très conjointe, très solidaire les uns des autres sans qu’il soit d’ailleurs permis et tout simplement possible, de les séparer, de les “ démembrer ”. Mais il n’empêche que leur distinction doit être faite, clairement, de telle manière que ce qui relève de l’infaillibilité et qui requiert la soumission de la foi ne soit pas confondu avec ce qui relève du faillible et qui ne requiert que la soumission de l’intelligence et de la volonté quand une opposition légitime n’est pas autorisée.

D’abord le pouvoir d’ordre. « Nous tenons ce pouvoir de célébrer le Saint-Sacrifice et de donner la grâce par les autres sacrements, du Christ par succession apostolique, intégralement. Je dis nous parce que je suis prêtre. Du Pape au dernier des curés de village, nous jouissons de cette capacité absolue, égale en tous les ministres de même ordre, de faire et de donner les sacrements. Ainsi, toute messe est valide à cent pour cent », écrit notre Père, « infailliblement », insiste-t-il, « du moment qu’elle est célébrée par un vrai prêtre voulant faire ce que fait l’Église... Et ce pouvoir d’ordre subsiste même chez les prêtres tombés dans le schisme ou l’hérésie. Cette question est d’une brûlante actualité, nos lecteurs le savent bien. » Et elle était d’une brûlante actualité en 1988 et elle l’est encore aujourd’hui !

Ensuite, à l’autre extrémité le pouvoir de gouvernement, celui de gouverner l’Église.

Dans ce domaine, « il n’existe aucune sorte et même aucune possibilité d’infaillibilité. Les décisions de caractère éminemment pratique comportent trop d’implications et de conséquences incontrôlables pour qu’on puisse parler à leur propos d’infaillibilité. Le Pape, les évêques en communion avec lui dirigent leur peuple ; ils décident de tout ce qui concerne le bien de l’Église et le salut des âmes, de leur propre initiative, mais non sans une certaine assistance du Saint-Esprit (...). Ils ont le droit d’être obéis, mais non d’une obéissance entière et aveugle. Si par infortune la Loi de Dieu s’exprimant clairement dans une conscience éclairée s’opposait au commandement des hommes, même les plus élevés dans l’Église, il est sûr qu’il vaudrait “ mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ” (Ac 5, 29). L’autorité ne peut jamais être inconditionnelle en ce monde puisque l’autorité la plus haute, dans l’Église même, n’est jamais, de soi, impeccable ni infaillible. »

Et entre le pouvoir d’ordre et le pouvoir de gouvernement se trouve le pouvoir d’enseignement, qui revêt une importance toute particulière au regard de la situation actuelle de l’Église.

La crise qu’elle traverse est d’abord une crise de la foi. Celle-ci demeure conservée dans l’Église, mais se trouve altérée par un nouvel enseignement, qui lui est étranger, voire contraire. Or, paradoxalement, ce pouvoir d’enseignement est infaillible... mais seulement dans certaines conditions. D’où la nécessité de distinguer trois réalités : la croyance unanime de l’Église, qui est infaillible ; le magistère extraordinaire ou solennel, qui jouit de lui-même d’une infaillibilité stricte et plénière ; et le magistère ordinaire, dont l’infaillibilité est subordonnée à une condition majeure : que l’enseignement du Pape et des évêques en communion avec lui soit parfaitement conforme à ce que l’Église a toujours et universellement tenu pour certain. « En revanche, s’il advient que le Pape ou les évêques, même dans leur enseignement “ authentique ”, enseignement donné par eux en vertu de leur fonction, avec l’autorité de leur rang, en viennent à proférer quelque nouveauté ou quelque opinion discutée, pareille doctrine ne peut être considérée comme relevant du magistère infaillible. Elle ne présente alors aucune garantie d’infaillibilité. » D’où le risque et l’abus de faire couvrir une doctrine nouvelle par les marques extérieures d’un enseignement “ authentique’’, tendant à en faire un acte du magistère ordinaire ecclésiastique, un enseignement venant apparemment de Dieu quand, en réalité il ne vient que des hommes, pour ne pas dire clairement hérétique et schismatique.

Mgr Lefebvre a peu justifié personnellement sa décision de sacrer des évêques au regard de la loi de l’Église.

Par exemple dans sa lettre du 8 juillet 1987 adressée au cardinal Ratzinger, il écrivit : « Le Magistère d’aujourd’hui ne se suffit pas à lui-même, pour être dit catholique, s’il n’est la transmission du dépôt de la foi, c’est-à-dire de la Tradition. Un Magistère nouveau, sans racine dans le passé, et à plus forte raison contraire au Magistère de toujours, ne peut être que schismatique, sinon hérétique. Une volonté permanente d’anéantissement de la Tradition est une volonté suicidaire qui autorise, par le fait même, les vrais et fidèles catholiques à prendre toutes les initiatives nécessaires à la survie de l’Église et au salut des âmes. » Et un an plus tard, le 30 juin 1988, lors du sermon de la messe au cours de laquelle furent sacrés évêques les quatre prêtres de la Fraternité, le même Mgr Lefebvre invoqua l’état de nécessité, mais sans aller plus loin dans la démonstration de la prétendue légitimité de cet acte réalisé contre la volonté de Jean-Paul II.

Ce sont ses disciples finalement qui s’en chargèrent. Ils partent tous d’une présentation de cette crise sans précédent que traverse l’Église. « On espérait dans les années 1960, lors du concile Vatican II, un nouveau printemps pour l’Église, mais c’est le contraire qui est arrivé », écrit l’abbé Matthias Gaudron de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X dans son livre « Catéchisme catholique de la crise dans l’Église » à la page 11 (éditions du Sel, 6e édition). Il poursuit par ce constat accablant : « Des milliers de prêtres ont abandonné leur sacerdoce, des milliers de religieux et de religieuses sont retournés à la vie séculière. En Europe et en Amérique du Nord, les vocations se font rares et l’on ne peut déjà plus compter le nombre de séminaires, couvents et maisons religieuses qui ont dû fermer. » (ibid.) L’auteur évoque la foi, car cette crise de l’Église est bel et bien une crise de la foi (cf. p. 20 et sq.). Il soulève la question du magistère (p. 34 et sq.), en rappelant les conditions de son infaillibilité. Fidèle disciple de Mgr Lefebvre, il prend soin de ne pas désigner explicitement les Souverains Pontifes comme les auteurs des hérésies pourtant enseignées « par les plus hautes autorités de l’Église » (cf. p. 34 et sq.). L’abbé Gaudron stigmatise le concile Vatican II (cf. p. 59 et sq.) en se gardant toutefois de le rejeter dans son ensemble (cf. p. 72) et il met bien en avant les doctrines en rupture avec la Tradition : la liberté religieuse (cf. p. 80 et sq.), l’œcuménisme et l’interreligion (cf. p. 118 et sq.) avec notamment à la clé cet esprit protestant qui envahit l’Église, ce qui lui permet d’introduire commodément le chapitre capital sur... la nouvelle messe, à la page 160 de son ouvrage. Et c’est précisément sur ce point que l’analyse de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X déraille pour quitter la voie de l’unité de l’Église.

LE NOUVEL ORDO MISSÆ, UNE QUESTION INSOLUBLE.

La première partie de ce chapitre tend à démontrer le caractère protestant de la liturgie de la nouvelle messe avec disparition, dans les rites, de son caractère sacrificiel au profit de sa présentation comme un repas, comme le mémorial de la Cène. Après avoir établi le caractère hérésiant de la nouvelle liturgie de la messe, l’abbé Gaudron pose les deux questions capitales qu’il juge être dans la suite logique des choses : « La nouvelle messe est-elle valide ? » et « Est-il permis de prendre part à la nouvelle messe ? » Autrement dit : La nouvelle messe est-elle licite ?

À la première question, l’abbé Gaudron répond : « La nouvelle messe est valide si elle est célébrée par un prêtre validement ordonné qui emploie la matière requise (pain de froment et vin de vigne), en prononçant les paroles requises (celles de la consécration) et en ayant l’intention requise. » Et l’abbé Gaudron d’ajouter – et là pense-t-il sans doute soutenir un argument décisif – : « Le prêtre doit en effet vouloir faire ce que font le Christ et l’Église lors de la célébration de la messe (il doit être un instrument conscient à leur service). S’il se plaçait en contradiction consciente avec l’intention de l’Église (en refusant par exemple de célébrer un sacrifice, en ne voulant faire que mémoire de la dernière Cène), la messe serait invalide. Or, par le fait même que le nouveau rite peut facilement être compris dans un sens protestant, il peut tout aussi facilement être utilisé par des prêtres qui n’auraient plus l’intention requise pour la célébration de la messe. » (ibid., p. 193) Après avoir dénoncé la mauvaise traduction, dans certaines langues vernaculaires, de la formule consécratoire du Précieux Sang – « versé pour tous » au lieu de « versé pour beaucoup », traduction qui tend vers l’hérésie de l’apocatastase, selon laquelle le salut universel de toutes les âmes serait assuré –, notre prêtre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X est sans doute persuadé d’avoir menée sa démonstration jusqu’à son terme. Mais à quelle conclusion aboutit-il ? À considérer le sacrement comme « douteux » quant à sa validité.

Et le doute étant mis dans les esprits, on fait interdiction aux laïcs fidèles de communier au très Précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Notre-­Seigneur Jésus-Christ sous peine de péché, et même d’assister à une messe célébrée dans le rite dit de Paul VI. Pourquoi ? Parce que « même si la nouvelle messe est valide, elle déplaît à Dieu en tant qu’elle est œcuménique et protestantisante ; elle représente par ailleurs un danger pour la foi au saint sacrifice de la messe. Elle doit être rejetée. Qui a compris la problématique de la nouvelle messe ne doit plus y assister, car il mettrait volontairement sa foi en danger, et, en même temps, encouragerait les autres à faire de même, en paraissant donner son assentiment aux réformes (...). On peut [néanmoins] y être présent pour des raisons familiales ou professionnelles, mais on se comporte alors passivement, et, surtout, on ne va pas communier (...). » Enfin, « celui qui n’a pas la possibilité d’assister à la messe traditionnelle est excusé de l’obligation de la messe le dimanche. Le précepte de la messe dominicale n’oblige qu’à l’assistance à une vraie messe catholique. On doit cependant, en ce cas, s’efforcer d’assister à la messe traditionnelle au moins à intervalles réguliers. » (ibid., p. 196 et 197)

Ces propos sont d’une particulière gravité et leur logique, apparente, fait impression.

C’est l’une des questions les plus épineuses auxquelles notre Père ait été confronté. Il eut la sagesse surnaturelle de comprendre, pour le bien de l’Église, que la réforme de la liturgie des sept sacrements, et tout particulièrement celle de la messe qui, sans être le premier des sacrements, en est le plus important, soulève une question absolument insoluble, hier déjà, et plus encore aujourd’hui.

Dans sa conclusion à son Étude sur les sacrements qu’il publiera tout au long de l’année 1977, notre Père écrit :

« La messe, avec les entours de sa liturgie, ornements, chants sacrés, architecture des églises, etc., est liée dans son rite et sa manière d’être célébrée, à notre civilisation. Les liturgies orientales, à l’Orient. La messe latine, à l’esprit romain, à la symbolique médiévale, marquée par le pessimisme latin, augustinien. Nous nous trouvons devant un choix de civilisation et je demande à l’Autorité : Avez-vous choisi ? Savez-vous bien ce que vous faites aujourd’hui en touchant à la messe latine séculaire ? Savez-vous assez ce que vous faites pour qu’on vous obéisse et vous suive de confiance ? Le Pape n’est pas encore assez inquiet pour prendre en considération de telles questions, je ne suis donc pas assez confiant pour adopter sa nouvelle messe. » (La Contre-­Réforme catholique n° 120, août 1977, p. 10)

Et notre Père, allant plus loin, se dit lui-même convaincu du caractère hérésiant de la messe selon le nouvel ordo. « Il est démontré que la “ nouvelle messe ” convoie cette hérésie abominable qui nie la réalité du sacrifice, et de là en vient à perdre le sens exact et fort de la Présence réelle et à déconsidérer ce sacrement en l’accomplissant de manière tout humaine, comme une fête séculière, et en le livrant en communion aux pécheurs publics, aux hérétiques, aux infidèles. Ces accusations auxquelles il n’est répondu que par des mépris écrasants suffisent à instituer le procès de nos évêques et du pape Paul VI devant les hommes et sinon, devant Dieu. » (ibid.)

Mais notre Père sut mettre un terme à sa critique de la messe au moment opportun. S’il avait bien à cœur le salut des âmes, que la nouvelle liturgie risquait de mettre en péril, il savait que cette critique devait rester circonscrite aux limites du bien commun de l’Église, lequel ne saurait être préservé sans une soumission de principe à son autorité souveraine.

Et c’est précisément ce souci du bien commun de l’Église, le respect de son autorité souveraine, notamment dans le domaine des sacrements, que la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X semble avoir complètement perdu de vue. Notre Père, au contraire, se dit impressionné par « le rôle de l’Église dans cette action divino-­humaine » au point de soutenir que « ce que l’Église veut de son pouvoir humain, ce que l’Église fait de son geste humain et prononce par sa propre parole, Dieu le fait, le veut, le donne (...). Ce que l’Église Sainte veut, prononce, opère dans tout ce domaine des sacrements, vraiment c’est Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, qui le fait avec elle, en elle et par elle infailliblement. » (ibid., p. 5)

La liturgie, à la différence du dogme qui « ne connaît pas de milieu entre la vérité et l’erreur, ni d’évolution historique de l’une à l’autre (...), se fraie un large chemin entre le fixisme et le mobilisme, mais toujours dans le respect souverain de la sainte doctrine et de la tradition apostolique. » (La Contre-Réforme catholique n° 53, fév. 1972, p. 10)

Une réforme de la liturgie est donc toujours possible, l’Église en a le droit. Or « la messe dite de saint Pie V, assurément très sainte, très vénérable, très parfaite en un certain sens, ne pouvait être dite la seule valide, l’unique concevable, et telle enfin que nulle autorité au monde, fût-elle l’autorité suprême du Pontife romain, ne puisse la modifier, en permettre d’autres formes, en imposer la révision. » (La Contre-­Réforme catholique n° 120, août 1977, p. 10)

Cela étant bien compris, notre Père a jugé comme considérable le fait que la rédaction, la composition de la nouvelle liturgie ait été confiée à des auteurs aux évidentes intentions hérétiques.

Il jugea tout aussi considérable que ce nouvel ordo fut quand même promulgué par le pape Paul VI avec l’accord certes sans enthousiasme, mais unanime et sans réserve de toute la Hiérarchie (cf. « La leçon des Églises », La Contre-Réforme catholique, supplément au n° 30, mars 1970).

« Le Pape promulguant, l’Église acceptant, la messe nouvelle cessait d’être signée Bugnini pour devenir messe catholique romaine, en concluait notre Père. Le concours du Pape et de l’Église hiérarchique – pas un seul évêque n’avait condamné officiellement le rit nouveau – donnait à cette messe l’estampille catholique (...). D’où mon appréciation définitive, écrit toujours notre Père, du cadeau empoisonné de Paul VI en vertu de la loi de la foi : tout rit promulgué par l’autorité souveraine de l’Église et accepté par l’ensemble de la Hiérarchie catholique est, de nécessité de foi, théologiquement valide et canoniquement licite, quand bien même secondairement ou indirectement il présenterait de graves équivoques et constituerait un grand danger pour les âmes. Valide, la nouvelle messe l’est certainement parce que si elle ne l’était pas, les âmes des simples qui la reçoivent en confiance de l’Église, seraient trompées par elle en une matière essentielle et divine. » ( La Contre-­Réforme catholique n° 82, juillet 1974, p. 12)

La messe est valide par sa matière, elle utilise bien le pain et le vin « comme le Christ l’a instituée », elle est valide en sa forme puisque les formules consécratoires ont été conservées sans changement essentiel, malgré la « traduction injustifiable du “  pro multis ” en diverses langues par des locutions signifiant “ pour tous ” ».

Et surtout, sur la question de l’intention du prêtre, notre Père est d’une fermeté et d’une clarté après laquelle plus aucune hésitation n’est possible.

C’est le point très contesté de la part de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X et qui, pour l’essentiel, nourrit son doute sur la validité de la messe dite selon le rite promulgué par Paul VI. « Il n’a jamais été requis du prêtre pour qu’il y ait vraie messe, qu’il pense et croie ce que croit et enseigne l’Église, ni qu’il veuille ce que veut l’Église. En quoi l’on voit qu’il n’est là qu’un instrument dont les pensées, volontés profondes, vertus et intentions personnelles ne rentrent pas en ligne de compte. Il est seulement requis qu’il fasse les gestes et dise les paroles du sacrement, sérieusement ; c’est là tout son office. Le reste concerne le Christ seul. Si à la question Vous allez dire la messe ? Il répond : Oui, l’intention requise est suffisamment affirmée. Saint Thomas enseigne avec toute l’Église que prononcer les paroles sur le pain et le vin est la marque suffisante de l’intention du prêtre. Aujourd’hui, tout prêtre qui dit la nouvelle messe, la “ célébration eucharistique ”, a l’intention de faire ce que veut l’Église et célèbre validement puisque ce rit lui vient de l’unique Église du Christ. » (ibid., p. 12)

La messe promulguée par le pape est valide, elle est donc par le fait même licite.

« La nouvelle messe est licite, puisque l’autorité souveraine qui juge du licite et de l’illicite dans l’unique Église de Dieu, en dehors de laquelle il ne peut y avoir pour nous de salut, l’a déclarée telle. Et quiconque la déclare illicite en vertu de sa conscience érigée en loi universelle, la déclare un péché, la juge une désobéissance à Dieu, empiète sur l’autorité de l’Église, se met à la place du Pape et juge ses frères selon sa propre loi. Tel est bien le péché du schisme.

« Il est exact que l’autorité de l’Église, même suprême, peut se tromper, errer, commettre quelque abus de pouvoir. Pour en décider, chacun peut et doit, en dernier ressort, consulter sa conscience, juge immédiat du bien et du mal auquel il faut toujours s’en remettre (...). Mais ma conscience qui en juge n’a d’autorité que sur moi-même et point au-delà. Je pourrai exposer mes raisons à mes supérieurs, à mes confrères, à tous les fidèles. Je n’aurais jamais le droit de transformer cependant mon jugement de conscience en loi ecclésiastique et condamner, voire excommunier ceux qui obéissent aux décisions de l’Autorité, ni imposer aux autres la loi de ma conscience, ma loi à moi, contraire à celle de l’autorité de l’Église. » (ibid., p. 14)

Mais même valide et licite, la messe n’en demeure pas moins mauvaise. À la différence de l’ancienne « totalement sainte et sanctifiante, [dans la nouvelle] le bien et le mal sont juxtaposés dans le rit lui-même et donc dans ses effets. C’est une erreur de croire que tout ce que propose ou impose l’Église est nécessairement parfait, et cela conduit à l’erreur connexe de ne plus reconnaître l’Église et son autorité légitime partout où nous croyons découvrir quelque imperfection, quelque indignité. Cette messe de Paul VI nous vient bien de l’Église, son noyau essentiel est saint, et pourtant certaines de ses parties cérémoniales, l’ensemble de ses nouveautés, sont douteuses, sentent l’hérésie, produisent un malaise et un danger pour la foi et la vraie piété. L’Église est divine et humaine ; certaines de ses créations se ressentent cruellement de son élément humain ; c’est bien le cas de ce rit nouveau, équivoque à force d’œcuménisme, nocif à force de sécularisation humaniste et de profanation (...). Tandis que la part essentielle et divine de cette liturgie nourrit la piété, enseigne la foi, inspire la croissance de toutes les vertus en identifiant l’Église au Christ Souverain Prêtre et Victime de ce sacrifice, les parties secondaires, adventices, tendent à tout saccager et détruire de la religion véritable ! » (ibid.)

Aussi, le maintien du rite romain millénaire autant que cela est possible est bon et nécessaire pour l’Église et pour sa sanctification personnelle, mais à la condition d’admettre la légitimité catholique de la nouvelle messe, « avec respect pour le Christ qui en est le Souverain Prêtre, avec estime pour l’Église qui la célèbre dans la foi, avec charité pour la multitude des prêtres et des fidèles trop soumis aux ordres du Pape et des évêques. Il est important aussi d’être présent là où sont encore le Christ et l’Église, ne serait-ce que pour y soutenir le sentiment et la vertu d’une exacte fidélité à l’essentiel (...). Pour ma part, à moins d’invalidité par défaut de matière ou de forme, à moins d’illicéité canonique, comme pour tout culte schismatique, je mets plus que toute autre considération le devoir, le besoin, le bonheur d’assister au Très Saint-Sacrifice de la messe et d’y communier. Car, “  le Maître est là et il t’appelle ” (Jn 11, 28), ne le méprisez pas ! » (ibid., p. 16)

Voilà ce que notre Père écrivait hier au sujet de la messe, et qui vaut tout autant pour les autres sacrements. Pour le bien de l’Église, il prêchait la patience et la charité mutuelle, afin que les divergences de rite ne donnent pas lieu à des excommunications réciproques entre chapelles. Il recommandait ainsi à tous une sorte d’intérim, dans l’attente que le Pape mette fin au désordre et ramène « la foi, la loi, l’ordre et l’unité liturgique dans toute l’Église ». Quelle terrible responsabilité du pape Paul VI qui a voulu et imposé cette dévastation liturgique provoquant doute, tiédeur, communions indignes et même profanations et abandons ! Quelle injure de Mgr Lefebvre vis-à-vis de Jésus et de son Église pour avoir irrémédiablement semé le doute dans l’esprit de nombre de fidèles dans l’infaillible et licite Présence dans tous les tabernacles de la terre du Très Précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Jésus-Christ ( à suivre).

frère Pierre-Julien de la Divine Marie.