La Contre-Réforme dans les missions (2) :
Du culte de l’Immaculée au culte du Mikado : 
les marianistes français au Japon.

LA première évangélisation du Japon entreprise par saint François Xavier en 1549 échoua par la faute d’Alexandre Valignano qui adapta la religion catholique aux mœurs des élites japonaises et favorisa l’apostasie des chrétiens (Il est ressuscité n° 195, février 2019).

Lorsque leurs descendants revinrent en partie à l’Église catholique à partir de 1865, les persécutions reprirent et firent encore des martyrs, jusqu’à ce que les puissances européennes les fassent cesser en 1873. Allait-on enfin comprendre qu’on ne pouvait pas s’adapter impunément à cette prétendue civilisation sans livrer les chrétiens au massacre et qu’il fallait y établir une Chrétienté sous protection occidentale comme en Chine ou en Indochine, afin de ne pas exposer les chrétiens à l’apostasie ?

Malheureusement, le pape Léon XIII, par ses encycliques et la “ diplomatie ” du cardinal Rampolla était opposé aux deux nations protectrices des missions, la France et le Portugal (Il est ressuscité n° 170, décembre 2016, p. 18-33). Ses successeurs, saint Pie X mis à part, soutinrent le Père Lebbe jusqu’à détruire l’œuvre admirable des missionnaires français en Chine, en exacerbant le nationalisme chinois contre le protectorat français (Il est ressuscité n° 171 de janvier 2017).

Le même drame eut lieu au Japon, dont les détails sont occultés par l’ouvrage du Père Salaverri, France-Japon (1888-1945), Les marianistes dans la renaissance du Japon, paru pour le bicentenaire de la fondation des marianistes en 2017. L’histoire de la fondation de la Société de Marie vouée au culte de l’Immaculée Conception et de son installation au Japon en 1888, permettra de comprendre comment l’adaptation de cette congrégation au libéralisme combattu par son fondateur, le Père Guillaume-Joseph Chaminade (1761-1850), les a entraînés, par reniements successifs, à s’adapter aux mœurs japonaises et à jouer un rôle décisif dans l’échec de la seconde évangélisation du Japon.

DU CULTE DE L’IMMACULÉE CONCEPTION
AU CULTE DE LA LIBERTÉ

La société de Marie, dont les membres seront appelés marianistes à partir des années 1850, est connue pour ses nombreuses écoles dont la plus célèbre était le collège Stanislas à Paris. Mais le Père Joseph Chaminade n’avait pas fondé une simple congrégation enseignante pour les élites : il reçut le premier, à l’aube du siècle de l’Immaculée, la révélation du combat dans lequel s’engageait Celle qui devait de toute éternité écraser la tête du Serpent. Le Père Chaminade appartient à cette lignée de défenseurs de la foi suscitée au cours des siècles par l’Immaculée.

LA FAMILLE DE L’IMMACULÉE

Né en 1761 à Périgueux, Guillaume-Joseph Chaminade entre dès l’âge de dix ans au collège de Mussidan, tenu par les prêtres de la Congrégation Saint-Charles-Borromée. L’ardente dévotion à l’Immaculée Conception qu’on lui inculque vient des congrégations mariales jésuites fondées à Bordeaux dès la fin du XVIe siècle par les jésuites Claude Mathieu et Coton, et maintenues vivantes au cours des XVIIe et XVIIIe siècles par les Assemblées des Amis (Aa). Fondées par le Père Bagot au collège de La Flèche en 1632, les “ Assemblées des Amis ” promettaient de défendre l’Immaculée Conception, au prix de leur vie. Vincent de Meur établit celle de Bordeaux en 1658. En 1778 le jeune clerc Joseph Chaminade suit les cours de théologie du Collège de Guyenne et les offices de l’église de Sainte-Colombe, rendez-vous fervent de l’Assemblée des Amis.

L’abbé Noël Lacroix dirigeait la section des étudiants en théologie. Ce prêtre zélé à la gaieté perpétuelle attira dans l’église paroissiale près de quatre cents jeunes gens pour prier l’Immaculée Conception et entendre l’abbé Rauzan réfuter avec talent les philosophes. Professeur de théologie à l’Université de Bordeaux, l’abbé Langoiran fut l’ami et le conseiller du Père Chaminade et la bête noire des jansénistes, gallicans et quiétistes qu’il dénonçait dans des cours que tous les étudiants voulaient prendre en dictée. Éditeur du Parfait Intérieur de M. de Bernières, son refus d’approuver la thèse quiétiste du dominicain Noailles et le patronage d’une thèse sur l’Église dédiée au Sacré-Cœur lui valurent les campagnes haineuses des Nouvelles ecclésiastiques.

APÔTRES DE L’IMMACULÉE CONCEPTION.

Ordonné prêtre en 1785, docteur de théologie, l’abbé Chaminade est aussi savant en physique qu’en mathématiques. Les élèves qu’il formait à Mussidan étaient tellement doués qu’on venait de toute la région assister à leurs examens.

Les méditations de l’un d’eux, Bernard Dariès, témoignent surtout de la dévotion à l’Immaculée Conception que le Père Chaminade inculquait à ses élèves. Bernard Dariès composa un « Catéchisme de la Sainte Vierge dans lequel il identifiait le péché contre le Saint-Esprit avec  l’indévotion  à Marie » (Père Joseph Verrier, s. m., Jalons d’histoire sur la route de Guillaume-Joseph Chaminade, t. 1, 2007, p. 109).

Il voyait en Judith une figure de l’Immaculée au temps de l’Antéchrist, « qui écrasera la tête à notre ennemi, nous fera donner les palmes d’une mort glorieuse, parce qu’au milieu des traverses et des malheurs, nous aurons soutenu son culte, ses privilèges et ses mystères, qui éprouveront alors une furieuse persécution. Heureux donc ceux qui dans ces temps seront les enfants de Marie ! [...] La Sainte Vierge sera alors notre générale. Heureux ceux qui seront alors ses soldats ! »

Sa confiance dans l’intervention de l’Immaculée en faveur de la France était inébranlable : « Après tant de preuves de dévotion envers la Sainte Vierge, que notre royaume a manifestées, j’ai une confiance si ferme que j’espère que cette Immaculée Protectrice, qui a écrasé la tête du serpent infernal, triomphera des ennemis de sa gloire et ne permettra pas qu’une nation qui lui est consacrée si solennellement perde la foi, quoique, par ses crimes, elle ait attiré tant de maux qui la dévastent. » On a retrouvé dans ses papiers un projet de Société de Marie qui ressemble étrangement à celui que le Père Chaminade réalisera en 1817 !

PROTEGÉ PAR UNE DAME BLANCHE.

Le Père Joseph Chaminade et son frère Louis participèrent aux États généraux et assistèrent à la remise en cause de l’autorité de l’archevêque de Bordeaux par un ancien élève de Mussidan, un certain Pontard, qui deviendra l’évêque constitu­tionnel. L’abbé Langoiran, voyant venir l’épreuve, lui conseilla de trouver un refuge à Bordeaux. Leur refus écrit du serment à la Constitution Civile du Clergé les désigna à la vindicte révolutionnaire : le 15 juillet 1792, l’abbé Langoiran fut massacré par la populace sur le perron de la mairie de Bordeaux et devint le premier martyr de la Révolution.

L’abbé Chaminade se cacha, mais l’Immaculée le protégeait visiblement : un jour, pour échapper aux poursuites des républicains, il entre précipitamment dans une maison amie et s’installe au milieu de ses hôtes assis autour du feu. Les soldats fouillent la maison, mais ne le voient même pas, alors qu’il se trouve assis devant eux. Quand ils sont partis, un petit garçon s’écrie : « Ils ne pouvaient pas voir M. le Curé, puisque cette Dame Blanche qui est entrée avec eux s’est toujours tenue devant lui pour le cacher. »

LA PREMIÈRE PHALANGE DE L’IMMACULÉE CONCEPTION

En août 1797, un redoublement de persécution contraint le Père Chaminade à quitter la France pour l’Espagne. Il atteint Saragosse, le 11 octobre 1797, veille de la fête de Notre-Dame del Pilar. Les grandioses cérémonies auxquelles il assiste avec une émotion indicible dans ce sanctuaire magnifique lui font mesurer l’état de la France : la religion y était proscrite, alors qu’ici les autorités politiques participaient aux fêtes religieuses ! Durant les trois ans qu’il passa à Saragosse, il reçut de grandes consolations et l’Immaculée lui montra par une révélation dont il parlait peu comment restaurer la religion en France.

LA CONGRÉGATION DE MARIE IMMACULEÉ.

Il l’expliquera dans une lettre à Grégoire XVI du 16 septembre 1838 : « Pour opposer une digue puissante au torrent du mal, le Ciel m’inspira, au commencement de ce siècle, de solliciter du Saint-Siège les lettres patentes de Missionnaire apostolique, afin de raviver ou de rallumer partout le divin flambeau de la foi, en présentant de toute part au monde étonné des masses imposantes de chrétiens catholiques de tout âge, de tout sexe et de toute condition, qui, réunis en associations spéciales, ­pratiquassent sans vanité comme sans respect humain notre sainte religion, dans toute la pureté de ses dogmes et de sa morale. »

Cette congrégation de Marie Immaculée qu’il fonde à la Toussaint 1800 n’est-elle pas la réalisation de la prière embrasée de cet autre missionnaire apostolique que fut le Père de Montfort. : « Souvenez-vous de donner à votre Mère une nouvelle Compagnie pour renouveler par elle toutes choses et pour finir par Marie les années de grâce, comme vous les avez commencées par Elle. »

NOVA BELLA ELIGIT DOMINUS (Jg 5, 8).

Aux évêques qui s’inquiétaient de l’ouverture à tous de ces congrégations mariales habituellement réservées à une élite pieuse, le Père Chaminade répondait : « C’est à de nouveaux combats que le Seigneur nous appelle. » (Jg 5, 8) Elle n’était pas une concession à l’égalitarisme révolutionnaire, mais permettait de créer un corps de société complet qui, par la pureté de sa foi, de ses mœurs, la pratique publique de la religion, serait capable de détruire le respect humain en attirant « le plus grand nombre possible d’hommes, de jeunes gens et même d’adolescents, pour augmenter de plus en plus ce trop petit nombre de chrétiens vraiment pieux et monarchiques ». La Congrégation était comme une mission perpétuelle et « une sainte Milice qui s’avance au Nom de Marie et qui entend bien combattre les puissances infernales sous la conduite même et par l’obéissance de Celle qui doit écraser la tête du Serpent » (Écrits et Paroles, p. 697).

Les réunions de la Congrégation étaient publiques et rendues attrayantes par la simplicité avec laquelle le Père Chaminade enseignait la religion ou organisait des séances de questions : « Alors je vous porterais à faire vos demandes par ordre, d’un ton familier, de les faire suivre de vos répliques. Je voudrais même que les plus timides confiassent leurs vues à leurs voisins et que ceux-ci les fassent valoir. Croyez que le degré d’intérêt qui naîtrait de ces colloques serait aussi piquant que tout autre et deviendrait à plusieurs plus profitable. » De simples artisans pouvaient ainsi s’instruire, enseigner le catéchisme à leurs ouvriers et même défendre la foi quand il le fallait.

Le Père Chaminade répondait aux questions sur la morale, l’histoire de l’Église, l’Ancien Testament, sur la vérité des faits évangéliques contre le rationalisme et sur l’Histoire sainte de la famille de l’Immaculée : « Nous découvrirons la gloire de notre Auguste Protectrice et la justice des hommages infinis que nous lui devons, par l’Histoire sainte qui n’est que celle de ses aïeux et la longue prophétie de ce qu’Elle devait être. » (Père Joseph Verrier, La Congrégation mariale de M. Chaminade, Fribourg, 1964) La police de Napoléon qui envoyait des espions assister aux réunions fit un rapport à Foucher dénonçant ces séances où l’on réfutait les philosophes.

Le succès de ces congrégations fut prodigieux : le 2 février 1801, douze premiers jeunes gens font leur consécration dans la chapelle de l’Immaculée Conception située au n° 7 de la rue Arnaud-Miqueu à Bordeaux. Fin 1802, ils étaient déjà trois cents, en 1803, cinq cents ! L’abbé Rauzan, le fondateur des missions de France, y enseignait, mais aussi l’abbé Noël Lacroix, son maître à Bordeaux, et encore l’abbé Dupuch, futur évêque d’Alger après la conquête de 1830 !

En 1804, le Père Chaminade prit en location la chapelle de La Madeleine, l’ancienne église des religieuses de La Madeleine qu’il achètera en 1820. C’est là qu’il établit la Congrégation, lui-même logeait à l’actuel n° 9 de la rue Lalande. La Madeleine se transforma très vite en un quartier général des forces catholiques d’Aquitaine. Toujours en 1804, le bienheureux Chaminade rétablit les Frères des Écoles chrétiennes en mettant à leur disposition son domaine de Saint-Laurent pour le noviciat et devint leur supérieur ecclésiastique.

LE PÈRE CHAMINADE LÉGITIMISTE.

En 1809, Pie VII excommunie Napoléon après l’invasion des États pontificaux. La congrégation de Paris alliée à celle de Bordeaux diffusa la bulle d’excommunication. Un des congréganistes de l’abbé Chaminade, Hyacinthe Lafon, fut arrêté, la bulle Quum memoranda en main. Napoléon, furieux, supprima toutes les congrégations mariales.

Le Père Chaminade prépara alors activement par ses conseils le retour du roi. Il en fit la confidence un jour au Père Caillet : « S’il y avait lieu à faire connaître mes sentiments pour la famille royale, vous pourriez, entre autres particularités, dire que c’est moi qui donnai le conseil de l’assemblée qui détermina l’entrée de Mgr le duc d’Angoulême à Bordeaux. » C’est en effet chez un congréganiste, Estebenet, que furent arrêtées, dans la nuit du 11 au 12 mars 1814, les directives que les royalistes suivirent le lendemain pour accueillir le duc d’Angoulême, un mois avant l’abdication de Napoléon.

Le P. Chaminade écrivait à Adèle de ­Tran­quelléon : « La miséricorde divine, ma chère enfant s’est enfin déclarée en faveur de la France. Bordeaux en a les prémices ; est-ce parce qu’à Bordeaux le culte de l’auguste Marie est en grande vénération ? [...] J’oserais le croire, si d’ailleurs, nous, enfants de Marie, nous étions plus fervents dans le service de Dieu. Je suis néanmoins tout joyeux quand je pense que c’est un fidèle congréganiste qui a fait arborer, sur le clocher de Saint-Michel de cette ville, le premier drapeau blanc qui, je crois, a paru en France. Attachons-nous, ma chère enfant, plus que jamais au culte de notre divine Mère : oh oui, Marie est vraiment et constamment notre Mère ! » (Lettres, t. 1, p. 77) La finale de cette lettre doit être rapprochée d’une autre où le Père Chaminade lui écrivait : « Nous crions tous de bon cœur : Vive le Roi ! mais nous crions intérieurement bien plus haut : Vive la Religion ! » Notre Père explique en effet que la religion, sous Louis XVIII, ne fut pas entièrement restaurée comme cela devait être. C’était une profonde désillusion et le Père Chaminade en souffrit beaucoup.

LA PREMIÈRE MILICE DE L’IMMACULÉE.

C’est pourtant dans la joie de cette Restauration monarchique que le Père Chaminade fonde, le 2 octobre 1817, deux ordres religieux dont les premiers membres furent recrutés au sein des congrégations mariales : la Société de Marie et l’institut des Filles de Marie Immaculée confié à Adèle de Batz de Tranquelléon, fille du comte de Batz, monarchiste convaincu.

UNE APPROBATION MITIGÉE.

Dans les statuts qui furent approuvés par Charles X le 3 août 1825, il est dit de la Société de Marie : « L’objet essentiel de ses travaux est de répandre et de conserver dans l’enfance et dans la jeunesse les principes de la foi catholique, de la morale évangélique et d’un sincère attachement à la Monarchie. » Le Père Chaminade n’avait pu obtenir de Mgr de Frayssinous que les congrégations de l’Immaculée Conception soient inscrites dans les statuts. L’évêque craignait que les marianistes ne soient assimilés aux jésuites haïs des libéraux ! Il fut contraint aussi de supprimer tout ce qui concernait l’enseignement secondaire, les libéraux se le réservant jalousement. Tels étaient les effets de la Charte.

Or, le Père Chaminade ne voulait pas se limiter à l’enseignement primaire : il entendait par éducation chrétienne, la formation des enfants « d’une manière efficace et constante, à la religion, aux bonnes mœurs, à l’esprit monarchique et à toutes les habitudes qui font de bons chrétiens, de fidèles sujets, des hommes utiles à l’État et à leur famille » (Méthode d’enseignement de la Société de Marie, 1824).

Le vœu d’enseignement que les frères et les sœurs prononçaient embrassait beaucoup d’autres œuvres : l’œuvre de la miséricorde pour les jeunes filles repenties qui devint une congrégation religieuse et fut confiée à une congréganiste, Thérèse de Lamourous ; l’œuvre des petits Auvergnats, la société des bons livres du Père Julien Baraut que le Père Chaminade soutenait activement. Fondée en 1820 avec l’approbation enthousiaste de Mgr d’Aviau du Bois de Sanzay, cette société comptera, en 1843, 173 dépôts principaux, onze mille lecteurs et cinquante-cinq mille volumes en circulation dans le diocèse de Bordeaux.

De nombreuses congrégations enseignantes vou­laient fusionner avec la Société de Marie parce qu’elles avaient lu l’ordonnance royale qui la présentait comme « une association charitable en faveur de l’instruction primaire ». Le Père Chaminade dut les détromper, mais la liste ci-dessous montre quel était son rayonnement : les frères de la Doctrine chrétienne et les Filles de la Providence de Ribeauvillé du Père Mertian, les Frères de la Doctrine Chrétienne fondés par le Père Joseph Fréchard, curé de Colroy près de Nancy, les sœurs de Lorette du Père Bienvenue Noailles grand ami du Père Chaminade, et fondateur des Prêtres Pauvres. Les Frères de Saugues (Puy), les religieux enseignants de Saint-Étienne, les Frères de la Croix de l’abbé Poirier... On le sollicitait dans toute la France pour prendre en charge des écoles primaires, mais il refusait. Seul le Père Gabriel Deshayes réussit à lui confier l’école de Réalmont au diocèse d’Albi.

Le Père Chaminade s’inquiétait néanmoins de la déchristianisation des campagnes : « L’esprit philosophique s’introduit jusque dans les hameaux, corrompt tous les âges, toutes les conditions et tous les sexes, en employant très adroitement toutes sortes de moyens [...]. Nous sommes dans un siècle où l’on fait raisonner ou plutôt déraisonner jusqu’aux paysans des campagnes et souvent même jusqu’aux servantes des villes. » La Providence inspira au saint fondateur « le moyen qui ferait donner à toute la génération naissante une véritable éducation, et changerait pour sa plus grande partie l’esprit et les mœurs de la France ».

DES ÉCOLES NORMALES CATHOLIQUES.

L’ordonnance royale du 29 février 1816 exigeait des maîtres de savoir lire et compter, mais partout on dénonçait leur ignorance et les lycées et les écoles municipales donnaient une éducation laïque et antichrétienne. Pourtant, dès 1708, saint Jean-­Baptiste de La Salle avait créé les premières écoles de formation des maîtres. La Convention décréta bien les Écoles normales en 1794 : ces écoles furent des foyers de diffusion du libéralisme, si bien que les gouvernements de la Restauration n’en créèrent pas d’autres.

C’est pour pallier cette incurie que le Père ­Chaminade avait acheté la propriété de Saint-Rémy près de Besançon afin d’organiser des retraites pédagogiques. À cette annonce, « les autorités civiles et universitaires de Franche-Comté convoquaient à Saint-Rémy deux professeurs par canton pour un stage pédagogique du 27 avril au 11 mai 1824 ». ­Cinquante-cinq instituteurs bénéficièrent de conférences et d’exercices pratiques réalisés par les marianistes. Le succès fut tel que les départements du Doubs et de la Haute-Saône votèrent des crédits en leur faveur.

Le Père Chaminade était surtout enthousiaste des fruits spirituels de conversion qui s’y produisirent. Pour lui, « la religion doit être le sujet le plus intéressant de l’enseignement donné dans les Écoles normales, quoiqu’il ne faille pas négliger les autres parties de l’enseignement, car à quoi aboutiraient tous nos travaux pour établir des Écoles normales si réellement ces maîtres d’école ne sont pas suffisamment instruits de la religion, et si, bien instruits, ils ne l’aiment pas et ils ne la pratiquent pas ? » Grâce au soutien officiel, les retraites pédagogiques touchèrent bientôt deux cents maîtres d’école du Nord-Est ! C’est dans la localité de Courtefontaine, non loin de Saint-Rémy, que la Société de Marie dirigea sa première École normale approuvée chaleureusement par les autorités départementales.

L’arrivée du comte Jules de Polignac, membre de la Congrégation de Bordeaux depuis 1814, au ministère de l’Instruction publique confortait sa conviction que l’heure de Dieu avait sonné. Lorsque le comte Alexis de Noailles lui proposa de créer des Écoles normales dans le Lot, la Garonne et le Cantal, il lui écrivit : « Dieu daigna m’inspirer, il y a de longues années, le désir de travailler au soutien de la religion dans notre malheureuse patrie. Le premier moyen de remplir ma mission fut l’institution ou l’établissement des Congrégations. Un des seconds moyens que Dieu a daigné m’inspirer est l’établissement d’Écoles normales. S’il y en avait une par département, ou au moins dans chaque ressort des Académies de l’Université, tenue selon le plan que j’en ai tracé, nous pourrions renouveler toute la génération du peuple qui se forme, et qui bientôt remplacera la génération présente. » (Lettres, t. 2, p. 476) Mais la révolution de juillet 1830 arrêta net ces projets magnifiques que Satan ne pouvait supporter.

LE LIBÉRALISME ENTRE DANS LA SOCIÉTÉ DE MARIE.

Le Père Chaminade voyait dans la révolution de juillet un châtiment de Dieu sur la France : « Il faut prier en nom collectif, parce que nous avons tous mis dans la coupe de la justice de Dieu. » (À Louis Rothéa, 19 septembre 1830, Lettres, t. 2, p. 510) Les libéraux le surveillaient de près, car on savait son amitié avec tous les partisans décidés de Charles X, et le seul fait de diriger une congrégation mariale le désignait à la haine des révolutionnaires.

La police perquisitionna son domicile et crut découvrir le signe d’un complot royaliste : quatre médailles de l’Immaculée Conception ! Pour expliquer à ces ignorants le sens de l’inscription “ Marie conçue sans péché ” qu’ils prenaient pour un cri de ralliement monarchiste, le Père Chaminade commence les premiers mots du livre de la Genèse : « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » et, très lentement, il continue le récit. Les policiers s’impatientant, il répond malicieusement : « Ah, mais, si vous m’interrompez à tout moment, ce sera encore beaucoup plus long ! » De guerre lasse, les policiers abandonnèrent leurs poursuites, mais le Père Chaminade dut prendre des vêtements civils et même circuler en habit de garde national pour échapper aux révolutionnaires. Il se réfugia à Agen, jusqu’en 1836.

Pendant ce temps, plusieurs marianistes ayant de hautes fonctions dans la congrégation quittèrent la Société de Marie, croyant tout perdu, et, comme Jésus, il fut trahi par un Judas.

LE PÈRE LALANNE, DISCIPLE DE LAMENNAIS.

Fils d’un garde national de la Révolution et formé au lycée et à l’université napoléonienne, le Père Jean-Baptiste Lalanne avait déjà suscité des oppositions au Père Chaminade au sujet de la première rédaction des Constitutions de la Société de Marie en 1828, en voulant supprimer les congrégations mariales.

Dans un discours prononcé lors d’une distribution des prix au collège Saint-Rémy en août 1830, il se vanta d’avoir précédé Lamennais dans ses idées dès 1827, et soutenait que l’éducation religieuse était la garantie la plus sûre des libertés publiques. Le Père Chaminade lui écrivit : « Vous avez cru trouver le moyen de rappeler les idées et le besoin des vertus religieuses : mais comment y réussirez-vous ? La liberté et l’égalité, telles que vous les entendez, ne seraient pas ce puissant aliment qui fait tourner toutes les têtes, qui est l’arme la plus forte de l’impiété, etc. Je ne lis pas l’Avenir ; mais par le peu que j’en entends dire de temps en temps, ce journal force les principes et doit produire bien plus de mal que de bien [...]. Plaignez-moi tant que vous voudrez de n’avoir que d’anciennes idées. » (22 décembre 1830)

Lorsque le Père Lalanne salua la révolution de juillet comme l’aurore des temps nouveaux de la liberté, le Père Chaminade lui rétorqua : « J’ai cru comprendre que vous voyiez la Révolution à peu près comme Monsieur de Lamennais : en cela, mon cher Fils, il n’y a pas coïncidence dans nos vues, et c’est très fâcheux. Du chaos actuel, me dites-vous, il peut sortir un nouveau monde. Sans doute, le Tout-­Puissant peut faire un nouveau monde dans ce chaos : n’a-t-il pas formé le christianisme au sein de l’idolâtrie ? Mais ce n’est pas comme il a fait le monde physique, en le tirant du chaos qu’il avait d’abord créé. » C’était dire que la Révolution ne venait pas de Dieu !

L’abbé Lalanne rejoignit l’Agence Générale pour la Liberté de l’Enseignement et adopta une pédagogie d’avant-garde qu’il lisait dans L’Avenir et La Quotidienne : les sciences modernes et l’étude des langues vivantes devaient remplacer les vieilles humanités, pour répondre aux besoins de la bourgeoisie d’affaires. Opposé à l’apprentissage par la mémorisation, il expérimentait les méthodes actives par lesquelles l’élève découvrait par lui-même la vérité. Profitant des grands parcs de Saint-Rémy, l’abbé Lalanne créa avec les élèves une immense maquette de la France physique ; les cours de botanique et de sciences naturelles se faisaient en se promenant dans la propriété, les élèves collectionnant plantes, insectes, animaux, on faisait du sport ou des excursions. Frère Bruno nous a souvent raconté les mauvais fruits de cette méthode, pour en avoir “ bénéficié ” lui-même (Pèlerinage à Saint-Martin de Pontoise, CRC n° 302, p. 27).

Le Père Chaminade avait pourtant écrit : « Si vous voulez que Dieu répande ses bénédictions sur l’Établissement que vous êtes appelé à gouverner, n’y introduisez aucune nouveauté sans conseil. »

LA RÉBELLION DU PERE LALANNE.

Hélas ! l’abbé Lalanne voulut transférer la pension Sainte-Marie de Bordeaux à l’abbaye de Layrac, pensant obtenir du gouvernement le plein exercice de l’enseignement par le succès de ses méthodes. Le Père Chaminade refusa, mais l’abbé Lalanne en colère passa outre et signa l’acquisition de l’abbaye, contestant en même temps l’autorité du Père Chaminade, sous prétexte que les Constitutions de la Société de Marie n’étaient pas approuvées par Rome. Il poussait l’effronterie jusqu’à lui écrire : « Veuillez nous donner votre bénédiction, à nous et à nos démarches. Dans la situation actuelle des choses, nous sommes obligés d’aller un peu de nous-mêmes ; mais soyez tranquille : nous avons l’âge de raison... » (31 juillet 1835)

L’échec fut cuisant : n’ayant pas obtenu l’ouverture des cours supérieurs de rhétorique et de philosophie, la loi Salvandy du 12 octobre 1838 l’obligea à conduire ses élèves dans les collèges publics. Les parents retirèrent leurs enfants, et l’endettement fut tel que la Société de Marie aurait été mise en danger de faillite si le Père Chaminade ne s’était résigné à laisser le Père Lalanne endosser, mais pour un temps seulement, la charge de la dette.

Le Père Chaminade lui écrivit une lettre admirable qui révèle bien le directeur d’âme incomparable qu’il était : « Dieu vous a réservé une punition terrible. Appelé à le servir uniquement et à le faire glorifier par le culte de sa Très Sainte Mère, il vous avait donné pour cela beaucoup de foi et de talents naturels. Mais vous n’avez pu vous résoudre à le servir uniquement, et votre fol orgueil vous a fait associer la vue de votre gloire personnelle à la sienne.

« Voilà le mot de toute votre vie. Voilà le secret de votre position actuelle. Dieu se venge. Il a protesté dans les Écritures qu’il ne donnera sa gloire à personne, et en conséquence, il vous a abandonné en apparence à vos rêves de gloire personnelle. Il s’est retiré de vous, et privé de sa bénédiction, vous vous êtes perdu. Vous voilà maintenant au fond de l’abîme. Sa main amie, quoique rude, vous soutient comme par miracle, tandis que sa voix vous appelle par ma bouche. Vous regimberez vainement contre l’aiguillon : comme saint Paul, vous serez terrassé sur la voie de Damas. À vous de voir si, comme Paul, vous voulez vous abandonner enfin à la conduite d’Ananie pour en recevoir les ordres du Seigneur. »

Puis, l’exhortant à se remettre entre les mains de ses créanciers, il ajouta : « Allons, mon pauvre Fils, dévouez-vous à Dieu et à Marie... Ne perdez pas de vue, au sein de la tempête, la seule étoile qui vous éclaire pour vous sauver. N’ajoutez pas à la ruine de votre fortune et de votre réputation celle de votre âme. Sauvez votre âme du triste naufrage qui vous menace, et comptez toujours sur mon tendre attachement comme sur ma paternelle compassion. » Mais l’abbé Lalanne n’en fit qu’à sa tête et abandonna l’établissement pour fuir à Paris avec l’intention de trouver un travail pour payer ses dettes. Il devint pratiquement exclu de la Société de Marie et vécut en gyrovague avant de relever la tête, mais après la mort du Père Chaminade...

LA LETTRE AUX PRÉDICATEURS DE 1839.

Voyant la contestation et les nombreux désordres apparus dans la communauté avec la révolution de juillet, le Père Chaminade acheva la rédaction des Constitutions commencée dès 1828. Et c’est avec une grande joie qu’il reçut le décret de louange de son institut par Grégoire XVI. Il adressa aussitôt aux prédicateurs de retraites de la communauté une lettre circulaire devenue célèbre et destinée à donner le véritable esprit de la congrégation. Son premier biographe, le Père Simler, l’introduit par un commentaire qui en efface le caractère dramatique et fait du Père Chaminade l’apôtre d’une piété bourgeoise introduite plus tard dans la Société de Marie : « Le vieillard y faisait passer le souffle d’une âme toujours jeune, la conviction profonde d’une vie tout entière employée au service de Marie, et ses accents s’élevaient à de grandes hauteurs quand il décrivait le rôle réservé au serviteur de Marie. » En réalité, cette circulaire est un appel pressant à la mobilisation sous les ordres de l’Immaculée dans cette guerre contre l’enfer qui se déchaînait à l’extérieur et à l’intérieur même de la communauté.

LA PROPHÉTIE DE L’APOSTASIE UNIVERSELLE.

« Tous les âges de l’Église sont marqués par les combats et les glorieux triomphes de l’auguste Marie. Depuis que le Seigneur a soufflé l’inimitié entre elle et le serpent, elle a constamment vaincu le monde et l’enfer. Toutes les hérésies, nous dit l’Église, ont incliné le front devant la très Sainte Vierge, et peu à peu elle les a réduites au silence du néant.

« Or, aujourd’hui la grande hérésie régnante est l’indifférence religieuse qui va engourdissant les âmes dans la torpeur de l’égoïsme et le marasme des passions [...]. Aussi, le divin flambeau de la foi pâlit et se meurt dans le sein de la Chrétienté, la vertu fuit, devenant de plus en plus rare, et les vices se déchaînent avec une effroyable fureur. Il semble que nous touchons au moment prédit d’une défection générale et d’une apostasie de fait presque universelle. »

UN VŒU DE COMBATTRE L’ENFER !

« Cette peinture si tristement fidèle de notre époque est loin toutefois de nous décourager. La puissance de Marie n’est pas diminuée. Nous croyons fermement qu’elle vaincra cette hérésie comme toutes les autres, parce qu’elle est aujourd’hui comme autrefois la Femme par excellence, cette Femme promise pour écraser la tête du serpent, et Jésus-Christ, en ne l’appelant jamais que de ce grand Nom, nous apprend qu’elle est l’espérance, la joie, la vie de l’Église et la terreur de l’enfer. »

« À Elle donc est réservée de nos jours une grande victoire : à Elle appartient la gloire de sauver la foi du naufrage dont elle est menacée parmi nous. Or, nous avons compris cette pensée du Ciel, mes chers Frères, et nous nous sommes empressés d’offrir à Marie nos faibles services pour travailler sous ses ordres et combattre à ses côtés. Nous nous sommes enrôlés sous sa bannière comme ses soldats et ses ministres, et nous nous sommes engagés par un vœu spécial, celui de stabilité, à la seconder de toutes nos forces, jusqu’à la fin de notre vie, dans sa noble lutte contre l’enfer [...]. Nous sommes spécialement les auxiliaires et les instruments de la très Sainte Vierge dans la grande œuvre de la réformation des mœurs, du soutien et de l’accroissement de la foi et, par le fait, de la sanctification du prochain. »

À cette déclaration de guerre, le démon répondit en suscitant une révolution dans la Société de Marie.

LA DESTITUTION DU PÈRE CHAMINADE ET L’OUBLI.

L’impossibilité pour les congrégations religieuses de posséder des biens immobiliers fut la cause matérielle du calvaire que subit le Père Chaminade. Plusieurs membres ayant quitté la Société, il fallut leur rendre les biens qu’ils avaient apportés et qui avaient été mis sous des noms personnels. Tout était tellement mêlé qu’on convint à l’amiable de verser des pensions.

Or, le Père Lalanne ne pouvant plus payer ses dettes, n’honora pas les échéances de la pension qu’il devait verser. S’ensuivit une contestation que le Père Caillet voulut régler par un procès, contre l’avis du Père Chaminade. Le Père Caillet, le premier assistant, aimait l’argent tandis que le Père Roussel était un homosexuel que le Père Chaminade avait pris à ses côtés pour le contrôler et qu’il avait réussi à corriger, mais les désordres révolutionnaires aidant, le Père Roussel était retombé dans son vice et voulait prendre la place du fondateur afin d’agir librement. Les deux hommes décidèrent de destituer le fondateur.

En janvier 1841, avec l’aide d’un avocat, Roussel insinua que la démission du Père Chaminade étein­drait l’origine de la contestation. Il savait que le Père Chaminade qui approchait les quatre-vingts ans souhaitait céder sa place de supérieur pour se consacrer uniquement à la direction spirituelle des congrégations, pour corriger les abus et maintenir la Société de Marie sur le chemin qu’il avait tracé. Le Père Chaminade y vit une occasion providentielle et signa sa démission à la condition expresse qu’il nomme son successeur et qu’il garde ses droits de Père fondateur.

Or la copie de cet acte que le Père Roussel parvint à mettre frauduleusement dans les archives ne contenait pas les deux conditions. Quand il s’aperçut de la supercherie grâce aux Filles de Marie, le fondateur se récusa, mais Roussel et Caillet circonvinrent le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. Celui-ci s’immisça illégalement dans la direction de la Société bien qu’elle soit de droit pontifical et donna raison au Père Caillet. Un mémoire du Père Roussel envoyé à Rome acheva de discréditer le fondateur qui fut contraint par Rome d’accepter sa démission en 1844.

Le Père Chaminade n’en continua pas moins à dénoncer les agissements des assistants et de l’archevêque qui l’accusèrent de ne pas se soumettre à Rome, et l’isolèrent jusqu’à confisquer ses papiers et inciter son confesseur à le faire céder. Le Père Chaminade dénonça tous ces abus de pouvoir et, lorsqu’un chapitre général convoqué illégalement élut le Père Caillet supérieur, quatre ans après sa prétendue démission, le Père Chaminade contesta la décision jusqu’à ce que Rome reconnaisse l’élection du Père Caillet. Alors seulement, il se soumit. Mais se considérant toujours comme le fondateur, il continua à reprocher au Père Caillet ses méfaits tout en essayant de le convertir. En vain ! Ces lettres témoignent de l’héroïcité des vertus du Père Chaminade et de sa remarquable fermeté d’esprit.

Quand cette affaire débuta, le Père Chaminade avait déjà quatre-vingts ans. Les trois assistants révoltés se sont donc acharnés sur un homme de plus en plus infirme qui, devenant aveugle et sourd, continuait vaille que vaille à dicter des lettres de plusieurs pages parfaitement équilibrées et struc­turées, dont il suivait de mémoire le raisonnement !

Le Père Chaminade reprochait à ses assistants leur manque d’esprit de foi, « l’odieux principe de liberté illimitée de raisonnement appliqué surtout aux affaires temporelles » (Lettres, t. 7, p. 166), leur avarice et leurs manquements à la pauvreté, fautes qui étaient le signe de leur adhésion au nouvel esprit de la bourgeoisie capitaliste libérale d’après 1830.

LES LIBÉRAUX SONT DES GENS FÉROCES !

Dans une lettre où le Père Caillet annonça son “ élection ” à la tête de la communauté, il écrivait : « Nous n’oublierons pas ce que nous devons au Fondateur. Nous l’entourerons, dans ses der­nières années, de soins et d’attention. » Le jour même, le 25 octobre 1845, il ordonna au Père Chaminade de quitter le noviciat de Sainte-Anne en le traitant de Luther et de Calvin, car la présence « d’un rebelle au Saint-Siège était nocive au noviciat » ! Caillet voulut renvoyer sa servante Marie Dubourg qui lui avait sauvé la vie durant la Révolution et l’avait servi ­pendant cinquante ans !

Le Père Chaminade demanda tout de même qu’on lui rende les deux couvertures qu’il avait au noviciat, le Père Caillet lui donna une couverture à cheval qui ne pouvait pas être pliée en deux ! Il interdit aux religieux toute correspondance avec lui et confisqua tous ses papiers, si bien qu’il ne pouvait ni payer ses créanciers ni vendre une maison, et le Père Caillet percevait les revenus de ses propriétés ! Il dut mettre sa vieille montre en or en gage pour acheter le ­nécessaire, le Père Caillet refusant de l’aider ! (Lettres, t. 7, p. 666)

Cet homme ignoble faisait surveiller le Père Chaminade et le maintenait dans une véritable servitude, par quatre frères “ bien choisis ”, qui répandaient sur lui toutes les calomnies possibles. Le Père Simler a effacé tout cela dans sa biographie. Le Père Caillet n’eut plus qu’une obsession : s’emparer de tous les biens du Père Chaminade, de peur qu’il ne les laisse à sa famille. Le Père Chaminade n’avait jamais eu cette intention, il comptait bien donner tous ses biens à la Société de Marie. Mais voyant la Société changer de but, le Père Chaminade décida de la quitter et de la déshériter en donnant ses biens à l’hospice de Bordeaux ! « Je veux sortir de la Société et comme Fondateur et comme simple religieux... Je ne sors que par la violence qu’on fait à ma conscience. »

Au milieu de pareilles amertumes, il méditait sur un projet de dévotion à Notre-Dame des Larmes, bien de circonstance, au moment même où Notre-Dame pleurait à La Salette ! Mais son espérance en l’Immaculée Conception était intacte. Un jour qu’il se promenait dans le jardin, il s’arrêta devant sa statue et posant la main sur son petit pied, il s’adressa au serpent : « Malgré tout, elle t’a écrasé la tête et te l’écrasera toujours. » Au début de janvier 1847, le Père Chaminade tomba malade et dut garder le lit. Personne ne le sut à la Société de Marie !

Le 6 janvier 1850, le Père Chaminade eut une attaque qui le laissa muet et paralysé du côté droit. Le Père Caillet et les membres du Conseil commencèrent à s’inquiéter parce que le bruit courait qu’ils abandonnaient leur Père ! Ils décidèrent de rendre au Père Chaminade son titre de fondateur qu’il n’avait en réalité jamais perdu !

Mais jusque sur son lit de mort, il fut l’objet d’un chantage : Caillet alla consulter Mgr Donnet qui permit de lui administrer les sacrements « à la condition que le Père Chaminade exprimât qu’il n’avait aucun ressentiment à l’égard des membres de la Société de Marie et qu’il promette par signes qu’aussitôt qu’il pourrait recouvrer la parole il changerait son testament ». Caillet prétendit que le Père Chaminade répondit, mais le Père Chaminade ne pouvant pas parler, le notaire ne put rien enregistrer. Le 22 janvier 1850, vers 3 h 30, l’Apôtre de Marie expira doucement en serrant le crucifix sur son cœur.

DU LIBÉRALISME AU SILLONNISME ET AU MODERNISME

Deux mois après la mort du bienheureux Père Chaminade, les libéraux catholiques votaient la loi Falloux, le 15 mars 1850. La bourgeoisie libérale d’affaires, effrayée par les révoltes ouvrières de juin 1848 et la violente répression qui s’ensuivit, accorda la liberté d’enseignement afin que les congrégations, selon le désir de Monsieur Thiers, prêchent à l’ouvrier « qu’il est ici-bas pour souffrir » ! (Frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, t. 1, p. 85) Les marianistes devinrent une congrégation enseignante de plein droit, ce qui entraîna « une certaine détente dans la résistance militante contre le monde moderne et l’hérésie d’indifférence religieuse qui avait marqué les marianistes durant la période de fondation » (Lawrence J. CADA, Une brève histoire de la spiritualité marianiste, éd. Maison Chaminade, 2003, p. 67).

Le Père Lalanne avait réintégré la Société de Marie en 1855, en lui apportant le collège Stanislas, ce collège prestigieux qui avait été un foyer de libéralisme, de jansénisme et de gallicanisme sous la direction du Père Gratry. Lors d’une cérémonie de remise des prix, il disait : « Pour travailler dans le monde, nous sommes persuadés que nous devons le connaître ; il en résulte que notre vie est mêlée avec tous les mouvements qui influencent la marche du temps et appellent un nouvel ordre d’exigences. » (ibid.)

Le Père Lalanne fut celui qui adapta « la spiritualité et la mission marianistes à une classe professionnelle qui avait le vent en poupe. Il présentait Marie aux parents d’élèves comme un modèle d’éducatrice, comme un exemple de tendresse, d’innocence, de pureté, de patience, de simplicité, de générosité et garante d’une remarquable tradition familiale. Lalanne a rassemblé peu à peu les éléments avec lesquels le Père Simler, un peu plus tard, a tissé une nouvelle approche du mystère de Marie. »

À partir de la loi Falloux, la Société de Marie se répandit dans toute la France, le Père Caillet acceptant de prendre en main des établissements secondaires plus rémunérateurs. Il multiplia les écoles sans se soucier de la formation religieuse des frères qui firent leurs études en auditeurs libres dans les écoles normales que Guizot avait multipliées dans un esprit contraire à celui du fondateur ! Les frères furent ainsi attelés à des tâches scolaires épuisantes sans préparation, d’où un nombre important de défections ; le mécontentement des frères fidèles à l’esprit du Père Chaminade augmenta, créant une contestation grandissante. La gestion financière du Père Félix Fontaine, l’économe, était purement capitaliste : il investissait les économies de la Société de Marie dans des actions de chemin de fer et autres sociétés qui prospéraient sous le Second Empire, pour faire valoir l’argent !

LES MARIANISTES AUX ÉTATS-UNIS.

En 1849, le Père Léon Meyer fut envoyé aux États-Unis pour fonder la première maison des marianistes sur ce continent. Né le 25 avril 1800 à Eguisheim (Alsace) dans une famille catholique qui avait caché des prêtres pendant la Terreur et donné presque tous ses enfants à l’Église, le jeune Léon Meyer fut conquis par la vie austère et l’enthousiasme des frères de Saint-Rémy.

Il entra dans la Société de Marie et fit ses vœux entre les mains du Père Chaminade. Son amour de la vie religieuse le fit choisir comme provincial et maître des novices d’Alsace à la maison centrale d’Ebersmunster : cette magnifique abbaye achetée par les frères Rothéa devint le noviciat d’où sortirent les nombreuses vocations d’Alsace. Cet homme corpulent pratiquait une ascèse rigoureuse et une pauvreté matérielle extrême qui se voyait dans ses vêtements usés et reprisés. « Le Père Chaminade reconnaissait qu’il y avait peu de prêtres comme Léon Meyer capables de gagner la confiance des jeunes par la piété. » Lorsque le Père Chaminade fut destitué, le Père Meyer demanda à partir pour l’Amérique « pour que je n’entende plus rien de toutes ces tristes histoires », écrira-t-il au Père Chaminade. Mal informé, il ne comprenait pas pourquoi le Père Chaminade défendait ses droits de fondateur, d’autant plus qu’il consultait une mystique alsacienne, Élisabeth Eppinger, dite “ l’extatique de Niederbronn ” en religion sœur Marie-Alphonse (1814-1867) qui le prévint contre le Père Chaminade !

Ce dernier regrettait que cet homme de valeur n’ait pas pris part au chapitre pour combattre l’élection du Père Caillet et il annonça son échec : « Au milieu de la lutte, mon cher fils, vous avez adopté un mauvais système, celui de ne vouloir aucun office majeur dans la Société [...]. Si, en effet, mon cher fils, vous avez un Supérieur général et des administrateurs généraux qui soient dans les principes des trois adversaires de la Société de Marie, vous aurez grande peine pour votre nombreux et précieux noviciat. Entendez-vous tout le reste de votre vie soutenir une Société bâtarde et très illégitime devant Dieu ? » (Lettres t. 6, p. 450, 10 octobre 1945)

La mystique alsacienne lui ayant prédit qu’il irait en Amérique, le P. Meyer accepta de partir pour Cincinnati le 16 juillet 1849, mais une épidémie de choléra obligea l’évêque Mgr Purcell à les envoyer à Dayton.

L’ÉCHEC DU PÈRE LÉON MEYER.

Il acheta une vaste propriété agricole non loin de Dayton qu’il appela “ Nazareth ” et y implanta un monastère à la manière des trappistes qu’il avait fréquentés en Alsace, afin de se protéger de l’esprit américain. « Le Père Meyer ne comprenait pas que l’on puisse vivre la foi catholique dans un milieu économique et social aussi développé, et aussi respectueux de l’individualisme qu’aux États-Unis. La tolérance, le pluralisme religieux et le bien-être matériel de l’  “ american way of life  étaient dénoncés par Meyer comme la cause du petit nombre de vocations religieuses. »

Il s’appliqua donc à reproduire aux États-Unis le modèle religieux marianiste français d’un catholicisme qui s’affrontait au libéralisme. L’école Sainte-Marie installée dans la nouvelle propriété ouvrit ses portes le 1er juillet 1850 et dans l’annonce publicitaire déposée dans la presse locale, Mgr Purcell précisa qu’on n’accepterait que des catholiques.

Or, Mgr Jean Marie Odin, un lazariste français, vicaire apostolique de San Antonio au Texas, demanda aussi des marianistes pour fonder une autre école qui ouvrit ses portes en 1852 et accueillit cette fois des protestants. En vain, le Père Meyer s’y opposa. Lorsqu’il fut nommé provincial d’Amérique, il voulut diriger sa province selon les principes du Père Chaminade, mais cela déplut aux jeunes frères et aux novices. Pour rembourser l’achat de Nazareth et payer la reconstruction de bâtiments incendiés, il dut économiser en faisant pratiquer la pauvreté à ses novices. Certainement, le Père Léon Meyer avait retenu ce que le Père Chaminade lui écrivait le 2 avril 1838 : « Les novices qui sont élevés dans la pénurie sont généralement meilleurs que ceux qui le sont dans une sorte d’aisance, et il est bien possible que ce soient les vues de la Providence, pour former à la Société de Marie des sujets solides et vraiment religieux. » (Henri Lebon, s. m., L’esprit de notre fondation, t. 4, Nivelles, p. 202)

Nazareth bien dirigée s’en sortit, mais il y eut des récriminations et des départs de novices américains. Aux accusations d’avarice s’ajouta celle de ne pas savoir « s’adapter aux conditions de vie matérielles et culturelles de la société américaine ». Mère Rose-Philippine Duchesne fondatrice des premières maisons des Dames du Sacré-Cœur en Amérique eut les mêmes difficultés avec l’esprit d’égalité et d’indépendance de ses novices américaines. Mgr Dubourg, ami intime du Père Chaminade et son confrère dans l’Assemblée des Amis de Bordeaux, conseilla à Mère Duchesne d’attendre patiemment « que l’éducation d’un grand nombre de demoiselles ait réformé les préjugés contre l’état religieux ». Mais l’esprit libéral qui triomphait en Amérique ne permit pas ce changement.

Le mauvais esprit s’installa à Nazareth et les Pères Stintzi, Litz et Heitz, qui « se sentaient au diapason avec le mode de vie américain », demandèrent au Père Caillet le retrait du Père Meyer. De plus, ce dernier était en conflit avec les curés des paroisses américaines voisines qui se contentaient de donner les sacrements sans préserver leurs ouailles de la contagion du monde.

Le Père Caillet attendit que le Père Meyer ait payé ses dernières dettes, la seule chose lui importait finalement, pour lui donner l’ordre de laisser sa charge, en 1862 ! Sans discuter, le Père Meyer obéit et la province américaine des marianistes s’adapta complètement au libéralisme. La prophétie du Père Chaminade s’était réalisée ! Le Père Simler, envoyé en visite en 1875, revint enthousiaste du système scolaire américain et de la réussite des marianistes. À partir de 1876, la société se détacha définitivement de l’esprit de son fondateur par le changement des Constitutions effectué par le Père Simler.

MODERNISME ET SILLONNISME

Élu par le chapitre de 1876 pour mener à terme l’approbation des Constitutions, le Père Simler se croyait chargé par la Providence de les faire correspondre à l’évolution des temps. En soutenant ses deux thèses de doctorat en lettres et en théologie, il manifesta clairement son rationalisme historique : « Pour le Père Simler, il n’y a pas de dichotomie entre le sacré et le profane, mais le profane, en vertu de ses propres lois immanentes, est orienté vers Dieu et trouve sa fin en Lui. Alors, Dieu agit au travers de l’intention de la conscience des personnes et de leurs actions. Pour J. Simler, aucune intervention surnaturelle de Dieu ne saurait briser l’ordre immanent de l’histoire. » Cet agnosticisme doublé d’immanentisme fut condamné plus tard par saint Pie X dans le n° 22 de Pascendi Dominici Gregis : « Quant à l’immanence, d’autres veulent que l’action de Dieu ne fasse qu’un avec l’action de la nature, la cause première pénétrant la cause seconde, ce qui est en réalité la ruine de l’ordre surnaturel. »

Pour le Père Simler, il suffit d’étudier l’histoire de la Société de Marie pour y découvrir « l’action de Dieu qui s’exerce d’ordinaire par le ministère des hommes ». Ainsi un homme bon peut sans le vouloir devenir un obstacle à l’action de Dieu, tandis que les actions des méchants permettent souvent à Dieu de faire le bien ! Traduisons : Le Père Chaminade, en dénonçant en toute bonne foi les Pères Caillet et Roussel, fut un obstacle à la volonté de Dieu qui se manifestait par l’action de ces méchants qui ont fait évoluer la Société de Marie en conformité avec le nouvel ordre immanent !

CAPITULATION DEVANT LE LIBÉRALISME.

Selon les Constitutions primitives, les marianistes prononçaient en plus des trois vœux traditionnels, un vœu d’enseignement et un vœu de stabilité que le Père Chaminade avait expliqués dans sa lettre aux prédicateurs comme étant le vœu de lutter contre l’enfer. Mais cette lettre fut mise sous le boisseau par le Père Caillet, avec tous les papiers du Père Chaminade, si bien que pour les marianistes entrés en communauté après 1850, le Père Chaminade demeura un inconnu.

Or, pendant la guerre de 1870, le Père Simler se retrouva enfermé à l’Administration générale de la Société où il eut tout le temps d’examiner les lettres du Père Chaminade. Entré dans la Société de Marie en 1855, il découvrit avec stupeur le traitement ignoble subi par leur fondateur. Les auteurs affirment qu’il décida sur le moment d’écrire sa biographie, mais on se demande pourquoi l’ouvrage ne parut qu’en 1901 ! C’est sans doute pour attendre la mort de tous les témoins qui lui permettrait d’interpréter à sa manière la destitution du Père Chaminade comme faisant partie d’un plan de Dieu et de fixer dans les Constitutions les changements intervenus depuis sa mort !

Il commença par introduire dans la doctrine de la Société la notion de piété filiale inconnue jusque-là. Dans sa circulaire de 1878, le Père Simler y étudiait de manière rationaliste et ennuyeuse « la piété dans l’homme, c’est-à-dire l’histoire de ce penchant naturel que Dieu a mis en nous, ses transformations successives sous l’empire de la volonté, qui en fait une vertu, sous l’action de la grâce divine, qui en fait une vertu surnaturelle, sous le mouvement du Saint-Esprit, qui élève cette vertu à la dignité d’un don, etc. » Ces froides considérations contrastent avec n’importe quel écrit du Père Chaminade et une simple recherche dans les 4 600 pages des Écrits et paroles du fondateur montre que cette notion de piété filiale n’est employée que cinq fois, sans aucun développement spécial et dans un sens commun. Cela n’empêcha pas le Père Simler d’insister : « Notre vœu de stabilité est donc, je le répète, le vœu de piété filiale envers Marie. » L’article 6 des nouvelles Constitutions de 1891 acheva de tout recentrer sur le Christ : « La Société de Marie n’a donc réellement qu’une seule fin, l’imitation la plus fidèle de Jésus-Christ, Fils de Dieu devenu Fils de Marie, pour le salut des hommes. » Léon XIII approuva les modifications qui, en supprimant tout le combat contre les erreurs doctrinales, ouvrirent la Société de Marie au modernisme.

LE SILLON AU COLLÈGE STANISLAS.

La bourgeoisie libérale confiait alors ses fils au collège Stanislas qui « bénéficiait à l’époque d’un statut particulier ; les marianistes entretenaient de courtoises relations avec le gouvernement républicain et soutenaient le Ralliement. » (Le sillon, Revue du Nord, t. 51, n° 203, pp. 797-800)

Dès 1876, le slogan “ Français et catholique ” inscrit à l’entrée de “ Stan ” signifiait implicitement qu’on pouvait être pleinement catholique en participant à la vie républicaine française (David Fleming, Images marianistes de Marie et besoins pastoraux, 2016, p. 50-103). Le directeur des études, le Père Leber, fut un rallié de la première heure.

Le collège Stanislas accueillait des universitaires de Sorbonne et des normaliens agnostiques ou modernistes qui assuraient les cours ! Maurice Blondel y professa un temps la philosophie. Évolutionniste, Père du semi-modernisme, il dissimula sa doctrine sous le terme de “ tradition vivante ” ce qui lui permit d’échapper à la condamnation de saint Pie X et de continuer à travailler à la réconciliation de l’Église et du monde moderne (Lettre à mes Amis n° 186, 15 octobre 1964).

Marc Sangnier fut son élève : au cours de l’année 1894, sous la guide du Père Leber, ce bourgeois paresseux, dont les rentes assuraient l’avenir, organisa avec des condisciples une réunion hebdomadaire dans une salle souterraine de “ Stan ” qu’ils appellent “ la crypte ”. « Nous parlions de tout et de rien, nous étions audacieux et ardents démocrates », écrira-t-il plus tard.

Un autre élève de Maurice Blondel à “ Stan ”, Paul Renaudin, créera le périodique “ Le Sillon ” à l’Institut Catholique avec le même but d’  « accepter notre temps tel qu’il est, l’aimer tel qu’il est, sympathiser avec toute recherche sincère de la vérité de quelque doctrine qu’elle procède, avec tout l’effort vers un idéal supérieur de quelque credo qu’il s’inspire, etc. » ! Le mouvement de “ Stan ” et celui de Renaudin à la “ Catho ” fusionnent en 1899 pour devenir Le Sillon sous la direction de “ Marc ”.

Le marianiste Louis Cousin, avec l’accord du Père Simler, s’engagea pleinement aux côtés de Marc Sangnier : « Brillant administrateur et féru de sociologie, Cousin mit au point des programmes de formation pour les plus doués des jeunes religieux qui étudiaient dans le nouveau scolasticat supérieur d’Antony et il fonda également des clubs d’études sociales. Il était ouvert, disposé à collaborer, tout l’inverse du réactionnaire ou de l’intégriste. M. Cousin fut un important précurseur de l’attitude sociale et politique qui prévaut aujourd’hui parmi les catholiques français. » (David Fleming, p. 88)

Dans un discours prononcé lors d’une journée d’études, il affirmait que « le christianisme ne peut pas et ne doit pas être considéré comme solidaire de telle ou telle doctrine sociale, car il est une vie, et une vie qui dépasse en fécondité toutes les théories que nous pouvons échafauder, tous les états sociaux que nous arriverons à réaliser » (Emmanuel Barbier, Les démocrates chrétiens et le modernisme, histoire documentaire, 1907, p. 370).

Il s’agit donc bien de cette méthode d’immanence propre au modernisme de Maurice Blondel que notre Père n’a cessé de dénoncer : « Le modernisme, immanentiste et évolutionniste, a prétendu revenir à la vie, à la pure expérience religieuse en dehors de toute conceptualisation. » (CRC n° 89, février 1975, p. 3)

UNE BIOGRAPHIE MENSONGÈRE DU PÈRE CHAMINADE.

Parue en 1901, la biographie du Père Chaminade par le Père Simler fut préfacée par le cardinal Lecot, prélat démocrate-chrétien qui avait fait mettre à ­l’Index les livres du Père Emmanuel Barbier dénonçant le Sillon (Emmanuel Barbier, Le devoir politique des catholiques). D’une grande précision historique jusqu’à l’année 1841, grâce au Père Klobb, historien de profession, bien qu’elle présente peu de faits surnaturels qui sont d’ailleurs très atténués, le dernier chapitre est totalement mensonger.

Pour épargner ses prédécesseurs, le Père Simler en a falsifié l’histoire. Il dit un jour au directeur du Collège de Bordeaux : « Si j’en croyais mon jeune secrétaire [le Père Klobb], la difficulté n’existerait pas. Il donne tous les torts à M. Caillet et à M. Roussel ; il m’engage à les condamner sans réserve. À l’entendre, ce sont des canailles. C’est là, ajoutait le Père Simler, une opinion de jeune homme et aussi de biographe épris de son héros. »

Ces chapitres de la biographie retarderont la Cause de béatification pendant soixante ans, car ils montraient un Père Chaminade obstiné et malade de « préoccupations de conscience, sortes de scrupules qui l’agitaient fortement et lui faisaient voir des obligations pressantes là où il y avait à peine des devoirs légers, souvent même douteux [sic !]. Ayant contre lui les décisions des hommes qui l’entouraient [les manigances du Père Roussel qui manipulait le Père Caillet !], entravé de mille manières, prié, pressé, supplié de céder, n’ayant rien à gagner et tout à perdre à continuer sa résistance [sic !], il résistait néanmoins. Peu importe que sa conscience ait été faussée par l’affaiblissement des organes [sic !], peu importe qu’elle se soit forgé des obligations chimériques, il se croyait tenu d’en écouter la voix et sa docilité envers et malgré tout, au prix de tous les sacrifices, était héroïque et couronnait dignement une vie toute de foi et de fidélité aux moindres prescriptions de la loi de Dieu. » (Père Joseph Simler, ­Guillaume-Joseph Chaminade, fondateur de la Société de Marie et de l’institut des Filles de Marie (1761-1850), Lecoffre, 1901, p. 747-748)

Il fallut attendre 1976 pour que les trois cents lettres censurées dans leurs premières publications de 1930 révèlent la lutte héroïque et sans faille du Père Chaminade pour défendre ses droits de fondateur.

LE CHÂTIMENT DE LA RÉBELLION.

Mais en 1903, la persécution républicaine atteignit aussi les marianistes de plein fouet, malgré leur ­ralliement : fermeture des 95 écoles en France, déplacement des maisons de formation, des administrations et des maisons de retraite marianistes en Belgique, à Nivelles, défection de 40 % des membres français de la Société « ne voyant pas d’avenir à leur vie marianiste dans leur pays ». Et le biographe moderne s’interroge : « Y a-t-il une image de Marie qui inspira les marianistes de cette époque tumultueuse, en quête de dialogue et d’entente pour le meilleur progrès social ? Nous ne disposons pas de témoignages explicites sur d’éventuels efforts marianistes pour faire le lien entre Marie et l’action sociale et politique des catholiques libéraux. »

Les marianistes ne pouvaient trouver de fondement à leur ralliement dans une vraie dévotion à la Sainte Vierge ! Dans sa théologie mariale (S 44), notre Père, l’abbé de Nantes, montre que l’obéissance de la Sainte Vierge est le contraire du libéralisme lequel, en exaltant la liberté personnelle, est « lâcheté devant l’opinion et servilité vis-à-vis de l’État. La Vierge Marie, c’est la foi, l’obéissance. » Mgr Dupanloup ne déclarait-il pas au moment du vote de la loi Falloux : « Comme Monsieur Thiers, je n’hésite pas à déclarer que l’État est au-dessus de tout, supérieur à tout, à ce point que, sauf des cas fort rares, on n’a jamais raison contre l’État, même l’Église qui, si l’État l’opprime injustement, n’a que le droit du martyre et non celui de la révolte. » (Mgr Freppel, t. 1, p. 85)

Cet asservissement à l’État libéral et cette adaptation des marianistes aux principes de la révolution fut la première étape de leur asservissement à l’État tyrannique du Japon et de leur adaptation à la culture japonaise jusqu’à l’apostasie du culte de l’empereur.

DU RALLIEMENT À LA RÉPUBLIQUE AU CULTE DU MIKADO

Lorsqu’en mars 1886 le Père Delpech, supérieur du Séminaire des Missions étrangères, répondit à l’appel du vicaire apostolique du Japon septen­trional, Mgr Osouf, en demandant des marianistes pour le Japon, il les envoyait affronter le même système éducatif qui les avait chassés de France !

En effet, de 1873 à 1879, les autorités japonaises confièrent à un protestant américain, David Murray, la charge de surintendant au ministère japonais de l’Éducation, dans le but de créer les premières écoles normales, l’université de Tokyo, une université pour les femmes. Les États-Unis envoyèrent près d’un millier de conseillers qui furent employés par le gouvernement japonais à la modernisation de leur système éducatif tandis que la France servit de modèle pour le contrôle de l’éducation et sa centralisation. Les Japonais avaient pris pour modèles de leur Constitution celle des États-Unis et celle de la République française !

Se rendant aux États-Unis pour y récolter des fonds, Mgr Osouf s’arrêta à San Antonio où il a probablement pu voir le collège des marianistes. Il fut reçu à l’Université Notre-Dame en Indiana, fondée par le Père Édouard Sorin. À l’instar des marianistes, le Père Sorin avait provoqué une scission dans la communauté des Pères de Sainte-Croix jusqu’à obtenir de Rome la démission du fondateur, le bienheureux Père Basile Moreau, en 1868 ! (La Renaissance Catholique n° 96, mars 2002)

Histoire très parallèle à celle du Père Chaminade, y compris dans les motifs d’adaptation au libéralisme que Mgr Osouf put constater sur place ! Le cardinal Gibbons l’invita au 3e concile de Baltimore où fut admise la neutralité de l’enseignement dans les écoles catholiques : pour obtenir les subventions du gouvernement, l’enseignement religieux fut donné après les classes et rendu facultatif pour les non-catholiques. Cependant, certains refusant d’abandonner l’enseignement intégralement catholique, Mgr Satolli, envoyé par le Pape, fit une déclaration diplomatique « dans le plus pur style Léon XIII, c’est-à-dire rappelant la doctrine catholique, tout en justifiant l’exception. » (La Renaissance Catholique n° 144, p. 2)

De retour en Europe, Mgr Osouf fut reçu par Léon XIII qui lui confia une lettre pour le Mikado. L’empereur y répondit... deux ans plus tard, accordant à ses sujets catholiques la liberté religieuse « conformément aux lois organiques de notre Empire ». Le Japon ne se souciait que de son unité et de son indépendance nationales.

C’est ce moment que choisirent les marianistes pour donner leur accord au Père Delpech. Le Père Simler recruta des religieux alsaciens et Mgr Osouf offrit des salles vides de son petit séminaire où les marianistes accueillirent douze élèves, dont sept étaient catholiques et les autres protestants ou païens. La mixité religieuse fut donc acceptée sans difficulté, comme aux États-Unis.

L’article 28 de la nouvelle Constitution du 11 février 1889 aggrava les restrictions de liberté de croyance : « Les sujets japonais peuvent, dans les limites de ce qui n’est pas préjudiciable à la paix et au bon ordre ni contraire à leurs devoirs de sujet, jouir de la liberté de croyance religieuse. » Lorsque Mgr Osouf voulut réfuter le livre d’un intellectuel japonais incitant à la haine du christianisme, le gouvernement s’y opposa parce que cela « menaçait de troubler la paix publique » ! (Père Henri Vallançon, Mgr Pierre-Marie Osouf (1829-1906), Éditions CGH Coutances, 2018, p. 58-59)

Le rescrit impérial sur l’éducation d’octobre 1890 contredisait la neutralité scolaire initialement prévue en imposant le culte des ancêtres impériaux « comme le devoir sacré des Japonais ». Cette liberté religieuse de façade n’entama pas l’optimisme béat de Léon XIII qui créa quatre diocèses en 1891 : Nagasaki, Osaka, Hokodate et Tokyo, comme si le Japon n’était plus un pays de mission !

L’ADAPTATION AU “ GÉNIE JAPONAIS 

Pendant ce temps, les marianistes achetèrent un terrain et demandèrent l’autorisation de construire une école. Le choix d’un nom leur posa un problème : « On a proposé : École secondaire de Tokyo de la Société de Marie, mais ce titre n’était pas assez poétique pour le génie oriental et, de plus, le nom de Société de Marie mis ainsi en avant pouvait créer des difficultés à la Préfecture de Tokyo » (Salaverri, p. 106). L’école serait considérée comme sectaire, car les Japonais n’aiment pas les affirmations tranchées, mais préfèrent le langage fleuri et vague. Pour que le Saint Nom de Marie ne crée pas de difficultés, leurs trois grandes écoles prirent pour nom Étoile du Matin, Étoile de la Mer, Étoile brillante !

Le Père Henri Van Straelen explique que ce “ génie poétique oriental ” est étroitement lié au zen ainsi qu’au culte de la nature propre aux Orientaux. Le zen qu’ils pratiquent est une méditation systématique sur le néant qui annihile les facultés intellectuelles et rend les “ zennistes ” incapables d’accueillir la vérité. Dès lors toute opinion tranchée est taxée d’impolitesse et de manque de goût. « Plus que toute autre chose, ils apprécient un fort sentiment du beau uni à une délicate politesse qui sait respecter l’étiquette. Voilà qui est charmant, voilà qui relève d’un délicat raffinement, cela convient à des gens au goût délicat, doué d’un profond sentiment d’esthétisme qui se sentent en harmonie avec la nature. Mais on déplore que chez ces mêmes gens se remarque à peine quelque chose de ce qu’expriment les splendides psaumes de l’Ancien Testament chantant les merveilles de la création, les paraboles de Jésus, la mystique d’un saint Bernard [...] dans lesquels la glace, le gel, les montagnes, les mers, les poissons, les oiseaux, les bestiaux sont invités à proclamer les louanges de Dieu. Rien de tout cela, tout reste englué dans la vénération de la nature, dans une mélancolie esthétique. » (Père Henri Van Straelen, Le zen démystifié, p. 124-126)

Leur culte de la nature vient du fait qu’ « ils ne peuvent pas étudier la nature avec leur raison, la logique ou la métaphysique. La nature veut être sentie, non définie, non observée, ni évaluée avec détachement. Avec la nature, il faut se mettre en harmonie par une émotion douce, calme, mais profonde. On ne doit jamais se mettre à l’analyser. »

Alors choisir un nom qui mentionne la mer, le matin, l’étoile, sans y joindre le Saint Nom de Marie, n’était-ce pas conforter les Japonais dans leur naturalisme athée et mettre sa confiance non en la Sainte Vierge, mais dans la nouvelle politique missionnaire d’évangélisation des élites par l’adapta­tion à leur culture ?

LES MAIGRES FRUITS DE L’ADAPTATION !

Dans leur impatience d’accueillir plus d’élèves japonais de l’élite bourgeoise, les marianistes n’acceptèrent plus d’élèves européens, car les Japonais se sentaient humiliés à côté d’Européens plus savants qu’eux ! Le manque d’esprit de foi des marianistes maintes fois dénoncé par le Père Chaminade leur fit recourir à des moyens contraires à leur règle primitive. Les parents japonais ne voulaient pas mettre leurs enfants dans un lycée qui ne recevrait pas le ninka, c’est-à-dire l’autorisation gouvernementale qui seule permettait d’accéder aux concours des écoles supérieures.

L’arrivée du Père Émilien Perrin en 1898, présenté par le Père Salaverri comme un homme plein de zèle apostolique et d’esprit de foi, fut l’occasion d’une nouvelle adaptation. Nommé directeur de l’école Étoile de la Mer fondée à Nagasaki en 1892, le Père Perrin « enleva tout symbole chrétien dans toutes les classes destinées à l’école de commerce et lui-même, conseillé par l’évêque, abandonna la soutane et revêtit la redingote comme ses frères laïcs ».

Ce n’est pas par contrainte que les classes furent laïcisées, mais pour avoir plus d’élèves. L’évangélisation était effectuée à part de la scolarisation, exactement comme aux États-Unis. Dès lors, beaucoup d’élèves s’inscrivirent, mais peu devinrent catéchumènes, au désespoir des marianistes qui auraient compris leur erreur s’ils avaient lu attentivement leurs règles.

Le Père Chaminade avait écrit : « La Société de Marie n’enseigne que pour élever chrétiennement ; c’est pourquoi nous avons mis toutes les œuvres de l’enseignement sous le titre d’éducation chrétienne ; il faut se garder de ne jamais prendre le change. » Or, les marianistes ont accepté que des cours de morale confucianiste soient donnés dans leurs écoles par des professeurs japonais païens. Que devait produire dans l’esprit japonais cette séparation entre religion et civilisation ? C’était laisser entendre aux Japonais que la religion catholique n’est ni exclusive ni aussi vraie que les sciences.

C’est exactement le contraire de la volonté du Père Chaminade et la dernière chose à faire si on voulait convertir les Japonais et leur donner un esprit logique qui accepte le caractère tranchant et exclusif de la vérité ! Matteo Ricci fit de même en Chine au XVIe siècle, prétendant faire des conversions dans les élites, en les attirant par les sciences et sans prêcher la vérité. Cet apostolat indirect n’a jamais produit de fruits durables, mais plutôt des chrétiens portés au syncrétisme et qui apostasient lors des persécutions !

L’école marianiste de Tokyo ne célébra son centième baptême qu’en 1914, après 30 ans d’apostolat. Même Matteo Ricci avait converti plus de chrétiens proportionnellement, si on peut appeler chrétiens des baptisés pratiquant les rites confucéens ! En 1931, dans toutes les écoles, ils ne totaliseront qu’une dizaine de baptêmes par an en quarante ans, sur les trois mille élèves qu’ils accueillaient chaque année.

DÉSOCCIDENTALISER L’ÉGLISE AU JAPON.

La visite apostolique du Père Klobb en janvier 1906 redonna un semblant d’espoir. La menace d’une expulsion se précisait en France et les marianistes étaient atteints par l’hérésie moderniste. Le Père Klobb écrivait en 1902 sa tristesse de l’apostasie du Père Riest, le supérieur moderniste de leur séminaire d’Antony. Mais les conseils qu’il donnait à un frère marianiste montrent qu’il était lui-même atteint : « Vous pouvez faire des prodiges si vous voulez. Mais pour cela, deux choses sont nécessaires. L’une, la plus indispensable, c’est d’asseoir votre apostolat sur une base inébranlable de vie profonde, de vie intérieure avec Jésus [le Père Simler a réussi à lui faire oublier l’Immaculée qui seule peut faire des prodiges], car ce n’est que là que vous pourrez accomplir cette œuvre divine. L’autre, c’est d’accepter résolument les aspirations contemporaines, dans tout ce qu’elles ont de noble et de légitime, de vous en emparer, d’en faire la conquête, de les pétrir de christianisme et de les rendre au monde. » (Salaverri, p. 242)

Le Père Klobb mit donc son espoir dans le recrutement de frères japonais, solution qui aurait pu être une voie possible, si elle n’était inspirée par le mauvais esprit de cette missiologie évolutionniste : « Notre avenir est là. Dans toutes les branches de la civilisation, le Japon est déjà soustrait à l’influence étrangère. Le catholicisme seul n’a pas encore été affranchi et il ne tient qu’à quelques-uns de ses représentants qu’il ne le soit au plus tôt. Il importe que nous préparions notre succession et que nous passions peu à peu la main aux Japonais. » (ibid.)

Erreur monumentale ! Le Japon s’est au contraire occidentalisé à l’extrême jusqu’aujourd’hui où il a complètement oublié son folklore traditionnel, comme l’a très bien montré le Père Van Straelen qui a pu constater cette évolution depuis qu’il s’y est installé en 1938 en tant que membre de la Congrégation du Verbe Divin (svd). En japonisant l’Église dans les années 30, Rome s’est trompée dans ses prévisions purement humaines.

Cette idéologie de la “ désoccidentalisation ” était une volonté de Léon XIII qui, dans son encyclique Ad Extremas Orientis de 1893, recommandait la formation d’un clergé indigène pour remplacer les missionnaires européens réputés inaptes à la mission : « Aussi, à cause de la moins grande confiance des indigènes envers les étrangers, est-il évident que des prêtres du pays produiront des fruits de salut beaucoup plus abondants. Ils ont les goûts, le caractère, les mœurs de la nation, ils savent quand il vaut mieux parler et quand il est préférable de se taire. »

Toute l’histoire missionnaire dément ces assertions : par définition, les missionnaires ont toujours été et seront toujours des étrangers. Le clergé indigène lui-même, formé selon les normes du concile de Trente jusqu’à Vatican II, était sensé être séparé de la société païenne le temps de ses études ; son caractère romain en faisait aussi un étranger, comme le missionnaire européen !

Mais c’est précisément ce caractère romain que l’on commençait à remettre en question : la mise en place d’une délégation apostolique destinée à imposer les décisions de Rome aux évêques récalcitrants en fut la première étape tandis que l’évangélisation des élites indigènes allait permettre de “ japoniser ” complètement la hiérarchie.

MAXIMUM ILLUD AU JAPON

Dans le petit village de Katase au bord de la mer, près de Tokyo, habitait la famille Yamamoto. Les marianistes cherchant un lieu de repos rencontrèrent par hasard cette famille dont le Père leur offrit d’utiliser une de ses maisons. Pendant les vacances d’été 1891, les marianistes vinrent s’y reposer et gagnèrent si bien l’estime des Yamamoto que le Père permit à son fils Shinjiro d’entrer au pensionnat de l’Étoile du Matin et d’y suivre le catéchisme. Baptisé en 1893, il devint un élève brillant et studieux, mais sa conversion ne l’empêcha pas de faire une belle carrière militaire, chose assez mystérieuse quand on sait l’obligation faite aux militaires de participer aux cérémonies shintoïstes.

En 1904, le lieutenant de vaisseau Yamamoto participe à l’attaque de Port-Arthur, ce port chinois occupé par les Russes. À bord d’un croiseur qui bloque l’entrée du port, il écrit au directeur de l’Étoile du Matin : « Je pense que vous savez déjà comment les Russes ont perdu la meilleure partie de leur flotte. La protection divine était tout à fait visible sur nous [...]. J’espère aussi que cette guerre donnera meilleure occasion au peuple japonais pour sa conversion. »

Ce néophyte, baptisé seulement depuis 11 ans, espère que son peuple se convertira par une victoire sur une nation chrétienne ! La victoire de Tsushima fut en réalité la première d’un peuple asiatique sur l’Occident, et sera le point de départ de tous les nationalismes indigènes racistes en Asie prenant le Japon pour exemple.

LE SHINTO “ CIVIL ” : UNE RELIGION D’ÉTAT.

À partir de 1910, le gouvernement japonais s’alarma de ce que la laïcisation des écoles en 1899 entraînait les jeunes étudiants dans l’anarchisme et l’athéisme appris en Europe, provoquant des attentats et la désagrégation morale du pays. L’État fit reconstruire les temples et l’on convoqua un congrès de toutes les religions pour les mettre au service de la nation.

Le Père Heinrich, supérieur des marianistes du Japon, s’en réjouissait, admirant « l’ardent patriotisme dont ils sont animés qui a seul pu les porter à faire un tel sacrifice. » (Salaverri, p. 201) Un patriotisme qui allait bientôt les mener à adorer la patrie dans la personne de l’empereur, car « la situation était étrange : alors même que les écoles catholiques devaient pratiquer la neutralité religieuse si elles voulaient être reconnues par l’État, leurs élèves étaient invités de manière de plus en plus pressante à se rendre à Yasukuni et autres temples officiels. Il devenait évident que la neutralité scolaire imposée par le décret du 3 août 1899 était surtout un moyen de laisser le champ libre au culte impérial. » (Régis Ladous, Pierre Blanchard, Le Vatican et le Japon dans la guerre de la Grande Asie, la mission Marella, DDB, 2010, p. 119)

En 1911, les marianistes furent surpris de recevoir 340 000 francs français d’un comité dont faisaient partie les ministres de la Guerre, de l’Intérieur et de la Marine ! Le but du don : transférer tout l’enseignement primaire du collège Étoile du Matin de Tokyo sur un terrain à part. Le Père Salaverri s’interroge sur la raison de ce don : « Est-ce le respect loyal et sincère de la législation en vigueur [par les marianistes], leur respect de la liberté de conscience associée à l’offre libre d’une religion sérieuse et non sectaire ? » Certainement, et c’était même le moyen de leur attacher encore plus les mains derrière le dos au moment où, en cette même année 1911, le shinto d’État n’était plus seulement obligatoire pour les fonctionnaires, mais aussi pour tous les écoliers...

UN SHINTO PAS SI CIVIL !

En 1916, l’évêque de Nagasaki, Mgr Combaz, se rendit auprès du gouverneur de la province qui lui fit part des nombreuses plaintes contre les catholiques absents des cérémonies des Jinja, les temples officiels. Mgr Combaz savait bien que les kamis y étaient toujours considérés par le peuple comme des divinités, vénérées dans les 163 000 sanctuaires nationaux où des “ prêtres ” shintoïstes ou bouddhistes fonctionnarisés prêchaient leur religion, vendaient des amulettes et des charmes ! Ces empereurs mythiques déifiés, dont le premier était le Tennô, descendant du dieu du soleil et du dieu de la mer, faisaient l’objet de la même adoration que l’empereur vivant, les princes, patriotes et soldats morts pour la patrie, personnages parfaitement historiques, déifiés aussi avec leurs chiens, leurs chevaux, leurs pigeons voyageurs... Tout ce panthéon était difficilement assimilable aux honneurs rendus en France au soldat inconnu ! Par conséquent, Mgr Combaz interdit aux fidèles toute participation à ces cérémonies et cette décision fit référence, son diocèse étant le principal du Japon.

YAMAMOTO SHINJIRO CONTRE LES ÉVÊQUES FRANÇAIS.

En 1904, le capitaine de frégate Yamamoto est nommé attaché militaire de l’ambassade du Japon à Rome et « obtient une audience de saint Pie X en vue de lui expliquer les nécessités d’une évangélisation des élites au Japon, ce qui passe notamment par l’érection d’un établissement d’enseignement supérieur » (Olivier Sibre, Le Saint-Siège et l’Extrême Orient (Chine, Corée, Japon) de Léon XIII à Pie XII (1880-1952), Ecole Française de Rome, 2012 p. 192-197).

Le 12 juillet 1912, un lettré catholique chinois nommé Vincent Ying Lianzhi adressa lui aussi une longue lettre au Pape pour recommander la conversion des élites chinoises par la méthode de Matteo Ricci. Il participait activement depuis 1903 à la fondation de l’action catholique de Tientsin. Après la révolte des Boxers, il avait créé le journal Ta Kong Pao qui s’associa en octobre et novembre 1916, aux campagnes du journal I Che Pao du Père Lebbe pour chasser les Français. Vincent Ying avait installé son journal dans la concession japonaise de Tientsin... « Il fut honoré par les gouvernements chinois et japonais lorsqu’il vint au Japon au lendemain de la guerre russo-japonaise, comme représentant de la “ Presse Chinoise ”. » (Sibre, p. 258)

De même vers 1909, des prêtres indochinois proches de Mgr Pineau, vicaire apostolique du Tonkin méridional, furent condamnés au bagne pour avoir collecté de l’argent dans le but de financer le voyage de lettrés catholiques envoyés à Tokyo étudier dans le mouvement indépendantiste de Phan Bau Chau. Il semble que le Japon soit un point d’appui de la subversion antifrançaise et que des catholiques soutenaient cette subversion.

Quelques mois avant les campagnes du Père Lebbe, le Père Ferdinand Spenner, un marianiste alsacien “ recyclé ” aux États-Unis remettait à Rome un mémoire daté du 10 mai 1916 demandant l’érection d’une délégation apostolique pour donner une ligne de conduite unique aux évêques du Japon sur la question des rites. Yamamoto Shinjiro y joignait la réponse surprenante du gouvernement japonais à la question d’un député de la diète demandant une définition du shinto “ civil ” : « Les temples shintoïstes sont ce que la patrie révère et déifie (sooshi) et ils n’ont rien à voir avec la religion » !

Chargé par son gouvernement de régler avec le Saint-Siège cette question des rites, Yamamoto Shinjiro rédigea dès le 10 novembre 1918 un rapport qu’il présenta, toujours en compagnie du marianiste Spenner, au nouveau préfet de la Propagande. Pour Yamamoto Shinjiro, le Saint-Siège devait faire des concessions sur les rites pour que les catholiques ne soient plus considérés comme “ antipatriotes ”. L’officier faisait une apologie larvée du nationalisme japonais que « l’Église n’a qu’à utiliser comme fer de lance de son évangélisation comme autrefois le peuple des Francs : Gesta Dei per Francos. Le Japon serait ainsi le  fils aîné  de l’Église en Extrême-Orient. » Avec 0, 5 % de catholiques et un empereur païen divinisé !

Grâce à Yamamoto Shinjiro, la délégation apostolique fut érigée le 26 novembre 1919, l’officier « n’ayant pas cessé de dénoncer l’impuissance et l’incompétence de l’archevêque de Tokyo [Mgr Rey] pour négocier avec les autorités les problèmes fondamentaux de l’Église catholique au Japon » ! Comme le Père Lebbe en Chine, il détruisait l’autorité des missionnaires français.

Trois jours après, Benoît XV publiait l’encyclique Maximum Illud, qui accusait les missionnaires d’être eux-mêmes atteints de la “ peste du nationalisme ” alors que Rome soutenait le nationalisme chinois et japonais ! Le nouveau délégué Pietro Fumasoni-Biondi fit le tour du Japon pour rallier tous les évêques aux principes de cette encyclique inspirée par ce maudit Père Lebbe !

UN JEU DE DUPES.

En 1919, Yamamoto Shinjiro en tant que membre de la délégation japonaise à la conférence de la paix à Versailles, rencontra à Paris l’abbé Pierre Tiberghien. Avec les abbés Vanneufville et Glorieux, il appartenait à cette mafia romaine des démocrates chrétiens, protecteurs du Père Lebbe, amis du cardinal Della Chiesa. (Il est ressuscité n° 171, p. 22)

L’abbé Tiberghien enseignait l’apologétique de Maurice Blondel dans une chaire créée spécialement pour lui par sa famille, la faculté de Lille étant trop antimoderniste pour l’accepter ! Yamamoto Shinjiro s’entretint avec lui sur la situation des catholiques japonais qu’il compara à ceux de l’Antiquité con­frontés au culte impérial romain. L’abbé Tiberghien demanda à Mgr Battifol une étude sur ce culte qui parut en 1920 sous le titre Les survivances du culte impérial romain : l’historien moderniste montrait que sous Constantin, l’Église maintint des rites d’origine païenne pour rendre hommage à un empereur devenu chrétien, considérant que ces rites n’avaient plus aucun contenu religieux.

Il prétendit alors qu’une déclaration du gouvernement japonais suffirait pour rendre civils des rites shintoïstes et permettrait aux catholiques d’y participer ! Or les autorités ne cessaient de déclarer que ces rites n’étaient pas religieux, mais civils, alors qu’on y vénérait un empereur déifié ! En fait, c’était à l’Église de comprendre qu’elle devait faire semblant de croire ce que les autorités faisaient semblant de dire ! Personne n’osa encore jouer ce jeu de dupes.

Mais l’étau se resserra lorsqu’en mars 1924, deux catholiques furent renvoyés d’une école pour avoir refusé un pèlerinage dans le fameux temple Yasukuni près de Nagasaki. L’obéissance au mandement de Mgr Combaz relayé par les missionnaires et par le catéchisme du diocèse mettait les catholiques au ban de la société. Le synode de Tokyo, en octobre 1924, confirmant l’interdiction de participer aux Jinja, le Vatican fut embarrassé de ce refus qui mettait les élites catholiques en mauvaise posture. On décida de renverser l’obstacle.

LE DÉPEÇAGE DU DIOCÈSE DE MGR COMBAZ.

Le diocèse de Nagasaki créé par Léon XIII couvrait toute l’île Kyushu. Sous l’épiscopat de Mgr Combaz (1912-1926), le nombre de chrétiens était passé de 40 000 à 52 500, succès dû à un apostolat traditionnel, sans concession aux rites. Plus de trente églises furent bâties et quarante-cinq stations missionnaires fondées ! Rien ne justifiait ce qui allait se passer.

À partir de 1920, Rome introduisit au Japon sept sociétés missionnaires et commença à diviser les diocèses pour fournir des territoires aux nouveaux arrivants. Mgr Combaz s’y opposa : « Figurez-vous des Américains [Société missionnaire américaine de Maryknoll] pleins de ressources pécuniaires venant s’établir entre Tokyo et Osaka. Dans notre pauvreté, que restera-t-il de notre prestige devant les Japonais qui n’ont d’yeux que pour les dollars ? »

Un mois à peine après le synode de Tokyo, Mgr Combaz apprenait que la division de son diocèse était déjà résolue, Rome voulant le confier à un évêque indigène. Mgr Combaz s’y opposa tant qu’il put, soulignant « les quelques détails qui réclament une attention soutenue de ceux qui vivent avec les Japonais et qui frappent beaucoup moins les autorités ecclésiastiques éloignées ».

Il n’était pas le seul comme le rapporte Paul Claudel, ambassadeur de France au Japon : « Je crois que parmi les évêques et missionnaires de Chine, d’Indochine et du Japon, on n’en trouverait pas un seul, à l’exception du Père Lebbe et de deux ou trois cerveaux brûlés, qui soit favorable à l’expérience hasardeuse des évêques indigènes. » (Sibre, p 320)

Mais comme Mgr Combaz freinait des quatre fers, le 22 juillet 1926, le nouveau délégué apostolique Mgr Giardini invitait Mgr de Guébriant à faire céder les évêques français. Or, Mgr de Guébriant avait été élu premier supérieur des Missions étrangères de Paris pour faire accepter les nouvelles orientations romaines. C’était aussi un ami du Père Lebbe qu’il avait mis à la tête du très corrompu foyer des étudiants chinois de Paris... Le 15 août 1926, Mgr Combaz mourait : l’obstacle était levé, ou plutôt renversé... et Mgr Janvier Hayasaka fut sacré évêque de Nagasaki à Rome par Pie XI en personne, en la fête du Christ-Roi 1927.

Le dépeçage du diocèse laissait aux missionnaires français le nouveau diocèse de Fukuoka au nord de l’île de Kyushu qui fut confié à Mgr Albert Breton. Les missionnaires y étaient en surnombre, car le diocèse ne comptait que cinq mille catholiques, tandis que Mgr Hayasaka, avec quelques prêtres indigènes au nombre insuffisant, recevait un diocèse de Nagasaki tout équipé comprenant cinquante mille fidèles. Les franciscains canadiens reçurent la préfecture de Kagoshima. Ce découpage eut lieu dans tous les diocèses du Japon, la division affaiblissait les missionnaires français et renforçait par conséquent les pouvoirs du délégué apostolique amené à “ ­coordonner ” toutes ces congrégations à l’esprit si divers. On pense à la devise maçonnique : Solve et coagula !

LA MILITARISATION DES ÉCOLES.

Pendant ce temps, Yamamoto Shinjiro fut mis à la tête de l’Association de la Jeunesse Catholique (A. J. C.) par le marianiste Humbertclaude. Il commença un tour du Japon et de son empire en tant que représentant du catholicisme pour diffuser, par-dessus la tête des évêques, les enseignements de Pie XI sur l’action catholique. Nommé amiral et aide de camp de l’empereur en 1931, au moment où le Japon conquérait la Mandchourie, Yamamoto Shinjiro passa entièrement au service de son pays : il quitta l’A. J. C. et ne cessa plus de militer pour la reconnaissance par le Saint-Siège du caractère civil du shinto afin de pouvoir y participer.

Voyant s’accentuer les violentes campagnes contre les écoles catholiques qui refusaient d’aller au temple, l’amiral Yamamoto inspira au ministre de l’Éducation de déclarer que ce qui était demandé aux élèves « était uniquement une manifestation de patriotisme et de fidélité à l’empereur ». En 1932, le ministère de la Guerre imposa un instructeur militaire dans tous les collèges pour former les élèves au combat et imposer la participation aux cérémonies Jinja. Le Père ­Humbertclaude, qui fut nommé alors supérieur provincial des marianistes du Japon en 1932, dut accepter de conduire ses élèves à l’adoration de l’empereur !

L’ADORATION DE L’EMPEREUR-DIEU.

En décembre 1932, les marianistes se rendirent devant le temple Meiji où cinquante mille élèves en uniforme militaire et drapeau en tête firent une inclination profonde de trois minutes, tandis que le frère de l’empereur-dieu présidait la cérémonie !

Le Père Griessinger, marianiste, raconte comment il officiait, habillé en costume et haut de forme, la tenue “ liturgique ” : « Pour les photographies impériales, on avait exigé un beau meuble afin de les conserver à l’abri de tout regard. Puis on avait demandé que dans la chambre il n’y ait rien d’autre. Le cadre des photos est enveloppé dans de la soie [...]. Bref, comme pour notre Saint-Sacrement. En cas d’incendie, c’est la première chose à sauver. Pour les cérémonies au gymnase, j’ai fait installer un baldaquin avec les photos impériales. Pendant que les élèves chantent le chant national, je monte religieusement sur la scène, tire la soie blanche qui forme le devant du baldaquin pendant que tous s’inclinent, puis je descends à reculons pour regagner non moins religieusement ma place. Nous avons eu quatre de ces cérémonies en dix jours. »

Or, depuis deux ans déjà, le Père Kolbe avait débarqué à Nagasaki, dans un tout autre esprit.

LA DEUXIÈME MILICE DE L’IMMACULÉE

Le Père Kolbe quitta Niepokalanov pour Rome le 26 février 1930 répondant à l’appel du supérieur général des Frères Mineurs qui demandait de jeunes franciscains pour aller en mission dans les terres lointaines. Il partit avant l’achèvement de Niepokalanov, dans un détachement total vis-à-vis de son œuvre, afin de « faire connaître Dieu à l’immense Asie par l’entremise de l’Immaculée », sans but bien déterminé, sans protection préalable des autorités, sans grandes ressources. C’était fou ! C’était la manière du “ chevalier de l’Immaculée ” brûlant de conquérir le monde entier à sa Dame.

Saint Maximilien Kolbe avait fondé sa milice de l’Immaculée le 16 octobre 1917, cent ans presque jour pour jour après la fondation de la Société de Marie, le 2 octobre 1817, que le Père Chaminade appelait aussi “ une sainte milice ” destinée à combattre l’enfer sous l’étendard de l’Immaculée. Peut-être faut-il y voir une volonté de l’Immaculée d’envoyer le Père Kolbe au Japon pour montrer aux marianistes ce qu’ils auraient dû faire, en bons disciples du Père Chaminade ?

C’était la même folie que celle de saint François Xavier ou des vingt-trois franciscains crucifiés à Nagasaki en 1597 pour avoir prêché sans aucune protection, à l’encontre des édits des seigneurs locaux alors que les jésuites, inspirés par Alexandre Valignano, restaient prudemment confinés chez eux ! Le martyre des franciscains et les miracles qui se produisirent alors multiplièrent le nombre de catholiques qui passa de deux cent mille à trois cent mille !

Tels auraient dû être les fruits de son apostolat, mais en débarquant à Nagasaki en mai 1930, le Père Kolbe arrivait au moment où l’évangélisation allait être compromise par les calculs humains de cette adaptation à la culture locale destinée surtout à éviter le martyre. Accueilli avec bienveillance par Mgr Hayasaka, il se vit imposer comme condition de son apostolat de procéder à un apostolat indirect par la presse et les œuvres de charité, l’apostolat direct étant réservé au clergé japonais, selon les directives de Maximum Illud.

UN APOSTOLAT ENTIÈREMENT SURNATUREL.

Benoît XV affirmait dans Maximum Illud : « Le prêtre indigène que tout, naissance, mentalité, impressions, idéal, rattache à ses ouailles, est merveilleusement armé pour acclimater la vérité dans les âmes ; bien mieux que tout autre, il sait choisir les moyens de forcer la porte des cœurs. C’est ainsi qu’il a facilement accès auprès de bien des âmes dont le prêtre étranger se voit interdire le seuil. »

L’apostolat du Père Kolbe au Japon est un démenti cinglant à cette encyclique purement humaine qui se fonde sur les compétences du missionnaire et non sur la grâce de Dieu. Mgr Hayasaka, qui ne réussira pas à ramener les chrétiens cachés récalcitrants dans l’Église catholique, affirmait impossible pour des Européens d’ « acquérir une connaissance suffisante de la langue pour composer eux-mêmes une revue ». Benoît XV mettait aussi au premier rang des connaissances que doit acquérir un missionnaire « la langue du pays qu’il se propose d’évangéliser. Qu’il ne se contente pas d’une connaissance superficielle de cette langue, mais qu’il la possède assez pour la parler couramment et correctement. »

Or « un mois, jour pour jour, après avoir débarqué, sans un sou, sans connaître personne, sans lire ni parler un seul mot de la langue, les religieux distribuaient dans la rue deux mille exemplaires du Chevalier de ­l’Immaculée japonais, le  Seibo no Kishi ”. » (Patricia Treece, un homme pour les autres, p. 69)

Comme le Père de Foucauld, empêché de faire un apostolat direct par la République française, voulait rayonner la Présence réelle au Sahara, le Père Kolbe comptait sur le rayonnement de l’Immaculée qu’il voulait mettre directement en contact avec les païens : « Le Nom de “ Marie ” était constamment présent, aussi bien dans ses paroles que dans ses écrits, même lorsqu’il s’adressait à des païens. Il croyait que l’Immaculée, étant distributrice de toutes les grâces, accorderait aussi la grâce de la conversion pourvu qu’on mît les âmes en contact avec Elle, de quelque façon que ce soit : par son image ou par les paroles qui Lui seraient consacrées. Il voulait en outre montrer à tous les missionnaires que la méthode missionnaire la plus efficace est celle d’agir par l’intermédiaire de l’Immaculée. Tel fut le but principal de son expérience en Extrême-Orient. » (Résurrection n° 1, janvier 2001)

« On se moquait de l’aspect trop sentimental du magazine franciscain et du peu de cas qui y était fait de l’intelligence japonaise », mais le Père Kolbe préférait que le Chevalier soit un journal avec une présentation modeste et qu’il ne s’élève pas à la “ dignité de journal catholique ”. Les prêtres critiquaient l’habit presque misérable des religieux, « susceptible de porter préjudice au clergé lorsqu’ils parcouraient les rues en quête de lecteurs ».

Mais les fruits étaient là, le Père Kolbe apportait aux Japonais le remède à cette tristesse que le Père Van Straelen attribuait au zen imprégnant leur culture. Les lettres que le Père Kolbe recevait témoignent toutes de cette joie surnaturelle que son magazine apportait : « Merci de m’envoyer le Seibo no Kishi ; je le lis avec joie. Merci également pour votre bonne lettre. Je suis malade depuis quelque temps. Cependant, depuis qu’un ami abonné à votre revue me parle de la religion catholique, j’oublie mes propres souffrances... » (Maria Winovska, Le secret de Maximilien Kolbe, p. 133)

Le Père Kolbe rencontrait souvent des groupes qui revenaient du sommet de la colline de Nagasaki où ils étaient allés adorer le soleil. Le Père Kolbe réfléchit : « Le soleil, c’est Jésus. L’Immaculée, c’est l’étoile du matin qui annonce Jésus. Pourquoi ne pas placer le long de la route des incroyants une belle statue de l’Immaculée ? » (Ricciardi, Maximilien Kolbe, prêtre et martyr, 1987 p. 182) Les fruits ne se firent pas attendre : beaucoup de gens s’arrêtaient et les frères leur donnaient des médailles miraculeuses.

Le supérieur d’un “ monastère ” de bouddhistes visita un jour la Mugenzai no Sono, le Jardin de l’Immaculée. Fortement impressionné par la vie et le travail des frères, il invita le Père Kolbe à son “ couvent ” de Kyoto. Le Père Kolbe y prêcha sur la Sainte Vierge et, en le quittant, le bonze dit au Père que dorénavant, il n’accepterait aucun candidat sans lui demander s’il voulait connaître Marie, Mère de Dieu.

« Cet apostolat n’était fructueux que parce qu’il était inspiré et soutenu par l’attrait qu’exercent sur les âmes, même païennes, la Vierge Immaculée, la pauvreté franciscaine de ses chevaliers et leur esprit vraiment apostolique. Le Père Maximilien nous explique la raison profondément surnaturelle de cet enthousiasme : “ La pureté de Marie attire les âmes des Japonais, comme la pureté des missionnaires catholiques éveille leur admiration et leur respect, et les dispose à les écouter. ” » (Ricciardi, p. 173)

PAUVRETÉ ET JOIE FRANCISCAINE.

Les Japonais étaient stupéfaits de voir des religieux si joyeux renonçant à tout confort matériel. Un jour, un prêtre japonais dit au Père Kolbe : « Vous, vous êtes de vrais franciscains, parce que vous êtes très pauvres. Avant vous, je n’avais pas vu de missionnaires comme vous. »

Le premier japonais qui leur vint en aide fut un commerçant nommé Uraoka qui, regardant à travers la vitre de la vieille maison qu’habitaient les franciscains, vit des visages souriants, mais pas de lits, les franciscains dormant par terre ! Cette pauvreté l’impressionna beaucoup : il fit venir son fils pour qu’il leur apporte de la nourriture. Une autre fois, c’est un cordonnier qui restitue l’argent que lui donnait un frère en lui disant : « Vous êtes pauvres, vous vivez d’aumônes, votre monastère n’a pas de serviteur [les bonzes en avaient !], votre foi doit être la vraie. »

Mgr Hayasaka avait essayé de vendre au Père Kolbe son séminaire, mais celui-ci préféra par pauvreté construire sur un terrain situé de l’autre côté de la crête, en tournant le dos à la ville ! On le critiqua moins lorsqu’en 1945, le Jardin de l’Immaculée fut complètement préservé de l’explosion atomique sur Nagasaki, tandis que le collège apostolique des marianistes, très bien situé en pleine ville, fut pulvérisé. Par une miséricorde divine, il n’y eut aucun mort chez les marianistes, mais tout était détruit, tandis que les franciscains purent accueillir des milliers d’orphelins hébétés, ils rendirent le bien pour le mal que leur avaient fait les autorités japonaises qui les avaient traités durement pendant la guerre.

Mais le Père Kolbe avait déjà quitté le Japon en 1936, ayant recruté un prêtre, quatre frères et dix-huit séminaristes japonais ou coréens, qui s’ajoutaient aux deux prêtres et dix-huit frères polonais. En 1939, la mission comptera soixante-dix-huit membres. « Quant au Chevalier, avec ses dix-huit mille souscripteurs et ses soixante-cinq mille exemplaires, il avait laissé derrière lui tous ses concurrents. »

LA JAPONISATION DE L’ÉGLISE

En 1933, Fumasoni était nommé par Pie XI préfet de la Propagande, et Mgr Marella son secrétaire devint délégué apostolique au Japon. Pour Marella, l’objectif essentiel du Saint-Siège est « de convertir l’Église aux cultures locales pour que celles-ci, à terme, puissent se convertir à la religion catholique. Ce qui est tout autre chose que de se replier sur la petite troupe des vieux chrétiens. » Il visait les chrétiens des îles du Sud du Japon, hostiles au culte de l’empereur.

Mgr Marella avait une admiration sans bornes pour Matteo Ricci depuis qu’il avait lu les ouvrages du jésuite Henri Bernard-Maître et ceux de Pascal D’Elia, éditeur des écrits de Ricci à l’université Aurore de Shanghaï : « Saint Ricci, saint De Nobili, saint Mgr Pallu », écrira-il à Henri Bernard-Maître ! On ne comprend pas trop ce que fait Mgr Pallu dans cette énumération, lui qui prépara la condamnation des rites chinois !

Marella déplorait le rigorisme des Missions étrangères de Paris envers les rites domestiques que les missionnaires avaient réussi à extirper chez les chrétiens du Sud : « Nos fidèles, à force de vouloir être de bons catholiques, ont presque cessé d’être japonais. Leur vie, admirable du point de vue surnaturel, aurait pu se développer aussi bien en Indochine ou en Turquie qu’au Japon. L’antipathie profonde et sans discussion de nos chrétiens pour tout ce qui semble païen, jusque dans le domaine des arts, ne contribue pas peu à maintenir la haine séculaire que la nation japonaise nourrit contre l’Église. »

LA “ DÉ-MISSION ” DE MARELLA.

Le mot “ adaptation ” revenait dans tous les discours de Marella qui exprimait « une certaine idée de l’Église, réalité vivante qui évolue de manière continue selon la vie de l’Esprit et les besoins des hommes [...]. “ La vie de l’Église au cours des siècles est une adaptation continuelle ”. » (Ladous, p. 85) On reconnaît là aussi la doctrine d’immanence vitale condamnée par saint Pie X dans Pascendi Dominici Gregis, nos 7-8.

Pour Marella, il fallait distinguer entre la religion chrétienne que l’on doit diffuser et la civilisation chrétienne, qu’il faut laisser à l’Ouest ! L’adaptation consiste à se dégager de cette illusion de supériorité de la civilisation chrétienne, à découvrir avec humilité « les valeurs spirituelles qui ont façonné à travers les siècles l’âme japonaise ». Il se demandait s’il fallait encore parler de mission, le mot “ paganisme ” étant une « appellation injuste et injurieuse pour le Japon [...], à exclure définitivement de notre vocabulaire apostolique » (Ladous, p. 101).

Marella fit taire les missionnaires sur la question des rites nationaux « pour que l’on ne continue pas inutilement à offenser le gouvernement et le sentiment national ». À son arrivée au Japon en 1933, il avait eu le projet, qu’il réalisera quelques années après, de visiter les sanctuaires du Meiji et de Yasukuni en témoignant de son respect au descendant de la déesse du Soleil et aux héros divinisés ! (Ladous, p. 164)

Marella demandait aux catholiques de participer aux rites familiaux : présentation de nouveau-nés, mariages, funérailles, actes de piété filiale envers les ancêtres, rites de voisinage qui étaient célébrés dans les temples. Ses incessants éloges du nationalisme japonais allaient « jusqu’à l’obsession » et visaient « en priorité les vieux chrétiens du Sud ». Les missionnaires et les prêtres japonais du Sud reprochaient au délégué et à Mgr Hayasaka leur faiblesse. Dans un rapport à Fumasoni, Marella évoque ces chrétiens qui « auraient voulu protester et combattre jusqu’à la dernière goutte de sang ; ils ont démontré leur ignorance des conditions actuelles du pays » (Ladous, p. 177).

Marella en avait particulièrement contre le vieil abbé Wachida, prêtre de la paroisse de Sasebo à Nagasaki dont la brochure intitulée L’esprit du Japon et le catholicisme, dénonçait la mythologie shintoïste, « base débile et irrationnelle » du nationalisme. « Un monument d’imprudence, impeccable sur les principes, admirable dans son intention, mais imprudentissime par les temps qui courent. C’est un exemple typique de la vieille mentalité de Nagasaki, qui ne conçoit pas d’autre voie pour la pénétration chrétienne du Japon que celle de l’opposition. » Marella va étendre la censure ecclésiastique qui s’exerçait en matière de foi et de mœurs, « à tout ce qui pourrait aujourd’hui constituer une offense à l’esprit national » !!! C’est donc Marella qui leur imposa d’apostasier en 1934 !

L’APOSTASIE DES CHRÉTIENS D’OSHIMA.

L’île d’Oshima était une réussite relative des Missions étrangères de Paris qui ont converti quatre mille habitants de l’île, soit 2, 5 % de la population. Située à l’extrême sud du Japon, dans l’archipel des îles Amami qui fait partie de la longue chaîne des îles Ryukyu, entre Kyushu et Okinawa, elle fut envahie en 1934 par l’armée japonaise qui y installa une base militaire, non sans une intention malveillante envers les missionnaires.

À partir de 1931, une violente campagne dirigée en sous-main par le gouvernement accusait les catholiques de séparatisme à cause de leur refus de Jinja. Le supérieur des franciscains canadiens fut aussi accusé d’espionnage, puis en mars 1934 le collège catholique de filles dut fermer. Marella donna pour consigne la discrétion et de « ne laisser échapper aucune occasion, si minime soit-elle, de nous unir aux cérémonies civiles » et il précisait bien les « cérémonies shintoïstes » ! En décembre 1934, lors d’une série de conférences contre le catholicisme, la population fut menacée de représailles si elle ne chassait pas les franciscains, et les six mille chrétiens d’Oshima furent contraints de signer un serment d’apostasie sous peine de mort !

Après avoir laissé l’île sans prêtre pendant deux ans, Marella envoya des chrétiens détruire tout ce qui se trouvait dans les églises : autels, confessionnaux, ornements liturgiques, pour remettre au préfet civil les églises, les terrains, le presbytère, les salles de catéchisme ! C’est sans état d’âme qu’il ordonna aux franciscains d’évacuer définitivement l’île, et aux ordinaires, le secret total sur cette honteuse affaire. Il nomma à Oshima des prêtres japonais aux ordres du gouvernement, et à partir de ce moment, Mgr Marella n’eut plus de borne dans son ralliement au nationalisme raciste japonais qui conduisait le pays entier à devenir le chien enragé de l’Asie.

En février 1935, Mgr Hayasaka rédigea une instruction permettant de se rendre dans les jinja, et de participer aux célébrations, rompant avec la lettre pastorale de Mgr Combaz. Cette instruction servit de base à celle élaborée par la Propagande.

L’INSTRUCTION PLURIES INSTANTERQUE (1936).

Marella fit un rapport à la Propagande où il demandait aux cardinaux de se fier aux élites affirmant le caractère civil des rites. Dans ces milieux catholiques bourgeois des villes de Tokyo, d’Osaka ou de Nagasaki, on pratiquait une religion mêlée de rites païens vaguement christianisés.

À Louis Massignon qu’il rencontra à Paris en 1919, Yamamoto Shinjiro avoua son remords de ne pas avoir pu remplir à l’égard de son Père « la cérémonie traditionnelle de prière [chrétienne ?]. Il confia à Massignon ce qu’il appelait un “ legs de réparation filiale ”, une icône mariale japonaise qu’il voulait faire placer à Saint Antoine des Quinze-Vingts “ pour tous les ancêtres japonais et leurs descendants ”. » Dans ces familles, on vénérait aussi Maria Kwanon, une statue d’une déesse d’origine chinoise que les chrétiens cachés avaient “ convertie ” en statue de la Sainte Vierge pour donner à leurs prières des apparences bouddhistes et éviter les persécutions. Yamamoto Shinjiro, lors d’un entretien avec Marella qui eut lieu vers 1936, lui confiait à propos de l’interdiction des rites qu’il avait dû respecter : « Aujourd’hui, je ne ferais plus comme j’ai fait : mais alors j’étais le seul catholique qui ait une position élevée, ils me regardaient, et avec le rigorisme des missionnaires, j’avais toujours peur de faire scandale. Les Français qui sont mes ennemis auraient détruit ma réputation de catholique ! » (Sibre, p. 196)

L’instruction Pluries Instanterque du 18 mai 1936 signée par le cardinal Fumasoni, fut préparée par le cardinal Satolli qui permit l’abandon de l’enseignement intégralement catholique aux États-Unis. L’instruction se réfère à celles de 1659 et à la loi scolaire japonaise sur l’enseignement de 1899 commentée avec un raisonnement typiquement japonais : « Cette loi interdit de donner l’éducation religieuse ou de célébrer des cérémonies religieuses dans les écoles publiques : il est donc permis d’en conclure que les cérémonies devant les Jinja, imposées par les autorités publiques aux élèves des écoles, ne sont pas de nature religieuse. »

La Propagande renonçait ainsi à exercer son jugement sur des cérémonies objectivement païennes pour s’en remettre aux décisions de l’État et aux sentiments religieux des élites ! « L’instruction fut soumise à Pie XI qui précisa que la participation aux rites n’était pas seulement une possibilité, mais aussi un devoir. » Sur la demande de Mgr Ross, jésuite américain et évêque d’Hiroshima, la Propagande dispensa les Japonais catholiques de la caution matrimoniale qui imposait de faire baptiser les enfants nés du mariage mixte et de les éduquer dans la religion catholique !

LA CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.

À partir de 1940, sur ordre du cardinal Fumasoni, Mgr Marella poussa les évêques étrangers à la démission sous prétexte de prévenir l’expulsion des missionnaires. Le cardinal Fumasoni nomma lui-même tous les évêques japonais que lui proposait Marella, y compris Mgr Yoshigoro Tagushi, propagandiste inlassable du nationalisme japonais dans tout l’empire japonais de l’époque. Le 3 mai 1941, le bureau des religions reconnaissait l’association cultuelle catholique du Japon sous le nom de Nihon Tenshu Kokyôdan, « association japonaise du Seigneur de Ciel », Tenshu étant une traduction du mot “ Dieu ” empruntée à la terminologie chinoise de Matteo Ricci !

Le nouvel archevêque de Tokyo, Mgr Pierre Doi annonça la rupture de tout lien avec Rome « dans les séminaires, les catéchismes, les livres de prières et les publications catholiques, dans les nominations d’évêques, et dans les relations financières avec la Propagande » (Assemblée des Ordinaires, 16-18 avril 1940) !

Les marianistes refusèrent-ils par écrit cette nouvelle Constitution civile du clergé, comme l’avait fait le Père Chaminade en 1792 ? Le Père Salaverri n’en dit rien dans son ouvrage. Le Père Humbertclaude ne fut pas inquiété et continua « sans trop de problèmes ses cours à l’université impériale » ! Mgr Marella le prit pour secrétaire tandis qu’un Japonais fut nommé à la tête de la province marianiste du Japon.

En 1946, Mgr Albert Breton qui subit les prisons japonaises comme plusieurs autres évêques des Missions étrangères de Paris, dénoncera les agissements de Mgr Marella et des évêques japonais : « Tous les évêques étrangers ont été obligés de démissionner en bloc par la clique militaire à la fin de 1940 en échange d’une reconnaissance officielle de l’Église catholique au Japon. Ils étaient à cette époque environ cent cinquante prêtres indigènes dans tout le Japon. Quinze d’entre eux furent pris à la hâte pour devenir les chefs des diocèses ; l’un d’eux n’avait pas quatre ans de sacerdoce. »

Mais Pie XII ne sanctionna personne, au contraire : le cardinal Fumasoni était encore préfet de la Propagande lorsqu’en 1951, malgré la défaite japonaise et la suppression du shinto d’État, il fit obligation aux catholiques de participer aux cérémonies shintoïstes !

Quant à Mgr Marella, il alla couler des jours de repos en Australie, avant de devenir, en 1964, le premier président du secrétariat pour les non-chrétiens, et cardinal protecteur des marianistes, avec pour fidèle collaborateur le Père Humbertclaude.

L’instruction Pluries Instanterque ne fut abrogée qu’en 2006, après la mort des évêques japonais nommés par Mgr Marella, par une simple brochure d’un évêque japonais que Rome n’osa pas désavouer ! Jusqu’à cette date, les catholiques étaient encore dans l’obligation d’aller aux Jinja !

CONCLUSION

L’erreur des marianistes fut d’apporter les sciences européennes sans la religion à des élites qu’ils ont confortées dans leur orgueil national. Notre Père le constatait en 1964 : « Nos missions catholiques convertissent peu de Japonais ou d’hindous, mais apportent à tous les soins de la charité hospitalière et l’excellente instruction européenne. L’accord est dès lors bien facile. Mais l’extension du Règne de Jésus-Christ n’en est que plus lointaine... » (Lettre à mes Amis n° 181, 28 août 1964)

L’évangélisation du Japon ne se fera pas en séparant la civilisation européenne de la religion catholique, ni en admirant la prétendue civilisation japonaise « “ car, comme l’enseignait saint Pie X, pas de vraie civilisation sans civilisation morale, et pas de vraie civilisation morale sans la vraie religion : c’est une vérité démontrée, c’est un fait d’histoire  Pour aboutir, elle devra donc se faire par la médiation et sous la protection de la Vierge Marie, notre Mère et notre Reine à tous, à jamais. » (Les 150 points de la Phalange, Il est ressuscité n° 205, p. 3)

C’est bien ce qu’avait compris le Père Chaminade lorsqu’il écrivait en 1844 dans Notre connaissance de Marie : « C’est son nom, c’est aux pratiques de dévotion en son honneur qu’il accorde aujourd’hui tous les bienfaits, toutes les grâces. Qui ne voit que maintenant plus que jamais, tout se fait ici-bas par Marie ? Reine des Anges et des hommes, jamais le sceptre de miséricorde que lui a confié son divin Fils, ne brilla d’un éclat plus vif et plus beau que de nos jours ; jamais la nécessité, l’efficacité puissante de sa médiation n’apparurent plus ostensiblement ; jamais peut-être ne se montra-t-elle aussi évidemment la Femme promise pour écraser la tête du serpent infernal. L’indifférence religieuse l’insulte vainement ; Elle triomphera, comme Elle a triomphé déjà de toutes les hérésies. »

Ainsi soit-il !

frère Scubilion de la Reine des Cieux.