Il est ressuscité !

N° 217 – Janvier 2021

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Ils l’ont assassiné !
Les documents publiés par Stéphania Falasca,
vice-postulatrice de sa cause, le confirment

LE livre Papa Luciani, cronaca di una morte ; Le Pape Luciani, chronique d’une mort (éd. Piemme, 2017, 250 pages), de Stefania Falasca, vice-postulatrice laïque de la cause de canonisation de Jean-Paul Ier, n’est pas le grand ouvrage sur le « premier Pape martyr de l’ère capitaliste moderne » (Georges
de Nantes), qu’on pouvait attendre de la vice-postulatrice qui dispose de tous les documents inédits con­tenus dans le procès canonique de canonisation.

Il y a les dépositions de très nombreux témoins mais aussi les 3 600 pages de la Positio super virtutibus.

Enfreignant les lois élémentaires de la critique historique, Stefania Falasca ne tient aucun compte de l’enquête secrète menée pendant trois ans par David Yallop, qui en publia les résultats dans son livre Au nom de Dieu en 1984 (éd. Christian Bourgois, 434 pages).

L’investigateur anglais y dénonçait le complot de mafiosi italiens et de prélats corrompus du Vatican, entre autres Mgr ­Marcinkus, que Jean-Paul Ier voulait limoger.

Ceux-ci se voyant perdus le prirent de vitesse : le Saint-Père en est mort, assassiné par empoisonnement, dans la nuit du 28 au 29 septembre 1978, trente-trois jours après son élection. Notre Père, l’abbé de Nantes, montra le caractère décisif de la démonstration de Yallop dans deux articles passionnants relatant les circonstances précises du meurtre : « Cet investigateur chevronné en dénonce les six commanditaires présumés, les auteurs, d’ailleurs parfaitement solidaires dans un tissu d’autres crimes financiers ou crapuleux, antérieurs et postérieurs. Il en détermine les mobiles, puis il reconstitue minutieusement, de manière hallucinante, les agissements du cardinal Jean Villot, secrétaire d’État, dans les douze heures qui suivirent le crime, pour le maquiller en mort naturelle. » (Meurtre au Vatican, CRC no 202, juillet 1984, p. 1-6 ; La justice passera, CRC no 203, août 1984, p. 1-12)

Stefania Falasca n’examine pas les témoignages publiés par Yallop ni ses arguments, mais qualifie son ouvrage de mauvais roman noir, et prétend prouver grâce à des documents jusqu’alors inédits que la mort du Pape fut « naturelle ». C’est tout l’objet de son livre pour lequel le cardinal Parolin, secrétaire d’État, a écrit une préface dithyrambique.

Sa parution s’inscrit dans le cadre d’une campagne d’intoxication dé­sormais patronnée par le cardinal, président de la Fondation vaticane Jean-Paul Ier. Instituée en février dernier, celle-ci n’a en réalité qu’une existence médiatique pour tromper l’opinion sur les circonstances et les vraies raisons de la mort du Pape martyr. Toutefois, aveuglée par ses a priori, la vice-postulatrice ne s’est pas rendu compte de la portée de certains documents qu’elle publie.

Nous allons démontrer qu’ils confirment ce qu’elle prétend nier, à savoir que le saint pape Jean-Paul Ier a été empoisonné par une main criminelle. Grâce à son livre, nous allons pouvoir com­pléter la démonstration implacable de David Yallop.

En effet, celui-ci avait montré que les auteurs de l’assassinat avaient tout organisé pour que le meurtre soit « exécuté à la dérobée de telle manière qu’il y ait des chances raisonnables pour que la mort apparaisse naturelle ». Quant au poison, il fallait que, une fois administré, il ne laisse « aucune trace externe ».

Mais « quels que soient celui ou ceux qui avaient décidé de tuer le Pape de cette manière, ils devaient avoir une connaissance précise, de l’intérieur, des habitudes du Vatican ». Or, il y avait là une difficulté qui demeurait une énigme. L’entourage du Saint-Père étant très restreint, comment une main criminelle avait-elle pu lui verser ou introduire dans sa ­nourriture une dose de poison mortel ? Cela paraissait inconcevable. Car n’entrait pas qui voulait dans les appartements pontificaux gardés jour et nuit par des soldats de la Garde suisse pontificale ! Qui donc avait pu matériellement l’empoisonner ? Ou être le complice du tueur ? Un de ses plus proches collaborateurs ? On n’osait formuler un tel soupçon.

Le livre de Falasca va nous mettre sur la piste de l’un des criminels. Nous savons désormais qui, dans l’entourage rapproché du Pape, fut directement impliqué dans le crime.

L’ENTOURAGE RAPPROCHÉ DE JEAN-PAUL Ier

Entrons dans les appartements privés du Saint-Père, au troisième étage du Palais apostolique, pour y découvrir son entourage immédiat. Cela nous permettra de revivre les journées dramatiques des 28 et 29 septembre 1978 et de comprendre le rôle que chacun y a joué.

Durant les premiers jours du pontificat, Jean-Paul Ier fut aidé par le secrétaire particulier de Paul VI : Mgr Pasquale Macchi. Celui-ci était devenu l’ami intime de Mgr Montini à Milan en 1955 : il faisait partie de ce milieu pour le moins étrange, pour ne pas dire scandaleux, que le futur Pape fréquenta quand il était archevêque de cette ville. « Milieu d’artistes, d’écrivains, d’acteurs, avec lesquels Paul VI garda toujours le contact. Un personnage de mauvais augure traînait à la périphérie de ce cercle : un Sicilien transplanté, Michele Sindona, dont la police italienne devait découvrir un jour qu’il avait des liens avec la véritable maffia, et qui allait entraîner le Vatican dans une aventure financière désastreuse d’où l’image du Saint-Siège sortirait ternie pour le monde entier. » (Paul Hofmann, Ô Vatican ! éd. Payot, 1984, p. 171-172).

L’autre secrétaire de Paul VI, le Père John Magee, un Irlandais, avait été lui aussi au contact de cette maffia milanaise, puisqu’il avait été le secrétaire du cardinal Sergio Pignedoli. Or, celui-ci avait commencé sa carrière à Milan où Mgr Montini l’avait appelé. Par la suite, ce dernier tomba sous son chantage à cause de certains documents remontant à cette époque... que Pignedoli détenait.

Mgr Magee a raconté dans quelle circonstance Jean-Paul Ier le recruta comme secrétaire. Deux jours après son élection sur le siège de Pierre, le lundi 28 août, le Saint-Père le rencontra dans l’appartement pontifical et lui demanda du café ; même chose le lendemain, et c’est alors que Jean-Paul Ier le nomma officiellement son secrétaire particulier.

Le Saint-Père garda aussi auprès de lui don Diego Lorenzi, de la congrégation de don Orione, qui était déjà son secrétaire à Venise. Le cardinal Luciani l’avait recruté en octobre 1976, à la demande de son supérieur, qui n’arrivait pas à lui trouver une obédience tant son caractère était difficile ! Et beaucoup remarquèrent, pendant les trente-trois jours du pontificat, que don Lorenzi n’était vraiment pas à sa place dans cette fonction, pour toutes sortes de raisons. Jean-Paul Ier avait d’ailleurs prévu de le remplacer le plus vite possible. Les témoignages abondent à ce sujet (Falasca, p. 45-46).

Déjà à Venise, don Lorenzi jalousait les religieuses qui étaient au service du Patriarche, se plaignant de se borner « à faire le dactylographe. Le cardinal ne se confie pas à moi. Il parle davantage aux sœurs qui font la cuisine qu’à moi ! » (ibid.)

Comme à l’évêché de Vittorio Veneto, et plus tard à Venise, Jean-Paul Ier appela au Vatican des religieuses de la Charité, dites de Maria Bambina, pour le service et l’assistance de l’appartement pontifical.

Falasca publie la longue déposition de l’une de ces religieuses, sœur Margherita Marin, qui avait trente-huit ans en 1978, et qui fut interrogée le 12 mai 2009. Nous allons en citer des extraits. Vous admirerez d’une part l’attachement et le dévouement de ces religieuses au Saint-Père et, d’autre part, la piété, la simplicité et l’esprit évangélique de Jean-Paul Ier.

« Je m’occupais en particulier de sa garde-robe et de la sacristie, mais je rendais aussi d’autres services en cas de besoin. Sœur Cecilia était la cuisinière, sœur Vincenza l’infirmière, tandis que sœur Elena coordonnait notre travail, et dirigeait notre groupe. Sœur Vincenza était la plus âgée, elle connaissait le Saint-Père depuis de nombreuses années et elle fut la seule parmi les religieuses qui l’assistaient à Venise, à le suivre au Vatican.

« Là, il nous accueillit avec simplicité, nous disant de prier, parce que le Seigneur lui avait donné un lourd fardeau à porter, mais qu’avec son aide et les prières de tous, il le supporterait. Il nous envoya fermer la chapelle privée de Paul VI que celui-ci utilisait pour célébrer la messe avec ses secrétaires, parce que lui, Jean-Paul Ier, voulait que la sainte messe du matin soit célébrée dans la petite chapelle privée située à l’intérieur de l’appartement, et que nous y assistions, nous les sœurs, avec ses secrétaires : “ Nous sommes une famille et nous célébrerons la messe ensemble ”, nous dit-il.

« Outre les deux secrétaires, qui avaient leurs chambres à l’étage supérieur, dans l’appartement pontifical, il y avait Angelo Gogel, qui habitait avec sa famille en dehors du Vatican, mais qui restait toute la journée dans l’appartement et qui servait à table. Le Saint-Père le connaissait depuis très longtemps : lorsqu’il était évêque de Vittorio Veneto, il l’avait aidé à obtenir le poste d’employé du Vatican et, après son élection, il l’appela aussitôt à son service.

« La journée était bien remplie car chacun avait sa tâche à accomplir... Il y avait tant à faire pour mettre de l’ordre dans l’appartement laissé par Paul VI.

« Le Saint-Père se levait de bonne heure, vers 5 heures. Il commençait la journée en consacrant beaucoup de temps à la prière personnelle. Vers 5 h 30, il entrait dans la petite chapelle et y restait plus d’une heure et demie. Il demeurait absorbé dans sa prière. Nous, les sœurs, nous restions toujours là près de la chapelle et nous pouvions le voir prier. Il priait toujours seul, les secrétaires descendaient plus tard, pour la messe qui était célébrée chaque matin à 7 heures. Tandis que le Saint-Père était à la chapelle, nous, les sœurs, vers 6 h 30, nous récitions les laudes dans le petit salon, à côté de la cuisine, puis nous nous rendions nous aussi à la chapelle pour la messe. Le Saint-Père respectait le jeûne eucharistique et il ne prenait son petit déjeuner qu’après la messe. Sœur Vincenza y assistait si c’était nécessaire.

« Avant le dîner, il récitait toujours les vêpres avec ses secrétaires, et souvent il les récitait en anglais.

« Après le dîner, il disait les complies avec eux et tandis que nous étions encore à débarrasser le réfectoire, il venait nous saluer. Cela chaque soir. Je me souviens qu’il nous recommandait toujours de prier pour tous ceux qui en avaient besoin dans le monde, et s’adressant à moi, il me demandait toujours quelque chose en rapport avec la préparation de la liturgie du jour suivant. Puis il nous souhaitait le bonsoir, nous saluant chaque fois en employant ces mêmes paroles : “ À demain, mes sœurs, si le Seigneur le veut, nous célébrerons la messe ensemble. 

« Je l’ai toujours vu tranquille, serein. Dans la prière, on voyait combien il était uni au Seigneur. Il savait traiter ses collaborateurs avec beaucoup de respect et une grande humilité, et il s’excusait, craignant de les déranger. Je ne l’ai jamais vu avoir un geste d’impatience avec quelqu’un, jamais. Il nous donnait du courage. Il était affable avec chacun.

« Quant à sa santé, c’est sœur Vincenza qui y veillait. Elle y prêtait attention, connaissant son médecin personnel, le docteur Da Ros, lui faisant confiance, ils se parlaient au téléphone. Le docteur Buzzonetti, médecin du Vatican, est venu lui aussi dans l’appartement, mais je ne sais pas s’il lui a rendu visite. Pour les contrôles de routine, le docteur Da Ros est venu trois fois. Après sa dernière visite, le 23 septembre, sœur Vincenza nous dit que le docteur avait trouvé bon l’état de santé du Saint-Père, et même très bon, si bien que le médecin lui avait même supprimé son médicament. Je ne saurais toutefois dire de quel médicament il s’agissait, ni s’il en prenait d’autres. Sœur Vincenza ne nous dit rien de plus.

« Le 28 septembre, durant l’après-midi, il ne sortit pas de l’appartement et ne reçut personne parce que, nous dit-il, il préparait un document à l’adresse des évêques. Mais je ne sais pas à quels évêques il était adressé. Je m’en souviens bien parce que, cet après-midi-là, j’étais occupée à repasser dans le vestiaire, la porte étant ouverte, et je le voyais aller et venir. Il marchait dans l’appartement tenant en main les feuilles qu’il lisait. De temps en temps, il s’arrêtait pour y apporter quelque correction, puis reprenait sa déambulation. Tout en lisant et en marchant, il passait devant l’endroit où je me trouvais.

« Je me souviens que me voyant repasser il me dit : “ Ma sœur, je vous donne trop de travail... Ne vous donnez pas tant de mal à repasser la chemise avec tant d’application, car il fait chaud, je transpire et il faut que j’en change souvent. Contentez-vous de repasser le col et les poignets, car le reste ne se voit pas, vous savez. ” Il me dit cela en dialecte vénitien, comme il en avait l’habitude lorsqu’il s’adressait à nous. »

Ce 28 septembre, après les complies, comme chaque soir, le Saint-Père vint dire bonsoir aux religieuses.

Puis, « le Père Magee resta à parler un peu avec nous, les sœurs. Je me rappelle qu’il avait entre ses mains le volume de l’annuaire pontifical, sans doute voulait-il y vérifier quelque chose, et il se mit à lire la liste des Papes : qui ils étaient, combien de temps ils avaient vécu, etc. Je me rappelle ce détail. » (Falasca, p. 161-173)

Ainsi, quelques heures avant le trépas de Jean-Paul Ier, au bout d’un mois de règne seulement, son secrétaire se renseignait sur la durée des pontificats au cours de l’histoire de l’Église.

Un de nos frères, qui lit par-dessus mon épaule, me souffle : « C’est stupéfiant. Pour lui, Jean-Paul Ier était déjà mort. Il recherchait s’il y avait déjà eu un pontificat aussi bref. »

LE PÈRE MAGEE ACCUSÉ AU VATICAN 
D’ÊTRE L’ASSASSIN DU PAPE

« Le vendredi 29 septembre, raconte sœur ­Margherita Marin, je me suis levée comme d’habitude vers 5 heures, car à 5 h 30 devaient être livrées les courses que nous avions commandées et les fleurs qui seraient déposées devant l’ascenseur. Ce matin-là, je suis donc allée tout récupérer et après avoir rangé la livraison, je suis allée prier avec les autres sœurs. L’appartement était si petit que nous voyions tout ce que faisaient les autres, même si nos occupations étaient diverses. Pour prier, nous nous tenions toutes les quatre ensemble dans la petite pièce voisine de la cuisine.

« Vers 5 h 15, comme chaque matin, sœur Vincenza avait préparé une petite tasse de café pour le Saint-Père dans la sacristie, tout près de l’appartement du Pape, devant la chapelle. Le Saint-Père en sortant de sa chambre avait l’habitude de prendre son café dans la sacristie avant d’entrer dans la chapelle pour y prier.

« Ce matin-là, cependant, le café resta là. Au bout de dix minutes, sœur Vincenza dit : “ Il n’est pas encore sorti ? Mais pourquoi donc ? ” Moi, j’étais là, dans le corridor. C’est ainsi que je l’ai vue frapper [à sa porte] une fois, puis elle a frappé de nouveau, il n’a pas répondu... Toujours le silence.

« Alors, elle a ouvert la porte. » Et l’a trouvé mort.

« Sœur Vincenza est allée aussitôt appeler le Père Magee et moi j’ai été réveiller don Diego. Nous récitâmes une prière, puis le Père Magee alla appeler le médecin du Vatican.

« Le docteur Buzzonetti vint presque aussitôt. Je vis arriver les cardinaux Villot et Poletti.

« Nous n’étions pas présentes au moment où le médecin fit son rapport, parce que nous sommes sorties de la chambre. Nous ne nous sommes pas mêlées de procéder à la toilette funéraire, ni sœur Vincenza, ni aucune de nous. » (Falasca, p. 171)

Les religieuses n’ont donc pas entendu ce que le Père Magee dit alors au docteur Buzzonetti. Or, ce qu’il a affirmé, nous allons le démontrer, c’était un énorme mensonge pour lui faire croire que la mort de Jean-Paul Ier avait été naturelle.

Le secrétaire dut ensuite quitter très rapidement le Vatican, comme il le racontera lui-même : le cardinal Villot lui donna douze heures, pas une de plus ! pour faire ses bagages et partir (Ivan Marsura, Giovanni Paolo I, Il sorriso dell’umile, Vittorio Veneto, 2012, p. 451).

Quelques jours plus tard, il quitta Rome, s’enfuyant en avion pour se réfugier en Angleterre, auprès de sa sœur.

Stefania Falasca nous en donne la raison en ­rapportant des bribes de sa déposition :

« Les choses commençaient à aller mal pour moi, raconte le secrétaire. Moi aussi [sic] j’ai été accusé d’avoir tué le Pape avec une tasse de café.

« Le matin qui suivit ses funérailles, je me suis senti mal. La supérieure [des religieuses] entra et me dit : Ce matin, il y a quelqu’un du Vatican qui vous a désigné comme l’assassin du Pape. ” » (Positio 2, p. 1112-1114. Falasca, p. 91)

Le Père Magee avait vu ce fonctionnaire du Vatican qui l’accusait :

« Il y avait à côté [du couvent où j’avais pris mon petit déjeuner] une grande école primaire et, au milieu d’un groupe de parents, un père de famille qui était employé au Vatican. J’ai remarqué qu’il me désignait en pointant son doigt vers moi.

« La nouvelle s’était répandue que j’étais l’assassin du pape Luciani.

« J’ai demandé à quelqu’un de la secrétairerie d’État de retenir un vol et j’ai quitté l’Italie. Je suis allé en Angleterre chez ma sœur à Liverpool.

« Le lendemain de mon arrivée, elle est entrée dans ma chambre avec une tasse de thé sur un plateau et un journal local intitulé Liverpool Echo. Elle m’a regardé en face et m’a dit : John, comment as-tu pu faire ça ?

– Mais quoi ?  lui ai-je répondu.

« En première page, on lisait : Des doutes sur la mort du pape Luciani. Interpol recherche son secrétaire.

« Je suis resté dix jours là-bas, puis je suis retourné à Rome. »

Il y est revenu quand les requêtes pour obtenir une autopsie du défunt étaient définitivement rejetées, autopsie qui aurait révélé la substance toxique qui avait empoisonné le Saint-Père. Lorsqu’il arriva à Rome, Jean-Paul Ier était déjà oublié, tous avaient l’esprit occupé par l’élection de son successeur, puisque le conclave s’ouvrait.

Dès les premiers jours de son pontificat, Jean-Paul II protégea ceux qui étaient soupçonnés d’avoir assassiné son prédécesseur. Ainsi le Père Magee fut-il rappelé au Vatican.

« Le nouveau Pape m’a dit : Maintenant, tu restes avec moi.  Ce fut sa première nomination. “ Vous devez rester avec moi, pour montrer au monde que cette accusation portée contre vous d’avoir assassiné le pape Luciani est absolument fausse. Si vous vous tenez à mes côtés, personne ne pourra rien dire. 

« La première fois que je sortis pour aller au troisième étage, j’ai revu cet homme qui m’a désigné comme étant l’assassin. Je lui ai pardonné, même si cela m’a fait beaucoup souffrir. » (Falasca, p. 91 ; Marsura, p. 451-452)

Comme Jean-Paul II ne voulut mener aucune enquête pour connaître, en toute vérité, les circonstances du trépas de son prédécesseur, le mensonge du Père Magee, proféré devant le lit du défunt, pour tromper le docteur Buzzonetti, demeura méconnu. Aujourd’hui, nous pouvons le tirer des ténèbres et le mettre en pleine lumière, grâce aux documents publiés par Falasca.

L’ÉNORME MENSONGE

Le 29 septembre 1978, tôt matin, lors de l’arrivée du docteur Renato Buzzonetti dans la chambre du mort, les religieuses en étant sorties, John Magee lui déclara que la veille, pendant les complies, le Pape avait ressenti une vive douleur à la poitrine. Et le docteur le nota dans son Rapport au sujet du certificat de décès, du 9 octobre 1978, qui est demeuré secret jusqu’à la publication de son fac-similé par Falasca, dans son livre Papa Luciani, cronaca di una morte.

Ce Rapport pourra faire impression sur le lecteur non averti. L’ensemble paraît sérieux et argumenté.

Cependant, il ne donne aucun élément décisif permettant de présumer une crise cardiaque, si ce n’est la douleur à la poitrine le 28 septembre.

Stefania Falasca voit dans ce malaise une preuve, la preuve ! que Jean-Paul Ier est bien mort d’un infarctus du myocarde. Plus de contestation possible ! Car « le médecin expérimenté doit fonder son présupposé diagnostique en se basant sur le récit de ceux qui ont eu des contacts avec le malade durant les derniers instants de sa vie ». C’est le professeur Mario Fontana, l’autre docteur du Vatican, qui l’a noté dans son Rapport du 10 octobre 1978.

Eh bien ! disons-le sans ambages, cette prétendue douleur à la poitrine, c’est un énorme mensonge du secrétaire dès l’aube du 29 septembre 1978. Et s’il a menti, c’est parce qu’il devait et voulait cacher quelque chose, à savoir l’assassinat de Jean-Paul Ier par empoisonnement. C’est lui qui avait été chargé de le « maquiller en accident cardiaque » (CRC no 202, p. 6).

Toutefois, le mensonge était tellement énorme, et il le demeure ! que pendant des années, le Père Magee n’en a jamais parlé publiquement. Les personnes bien informées, les religieuses notamment, y auraient aussitôt opposé un démenti, et, de fait, il y eut des démentis quand, plus tard, Mgr Magee en parla, dans la mesure où les témoins étaient encore en vie.

Nous affirmons que c’est un mensonge parce que les témoignages sur ce prétendu malaise sont très discordants. À chacune de ses déclarations successives, Mgr Magee en donna des versions différentes. Par ailleurs, les deux secrétaires furent contredits par sœur Margherita Marin et par le médecin personnel du Pape, le docteur Antonio Da Ros, ainsi qu’indirectement par sœur Vincenza Taffarel qui mourut en 1984.

À tel point que, par moments, Falasca paraît elle-même douter du fait puisqu’elle écrit : « Un éventuel [sic] malaise survenu entre 19 h 30 et 20 heures est signalé le lendemain (29 septembre) par le secrétaire Magee au docteur Buzzonetti qui le mentionna dans le Rapport au sujet du certificat de décès, resté confidentiel en raison du secret ­professionnel. »

Lors de sa déposition au procès de canonisation, « le 28 février 2013, le docteur Buzzonetti a encore précisé : Le Père Magee, à côté du lit du défunt, m’a rapporté que vers 19 h 30 le Saint-Père

1 – porta plusieurs fois la main sur la poitrine,

2 – il avait une douleur rétrosternale plutôt forte,

3 – sans qu’elle soit accompagnée d’essoufflement,

4 – cela dura plus de 5 minutes,

5 – cela passa sans thérapie,

6 – pendant qu’il était assis, occupé à la récitation des complies avec le secrétaire Magee.

7 – Le Pape refusa le recours au médecin de garde du Vatican, disant qu’il s’agissait d’épisodes douloureux assez fréquents chez lui et qu’il cataloguait de  nature rhumatismale ”. » (Positio 3, Falasca, p. 84-85)

Des épisodes douloureux assez fréquents... Première nouvelle ! Falasca consacre un chapitre aux antécédents médicaux d’Albino Luciani et il n’y est pas une seule fois question de ces prétendues “ douleurs à la poitrine cataloguées par Luciani de nature rhumatismale ”.

Comme heure du malaise, le Père Maggee a donné dans son premier récit « vers 19 h 30, pendant les complies ». Notons que, à 19 h 30, le Pape et ses secrétaires psalmodiaient non pas les complies, mais les vêpres.

Plus tard, en 1988, quand il en parla pour la première fois publiquement, dans un entretien à Trente Jours, il donnera une tout autre heure, comme le rapporte Falasca elle-même : « Le Père Magee situe alors le malaise en début d’après-midi :

« “ Je me trouvais dans le secrétariat privé à quelques pas du salon. À un moment, j’ai entendu la voix du Saint-Père qui m’appelait. Je me suis précipité et j’ai trouvé le Saint-Père immobile près du bureau, une main sur la poitrine. Il m’a dit avoir une douleur à la poitrine et m’a demandé d’appeler sœur Vincenza, l’infirmière, parce que selon lui elle avait des remèdes miracles. Sœur Vincenza arriva avec le médicament et un verre d’eau. Le Pape le prit et je l’ai accompagné à sa chambre pour qu’il se repose un peu.

« Après j’en ai parlé avec don Diego Lorenzi qui rentrait à l’instant de l’extérieur. Je lui ai dit que j’avais l’intention d’appeler le médecin, mais il me dit que le Saint-Père ne l’aurait pas voulu. C’est alors que celui-ci m’appela pour me dire que la douleur était passée et qu’il se sentait prêt à recevoir le cardinal Villot. » (Positio 2, Falasca, p. 79-81)

Les variations de Mgr Magee concernant l’heure de la prétendue douleur sont un des nombreux indices montrant qu’il invente : en 1988, il ne se souvenait plus précisément de ce qu’il avait raconté dix ans plus tôt au docteur Buzzonetti, devant le défunt !

De plus, Mgr Magee est le seul à avoir parlé de ce médicament « remède miracle » que sœur Vincenza aurait eu l’habitude de lui donner.

Plus tard, dans sa conférence du 27 septembre 2008, à Canale d’Agordo, le secrétaire exposa une nouvelle version, plus développée, concernant le prétendu médicament... qui n’est plus avalé avec un verre d’eau : « Sœur Vincenza est arrivée aussitôt avec un médicament que l’on met sous la langue. Et avant l’entretien avec le cardinal Villot, j’ai demandé au Pape : “ Sainteté, comment vous sentez-vous ? ” Et lui, avec ses deux poings fermés, s’est frappé la poitrine trois fois en disant : “ Je me sens vraiment bien, le médicament de sœur Vincenza fait des miracles. Sœur Vincenza a toujours bien fait. ” Et encore, après la visite du cardinal Villot, j’ai demandé au Pape comment il se sentait. Et lui m’a répondu : “ Très bien, ce médicament de sœur Vincenza est vraiment bon. ” » (ibid.)

Par ailleurs, don Lorenzi a parlé lui aussi de cette prétendue douleur : lui, très tardivement, dix ans après la mort du Pape. Il a donné une autre version du malaise, à une autre heure que celles de Magee ! En parlant de cette prétendue douleur pour la première fois le 2 octobre 1987, lors d’une émission de télévision en direct à Rai Due Giallo, il prétendit qu’elle avait eu lieu au cours du dîner. Cette douleur fut une « “ belle nouveauté », commenta Lina Petri, la nièce du Pape (Falasca, p. 81). Sa surprise et son scepticisme furent d’autant plus grands que Lina Petri était doctoresse et qu’elle avait étudié et retracé tous les antécédents médicaux de son oncle.

Lorenzi a repris sa version en l’an 2000, dans le Messaggi di don Orione : « Vers 20 heures, nous nous mettons à table, le Pape, le Père Magee et moi. Tout à coup, le Pape porta la main à sa poitrine et dit : “ Je sens des élancements, mais c’est en train de passer. ” Notre réaction immédiate fut de dire : “ Il y a un médecin que l’on peut joindre facilement, nous l’appelons. ” Mais il répondit : “ C’est en train de passer, ce n’est pas la peine. ” » (ibid.) Là, contrairement à ce que racontait Magee, il n’est pas question d’un médicament !

DES DÉMENTIS TRÈS FERMES
ET CONVAINCANTS

Interrogée sur ce prétendu malaise, sœur ­Margherita Marin opposa un démenti formel aux deux secrétaires :

« Sœur Vincenza, qui était infirmière, ne s’est-elle pas montrée préoccupée par l’état de santé du Pape ?

 Non. Je ne l’ai jamais vue préoccupée. S’il y avait eu quelque chose, nous l’aurions vue préoccupée, mais elle ne l’était pas. Au contraire, elle était très contente, du fait que lors de sa dernière visite le docteur lui avait dit que le Saint-Père se portait bien, et pour ce motif elle était sereine. Au Vatican, je n’ai pas vu le Pape se plaindre de quelque mal, même pas d’un mal de tête, et je n’ai pas noté non plus un signe de faiblesse particulière ni de fatigue.

– Vous souvenez-vous si au cours de l’après-midi du 28 septembre le Saint-Père souffrit de quelque mal et si sœur Vincenza a été appelée par le Père Magee pour apporter des médicaments au Pape ?

 Non. Je n’ai rien vu de tel, et il me semble que sœur Vincenza non plus.

 Avez-vous vu ou su si ce soir-là, peu avant le dîner, durant ou après, Jean-Paul Ier a ressenti quelque douleur ?

 Non. Je n’ai vu aucune agitation particulière de la part de sœur Vincenza ni de la part des secrétaires, qui aurait pu provoquer chez moi quelque soupçon. Au dîner, Angelo était présent, qui servait à table comme d’habitude. » (Falasca, p. 166-168) Et Angelo n’a rien vu non plus.

« La moindre préoccupation de sœur Vincenza n’aurait pu passer inaperçue aux yeux des sœurs », précise encore sœur Margherita Marin (Falasca, p. 82-83).

Parlant aux proches parents de Jean-Paul Ier, le 2 octobre 1978, sœur Vincenza leur disait : « Le Saint-Père n’a pas eu de problème de santé ni la veille de sa mort ni avant. » (ibid.)

Le 29 septembre, en pleurant avec Lina Petri, sœur Vincenza lui déclara que son oncle pendant ces trente-trois jours « se sentait bien. Pour sa santé, il se trouvait mieux à Rome qu’à Venise où l’humidité ne lui allait pas » (Falasca, p. 115). Même témoignage de la part d’Edoardo Luciani qui alla visiter son frère au Vatican plusieurs fois.

Le docteur Antonio Da Ros a parlé avec le pape Jean-Paul Ier, quelques heures avant sa mort, le 28 septembre au soir. Pendant quinze ans, il se déroba aux assauts des journalistes. Ce fut enfin pour répondre aux mensonges des deux secrétaires, précisément à propos de cette douleur, que le docteur sortit de sa réserve en 1993, accordant un premier entretien à la revue Trente Jours. Il en accordera un deuxième, dix ans plus tard, recueilli par le même journaliste, Andrea Tornielli, et qui fut publié dans Il Giornale. Nous les réunissons en un seul.

« VOTRE CŒUR VA BIEN. »

Question : Docteur Da Ros, quand avez-vous rendu visite au pape Luciani ?

Antonio Da Ros : Le dimanche 3 septembre, jour du commencement solennel du pontificat, après l’audience accordée aux pèlerins de Vittorio Veneto, je l’ai vu, j’ai pris sa tension et je l’ai soumis au contrôle habituel. Puis je suis retourné au Vatican le mercredi 13 septembre : après la visite, j’ai participé à l’audience générale et je crois que l’on me voit sur les images télévisées puisque quelques-uns de mes patients m’ont reconnu et ont compris pourquoi j’étais absent de mon cabinet. La troisième et dernière fois, je lui ai rendu visite le samedi 23 septembre et le Pape m’a retenu au petit déjeuner. J’ai des notes précises à ce sujet, mais cela devrait être également inscrit sur les registres du Vatican, car une voiture venait me chercher à l’aéroport de Fiumicino pour me conduire à l’appartement pontifical.

Question : Trois visites en l’espace d’un mois. Et la dernière a été évoquée par le Pontife en personne lorsque, le 28 septembre, il confie à sœur Vincenza :  Le docteur Da Ros était ici samedi après-midi, il m’a dit que mon cœur va bien. ” (cf. Il mio cuore è ancora a Venezia, p. 208) Il y avait peut-être quelque chose qui vous préoccupait sur son état de santé ?

Antonio Da Ros : Je ne lui ai pas rendu visite à trois reprises parce qu’il était malade. C’était une habitude. Depuis l’époque de Vittorio Veneto, je l’examinais une fois par semaine.

Question : Vous affirmez que vous avez commu­niqué par téléphone avec l’appartement pontifical le soir où Luciani est mort. Et pourtant don Diego Lorenzi, secrétaire du Pape, a exclu que dans la soirée du 28 septembre les médecins aient été appelés du Vatican ou de l’extérieur...

Antonio Da Ros : On peut seulement nier m’avoir téléphoné. Car on ne m’a pas appelé. C’est moi qui ai téléphoné au Vatican. De temps en temps, je donnais un coup de téléphone pour prendre des nouvelles. Ce soir-là aussi, j’ai demandé comment allait le Pape, comment il avait passé la journée, s’il y avait des problèmes ?

Question : À quelle heure avez-vous appelé l’appartement du Pape ?

Antonio Da Ros : Je me souviens que ce soir-là je devais participer à une réunion. Il devait être environ 21 heures. J’ai bavardé avec le Pape, mais j’ai également parlé avec sœur Vincenza Taffarel, qui était une infirmière qualifiée et prenait soin du Saint-Père.

Question : Comment avez-vous trouvé le pape Luciani ? Y a-t-il eu des signes annonciateurs de ce qui allait se passer quelques heures plus tard ?

Antonio Da Ros : Non, absolument aucun. Le Pape était calme, normal. Sœur Vincenza ne m’a pas parlé de problèmes particuliers. Elle m’a dit que le Pape avait passé la journée comme à son habitude. Nous nous sommes mis d’accord sur la visite que je devais effectuer le mercredi suivant.

Question : Plus tard, lors d’une émission télévisée, le secrétaire du Pape révéla que Jean-Paul Ier avait ressenti une forte douleur à la poitrine en fin d’après-midi, symptôme d’une crise cardiaque ou, du moins, d’une pathologie grave. Est-il vrai que ce soir-là, au téléphone, personne ne vous en a parlé ?

Antonio Da Ros : J’ai été vraiment très surpris, pour ne pas dire abasourdi, lorsque j’ai entendu les affirmations de don Diego. Ce soir-là, personne ne m’avait parlé de tels symptômes : ni le Pape ni sœur Vincenza qui, je le répète, était infirmière. Si le Pape avait été malade, elle m’en aurait certainement informé. Le Pape avait eu une grosse journée de travail, comme toujours. Comme à Venise.

Trente Jours : Et les bruits provenant de milieux autorisés de la Curie et répandus par le journaliste et théologien italien Giovanni Gennari selon lesquels on aurait prescrit un médicament au Pape, que l’on aurait ouvert d’urgence la pharmacie du Vatican et que Luciani serait mort à cause d’une erreur de dosage ?

Antonio Da Ros : C’est un des mensonges construits autour de la mort de Jean-Paul Ier. Ce soir-là, je ne lui ai absolument rien prescrit, je l’avais vu cinq jours auparavant et j’estimais qu’il allait bien. J’ai donné un coup de téléphone, mais c’était un appel de routine, personne n’a fait appel à moi. Je n’ai pas immédiatement pensé à demander les relevés à la Société italienne des téléphones, où l’on aurait pu constater que l’appel à Rome provenait de Vittorio Veneto et non le contraire.

Trente Jours : Ainsi, selon vous, rien ne permettait de prévoir le décès prématuré de Jean-Paul Ier ?

Antonio Da Ros : Il était en bonne santé.

Trente Jours : Selon vous, quelles ont été les causes de sa mort ?

Antonio Da Ros : Je m’excuse, mais pour des raisons d’éthique professionnelle je ne souhaite pas entrer dans les détails de la santé du Pape. J’ai seulement précisé les dates de mes visites et parlé de mon appel téléphonique ce soir-là, car ces dernières années on a écrit trop de mensonges. »

Le docteur Da Ros renouvela ses affirmations le 6 juin 2005, lors du procès diocésain : le 28 septembre au soir, sœur Vincenza lui a dit « que le Pape allait bien malgré une journée chargée et qu’il n’y avait rien de nouveau » (Falasca, p. 82 et 125). Et encore à Ivan Marsura, historien, le 30 mai 2010 : « Je suis convaincu que si sœur Vincenza avait su quelque chose, elle ne me l’aurait pas caché. » (Marsura, p. 372)

La vice-postulatrice s’est bien gardée de citer les deux entretiens du docteur Da Ros. En revanche, elle remplit des pages et des pages avec les recherches et les discussions des docteurs Buzzonetti, Fontana, Rama et de la doctoresse Lina Petri pour déterminer quel genre de « mort naturelle » Jean-Paul Ier a pu connaître : crise cardiaque, embolie pulmonaire, etc. Le professeur Giovanni Rama reproche à Yallop d’avoir extrapolé à partir de ses remarques médicales, parce qu’il n’ose pas envisager qu’il y ait pu avoir assassinat dans l’appartement pontifical. Cela lui paraît inimaginable.

Mais si le Père Magee a menti dès le 29 septembre à l’aube, pour cacher les vraies raisons de la mort du Saint-Père, comme nous l’avons montré, alors ces discussions sur le genre de mort naturelle... sont complètement dépassées ! Falasca ne les utilise que pour égarer et tromper ses lecteurs.

PAUVRE LORENZI ! QUE D’AFFABULATIONS !

Don Diego Lorenzi a lui aussi affabulé, mais pas aussitôt après le trépas de Jean-Paul Ier. Il a menti plus tard, à partir de 1987. Sous quelles pressions ? Sous quelles menaces ? Le saura-t-on jamais ?

Gardons ici ce qui concerne la soirée du 28 septembre 1978.

Don Lorenzi a affirmé être resté au Vatican après le téléphone du Pape avec le cardinal Colombo, alors qu’il est sorti dans Rome jusqu’après minuit. C’est Falasca elle-même qui le constate : « Don Lorenzi a déclaré dans diverses interventions ceci : “ Le lendemain matin, j’aurais dû partir dans le Veneto pour y célébrer un mariage et c’est ainsi que j’employais ce moment de calme [la soirée, après le dîner] à préparer quelques notes en vue d’un sermon. 

« On sait cependant, commente-t-elle, que tout de suite après avoir passé la communication du cardinal Colombo au Pape, don Lorenzi quitta l’appartement. » (Falasca, p. 89) On le sait par le témoignage de sœur Margherita Marin : « Après le dîner, don Diego sortit de l’appartement. Il était déjà sorti d’autres fois. » Angelo Gugel, au service de Jean-Paul Ier dans l’appartement pontifical, confirma cette sortie au rapporteur de la Cause de canonisation, le 28 octobre 2012. On le sait aussi par Amalia, nièce du Pape : « Ce soir-là, il était sorti avec des amis. » Et par Lina Petri qui l’avait appris de Mgr Giulio Nicolini, selon lequel « tout le monde savait que le soir du 28 septembre, quand le Pape est mort, don Diego n’était pas au Vatican, mais dehors avec des amis » (ibid.).

NON, IL NE FUT PAS RACCOMPAGNÉ
À SA CHAMBRE PAR MAGEE ET LORENZI

Pour donner plus d’importance au prétendu malaise, les deux secrétaires ont raconté avoir raccompagné le Pape à sa chambre ce soir-là. Mais leurs récits sont encore une fois très divergents.

Falasca écrit : « Mgr Magee soutient avoir accompagné seul le Pape jusqu’à sa chambre : “ J’ai demandé de nouveau à sœur Vincenza comment allait le Saint-Père et elle me dit qu’il lui était arrivé d’autres fois de se sentir mal, mais que grâce à ce médicament il allait bien, alors j’ai dit : Mais s’il se sent mal durant la nuit, nous avons l’alarme, il suffit de presser un bouton. Et j’ai expliqué et montré au Pape où il devait ­m’appeler. ” » (Positio 2, Falasca, p. 90-91)

Quant à don Lorenzi qui, à ce moment-là, se trouvait en réalité hors du Vatican, il a affirmé dans sa déposition au procès de canonisation : « Après la dernière conversation du Pape [avec le cardinal Colombo], le Père Magee et moi l’avons accompagné dans sa chambre et le Père Magee lui montra, à la tête de son lit, une petite poire pour qu’il puisse appeler en cas de nécessité. Le Pape accepta l’indication et nous souhaita une bonne nuit. » (ibid.)

Aux récits mensongers des deux secrétaires, nous opposons le témoignage de sœur Margherita Marin qui « dément tous ces récits divergents, affirmant que “ le Pape s’en alla dormir comme d’habitude.

– Comme d’habitude, sans ses secrétaires ?

 Il s’est retiré comme d’habitude, il n’avait pas besoin d’être accompagné. J’ai encore dans la mémoire un détail sur ce moment : nous étions toutes ensemble dans le petit salon avec la porte ouverte, la porte était juste en face de celle de son bureau privé [contigu à sa chambre] et quand après nous avoir saluées, le Saint-Père s’est trouvé à la porte de son bureau, il s’est retourné encore une fois et, en souriant, avec un geste de la main il nous a saluées de nouveau... Il me semble encore le voir là, à la porte. C’est la dernière image que je garde de lui. » (Falasca, p. 169)

Contrairement aux dépositions des deux secrétaires, le témoignage des religieuses respire la vérité et manifeste une touchante affection pour le Saint-Père.

PRIS DANS LE COMPLOT RÉVÉLÉ PAR YALLOP

Récapitulons nos acquis. Jean-Paul Ier fut en bonne santé pendant les trente-trois jours de son pontificat. Son médecin personnel l’a certifié. De plus, cela se voyait : ceux qui le rencontraient le constataient et le disaient, nous en avons publié des témoignages dans Jean-Paul Ier, le Pape du Secret (éd. CRC, 2003).

Accusé par un employé du Vatican de l’avoir empoisonné avec une tasse de café, le Père Magee s’est trouvé mal et s’est enfui en Angleterre. Ce qui ne l’a nullement lavé des si graves soupçons qui pesaient contre lui. Au contraire !

La prétendue douleur à la poitrine, le grand argument pour présumer une crise cardiaque, fut un de ses mensonges, le matin même de la mort du saint Pontife, pour cacher la vraie raison de son décès.

Ainsi, la documentation publiée par Falasca affermit notre conviction qu’il y a eu assassinat, alors même qu’elle prétend le nier !

Mais si le Père Magee a trempé dans le crime, c’est certainement sous la pression des commanditaires de l’attentat, dénoncés par Yallop. Le secrétaire ne fut qu’un malheureux pion dans le complot que notre investigateur chevronné a parfaitement dévoilé sur la suggestion et même à la demande d’un fonctionnaire du Vatican qui déplorait que le pape Jean-Paul II n’ait rien fait pour retrouver les assassins, et instruire leurs procès. Au contraire ! il les protégea, reconduisant le Père Magee dans ses fonctions de secrétaire du Pape, pour faire contre-feu, comme nous l’avons vu.

Sous le règne de Jean-Paul II, les affairistes et les criminels continuèrent au Vatican, et avec le Vatican, leurs affaires, mais nous y reviendrons.

MARTYR POUR LA PURIFICATION DE L’ÉGLISE

Voulant prendre le contre-pied de Yallop, Falasca a complètement occulté premièrement l’intégrité morale d’Albino Luciani et son intransigeance contre toute malversation financière. Deuxièmement, les crimes des escrocs auxquels le pape Paul VI avait livré la banque du Vatican : Mgr Paul Marcinkus, Michele Sindona, Roberto Calvi, avec la complicité du cardinal Jean Villot.

Du coup, plus de choc entre Jean-Paul Ier et ces mafiosi ! Plus de drame !

LE DON DE FORCE DANS DES CIRCONSTANCES DRAMATIQUES

L’abbé de Nantes écrit : « Après une étude attentive de ses années d’épiscopat, il faut reconnaître au cardinal Luciani une vertu héroïque, faite de sagesse calme, apaisante, de maîtrise parfaite de soi dans l’obéissance filiale au Pape, et de fermeté en toutes les occasions où les droits de Dieu étaient bafoués, la foi ou les mœurs ébranlées. » (CRC no 136, décembre 1978, p. 8.)

Sa fermeté et sa force sont méconnues par Falasca puisqu’elle passe sous silence tous les graves scandales financiers auxquels il fut confronté.

On les trouve pourtant racontés par ses meilleurs biographes, telle Regina Kummer (Albino Luciani. Una vita per la Chiesa, éd. Messaggero Padova, 1988, 619 pages).

Ainsi, en 1962, Mgr Luciani subit la plus terrible épreuve de son épiscopat à Vittorio Veneto, qui préfigure celles qu’il connaîtra à Venise et, plus encore, au Vatican.

Un homme d’affaires sans scrupules, aux méthodes peu recommandables, Carlo Luigi Antoniutti, avait constitué à Trévise un empire financier avec une “ banque secrète ” : les fonds qu’il empruntait étaient investis dans d’obscurs trafics et des spéculations risquées. Or, deux ecclésiastiques de Vittorio Veneto, don Cescou, vice-directeur et trésorier du Conseil administratif diocésain, et Mgr Stefani, membre du même Conseil administratif, furent séduits par ses propositions d’investissements “ rentables ” et ils se trouvèrent finalement pris dans ses filets. Quand ils apprirent qu’Antoniutti était en banqueroute, ils tentèrent de renflouer son affaire en puisant dans les fonds du diocèse. Mais sur les entrefaites, le 17 juin 1962, Antoniutti mourut dans des circonstances mystérieuses : il se suicida dans la maison de l’un de ses bailleurs de fonds, le Dr Roberto Dacomo.

Informé des compromissions de ses deux prêtres, Mgr Luciani voulut agir rapidement : le diocèse se trouvait avec un découvert de 283 millions de lires et la presse anticléricale était à l’affût du scandale. Plus on étudie les réactions du jeune évêque dans ces circonstances dramatiques, plus on admire sa droiture et sa fermeté. Il voyait clairement quel était son devoir et il était résolu à l’accomplir. « Par deux fois, indique le Père Saez, il avertit Jean XXIII qu’il donnerait sa démission si on ne le laissait pas régler l’affaire comme il l’entendait. » (Jesus Lopez Saez, Se pedira cuenta, 2e éd. Origenes, 1991, p. 62 et 121)

Mgr Luciani releva de leurs fonctions les deux ecclésiastiques et il les éloigna de Vittorio Veneto. Il laissa la justice italienne instruire leur procès : don Cescou fut condamné à seize mois de prison, le 14 juin 1965. Toutefois, Mgr Luciani chercha à protéger ses deux prêtres de la vindicte populaire, en exhortant ses diocésains à la charité chrétienne.

Quant aux dommages matériels causés aux petits épargnants par la banqueroute d’Antoniutti, Mgr Luciani voulut les réparer : pour cela, il dut vendre des biens appartenant au diocèse, malgré les murmures réprobateurs de certains membres de son clergé. Il consulta les textes canoniques, raconte son frère Edoardo, et il vit que c’était l’Ordinaire du lieu qui devait prendre la décision, c’est-à-dire l’évêque. Alors il réunit ses prêtres pour leur dire : « C’est à moi de décider », et il décida.

Ainsi Mgr Luciani se révéla-t-il, au cours de ce drame, un homme de gouvernement. Son prédécesseur sur le siège épiscopal de Vittorio Veneto, Mgr Carraro, ne s’était point trompé lorsqu’il avait annoncé aux membres de sa curie diocésaine : « Quand cela est nécessaire, don Luciani sait être fort et décidé... Vous le verrez. » (Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, p. 288)

POUR UNE VIE PLUS ÉVANGÉLIQUE

En ces années-là, le jeune évêque de Vittorio Veneto participa au concile Vatican II. Il ne voulut voir dans l’aggiornamento de l’Église, décidé par Jean XXIII pour l’adapter au monde moderne, qu’une réforme traditionnelle, in capite et in membris, dans sa tête et dans ses membres, en premier lieu pour la correction des mœurs. C’est ainsi qu’il l’interpréta pour lui-même d’abord et pour ses diocésains, voulant mener et favoriser une vie plus évangélique, plus surnaturelle, alimentée à la grâce des sacrements, et plus pauvre. Conformément à certaines idées du philosophe Antonio Rosmini qu’il fit siennes.

En effet, remarque l’abbé de Nantes, « Rosmini voulait voir l’Église plus pauvre, son haut clergé moins absorbé dans l’administration des biens fonciers et moins avide de richesses, la totale indépendance des nominations ecclésiastiques par rapport aux autorités temporelles, et que l’épiscopat, ainsi libéré, s’occupe de relever l’état sacerdotal et de réveiller le zèle apostolique des prêtres en faveur du peuple pauvre, au lieu de s’engoncer dans le confort d’un ministère cantonné aux milieux aristocratiques et bourgeois traditionnels.

« Ce n’est pas le Rosmini pasteur, fondateur d’ordre et réformateur que l’Église condamna, mais le mauvais philosophe, rationaliste et panthéiste, qu’il fut par ailleurs... et que critiquera cent ans plus tard, dans la ligne constante du Magistère catholique, le jeune docteur en théologie Albino Luciani.

« Celui-ci aimait pour lui-même la pauvreté et, ce qui est plus rare, la pratiquait. Il aimait aussi les pauvres et ne désirait pas pour eux la richesse, ni ne les entretenait des moyens d’y accéder. Mais il souffrait pour eux et voulait que l’Église, vis-à-vis d’eux, pratiquât la charité évangélique. » (CRC no 136, décembre 1978, p. 6, et no 203, août 1984, p. 10)

« LE DIABLE EST AU VATICAN. »

Devenu patriarche de Venise, Mgr Luciani découvrit un jour, avec effroi, des malversations financières dans lesquelles le Vatican était impliqué.

En effet, pour le soutien de ses œuvres caritatives et pour le financement de la restauration des églises, le clergé vénitien obtenait des prêts à de très faibles taux d’intérêt de la Banca cattolica del Veneto, la Banque catholique de Vénétie. Bien administrée et surnommée à juste titre la “ banque des prêtres ”, elle était l’une des plus riches du pays, car là où les prêtres déposaient leur argent, les fidèles suivaient.

Depuis 1946, l’Institut pour les Œuvres de Religion (I. O. R.), appelé communément la banque du Vatican, détenait une part majoritaire dans le capital de la Banque catholique de Vénétie. « Il existait un accord clair entre Venise et le Vatican, précise Yallop : la forte participation de l’ I. O. R. – en 1972 elle s’élevait à 51 % – constituait une assurance contre toute prise de contrôle éventuelle par un tiers. »

Or, vers le milieu de l’année 1972, les prêts à faibles taux d’intérêt cessèrent. Le clergé vénitien fut averti qu’à l’avenir il devrait payer le taux d’intérêt normal, aussi louables que soient ses œuvres. « Ce fut pour nous, raconte un vieux prélat, un véritable coup de tonnerre dans un ciel serein. » (Trente Jours, septembre 1992, p. 34)

Le cardinal Luciani se renseigna et apprit que la Banque catholique de Vénétie avait été vendue par Mgr Paul Marcinkus, président de la banque du Vatican, à un certain Roberto Calvi, franc-maçon, du Banco Ambrosiano de Milan. « Profondément indigné, raconte l’abbé de Nantes, notre saint vint crier son indignation à Rome où il ne rencontra que le substitut de la secrétairerie d’État, le cardinal Benelli, pour partager sa peine et calmer son ire. » (CRC no 202, p. 3)

« Benelli apprit à un Luciani stupéfait que Calvi avait payé 27 milliards de lires (environ 45 millions de dollars) à Marcinkus ; que la vente était le résultat d’un plan ourdi conjointement par Calvi, Sindona et Marcinkus ; une société du nom de Pacchetti avait été achetée par Calvi à Sindona après que son prix eut été largement surévalué, et par des pratiques illégales, sur la bourse de Milan ; comment Marcinkus avait aidé Calvi à dissimuler la nature de cette opération, entre autres, aux regards des fonctionnaires de la banque d’Italie en mettant les services de la banque du Vatican à la disposition de Calvi et de Sindona.

« Luciani était complètement abasourdi.

Que signifie tout cela ?

 Évasion fiscale, mouvement illégal d’actions, lui répondit Benelli. Je crois aussi que Marcinkus a vendu les parts de votre banque de Venise à un prix délibérément bas et que Calvi a réglé le solde au moyen de cette transaction de 31 milliards de lires sur le Credito Varesino. Je pense que le montant réel perçu par Marcinkus avoisine les 47 millions de dollars. » (Yallop, p. 58-59)

Le Patriarche alla sur-le-champ demander des explications à Mgr Marcinkus. « Il fut très mal reçu, indique le Père Francesco Farusi qui était alors directeur du journal de Radio-Vatican.

« Occupez-vous de vos fidèles et non des banques, lui aurait dit l’archevêque sur un ton insolent. » (Trente jours, septembre 1992, p. 35)

Le Patriarche informa les évêques de Vénétie du triste bilan de son enquête : leur “ banque des prêtres ” était à jamais perdue.

Don Ennio Innocenti, qui collaborait au journal Il Gazzettino, de Venise, fut saisi par le jugement très sévère du Patriarche sur l’Institut pour les Œuvres de Religion. Il l’avertit que Mgr Marcinkus ne pouvait avoir vendu la “ banque des prêtres ” sans l’aval de la secrétairerie d’État. Le Patriarche n’allait pas l’oublier.

Tous ces faits sont complètement ignorés, occultés par Falasca.

Pour notre part, nous avons recueilli le témoignage de madame Olga, marquise do Cadaval, d’origine vénitienne, amie de Jean-Paul Ier. Nous l’avons interrogée le 23 février 1993, à Sintra, en présence de deux amis phalangistes, pendant deux heures. Nous avons alors appris que, au printemps 1977, le cardinal Luciani lui téléphona pour lui demander de prévoir et d’organiser son pèlerinage de Fatima. « Éminence, lui répondit-elle, je ne suis pas qualifiée pour remplir cette charge. Vous devriez entrer en relation avec le patriarche de Lisbonne, ou bien vous adresser au Vatican. »

Le cardinal l’arrêta : « Ah, non ! Impossible ! » Et il fit cette réponse tellement impressionnante : « Je ne veux rien faire avec le Vatican. Il y a le diable au Vatican. »

Lors de cette rencontre, la marquise, d’une extrême pondération, ne se départit à aucun moment de sa déférence et de sa grande dévotion pour le Pape, pour les autorités romaines et pour les évêques. Cette parole, rapportée spontanément par deux fois au cours de l’entretien, tranchait donc avec le reste des propos qu’elle nous a tenus.

Si le cardinal Luciani était convaincu que le diable régnait au Vatican, c’était à cause de ce qu’il savait des malversations financières de la maffia milanaise qui y agissait avec la complicité de ses plus hautes autorités. D’autant qu’en Italie, l’argent du Vatican est surnommé “ lo sterco del diavolo, la fiente du diable ”.

LE DRAME DU PONTIFICAT EN TOUTE VÉRITÉ

Falasca ne veut pas le connaître. Donc, nous l’avons dit, impasse complète sur les affaires financières scandaleuses du Vatican ! Elle n’en parle qu’une seule fois dans son livre, à la page 58, et voyez dans quels termes : « Même si quelques années auparavant Luciani avait dû intervenir dans les affaires de la Banca cattolica del Veneto [pour quelles raisons ?], nous ne savons pas pour autant [dites plutôt que vous ne voulez pas le savoir !] si et dans quelle mesure il se serait vraiment intéressé au problème secondaire des finances [Non ! ce n’était pas pour Luciani un problème secondaire], lequel, il faut le souligner, existait déjà sous le Pontife précédent et se poursuivit sous son successeur. » Ce problème financier a existé avant et après Jean-Paul Ier, sans aucun choc, parce que son prédécesseur et son successeur n’étaient pas des saints ! Mais lui, était résolu à mener une réforme de l’Église, dans sa tête et dans ses membres, la réforme traditionnelle pour corriger les mœurs, quoi qu’il puisse lui en coûter !

En 1978, quand le saint Pontife monta sur le trône pontifical, les mafiosi qui alimentaient leurs propres comptes en siphonnant dans les caisses de “ Vatican Entreprise ”, étaient traqués par la police internationale et poursuivis par la justice italienne et américaine pour vols, faux, illégalités, crimes et même pour des meurtres déjà commis sous la couverture de “ Vatican Entreprise ”.

« En août, raconte l’abbé de Nantes, pressé de toutes parts, Roberto Calvi voyait son empire lézardé, suspecté, menacé. Il éprouvait le besoin d’aller prendre l’air en Amérique du Sud où Licio Gelli lui-même cherchait un peu de tranquillité, tandis que leur ami Michele Sindona, en prison à New York, tremblait d’être bientôt extradé et livré à la justice italienne.

« Un point commun les réunissait : tant que l’évêque Marcinkus tiendrait à Vatican Entreprise S. A., ils pourraient respirer. S’il partait, ce serait sous une forme ou sous une autre, pour chacun d’eux, le dur retour à la réalité, la ruine, la prison ou le suicide... ou ces trois malheurs à la fois. » (CRC no 202, p. 2-3)

Yallop écrit : « Quand les cardinaux élurent Albino Luciani à la papauté par une chaude journée d’août 1978, ils jetèrent un pape honnête, saint et parfaitement incorruptible sur la route de Vatican Entreprise S. A. » Un Pape qui n’avait pas oublié tout ce que lui avait appris son ami, le cardinal Benelli.

« La collision était inévitable. L’inébranlable intégrité d’Albino Luciani allait affronter les irrésistibles forces du marché de la banque du Vatican », dont les responsables étaient le cardinal Villot, secrétaire d’État, et l’évêque Marcinkus, les complices Michele Sindona et Roberto Calvi, tous de la “ loge P 2 ” ou affiliés, et leur protecteur Licio Gelli, son Grand Maître.

Donc, lorsque Jean-Paul Ier décida de révoquer Mgr Marcinkus, ils étaient perdus. C’est alors que se noua le complot pour l’assassiner. Pour la maffia aux abois, c’était chose décidée, il fallait appliquer au Pape la “ solution italienne ”, immédiatement si l’on voulait échapper à la prison, à la mort violente ou au suicide forcé.

« Il n’y aurait pas de choc brutal. Il ne devait pas y en avoir. À aucun prix. Il faudrait un choc mou, si insignifiant que la confiance règne sans une ride d’inquiétude et que les affaires continuent sans la moindre interruption. Ce serait simple, très simple. Parfaitement discret et silencieux. Comme un crime parfait », écrit l’abbé de Nantes.

Le meurtre, remarque Yallop, fut exécuté à la dérobée pour que soient réduites au minimum les questions du public et l’inquiétude soulevée. « La manière la plus efficace pour tuer le Pape était le poison. Un poison qui, une fois administré, ne laisserait aucune trace externe. Il existe plus de deux cents substances de cette nature. » (p. 289) Et nous savons maintenant, grâce à Falasca ! que l’un des deux secrétaires du Saint-Père a été directement impliqué dans le crime ou, du moins, l’a immédiatement maquillé en crise cardiaque.

COMPLICITÉ DE JEAN-PAUL II

Ceux qui voudront en savoir davantage sur le drame du pontificat de Jean-Paul Ier et sur les témoignages ultérieurs qui ont confirmé la démonstration de Yallop, pourront lire notre Jean-Paul Ier, le Pape du Secret (éd. CRC, 2003).

De plus, l’enquêteur anglais réédita son ouvrage en 2007, en y apportant des compléments et en renouvelant ses gravissimes accusations. Ce qui ne fut suivi d’aucune réponse du Vatican ! Rien ! Absolument rien !

Dans sa réédition en français, parue en 2011, sous le titre Le Pape doit mourir (éd. Nouveau monde, 479 pages), Yallop y affirmait : « Depuis la première publi­cation de mon ouvrage en 1984, les preuves qu’il contient et les interrogations soulevées n’ont toujours pas pu être réfutées par le Saint-Siège.

« De surcroît, les événements qui ont eu lieu dans le monde, au-delà des murs du Vatican, ont servi de confir­mation éclatante à la fois aux faits qui y sont décrits et à mes nombreuses conclusions. »

En effet, Yallop a prouvé qu’il disait vrai en annonçant d’avance la suite... qui est venue ! Les crimes crapuleux et les procédures de justice, pendant les années 1985, 1990 et 2000, c’est-à-dire après la parution de son livre, apportèrent d’indubitables et d’hor­ribles confirmations aux révélations et aux accusations de notre courageux investigateur. Concernant les dirigeants de la banque du Vatican, il remarquait :

« Dans mon livre, j’accuse l’ar­chevêque Marcinkus d’être impliqué directement et de façon criminelle dans la faillite du Banco Ambro­siano et dans la disparition de 1, 3 milliard de dollars. Depuis la première publication de ce livre, le Vatican a remboursé deux cent cinquante millions de dollars aux créanciers de l’empire financier ruiné de Calvi. Cet argent a été remboursé... comme compromis diplomatique permettant au Vatican de continuer à nier toute implication dans l’affaire !

« J’ai également accusé Luigi Mennini, directeur général de la banque du Vatican, de fraudes criminelles. En juillet 1984, un mois après la parution de mon ouvrage, Mennini fut condamné par un tribunal milanais à sept ans de ré­clusion après avoir été déclaré coupable de fraudes et autres chefs d’accusation liés au krach Sindona.

« Le bras de la justice, en revanche, ne parvenait toujours pas à atteindre le président de la banque du Vatican, l’archevêque Marcinkus bénéficiant de puissants protecteurs, depuis le pape Jean-Paul II jusqu’à certains hauts fonctionnaires du gouvernement amé­ricain de l’époque.

« En juin 1984, Jean-Paul II sermonna la Suisse pour son éthique bancaire : “ Le monde de la finance est, lui aussi, un monde d’êtres humains, notre monde, soumis à la conscience de chacun d’entre nous. 

« Apparemment, l’unique conscience dispensée de respecter cette doctrine aurait donc été celle du pape Jean-Paul II. Lorsque celui-ci prononça ces paroles, de nombreux criminels présumés se réfugiaient dans la Cité du Vatican, comme l’archevêque Paul Marcinkus, Pellegrino de Strobel et Luigi Mennini, tous de hauts dirigeants de la banque pontificale.

« Depuis des années, la façon de procéder du Vatican consistait à déguiser et à cacher, et non pas à divulguer. D’ailleurs, le mystère et la dissimulation ont toujours été les spécialités de Wojtyla, depuis l’époque où il était jeune évêque à Cracovie et jusqu’à sa mort. »

De fait, Jean-Paul II commença à Rome la dissimulation dès les premiers jours de son pontificat quand il refusa de faire toute la lumière sur la mort de son prédécesseur et protégea ceux qui étaient accusés d’être ses assassins.

Si David Yallop a voulu rééditer son livre en 2007, c’est afin que le martyre de Jean-Paul Ier ne soit pas totalement occulté :

« La première phase du processus de béatification d’Albino Luciani fut conclue à la fin de l’année 2006. Le pape Jean-Paul Ier sera ensuite béatifié, puis canonisé. Il sera loué pour sa bonté et sa sainteté incontestables. Sa qualité de martyr moderne devrait également être reconnue. Cet homme est mort pour une cause digne : la rénovation et la purification de l’Église catholique romaine. » (p. 456-477)

LA MYSTÉRIEUSE PROPHÉTIE DE LA MESSAGÈRE DE NOTRE-DAME

MERVEILLEUX ÉLOGE DE SŒUR LUCIE

Parmi tous les pontifes du vingtième siècle, Jean-Paul Ier s’est distingué par sa vraie dévotion à Notre-Dame de Fatima : il a voulu satisfaire ses demandes et il a tenu compte des avertissements de sœur Lucie.

On se rappelle que Pie XII et Paul VI avaient refusé de lui accorder un entretien. Et comme Paul VI l’avait vue le 13 mai 1967, Guitton lui demanda : « Lucie, quelle impression vous a-t-elle faite ?

 Oh, d’une fille très simple ! C’est une paysanne sans complication. Le peuple voulait la voir et je la lui ai montrée. »

Quant au pape Jean-Paul II, il a finalement ordonné à la messagère de Notre-Dame de dire le contraire de sa pensée sur la consécration de la Russie (Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, p. 452).

Tout autre fut l’attitude du cardinal Luciani. Sa profonde humilité et son extrême modestie l’avaient prédisposé à recevoir la grâce, précieuse entre toutes, de son entretien avec la messagère du Ciel du 11 juillet 1977. L’année suivante, dans son homélie de la fête de Pâques, il déclarait à ses diocésains :

« L’idée ne m’est même pas venue à l’esprit que sœur Lucie dos Santos puisse être inférieure à moi, évêque et cardinal. Au contraire, j’ai pensé : Quelle chance pour moi de pouvoir parler avec cette petite sœur qui a vu la Madone ! La seule grandeur visible dans l’Église, ce n’est pas de se trouver à tel ou tel poste, mais d’être des saints.

« Lors de la Passion et de la résurrection de Jésus, les femmes jouent un rôle plus édifiant que les hommes. Jésus n’a pas appelé les femmes à prêcher, comme les soixante-dix disciples ou les douze Apôtres. Il a voulu, en revanche, qu’elles fussent une aide et un encouragement pour les Apôtres. Au long des siècles, il suivra la même méthode : il enverra une Catherine de Sienne, une Thérèse d’Avila, une ­Bernadette, une Lucie dos Santos, une Armida Barelli, pour encourager évêques et Papes. » (Omnia opera, t. 8, p. 469)

Les confidences du cardinal à sœur Vincenza, attachée à son service au patriarcat de Venise, confirment qu’il avait été très impressionné par la personnalité de la messagère de Notre-Dame. Après sa rencontre avec elle, il savait que penser des théories de Dhanis contre les révélations de Fatima : il ne pouvait plus douter de l’absolue vérité du témoignage de sœur Lucie. Mais écoutez-le plutôt :

« Sœur Lucie est une femme extraordinaire, forte et digne de confiance, elle a la trempe d’une ­paysanne et une mémoire prodigieuse. Elle parle avec des phrases brèves, hachées, qui vont droit au cœur des problèmes et des faits. À soixante-dix ans, elle conserve la fraîcheur d’une jeune fille. Elle a des yeux limpides. Elle est simple, spontanée, calme et souriante. Elle vit comme la dernière des carmélites. Elle parle à cœur ouvert, elle ne cherche pas ses mots, elle est profondément convaincue de ce qu’elle dit, et elle le dit avec passion. Sœur Lucie du Cœur Immaculé de Marie est une fille chérie de l’Église. » (Camillo Bassotto, “ Il mio cuore è ancora a Venezia ”, éd. Krinon, 1990, p. 116)

INCRÉDULITÉ DE FALASCA ET DE SENIGAGLIA

La vice-postulatrice méconnaît ces paroles élogieuses du Patriarche : on les cherche en vain dans son livre. Elle n’y mentionne qu’une seule fois Fatima et sœur Lucie, dans une note très méprisante :

« Certains auteurs ont fantasmé sur les prédictions en en faisant une occasion de vaticinium ex eventu (de délire), à la suite de l’entretien survenu à Coimbra en juillet 1977 entre Luciani et la voyante de Fatima, sœur Lucia dos Santos.

« Selon ces auteurs, la voyante aurait prédit le pontificat et sa brièveté (R. Kummer, Albino Luciani. Una vita per la Chiesa, Messaggero, 2009, p. 666-669, 676-678, 685 ; D. Malacaria, Trenta Giorni, 6, 2007, p. 90-91).

« Don Mario Senigaglia, collaborateur assidu et fidèle du patriarche Luciani à Venise, après un compte rendu détaillé de la rencontre de Fatima, en clarifie définitivement le déroulement : “ Jamais, pas une seule fois, je n’ai soupçonné de mystérieuses révélations prophétiques ” de sœur Lucie au patriarche Luciani (Positio 2, Testimonia extraprocessualia, t. 19 ; Trenta Giorni, 1, 2007, p. 72-77). »

Reprenons cela. Un compte rendu détaillé de la rencontre de Fatima... Pardon ! de l’entretien de... Coimbra ! Un compte rendu détaillé... où don Senigaglia parle davantage de la marquise Olga do Cadaval que de sœur Marie-Lucie ! Parce qu’il n’a aucune information inédite à donner sur la teneur de l’entretien. Et pour cause ! Il n’a pas accompagné son archevêque au pèlerinage de Fatima et il n’était plus son secrétaire depuis près d’un an.

Don Senigaglia attribue mensongèrement sa propre incrédulité au Patriarche : « Le cardinal Luciani a écrit que les révélations, même approuvées, ne sont pas des articles de foi, qu’on peut en penser ce qu’on veut sans faire de tort à sa propre foi. » (Trente Jours, éd. française, 1, 2007, p. 42)

Si le cardinal a mentionné l’objection : les révélations, même approuvées, ne sont pas des articles de foi, en revanche, il n’a jamais affirmé la suite : on peut en penser ce qu’on veut sans faire de tort à sa propre foi.

Au contraire ! Il a répondu à l’objection, et cela dans le compte rendu de sa rencontre avec sœur Lucie, écrit à la demande de don Senigaglia ! et pour l’hebdomadaire Gente Veneta, dont celui-ci était le directeur ! Donc, ce dernier n’a pu l’ignorer.

Vraiment, notre ami romain, don Ennio Innocenti, avait raison lorsqu’il m’écrivait le 16 juillet 1992 : « Don ­Senigaglia est absolument suspect : faux, déloyal, et c’est même un subversif dissimulé. » (fonds Fatima, Archives Maison Saint-Joseph)

Lisons ce que le Patriarche opposait, avec finesse, au mauvais esprit d’une partie de son clergé :

« J’ai posé à sœur Lucie une question sur la fameuse danse du soleil ”. Soixante-dix mille personnes, pendant dix minutes, le 13 octobre 1917, ont vu le soleil prendre diverses couleurs, tourner sur lui-même à trois reprises, et ensuite se précipiter sur la terre.

« Ici, quelqu’un [par exemple don Senigaglia !] pourrait me demander : Mais, un cardinal s’intéresse-t-il à des révélations privées ? Ne savez-vous pas que tout est dans l’Évangile ? Que les révélations, même approuvées, ne sont pas articles de foi ? 

« Je le sais très bien. Mais dans l’Évangile il y a aussi un article de foi qui dit : Des signes accompagneront ceux qui croient. ” (Mc 16, 17) Aujourd’hui, il est à la mode de scruter ces signes des temps ”, si bien que nous assistons à une inflation, à une plaie de signes des temps ”. Aussi je crois qu’il est permis de rappeler (avec une foi humaine) ce  signe  du 13 octobre 1917, qui a été attesté même par des anticléricaux et des incrédules. Et, à travers ce signe, il est opportun de réfléchir sur les choses qu’il évoque. »

Opportun d’y réfléchir... Donc, on ferait du tort à sa propre foi en s’y refusant, et en récusant par le fait même les révélations de Fatima, assurément providentielles pour conserver le dogme de la foi.

Voyez la leçon que le cardinal en tirait en déplorant les progrès de « l’apostasie » :

« L’enfer existe et nous pouvons y tomber. À Fatima, Notre-Dame nous a enseigné cette prière :  “ Ô mon Jésus, pardonnez-nous nos péchés, préservez-nous du feu de l’enfer, et attirez au Ciel toutes les âmes.  Il y a des choses importantes en ce monde, mais il n’y en a pas de plus importante que de mériter le Paradis en vivant bien. Ce n’est pas seulement Fatima qui le dit, mais l’Évangile : À quoi peut servir à l’homme de gagner le monde entier, s’il vient à perdre son âme ?  (Mt 16, 26) » (Gente Veneta du 23 juillet 1977)

PAROLIN S’EN PORTE GARANT...

Le patriarche Luciani n’a pas révélé publiquement la mystérieuse prophétie de la messagère du Ciel, mais il fit des confidences à des témoins dignes de foi.

Falasca ose nier la venue de don Germano Pattaro au Vatican en s’appuyant sur une déclaration de... don Lorenzi, comme si on pouvait se fier à ses dires !

La venue de don Pattaro est en revanche attestée par Giancarlo Zizola, Marco Roncalli et Camillo Bassotto ; ce dernier, un Vénitien, très bien informé, était si proche de Jean-Paul Ier que celui-ci lui demanda, en septembre 1978, d’aider au transport de ses effets personnels dont il avait immédiatement besoin à Rome (Falasca, p. 43 et 58).

Le cardinal Parolin, dans sa préface dithyrambique, présente le livre de Falasca comme un chef-d’œuvre de la science historico-critique. Pardon ! un chef-d’œuvre de... travestissement de la vérité historique !

En effet, d’une part la vice-postulatrice s’appuie sur les artifices et les falsifications de témoins suspects, comme nous venons de le voir, et d’autre part elle occulte ou rejette sans raison valable toutes les dépositions qui s’opposent à son incrédulité.

LA PROPHÉTIE... CONFIRMÉE !

La vice-postulatrice conteste la mystérieuse prophétie de sœur Lucie, mais en fin de compte elle laisse intacte notre démonstration développée dans Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, à partir de témoignages que nous avons soigneusement examinés pour être certains de leur véracité. N’ayant aucun argument solide à nous opposer, Falasca confirme, malgré elle, paradoxalement, l’existence et la vérité de cette prophétie !

Dans le récit ci-dessous, vous retrouverez les témoignages que nous avons récoltés, rassemblés, publiés, et vous pourrez constater qu’ils s’accordent parfaitement, comme lorsque l’on reconstitue un puzzle. Lisez plutôt.

Au lendemain de son pèlerinage à la Cova da Iria, le lundi 11 juillet 1977 au matin, le cardinal Luciani se rendit à Coïmbre avec le petit groupe de pèlerins vénitiens, qui y retrouvèrent madame Olga do Cadaval, polyglotte, et interprète habituelle de sœur Lucie, depuis 1970 : elle la visitait deux fois par mois, grâce à une permission spéciale du Saint-Siège, pour l’aider dans sa correspondance.

Après qu’il eut concélébré la messe dans la chapelle des carmélites, le Patriarche rencontra dans la clôture d’abord toute la communauté. Cependant, la prieure lui confia que sœur Marie-Lucie désirait lui parler en particulier.

Comme le patriarche de Venise comprenait le ­portugais, son interprète, madame do Cadaval, s’éclipsa « dès que la conversation devint trop intime », m’a-t-elle personnellement précisé lorsque je l’ai longuement interrogée en février 1993. Le cardinal resta donc seul avec la messagère de Notre-Dame pour un entretien qui dura près de deux heures.

Quand il sortit du carmel, les pèlerins vénitiens avaient déjà rejoint leur restaurant et le cardinal arriva très en retard au déjeuner.

Don Ugo Padoan, qui avait concélébré la messe au carmel avec le cardinal et les prêtres vénitiens, raconte : « Comme les pèlerins le pressaient de questions, il dit à voix forte : Sœur Lucie m’appelait continuellement Votre Sainteté, et plus je lui disais que j’étais un simple cardinal, plus elle s’adressait à moi avec un grand respect, s’inclinant devant moi et m’appelant Sa Sainteté ! ” » (Ugo Padoan, “ En pèlerinage avec Luciani ”, Humilitas, octobre 2005, p. 11)

Mademoiselle Luisa Vannini, qui déjeunait à la même table que le cardinal, l’observa attentivement : « Je lisais sur son visage, d’une grande pâleur, sa vive émotion. J’ai eu l’impression que le cardinal Luciani était encore sous l’effet d’un choc émotionnel.

« À Fatima, le cardinal m’avait promis qu’il m’accorderait un bref entretien. Je voulais lui parler de ma vie. Il s’excusa en me disant : Maintenant je ne peux pas, ce sera à Venise, je dois retourner à Fatima, je veux parler à la Madone.  Il a vraiment dit : parler ”. “ Sœur Lucie m’a laissé un gros souci sur le cœur. Désormais, je ne pourrai plus oublier Fatima. 

« Ce sont les paroles qu’il m’a dites, je m’en souviens très bien, tandis qu’il sortait du restaurant pour monter dans la voiture que la marquise do Cadaval avait mise à sa disposition pour retourner à Lisbonne. » (Bassotto, p. 115. Compte rendu de Luisa Vannini, Archives du sanctuaire de Notre-Dame de Fatima)

Ce gros souci que lui avait laissé sur le cœur la sainte carmélite, le cardinal s’en ouvrira difficilement à ses intimes.

En février 1978, au début du Carême, il vint prêcher dans son pays natal, à Canale d’Agordo. Son frère Edoardo et sa belle-sœur, qui le recevaient chez eux, remarquèrent dès le premier soir, pendant le dîner, sa pâleur et son air soucieux et très angoissé. Il s’excusa, prit son bréviaire et, sans donner ­d’explication, se retira dans sa chambre. Le lendemain, il manifesta la même indisposition. Madame Luciani lui demanda si la nourriture qu’elle lui servait en était la cause. Le cardinal répondit : « J’étais en train de penser à ce que sœur Lucie m’a dit à Coïmbre. » Il répéta encore deux fois : « Sœur Lucie m’a dit... » Sans achever sa phrase, précise don Valentino Saviane (“ À Fatima ”, Humilitas, mai 1988).

Edoardo renouvela son témoignage à maintes reprises, par exemple dans sa lettre manuscrite du 1er mars 1996, adressée à sœur Catherine de l’Immaculée Conception, de notre maison Sainte-Marie : « Comme ma femme et moi, nous lui demandions s’il se portait mal, il répondit : Je pense toujours à ce que m’a dit à Coïmbre sœur Lucie. ” »

Une photographie, prise en ces mêmes jours, de février 1978, à Canale, nous révèle son angoisse. On le voit à côté de Mgr Augusto Bramezza et de plusieurs prêtres. Or, contrairement à ces derniers, il ne sourit pas. La gravité de son visage et son maintien sont impressionnants. « Il a le regard, commente Regina Kummer, de celui qui sait qu’il va mourir. »

Ses parents et amis de Canale ont été saisis par les adieux qu’il leur fit. Ils y ont vu son testament : « Nous sommes nous aussi des pèlerins vers le Ciel. » (Kummer, p. 542)

Après sa rencontre avec sœur Lucie, le cardinal Luciani a prêché et écrit, à plusieurs reprises, sur la mort, alors qu’auparavant ce n’était pas un thème habituel de sa prédication.

Eduardo Luciani a conservé dans son cœur les gestes et les paroles de son frère bien-aimé, lors de ses dernières rencontres avec lui : « Tout est devenu clair lorsque nous avons rassemblé toutes les allusions faites par mon frère au cours de différentes conversations ; la voyante lui avait annoncé quelque chose qui concernait non seulement l’Église, mais aussi sa propre vie, le destin que Dieu lui préparait. »

Le journaliste qui a recueilli ces confidences ajoute : « Une nièce très chère au pape Jean-Paul Ier, Lina Petri, nous dit : Vous savez, l’oncle Edoardo est quelqu’un qui a les pieds sur terre, tout l’opposé d’un crédule. Tout ce qu’il vous a confié appartient à un domaine que l’on ne peut pas vérifier entièrement, mais qui correspond à des événements et à des impressions très enracinés dans notre famille. ” »

Gardons la conclusion du journaliste : « S’agit-il d’une mystérieuse prédiction concernant l’élection pontificale, suivie d’une mort tragique et subite ? Cela semble bien la pensée et même la certitude du frère de Jean-Paul Ier. » (Il Sabato, 28 août 1993)

« SI JE VIS... »

Plusieurs reparties ou confidences du Saint-Père semblent bien être des réminiscences de la mystérieuse prophétie. Le cardinal Sin, l’un de ses voisins au conclave, lui déclara à l’ouverture du troisième scrutin : « Je suis sûr que ce sera vous le nouveau Pape. » Une fois élu, Jean-Paul Ier lui dit : « Vous avez été prophète, mais mon pontificat sera bref. » (Jean-Paul Ier, le Pape du Secret, p. 328)

La pensée de Fatima et de sœur Lucie lui restait très présente. Il en parla à un théologien vénitien, don Germano Pattaro : « Depuis ce pèlerinage, je n’ai pas oublié Fatima. Ce que sœur Lucie m’a dit m’est devenu un poids sur le cœur. Je cherchais à me convaincre que ce n’était qu’une illusion. J’ai prié pour l’oublier. J’aurais voulu confier tout cela à une personne chère, à mon frère Edoardo, mais je n’y suis pas arrivé. Cette pensée était trop importante, trop embarrassante, trop contraire à tout mon être. Ce n’était pas croyable, et pourtant la prévision de sœur Lucie s’est avérée. Je suis ici. Je suis Pape.

« Si je vis, je retournerai à Fatima pour consacrer le monde et particulièrement les peuples de la Russie à la Sainte Vierge, selon les indications qu’elle a données à sœur Lucie. » (Bassotto, p. 116)

« Si je vis... », disait-il, comme s’il était averti qu’il ne vivrait pas.

Par la suite, la sainte carmélite a su les circonstances tragiques de son trépas. Le Père salésien José Valinho, son neveu, me le révéla à mots couverts, un an avant la publication du troisième Secret. En effet, le 19 juin 1999, il me confia : « Sœur Lucie m’a dit que la mort du pape Jean-Paul Ier était mystérieuse. » Et pour bien m’éclairer sur la pensée de sa tante, il ajouta : « De fait, on a refusé de pratiquer une autopsie. »

Et madame Maria das Dores Pestana, qui accompagnait sa mère lors de ses parloirs avec la sainte carmélite, m’a déclaré le 19 février 2003 : « Sœur Lucie est convaincue que Jean-Paul Ier a été assassiné. »

Ainsi, avant la publication du troisième Secret, la messagère de Notre-Dame parlait de « mort mystérieuse ». Tenue par le secret, elle ne pouvait en dire davantage.

Trois ans plus tard, les visions du troisième Secret étant publiées, elle pouvait dire la vérité, d’abord contemplée le 13 juillet 1917, ensuite annoncée lors du parloir avec le cardinal Luciani en 1977, enfin accomplie dans la nuit du 28 au 29 septembre 1978 : il a été tué.

Tout ce que nous savons des dispositions intimes de Jean-Paul Ier s’accorde avec la leçon du Secret : sa mort fut le sacrifice du bon Pasteur donnant sa vie pour ses brebis, à l’imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comme l’écrivait notre Père, « il fut et demeure à jamais l’Hostie sainte, l’Hostie sans tache, la Victime innocente tuée par ses frères, et le Prêtre du Sacrifice incomparable de l’autel romain ».

frère François de Marie des Anges.