Il est ressuscité !

N° 224 – Septembre 2021

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2021

Sainte Marie au pays des Hurons

Commentaire de l’Oratorio de frère Henry de la Croix

PRÉSENTATION

S’IL nous transporte à six mille kilomètres de Lisieux et deux siècles plus tôt, l’oratorio de cette année prend la suite de notre sainte Thérèse puisqu’elle aurait voulu être de toutes les missions de tous les temps, depuis le commencement du monde... Le contexte est tout de même bien différent et la musique, les costumes, les langues étrangères nous dépayseront un peu... Mais nous constaterons que les jésuites qui remplacent ces chères carmélites ont la même ardeur missionnaire pour le salut des âmes. Et d’ailleurs sont aidés par des religieuses.

Le titre de cet oratorio, vous le savez, est Sainte Marie au pays des Hurons... mais où est ce “ pays ” ? qui sont ces “ Hurons ” ?

Si vous regardez la carte du Canada, vous reconnaissez aisément le grand fleuve Saint-Laurent ainsi que les Grands Lacs. Ce que les jésuites appelèrent le « pays des Hurons » ou la « Huronie » se situe entre les lacs Huron, Érié et Ontario. Cette portion de terre est un centre névralgique du nord du continent.

Les Hurons habitent cette région. Cette tribu n’est qu’une partie du tissu des peuples auto­chtones d’Amérique du Nord, appelés les “ Premières Nations ”. Celles-ci se divisent, du moins dans le territoire qui nous intéresse, en deux grandes familles que les historiens modernes appellent algonquoienne et iroquoienne. Nos Hurons appartiennent à la famille iroquoienne, avec les cinq terribles nations iroquoises.

Ces tribus sont semi-sédentaires. Elles s’établissent quelque part et construisent des cabanes, dites “ ­maisons-longues ”. En plus de la chasse et de la pêche, ils cultivent du blé d’Inde (du maïs sucré dont les grains séchés et pilés servent de farine), des citrouilles et des haricots. Au bout de dix ou quinze ans, lorsque la terre n’est plus cultivable, chaque village change d’emplacement, cimetière compris. Les nations iroquoises se trouvent toutes au sud-est du lac Ontario, tandis que les Hurons, les Pétuns et les Neutres occupent le territoire situé sur l’autre rive du lac Ontario.

La cabane huronne, comme celle des Iroquois, se présente comme une voûte allongée que forment des perches jointes au sommet. Les cabanes les plus importantes peuvent atteindre soixante mètres de longueur. Le long de l’allée centrale, qui court d’un bout à l’autre, s’alignent des feux, chacun servant pour deux ménages établis de part et d’autre de l’allée. Des écorces recouvrent l’armature de perches, laissant le sommet découvert pour qu’entrent l’air et la lumière et sorte la fumée quand le vent ne la refoule pas.

Pour l’intérieur, un missionnaire l’a décrit ainsi : « Si vous les allez trouver dans leurs cabanes, vous y trouverez une petite image de l’enfer, n’y voyant pour l’ordinaire que feu et fumée et des corps nus de çà et de là, noirs et à demi rôtis, pêle-mêle avec des chiens qui sont aussi chéris que les enfants de la maison, dans une communauté de lit, de plat et de nourriture avec leurs maîtres. » À mille années-­lumière de l’image d’Épinal qu’on nous dépeint aujourd’hui de la “ culture ” des “ Premières Nations ” !

Établie au nœud des communications entre les différents bassins de population autour des Grands Lacs, la nation huronne occupait une place stratégique. Champlain, le premier génie colonial français après les Croisés, et plus tard les jésuites, saisirent l’importance géopolitique de cette nation. Sa soumission au Roi de France suffisait à assurer la traite des fourrures, l’exploration pacifique du territoire et l’expansion du Royaume de Dieu.

Le premier missionnaire de la Compagnie de Jésus à entrer en contact avec les Hurons fut saint Jean de Brébeuf, le modèle par excellence du missionnaire de Nouvelle-France.

Né le 25 mars 1593 d’une famille de petite aristocratie normande dans le diocèse de Bayeux, Jean entra au noviciat de Rouen en 1617. Ordonné en 1622, il fut désigné en 1625 pour faire partie du premier contingent missionnaire de Québec. Dès son arrivée, il désira se rendre au pays des Hurons... mais ceux-ci refusèrent par crainte de quelque sort maléfique. Son supérieur décida de l’envoyer chez les Algonquins pendant tout l’hiver 1625-1626, afin d’y faire ses premières armes. Il ne connaissait rien des Algonquins et les récollets qui s’y sont frottés ont failli périr. D’une très grande intelligence, il suffit au Père de Brébeuf d’un seul hiver pour percer le secret de la langue algonquine, chose que personne n’était arrivé à faire.

À la fin de l’hiver, saint Jean de Brébeuf revint à Québec pour apprendre qu’il était envoyé, avec le Père Anne de Nouë, en Huronie. Ils partirent aussitôt à la découverte du pays, mais au printemps 1628, le Père de Nouë fut rappelé à Québec, laissant le Père de Brébeuf dans une solitude cruelle. Il n’obtint aucun fruit, ce fut une lutte stérile, malgré des miracles que Dieu fit par sa main. Ce qui fascina les Hurons, c’était la douceur et la bonté de la “ Robe noire ”... cela fait irrésistiblement penser au Père de Foucauld, “ frère universel ” au milieu des Touareg.

Pendant ce temps, à Québec, l’avenir de la colonie se jouait dans une partie serrée... mais dirigée par saint Joseph, car depuis l’année 1624, la ­Nouvelle-France lui était officiellement consacrée. En 1628, la guerre franco-anglaise se répercuta au Nouveau Monde, et Québec n’avait pas les forces nécessaires pour résister à l’attaque britannique des frères Kirke. Toutefois, alors que la petite colonie était déjà au bord de la famine, Champlain organisa un festin à la barbe des Anglais afin de leur donner l’impression qu’il avait suffisamment de provisions pour tenir un siège. Les Anglais, bluffés, décidèrent de repartir de peur d’être pris par la glace sur le fleuve. Mais lorsqu’ils revinrent l’été suivant, Champlain n’avait plus le choix, il dut se rendre. C’était l’échec...

Au printemps 1629, une lettre parvint au Père de Brébeuf lui annonçant la capitulation : Il devait prendre le bateau avec tous les Français et revenir en métropole. Apprenant cela, les Hurons lui dirent : « Tu pars ? et nous ne savons pas adorer comme toi le Maître de la vie ! Nous le prenons à témoin que ce n’est pas notre faute, mais de la tienne puisque tu nous quittes si tôt. » Imaginez le coup au cœur de l’apôtre !

En toute logique, 1629 aurait dû sonner le glas de la Nouvelle-France, mais le Ciel avait son plan.

En effet, le coup de bluff de Champlain en 1628 avait pu retarder de quelques mois sa reddition... le temps qu’en Europe, la paix soit signée entre la France et l’Angleterre ! C’est ce qui obligea celle-ci, au traité de Saint-Germain, en 1632, à restituer la colonie au Roi de France, permettant le retour de Champlain, des jésuites, dont saint Jean de Brébeuf, et de deux cents colons.

Quand Champlain quitta la France, fin mars 1633, pour retrouver Québec après quatre ans d’absence, il semble renouer simplement avec sa première tentative. En fait, il n’en est rien. Au-delà des apparences, c’est cette refondation de 1633 qui inaugura vraiment l’œuvre de la Nouvelle-France : celle d’une colonisation réussie. Exauçant en tout point la prière des Hurons qui ouvre le Atah ronton es... Quand viendront-ils ceux qui nous montreront le Chemin du Ciel ?

PROLOGUE

À l’été 1633, en débarquant à Québec, le Père de Brébeuf songeait surtout à ses chers Hurons et attendait avec impatience l’heureux moment où ils accepteraient de l’emmener. Ne lui avaient-ils pas dit au moment de les quitter qu’ils désiraient « adorer le Maître de la vie » ?

En arrivant chez les païens, Indiens ou Inuits du Grand Nord, les esquimaux, les missionnaires ont souvent constaté que les meilleurs attendaient le salut, et parfois même prévenus par des songes étonnants.

C’est cet appel que le chœur entonne, en huron, prêtant sa voix aux âmes des Sauvages qui gisent dans les ténèbres et qui aspirent à voir la lumière.

Un chœur d’hommes chante à l’unisson, en langue huronne et sans autre accompagnement que le tam-tam, sur un mode musical huron grossièrement transcrit par les premiers Pères Récollets :

LE CHŒUR

Quand viendront-ils, ceux qui nous montreront le chemin du Ciel ?

Pour faire de ces âmes malheureuses ses enfants, le Bon Dieu envoya au Canada ses élus. Ces vocations exceptionnelles fondent l’histoire sainte du Canada. En premier lieu sainte Marie de l’Incarnation.

Née à Tours en 1599, Marie Guyart désira dès son enfance se consacrer à Dieu. À sept ans, elle répondit “ oui ” à Notre-Seigneur qui, dans un songe, lui demandait d’être à Lui. Cependant, l’opposition de ses parents la contraignit à se marier avec un maître tisserand en soieries, Claude Martin, à dix-sept ans. Leur mariage fut heureux et de leur union naquit un petit Claude qui deviendra moine bénédictin. Mais bien vite, c’est l’épreuve : son époux mourut alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans. Elle se mit au service de l’une de ses sœurs et révéla de tels dons de gouvernement que son beau-frère lui laissa la direction de son entreprise de transport sur la Loire. Malgré un labeur harassant, Marie ne cessa pas de mener une intense vie d’oraison. Elle fut favorisée de grandes grâces mystiques.

De sages religieux la dirigeaient et reconnurent la volonté de Dieu dans ses aspirations à la vie religieuse. Elle entra donc en 1631 au couvent des ursulines à Tours, ayant pris toutes les assurances nécessaires pour l’avenir de son petit Claude. Elle y reçut le nom de sœur Marie de l’Incarnation.

Après de nombreuses épreuves spirituelles, les prémices de sa vocation canadienne lui furent manifestées dans la nuit de Noël 1633 : elle vit en songe le site de Québec, qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle reconnaîtra en y arrivant !

La deuxième phrase de notre prologue est tirée du récit qu’elle fit de ce songe. « Le Canada... Grand et vaste pays plein de montagnes, de vallées et de brouillards épais, pauvre pays autant pitoyable qu’effroyable, le Pays des Croix. » Le chant huron se métamorphose, le tam-tam laisse la place aux tim­bales. Les violons entrent alternativement, sans vibrato, formant un crescendo pendant lequel s’ajoutent des batteries brodées au piano, dans les graves, des sons étranges d’oiseaux de nuit imités par les flûtes coulissantes, le tout contribuant à créer un climat inquiétant de mystère et de brouillard, annonçant le songe de notre sainte, chanté par un chœur majestueux, soutenu par les cordes en trémolos frémissants, puis par les cuivres, plus sombres.

Les instruments se taisent pour les derniers mots « le Pays des Croix » sur le thème musical huron, repris aux instruments pour quelques mesures. Cette expression revient souvent sous la plume des Pères, et pour cause ! « Ce lieu était ravissant, il n’avait point d’autre ouverture que le ciel, le silence y était qui faisait partie de sa beauté. J’avançais dedans, j’aperçus une petite église sur laquelle la Sainte Vierge était assise qui tenait son petit Jésus entre ses bras. Ce lieu était très éminent, au bas duquel il y avait un grand et vaste pays plein de montagnes, de vallées et de brouillards épais qui remplissaient tout. La Sainte Vierge, Mère de Dieu, regardait ce pays autant pitoyable qu’effroyable. Il me semblait qu’elle parlait à son béni Enfant de ce pays et de moi et qu’elle avait quelque dessein à mon sujet. »

Cette vision embrasa le cœur de sainte Marie de l’Incarnation d’une intense ardeur apostolique. De son cloître, sans même savoir de quel pays il s’agissait, elle fit tout ce qu’elle pouvait pour obtenir le salut des âmes qui habitaient les régions sauvages entrevues. Près d’un an plus tard, en janvier 1635, alors qu’elle était en oraison, elle entendit ces paroles : « C’est le Canada que je t’ai fait voir, il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. » Elle sut par la même occasion que le gardien de ce pays était saint Joseph.

Mais une ursuline, une religieuse cloîtrée, partir pour le Canada, c’était impensable ! C’était de la folie ! Peut-être, mais tel était le “ bon plaisir de Dieu ” ! ce que Dieu “ veut ”... son bon plaisir fait loi. La fondation de la Nouvelle-France est une volonté expresse de Jésus, Marie et Joseph.

SAINT JEAN DE BRÉBEUF.

L’implantation de la Compagnie de Jésus n’est pas moins décisive pour sceller par le sang des martyrs l’alliance divine en Nouvelle-France.

Une tribu algonquine réclamait des missionnaires. Dès 1634, Champlain y envoya le sieur Laviolette édifier les fortifications d’une place qu’on nomma les Trois-­Rivières à cause de la topographie du lieu (Shawinigan, la ville près de la maison Sainte-­Thérèse, se trouve à quelques kilomètres de Trois-Rivières). La nouvelle résidence fut placée sous le patronage de l’Immaculée Conception en exécution d’un vœu solennel formulé le 8 septembre 1635 par les jésuites :

« Nous reconnaissons évidemment, qu’il faut que ce soit le Ciel qui convertisse la terre de la ­Nouvelle-France, et que nous ne sommes pas assez forts. Nous ne craignons rien tant, sinon que nos imperfections n’empêchent la conversion de ces pauvres Sauvages : c’est pourquoi nous avons tous été d’avis de recourir au Ciel et à la très Sainte Vierge Mère de Dieu, par laquelle Dieu a coutume de faire ce qui ne se peut faire, et convertir les cœurs les plus abandonnés. À cet effet nous avons résolu de faire un vœu fort solennel, dont voici la teneur :

« Mon Dieu et mon Sauveur Jésus, quoique nos péchés nous doivent éloigner de votre présence, si est-ce qu’épris d’une affection de vous honorer et votre très Sainte Mère, poussés d’un désir de nous voir dans la fidèle correspondance que vous désirez de vos serviteurs, souhaitant en outre de vous voir reconnu et adoré de ces pauvres peuples ; nous vous promettons et faisons vœu, comme aussi à la très Sainte Vierge votre Mère, et à son glorieux Époux saint Joseph, de célébrer douze fois, dans les douze mois suivants, le sacrifice de la sainte Messe, pour ceux qui sont prêtres, et pour les autres, de réciter douze fois la couronne ou le chapelet de la Vierge en l’honneur et en action de grâces de son Immaculée Conception, et de jeûner tous la veille de cette fête ; vous promettant en outre que si on érige quelque église ou chapelle stable dans ces pays, dans le cours de ce temps limité, que nous la ferons dédier à Dieu sous le titre de l’Immaculée Conception, si cela est en notre pouvoir, le tout pour obtenir de la bonté de Notre-Seigneur la conversion de ces peuples, par l’entremise de sa sainte Mère, et de son saint Époux. Recevez cependant, ô l’Empérière des Anges et des hommes, les cœurs de ces pauvres barbares abandonnés, que nous vous présentons par les mains de votre glorieux Époux et de vos fidèles serviteurs saint Ignace et saint François Xavier, et de tous les Anges Gardiens de ces misérables contrées, pour les offrir à votre Fils, afin qu’il leur donne sa connaissance, et leur applique le mérite de son Précieux Sang. Ainsi soit-il. »

La troisième phrase de notre prologue est tirée de ce vœu. Le ton a changé, le caractère aussi. Sur un long accord aux cuivres le chœur chante le doux nom de Marie : « Ô Immaculée Conception », introduisant un chœur baroque, joyeux, où les voix se répondent ou s’unissent pour dialoguer avec les instruments afin de chanter l’essentiel de ce vœu : « Puisque Dieu a coutume de faire par vous ce qui ne se peut faire, prenez les cœurs de ces pauvres Sauvages abandonnés et offrez-les à votre divin Fils. »

Nous avons laissé le Père de Brébeuf dans son désir de retourner au plus vite en Huronie. Précisément, pour accueillir les Pères à leur retour, sept cents Indiens se rassemblèrent, parmi lesquels de nombreux Hurons. Le départ fut fixé, mais voilà qu’un suppôt de Satan harangua les Hurons, sema le trouble et plus personne ne voulut prendre les missionnaires dans ses canots. Le Père de Brébeuf occupa donc cet hiver-là à enseigner la langue huronne à ses confrères, les Pères Davost et Daniel.

Le Père Antoine Daniel, né dans une famille de marins en 1601, à Dieppe, fut envoyé au Canada le lendemain de son ordination, en 1632. Il ne gagna la Huronie qu’en 1634. Il eut beaucoup de misères physiques n’ayant pas la même force que saint Jean de Brébeuf, mais il était très doué pour les langues. Ce fut un bon élève du Père de Brébeuf, un ardent, un battant. Nous le retrouverons pour son martyre.

À l’été 1634, après bien des tractations et à condition pratiquement de partir sans bagages, les Pères de Brébeuf et Daniel arrivèrent à se faire accepter à bord des canots des Hurons. Le voyage dura un mois, dans une crainte constante des incursions iroquoises car la guerre était de nouveau ouverte. Voyage harassant où même le Père de Brébeuf – qui était pourtant un athlète ! – avoua qu’il n’avait plus de force. À peine arrivés, ils furent abandonnés, mais les Pères trouvèrent un village trois lieues plus loin et les Hurons les accueillirent avec enthousiasme... enthousiasme qu’il faut tempérer, car un Français, Étienne Brûlé, avait été assassiné deux ans plus tôt...

Au bout d’un mois et demi, ils construisirent une cabane, sur le même modèle que celle des Hurons, mais aménagée différemment et plus intelligemment : une section coupe-vent pour l’isolation, une zone d’habitation, avec des coffres pour ranger les affaires – coffres qui fascinaient les Hurons ! – et une troisième partie pour la chapelle. De septembre 1634 à juin 1637, la mission huronne ne comprenait que cette résidence.

Les Hurons acceptèrent les “ Robes noires ” plus pour bénéficier de la protection française que par désir de conversion. Les Pères se mirent sans tarder à l’apprentissage de la langue et, en 1637, tous étaient capables d’enseigner le catéchisme, leur grande et principale activité. Les débuts furent très difficiles et même décevants. En trois ans, les Pères ne pouvaient compter qu’un seul baptême d’adultes, mis à part ceux donnés aux mourants.

Ils visitaient aussi les malades... du jamais vu chez les Sauvages ! Ce qui impressionnait beaucoup ces derniers était l’ordre, la tenue, la politesse et la bonne entente des Pères.

En 1637, on construisit une nouvelle résidence. Le Père de Brébeuf, qui avait la charge de supérieur, voulut répartir ses missionnaires dans les villages principaux et, de là, rayonner dans les environs. Cette année-là fut marquée par une épidémie meurtrière. Les sorciers, ennemis les plus acharnés des missionnaires, n’eurent pas de mal à persuader les Hurons superstitieux que les Français en étaient la cause. La calomnie l’emporta et les missionnaires furent condamnés à mort afin de conjurer les mauvais sorts. D’un même cœur, les Pères écrivirent une lettre commune afin d’assurer à la Compagnie qu’ils étaient prêts à verser leur sang. Dans un danger si extrême, ils se recommandèrent à saint Joseph. La neuvaine n’était pas achevée qu’il se produisit parmi les Hurons un revirement inattendu : non seulement on cessa de parler de mise à mort, mais bien plus, des jeunes gens vinrent demander aux Pères de les instruire des mystères de la foi. Puissance de saint Joseph !

Le 26 août 1638, le Père de Brébeuf remit sa charge de supérieur de la mission huronne entre les mains du Père Jérôme Lalemant qui venait de débarquer. C’était un homme éminent qui avait tenu en France des postes de responsabilité importants au sein de la Compagnie. Il possédait des dons de ­commandement et sous sa gouverne des œuvres remarquables furent établies ou fortifiées.

Arrivé plein d’enthousiasme pour cette vie de missionnaire dont il avait rêvé en lisant les Relations, le Père Lalemant fut émerveillé de ce qu’il découvrit et systématisa les manières de faire de son prédécesseur. Il organisa le système des “ missions volantes ” où, deux à deux, les jésuites parcouraient les villages pour soigner, enseigner et instruire.

C’est à ce moment-là que fut décidée la construction d’une nouvelle mission, Sainte-Marie-des-Hurons, le théâtre principal de notre oratorio. À l’origine, cette mission devait être une simple résidence comme les autres avec la particularité d’être aménagée pour recevoir les nouveaux arrivants. Elle prit toutefois une importance considérable à la suite des événements de l’année 1639 où les persécutions reprirent soudainement, à cause d’une nouvelle épidémie... dont le fruit devrait nous instruire de la manière d’y faire en “ missionnaires ” aujourd’hui.

LES PRÉPARATIONS

À Québec, chez les ursulines, au printemps 1644.

« Mais si nous trouvons Jésus-Christ en sa Croix, nous avons trouvé les roses dans les épines, et la douceur dans l’amertume, le tout dans le néant. » Saint Jean de Brébeuf.

Après le prologue, la première scène se déroule dans le parloir du couvent des ursulines de Québec, dont sainte Marie de l’Incarnation est la supérieure. Le Père de Brébeuf, accompagné de deux jeunes jésuites destinés à la Huronie, les Pères Noël Chabanel et Léonard Garreau, attendent les religieuses.

Un quatuor de bois ouvre la scène par un petit air à la française qui nous met dans le climat de la France de Louis XIII, pour le départ tant attendu de ces saints missionnaires, qui savent pourtant qu’ils vont vers la Croix. Mais c’est précisément ce qu’ils désirent, puisque la Croix est l’instrument du salut des âmes.

Dans un petit dialogue, où les instruments se tiennent en retrait, le Père de Brébeuf, qui fut pendant quatre ans directeur spirituel de la communauté, prépare ses frères à la rencontre.

Père de Brébeuf

Mes frères, vous allez voir l’âme de la colonie. C’est la supérieure.

Père Garreau

Mère Marie de l’Incarnation ?

Père de Brébeuf

Oui, Père Garreau. Dieu l’a favorisée de grâces extraordinaires et elle est ici par une volonté expresse de son divin Époux.

Père Chabanel

Pourquoi la nomme-t-on la sainte aux deux âmes ” ?

Père de Brébeuf

Parce qu’elle est si entièrement unie à Dieu et si occupée aux affaires extérieures, Père Chabanel, qu’on dirait qu’elle possède deux âmes pour exécuter si parfaitement les deux choses.

Comment alliait-elle ces deux extrêmes ? En ceci : dans les deux cas, elle s’appliquait toujours à servir uniquement son « cher Amour », son divin Époux.

La vocation des ursulines est l’éducation et le soin des jeunes filles, mais imaginer mère Marie de l’Incarnation uniquement absorbée par cette tâche serait la méconnaître : son zèle n’aurait su s’y limiter ! La vie cloîtrée des ursulines ne l’empêcha pas d’exercer aussi un rôle important dans la colonie.

Ce rayonnement commença d’une façon toute simple. Pour assurer leur subsistance, les colons devaient s’y entendre en commerce, outils, semences, animaux, etc., mais aussi remplir des contrats, tenir des comptes... quelle difficulté pour plusieurs ! Ainsi, beaucoup prirent l’habitude d’aller consulter celle qui avait dirigé l’entreprise de son beau-frère avec brio. Dévouée, mère Marie aidait les uns et les autres, mais sans se contenter du rôle de conseillère professionnelle : elle profitait aussi de l’occasion pour éclairer les âmes et recevoir les intentions de prières.

Gouverneur, missionnaires, soldats, commerçants, coureurs des bois, Français, Sauvages, tous la demandaient au parloir et pour chacun, sa charité se montrait inépuisable. Elle devint rapidement une autorité morale et exerça ainsi une maternité spirituelle sur ce nouveau pays.

Envoyée au Canada par ordre de Jésus et Marie, la sainte fondatrice brûlait du désir de voir consolidée la présence catholique et française en ces contrées. Tous les événements de la Nouvelle-France retenaient son intérêt et elle n’hésitait pas à donner avis et conseils afin qu’y advienne le règne de son divin Époux.

Mais voici la petite communauté qui arrive en chantant joyeusement une antienne en l’honneur des missionnaires en partance, en forme de petit motet à deux voix, concertant avec les violons :

Les ursulines

O quam speciósi pédes evangelizántium pácem, evangelizántium bóna, dicéntium Síon : Regnábit Déus túus.

« Ô qu’ils sont beaux, les pieds des messagers de paix, des messagers de la bonne nouvelle, de ceux qui disent à Sion : Il régnera, ton Dieu. » (Is 52, 7)

Père de Brébeuf

Ma Mère, nous partons pour la Huronie et nous sommes venus solliciter les prières de votre communauté.

Mère Marie de l’Incarnation

Père de Brébeuf, vous savez qu’elles vous sont acquises.

Le chant s’anime légèrement, à trois temps, exprimant l’ardeur missionnaire de notre sainte, à laquelle se joignent les sœurs.

Encore que notre clôture ne nous permette pas de vous accompagner, il me semble que Notre-Seigneur nous lie si fortement à vous que nous vous suivons partout et travaillons avec vous en de si nobles conquêtes.

À la pensée des âmes encore sous le pouvoir du démon, l’angoisse saisissait notre sainte. « Eh quoi ! Père Éternel, voulez-vous bien souffrir que ces âmes ne reconnaissent pas mon Jésus et qu’elles ne vivent pas pour Lui qui est mort pour tous ? » L’intention qui lui tenait le plus à cœur était l’évangélisation des païens. La vénérable Mère recevait avec joie au parloir les jésuites en partance pour la mission. Elle se faisait montrer des cartes, les assurait de ses prières et entretenait avec eux une correspondance suivie.

Le dialogue reprend, alerte, où l’on voit que mère Marie de l’Incarnation pensait à tous les détails, en femme pratique.

Mère Marie de l’Incarnation

Comment partez-vous ? Il ne faudrait pas que vous tombiez entre les mains des Iroquois.

Les cordes appuient la dernière phrase avec chaleur :

Notre mission des Hurons a trop besoin de renfort.

Père de Brébeuf

Avec vos prières, ma Mère, nous arriverons à bon port.

Mère Marie de l’Incarnation

Des soldats vous accompagnent-ils ?

Les prières des sœurs, c’est bien, mais ça ne suffit pas !

Quelques notes à la clarinette au rythme martial soulignent le renfort nécessaire de l’armée. Car la sainte se montre volontiers guerrière, ajoutant à ses nombreuses qualités celle de chef militaire, si on peut dire, puisqu’elle n’hésitait pas à conseiller les militaires... quelle femme !

Père de Brébeuf

Le gouverneur, Monsieur de Montmagny...

Monsieur de Montmagny succéda à Samuel de Champlain en 1636 comme gouverneur de la ­Nouvelle-France.

... nous a accordé une escorte de vingt-deux soldats.

Mère Marie de l’Incarnation

C’est bien, mais c’est fort peu. Il vous faudrait un régiment !

Père de Brébeuf

Évidemment... mais où le trouver ?

Ce renfort de vingt-deux soldats, à cette époque valeureuse du début de la colonie, est très important, même si, il est vrai, il était insuffisant pour faire face à la fureur iroquoise qui menaçait la nation huronne, et donc la mission, et même la colonie tout entière. Mère Marie de l’Incarnation le voyait très bien. Pendant dix ans, elle appellera de ses vœux l’arrivée d’un régiment envoyé par le Roi pour combattre les Iroquois et, à travers eux, l’Angleterre et la Hollande dans une guerre sainte pour la défense de la ­Chrétienté. Ce régiment de Carignan n’arrivera qu’en 1661, peu après la majorité de Louis XIV, dont ce sera une des premières décisions.

Les lettres de Marie de l’Incarnation révèlent une remarquable sagesse politique. Elle comprenait le danger de l’Angleterre pour la Nouvelle-France, avec ses “ Treize Colonies ” situées le long de la côte-est de l’Amérique du Nord. La sainte ursuline préconisait donc un renforcement de la présence française, notamment en Huronie, et une stratégie offensive contre la Nouvelle Amsterdam (l’actuelle ville de New York) avec l’aide des Indiens. Elle soutenait aussi l’action des explorateurs pour étendre le territoire de la Nouvelle-France vers le sud, la Louisiane, et vers l’ouest pour prendre les Anglais de vitesse.

Mère Marie de l’Incarnation

Le Canada est l’œuvre du Cœur de Jésus, il y pourvoira. Il est nécessaire de mater les Iroquois si nous voulons travailler efficacement à la conversion de ces peuples.

On est passé à un ton plus optimiste et rythmé à trois temps pour affirmer les volontés de Dieu sur ce pays, mais aussi pour donner les “ ordres ” afin de mater les Iroquois.

Père de Brébeuf

C’est qu’ils sont puissants...

Mère Marie de l’Incarnation

Les Iroquois ne sont forts que de leurs alliés anglais et hollandais. Il faut partout planter la croix et les fleurs de lys à la face des Anglais.

Cette dernière phrase, digne de Jeanne d’Arc, est répétée par la communauté remplie de ferveur religieuse et patriotique... mais c’est tout un !

« Le Canada est l’œuvre du Cœur de Jésus... » Toutes ses demandes, mère Marie de l’Incarnation les présentait au Père Éternel en passant par le Cœur de Jésus, comme Il le lui avait Lui-même recommandé. En effet, en 1634, elle priait sans relâche le Père Éternel de convertir les âmes habitant le pays inconnu qu’elle avait contemplé dans sa vision de 1633 et dont nous avons déjà parlé. Un jour, elle eut la certitude intime que le Père Céleste n’écoutait pas sa prière. Toute désolée, elle redoubla d’ardeur pour le supplier. Mère Marie entendit alors nettement ces paroles : « Demande-moi par le Cœur de Jésus, mon très aimable Fils. C’est par Lui que je t’exaucerai et t’accorderai tes demandes. »

Sans révéler ce secret, qui se double aujourd’hui de celui que Notre-Dame de Fatima nous a révélé il y a cent ans : « Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Ceur Immaculé », sainte Marie de l’Incarnation répandait à Québec, autant qu’elle le pouvait, la dévotion au Sacré-Cœur.

Mère Marie de l’Incarnation

La paix ainsi instaurée, nous pourrons faire de ces peuples une Chrétienté florissante.

Père de Brébeuf

Jésus-Christ est notre vraie grandeur, c’est Lui seul et sa Croix qu’on doit chercher, courant après ces peuples. Et s’il nous le demande, nous voulons coopérer à sa grâce et nous immoler pour eux.

Son chant est plein d’une sereine ardeur, lui auquel de nombreuses révélations faisaient désirer la Croix et le martyre.

N’allez pas croire que ces deux grands saints sont en contradiction ! C’est plutôt ici deux vocations qui se rencontrent. Sainte Marie de l’Incarnation prévoyait à long terme ce qui arrivera dans les années 1660, mais saint Jean de Brébeuf, et tous les jésuites à sa suite, savaient que pour obtenir cette grâce, il faudrait quelque chose de plus...

En 1637, le supérieur des jésuites du Canada, le Père Paul le Jeune, l’avait compris lorsqu’il écrivait : « Le grand prêtre n’entrait point jadis dans le Saint des saints qu’après l’effusion du sang de quelque victime. J’ai bien de la peine à me persuader que ces peuples entrent en l’Église sans sacrifice, je veux dire, sans que quelqu’un de ceux qui les instruiront soit mis à mort. » Nous verrons tous les jésuites canadiens, dont seulement huit sont canonisés, s’affirmer tout à fait conscients et enthousiastes d’avoir reçu la sublime vocation d’être victimes non seulement pour la conversion des seuls Sauvages, mais pour le salut même de la Nouvelle-France.

Saint Jean de Brébeuf tout le premier. On le voit dans ce vœu qu’il prononça en 1630, à son retour en France après la capitulation de 1629 : « Seigneur Jésus-Christ, mon Rédempteur, je promets de vous servir toute ma vie dans la Compagnie de Jésus et de ne servir nul autre si ce n’est Vous ou à cause de Vous ; je signe de mon sang et de ma main, prêt à répandre ma vie aussi volontiers que cette goutte. »

Une ursuline qui l’a compris :

Vous allez donc au martyre ?

Père de Brébeuf

Si l’ancienne France n’aide pas la nouvelle, la mission sera anéantie. Mais si nous trouvons Jésus-Christ en sa Croix, nous avons trouvé les roses dans les épines, et la douceur dans l’amertume, le tout dans le néant.

Le début est sombre mais la suite est d’un grand élan.

Les ursulines, émues, réclament alors une ultime bénédiction au futur martyr et confient les trois Pères à la Vierge Marie et à son Enfant si bon. Le Père bénit par la formule latine, recto tono avec une harmonie mouvante, tandis que les ursulines répondent avec une formule plus légère, mariale.

Les trois Pères mourront en effet martyrs en Huronie : en 1649 le Père de Brébeuf, en 1650 le Père Chabanel et en 1656 le Père Garreau. Puis le chœur répète la dernière phrase du Père de Brébeuf annonçant tout le drame auquel nous allons assister : la mission devra être anéantie, offerte en ­holocauste d’agréable odeur, et le Bon Dieu répandra « le tout » de ses grâces...

Cette phrase impressionnante est tirée d’une ­Instruction pour les Pères de notre Compagnie qui seront envoyés aux Hurons, écrite par le Père de Brébeuf et jointe aux Relations de l’année 1637 : « Il faut aimer de cœur les sauvages, les regardant comme rachetés du sang du Fils de Dieu, et comme nos frères, avec lesquels nous devons passer le reste de notre vie [...]. Voilà une leçon bien aisée à apprendre, mais bien difficile à pratiquer, car sortant d’un lieu bien poli, vous tombez entre les mains de gens barbares, qui ne se soucient guère de votre philosophie, ni de votre théologie ; toutes les belles parties qui pouvaient vous faire aimer et respecter en France, sont comme des perles foulées aux pieds par des pourceaux, ou plutôt par des mulets, qui vous méprisent au dernier point, voyant que vous n’êtes pas bon mallier [porteur de malle] comme eux ; si vous pouvez aller nus, et porter des charges de cheval sur votre dos comme ils font, alors vous serez savant en leur doctrine et reconnu pour un grand homme, autrement non. Jésus-Christ est notre vraie grandeur ; c’est Lui seul et sa Croix qu’on doit chercher courant après ces peuples, car si vous prétendez autre chose, vous ne trouverez rien qu’une affliction de corps et d’esprit. Mais ayant trouvé Jésus-Christ en sa Croix, vous avez trouvé les roses dans les épines, et la douceur dans l’amertume, le tout dans le néant. »

ACTE I

À Sainte-Marie-des-Hurons, le 7 septembre 1644.

À Sainte-Marie-des-Hurons, le 7 septembre 1644. Les néophytes chantent : « Kwe Önarie önonronkwagnon, Je vous salue Marie. »

Quittons le parloir des ursulines de Québec pour rejoindre la mission Sainte-Marie-des-Hurons où nous découvrirons bientôt les deux nouveaux missionnaires, les Pères Chabanel et Garreau, avec le Père de Brébeuf.

Un Père donne une leçon de catéchisme à quelques Hurons, tandis qu’un peu plus loin, deux “ donnés ”, c’est-à-dire de jeunes hommes qui s’offraient comme serviteurs à la Compagnie de Jésus, s’affairent à une tâche domestique. Le chœur chante alors, alterné avec des solistes, le « Kwe Önarie », qui n’est rien d’autre que l’Ave Maria traduit en langue amérindienne par le Père de Brébeuf. Les néophytes chantent de courtes phrases à l’unisson avec l’orgue discret, tandis que le chœur répond en grands accords scandés et sonores avec l’orchestre et le grand orgue. Le rythme est adapté à la langue huronne. La deuxième partie, « Aot Önarie » (Sancta Maria), est, à l’inverse, entonné par le grand chœur et repris par les acteurs en écho, comme une leçon de catéchisme, avant de s’unir pour la finale : « Ka sen ti yoti » (Ainsi soit-il).

À peine arrivé en Huronie, le Père de Brébeuf mit rapidement au point un dictionnaire et une grammaire, qui furent le bien le plus précieux des missionnaires. En effet, comment atteindre le cœur des Sauvages si on ne se comprend pas ? En maîtrisant les secrets des langues autochtones, les Pères comprirent les manières de raisonner des Indiens, ce qui leur fut un atout considérable pour toucher efficacement leur cœur. Le Père de Foucauld ne fit pas autre chose en composant son dictionnaire tamacheq. Aujourd’hui, ces travaux du Père de Brébeuf ont disparu, on ne retrouve plus que des fragments de catéchisme ou de prières – même un cantique de Noël – qui furent introduits dans les Relations, dont cet Ave Maria.

Chez les Hurons, le catéchisme se faisait avec solennité : soutane, surplis et barrette. On commençait par chanter le Pater et l’Ave et on enseignait sa leçon devant un auditoire d’enfants et d’adultes très attentifs et immobiles.

Cette fois-ci, c’est le Père François-Joseph Le Mercier qui remplit cette obédience. Ce Père, né en 1604 de Paul Le Mercier, orfèvre et valet de chambre du Roi, est entré au noviciat de Paris en 1622 et y fit toutes ses études. Ordonné en 1633, il partit en 1635 pour se rendre directement en Huronie. Formé par le Père de Brébeuf, il fut un missionnaire très endurant dans les courses apostoliques, mais à mesure que la mission Sainte-Marie prit de l’importance, ses supérieurs l’y fixèrent afin de s’occuper de l’administration de la mission. C’est à lui surtout que l’on doit l’incroyable succès de cet établissement si éloigné et presque parfaitement autonome. Il organisa le défrichement du sol à cultiver, les récoltes, l’acheminement de bestiaux, l’accueil des néophytes, leur instruction...

La prière terminée, le Père interroge les néophytes très simplement :

Père Le Mercier

Si vous voulez aller au Ciel et éviter l’Enfer, il faut prier ainsi et souvent dans la journée. Combien de fois pensez-vous à Dieu dans une journée ? Toi, Marguerite Atiohënet ?

Marguerite Atiohënet

Je ne sais pas, Chawosé, peut-être dix fois...

 Chawosé ”, c’est ainsi que les Hurons appelaient le Père Le Mercier.

Puis le Père se tourne vers René Tsondihouané, « un bon vieillard rempli de mérites », pour lui poser la même question. Écoutons la réponse tirée de la Relation de 1648, rédigée par le Père Paul Ragueneau :

« Interrogé d’un de nos Pères combien de fois par jour il songeait à Dieu en un voyage dont il était fraîchement de retour, il répondit fort simplement :  Une seule fois, mais qui durait depuis le matin jusqu’au soir.  Le Père lui demanda si cet entretien avec Dieu était mentalement.  Nenny, dit-il, je me trouve mieux de lui parler, et en suis moins distrait. ” » Et le récit enchaîne :

« Quelque peu de jours après, le même Père apprit la façon d’entretien que ce bon vieillard avait avec Dieu, en un voyage qu’il fit avec lui. Car entrant en chemin, ce bon Sauvage se mit à dire les prières qu’il savait, puis ayant gagné le devant [du convoi], il éleva sa voix petit à petit. Le Père fut curieux de prêter l’oreille, le suivant d’assez près, et fut tout étonné d’entendre les doux colloques qu’il faisait. Tantôt il remerciait Dieu de l’avoir appelé à la foi ; tantôt il le bénissait d’avoir créé les forêts, et la terre et le ciel ; tantôt il déplorait la misère des infidèles. Puis tout d’un coup, il remerciait Dieu d’avoir appelé en ces pays les Prédicateurs de l’Évangile [...]. En un mot, ce bon vieillard ne fut que feu durant tout ce chemin, et le Père qui le suivait de compagnie m’a assuré que ses paroles étaient comme un brasier ardent qui l’enflammait lui-même. »

Le Père Le Mercier offre alors un chapelet à chacun de ses néophytes, selon une coutume instaurée par les missionnaires et que le Père Jérôme Lalemant explique ainsi dans sa Relation de 1644 :

« Nous avons introduit ici, dans les Hurons, que les Chrétiens portassent leur chapelet au col comme une marque de leur foi ; nous en voyons de bons effets [...]. En effet la dévotion que ressentent tous nos Chrétiens, soit à dire leur chapelet, soit à le porter sur eux comme un gage sacré de ce que Dieu leur est, et de ce qu’ils veulent lui être, cet amour qu’ils ont pour la Vierge mérite que le Ciel les protège d’un secours plus puissant [...]. Ils s’assemblent sur le midi pour le réciter tous ensemble, ils le font à deux chœurs se répondant les uns aux autres avec tant de douceur, qu’on voit bien que leur âme a des attraits particuliers à cette sorte de prière. »

Aussitôt, la réaction des Hurons vérifie l’observation :

Les Hurons

Ho, ho, ho, atouguetti ! [ce qui veut dire « Grand merci ! » en huron.]

Marthe andionra

Ho etoka ! [Que je suis heureuse !] J’avais perdu le mien et il me semblait que j’avais mal au cœur parce que je ne sentais plus la croix me battre sur le cœur.

Cette parole d’une merveilleuse candeur est rap­portée par le Père Lalemant dans la Relation de 1644.

Christine Tsorihia

Que j’aime le chapelet de la Sainte Vierge ! Jamais je ne me lasse de le dire.

Chanté avec ravissement et tous de répéter à l’envi ce cri du cœur...

Mais soudain, on entend une rumeur, au loin, annonçant l’arrivée de quelques canots. Le Père, les Hurons et les deux donnés s’arrêtent, interdits. Sont-ce des ennemis ? des amis ? Tout est à craindre... ou à espérer. La mission s’agite de plus en plus à mesure que se rapprochent les  « Oh ho ! » chantés par le chœur. Mais un donné et une Huronne qui sont sortis pour voir, reviennent rassurer les esprits :

Le donné

Père ! Voilà du renfort !

La Huronne

Il y a trois ottè !

C’est-à-dire trois “ Robes noires ”, c’est ainsi que les Indiens nommaient les Pères jésuites.

Le donné

Et au moins vingt soldats !

Tous ces chants, ou bribes de mélodies sont haletants, tandis que les violoncelles créent une certaine agitation. Soupirs de soulagement du Père Le Mercier :

Père Le Mercier

Dieu merci !

L’arrivée du convoi de Québec. « Dieu soit loué et qu’Il vous bénisse ! Soyez les bienvenus ! Venez ! Loués soient Jésus et Marie ! »

Alertés par le bruit, le supérieur, le Père Jérôme Lalemant, et le Père Paul Ragueneau arrivent. À peine a-t-on le temps de les mettre au courant de ce qui se passe, qu’entrent les Pères de Brébeuf, Garreau et Chabanel, ceux que nous avons vu quitter les ursulines, quelques soldats ainsi que des Hurons. C’est un délire d’enthousiasme auquel se joignent le chœur et les instruments en un fugato exubérant :

Chœur

Dieu soit loué et qu’Il vous bénisse ! Soyez les bienvenus ! Venez ! Loués soient Jésus et Marie !

Les Pères s’embrassent alors fraternellement et, au signal du supérieur, le groupe se disperse avec les bagages dans une joyeuse cohue. La flottille du Père de Brébeuf avait réussi à forcer le blocus iroquois, on imagine avec quelle joie ils furent reçus ! Seuls les Pères Lalemant, Ragueneau et Brébeuf restent sur scène.

La musique se calme, de longs accords aux cordes donnent ce sentiment de repos après ces joyeuses et bruyantes retrouvailles, et disparaissent peu à peu.

Père Lalemant

Ah ! mon Père ! Votre absence nous a été bien sensible.

Père Ragueneau

Nous redoutions que vous ne puissiez pas rentrer en Huronie.

Père Lalemant

Vous êtes le premier convoi de Québec qui nous arrive sain et sauf depuis trois ans.

Les Pères Lalemant et Ragueneau

Dieu soit béni !

Le convoi précédent avait été intercepté par les Iroquois et le Père Bressani, un jésuite romain ­incardiné dans la province de Paris pour partir en Nouvelle-France, capturé et torturé d’affreuse manière. Il en réchappa miraculeusement... avec des doigts en moins et d’effrayantes cicatrices. Ce Père avait beaucoup de mal avec les langues autochtones, mais les Indiens lui disaient que ses plaies étaient plus éloquentes que n’importe quelle parole.

Nous avons vu que le Père de Brébeuf avait laissé sa charge de supérieur au Père Lalemant à l’été 1638. C’est ce dernier qui mit sur pied les “ missions volantes ” qui furent un échec. En 1639, il organisa un nouveau départ des Pères en mission chez les Pétuns, tribu voisine des Hurons et ce furent deux échecs. Puis en 1640, contre l’avis de ses conseillers dont le Père de Brébeuf lui-même, il l’envoya avec le Père Chaumonot chez les Neutres, autre tribu voisine. Cette erreur diplomatique – les Hurons n’acceptèrent pas que la France se rende chez leur voisin – apporta aux Pères mille difficultés et des persécutions, surtout le Père de Brébeuf qui devint la cible de toutes les calomnies. Son nom huron, Echon, était prononcé pour faire peur aux enfants et l’entendre éveillait partout haine et terreur.

Au cours de l’hiver 1641, le 7 février, saint Jean de Brébeuf reçut la confirmation de sa vocation au martyre. Il écrivait :

« Quantité de croix me sont apparues, que j’embrassai volontiers. Depuis, il s’ensuivit dans mon âme une grande paix et un grand repos dans les épreuves qui me vinrent. » Au retour de cette mission, en mars suivant, le Père de Brébeuf fit une mauvaise chute sur la glace et se fractura la clavicule. Il était en si mauvais état que le Père Lalemant décida de le renvoyer à Québec, au printemps 1641, pour s’y faire soigner. Ce n’est que trois ans plus tard, en 1644 – et nous y sommes –, que le Père de Brébeuf put revenir à Sainte-Marie.

Mais entre-temps, que s’était-il passé en Huronie ? Le Père Lalemant en rend compte au Père de Brébeuf, qui chante, admiratif :

Père de Brébeuf

Père Lalemant, je vois que vous avez considérablement agrandi la mission de Sainte-Marie-des-Hurons.

Le Père Lalemant répond avec humilité, soutenu par les cuivres graves :

Père Lalemant

J’ai compris qu’il valait mieux concentrer nos efforts sur la conversion des Hurons, plutôt que de nous répandre sur un territoire beaucoup trop grand.

Et le Père Ragueneau approuve son supérieur avec enthousiasme :

Père Ragueneau

Cela produit ses fruits : notre Église huronne va toujours croissant en nombre et en sainteté.

En 1641, la situation était très tendue, beaucoup d’apostasies eurent lieu et le nombre de chrétiens fut réduit à la soixantaine. Le Père Lalemant comprit alors son erreur et se vit contraint de changer de politique missionnaire. Signe du Ciel, aussitôt la situation se détendit et l’année 1642 vit les missionnaires renouer avec les succès apostoliques. À la fin de cette année, on compta deux cents baptisés. C’est à partir de ce moment-là que la mission Sainte-Marie-des-Hurons prit une si grande importance puisqu’elle devenait le centre de la mission huronne. Elle devint un petit village civilisé dans lequel les jésuites trouvaient un bon refuge, pratiquaient leur vie religieuse et prenaient des forces pour leur labeur apostolique. Tout cela fut l’œuvre du Père Lalemant.

Le Père de Brébeuf au Père Lalemant : « Pardonnez-moi, mon Père, mais je suis porteur d’une croix qui vous est destinée...»

Père de Brébeuf

Vous avez fait de cette mission une véritable petite forteresse.

Père Lalemant

Oui ce petit village français fait l’admiration de nos Hurons.

Père de Brébeuf

Et fait votre légitime contentement.

Changement soudain de ton, aux cuivres, pour signifier la délicatesse et la déférence du Père de Brébeuf qui doit annoncer un changement d’obédience dont il sait qu’elle va coûter au destinataire.

Pardonnez-moi, mon Père, mais je suis porteur d’une croix qui vous est destinée.

En disant cette dernière parole, le Père tend au supérieur une lettre cachetée que le destinataire s’empresse d’ouvrir.

Père de Brébeuf

Notre révérend Père provincial de France vous nomme supérieur du Canada, ce qui vous obligera à quitter cette mission des Hurons pour Québec.

Les pizzicatos marquent l’étonnement du Père Lalemant. Cette décision – qui n’était pas une mise au rancart, bien au contraire ! – fut dure au cœur de l’apôtre qu’était le Père Lalemant. Il aurait volontiers versé son sang dans sa chère mission, mais après quelques explications sobres du Père de Brébeuf, le Père Lalemant exprime à la fois sa peine et son acceptation surnaturelle :

Père Lalemant

C’est avec peine que je m’arracherai à cette Église naissante...

Tous ces Pères, en religieux exemplaires, ne recherchaient que « la plus grande gloire de Dieu », selon la devise de la Compagnie, qui leur était signifiée par leur supérieur. D’où la seconde partie plus énergique, empressée, volontaire, et dans leurs bouches ce n’étaient pas de vains mots :

Père Lalemant

... mais j’irai avec joie là où l’obéissance m’envoie.

Père de Brébeuf

Il a désigné le Père Ragueneau pour prendre votre succession.

Le Père Ragueneau accepte la charge avec la même humilité.

Père Ragueneau

Comme il plaira à sa révérence...

Père Lalemant

La mission passe entre de bonnes mains. Je partirai rassuré.

Né à Paris en 1608, Paul Ragueneau entra au noviciat de la Compagnie de Jésus en 1626. Il y reçut l’ordination sacerdotale en 1636 et aussitôt, il fut envoyé à Québec. L’année suivante, il partit pour la Huronie, alors en pleine épidémie de fièvre. Il fut donc parmi les premiers et valeureux missionnaires de la Huronie, ce qui fit de lui le plus jeune vétéran de la mission. Surtout, au dire de ses confrères, il était le plus intelligent de tous. Ce furent les Pères Jean de Brébeuf et Charles Garnier qui le proposèrent au provincial de Paris afin qu’il soit nommé supérieur, et ils ne cachèrent pas qu’ils désiraient que le Père Ragueneau soit maintenu dans sa charge au-delà des trois ans réglementaires. Ce qui fut accordé.

Le nouveau supérieur fut moins raide avec les Hurons que le Père Lalemant et eut plus de facilité. Il le fallait à ce moment où, les conversions se multipliant, les Hurons convertis commençaient à jouer un rôle social de plus en plus important. Mais derrière cet assouplissement, il ne faut pas croire à un relâchement. Les conversions n’étaient pas de surface : il fallait un à deux ans de mise à l’épreuve avant d’être baptisé !

Tout à coup, une troupe joyeuse et bruyante fait son entrée. Ce sont les Français de la mission qui font visiter l’établissement aux deux jeunes recrues, les Pères Garreau et Chabanel. Découvrons avec eux cette mission Sainte-Marie...

Effrayé de la misère dans laquelle vivaient les Pères, dans une étroite dépendance des Indiens, le Père Jérôme Lalemant avait décidé de faire de Sainte-Marie une mission stable d’où les jésuites pourraient rayonner. Établie en dehors des villages hurons, elle était ainsi autonome.

Une musique joyeuse, extraite de l’oratorio de sainte Cécile, introduit notre troupe animée, en cours de visite. Un donné fait office de guide :

Un donné

Sainte-Marie comprend trois sections séparées par des palissades. Nous venons de la section réservée aux Français.

Père Garnier

C’est avant tout une maison religieuse, un foyer pour les missionnaires. La discipline religieuse y est à l’honneur !

Cette section française comprenait une maison et une chapelle assez vastes pour regrouper tous les Pères et leurs auxiliaires, chapelle dédiée à  “ la Conception ” de la Vierge comme on disait alors, avant la définition de “ l’Immaculée Conception ”. On y prêchait la retraite annuelle des ­missionnaires, et ceux-ci s’y retrouvaient trois fois par année. Là s’enseignaient les méthodes d’apostolat et étaient rédigées lettres et relations. Malgré les rudes conditions de vie, la règle est observée, le Père Le Mercier le fait savoir sur un ton un peu malicieux, que les autres comprennent bien.

Père Le Mercier

Le Père Lalemant y veille !

Cela dit sans aucun mauvais esprit, mais par manière de souligner le côté un peu sévère de ce grand missionnaire, surtout à ses débuts.

Puis le donné poursuit la visite guidée :

Le donné

Ici, nous sommes dans la section des Hurons chrétiens. Ils viennent prier, les Pères leur font le catéchisme et les soignent au besoin.

Un hôpital et une hospitalité furent construits pour recevoir les catéchumènes et néophytes indiens. Les Pères ajouteront petit à petit une maison pour les catéchismes, une réserve de vivres et un atelier de forgeron. Une grande église pour les autochtones fut aussi élevée...

Père Garnier

Et puisqu’on ne sépare point Sainte Marie de son glorieux époux, l’église derrière nous est dédiée au grand saint Joseph.

Cela dit sur un arrière-fond, obligé ! du cantique à saint Joseph du Mont-Royal...

Le donné

Là-bas se trouve une troisième section, ouverte aux Hurons encore païens.

Hurons qui auraient besoin de quelques secours, attirés par les nécessités de la vie et la charité de l’accueil. Le tout était entouré d’une palissade de pieux, flanquée de quatre bastions surmontés d’une grande croix chacun.

Père Chabanel

C’est vraiment une petite Chrétienté qui est fondée ici...

Tous répondent avec le chœur à cette exclamation du Père Chabanel, pour manifester leur admiration, que leur mise en scène nous fait partager devant cette œuvre magnifique des missionnaires, et nous prépare au sacrifice de son anéantissement :

Tous

Un petit coin de France au milieu des Sauvages !

Un autre donné

Nous cultivons du blé d’Inde qui fait l’essentiel de notre nourriture.

Père Le Mercier

Et vous avez vu le canal à quatre écluses ? Il nous permet de décharger les canots à l’intérieur même des palissades.

C’est-à-dire à l’abri de toute attaque. Cela dit avec fierté, sur un ton primesautier. Une petite merveille, en effet.

Un donné

Et cette conception est due au... au... au Père Garnier !

La réponse du Père Garnier aux félicitations de ses confrères, toute de modestie, est inspirée d’une réflexion qu’il fit sur l’obéissance, que je vous cite en entier, transcrite par le Père Ragueneau dans la Relation de 1650 :

« On ne fera rien pour le salut des âmes, si Dieu ne se met pas de la partie avec nous. Quand c’est Lui qui nous y applique par la conduite de l’obéissance, Il est obligé de nous y assister et avec Lui nous y ferons ce qu’Il attend de nous. Mais si l’emploi est de notre propre choix, Dieu n’est pas obligé d’être de la partie ; Il nous laisse à nous-même, et de nous-même que pouvons-nous sinon un rien ou le péché qui nous met au-dessous du rien ? »

À la demande du Père de Brébeuf, tous se rendent à la chapelle pour chanter, en action de grâces, les premières vêpres de la Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie puisque le convoi arriva à la mission Sainte-Marie le 7 septembre 1644. Le chœur entonne une antienne des vêpres de cette fête, avec grande solennité et concours de tous les instruments.

Chœur

Cum jucunditáte Nativitátem beátæ Maríæ celebrémus, ut ípsa pro nóbis intercédat ad Dóminum Jésum Chrístum.

« Avec allégresse, célébrons la Nativité de la bienheureuse Marie, afin qu’elle intercède pour nous auprès du Seigneur Jésus-Christ. »

ACTE II

À Sainte-Marie-des-Hurons, le 4 juillet 1648.

Les donnés : « Quel honneur de servir ainsi dans la compagnie de Jésus ! »

Le deuxième acte se déroule quatre ans plus tard, le 4 juillet 1648. Nous retrouvons le même décor de la mission où trois donnés travaillent tout en devisant avec enthousiasme de leur vocation sur un air joyeux et simple, accompagnés par le piano.

Pour assister les Pères et s’occuper des multiples tâches matérielles, les frères jésuites ne suffisaient pas. Aussi, après de nombreuses démarches, le Père Lalemant obtint des supérieurs français et romains l’autorisation de créer une nouvelle catégorie d’auxiliaires : les donnés. C’est ce que rappelle un premier donné auquel répond un deuxième :

Un donné

Quelle grâce pour nous !

Ces pieux laïcs désireux de servir l’œuvre des missions se donnaient à l’Ordre comme bénévoles et la Compagnie de Jésus s’engageait à les nourrir. Ils ne prononçaient pas de vœux formels mais étaient pour ainsi dire tenus au célibat le temps de leur service. Leur aide était très précieuse aux Pères et nos donnés s’en réjouissent :

Les donnés

­– Quelle joie de pouvoir soulager nos Pères en les déchargeant de travaux accaparants.

Le détail des travaux est souligné par les violons en contretemps pour en accentuer l’effort.

­– La culture du blé d’Inde, le soin du bétail...

La pêche, la chasse...

Les religieux avaient l’interdiction de porter les armes...

Les donnés

Les courses et la conduite des canots.

Et dans un regain de ferveur, ils chantent à deux voix avec les cordes en legato jusqu’à ce que le chœur s’unisse à eux pour redoubler de reconnaissance.

 Nous participons à notre façon, cachée, à la conversion des Hurons...

 Quel honneur de servir ainsi dans la Compagnie de Jésus !

Dans les lettres des missionnaires, on ne relève jamais de critique contre les donnés, aucun scandale. Ils entraient parfaitement dans l’esprit des missionnaires et partageaient leur ardeur apostolique.

Les donnés

­– Et dire qu’à nous aussi, la palme du martyre peut être remise.

­– Pensez au saint Père Jogues...

Chœur

Deux fois martyr de Jésus-Christ.

Un donné

... qui conduisit deux des nôtres par cette voie royale.

Au cours de l’oratorio, lorsque le nom d’un des huit saints martyrs canadiens sera prononcé au sujet de son martyre, le chœur proclamera le titre de gloire du saint, tiré des litanies dédiées à ces saints missionnaires. Ici, au nom de saint Isaac Jogues, le chœur s’exclame : « Deux fois martyr de Jésus-Christ. » C’est l’unique mention qui sera faite du Père Jogues dans cet oratorio...

Isaac Jogues est né le 10 juin 1607 dans une famille pieuse et honorable d’Orléans. En 1624, il entra au noviciat de Rouen et poursuivit ses études au collège de La Flèche. Ordonné en 1636, il partit la même année pour le Canada. Bien qu’averti, il fut horrifié de la barbarie des Sauvages en assistant à la torture d’un prisonnier iroquois. Au lieu de le décourager, cette vision enflamma son zèle... il fut envoyé en Huronie où il se dépensa pendant quatre ans, puis, en 1640, ses supérieurs le nommèrent pour des “ missions volantes ” ; une première chez les Pétuns avec le Père Garnier, et une seconde chez les Saulteux avec le Père Raymbault. Ce dernier, tombé gravement malade, dut être hospitalisé à Québec. Le Père Jogues conduisit l’expédition et, en août 1642, retournant en Huronie, sa flottille fut prise par les Iroquois. Le Père Jogues était accompagné de deux Français, deux donnés, René Goupil et Guillaume Couture.

Lors de l’attaque, René Goupil et quelques Hurons furent les premiers à être capturés. Le Père Jogues se cacha et aurait pu en réchapper, mais en apercevant « le bon René » aux mains de l’ennemi, son cœur ne fit qu’un bond et, aux yeux ahuris des Iroquois, il se livra. Il embrassa René en lui disant : « Mon cher frère, Dieu nous traite d’une façon étrange, mais il est le Maître et il a fait ce que ses yeux ont jugé le meilleur, il a suivi son bon plaisir, que son saint Nom soit béni pour jamais ! »

René Goupil était entré au noviciat des jésuites à Paris, mais la maladie l’avait forcé à quitter. Remis, il ne fut pas réadmis. Il traversa alors l’Océan pour se dévouer au Canada. Il aida les jésuites, offrit ses services à l’hôpital et y apprit le métier d’infirmier qu’il exerçait avec une bonté touchante. C’est le Père Jogues qui, le remarquant lors d’un de ses passages à Québec, lui demanda s’il voulait venir en Huronie comme chirurgien, ce qu’il accepta en devenant donné.

Isaac Jogues et René Goupil furent donc captifs ensemble. Ils connaîtront le long martyre de l’esclavage, « une vie plus cruelle que la mort », disait le Père Jogues. Ce serait trop long de raconter ici tout ce qu’ils eurent à souffrir comme supplices, surmontés avec une force venue d’En-Haut... je ne saurais trop vous recommander de regarder les conférences de frère Pierre sur ce sujet !

C’est au cours de cette première captivité que le premier saint martyr canadien reçut sa palme, et nos donnés en rappellent le souvenir, puisqu’il fut l’un des leurs :

Un donné

Le bon René Goupil...

Chœur

Doux et chaste martyr du signe de Croix.

Peu avant son martyre, le pressentant peut-être, René demanda au Père Jogues la permission de prononcer les vœux de religion des frères jésuites, ce que le Père Jogues ne put lui refuser. Quelques jours plus tard, alors qu’ils venaient de réciter ensemble le chapelet, un Iroquois furieux se jeta sur René et, pour le châtier d’avoir tracé le signe de la Croix sur le front d’un enfant, il lui assena sur le crâne un coup de casse-tête si violent que René en mourut sur-le-champ. L’humble frère de trente-cinq ans devint ainsi le premier martyr de l’Église canadienne.

Après seize mois de captivité, se voyant dans l’impossibilité d’exercer son ministère au milieu des Iroquois, le Père Jogues accepta – après avoir fait élection à l’issue d’une retraite ! – de s’échapper grâce aux Hollandais qui, sur les instances d’Anne d’Autriche, le prirent sur leur navire. Il rentra en France pour Noël 1643, portant les stigmates de sa captivité. Mais Isaac Jogues n’aspirait qu’à retourner au Pays des Croix, ce qu’il ne tarda pas à obtenir.

Après un bref ministère à Ville-Marie qui n’était fondée que depuis trois ans, il fut envoyé avec l’ingénieur de la colonie, au printemps 1646, en ambassade chez les Iroquois qui demandaient la paix. À l’annonce qu’il retournerait chez ses bourreaux de la veille, le Père Jogues écrivit à son supérieur :

« Mon cœur au commencement a été comme saisi de crainte que ce que souhaite et doit extrêmement priser mon esprit n’arrivât. La pauvre nature qui se souvient du passé a tremblé. Oui, mon Père, je veux tout ce que Notre-Seigneur veut, et je le veux au prix de mille vies ; car c’est beaucoup d’être au milieu d’une nation pervertie, seul et sans Messe. »

Son ambassade revint au bout de deux mois.

Dans le mois de septembre 1646, les supérieurs jésuites décidèrent de renvoyer le Père Jogues chez les Iroquois afin de consolider la paix et commencer la mission iroquoise. On lui désigna pour compagnon un jeune Français, Jean de La Lande, Dieppois passé au Canada pour se mettre, en qualité de donné, au service des jésuites. On ne sait presque rien sur lui, sinon qu’il fut choisi parce qu’il répondait aux conditions qu’avait formulées le Père Jogues : vertu, courage, désir de souffrir pour Notre-Seigneur et habileté à construire des canots d’écorce. La Relation de 1647 indique ses dispositions au moment du départ : « Prévoyant les dangers où il s’engageait dans un si périlleux voyage, il protesta que le désir de servir Dieu le portait en un pays où il s’attendait bien à rencontrer la mort. »

Nos donnés ont donc bien raison de le prendre pour modèle :

Un donné

... et le discret Jean de La Lande.

Chœur

Héroïque serviteur des serviteurs de Dieu.

Le Père Jogues pressentait aussi que ce voyage serait son dernier. Dans sa dernière lettre, il écrivit : « J’irai et ne reviendrai pas, mais je serais heureux si Notre-Seigneur voulait achever le sacrifice là où il l’a commencé. Ce peuple-là est pour moi  un époux de sang ”, je l’ai épousé par mon sang. »

Le 18 octobre 1646, trois semaines seulement après leur arrivée, le missionnaire tomba sous la hache d’un Iroquois de la tribu de l’Ours, la seule de la Nation des Agniers qui voulait poursuivre la guerre. Jean de La Lande, quant à lui, fut livré une nuit entière à la férocité de la jeunesse du village, un coup de hache venant sceller son martyre au petit matin.

Tous les donnés cependant ne moururent pas martyrs... Certains, après de loyaux services rendus à la Compagnie, s’établirent et fondèrent des familles.

Dans le chapitre des donnés, il nous reste le dernier cas de figure, celui des donnés qui, après avoir rendu de loyaux services à la Compagnie de Jésus, étaient relevés de leur promesse et fondaient une famille. C’est le cas de l’illustre prédécesseur dont nos donnés font maintenant mémoire :

Les donnés

« Sans oublier tous les autres qui ont laissé de leurs sueurs et de leur sang.

Guillaume Couture, qui a souffert mille martyres lors de sa captivité avec le Père Jogues. »

« Que d’héroïsme ! Que de grandeurs ! » peut-on s’exclamer avec le chœur en grande pompe.

Lorsque le Père Jogues fut capturé pour la première fois par les Iroquois avec René Goupil, ­Guillaume Couture, un jeune homme de vingt-cinq ans originaire de Rouen, était avec eux... mais laissons saint Isaac Jogues raconter lui-même :

« Un autre Français, nommé Guillaume Couture, voyant que les Hurons lâchaient pied, se sauva comme eux dans ces grandes forêts, et comme il était agile il fut bientôt hors des prises de l’ennemi : mais un remords l’ayant saisi de ce qu’il avait abandonné son Père et son camarade, il s’arrête tout court délibérant à part soi... »

Ailleurs, nous apprenons qu’il s’est écrié : « Non, je veux mourir avec le Père, je ne le saurais aban­donner, je souffrirai volontiers le feu et la rage de ces tigres pour l’amour de Jésus-Christ, en la compagnie de mon bon Père ! » Il partit donc rejoindre son  « bon Père » :

« Les Iroquois l’amenèrent lié et garrotté en ce triste équipage au lieu où nous étions. L’ayant reconnu, continue le Père Jogues, je m’échappe de mes gardes, je me jette à son cou :  Courage, lui dis-je, mon cher frère et mon cher ami, offrez vos douleurs et vos angoisses à Dieu pour ceux mêmes qui vous tourmentent ; ne reculons point, souffrons courageusement pour son saint Nom, nous n’avons prétendu que sa gloire en ce voyage. ” »

Constatant que Guillaume était plus vigoureux que le Père Jogues et René, les Iroquois l’emmenèrent avec eux. Pendant trois ans entiers, on n’eut aucune nouvelle de lui. Lorsque l’ambassade iroquoise arriva aux Trois-Rivières afin de conclure un traité de paix avec le gouverneur en juillet 1645, quelle surprise de reconnaître parmi les ambassadeurs... Guillaume Couture !

Ayant été adopté par une famille iroquoise, Guillaume en prit son parti. Vigoureux, actif, infatigable, habile dans les arts chers aux Sauvages – il était menuisier de formation –, excellent tireur, agile à la course, de bonne humeur dans les grandes misères, Guillaume se forma à leurs habitudes, apprit parfaitement leur langue et fit tant et si bien qu’il fut admis au Grand Conseil de la Nation. Lorsqu’on entendit parler d’un traité de paix avec la France, Guillaume mit tout son talent à persuader les anciens qu’il était dans leur intérêt d’enterrer la hache de guerre. Le Conseil se laissa convaincre, envoyant deux Iroquois et Guillaume qui était à leurs yeux le meilleur représentant des intérêts de la Nation iroquoise !

À partir de ce jour, il fut le principal interprète entre la Nouvelle-France et les Nations iroquoises et ce, jusqu’à sa mort. Il fit de nombreux allers-retours, mais à l’automne 1647, il s’installa définitivement à Pointe-Lévy, fondant le village de Lauzon dont il fut le capitaine. Il épousa, le 18 novembre 1649, Anne Aymart, une fille du Poitou née à Niort, et de leur union naquirent dix enfants.

Dans cette deuxième partie de sa vie, Guillaume fut aussi un grand explorateur. En 1663, notamment, il fut le premier Français à atteindre la baie d’Hudson et à en prendre possession au nom du Roi de France.

En 1681, à soixante-quatre ans, il arrêta les grands voyages. Beaucoup lui suggérèrent d’obtenir du Roi un titre de noblesse auquel Guillaume avait droit, en récompense de tant de bons services. Il s’y refusa toujours. Le seul titre qu’il accepta fut celui de charpentier, et la seule faveur qu’il agréa fut la pension annuelle de 300 livres accordée aux familles de dix enfants. Nous ne connaissons pas la date exacte de sa mort, mais probablement autour de ses ­quatre-vingt-dix ans.

J’ai tenu à vous raconter la vie de Guillaume Couture, trop brièvement, hélas ! car, parmi ses descendants, il y eut des saints... pour n’en nommer que deux, Mgr Ignace Bourget dont la mère était une Couture, et notre petite sœur Kateri de Notre-Dame de Bon Secours, née Dominique Couture !

En songeant à de telles vies, nous pouvons nous joindre aux donnés pour chanter, avec un enthousiasme bien légitime en revenant à la mélodie du début, reprise par le chœur avec bonheur :

Les donnés

 Tâchons de nous montrer dignes de nos ­prédécesseurs.

 Quel honneur de servir ainsi dans la Com­pagnie de Jésus !

À ce moment-là, entrent en scène les Pères Chastellain et Chabanel.

Pierre Chastellain est né en 1606 d’une grande famille de Senlis. En 1624, il entra au noviciat de Paris et fit ses dix ans de formation au Collège de Clermont. Il passa sa théologie en compagnie d’Isaac Jogues et de Charles Garnier. Il fut envoyé en 1636 au Canada avec le Père Garnier et ils rejoignirent tous deux la Huronie. Pendant trois ans, le Père Chastellain se dépensa dans les courses apostoliques, mais lorsque Sainte-Marie devint une résidence stable, il fut choisi comme étant le plus apte à assurer les besoins spirituels de la mission auprès des Pères, dont il fut alors le directeur de conscience. C’est lui qui prêchait les retraites annuelles à Sainte-Marie-des-Hurons. Nous avons un précieux témoignage de la retraite de 1645, puisque le Père Chastellain rassembla toutes ses notes de retraite dans un manuscrit qu’il fit publier l’année suivante à Québec sous le titre L’âme éprise du Christ Jésus. Toutes les méditations sont une contemplation de Jésus Crucifié, modèle parfait du martyr, et Marie Corédemptrice – le mot s’y trouve – est toujours là, présente : « Marie, Mère de grâce, Mère de miséricorde, protégez-nous de l’ennemi, et recevez-nous à l’heure de la mort. Accueillez-moi dans votre sein maternel ! [...] Avant que je meure, ne me refusez ni les blessures de votre Fils, ni vos mamelles très douces, car  vos mamelles sont meilleures que le vin ”. Dans cet espoir, je suis sustenté, d’un côté par les blessures du Rédempteur dont je me nourris, de l’autre par les mamelles de la Corédemptrice dont je m’abreuve ; placé entre les deux, je ne sais où me tourner ; plût à Dieu que je meure ainsi ! »

Précisément, nous retrouvons sur scène le Père Chastellain écoutant son dirigé, le Père Noël Chabanel, cette jeune recrue de 1644 que nous avons vu au début de l’oratorio.

Ce religieux est né en 1613 à Saugues et il entra au noviciat de Toulouse. Bon religieux, tranquille de tempérament mais d’une grande ardeur, il se sentit très tôt appelé à la vocation missionnaire. Il écrivit à Québec pour recevoir des conseils et reçut une lettre du Père de Brébeuf qui l’encourageait dans sa vocation en lui recommandant de beaucoup prier la Sainte Vierge. Il fut envoyé à Québec en 1643. Là, il fut remué par l’ardeur de saint Jean de Brébeuf et tâcha d’être en tout son fidèle disciple.

Arrivé en Huronie en pleine guerre iroquoise, Noël Chabanel fut un jeune missionnaire zélé et heureux. Cependant, une épreuve spirituelle fondit sur lui, il commença peu à peu à être rongé de l’intérieur par un doute...

Une petite mélodie mélancolique les introduit. Le Père Chabanel chante plutôt dans un ton mineur doux et triste, mais a aussi des accents vigoureux pour protester de son amour pour sa vocation et son ordre. Tandis que le Père Chastellain lui répond avec bienveillance, assurance, dans les tons majeurs.

Père Chabanel

Père Chastellain, je suis tenté de demander mon retour en France.

Père Chastellain

Comment cela ? Vous n’aimez pas la mission ?

Père Chabanel

Oh ! si, mon Père ! Je donnerais ma vie pour avancer la conversion des Hurons... mais je crains que ma place ne soit pas ici...

Père Chastellain

Votre place n’est pas ici ? Allons, dites-moi.

Père Chabanel

J’ai le sentiment de ne servir à rien. Voilà quatre ans que je suis aux Hurons et je n’arrive pas à m’y faire, ni la langue, ni les mœurs, ni rien.

Cette complainte est chantée sur un fond d’accords répétés aux cordes, pathétiques.

Le Père Ragueneau écrivait dans la Relation de 1650 : « Même après les trois, les quatre et cinq ans d’étude pour apprendre la langue des Sauvages, il s’y voyait si peu avancé, qu’à peine pouvait-il se faire entendre dans les choses les plus communes. Cette mortification n’est pas petite à un homme qui brûle du désir de la conversion des Sauvages, et qui d’ailleurs n’avait jamais manqué ni de mémoire, ni d’esprit en France [...]. Son humeur, en suite de cela, était si éloignée des façons d’agir des Sauvages, qu’il ne pouvait quasi rien agréer en eux ; leur vue lui était onéreuse, leur entretien, et tout ce qui venait de ce côté-là. Il ne pouvait se faire aux vivres du Pays, et la demeure des Missions était si violente à toute sa nature, qu’il y avait des peines extraordinaires, sans aucune consolation, au moins de celles qu’on appelle sensibles. » Le pauvre Père est de plus en plus pitoyable, se sentant abandonné de Dieu même, jusqu’à la musique qui se tait.

Père Chabanel

Même Dieu semble m’abandonner, il se cache et me laisse seul dans la tristesse, le dégoût, l’aversion...

Après avoir fait un tableau rebutant des Sauvages que le pauvre Père Chabanel, malgré tous ses efforts, avait en aversion, le Père Ragueneau ajoutait dans son témoignage : « Quand Dieu avec cela retire ses grâces sensibles, et se cache à une personne qui ne respire qu’après lui ; quand il la laisse en proie à la tristesse, et aux dégoûts, et aux aversions de la nature ; ce ne sont pas là des épreuves qui soient à la portée d’une vertu commune ; et il faut que l’amour de Dieu soit alors puissant dans un cœur pour n’y être pas étouffé. »

Ce qui a sauvé le Père Chabanel, c’est qu’il eut l’humilité de s’ouvrir à son directeur. Le Père Chastellain comprit rapidement qu’il s’agissait d’une tentation, il le dirigea admirablement, l’encouragea, l’aida comme il pouvait. Ici, il se fait chaleureux et apaisant.

Père Chastellain

Mon cher Père Chabanel, votre vocation ne fait aucun doute. Dieu permet que vous soyez plongé dans la désolation, afin de voir jusqu’où ira votre amour.

Père Chabanel

Je suis si tiède...

Père Chastellain

Dieu attend de vous un amour plus pur allant jusqu’à l’héroïsme. Voilà votre martyre non sanglant. Courage ! Le secours divin est toujours là, même si vous ne le sentez pas...

Tout cela est bien ignacien. Notre Père aurait terminé par un « Et allez ! »

Reprenons le témoignage recueilli par le Père Ragueneau qui, après le martyre de saint Noël Chabanel, fit tout le nécessaire pour que l’Église l’élève sur les autels : « Ç’a été dans cet abandon que Dieu a voulu éprouver les cinq et six années, la fidélité de ce bon Père. Mais tant s’en faut que le Diable ait jamais rien gagné sur lui de ce côté-là, quoiqu’il [le tentait chaque jour de demander son retour en France afin de retrouver la paix de l’âme], jamais il n’a voulu se détacher de la Croix où Dieu l’avait mis ; jamais il n’a demandé d’en sortir. »

Au contraire :

Père Chabanel

Mon Père, s’il vous plaît, afin de ne pas descendre de la Croix sur laquelle Dieu m’a placé, ­permettez- moi de m’engager par un vœu.

Père Chastellain

Un vœu ? Quel vœu ?

Père Chabanel

Un vœu de perpétuelle stabilité en cette mission des Hurons.

Saint Noël Chabanel obtint la permission de prononcer ce vœu héroïque le jour de la fête du Très Saint-Sacrement de l’année 1647. Voici la teneur du vœu qu’il composa lui-même :

« Jésus-Christ mon Sauveur, qui par une disposition admirable de votre Paternelle Providence, avez voulu que je fusse Coadjuteur des Saints Apôtres de cette vigne des Hurons, quoique j’en sois tout à fait indigne ; me sentant poussé du désir de servir aux intentions qu’a sur moi votre Saint-Esprit, pour avancer la conversion à la foi des barbares de ce pays des Hurons ; moi, Noël Chabanel, étant en la présence du très Saint-Sacrement de votre Corps et de votre Sang précieux, qui est le tabernacle de Dieu avec les hommes ; je fais vœu de perpétuelle stabilité en cette Mission des Hurons ; entendant le tout, selon l’interprétation des Supérieurs de la Compagnie et selon qu’ils voudront disposer de moi. Je vous conjure donc, mon Sauveur, qu’il vous plaise me recevoir pour serviteur perpétuel de cette Mission, et que vous me rendiez digne d’un ministère si sublime. Amen. »

Commentant ce vœu, le Père Ragueneau écrivit : « Et quoique du depuis, ces révoltes de la nature aient toujours donné de l’exercice à sa vertu, la grâce a toujours été la maîtresse, et Dieu lui a donné cette persévérance qu’il désirait si ardemment. »

Après lui avoir donné sa bénédiction, le Père ­Chastellain congédie le Père Chabanel pour commencer la direction du Père Garnier arrivé sur les entrefaites. Le dialogue qui s’engage alors est authentique et rapporte la réaction admirative du Père Chastellain après le dernier entretien spirituel qu’il eut avec saint Noël Chabanel avant son martyre en 1649. Rencontrant un de ses amis, le Père Chastellain ne put s’empêcher de dire ce qu’il chante ici :

Père Chastellain

Je viens d’être touché... ce bon Père Chabanel m’a parlé avec le regard et le ton d’une victime qui s’immole. Je ne sais pas ce que Dieu veut faire, mais je vois qu’il fait un grand saint.

Le Père Charles Garnier exprime alors son admiration du jeune Père Chabanel dont il est de sept ans l’aîné.

Les Pères avaient sans doute remarqué les difficultés de la recrue toulousaine. Tous l’aidaient discrètement, l’encourageaient et ne pouvaient s’empêcher d’être édifiés par son courage.

Nous allons, maintenant, découvrir une nouvelle figure de saint jésuite, celle de saint Charles Garnier. Contrairement au Père Chabanel que Dieu faisait passer par le creuset de la désolation, le Père Garnier était un enthousiaste à toute épreuve. Telle est la richesse multiforme de la sainteté.

Charles Garnier naquit à Paris, dans la paroisse Saint-Gervais, en 1606. Après ses études au Collège de Clermont, il entra au noviciat à dix-huit ans, en 1624. Il fit la rencontre du Père de Brébeuf au collège d’Eu en 1630 et les paroles du missionnaire hantèrent son âme, la brûlant d’une ardeur apostolique telle qu’en 1635, il demanda à partir en Nouvelle-France. Ses supérieurs acceptèrent et en 1636, le Père Garnier débarqua à Québec.

Deux de ses frères devinrent religieux : le Père Joseph de Paris, capucin, et le Père Henri de Saint-Ignace, carme. Une très grande intimité d’âme unissait les trois frères. Fort heureusement, le capucin et le carme conservèrent de nombreuses lettres du jésuite et les répliques du Père Garnier dans notre scène du deuxième acte sont inspirées de l’une d’entre elles, écrite le 25 avril 1649. Je vous la cite, tant cette lettre témoigne d’une délicatesse d’âme sans égale, le Père Ragueneau la commentait ainsi : « Voilà le style d’un saint qui aimait ses frères en saints et comme des saints. »

« Hélas ! mon cher frère, que je serais heureux de mourir pour Lui, comme l’ont déjà fait, depuis l’an passé, trois de nos Pères [les Pères Antoine Daniel, Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant dont nous parlerons plus tard]. Notre-Seigneur soit béni qui m’a puni pour mes péchés par la privation de cette couronne [...]. Ô mon cher frère, bénissez Dieu de ce qu’il m’a donné des frères martyrs et des saints qui aspiraient tous les jours à cette couronne. Hélas ! priez Dieu pour moi, qu’il me fasse la grâce de le servir fidèlement et d’accomplir le grand ouvrage qu’il a mis entre mes mains, et de consommer ma vie à son service. Véritablement, je me considère comme une hostie qui est à immoler, au moins toute raison m’oblige de le croire. Courage, mon cher frère, laissez-vous gouverner par le Cœur tout aimable de Jésus ; mais sachez que j’ai bien plus besoin que vous de cette grâce, étant entièrement froid et insensible aux attraits de cet Amour incarné. Priez-le pour moi, je vous en prie, qu’il m’embrase et me consume et vous aussi et mon frère aussi, et qu’il nous réduise tous trois en un avec Lui. »

C’est par l’amour de Jésus crucifié que tous les Pères se ressemblent. Sans cesse revient dans leurs écrits le désir d’être attachés avec Jésus à la Croix pour le salut des âmes. Voici quelques bribes tirées des écrits de saint Charles Garnier qui ont aussi inspiré certains passages de l’oratorio : « Si j’eusse assez de cœur et de courage, je ne doute point que Notre-Seigneur ne m’eût donné un bout de sa Croix à porter, car c’est un témoignage assuré que Dieu nous aime que de nous faire porter la Croix de son Fils. »

Dans une lettre à l’un de ses frères : « Si le Canada est pour moi un temple saint, le pays des Hurons en est le Saint des saints : on y doit jouir des chastes embrassements de l’Époux sacré, et tout ensemble on y est attaché à la Croix, car Jésus et la Croix sont inséparablement unis. »

Soudain, coup de théâtre : des femmes huronnes entrent en catastrophe sur la scène. « À l’aide ! » crient-elles en huron sur des accords stridents et dissonants. L’orchestre se déchaîne avec des trémolos violents. Cette irruption affole toute la mission qui s’attroupe pour connaître l’origine des cris. On questionne, les réponses sont lancées de façon un peu confuse... on apprend finalement que la mission Saint-Joseph, distante de seulement quelques lieues de Sainte-Marie, vient d’être attaquée par les Iroquois.

« Notre bon pasteur se livra à l’Iroquois. Il est mort pour nous sauver... Ô mon Dieu comme il nous aimait. »

Père Ragueneau

Que s’est-il passé ? Dites-nous.

Les femmes de Saint-Joseph

C’était après la Messe.

La plupart des hommes étaient partis du village de Saint-Joseph, les uns pour la chasse, les autres sur les sentiers de la guerre. Les Iroquois l’avaient appris et en profitèrent... pendant la nuit, ils s’approchèrent du village. Le matin du 4 juillet 1648, le Père Antoine Daniel, rentré depuis seulement deux jours de Sainte-Marie où il avait suivi les exercices de la retraite annuelle, achevait de dire la Messe, la première qu’il célébrait depuis son retour. Selon leur coutume, les fidèles avaient rempli l’église. Soudain...

Les femmes de Saint-Joseph

Partout on crie : Aux armes ! Voilà l’ennemi ! L’ennemi, l’Iroquois !

Les femmes, encore tout haletantes et traumatisées, ne peuvent s’expliquer que par des mots jetés confusément, illustrant la panique du village et le chœur la partage... ainsi que les instruments se mêlant aux voix tantôt par des accords scandés ou à contretemps, par des traits chromatiques descendants aux flûtes, des trémolos aux cordes, des accords dissonants, etc.

Chœur

Des cris. Des coups. Du feu. Du sang. Effroi. Terreur. Partout.

Tout le village était affolé. Le Père Daniel se porta là où il voyait le péril le plus grand. La mort était si proche de tous que quelques mots du Père triomphèrent des cœurs les plus rebelles à la grâce. Le nombre de ceux qui voulaient recevoir le baptême était si grand que le Père trempa son mouchoir dans l’eau et les baptisa tous par aspersion. Déjà, les Iroquois avaient mis tout le village à feu et à sang. Le Père Daniel aurait pu prendre la fuite, mais il n’y songea pas, il voulait mourir dans son église.

Les femmes de Saint-Joseph

Les chrétiens trouvèrent refuge dans l’église. Elle était pleine.

Alors Anwënen...

Reconnaissant le nom huron du Père Daniel, les Pères, inquiets, coupent les femmes :

Les Pères

Le Père Antoine Daniel ?

Les femmes de Saint-Joseph

Oui... il entra.

Changement de ton et de caractère : les violons exécutent un mouvement d’arpèges brisés très doux, feutrés, car la présence du Père dans l’église rassure.

Le Père Daniel, infatigable, donna l’absolution aux chrétiens, baptisa les catéchumènes et les encouragea tous dans la plus douce espérance des saints, n’ayant à la bouche que ces paroles répétées ici par le chœur :

Chœur

Mes frères, nous serons aujourd’hui dans le Ciel.

Mais l’ennemi apprit bientôt que les chrétiens étaient en grand nombre dans l’église. C’était là une proie inespérée. Les Huronnes reprennent leur description effrayante :

Les femmes de Saint-Joseph

Tout était en feu. Le sang coulait à flots. Anwënen baptisait encore. L’Iroquois approchait, hurlant. On l’entendait venir.

À ce bruit terrifiant, le Père s’écria :

Chœur

Fuyez, mes frères, et portez avec vous votre foi jusqu’au dernier soupir.

Les batteries des violoncelles, les accords à contretemps des autres cordes et les traits rapides aux flûtes évoquent cette fuite effrénée.

Les femmes de Saint-Joseph

L’ennemi était tout près.

Chœur

Pour moi, je dois mourir ici, tandis que j’y verrai une âme à gagner pour le Ciel ; et y mourant pour vous sauver, ma vie ne m’est plus rien. Nous nous reverrons dans le Ciel.

Mélodie ascendante qui culmine sur un sol tenu, bien sûr.

Les femmes de Saint-Joseph

Et déjà, il courait... Notre bon pasteur se livra à l’Iroquois.

Une mesure de silence précède la phrase suivante, chantée comme à mi-voix pour marquer la stupeur.

Les guerriers s’arrêtèrent, stupéfaits.

Puis elle reprend son agitation jusqu’au coup fatal d’arquebuse suivi d’un silence saisissant.

Mais bientôt, des flèches, un coup d’arquebuse.

Le chant reprend, lourd de peine...

Il tomba en prononçant le Nom de Jésus.

À ce moment, la foule, émue au récit d’un tel martyre, s’agenouille et se signe. Le Père Antoine Daniel fut ainsi le premier missionnaire jésuite à périr en Huronie. S’étant ainsi livré à ses bourreaux, il provoqua un instant de stupéfaction chez les Iroquois qui permit aux chrétiens réfugiés dans l’église de s’échapper.

Les femmes de Saint-Joseph

Beaucoup de chrétiens purent se sauver. Grâce à Anwënen.

Le chœur s’exclame alors, comme pour témoigner de la gloire du saint martyr :

Chœur

Prêtre et hostie à l’image de Jésus.

Une fois saint Antoine Daniel tombé, les Iroquois se ruèrent sur lui comme s’il avait été l’unique objet de leur haine. C’est à qui commettrait la pire indignité sur son cadavre. Pendant ce temps, le feu avait détruit toutes les cabanes et l’église était bien atteinte. Les Iroquois jetèrent le corps du saint au milieu des flammes et bientôt, il fut réduit en cendres comme un glorieux holocauste. Apprenant cela, le Père Chaumonot, un missionnaire intimement lié avec saint Antoine Daniel, s’affligeait qu’on n’ait pu sauver la moindre relique... pour consoler son ami, le Père Daniel lui apparut, éclatant de gloire, et lui dit :

« Magnus Dominus et laudabilis nimis. Oui, Dieu est grand et adorable à tout jamais. Il a jeté les yeux sur les opprobres de son serviteur, et afin de le récompenser en Dieu, grand comme il est, il m’a donné quantité d’âmes qui étaient dans le Purgatoire, lesquelles ont accompagné mon entrée et mon triomphe dans le Ciel. »

Saint Antoine Daniel apparut une seconde fois, mais au milieu de ses frères qui recherchaient les moyens de faire progresser la foi. Sa seule vue, on l’imagine bien, encouragea la vaillante troupe qui peinait encore à la moisson des âmes.

Mais l’heure est grave pour la mission et le Père Ragueneau prend les mesures nécessaires pour faire face à une éventuelle attaque iroquoise.

Père Ragueneau

Mes frères, l’ennemi n’est plus loin et son but est notre mission Sainte-Marie. Que tous prennent les armes : les uns leur fusil, les autres leur chapelet. Allons !

Et tandis que tous courent à leur poste sur une musique agitée, le supérieur rassemble les Pères pour leur donner cet ordre, gravement :

Père Ragueneau

Que toutes les âmes de cette mission soient prêtes à paraître devant Dieu.

Le deuxième acte se termine par un trio dans lequel se mêlent trois réactions différentes face au martyre. Chacun livre, d’abord seul, la pensée qui l’occupe, puis les trois parties se joignent en un ensemble pathétique à la fin duquel le chœur prend le relais. La première réaction est celle du supérieur, le Père Paul Ragueneau, qui voit lucidement la suite inévitable des événements, mais l’accepte, « ad majorem Dei gloriam », selon la devise de la Compagnie de Jésus :

Père Ragueneau

Les Iroquois ne ralentiront pas leur marche... je crains que le Père Daniel ne soit pas le seul à répandre son sang.

Pourvu que Dieu tire sa gloire de nos pertes, ce nous est assez, puisque c’est pour le Ciel que nous travaillons et non pas pour la terre.

C’est par cette dernière phrase que le Père Ragueneau terminait le récit de la prise du bourg de Saint-Joseph et du martyre de saint Antoine Daniel inséré dans la Relation de 1649.

Les femmes sauvées du massacre poursuivent, encore sous le choc du sacrifice de leur bon pasteur :

Les femmes de Saint-Joseph

Il est mort pour nous sauver... ô mon Dieu, comme il nous aimait !

Le Père Chabanel est le dernier à s’exprimer. Nous connaissons sa réaction devant le martyre grâce à une lettre qu’il écrivit à son frère Pierre Chabanel, jésuite comme lui, en 1649, au lendemain de la mort du Père Gabriel Lalemant dont nous parlerons plus loin. Voici de larges extraits de cette lettre :

« Peu s’en est fallu, dans les apparences humaines, que votre Révérence n’ait eu un frère martyr ; mais hélas ! il faut devant Dieu une vertu d’une autre trempe que la mienne pour mériter l’honneur du martyre. Le révérend Père Gabriel Lalemant [...] avait pris ma place au bourg de Saint-Louis depuis un mois devant sa mort, que je fus envoyé comme plus robuste de corps en une Mission plus éloignée et plus laborieuse, mais non pas si fertile en palmes et en couronnes que celles dont ma lâcheté m’avait rendu indigne devant Dieu. Ce sera quand il plaira à la divine Bonté, pourvu que de mon côté, je tâche de faire un martyr dans l’ombre et une mort sans ­effusion de sang. »

« Sans effusion de sang », car il ne se sentait pas digne du martyre et ne se croyait appelé qu’au martyre quotidien du labeur apostolique. Mais Dieu avait d’autres vues... car martyr, il sera.

L’intermède et le troisième acte racontent le martyre des saints Jean de Brébeuf et Gabriel ­Lalemant.

Le Père Ragueneau n’avait pas tort de prévoir que d’autres martyrs arroseraient de leur sang cette terre huronne. Le Père Daniel mourut le 4 juillet 1648. Neuf mois plus tard, en mars 1649, deux autres Pères conquéraient la palme du martyre après d’effrayantes tortures.

INTERMÈDE

À Saint-Ignace, le 16 mars 1649.

Après un moment de répit, les Iroquois revinrent en Huronie. Le 16 mars 1649, ils arrivèrent de nuit à la frontière. Ils étaient environ trois mille et portaient, pour la plupart, des armes à feu fournies par les Hollandais. Leur première attaque fut la mission Saint-Ignace. Au petit matin, les Iroquois n’en firent qu’une bouchée et tous les Hurons, environ quatre cents âmes, furent pris, les uns massacrés sur l’heure, les autres réduits en captivité et réservés à des cruautés plus redoutables que la mort.

Les Iroquois n’en demeurèrent pas là. Avant le lever du soleil, ils étaient en armes devant un autre bourg, celui de Saint-Louis. On savait déjà que l’ennemi s’avançait ; une majeure partie du village avait pu s’enfuir. Les guerriers restés sur place repoussèrent vaillamment les premiers assauts, mais à la fin, les défenseurs tombèrent presque tous en vie entre les mains des assaillants.

Au nombre des captifs se trouvaient les Pères Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant, neveu du Père Jérôme Lalemant. Né le 3 octobre 1610 à Paris, il entra au noviciat le 24 mars 1630. Deux ans plus tard, il obtint la permission d’ajouter à ses vœux celui de se consacrer aux missions étrangères. Il dut cependant attendre 1646 pour entreprendre le voyage de Québec. Envoyé en Huronie en 1648, il apprit rapidement la langue et put, dès février 1649, remplacer le Père Chabanel à la mission Saint-Louis où était le Père de Brébeuf. Un mois plus tard, il cueillait la palme du martyre.

Lors de l’attaque iroquoise, les Pères auraient pu facilement se mettre en sûreté, mais ils avaient plus à cœur le salut de leur troupeau que leur propre vie. Pendant que l’un baptisait les catéchumènes, l’autre donnait l’absolution aux chrétiens, et c’est dans l’exercice de leur ministère qu’ils furent pris. Aussitôt, les deux missionnaires furent dépouillés de leurs vêtements et les Iroquois commencèrent leurs tortures : ils leur arrachèrent les ongles et les accablèrent de coups de bâton.

L’heure du martyre sonnait. Depuis 1639, le Père de Brébeuf s’y préparait. Cette année-là, il avait formulé un vœu :

« Mon Dieu et mon Sauveur Jésus, que pourrais-je vous rendre pour tous les biens dont vous m’avez prévenu ? Je prendrai de votre main le calice de vos souffrances et j’invoquerai votre Nom [...]. Oui, mon Sauveur Jésus, je vous fais vœu de ne jamais manquer de mon côté à la grâce du martyre si, par votre infinie miséricorde, vous me la présentez quelque jour, à moi votre indigne serviteur [...]. Et quand j’aurai reçu le coup de mort, je m’oblige à l’accepter de votre main, avec tout l’agrément et la joie de mon cœur [...]. Faites que je vive en telle façon, qu’enfin vous m’octroyiez cette faveur de mourir si heureusement. Ainsi mon Dieu et mon Sauveur, je prendrai de votre main le calice de vos souffrances, et j’invoquerai votre Nom : Jésus, Jésus, Jésus. »

Pendant dix ans, saint Jean de Brébeuf se prépara au martyre et il fut encouragé par de nombreuses apparitions dont une où Notre-Dame se montra à lui le Cœur transpercé de trois épées, afin de lui enseigner la parfaite soumission aux volontés de Dieu.

En ce 16 mars 1649, l’heure de saisir le calice et de le boire jusqu’à la lie était donc arrivée. C’est pourquoi, afin d’introduire l’intermède qui se déroule dans les ruines de la mission Saint-Ignace, le chœur chante un verset du psaume 115, verset qui a inspiré le Père de Brébeuf pour son vœu, comme pour lui rappeler que le moment est venu de l’accomplir. Les cuivres accompagnent la première partie de cette polyphonie très sobre et sombre, laissant pressentir l’épreuve, tandis que le mouvement est ascendant avec le concours des cordes, en mode majeur, pour la deuxième partie qui est toute remplie d’amour du Nom du Seigneur.

Les Iroquois s’apprêtent à torturer les Hurons chrétiens : « Eïnon ! Pas ça ! Arrêtez vos incantations ! »

Chœur

Cálicem salutáris accípiam et Nómen Dómini invocábo.

Je prendrai la coupe du salut et j’invoquerai le Nom du Seigneur.

Et nos martyrs répondent aussitôt à la volonté de Dieu :

Les Pères de Brébeuf et Lalemant

Recevez aujourd’hui, ô Seigneur Jésus, et notre sang et notre vie.

Mais le Père de Brébeuf ne néglige pas le soin de son troupeau. Entouré de chrétiens qu’il a instruits, prisonniers comme lui, il s’adresse paternellement à eux ; et les Hurons répètent ses paroles en écho, manifestant leur communion de pensée :

Père de Brébeuf

Mes enfants, levons les yeux vers le Ciel...

Au plus fort de nos douleurs, souvenons-nous que Dieu est le témoin de nos souffrances.

Et il en sera bientôt la trop grande récompense.

Mourons dans cette foi et attendons de sa bonté l’accomplissement de ses promesses.

Après un instant, le Père de Brébeuf ajoute, avant de chanter en duo avec le Père Lalemant pour encourager les captifs :

Père de Brébeuf

J’ai plus pitié de vous que de moi.

Les Pères de Brébeuf et Lalemant

Supportez avec courage le peu qui reste de tourments, ils finiront avec nos vies. La gloire qui les suit n’aura pas de fin.

Les Hurons répondent :

Les Hurons

Echon, notre esprit sera dans le Ciel, lorsque nos corps souffriront en terre. Prie Dieu pour qu’il nous fasse miséricorde. Nous l’invoquerons jusqu’à la mort.

Et tous de chanter dans un émouvant ensemble :

Les Pères de Brébeuf et Lalemant

Courage ! Dieu sera notre trop grande récompense !

Les Hurons

Mourons donc avec eux, nous irons ensemble au Ciel.

Les Iroquois : « Yo, saccan ! Sastoura !
Allez, levez-vous ! Dépêchez-vous ! »
« Nous allons t’arracher de la terre, racine empoisonnée ! »
Aux Pères de Brébeuf et Lalemant.

Soudain, les Iroquois surviennent en vociférant. Ils frappent, injurient et poussent les Hurons hors de la scène pour les mener au lieu de leur supplice, sur une musique violente, en leur annonçant avec une cruelle satisfaction et une diabolique envie tout ce qu’ils désirent leur faire... jusqu’à ce que le chef lance aux deux Pères la formule consacrée de condamnation à mort :

Le chef iroquois

Nous allons t’arracher de la terre, racine empoisonnée !

L’intermède se termine sur un passage de saint Paul dans la première Épître aux Corinthiens, que le Père Lalemant, rencontrant le Père de Brébeuf complètement mutilé au moment où il allait lui-même subir des tourments semblables, lui cita :

Chœur

Spectaculum facti sumus mundo et angelis et hominibus. Tamquam purgamenta mundi facti sumus, omnia peripsema, usque adhuc.

Nous avons été livrés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut.

Le motet se divise en trois parties : La première presque sur un seul accord et à mi-voix, la deuxième plus forte et dramatique, et la troisième reprend la première phrase toujours plus fort avec des rythmes heurtés.

Le Père de Brébeuf, ne pouvant plus parler, s’inclina pour le remercier de cet encouragement. Quel héroïsme ! Qui n’est pas de la terre !.

C’est ainsi que nous les quittons pour rejoindre la mission Sainte-Marie-des-Hurons qui n’a pas tardé à apprendre les terribles nouvelles. C’est l’objet du troisième acte.

ACTE III

À Sainte-Marie-des-Hurons, le 21 mars 1649.

En effet, Sainte-Marie fut rapidement mise en état d’alerte, d’abord par des Hurons, puis, sur les 9 heures du matin du 16 mars, par la fumée et les flammes de l’incendie qui ravageait le village de Saint-Louis visibles de Sainte-Marie même.

Tous étaient donc sur la défensive, décidés à vendre chèrement leur vie. Les Iroquois, par leurs éclaireurs, ne faisaient pas mystère de leur intention d’attaquer la mission. Le 17, des combats eurent lieu un peu partout dans les alentours. Les Français du fort n’avaient plus qu’à les attendre. Les missionnaires plaçaient leur unique espoir dans le Ciel et, comme c’était à la veille de la fête de saint Joseph, leur patron et protecteur, ils s’adressèrent à lui.

C’est ainsi que commence l’acte troisième. Les Pères et les Français renouvellent leur vœu en chantant un motet à saint Joseph, alternant avec le grand chœur et les instruments :

Le Chœur et la scène

Sáncte Jóseph, intercéde pro nóbis !

Saint Joseph, intercédez pour nous !

Nóstra, Jóseph, víde mála,
Ad nos cónfer auxília ;
Agunt hóstes tríste béllum
In túum dúlcem Fílium :
Hos péllant túa bráchia.

Voyez, ô Joseph, nos maux,
Accordez-nous votre secours :
Les ennemis font une guerre
Douloureuse à votre doux Fils :
De votre main, dispersez-les.

Sáncte Jóseph, intercéde pro nóbis !

Saint Joseph, intercédez pour nous !

Et c’est en effet ce que fit le tout-puissant Joseph : le 19 mars, jour de sa fête, une épouvante subite se répandit dans le camp des Iroquois. Ils ne pensèrent plus qu’à fuir alors que la victoire leur était assurée ! Ils emmenèrent ce qu’ils purent de prisonniers et les autres, ils les attachèrent à des pieux au milieu de décombres auxquels ils mirent le feu. En moins de quelques heures, tous les Iroquois disparurent.

La mission se trouva donc sauvée. Le 20 mars, les missionnaires eurent la certitude que les Iroquois étaient partis, mais ils apprirent par la même occasion la mort des Pères. Ils envoyèrent alors un Père et sept Français rechercher leurs corps.

À la fin de l’hymne à saint Joseph, un des donnés de cette expédition vient prévenir de leur retour. Tous le questionnent et ils apprennent alors que le martyre des deux Pères eut lieu, non pas à la mission Saint-Louis comme on s’y attendait, mais à Saint-Ignace.

Un donné annonce l’arrivée des corps des Pères de Brébeuf et Lalemant :« Quel spectacle d’horreur ! »

Après une brève description du spectacle d’horreur qu’ils ont découvert, le donné ajoute :

Le donné

Les restes de la cruauté même...

Mais le Père Ragueneau corrige, avec un esprit surnaturel stupéfiant en une heure si tragique :

Père Ragueneau

Ou plutôt les restes de l’amour de Dieu qui seul triomphe dans la mort des martyrs.

Sur ce, un donné entre et annonce l’arrivée des corps.

L’orchestre fait entendre une sorte de marche funèbre, pathétique mais aussi empreinte de gloire, tandis qu’on porte les deux dépouilles, couchées sur des civières recouvertes d’un drap blanc, et tous les Pères se mettent à genoux pour les vénérer.

Le Père Ragueneau devant le corps des martyrs : « Ô glorieux martyrs de Jésus-Christ ! »

« Pas un de nous ne put jamais gagner sur soi, raconte le Père Ragueneau, de prier Dieu pour eux, comme s’ils en eussent eu quelque besoin ; mais notre esprit se portait incontinent au Ciel, où il ne doutait point que ne fussent leurs âmes. »

Les Pères purent contempler à loisir les précieux restes et vérifièrent ce que les Sauvages leur avaient dit de leur martyre et de leur mort. La méditation sur les corps des saints martyrs est inspirée d’une lettre qu’un frère coadjuteur présent a écrite, dans laquelle il énumérait dans une litanie saisissante toutes les plaies des martyrs en débutant chaque “ invocation ” par un poignant « J’ai vu et touché... »

Chœur

Ô glorieux martyrs de Jésus-Christ !

Le Père Ragueneau, au son d’une petite mélodie tranquille qui va revenir tout au long de cette scène, s’approche de la première dépouille afin de reconnaître son identité. On lui découvre le corps et le supérieur, malgré la défiguration quasi complète, le reconnaît :

Père Ragueneau

Gabriel Lalemant...

Chœur

Âme d’acier dans un corps fragile.

Puis, comme un refrain qu’entonne le supérieur, répété par l’assistance :

Père Ragueneau

Je vois et je touche...

L’assistance et le chœur

Nous voyons, nous touchons...

Le supplice des deux Pères n’a pas eu lieu en même temps. Le Père de Brébeuf fut tourmenté pendant trois heures, le 16 mars, et il rendit son âme vers 16 heures. Le Père Lalemant, tout faible qu’il était, souffrit plus longtemps : de 18 heures à 9 heures le lendemain, 17 mars.

Lorsque les Iroquois les attachèrent là où ils devaient souffrir et mourir, les Pères tombèrent à genoux. Ils baisèrent le poteau avec une sainte joie, comme l’objet de leur désir et le gage assuré de leur salut.

Ils subirent tous deux à peu près les mêmes tourments, c’est-à-dire tous ceux que l’imagination des Iroquois pouvait concevoir.

Ils arrachèrent des morceaux de chair de leurs cuisses et de leurs bras et les firent rôtir afin de les manger sous les yeux des victimes. Pour augmenter la douleur, les Iroquois enfoncèrent dans leurs plaies des haches rougies au feu.

Père Ragueneau

Je vois les jambes, les cuisses et les bras décharnés jusqu’aux os.

Il y avait là des Hurons infidèles. Ennemis de la foi, ils connaissaient un peu les cérémonies chrétiennes. Afin de tourner en dérision le saint baptême, ils versèrent sur nos martyrs une grande quantité d’eau bouillante... une fois, deux fois, trois fois... et avec ironie, les bourreaux criaient : « Nous te baptisons afin que tu sois heureux dans le ciel, car sans un bon baptême, on ne peut être sauvé ! » D’autres ajoutaient en riant : « Nous te traitons en amis, puisque nous serons cause de ton plus grand bonheur là-haut dans le ciel. Remercie-nous de nos bons offices, car plus tu souffriras, plus ton Dieu te récompensera ! » Voix du diable qui se moque du martyre !

L’assistance

Nous voyons les grosses ampoules causées par l’eau bouillante versée en dérision du saint baptême.

Les bourreaux attachèrent aussi à leurs victimes des ceintures d’écorce pleine de poix et de résine auxquelles ils mirent le feu, faisant ainsi griller tout le corps des martyrs.

Père Ragueneau

Je touche la plaie d’une ceinture d’écorce qui grilla tout le corps.

À l’un, ils coupèrent les mains, ils percèrent l’autre avec des pointes aiguës. Les Iroquois appliquèrent sous les aisselles et sur les reins des haches rougies au feu pour, finalement, en faire un collier qu’ils attachèrent autour de leur cou. Chaque mouvement des Pères leur causait un nouveau supplice...

L’assistance

Nous touchons les brûlures du collier de haches incandescentes.

Le corps tout entier de saint Gabriel Lalemant fut grillé et brûlé vif ; les bourreaux crevèrent même ses yeux avec des tisons ardents...

Père Ragueneau

Je vois les yeux crevés par des tisons ardents.

L’assistance et le chœur

Nous voyons, nous touchons...

Enfin, une hache ouvrit la tête du Père Lalemant, vers l’oreille gauche, laissant voir la cervelle.

Dans ses tourments, le Père Lalemant levait les yeux au Ciel, parfois il joignait les mains et jetait des soupirs vers Dieu dont il implorait le secours. Le Père de Brébeuf, quant à lui, paraissait insensible aux feux et aux flammes, comme un rocher. Sans pousser un cri, il demeurait dans un profond silence, n’ouvrant la bouche que pour prier pour ses bourreaux et encourager ses enfants.

Après avoir considéré le corps de saint Gabriel Lalemant, le Père Ragueneau se dirige ensuite vers la seconde dépouille :

Père Ragueneau

Jean de Brébeuf...

Chœur

Chef valeureux et apôtre par excellence du peuple huron.

Les Iroquois, enragés contre le zèle du Père, voulurent l’empêcher de parler. Ils lui remplirent la bouche de tisons, lui coupèrent le nez et lui arrachèrent les lèvres. La victime eut aussi le crâne scalpé, les pieds coupés, la mâchoire fendue en deux... c’est en le voyant dans cet état que le Père Lalemant lui cita le verset de saint Paul chanté par le chœur à la fin de l’intermède.

Père Ragueneau

Je vois les lèvres coupées, le dessus de la tête écorché.

L’assistance

Nous voyons les deux cents coups de bâton recouvrant le corps.

Avant leur mort à tous deux, dans une haine superstitieuse et démoniaque, ces barbares voulurent capturer le courage des Pères :

Père Ragueneau

Je touche l’ouverture que ces barbares ont faite pour arracher le cœur.

Chœur

Leurs cœurs d’apôtres.

Père Ragueneau

Mangés !

Dit-il, le cœur soulevé d’indignation à la vue de tant de cruauté et de sauvagerie. Dans sa Relation, le Père Ragueneau terminait le récit du martyre ainsi : « Mais laissons ces objets d’horreur et ces monstres de cruauté ; puisqu’un jour, toutes ces parties seront douées d’une gloire immortelle, que la grandeur de leurs tourments fera la mesure de leur bonheur, et que dès maintenant ils vivent dans le repos des Saints et y seront pour un jamais. »

L’assistance

Admirons, contemplons tant de plaies qui font leur gloire.

« C’est bien maintenant, écrivait encore le Père Ragueneau, qu’ils disent en repos : »

Chœur

Transivimus per ignem et aquam ; et eduxisti nos in refrigerium.

Nous sommes passés par le feu et par l’eau ; et vous nous en avez tirés pour nous mettre en un lieu de rafraîchissement (Ps 65).

Le Père Ragueneau conclut ainsi le récit “ de l’heureuse mort du Père Jean de Brébeuf et du Père Gabriel Lalemant ” :

« Nous ensevelîmes ces précieuses reliques, le dimanche vingt et unième jour de mars, avec tant de consolation et des sentiments de dévotion si tendres en tous ceux qui assistèrent à leurs obsèques, que je n’en sache aucun qui ne souhaitât une mort semblable plutôt que de la craindre, et qui ne se crût très heureux de se voir en un lieu, où peut-être à deux jours de là, Dieu lui ferait la grâce de répandre et son sang et sa vie en une pareille occasion [...]. Quoi qu’il en soit, je prie Dieu qu’il accomplisse dessus nous ses volontés jusqu’à la mort, comme il a fait en leurs personnes. »

Ainsi soit-il !

ACTE IV

À Sainte-Marie-des-Hurons, le 15 mai 1649.

Des familles huronnes supplient le Père Chaumonot de les suivre dans leur exil : « Venez Père ! Ayez pitié de notre misère ! »

Dans la Relation de 1649, le Père Ragueneau a rassemblé tous les éléments racontant la terrible décision qu’il eut à prendre :

« En suite des pertes arrivées, une partie du pays des Hurons s’est vue dans la désolation, quinze bourgs ont été abandonnés, chacun se dissipant où il a pu dans les bois et forêts, dans les lacs et rivières, et dans les îles plus inconnues à l’ennemi. Les autres se sont retirés dans les Nations voisines, plus capables de soutenir les efforts de la guerre. »

C’est ce qu’explique, suppliante, la famille huronne au Père Chaumonot à l’ouverture de l’acte IV. Nous n’avons pas encore parlé de ce Père... sa vie extraordinaire ne peut se résumer en quelques lignes. Il vous faudra écouter la conférence que notre frère Pierre prononça en 1998, Le Père Pierre-Joseph Marie Chaumonot, le missionnaire de Notre-Dame au Canada, disponible sur le site de VOD. La vie de ce missionnaire de Notre-Dame est une parfaite illustration de l’enseignement de notre Père sur la circumincessante charité et sur les merveilles opérées dans les âmes par la consécration à la Vierge Marie, notre Mère à tous, à jamais. C’est en effet à Notre-Dame de Lorette que le Père Chaumonot fut redevable de la grâce de sa conversion, qui le conduisit à devenir jésuite. Envoyé au Canada, il devint le compagnon des saints martyrs canadiens et se consacra à la mission des Hurons.

Après les supplications de la famille huronne, le Père Chaumonot les congédie et rend compte au Père Ragueneau son supérieur, qui entre avec les Pères Chastellain et Le Mercier. Ceux-ci forment les autorités de la mission huronne. Avec le Père Chaumonot, ils décrivent brièvement l’état pitoyable du pays des Hurons.

Père Chaumonot

Mon Père, voilà une nouvelle famille qui vient de nous quitter...

Père Chastellain

En moins de quinze jours, notre maison de Sainte-Marie s’est vue dépouillée de tous côtés.

Père Le Mercier

La famine s’abat sur les réchappés de la guerre.

« La famine a été grande cette année en toutes ces contrées, plus qu’on ne l’avait vue depuis cinquante ans, la plupart n’ayant pas de quoi vivre, et étant contraints ou de manger du gland, ou bien d’aller chercher dans les bois des racines sauvages, dont ils soutiennent une misérable vie, encore trop heureux de n’être pas tombés entre les mains d’un ennemi mille fois plus cruel que les bêtes féroces et que toutes les famines du monde. » (Relation de 1649)

Père Chastellain

En quelque endroit que nous allons, nous n’y voyons que des croix, des misères, des craintes...

« La mort étant à la plupart le moindre des maux qui leur puisse arriver. Les espérances du Paradis que la foi fournit aux chrétiens sont l’unique consolation qui les soutient dans ces rencontres, et qui leur fait estimer plus que jamais les avantages du bonheur qu’ils possèdent, qui ne peut leur être ravi, ni par les cruautés des Iroquois, ni par les langueurs d’une famine qui va les poursuivant dans leur fuite, et de laquelle ils ne peuvent fuir. » (Relation de 1649)

Père Le Mercier

Nous tâchons de secourir ceux que nous pouvons...

Ils accueillirent, tout compte fait, plus de six mille Hurons.

Père Le Mercier

Mais cela n’empêche pas l’exode.

La musique se fait lourde de tristesse. « Quoi qu’il arrive, ce nous doit être assez que Dieu en tire sa gloire ; et s’il lui plaît augmenter la foi de ces peuples, multipliant ses croix et sur eux et sur nous, notre cœur y est préparé, nous les embrasserons avec joie, et nous lui dirons sur la montagne du Calvaire d’aussi bon cœur que s’il nous avait transportés sur la montagne de sa gloire, Bonum est nos hic esse. » (Relation de 1649)

Vient la question douloureuse sur une musique de plus en plus hésitante et coupée par des silences :

Les Pères Le Mercier, Chastellain et Chaumonot rapportent les supplications des Hurons au Père Ragueneau, qui demande à prier seul.

Père Chaumonot

Père Ragueneau, les Hurons chrétiens espèrent que nous accepterons de les suivre. Ils veulent vivre en chrétiens.

Père Chastellain

Dieu voudrait-il nous parler par leur bouche ?

Père Le Mercier

Voulez-vous dire...

Père Chaumonot

Quitter...

Père Ragueneau

Laissez-moi...

Le Père Ragueneau prie pour obtenir la grâce de faire la volonté de Dieu : « Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce, cela suffira ! »

À l’idée qu’il faudrait quitter Sainte-Marie, issue inévitable mais qu’on n’ose évoquer, le supérieur désire être seul afin de méditer, prier, chercher dans la solitude la volonté de Dieu. Dans la scène qui commence, nous pénétrons dans la pensée du Père Ragueneau. L’élection sera difficile, il a besoin de la grâce de Dieu et de sa force.

Comme saint Ignace de Loyola le recommande dans ses Exercices spirituels, le chœur entonne une prière préparatoire afin de se mettre dans l’attitude demandée par le Fondement des exercices spirituels :

« Il faut nous rendre indifférents à toutes les choses créées [...], de telle manière que nous ne voulions pas, quant à nous, santé plus que maladie, richesse plus que pauvreté, honneur plus que déshonneur, vie longue plus que vie courte [...], mais que nous désirions et choisissions uniquement ce qui nous conduit davantage à la fin pour laquelle nous sommes créés. »

Chœur

Ô Seigneur mon Dieu, accordez-moi votre grâce pour que toutes mes intentions soient purement ordonnées au service et à la louange de votre divine Majesté.

Chant calme et suppliant où paraît le parfait et confiant abandon du saint missionnaire qui ne cherche que la Volonté du Bon Dieu.

Le Père Ragueneau, réfléchissant alors en lui-même, considère ce qu’en toute raison et justice il doit, de son côté, offrir et donner à Dieu notre Seigneur, en commençant la prière de saint Ignace tirée de la contemplation ad amorem :

Père Ragueneau

Prenez, Seigneur, et recevez ma liberté, mon intelligence, toute ma volonté.

Chœur

Tout ce que j’ai et que je possède.

Puis, levant ses yeux vers le Christ notre Seigneur, placé sur la Croix, il lui demande, « comme un ami parle à son ami ou un serviteur à son maître » :

Père Ragueneau

Ô Jésus ! N’est-ce pas là votre prière quand, du haut de la Croix, vous remettiez à votre Père votre âme, avec pleine confiance ?

Et le chœur chante l’une des sept paroles de Jésus crucifié qui, à elles seules, forment un évangile :

Chœur

Páter, in mánus túas comméndo spíritum méum.

Père, entre vos mains je remets mon esprit.

Le Père Ragueneau poursuit la prière de saint Ignace qui rythme sa méditation :

Père Ragueneau

Tout ce que vous m’avez donné, Seigneur, je vous le rends.

En voyant le Christ dans cet état, ainsi suspendu à la Croix, expirant, le Père regarde ce qui s’offre à lui en suivant, dans une composition de lieu, le Corps du Christ enlevé de la Croix par Joseph et Nicodème et remis à sa douloureuse Mère... puis comment son Corps fut porté au sépulcre, oint et enseveli... Toutes les phrases qu’ils chantent sont tirées de la méditation de la quatorzième station du Chemin de Croix de notre Père, composé en 1974... au Canada ! La redondance des mots « il fallait », « jusqu’à » et « tout », impose à notre jésuite la décision qu’il devra prendre, dans un déchirement du cœur.

Père Ragueneau

Il fallait ce dernier abaissement, cette fin.

« Plus que l’aboutissement d’une vie mortelle, c’est l’accomplissement de votre vocation de Sauveur universel, ô Jésus, quand vous êtes enseveli comme une semence dans la terre et laissé au silence, à la solitude, à l’abandon et à l’inertie de la mort. » (Chemin de Croix de notre Père)

Père Ragueneau

Il fallait que vous alliez jusqu’à ce terme sans retour, jusqu’à cet abîme.

Chœur

Vous avez été jusqu’à déposer votre vie, laisser votre chair morte au tombeau.

« Pour que du fond de l’abîme [nos jésuites y sont !] nous criions vers Dieu avec confiance. De tous les dangers le Père nous sauvera, de la tombe même il nous relèvera comme Vous ! »

« Comme Vous »... mais qu’avez-Vous fait, Seigneur ?

Père Ragueneau

Vous avez tout livré, tout immolé, tout perdu.

La volonté de Dieu est là... le Père Ragueneau l’entend, et, la gorge nouée, ne peut exprimer la seule réponse à donner, sans un secours de la grâce de Dieu et celle-ci ne lui manquera pas : figurant le Saint-Esprit qui le remplit de force pour accomplir son devoir, le chœur lui souffle la réponse en poursuivant la prière de saint Ignace là où il était rendu :

Chœur

Tout est à vous, Seigneur, disposez-en suivant votre bon plaisir.

Et le Père, fortifié, termine la prière :

Père Ragueneau

Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce, cela suffira. Je ne demande pas autre chose...

« Prodigieuse espérance fondée sur votre mort et votre sépulture ! [...] Puisque ce sépulcre ne nous fait plus horreur, puisque ce signe de mort est devenu bien plutôt le signe de notre résurrection... »

Chœur

« Ô très saint Corps de Jésus, apprenez-nous le détachement, la mort à nous-mêmes et la vie cachée, ensevelie avec Vous, pour qu’avec Vous nous entrions dans la Résurrection ! »

C’est bien l’esprit du Père Ragueneau qui écrivait dans la Relation de 1649 : « Depuis la naissance du christianisme, et depuis que Jésus-Christ n’a racheté le monde que par son sang répandu sur la Croix, nous sommes assurés que la foi n’a été plantée en aucun lieu du monde qu’au milieu des croix et des souffrances. Ainsi ces désolations nous consolent, et au milieu de la persécution, dans le plus fort des maux qui nous attaquent et des plus grands malheurs dont on nous puisse menacer, nous sommes tous remplis de joie et notre cœur nous dit que jamais Dieu n’a eu un amour plus tendre pour nous, que celui qu’il a maintenant. »

Le Père se redresse alors résolument et appelle tous les Français de la mission afin de leur faire part de sa décision sur fond de trémolos doux aux cordes, préparant au drame.

Père Ragueneau

Mes frères, il nous faut abandonner Sainte-Marie.

Stupéfaction de tous :

Tous

Abandonner Sainte-Marie ?

Père Ragueneau

Oui, mes frères, c’est ce que Dieu demande de nous.

Tous

Y pensez-vous ? Est-ce possible ? Le faut-il vraiment ?

Les donnés

– Nous faudra-t-il quitter cette demeure, fruit d’un labeur de dix ans ?

– Ces édifices qui paraissent des chefs-d’œuvre aux yeux des Sauvages ?

 Ces terres cultivées qui nous promettent une riche moisson ?

Les Pères

 Nous faudra-t-il abandonner ce lieu ?

 Berceau de l’Église huronne.

 Temple de Dieu.

 Maison des serviteurs de Jésus-Christ.

« Voici les pensées que nous avons ; le temps y donnera plus de jour. Il est difficile que la foi subsiste en ces pays, si nous n’avons un lieu qui soit comme le centre de toutes nos Missions, d’où nous puissions envoyer les Prédicateurs de l’Évangile [...], et d’où nous puissions nous rassembler de fois à autres, pour y conférer des moyens que Dieu nous fournira de procurer sa gloire, et des lumières qu’il nous donnera pour cet effet. Cette maison de Sainte-Marie où nous avons été jusqu’à maintenant, était dans le lieu le plus avantageux pour ce dessein, qu’on eût pu choisir, en quelque part que nous eussions été. Mais les affaires étant dans l’état où nous les voyons maintenant, ce serait une témérité à nous de demeurer en un lieu abandonné [...], pas un ne viendrait nous y voir, sinon les ennemis qui déchargeraient sur nous seuls tout le poids de leurs armes. Ainsi nous sommes résolus de suivre notre troupeau, et fuir avec les fuyants, puisque nous ne vivons pas ici pour nous-mêmes, mais pour le salut des âmes et pour la ­conversion de ces peuples. » (Relation de 1649)

Tous

Et pour aller où ?

« Où serait notre mérite et notre foi, si nous ne marchions à travers ces obscurités ? où serait notre confiance en Dieu, si notre appui était tout entier sur les moyens humains ? Qui veut voir trop clair en ses affaires, ne s’abandonne pas assez aux conduites de Dieu, et ce n’est plus en Dieu qu’il se confie, mais en soi-même. » (Relation de 1649)

Tous

Et la maison de Sainte-Marie ?

Sur fond de musique dramatique qui monte, la sentence tombe comme un coup de tonnerre.

Père Ragueneau

De peur que nos ennemis ne profanent ce lieu de sainteté et n’en prennent leur avantage, nous la livrerons au feu.

Le Père Ragueneau annonce qu’il faut abandonner la mission et la livrer aux flammes : « Que Dieu accepte cet holocauste ! »

Tous

Au feu ?

Cruelle décision ! Mais le Père Ragueneau offre ce sacrifice, cet “ holocauste ” en toute vérité. Puis, après un instant où chacun se plie avec résignation et renoncement à la volonté divine manifestée si clairement, le supérieur ajoute :

Père Ragueneau

Évacuons ce que nous pouvons.

Pendant que les Français sortent malles et objets à sauver de l’incendie, le chœur chante, soutenu par les cuivres, un verset du livre de Job, exprimant parfaitement l’abandon et la confiance de l’âme fidèle aux décisions de Dieu ; verset que l’on retrouve sous la plume des missionnaires :

Le chœur

Dóminus dédit, Dóminus abstúlit ; sícut Dómino plácuit, ita fáctum est : sit Nómen Dómini benedíctum !

Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris ; ce qu’il a plu à Dieu, il l’a fait : que le Nom du Seigneur soit béni !

Tous ont quitté la scène, excepté les Pères Ragueneau et Chaumonot, ainsi que deux donnés. Sans chanter, le supérieur commande aux donnés de mettre le feu aux bâtiments. Dans un mouvement figuraliste, l’orchestre et le chœur commencent, petitement, à évoquer l’incendie, puis, peu à peu, s’animent, s’échauffent au fur et à mesure que l’incendie s’envenime pour laisser place enfin à un grand calme, lourd... celui des Pères contemplant de loin la fumée du brasier s’élever vers le ciel. Tout est consumé, et consommé. Le chœur, d’une grande plénitude, en exprime toute la grandeur :

Chœur

Ascendit fumus holocaustæ in conspectu Domini. Et odoratus est Dominus odorem suavitatis.

La fumée de l’holocauste monte devant la Face du Seigneur. Et le Seigneur respira l’agréable odeur.

Le Père Ragueneau commande aux donnés de mettre le feu à la mission Sainte-Marie.

L’acte quatrième se termine ainsi, dans un grand brasier, et pour en terminer le commentaire, citons la Relation de 1650, toujours écrite par le Père Ragueneau : « Il faut suivre Dieu, et il faut aimer ses conduites, quelque opposées qu’elles paraissent à nos désirs, à nos plus saintes espérances et aux plus tendres amours de notre cœur [...]. Il fallut, à tous tant que nous étions, quitter cette ancienne demeure de Sainte-Marie [...], et crainte que nos ennemis trop impies, ne profanassent ce lieu de sainteté et n’en prissent leur avantage, nous y mîmes le feu nous-mêmes et nous vîmes brûler à nos yeux, en moins d’une heure, nos travaux de neuf et de dix ans.

« Nous l’avons quittée le quinzième jour de mai de cette année 1649, non sans quelque petit retour de la nature [...]. Jamais nous ne fûmes plus contents et jamais pourtant nous n’avons eu de sujet d’une plus sensible tristesse. »

Terminons par une prière du bon René Tson–dihouäné – le même qu’au premier acte – rapportée par le Père Chaumonot à cette époque-là : « Mon Dieu, ce qui est arrivé est le meilleur, nous n’avons point d’esprit, nous autres hommes, qui prétendions que l’issue n’arrive pas ainsi ; vous seul connaissez ce qui doit être pour le mieux. Pour lors nous avouerons dans le Ciel quand nous y arriverons, que les choses sont bien arrivées ainsi qu’elles sont arrivées, et qu’elles ne seraient pas bien allées, si elles fussent arrivées autrement. »

Ainsi soit-il !

ÉPILOGUE

À Québec, chez les ursulines, à l’été 1650.

“ Sainte ” Marie de l’Incarnation pleure en apprenant la triste fin de la Mission et le sort des pauvres Pères et chrétiens Hurons :
« Ô mon divin Époux, mon cher Amour ! Le détriment de votre Église me crucifie. Ah ! quel coup extrême ! »

Après la destruction de leurs villages et le massacre d’un grand nombre d’entre eux, les Hurons survivants se retirèrent devant l’ennemi. Beaucoup trouvèrent refuge, surtout les chrétiens, sur une île du lac Huron, baptisée “ Île-Saint-Joseph ”. Le Père Ragueneau et ses compagnons, après avoir mis le feu, le cœur brisé, à la mission Sainte-Marie, rejoignirent leur troupeau sur cette île le 14 juin 1649... mais ils ne devaient pas y rester longtemps.

À cause de la guerre, aucune provision n’avait pu être faite et une terrible famine se déclara. La misère était si grande que les Hurons furent réduits à manger les charognes d’animaux et les cadavres de leurs parents... les jésuites n’avaient rien et ils furent contraints de voir ces spectacles d’horreur, impuissants devant la famine qui rongeait jusqu’aux consciences. Pour compléter ce tableau macabre, une maladie contagieuse décima les enfants, et les Iroquois s’emparaient de tous ceux qui, tenaillés par la faim, tentaient de trouver leur subsistance hors de l’île...

Dès le mois de juin 1650, vaincus par tant de misères, les Pères descendaient à Québec avec les quelque trois cents Hurons survivants. Ce ne fut pas sans tristesse « que nous sortîmes de ces terres de Promission qui étaient notre Paradis, et où la mort nous eût été mille fois plus douce que ne sera la vie en quelque lieu que nous puissions être », selon les propres mots du Père Ragueneau dans sa Relation de 1650.

Mère Marie de l’Incarnation apprend la nouvelle, quel choc !

« Comme j’entrais dans les intérêts de mon divin Époux, le détriment de son Église me crucifiait intérieurement, quoique mon âme fût entièrement soumise à ses ordres et permissions. Ce fut en ce temps-là [...] que tous les Révérends Pères de la Mission des Hurons, avec le reste de ces pauvres chrétiens, furent contraints de quitter la place et de venir se réfugier ici [à Québec]. Ah ! que ce coup me fut extrême ! »

Dans cet épilogue, nous nous retrouvons dans le parloir des ursulines de Québec. La communauté et toute la ville ont appris l’arrivée des Pères et de leurs protégés. Les missionnaires, qui n’ont plus aucune ressource, ont demandé à rencontrer mère Marie de l’Incarnation. En les attendant, la supérieure médite, accompagnée par ses filles en bouche fermée :

Mère Marie de l’Incarnation

Ô mon divin Époux, mon cher Amour ! Le détriment de votre Église me crucifie. Ah ! quel coup extrême !

Une ursuline

Voici le Père Lalemant...

Une fois entré, le Père Jérôme Lalemant est assailli de questions...

Mère Marie de l’Incarnation

Nos révérends Pères de la mission des Hurons sont-ils arrivés ?

Père Lalemant

Oui, ma Mère. Les Pères Ragueneau et Chaumonot ne tarderont pas à venir. En vérité, ils ont plus souffert que ceux qui sont morts.

Le rapatriement, « environ cinquante journées d’un chemin très pénible », fut fait dans des conditions indescriptibles.

Une ursuline

Y a-t-il eu de nouveaux martyrs ?

Père Lalemant

Oui, ma sœur, deux de nos Pères ont versé leur sang. Le Père Garnier...

Chœur

Lys empourpré offert à l’Immaculée.

Père Lalemant

... est mort au milieu de son troupeau assailli par l’Iroquois, la veille de la Conception de la Vierge.

Beaucoup de Hurons rejoignirent les “ Nations ” voisines qui semblaient plus fortes pour faire face aux Iroquois. C’était le cas de la nation des Pétuns où le Père Garnier était en mission.

Après avoir sillonné la Huronie, les Iroquois décidèrent d’attaquer les Pétuns. Ceux-ci, trop confiants, avaient préparé une embuscade pour les accueillir, mais les Iroquois en avaient eu connaissance et, prenant un chemin détourné, fondirent sur le village principal, dégarni de ses guerriers. Ce fut un carnage. Saint Charles Garnier se précipita à la chapelle et encouragea les chrétiens en leur disant : « Nous sommes morts, mes frères. Priez, prenez la fuite. Portez votre foi avec vous le reste de vos vies et que la mort vous trouve songeant à Dieu. » Cependant, lui voulut rester pour baptiser encore quelques catéchumènes. Un coup de fusil l’atteignit d’une balle au-dessous de la poitrine tandis qu’une autre balle lui déchira le ventre et lui frappa la cuisse, le terrassant. Le Sauvage qui l’avait blessé le dépouilla de sa soutane et le laissa là, plongé dans son sang. Peu de temps après, une vieille femme chrétienne, Marthe Endiotrakwé, le vit joindre les mains et faire une prière. Tournant ensuite la tête çà et là, il aperçut à une douzaine de pas un moribond qui allait rendre l’âme. Désirant l’assister dans ses derniers instants, le Père Garnier se mit à genoux, puis, ayant fait une prière, se leva avec peine et fit quelques pas avant de retomber rudement. Il recommença une seconde fois avec le même résultat... après, un Iroquois surgit et assomma Marthe qui perdit connaissance, mais survécut au coup. Quand on retrouva le corps de saint Charles Garnier, ses tempes étaient transpercées, la cervelle atteinte. C’était à l’heure où l’Église chantait les premières vêpres de l’Immaculée Conception, pour laquelle le Père Garnier avait une particulière dévotion.

« Dès son enfance, raconte le Père Ragueneau, il avait des sentiments de piété très tendres, et principalement un amour filial à l’endroit de la Très Sainte Vierge qu’il appelait sa Mère.  C’est elle, disait-il, qui m’a porté dessus ses bras dans toute ma jeunesse et qui m’a mis dans la Compagnie de son Fils. ” » C’est donc encore elle qui prit son âme pour la mener dans la céleste Patrie.

Père Lalemant

Et le lendemain, le Père Chabanel...

Chœur

Souffrant dans le silence et succombant dans l’oubli...

Père Lalemant

... tombait sous le coup d’un apostat au détour d’un chemin.

En décembre 1649, le Père Noël Chabanel était le compagnon du Père Charles Garnier chez les Pétuns. Le Père Ragueneau et ses conseillers jugèrent imprudent de laisser les deux missionnaires exposés ensemble à un même danger, et ils rappelèrent le Père Chabanel. Celui-ci gagna donc les lieux où l’obéissance l’envoyait. Il marcha toute la journée du 7 décembre, accompagné de sept ou huit Hurons, et ils durent s’arrêter pour la nuit. Pendant que les autres dormaient, le Père Chabanel veillait et priait. Vers minuit, survint l’armée iroquoise ; le Père réveilla ses compagnons et tous se dispersèrent. Au petit jour, le Père prit la direction de l’Île-Saint-Joseph. Un Huron nommé Louis Hanoreemhax le suivit et lorsque le Père fut arrêté par une rivière, il le tua et jeta son corps dans le cours d’eau après l’avoir dépouillé. Les jésuites ignorèrent longtemps les circonstances de sa mort jusqu’au jour où, sur le point de mourir, Louis avoua son crime et déclara qu’il prétendait se venger de tous les malheurs qui l’accablaient depuis qu’il avait reçu le baptême. C’était le 8 décembre 1649, fête de l’Immaculée Conception, à laquelle saint Noël Chabanel avait confié sa vocation, sur le conseil de saint Jean de Brébeuf.

Mère Marie de l’Incarnation

De combien de victimes le Seigneur aura-t-il encore besoin pour le salut de la Nouvelle-France ?

Le Père Lalemant répond par cette remarquable sentence, tirée d’une lettre qu’il écrivit au Provincial de France :

Père Lalemant

Dieu est le Souverain Seigneur de ses ouvrages et le Maître de nos petits desseins conçus pour sa gloire. Il nous faut agréer ses ordres et ne désapprouver jamais ce qu’il fait.

Mais soudain, on annonce l’arrivée des Pères exilés. Mère Marie de l’Incarnation s’écrie :

Mère Marie de l’Incarnation

Oh ! Pères ! Ainsi, vous vous êtes arrachés à la mission des Hurons...

Et les Pères Ragueneau et Chaumonot répondent :

« Ce ne fut pas sans larmes que nous quittâmes ce pays, qui possédait nos cœurs, qui arrêtait nos espérances, et qui, étant déjà rougi du sang glorieux de nos frères, nous promettait un semblable bonheur, nous ouvrait le chemin du Ciel et la porte du Paradis. Mais quoi ! il faut s’oublier soi-même, et  quitter Dieu, pour Dieu ”, je veux dire qu’il mérite lui seul d’être servi, sans la vue de nos intérêts, fussent-ils les plus saints que nous puissions avoir au monde. »

Et mère Marie leur décerne le titre de martyr qu’eux aussi ont bien mérité. Sa réplique est ins­pirée d’un passage de sa relation que nous venons de citer : « Les Révérends Pères qui étaient demeurés vifs avaient plus souffert que ceux qui étaient morts. L’on voyait que c’étaient des personnes consommées et dans lesquelles Jésus-Christ vivait plus qu’elles ne vivaient en elles-mêmes. Leur sainteté était si visible à tout le monde que chacun en était ravi. »

La réponse des deux Pères est un rappel de la lettre commune de 1638, écrite par saint Jean de Brébeuf et signée par Paul Ragueneau et les autres Pères de cette époque : « C’est une faveur singulière que sa Bonté nous fait, de nous faire endurer quelque chose pour son amour. C’est maintenant que nous nous estimons vraiment être de sa Compagnie. Qu’il soit béni à jamais de nous avoir, entre plusieurs autres meilleurs que nous, destinés en ce pays, pour lui aider à porter sa Croix. »

Voilà leur part à eux et ils s’en réjouissent...

Père Chaumonot

Mais ayez pitié de notre troupeau, de trois cents Hurons.

Père Ragueneau

Tristes reliques d’une nation autrefois si nombreuse. Le Ciel s’est peuplé de nos dépouilles en dépeuplant la terre.

Père Chaumonot

Du moins avons-nous eu la consolation de les baptiser presque tous.

Par des calculs très précis, un historien, le Père Campeau, a répertorié 9 421 baptêmes administrés par les jésuites en Huronie. Lors du recensement organisé par le Père Jérôme Lalemant en 1640, la nation huronne comptait environ dix mille âmes. Ainsi, nous pouvons dire que la presque totalité de cette nation avait été gagnée au Christ... c’est donc en foule que les jésuites menèrent au Ciel les chrétiens hurons.

À Québec, toute la population, notamment les communautés religieuses dont les ursulines, se sacrifièrent pour héberger et nourrir ces frères dans le besoin.

Mère Marie de l’Incarnation

Nous vous aiderons de tout notre pauvre possible.

Ce recul de la civilisation française devant la barbarie iroquoise (soutenue par une autre barbarie, mais britannique et hollandaise) pouvait faire craindre le pire à la jeune colonie française tout entière. Mère Marie de l’Incarnation faisait part de son inquiétude à son fils, dom Claude Martin, le 30 août 1650 : « Le Père Ragueneau m’a encore assurée dans l’expérience qu’il a de la fureur et de la force des Iroquois que si nous n’avons un prompt secours du côté de la France ou qu’il plaise à Dieu de secourir le pays extraordinairement, tout est perdu. Ce n’est point une exagération, je dis de même selon mes petites connaissances [...]. Cette nouvelle Église étant dans un péril si manifeste, faites-moi la charité de faire quelque dévotion devant l’image de la Très Sainte Vierge afin qu’il lui plaise de la prendre en sa protection. »

La seule espérance des saints de la Nouvelle-France et de tous les colons à leur suite s’appuie sur le sang des martyrs. C’est ce que chantent les ursulines.

Comme l’écrivait le Père Ragueneau dans sa Relation de 1650 : « Or comme les Croix sont le fondement de la religion, et que Dieu n’a point détruit son Église par les persécutions, nous espérons que les guerres, les famines, et les martyres qui peuplent l’Église triomphante de nos bons chrétiens, n’abîmeront pas ces pauvres Églises militantes et souffrantes. »

Et dans une autre lettre que sainte Marie de l’Incarnation adressait à son fils, le 17 septembre 1650, on voit poindre cette espérance : « Pour délabrées que soient les affaires, n’ayez point d’inquiétude à mon égard, – je ne dis pas pour le martyre car votre affection pour moi vous porte à me le désirer – mais j’entends des autres outrages qu’on pourrait appréhender de la part des Iroquois. Je ne vois aucun sujet d’appréhender et si je ne suis bien trompée, j’espère que les croix que l’Église souffre maintenant, feront son exaltation. »

Et comme elle le recommandait à son fils, tous se tournent vers Notre-Dame afin d’implorer son secours :

Tous

Ô Très Sainte Vierge, qu’il vous plaise de faire lever ici une moisson de chrétiens fervents pour la Renaissance de notre Église.

Les mots sont repris de l’oraison de l’office liturgique des saints martyrs canadiens qui leur est consacré et que nous célébrerons dans un mois : « Vous avez voulu, Seigneur, que les premières semences de la foi en Amérique du Nord soient consacrées par la parole et le sang de vos martyrs Jean, Isaac, Gabriel, Charles, Antoine, Noël, René et Jean ; faites que partout se lève, à leur prière, une moisson de chrétiens chaque jour plus abondante. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Les Pères et les Hurons chrétiens s’installèrent sur une terre de l’Île d’Orléans, sise au milieu du fleuve devant Québec, cédée par les ursulines : elles donnaient à plus pauvres qu’elles. Les huit martyrs jésuites donnèrent leur vie pour le salut de la ­Nouvelle-France, les ursulines ne tardèrent pas à s’unir à leur offrande par un autre genre de sacrifice. En effet, un soir de décembre 1650, un terrible incendie ravagea le monastère. Il n’y eut aucune victime, mais tout fut détruit. À genoux dans la neige, en chemise de nuit, les sœurs entonnèrent le Te Deum.

Ces deux holocaustes, de Sainte-Marie et du monastère des ursulines, furent agréés par le Ciel. L’arrivée du premier évêque, saint François de Montmorency Laval, encouragea tout le monde, car cette installation établissait définitivement l’Église au Canada... Dieu ne pouvait donc plus anéantir la colonie ! Espérance toute surnaturelle, car peu après l’arrivée de Mgr de Laval, on apprit que les Iroquois projetaient de donner le coup de grâce à la Nouvelle-France en commençant par Ville-Marie. Pendant cinq semaines, l’angoisse étreignait tous les cœurs. Un jour cependant, des Indiens arrivèrent à Québec en annonçant qu’à la suite du sacrifice de Dollard des Ormeaux et de ses compagnons, les Iroquois avaient renoncé à leur dessein belliqueux.

La Nouvelle-France était sauvée, bien plus par le sacrifice que par des hauts faits d’armes. Le Canada pouvait reprendre son histoire sainte, puisqu’il plut « à Dieu de secourir le pays extraordinairement »...

Notre oratorio se termine par un grand chœur final en l’honneur des saints martyrs canadiens. Les trois premières strophes reprennent le début de l’air “ huron ” du prologue en le développant, et amplifiant l’orchestration.

Chœur final

1. Ô saints Martyrs de la Nouvelle-France,
De Jésus-Christ, les compagnons de choix,
C’est votre sang qui scella l’Alliance
Au Pays des Croix.

2. Cœurs embrasés des plus ardentes flammes !
En traversant la périlleuse mer,
Vous désirez sauver toutes les âmes
Marchant à l’enfer.

Que d’héroïsme les jésuites – français ! – du Canada n’ont-ils pas montré !

3. Reconnaissant votre extrême faiblesse,
C’est à Marie que vous passez la main ;

C’est là l’expression de notre bien-aimé Père quand, en 1997, il consacra la Phalange à l’Immaculée Conception à l’école du Père Kolbe. Les termes employés par notre Père sont certes un peu plus modernes, mais expriment parfaitement ce que nos missionnaires firent en 1633, et que nous avons chanté au prologue : « Nous reconnaissons évidemment, qu’il faut que ce soit le Ciel qui convertisse la terre de la Nouvelle-France, et que nous ne sommes pas assez forts [...]. C’est pourquoi nous avons tous été d’avis de recourir au Ciel et à la très sainte Vierge Mère de Dieu, par laquelle Dieu a coutume de faire ce qui ne se peut faire, et convertir les cœurs les plus abandonnés. »

Mais pourquoi Dieu a-t-il cette “ coutume ” ?

Car elle charme par sa petitesse

Le Dieu trois fois saint.

« Ce que Dieu aime dans la Sainte Vierge, c’est la faiblesse, c’est la petitesse, parce que, pour la force, Il en a à revendre. Et d’ailleurs, Il a son Fils qui révèle bien sa puissance, et Ils s’aiment, tous les deux. Mais là, quand c’est la Sainte Vierge, c’est vraiment l’invention de Dieu par laquelle il montre que ce qu’il aime, c’est ce qui est le contraire de lui parce que cela a besoin de Lui. La Sainte Vierge a besoin de Lui pour exister et ensuite, pour rester parfaite dans sa sainteté, Dieu est tout dévoué à elle. C’est pour cela que Dieu a voulu ainsi la Sainte Vierge, si pure, si douce, si aimante et aimable, comblée de toutes les vertus et les dons, qu’il n’a de cesse de lui donner encore et encore et de l’aimer sans fin. » (Notre Père, sermon du 4 août 1996).

Sachant cette “ faiblesse ” de Dieu pour l’Immaculée Conception, le chœur s’anime et s’enthousiasme pour s’adresser au Cœur de Marie dans un concert de voix qui se répondent et concertent avec les instruments dans un mouvement à trois temps joyeux enchaînant sur l’Amen final dans le même esprit et mouvement mais dans la tonalité glorieuse de ré majeur :

4. Ô Cœur de Marie, céleste victoire,
Que tout l’univers loue votre splendeur
En vous resplendit la plus grande gloire
De Notre-Seigneur
.

« La plus grande gloire de Notre-Seigneur resplendit dans le Cœur de Marie. » La devise que saint Ignace donna à sa Compagnie est celle-ci : Ad majorem Dei gloriam. – Pour la plus grande gloire de Dieu.

Nous le savons grâce aux révélations de Fatima, la Sainte Vierge, l’Immaculée Conception est ­Médiatrice de la Gloire divine, puisque ses mains font jaillir « la lumière immense qui est Dieu ». Ainsi, nous savons qu’en travaillant pour la « céleste ­victoire » du Cœur Immaculé de Marie, notre Reine, notre Mère à tous, à jamais, nous travaillons pour la plus grande gloire de Dieu. Ainsi soit-il !

Frère Bruno de Jésus-Marie