Il est ressuscité !

N° 235 – Août 2022

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2021

Géopolitique et orthodromie catholique :
mission et colonisation (1096-1763)

LA colonisation, dit notre Père, est un fait permanent de l’histoire, et bien qu’aujourd’hui, l’Église  ne veuille plus en entendre parler, elle se fait quand même sournoisement par ceux-là mêmes qui la dénoncent. Car c’est une loi historique que les peuples les plus forts ou les plus civilisés conquièrent les peuples moins évolués ou plus faibles. Dans l’Ancien Testament, Dieu a changé cette loi en envoyant le peuple juif vaincre des peuples plus puissants pour se faire connaître aux nations et, par une colonisation qui a duré mille ans, préparer son peuple à la venue du Messie. Mission et colonisation vont de pair, déjà dans la Bible !

Mais le peuple juif refusa par racisme le dessein de salut universel qui justifiait son élection divine et ses guerres de conquête, et la cassure vint, dit l’abbé de Nantes, quand parut Jésus-Christ : alors, il ne s’agissait plus seulement de la conquête de la terre, mais celle du Ciel, pour tous les hommes et non pour les seuls juifs, par la grâce de Dieu et non par la force humaine.

Est-ce à dire que la force serait proscrite dans cette conquête évangélique, et que son but n’était plus un règne terrestre ? On pourrait le croire à ne lire que l’Évangile, et les hérétiques de tout temps ont voulu nous en persuader. Mais c’est oublier que toute l’histoire des missions est celle d’un combat contre Satan pour établir le règne du Christ sur terre.

La première partie de cette étude montrera comment l’heureuse concertation entre Croisade, mission et colonisation du onzième siècle au début du seizième a permis l’expansion de la Chrétienté. Une deuxième partie tentera d’expliquer pourquoi on aboutit, à la fin du seizième siècle, à la séparation entre mission et Croisade. Les conséquences désastreuses de cette séparation en Asie et dans les colonies françaises décrites dans la troisième partie, nous comprendrons mieux le miracle de notre admirable Chrétienté du Canada, dans une quatrième partie.

PREMIÈRE PARTIE 
LA CHRÉTIENTÉ EN EXPANSION
PAR LA CROISADE ET LA COLONISATION (1096-1578)

LA CROISADE FRANÇAISE ET PORTUGAISE.

C’est l’Église qui ordonna la Croisade, en choisissant la France pour en faire la tribu de Juda de la Nouvelle Alliance, et la mener à la reconquête de la Terre promise devenue la Terre sainte du Tombeau du Christ. Ce furent deux cents ans d’une colonisation réussie (1096-1291) par laquelle la France a apporté au Proche-Orient l’ordre et la paix propices à la conversion des musulmans. Mais cette colonisation cessa par la trahison des Templiers avares et hérétiques, la désobéissance des orgueilleux féodaux au roi de France, et la trahison des Byzantins schismatiques.

La Chrétiené en expansion

Le Portugal, ce petit royaume fondé par des Croisés français, prit le relais ! Le roi Denis créa la Milice du Christ qui reçut du Pape, en 1319, les biens des Templiers et la mission de combattre les musulmans. Indépendant de l’Espagne en 1385, le Portugal reprit la Croisade par la prise du port de Ceuta au Maroc, le 21 août 1415, interdisant l’Atlantique aux Maures. Grâce à Henri le Navigateur, l’expansion maritime du Portugal permettra d’étendre la Chrétienté. Les explorateurs, munis de l’indulgence in articulo mortis des Croisés, partaient de Lisbonne le jour de l’Annonciation pour confier leur expédition à la Sainte Vierge, car arriver à bon port était toujours un petit miracle sur ces frêles caravelles. Il fallut vaincre la peur du légendaire cap Bojador, sur les côtes du Sahara occidental, dernière limite connue avant l’abîme. En 1444, c’est le premier contact avec des pays noirs puis en 1482, la découverte et l’évangélisation des Bakongo, dont le roi se fait baptiser dès 1491. Les Portugais apportaient au Congo la paix et la civilisation : en 1520, un évêché était tenu par un autochtone et on y établit même une université ! Après la découverte du Brésil par Alvarès Cabral en 1501, les Portugais y acclimateront le manioc et sauveront l’Afrique d’une famine endémique.

Jusqu’à la mort d’Alfonso d’Albuquerque en 1515, les Portugais vont étendre leur empire jusqu’à contrôler l’océan Indien, d’Ormuz jusqu’à Malacca, délivrant les Indiens et les peuples d’Indonésie du joug musulman. Ils ouvrirent la voie à saint François Xavier, le plus grand missionnaire de tous les temps, que Dieu a suscité, dit l’abbé de Nantes, comme un nouveau saint Paul, pour retirer l’Église du carcan judéo-protestant qui allait l’enfermer au Nord, à l’Est et à l’Ouest et lui permettre de sauver quand même les païens que les protestants disaient damnés.

Mais les ennuis commencèrent lorsque les Portugais essayèrent des méthodes plus pacifiques.

LE MASSACRE DE L’AMBASSADE DE CHINE.

Avant même que Cortès quitte Cuba pour Mexico le 18 novembre 1518, l’ambassade de l’humaniste Tomé Pires quittait Malacca en juin 1517, envoyée par don Manuel, roi du Portugal, auprès de l’empereur de Chine. On pensait trouver des chrétiens avec qui on pourrait s’allier contre les musulmans. Mais les Portugais furent devancés et dénoncés comme des “ espions francs ” par Tuan Muhammad, envoyé par l’ancien roi de Malacca détrôné par les Portugais. À Nankin, après maints obstacles mis sur leur route par les mandarins, les Portugais furent admis en présence de l’empereur Zhengde qui les reçut, non pas derrière un mur comme le voulaient les rites, mais la face découverte. L’empereur manifestait ainsi son dégoût pour ces rites ennuyeux, mais ses désirs d’ouverture aux étrangers n’étaient pas partagés par son entourage. Sa mort et l’assassinat des héritiers en avril 1521 transformèrent l’ambassade en cauchemar : emprisonnés par des eunuques et des mandarins hostiles à tout changement, les Portugais furent traînés dans les rues de Canton, les bras enflés et les jambes écorchées par l’étroitesse des chaînes, avant d’être massacrés le 23 septembre 1522. Leurs cadavres coupés en morceaux furent promenés au cours de réjouissances populaires afin de détourner définitivement le peuple de recevoir ces barbares étrangers !

Tel fut l’accueil reçu de cette prétendue civili­sation chinoise et si saint François Xavier fut arrêté aux portes de la Chine en décembre 1552, c’est faute d’une conquête militaire empêchée par les marchands.

LA CROISADE DE CHRISTOPHE COLOMB.

C’est aussi la Chine que recherchait Christophe Colomb, lorsqu’il planta la croix sur le rivage de l’île San Salvador, le 12 octobre 1492. Mais les Espagnols arrivaient bien tardivement dans cette épopée missionnaire et coloniale, la lutte entre féodaux avait retardé la Reconquista en Espagne.

Christophe Colomb en fut aussi la victime. Il est commun de l’accabler de tous les maux survenus à Saint-Domingue. Même Jean Dumont, dans son excellent livre L’Église au péril de l’histoire (Critérion, 1981, p. 122), le met dans la mouvance esclavagiste et en fait un homme avide.

Or ce disciple des franciscains fut un homme très religieux et donc très vertueux et très soucieux de bien traiter les Indiens. Familier de l’oraison personnelle guidée par les heures canoniales, observant un jeûne strict et très respectueux des dévotions fixées par l’Église, il pratiquait la confession et la communion fréquente, fait rare chez les laïcs de l’époque. C’est pourquoi les franciscains de la Rabida le tenaient en grande estime d’autant plus qu’ils admettaient comme lui la rotondité de la terre. Ces religieux pauvres et humbles se pliaient à l’expérience sans a priori et furent des humanistes profonds parce Dieu était pour eux « principe et fin unique et transcendante de notre être et de notre connaissance » (PC 54 : Saint Bonaventure et Duns Scot). C’est avec leur aide que Christophe Colomb soutint son projet de navigation plein ouest, fruit de quinze ans d’expérience :

« J’ai navigué en l’an 1477, du mois de février, cent lieues au-delà de l’île de Tilé [l’Islande] dont la partie australe est à 73o de la ligne équinoxiale, et non 63 comme certains le disent. Elle n’est pas à l’intérieur de la ligne occidentale comme le dit Ptolémée, mais plus à l’ouest. » Sur la côte ouest de l’île, il a vu arriver une barque avec deux cadavres de type humain inconnu en Europe. Les indices se multiplient, lorsqu’il voyage au large du Ghana, le plus avancé des comptoirs portugais d’Afrique, la mer rejette des plantes et des objets travaillés qui ne sont ni européens ni africains. Il fut aussi un expert du régime des vents et aucun savant européen de ce quinzième siècle finissant n’en savait plus que lui.

Mais lorsqu’il exigea, en récompense des découvertes qu’il prévoyait, la vice-royauté et le gouvernement général des terres du Nouveau Monde, avec le titre de Grand Amiral de la mer Océane, et la dîme des richesses à découvrir, les courtisans du roi Ferdinand s’offusquèrent de voir un Génois placé au-dessus des plus nobles maisons d’Espagne ! La lettre qu’il écrivit aux Rois Catholiques le 4 mars 1493, après le succès de son premier voyage, explique pourquoi cela lui fut accordé : « Je conclus ici qu’avec l’aide de la grâce divine, d’ici à sept ans je pourrai payer à Vos Altesses cinq mille hommes à cheval et cinquante mille hommes à pied pour la conquête militaire de Jérusalem, qui est le but de cette entreprise ; et d’ici cinq ans cinq mille autres à cheval et cinquante mille à pied, et ce pour une faible dépense que feront Vos Altesses maintenant que l’on en est au début, afin de posséder l’ensemble des Indes. Et pour cela je suis dans le vrai et ne parle pas sans certitude, mais on ne doit pas s’endormir là-dessus, comme cela est arrivé dans la réalisation de cette entreprise. » (La découverte de l’Amérique, écrits complets de Christophe Colomb, La Découverte, 2015, p. 303)

Il donnait aussi à l’Espagne un nouveau continent à évangéliser, donation confirmée par le pape espagnol Alexandre VI Borgia, mais ses découvertes suscitèrent jalousie et ambitions. Pour son deuxième voyage (25 septembre 1493), près de mille cinq cents gentilshommes castillans s’embarquèrent, appâtés plus par la gloire et les richesses que par l’idéal de la Croisade... L’archidiacre Fonseca, ce Richelieu espagnol qui dirigeait les bureaux de la Marine à Séville, livra les cartes de Colomb à ses protégés Hojeda, Amérigo Vespucci, et Yanèz Pinzon et leur donna des permissions de découvertes, au mépris des capitulations de Santa Fé par lesquelles le roi Ferdinand les réservait à Christophe Colomb. Première trahison !

De retour à Saint-Domingue, l’amiral Colomb trouva l’alcade mayor (le juge principal) Roldan en rébellion contre son frère Bartholomé Colomb qu’il avait établi gouverneur en son absence. Cette créature de Fonseca avait rallié la majorité des colons pour mener la belle vie, employant à son service exclusif des Indiens réduits en esclavage. Il reprochait aux frères Colomb d’être des étrangers et d’imposer une vie religieuse trop fervente, en particulier la confession et la communion avant d’aller chercher de l’or, et de les empêcher de prendre femme comme ils voulaient.

De retour en Espagne, l’Amiral organisa un troisième voyage (30 mai 1498), mais les calomnies répandues par Fonseca et les rebelles furent telles que personne ne voulut embarquer et le roi Ferdinand lui attribua des repris de justice ! Tristes colons ! Arrivé dans l’île, l’Amiral s’aperçut que les bureaux de Fonseca lui avaient fourni des vivres avariés et il dut contraindre les seigneurs espagnols à travailler la terre pour ne pas mourir de faim. Ces fiers hidalgos se révoltèrent et réduisirent en esclavage les Indiens taïnos, tout en écrivant à Séville contre l’Amiral. À force de calomnies, ils obtinrent que l’Amiral soit ramené en Espagne les fers aux pieds avec son frère et remplacé par Francesco de Bobadilla. Le roi Ferdinand lui retira ses titres et ses richesses et le plus grand explorateur de tous les temps, après un dernier voyage, mourut pauvre et totalement oublié. Ses fils réclameront en vain que justice lui soit rendue.

DEUXIÈME PARTIE 
LA CHRÉTIENTÉ CONTESTÉE PAR LES RELIGIEUX

Par sa dureté et son avarice, Francesco de Bobadilla provoqua une rébellion des indigènes de Saint-Domingue qui fut réprimée dans le sang par son successeur, Nicolas de Ovando.

La reine Isabelle le destitua et pour protéger les Indiens, elle institua les encomiendas par lesquelles les conquistadors recevaient la charge de gouverner des villages d’Indiens et de les protéger contre les abus, de construire des églises pour les évangéliser et de s’assurer que leur travail soit rémunéré et libre, les Indiens restant toujours propriétaires de leurs terres.

Mais les faibles Indiens Taïnos, végétariens sous-alimentés disparurent à cause des maladies apportées par les Espagnols ou mangés par les féroces caraïbes.

LAS CASAS, LE LUTHER DES MISSIONS.

Arrivé sur le navire d’Ovando en 1502, le clerc Las Casas commença par être un colon ordinaire, pendant dix ans. Il participa, “ l’arquebuse au point ”, à la répression de la révolte d’Indiens ordonnée par Ovando durant laquelle Diego Velasquez fit exécuter tous les caciques (Bartholomé de Las Casas, vie et œuvre, Alvaro Huerga, Cerf Histoire, 2005, p. 44). Las Casas reçut en récompense une encomienda d’Indiens, un esclave, le titre de conquistador et l’amitié de Diego Velasquez.

Les dominicains, débarquant en 1510, sans connaître la situation réelle de l’île, dénoncèrent l’encomienda et la guerre de pacification faite aux Indiens, mettant en cause l’autorité du nouveau gouverneur, Diego Colomb, fils de l’Amiral. Celui-ci se plaignit au roi Ferdinand qui ordonna aux dominicains de se taire. Mais le mal était fait : le clerc Las Casas, contraint par eux de renoncer à son encomienda sous peine de refus de l’absolution, décida, un jour de 1514, de s’embarquer pour l’Espagne, pris par l’ambition et la folie d’être le réformateur des Indes !

Il débarque à Séville en octobre 1516, mais le cardinal de Cisneros le renvoya à Saint-Domingue flanqué de trois hiéronymites chargés de vérifier ses dires. Les religieux ne purent que constater l’incapacité des Indiens à vivre en liberté dans une vie chrétienne stable hors des encomiendas. Las Casas furieux écrivit au cardinal pour accuser les religieux de collusion avec les colons. Le cardinal ordonna aux hiéronymites de le faire rembarquer de force pour l’Espagne ! (Alvaro Huerga, op. cit., p. 103). Or, avant même que l’ordre parvienne à Saint-­Domingue, Las Casas faisait déjà voile vers l’Espagne, en juin 1517. Alors que Luther publiait au même moment ses quatre-vingt-quinze thèses contre l’Église, Las Casas commençait une lutte acharnée contre l’établissement d’une vraie Chrétienté en réclamant la suppression des encomiendas et l’évangélisation des Indiens sans appui armé.

LE DÉSASTRE DE CUMANA.

Lorsqu’il débarqua à Séville, le cardinal de Cisneros se mourait. Las Casas profita de l’ignorance des affaires des Indes par le nouvel empereur pour se faire octroyer une concession à Cumana au Venezuela. Bien qu’informé d’un premier massacre des franciscains et des Espagnols par les Indiens, Las Casas fit chasser le capitaine Ocampo qui commençait à pacifier la région mais une fois sur place, il comprit trop tard que les Indiens menaçaient la mission et il abandonna les franciscains qui furent massacrés quinze jours après son départ ! Dans son Histoire des Indes, Las Casas cache sa responsabilité dans ce cuisant échec, dû à son aveuglement sur la bonté des Indiens ! Car les Espagnols avaient depuis longtemps découvert la cruauté de ces peuples lors d’une reconnaissance sur l’île des Sacrifices précédant l’expédition de Cortès.

UNE CONQUÊTE LIBÉRATRICE.

C’est la raison pour laquelle Cortès fut accueilli comme un libérateur lorsqu’il débarqua à Véracruz en 1519. Les Cempoaltèques et puis les Tlaxcaltèques se rallièrent, lassés de l’oppression des Aztèques, ce peuple venu du Nord qui avait conquis peu à peu le centre du Mexique au quatorzième siècle. Cortès rencontra d’abord l’empereur aztèque Moctezuma avec qui il joua au jeu de boules, tandis qu’au même moment, Tomé Pires jouait aux dames avec l’empereur de Chine !

Mais Moctezuma ayant machiné un guet-apens contre son hôte, Cortès dût dégager son armée et la guerre commença. La prise de Mexico, en 1520, fut œuvre autant espagnole qu’indienne : aidés de quelques centaines de cavaliers espagnols, plus de cent mille tlaxcaltèques furent heureux de se débarrasser des guerriers aztèques qui sacrifiaient chaque année vingt mille jeunes gens de leur peuple, véritable génocide que fit cesser l’intervention espagnole.

ÉVANGELISATION UTOPIQUE ET COLONISATION DÉFAILLANTE.

Les franciscains débarquant en 1524 reçurent un accueil enthousiaste des Indiens, signe de leur libération. Dans un premier temps, les religieux baptisent surtout les chefs indigènes, conformément aux instructions de Charles Quint à Cortès : on pensait que la conversion des chefs entraînerait leurs sujets. À partir de 1525, on baptise de nombreux Indiens qui importunaient tellement les franciscains que ceux-ci réduisirent au minimum le temps d’instruction. Ils ne tardèrent pas à constater l’idolâtrie persistante de leurs convertis, et surtout des chefs indigènes qui forçaient les Indiens à pratiquer l’idolâtrie en secret. Les agents du roi constataient aussi que ces chefs maltraitaient et ne payaient pas les macehualis, ces Indiens chargés des tâches subalternes.

Or, les exactions du conquistador Nuño de Guzman, chef de l’audiencia de Mexico, la plus haute instance de gouvernement du Mexique, retournèrent les Indiens tarasques qui chassèrent les franciscains. Les religieux rejoignirent Cortès, dépouillé lui-même par Nuño de Guzman, en partance sur un navire qu’il avait affrété pour eux afin d’évangéliser la Chine ! La surprenante expédition dirigée par le frère Martin de Valencia échoua en 1532, mais elle révèle des franciscains quelque peu illuminés, abandonnant leur troupeau à peine évangélisé pour se rendre en Asie à la recherche d’habitants “ plus civilisés ”, censés être plus faciles à convertir. Mais la Sainte Vierge voulait qu’ils évangélisent ces pauvres Indiens.

LA SAINTE VIERGE MAÎTRESSE DE CIVILISATION.

Le 9 décembre 1531, la Sainte Vierge s’adressa à un pauvre Indien de la plus basse classe, un macehualli, “ el más pequeño ”, “ le plus petit ”, pour lui demander de prier l’évêque Juan de Zumarraga, de lui construire une chapelle sur le mont Tepeyac disant « qu’il faudrait appeler sa précieuse Image la  toujours Vierge Marie de Guadalupe ” ». En prenant le nom du célèbre pèlerinage espagnol inconnu des Indiens, Elle les plaçait sous l’autorité du colonisateur, prêchant l’union dans son Cœur Immaculé : « Je suis votre Mère miséricordieuse, la tienne et celle de vous tous qui vivez unis sur cette terre, et la mère de tous ceux qui, pleins d’amour pour moi, crieront vers moi et mettront leur confiance en moi. C’est là que j’écouterai leurs gémissements, leur tristesse, pour consoler, pour alléger toutes leurs peines, leurs misères, leurs souffrances. »

Un an auparavant, le 9 janvier 1531, Elle suscita une nouvelle audiencia qui envoya Nuño de Guzman en prison en Espagne où il mourut avec ses complices après avoir restitué ce qu’il avait volé. Le 14 août 1531, Vasco de Quiroga, un des membres de cette audiencia, écrivit son projet de village chrétien au conseil des Indes. Construit à deux lieues de Mexico, le premier de ces 150 villages appelés Hospitalité de Sainte-Foi recueillit les pauvres Indiens dont beaucoup d’enfants abandonnés. Le conseil des Indes élira ce fonctionnaire royal évêque de Michoacán, pour avoir pacifié et converti les tarasques. Son collège séminaire diocésain, fondé en 1540, admit ensemble Espagnols et jeunes Indiens, favorisant cette entente voulue par la Sainte Vierge du Tepeyac. Près de deux cents prêtres séculiers et autant de religieux en sortiront, tous Espagnols d’origine.

LA SUJÉTION, UN OBSTACLE À LA CONVERSION !

Pendant ce temps, de son couvent de Saint-­Domingue où il était entré par dépit de son premier échec en 1522, Las Casas, loin de se corriger, se préparait à prêcher le contraire de la soumission au colonisateur. Vers février 1535, le moine gyrovague s’embarque pour évangéliser le Pérou mais s’arrête au Nicaragua qu’il quitte un an plus tard, à cause de démêlés avec le gouverneur. En juillet 1536, alors qu’il se trouve cette fois au Guatemala, il compose un traité intitulé modestement De l’unique manière d’évangéliser le monde entier (Cerf, 1990).

Las Casas y considérait l’obéissance comme un obstacle à la conversion : « Si l’on met les infidèles sous une domination préalable, il sera impossible de leur prêcher l’Évangile. » Il affirmait sans cesse, comme les nominalistes, que la liberté est seule source de mérite et « la volonté libre est disposée naturellement vers le bien, si on ne la contraint pas et lui laisse son libre arbitre. Donc elle s’inclinera vers la vérité de son propre mouvement et de manière douce. » (De l’unique manière, p. 29) Ainsi reprochait-il à Cortès d’avoir détruit la civilisation aztèque qui « dépassait l’Angleterre, la France et certaines de nos contrées d’Espagne » et pouvait nous donner des leçons d’économie et même de vie monastique ! (op. cit., p. 92) La conquête était « un moyen infernal, digne des mahométans » !

L’IMPOSTURE DE LA MISSION DE LA “ VERA PAZ ”.

Suivant ces principes, Las Casas fonde au Guatemala la fameuse mission de la Vera Paz, prétendu modèle d’évangélisation pacifique. Marcel Bataillon a démontré que le récit du chroniqueur dominicain Remesal (1619) est un pur mensonge ! (La Vera Paz, roman et histoire, in Études sur Bartolomé de Las Casas, 1965, p. 137-202) Agissant en secret, Las Casas a dissimulé le fait qu’il a bénéficié des deux systèmes qu’il condamnait, la conquête et l’encomienda ! Car Pedro de Alvarado, le compagnon de Cortès, avait pacifié cette région désolée du Tetzulutlan dès 1523, et les Indiens que Las Casas a recrutés pour “ prêcher ” les peuplades de cette région étaient des Indiens d’encomienda déjà baptisés !

LA CHRÉTIENTÉ CONTESTÉE.

En 1539, afin de satisfaire son ambition de rencontrer Charles Quint, Las Casas repart pour l’Espagne ! L’Empereur venait d’imposer le silence à son confrère dominicain Francisco de Vitoria qui, dans la Leçon sur les Indiens qu’il prononça à l’université de Salamanque en janvier 1539, avait osé remettre en cause les droits de l’Empereur sur l’Amérique, dénié au Pape le pouvoir de disposer des territoires au profit de l’Espagne, au nom d’un nouveau droit des gens qui établit le principe de la liberté et de l’égalité juridique de tous les peuples, quelles que soient leur religion et leur culture, sans qu’aucun pouvoir suprême universel, pontife ou empereur, ne pèse sur eux !

Ce droit des gens, que le légiste romain Gaïus avait défini comme étant « ce que la raison naturelle établit entre tous les hommes... », était un droit adapté à la qualité des personnes, qu’elles soient physiques ou morales, dans une société civilisée. Vitoria en fait un droit supranational fondé sur les exigences de la nature humaine et qu’il définit comme étant « ce que la raison naturelle établit entre tous les peuples » (Las Casas et Vitoria, Le Supplément, p. 78). Désormais le vieux cadre de la Chrétienté médiévale, privilégiant les chrétiens, est brisé : les non- chrétiens sont reconnus comme sujets des mêmes droits que les chrétiens. Ce droit purement conventionnel ressemble au contrat social de Rousseau : dans sa Leçon sur le pouvoir politique, Vitoria affirmait que seul « le monde entier (totus orbis) qui forme, d’une certaine manière, une seule communauté politique a le pouvoir de faire des lois justes et bonnes pour tous, comme celles qui se trouvent dans le droit des gens. »

L’abbé de Nantes dénonçait déjà cette révolution du droit opérée par le nominalisme dans lequel fut formé Vitoria à Paris et qui « avec sa théorie d’un Dieu fantaisiste et capable de l’absurde, donc d’un univers sans autre ordre que conventionnel, détraque tout le système du droit. C’en est fait à ce coup de la sagesse du droit, de l’autorité divine du législateur, du caractère sacré des lois, et partant de tout bien commun familial, national, ecclésiastique même. » (Georges de Nantes, CRC no 196 de janvier 1984)

Ainsi, selon ce nouveau droit, les Espagnols ne peuvent plus imposer aux Indiens, par une conquête et une soumission préalable, la prédication de la foi catholique ou empêcher les sacrifices humains ou les péchés contre nature. Vitoria niait l’existence et la généralité de ces péchés, se fondant sur les écrits de Las Casas, car c’est aussi le propre du nominalisme de nier la réalité, alors que sur place, tout le monde connaissait les mœurs de ces peuples.

C’était la négation de la mission providentielle reçue de l’Église par les nations civilisées de soumettre ces peuples barbares pour établir une société chrétienne qui les aide à faire leur salut éternel.

UN PAMPHLET MENSONGER.

En 1542, Las Casas présente à Charles Quint la première version de son pamphlet intitulé Très Brève relation de la destruction des Indes. Cette accumulation irréelle et écœurante de cruautés inouïes et gratuites mêlées à des sacrilèges attribués aux très chrétiens Espagnols a fait dire au célèbre médiéviste Ramon Menendès Pidal que Las Casas était un fou.

À la page 115 (Édition Chandeigne, 2013), Las Casas prétend « qu’il est mort es dits quarante ans, par lesdites tyrannies et actions diaboliques des Espagnols, injustement et tyranniquement (on a bien compris !), plus de douze millions d’âmes, hommes, femmes, et enfants. Et véritablement (sic) je crois (sic), et ne pense point être abusé (sic) qu’il y est mort plus de quinze millions d’âmes. » La somme des différents massacres que Las Casas détaille ensuite par pays, passe de 15 à 22 millions ! Soit mille cinq cents victimes par jour, si on ne suppose aucun répit à ces quarante années de boucherie !

Or les Indiens du Mexique furent décimés d’abord par de gigantesques épidémies de rougeole et de variole qui divisèrent leur population par dix jusqu’en 1580 où les recensements montrent que l’on passe sous la barre des deux millions ! (Diplomatie pontificale et sacrements : la querelle autour des baptêmes de masse au Mexique 1524-1584, École française de Rome p. 146) Tous les missionnaires évoquent ces épidémies, sauf Las Casas qui a ainsi rendu les Espagnols plus sanguinaires que les Aztèques eux-mêmes !

Les aberrations juridiques et polémiques de Las Casas et Vitoria vont conduire à la suppression des encomiendas par les Lois nouvelles du 20 novembre 1542 et plonger l’Amérique espagnole dans l’anarchie. Au Mexique, le vice-roi en suspendit l’application pour éviter une révolte des colons. Au Pérou, ce fut la guerre civile et l’assassinat du vice-roi Nuñez Vela par les rebelles dirigés par Gonzalès Pizarro qui sera lui-même exécuté !

L’ÉCHEC D’UNE “ AZTÉQUISATION ” INQUIÉTANTE.

Pendant ce temps, les franciscains du Mexique isolaient de plus en plus les Indiens, échaudés par l’affaire Nuño de Guzman. Ils tentèrent en vain de créer un clergé indigène aztèque, à peine dix ans après le début d’une évangélisation pourtant très sommaire ! Dans le collège Sainte-Croix de Tlatelolco fondé par Mgr de Zumarraga en 1533, et contrairement à ce que faisait au même moment Vasco de Quiroga, ils proscrivirent la langue espagnole afin de préserver les Indiens du contact avec les Espagnols. Les élèves cloîtrés recevaient une formation remarquable dans tous les métiers artistiques mais qui les rendait autonomes et les coupait de la vie réelle de la civilisation. Selon Robert Ricard, les franciscains, bien qu’aimant profondément les Indiens, « ne se sont livrés à aucun travail d’hispanisation, d’européanisation » (La Conquête spirituelle du Mexique, Paris, 1933, p. 337). Et dans leur confiance excessive, ils leur avaient même confié l’entière gestion du collège : les constructions non entretenues périclitèrent, aucun prêtre n’en sortit et des désordres moraux s’y installèrent. Ce fut un fiasco : Mgr de Zumarraga lui retira son soutien et il dut être fermé en 1546.

MGR DE ZUMARRAGA, EN PARTANCE VERS LA CHINE !

Alors, déçu par les Indiens, Mgr de Zumarraga se tourna vers la Chine ! Le 1er mai 1543, Charles Quint signait une instruction par laquelle Mgr Juan de Zumarraga, Fr. Domingo de Betanzos, et Fr. Juan de la Magdalena, étaient envoyés, sur leur demande, comme “ ambassadeurs ” auprès de « tous rois, princes, seigneurs, républiques et commu­nautés » du Pacifique sud, pour établir avec eux des rapports amicaux et commerciaux, en garantissant aux indigènes leur souveraineté ! La confiance établie, on dresserait des croix pour exalter la foi chrétienne. Tout y est conforme aux idées de Las Casas qui d’ailleurs s’était fait désigner “ capitan y caudillo ” de l’expédition : Mgr de Zumarraga l’avait chargé de demander à Rome d’être libéré de son archevêché de Mexico afin d’aller vers ces populations censées être plus faciles à évangéliser que ces pauvres Indiens barbares !

Mais Las Casas fit tout échouer, car il avait obtenu, à force d’intrigue, l’évêché du Chiapas et son admission au Conseil des Indes ! Le 4 octobre 1543, Mgr de Zumarraga, revenu à la réalité, écrivit à Charles Quint pour déplorer le caractère trop “ indiophile ” des Lois nouvelles, affirmant nécessaire d’accorder aux Espagnols du Mexique l’encomienda perpétuelle !

DISPARITION INÉLUCTABLE DES ENCOMIENDAS.

Or, Charles Quint ne voulait pas d’une féodalité créole qui allait bientôt être à l’origine du premier mouvement d’indépendance du Mexique ! C’est pourquoi la monarchie préféra créer les corregidores d’Indiens qui devenaient ainsi des sujets directs du roi d’Espagne. Les encomiendas devenant révocables après deux générations, les hidalgos furent encore moins incités à travailler la terre pour un avenir si peu assuré. Au Pérou, le vice-roi se plaindra en 1550 que sur huit mille Espagnols, quatre cent quatre-vingts avaient une encomienda, un millier étaient officiers gouvernementaux, « les [autres], dit-il, je ne sais ce qu’on peut faire d’eux, car, ainsi qu’il est notoire, ils ne veulent ni travailler, ni labourer, ni creuser le sol, et ils déclarent qu’ils ne sont pas venus ici pour cela ». Les autorités se plaignirent que les terres n’étaient pas cultivées comme elles auraient dû l’être, car l’Indien d’encomienda n’y travaillerait presque plus, mais payerait un impôt.

DES INDIENS TROP PROTÉGÉS.

Contrairement à ce que prétend la propagande anti-espagnole, les Indiens furent très protégés par l’Espagne, mais cette protection les a soustraits à la civilisation. Les Indiens pouvaient à tout moment intenter un procès contre un conquistador exploiteur et ils ne s’en privaient pas ! Même Herman Cortès fut contraint de dédommager des Indiens à qui il avait pris les terres pour faire construire un hôpital, car les audiencias leur donnaient aveuglément raison.

Et à partir de 1563, les Espagnols n’eurent même plus le droit de résider dans les villages indiens et les encomiendas disparaissant peu à peu par extinction, les Indiens n’apprirent aucune des techniques d’une vraie agriculture : ni l’usage de la roue, ni celui de la charrue, tout se faisait encore à dos d’homme et même d’enfant, l’âne y était inconnu. Utilisant la culture sur brûlis qui stérilise la terre, les Indiens plantaient les graines de maïs tous les deux mètres avec un bâton appelé coa, méthode du néolithique pratiquée encore dans les années 1980 et qui nécessitaient des champs immenses pour être rentables ! La monarchie espagnole n’avait pas vraiment colonisé la Nouvelle Espagne qui, faute d’un nombre suffisant de colons, ressemblait plus à un protectorat fondé sur l’autorité des caciques. De 1509 à 1559, un peu plus de vingt-sept mille sept cents Espagnols ont occupé un territoire allant de la Floride au détroit de Magellan ! (Dumont, p. 121)

Pendant toute la période coloniale, on déplorera l’isolement et l’oisiveté des Indiens. « En 1799, l’évêque de Michoacán, Fr. Antonio de San Miguel, signalait encore au Roi les graves inconvénients de l’isolement dans lequel vivaient les Indiens, parqués dans des villages interdits aux blancs. » (Robert Ricard, op. cit., p. 341) D’autres évêques se plaindront dès le dix-septième siècle de ne pas avoir d’interprète pour les évangéliser.

LA DESTRUCTION DES INDES... PAR LAS CASAS !

Quant à Las Casas, conspué par les conquistadors du Chiapas à cause de sa trop grande sévérité envers eux, il s’enfuit de son diocèse et rentre définitivement en Espagne, abandonnant les dominicains du Guatemala qui subirent les conséquences de ses folies ! Les Indiens Lacandons avaient déjà détruit douze villages lorsqu’en 1552, ils en incendièrent deux autres dont ils sacrifièrent les enfants sur l’autel de l’église, leur arrachant le cœur et enduisant les images de leur sang en esprit de sacrilège.

Les dominicains se résignèrent à demander l’intervention espagnole en janvier 1558. Or Las Casas avait fait détruire en 1547-1548, sur ordre du futur Philippe II, la ville de Nueva Sevilla fondée par des conquistadors dont il ne supportait pas le voisinage, il n’y avait donc plus aucune garnison à proximité pour défendre les dominicains ! Les biographies modernes vantent le succès de la réduction pacifique de la Vera Paz, mais cachent la lente désillusion et le désastre final de 1552-1559 !

LA CONTROVERSE DE VALLADOLID : 
LAS CASAS DÉFEND LES SACRIFICES HUMAINS !

Apprenant que le chanoine Ginès de Sépulveda écrivait un livre pour justifier la conquête des Indiens, Las Casas le fit interdire en suscitant l’opposition des universités de Salamanque et d’Alcala. Sepulveda protesta et en août 1550, Charles Quint réunit des théologiens pour entendre une controverse théologique entre eux sur « ce qui paraîtra le plus convenable pour que les conquêtes, découvertes et établissements se fassent avec ordre et selon la justice et la raison. » C’est la fameuse controverse de Valladolid. Soutenu par Vasco de Quiroga, Sepulveda démontrait brièvement la nécessité de les libérer de la cruauté des sacrifices humains et de l’anthropophagie, tandis que Las Casas défendait, dans un plaidoyer interminable qu’on dut interrompre, l’évangélisation pacifique, malgré les sacrifices humains qu’il considérait comme des actes de piété des Indiens offrant ce qu’ils avaient de meilleur au dieu Soleil ! Sepulveda ne réussit à faire publier son discours qu’à Rome tandis que Las Casas fit paraître le sien en Espagne !

Las Casas fut le ferment d’anarchie en cette première moitié du seizième siècle, anarchie provoquée par l’occamisme doublé d’érasmisme.

LA CONTRE-RÉFORME DANS LES MISSIONS

Dans un sermon du Congrès de septembre 1980, frère Bruno soulignait combien le concile de Trente (1545-1563) n’était pas seulement le concile de la messe de saint Pie V, mais aussi celui de la Contre-Réforme dans les missions, œuvre autant ecclésiale que royale, mais surtout œuvre mariale.

MGR ALONSO DE MONTUFAR, UN ÉVÊQUE 
DE CONTRE-RÉFORME AU MEXIQUE (1555-1572).

Désigné par Philippe II en 1551, le nouvel archevêque de Mexico, le dominicain Alonso de Montúfar, constata l’échec des franciscains. De l’aveu même du provincial des franciscains, huit Indiens sur dix ne se rendaient pas à l’église dans les régions les mieux évangélisées. Les Indiens ont appris la doctrine comme des perroquets et la dispersion des couvents et le faible nombre de religieux rendaient inefficace leur apostolat : la plupart du temps, deux frères s’occupaient de plus de cent mille âmes et de quarante à soixante-dix églises très éloignées les unes des autres. L’évêque déplorait l’insoumission des franciscains à son autorité et il se plaint en 1558 du frère Pierre de Gand, « un simple frère lai n’ayant aucune formation théologique », qui s’est opposé à une procession de la Fête-Dieu à laquelle l’archevêque voulait convoquer son peuple. Il écrira même à Philippe II : « L’archevêque de Mexico, ce n’est pas moi, c’est frère Pierre de Gand ! »

Mgr de Montúfar surveille les franciscains, car certains religieux font des déclarations scandaleuses mettant en doute la résurrection de Jésus. Une commission conclura même à l’hérésie du catéchisme de Zumárraga de 1544. Mgr de Zumarraga critiquait les cérémonies, suivant en cela L’Enchiridion militis Christiani d’Érasme, dont il cite des passages entiers dans ses catéchismes destinés aux Indiens ! Dans un autre écrit, Zumarraga condamne les « triomphes profanes » avec lesquels le Corpus Christi est solennisé en Espagne et recommandait de ne pas permettre aux Indiens d’en organiser.

NOTRE-DAME DE GUADALUPE 
TRIOMPHE DE L’IDOLÂTRIE ET DE L’HÉRÉSIE.

C’est pour les mêmes raisons “ pastorales ” que Mgr de Zumarraga n’avait pas développé le pèlerinage du Tepeyac et n’y établit pas de bénéfice ecclésiastique (El Culto Guadalupano del Tepeyac, Fray Fidel de Jesús Chauvet, o. f. m, p. 187). Il mourut en 1548 sans avoir fait d’enquête canonique sur l’apparition.

Au contraire, dès son arrivée en 1554, Mgr de Montúfar remit en honneur le sanctuaire, en affectant une somme importante trouvée dans la caisse à la restauration de l’ermitage abîmé par les intempéries.

Alors, Notre-Dame de Guadalupe apparut de nouveau en 1556 au fils d’un noble espagnol, Antonio Carvajal, qu’Elle sauva d’une mort certaine en arrêtant son cheval emballé. Mgr de Montúfar pourra en constater les fruits dans le regain de fréquentation du pèlerinage, lorsque les créoles qui auparavant refusaient d’assister à la messe avec les pauvres Indiens, montaient maintenant sur la colline du Tepeyac et entraient à genoux avec eux pour vénérer la tilma de Juan Diego.

Mais les franciscains n’en démordaient pas. En la fête de la Nativité 1556, dans la chapelle du collège Saint-Joseph-des-Naturels fondé par Pierre de Gand, le franciscain Bustamante, le visage blême de rage, qualifia la tilma d’image peinte par un Indien et déclencha dès le lendemain une enquête de l’archevêque. Les franciscains « refusaient que le Ciel pût intervenir, en quelque façon que ce fût, pour invalider leurs méthodes et leurs règles d’évangélisation » (frère Bruno de Jésus-­Marie, La Vierge Marie au Mexique, p. 49). Leur mentalité pré-tridentine était quelque peu confuse dans certaines questions de foi, d’autorité et de morale, en raison des idées conciliaristes et nominalistes qui prévalaient à cette époque. Leur pratique de la liberté chrétienne promue par Érasme les poussait à moins apprécier les rites, les cérémonies extérieures telles les processions, le culte des images et à mépriser l’autorité épiscopale. Ils inculquaient aux indigènes une religion intérieure, fondée sur la lecture et la méditation des Saintes Écritures. Les Pères Mendieta et Torquemada considéraient l’apparition comme une suite des cultes païens. Le frère Bernard de Sahagún ira jusqu’à dire que l’apparition de Notre-Dame de Guadalupe était une intervention de Satan ! Désespéré par l’idolâtrie persistante des Indiens, Sahagún considérait les Amériques, à l’instar de frère Martin de Valencia et Mgr de Zumarraga, comme une simple étape vers la Chine, plus prometteuse, car plus “ civilisée ”.

Ils ignoraient le remède que proposait pour la deuxième fois la Sainte Vierge, car ce que les franciscains n’ont pu faire, « la seule merveille du Tepeyac l’obtient de tout un peuple. En même temps qu’elle guérit les Indiens de l’idolâtrie, elle se dresse en insurmontable obstacle à la nouvelle pastorale iconoclaste des missionnaires franciscains, ses fils malavisés. Elle triomphe des idoles par son Image et, d’avance, de l’hérésie menaçante. » (Frère Bruno de Jésus-Marie, op. cit., p. 32)

DES FRANCISCAINS SÉPARATISTES.

Mgr de Montúfar retira aux franciscains la juridiction de l’ermitage du Tepeyac et les paroisses de Mexico furent confiées à des prêtres séculiers, tandis que les missions des campagnes échurent aux religieux augustins. Les franciscains résistèrent, parfois par les armes, à l’arrivée des nouveaux curés en provoquant des révoltes d’Indiens et les troupes espagnoles durent intervenir.

La collusion des religieux avec les caciques fut dénoncée par le visiteur Valderrama en 1564 : les religieux soustrayaient de nombreux Indiens au tribut dû au roi et de nombreux caciques ou principales usurpaient cette qualité avec la complicité des religieux. Les franciscains n’étaient plus les mendiants du début, mais étaient devenus comme les Templiers de la Terre sainte.

Ils virent d’un mauvais œil la fin du pouvoir de ces “ seigneurs ” indiens lorsque le roi voulut les remplacer par des corregidores en 1549. Aussi déclarèrent-ils, comme Las Casas, que le roi d’Espagne n’avait pas de droit légitime sur le Mexique et que la répression de l’idolâtrie n’était pas un motif justifiant la présence espagnole. En 1561, le franciscain Fray Alonso Maldonado de Buendía écrivit d’abord un mémoire sur les obstacles mis à l’apostolat des religieux, puis il partit pour l’Espagne avec une pétition des provinciaux franciscains de Nouvelle Espagne. Il intervient au Conseil des Indes pour lire le dernier mémoire de Las Casas empêché par la maladie. Maldonado était assisté du franciscain Hernando de Barrionuevo et de l’augustin Alonso de la Vera Cruz (Alvaro Huergua, op. cit., p. 457). Le provincial des franciscains les encourageait par ses instructions à passer par-dessus l’autorité de Philippe II. À Rome, on menace de retirer tous les franciscains d’Espagne. Les commissaires de Lima chargés de demander la perpétuité des encomiendas du Pérou dénoncèrent dès 1562 cette manœuvre des religieux voulant s’émanciper de l’autorité royale pour gouverner eux-mêmes au nom du Pape sans les Espagnols !

De fait, un coup d’État eut lieu au Mexique en 1566 pour mettre sur l’ancien trône de Moctezuma Martin Cortès, le fils du conquérant et le bienfaiteur des franciscains qui voulaient un Mexique indépendant sous leur pouvoir théocratique et indo-créole : « Qu’il n’y ait aucun évêque, disaient-ils, le vice-roi suffit. » Martin Cortès fut emmené en Espagne où il dut se justifier. Un des disciples de Pierre Gand, le franciscain Diego Valadès, participa au complot et fut exilé à Rome où nous le retrouverons bientôt. Au Pérou, c’est une véritable rébellion que soutenaient Las Casas et les dominicains, en liaison avec les caciques, au moment où le rebelle inca Titu Cusi sortait avec de plus en plus d’assurance de son refuge de Vilcabamba. Il y eut même des clercs pour projeter l’assassinat de corregidores d’Indiens !

LA JUNTE DE 1568 : PREMIER TOURNANT MISSIONNAIRE.

Saint Pie V prêta d’abord une oreille favorable aux franciscains qui se disaient persécutés par Philippe II. En 1568, il informa le Roi qu’il allait constituer une commission cardinalice pour s’occuper des Indes. Un des cardinaux qui conseillaient le Pape alla jusqu’à dire que « si les obstacles au succès de l’évangélisation n’étaient pas levés par le roi, il devrait être privé du droit à ce royaume ». Si on n’alla pas jusque-là, les idées de Las Casas faisaient leur chemin. Celui-ci était mort en 1566 non sans avoir écrit à son confrère dominicain devenu Pape pour qu’il interdise à l’Espagne de faire d’autres conquêtes !

Philippe II n’eut pas de peine à détromper saint Pie V en lui certifiant « qu’il n’avait pas de nouvelles d’autres affrontements que ceux entre évêques et religieux, mais qu’il écrira aux vice-rois, car son intention est qu’en tous lieux la révérence due aux ecclésiastiques (aux évêques) soit montrée ». Dès 1566, il avait le projet de mettre au pas les religieux qui « se mêlaient trop des affaires de l’État ». Mais la réunion connue sous le nom de “ Junta magna ” n’eut lieu qu’en 1568, car Philippe II se trouvait dans une situation inextricable avec la révolte protestante en Europe. Il envoya au Pape la liste des mesures qu’il allait prendre et saint Pie V les adopta et confirma le droit de conquête si honni par Las Casas et le patronage royal sur les missions. Son nonce Castagna lui transmit les instructions suivantes :

« Dites au roi que la conversion des infidèles est le but pour lequel fut accordé aux Rois Catholiques d’Espagne la conquête de ces pays. Ils devaient donc demander qu’on se souciât d’envoyer des prédicateurs, de leur assurer une vie décente dont le prix serait prélevé sur les tributs exigés par l’État, et qu’on fît en sorte de ne jamais manquer de prêtres, les laïcs n’étant capables, en fait de religion, que d’enseigner le Pater. Il devait exiger que les catéchumènes fussent bien instruits, que leurs maîtres ne fussent pas trop loin d’eux. » (Georges Goyau, Missions et missionnaires, 1931, p. 70) Il insista pour que fussent organisés en « réductions » les Indiens qui ne l’étaient pas encore, en vue de mieux conserver la justice et de châtier ceux qui la violaient, avec « la mansuétude pourtant, qui convient pour des plantes nouvelles ».

C’est une véritable « définition papale de la colonisation chrétienne en vue des intérêts missionnaires », affirme Georges Goyau qui omet cependant de dire qu’elle est inspirée des instructions secrètes de Philippe II que le Pape approuvait sans réserve. Goyau attribue à saint Pie V la volonté de reprendre en main les missions d’Amérique latine, mais la décision finale du Pape montre qu’il a approuvé les mesures prises par Philippe II en faveur de la civilisation des Indiens pour les christianiser, contre les ordres missionnaires révolutionnaires qui voulaient les maintenir dans leur prétendue civilisation. Ces instructions secrètes ont été révélées au Congrès national des missions de Barcelone en 1929 par le jésuite Pedro de Leturia (Relaciones entre la Santa Sede e Hispanoamérica, 1493-1835. Vol. 101, Rome, Université grégorienne, 1959). Georges Goyau aurait dû les mentionner, mais frère Bruno a bien montré comment les historiens démocrates-chrétiens peuvent louer l’action d’un Pape qui pourtant ne leur plaît guère (saint Pie V a prêché la Croisade), afin de cacher l’action primordiale des nations catholiques dans les missions (PC 11 – Mission et colonisation).

CONTRE-RÉFORME ET CONTRE-RÉVOLUTION ROYALE AU PÉROU.

Lorsque le vice-roi Toledo, suivant ces instructions, voulut combattre avec plus de rigueur l’idolâtrie, il se heurta à l’archevêque Loaisa ! (L’heure de Dieu sur le Nouveau Monde, Jean Dumont, Fleurus, 1991, p. 81) Le vice-roi fit lui-même la Contre-Réforme ! Conformément au concile de Trente et au droit de patronage, il créa de nouvelles paroisses, Philippe II souhaitant une doctrina pour chaque groupe de quatre cents familles. Il expulsa les seize dominicains disciples de Las Casas qui étaient dans la riche région de Juli, pour les remplacer par des jésuites, et les franciscains furent nommés curés de paroisse et soumis à l’évêque du lieu. Le vice-roi mit en place une politique de civilisation remarquable et persévérante des Indiens, faisant construire des maisons pour les retirer des taudis où ils vivaient dans la saleté et la promiscuité.

La révolte du dernier Inca Titu Cusi persistant après une soumission de façade, Toledo confia au président du Conseil des Indes ses doutes à propos des capitulaciones signées par son prédécesseur avec l’Inca : elles lui semblaient préjudiciables au droit du roi de Castille à posséder les Indes, car le roi avait été jusqu’à reconnaître la souveraineté inaliénable de l’Inca ! En octobre 1571, le vice-roi écrivit à l’Inca pour relancer les négociations. Le messager espagnol fut tué par les rebelles et Toledo décida d’en finir en attaquant le nid d’aigle du rebelle à Vilcabamba : l’Inca fut capturé et exécuté à Cuzco, la capitale du Pérou, en 1572.

Mais les jésuites de Juli avaient lu les écrits de Las Casas et demandaient à saint François Borgia s’ils ne devaient pas prêcher l’objection de conscience aux soldats envoyés par le vice-roi. Ils contestaient les droits de la Couronne sur les Indes. Saint François Borgia leur répondit de ne pas juger les conquistadors et d’attendre les décisions d’un futur concile. Mais le Père José d’Acosta, nouveau provincial des jésuites du Pérou, s’opposa au vice-roi et retourna contre lui l’accusation de tyrannie par laquelle Toledo justifiait la mise à mort de l’Inca ! Quant au vice-roi, il lui reprochait de ne fonder que des collèges pour les fils de caciques dont il était précisément en train de réduire le prestige !

Heureusement, en 1578 arriva à Lima le nouvel archevêque désigné expressément par Philippe II : le futur saint Alphonse Turibe qui, comme Vasco de Quiroga, fut d’abord fonctionnaire royal : il savait donc ce qu’était l’autorité de l’État et la respectait. Saint Turibe ne dénonça pas l’encomienda, ni les conquistadors et il fut en butte à l’opposition des jésuites. Il soutint son propre cousin Francisco de Qui­mones équipant une armée pour soumettre les Indiens Araucans du Chili. Il aida les conquistadors ruinés et demandera même à Philippe III une pension pour son beau-frère conquistador au Chili ! Mais son action missionnaire fut surtout de visiter son immense diocèse jusqu’au moindre village perdu dans ces Andes où les routes escarpées avaient tué deux des quatre évêques venus au IIIe concile de Lima ! Sous sa direction, les vocations sacerdotales se multiplièrent parmi les métis, à tel point qu’il proposa ses curés à l’Espagne ! Mais il ne réussit pas à faire un clergé indien. Lors du IIIe concile qu’il présida en 1583, les canons du Ier concile de 1552 si tolérants envers l’idolâtrie furent déclarés « dépourvus d’une autorité légitime et défectueux en eux-mêmes ».

INFLUENCE PERSISTANTE DE LAS CASAS.

C’était donc la condamnation de l’archevêque Loaisa et de Las Casas !

Mais sous Philippe III les conseils royaux prétendront encore que « l’évêque don Fray Bartolomé de Las Casas ne doit pas être contredit, mais commenté et défendu ».

Beaucoup d’auteurs citeront encore la Brève destruction des Indes dans l’une des cinquante-trois éditions faites par les protestants dans toutes les langues, dont le latin, et agrémentées d’horrifiques gravures du luthérien de Bry qui furent les seules à illustrer la conquête espagnole. On pouvait voir entre autres horreurs, un Espagnol avec sa fraise bien tuyautée perçant de son épée un bébé indien qu’il tient par les pieds au-dessus de la gueule d’un chien près à le dévorer.

On comprend pourquoi l’idée même de Croisade devint odieuse en Europe. Elle fut abandonnée au profit de missions sans colonisation qui vont se multiplier à la fin du seizième siècle.

Et Rome va elle-même y perdre son latin et ne plus être très sûre de sa doctrine missionnaire jusqu’à devenir “ lascasienne ” !

TROISIÈME PARTIE 
SÉPARATION ENTRE MISSION ET COLONISATION (1578-1769)

MISSIONS SANS COLONISATION EN ASIE

La mort du dernier roi croisé don Sébastien, et de toute l’élite de la chevalerie portugaise à la bataille d’El Ksar El Quebir, le 4 août 1578, marqua l’extinction de la dynastie portugaise des Avis et la fin de l’esprit de Croisade.

Le 12 juin 1575, l’augustin Martin de Rada, parti avec un confrère et deux officiers en ambassade pour la Chine, fut abandonné et complètement dépouillé par des marchands chinois. Trois ans plus tard, ce fut au tour des franciscains réformés de saint Pierre d’Alcantara : partis sans aucun secours humain et dans la plus stricte pauvreté, ils arrivèrent miraculeusement à Canton où ils furent traités durement par les mandarins qui laissèrent mourir l’un des Pères d’épuisement. Ils établirent à Macao leur pauvre couvent le 2 février 1580, pendant que dix-huit autres franciscains partant de Manille pour les rejoindre sont arrêtés par les gardes chinois, torturés et traînés de prison en prison jusqu’à Canton où ils furent libérés par le gouverneur.

En 1582, le jésuite Alonso Sanchez fut encore envoyé en Chine comme ambassadeur par ­Philippe II : il est emprisonné et maltraité par les autorités chinoises. Le jésuite affirmera alors qu’  « emportés par leur ferveur et leurs bons désirs, les religieux se sont écartés du chemin ordinaire en renonçant au secours des séculiers ». La présence des chrétiens séculiers, même sans religieux, produit des conversions, tandis que là où les religieux sont seuls, les habitants n’osent pas se convertir sans la protection des armes. Quant aux massacres de religieux, loin de convertir, ils endurcissent les assassins et excitent les séculiers à la vengeance. Le Père Sanchez concluait que « l’expérience s’oppose aux chimères des aventures d’évangélisation sans aucun appui temporel ».

NAISSANCE D’UNE ERREUR : LA “ CIVILISATION ” PAÏENNE.

Alors que les missionnaires subissaient les tortures chinoises, d’autres développaient le concept de “ civilisation des gentils ”.

Le franciscain Diego Valadès, le même qui participa au coup d’État de Martin Cortès au Mexique, fut chassé de son poste de procureur des franciscains par l’ambassadeur d’Espagne à Rome, pour avoir négocié directement avec le Pape de nouveaux établissements franciscains au Mexique et avoir négligé la voie officielle, celle du Patronato eclesiastico qui imposait de traiter toute demande visant le Nouveau Monde d’abord avec le Conseil des Indes, à Madrid. Réfugié à Pérouse, Valadès rédigea en 1579 un sermonnaire intitulé Rethorica Christiana mettant en valeur l’œuvre controversée des franciscains du Mexique qui présenteront, au concile mexicain de 1585, une motion glorifiant la civilisation aztèque, modèle de gouvernement rendant les Espagnols inutiles, les missionnaires suffiraient pour le christianiser !

Dans la première édition de son De Procurenda Indorum Salute (1576), censuré par le général des jésuites et l’autorité espagnole, le Père José d’Acosta citait Las Casas. Son Histoire naturelle et morale des Indes fut elle-même rééditée par les protestants qui y voyaient la remise en cause de l’Église catholique comme seule source de la civilisation. Les chapitres sur le Mexique sont tirés d’un ouvrage du dominicain Diego Durán prônant l’adoption dans la liturgie catholique des objets servant aux cultes païens.

L’Historia del gran reino de la China (Rome, 1585) de l’augustin Juan González de Mendoza, rééditée par le pasteur Hakluyt, fut le premier à distinguer entre coutumes civiles et religieuses, distinction qui sera utilisée par les jésuites Ricci et Nobili pour justifier les coutumes païennes pratiquées par leurs chrétiens. Quant à l’ouvrage de l’augustin Jéronimo Roman, Repúblicas del Mundo (Medina del Campo, 1575 et Salamanque, 1595), il cite la Destruction des Indes de Las Casas, affirmant que civilisation et idolâtrie peuvent faire bon ménage.

C’est dans ce contexte d’humanisme païen que Matteo Ricci adoptera le confucianisme comme un système de moralité civile compatible avec le christianisme. Faussant le sens des textes de Confucius, il affirmait que la “ civilisation ” chinoise était fondée sur la croyance en un Dieu unique et que la Chine embrasserait facilement le christianisme par des moyens pacifiques. Les jésuites pénétrèrent en Asie, en cultivant, comme les franciscains du Mexique, les relations avec des “ élites ”, lettrés confucianistes avec Matteo Ricci en Chine, bonzes au Japon avec Valignano, ou encore brahmanes en Inde avec le Père de Nobili et ils perdirent leur esprit missionnaire. Valignano était aussi hostile à la présence d’évêques que les franciscains du Mexique, voulant se réserver l’exclusivité des missions du Japon. Il était fasciné par la cruauté des Japonais et refusait la Croisade qu’il déconseillait aux Espagnols de faire au Japon. Valignano calquera la règle des jésuites sur celle des bonzes, provoquant l’apostasie de plusieurs de ses confrères.

LE CARDINAL INGOLI CONTRE LE PATRONAT.

L’anéantissement de la mission du Japon en 1615 en fut le châtiment. La création de la Congrégation de la Propagande en 1622 fut suivie en 1623 par les premières sanctions contre le Père de Nobili en Inde, mais le problème était d’obtenir des informations fiables. Or les rapports du secrétaire de la Propagande, le cardinal Ingoli, sur les maux des missions étaient fondés sur les dires des franciscains. Celui de 1628 est presque copié de Diego Ibañez qui s’opposait activement au patronat espagnol à Rome.

Dans les missions d’Asie portugaises, Rome ne comprit pas que le patronat n’était pas la cause de la décadence des ordres religieux. Car Philippe II avait maté le séparatisme franciscain en 1568 par la mise en œuvre effective de son patronat sur les missions, tandis que les Portugais n’avaient que les jésuites pour maintenir une présence sur des territoires qu’ils n’avaient pas les moyens de coloniser effectivement. Les jésuites profitaient de leur protection par les autorités portugaises pour exclure toute autre congrégation et continuer leurs affaires avec les autorités païennes auxquelles ils rendaient service. C’est donc faute d’un vrai patronat que les jésuites d’Asie ne trouvèrent aucun obstacle à leur démesure.

LES MENSONGES D’ALEXANDRE DE RHODES.

Au Tonkin, le jésuite Buzomi adopta la méthode de Matteo Ricci. Le Père Alexandre de Rhodes, revenu en Europe dans les années 1650, écrivit à Innocent X pour lui demander de sauver une Chrétienté tonkinoise qui comptait, selon lui, deux cent mille âmes menacées par les persécutions. Un an plus tard, dans un autre ouvrage, le chiffre dépasse les trois cent mille, avec deux cents églises, quinze baptêmes par an ! Même Adrien Launay, l’archiviste des Missions étrangères de Paris trouve ces chiffres exagérés ! Les récits de conversions faciles et nombreuses sont un plaidoyer pour la méthode jésuite sans la conquête armée. Les Tonkinois étaient meilleurs chrétiens qu’en Europe, la justice du Tonkin meilleure qu’en France, c’était une fois de plus le dénigrement de l’Europe chrétienne et la mise en valeur de la civilisation païenne !

VATICAN II AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE !

Ces récits complètement faux vont pourtant susciter l’enthousiasme à Paris dans tous les milieux dévots qui vont demander au Pape la fondation des Missions étrangères de Paris. Le diable porte pierre ! Mais en 1659, Rome donna aux deux fondateurs Mgr Pallu et Mgr Lambert de La Motte des instructions semblables à celles de Las Casas sur le respect dû à ces “ civilisations ” :

« Gardez-vous de tout effort et de tout conseil à ces peuples pour faire changer leurs rites, leurs coutumes et leurs mœurs pourvu qu’elles ne soient pas très ouvertement contraires à la religion et aux bonnes mœurs. » C’est justement toute la question, car il s’agit du culte des ancêtres et de Confucius pratiqué par les chrétiens de Chine et du Tonkin, que des jésuites étaient venus justifier avec succès à Rome en 1656, en prétendant que ce n’étaient que des coutumes civiles.

Las Casas disait la civilisation aztèque supérieure à l’Angleterre, à la France et même à l’Espagne. Eh bien ! Rome est d’accord : « En effet, quoi de plus absurde que d’introduire chez les Chinois la France l’Espagne ou l’Italie ou quelque autre partie de l’Europe ? Ce n’est pas cela que vous devez introduire, c’est la foi qui ne repousse ni ne lèse les liturgies et les coutumes pourvu qu’elles ne soient pas mauvaises, et qui veut au contraire qu’elles soient protégées. » C’est faire bien peu de cas de notre foi et de nos mœurs chrétiennes ! La prétendue civilisation chinoise est mise à égalité avec celle de l’Europe, pour flatter les élites : « Car il n’y a pas de cause de haine plus susceptible d’aliéner les esprits que la modification de leurs habitudes nationales, de celles surtout, auxquelles les hommes sont accoutumés d’après tous les souvenirs des aïeux. » Mais alors pour ce qui est franchement idolâtrique, que faire ? Las Casas disait qu’ « il faut imprimer dans leur cœur le concept véritable du vrai Dieu, ensuite, d’eux-mêmes  [les Indiens] se mettront à détruire de leurs propres mains, en toute liberté, les idoles qu’ils vénéraient comme des dieux ». Les instructions sont du même esprit : il faut ébranler les coutumes franchement mauvaises « plutôt par des hochements de tête et des silences que par des paroles, non sans saisir les occasions (sic) grâce auxquelles, les âmes une fois disposées à embrasser la vérité (sic), ces usages se laisseront déraciner insensiblement ».

Les âmes seront-elles vraiment disposées à embrasser la vérité par des silences et des hochements de tête ? Les cardinaux qui ont approuvé ces bergeries rédigées par le prêtre écossais Guillaume Lesley devaient dormir, comme ceux qui ont approuvé la liberté sociale en matière de religion au concile Vatican II ! Car il s’agit bien de laisser la liberté de pratiquer les coutumes idolâtres qui seront censées disparaître sans combat, comme brume au soleil, dira Jean XXIII ! Tout est fait pour éviter l’effort de la Croisade ou le martyre.

LE MENSONGE DES JÉSUITES D’ASIE.

Fidèles lecteurs des relations des jésuites du Canada, les deux fondateurs ne soupçonnaient pas la décadence des jésuites d’Asie. En arrivant à Ispahan (Iran), Mgr Lambert de La Motte découvre la vérité : « Ce que j’ai écrit dans mes lettres à votre illustrissime Seigneurie au sujet de la fausseté des relations des Pères de la Compagnie de Jésus nous est confirmé de jour en jour par des gens dignes de foi qui viennent des Indes. Je me suis renseigné à ce sujet auprès du Père Chézeau, supérieur des jésuites d’Ispahan, qui m’a dit qu’il était tout à fait de cet avis, et m’a assez laissé entendre que c’était celui de Sa Sainteté. » Il écrit le même jour au pape Alexandre VII : « Trois Français sont arrivés des Indes, il y a vingt jours : ils disent qu’il n’y a pas ou très peu de chrétiens en Chine, au Tonkin et en Cochinchine : tout le monde est du même avis. Pourtant cela ne correspond pas avec les relations des Pères de la Compagnie de Jésus. »

En débarquant à Ayutthaya au Siam en 1662, Mgr Lambert de La Motte découvre des jésuites menant une vie séculière et n’enseignant à leurs chrétiens ni Jésus-Christ ni la Croix ni les commandements de l’Église, tolérant toutes sortes de désordres dans leurs rangs. Il en informe le Pape et la cour du roi de France, mais les jésuites sont furieux de voir arriver des missionnaires intransigeants qui vont faire s’écrouler tout leur système !

TENTATIVE D’EMPOISONNEMENT ET ASSASSINATS.

Ils vont tenter de l’empoisonner, chose incroyable, mais les documents sont là. Lambert de La Motte en sera malade pendant vingt-quatre jours, perdant tous ses cheveux et ses ongles jaunissent. Mais deux autres Pères des Missions étrangères de Paris, les Pères Haincques et Brindeau et deux prêtres indochinois en mourront. En octobre 1666, voyant l’opposition persistante des jésuites et l’influence croissante des musulmans à la cour du roi de Siam, Mgr Lambert de La Motte charge Mgr Pallu de demander à Louis XIV l’envoi d’une ambassade auprès du roi de Siam.

LUTTE DE MGR PALLU CONTRE L’ACCOMMODATION.

En se rendant en France, Mgr Pallu mena son enquête à Rome pour savoir si les jésuites n’avaient pas outrepassé les permissions accordées par le pape Grégoire XV au Père de Nobili. Lors d’une escale à Madagascar en 1671, il rencontre le ­dominicain Navarette qui lui révèle le brigandage du synode de Canton de 1669 par le provincial des jésuites de Chine. De retour au Siam, il découvre que Mgr Laneau, le successeur de Mgr Lambert de La Motte, a pris l’habit des bonzes pour ses tournées apostoliques ! Mgr Pallu lui reprocha de ne pas en avoir demandé la permission à Rome qui, finalement consulté, refusera, “ même pour la couleur safran ” !

En 1683, voyant l’erreur se répandre, Mgr Pallu, malade, est pressé de reprendre sa route vers la Chine, où il condamne les rites chinois après une première enquête dans sa mission du Foukien, et il meurt un an après à Mo-Yang, comme saint François Xavier, aux portes de la Chine. L’étude imparable dont il chargea Mgr Maigrot démontrera le mensonge des jésuites sur le caractère civil des rites et aboutira à une ferme première condamnation en 1693, condamnation que Mgr Laneau refusera, mais qui sera confirmée par Clément XI en 1705 et par une décision infaillible de Benoît XIV en 1744.

Mgr Pallu comprenait la nécessité d’une étroite collaboration entre mission et colonisation. Dans un mémoire adressé aux directeurs de la Compagnie des Indes en 1667, Mgr Pallu souhaitait que, par son établissement dans les Indes, elle aide à la conversion de ces peuples qui, « recevant la foi, s’assujettiront avec moins de répugnance aux lois des Français, en sorte que peu à peu se naturalisant par la religion à nos mœurs, ne composeront plus qu’un même peuple avec eux, et n’ayant plus qu’un même Dieu ne reconnaîtront plus aussi que le seul roi de France. » (Lettres de Mgr Pallu, Les Indes Savantes, 2008, p. 596).

Mgr Laneau sera malheureusement seul survivant lorsque Louis XIV enverra en 1688 une flotte pour prendre possession de la concession que le roi de Siam accordait à la France à Bangkok. Le chef des bonzes très hostile à l’arrivée des Français, prit le pouvoir, aidé par les Hollandais. Mais l’escadre française n’intervint pas, Mgr Laneau ayant déconseillé d’empêcher la révolution et de se mêler des “ affaires de l’État ” ! Les troupes françaises rembarqueront piteusement et les missionnaires furent faits prisonniers. La nouvelle parviendra à Louis XIV en 1689, année très significative : c’était l’échec du roi qui avait voulu être missionnaire au Siam en refusant la dévotion au Sacré-Cœur !

Cette histoire est la preuve qu’on ne peut se passer de coloniser pour évangéliser, encore faut-il que cette colonisation soit catholique. Avec le protestantisme réapparurent le racisme esclavagiste et le messianisme charnel propres au judaïsme, doublé d’un esprit d’indépendance et d’un laïcisme gallican qui vont produire une colonisation sans mission.

COLONISATION SANS MISSION (1642-1769)

DANS L’OCÉAN INDIEN.

En 1642, Richelieu mit un huguenot à la tête d’une première escadre envoyée à Madagascar. Le sieur de Pronis persécuta les lazaristes et exila les catholiques récalcitrants à l’île Bourbon, aujourd’hui île de La Réunion, il réduisit en esclavage des indigènes. En 1664, Louis XIV fit l’erreur d’écouter Colbert et de confier la colonisation de la grande île à la Compagnie française des Indes orientales. Colbert plaça à sa tête le huguenot François Caron, malgré les avertissements de Mgr Pallu. Après avoir empoisonné son collègue en arrivant à Surate, Caron y retrouva ses compatriotes hollandais pour les informer des plans d’attaque de l’escadre française envoyée par Louis XIV en 1671. Quant au chef de cette escadre, l’amiral Blanquet de La Haye, une créature de Colbert, il ne donna aucun ravitaillement aux lazaristes lors de son escale à Madagascar où il déclencha, à l’encontre des directives de Louis XIV, une guerre contre les indigènes qui se termina par le massacre des Français en 1674. Les rescapés se réfugièrent à l’île Bourbon, colonie abandonnée par Colbert et dont l’essor commença sous la Régence, avec la culture du café Moka. Les Hollandais qui naviguaient dans les parages vendirent des esclaves aux colons. Louis XV dut y promulguer le Code noir en 1723, afin de les protéger et de les évangéliser. Mais les lazaristes dénonçaient les obstacles mis à l’évangélisation des esclaves par la Compagnie des Indes et exigeaient des forbans huguenots accueillis dans l’île la restitution des biens d’Église qu’ils avaient pillés. Alors la franc-maçonnerie suscita des tracasseries de toutes sortes pour décourager les missionnaires, jusqu’à ce que Choiseul supprime leur collège en 1769.

AUX ANTILLES.

Officiellement interdits aux Antilles, « les protestants pouvaient y demeurer quelque temps, s’ils donnaient assurance d’une prompte conversion ». Mais les premiers registres de catholicité de ­Martinique montrent leur double appartenance ! Comme dit Gabriel Debien, « les protestants se fondirent dans le monde catholique sans violence, sans dispute, à la faveur de la tiédeur générale ». Nombre de colons avaient le cœur hollandais et jouissaient du « droit de bourgeoisie » en Hollande où ils plaçaient leurs deniers. Le sieur de Baas, gouverneur protestant, reçut de Colbert la consigne « de ne point exercer à leur sujet trop de rigueur afin d’attirer le plus possible d’habitants dans les Îles ». Les jésuites dénonceront en vain ces pratiques. En 1654, le fameux pirate Levasseur avait chassé Espagnols et Anglais de l’île de la Tortue et de la côte ouest de Saint-Domingue qu’il transforma en république de Genève avec interdiction du culte catholique. Les célèbres “ frères de la Côte ” furent tous des huguenots enragés. Louis XIV leur imposa un gouverneur catholique, mais les protestants fomentèrent tant d’insurrections qu’il renonça à les réprimer pour qu’ils ne se rangent pas sous la domination hollandaise ou anglaise. Par l’insurrection de 1680, les protestants obtinrent la liberté de la traite des Noirs.

En 1691, l’Espagne vaincue renonce à ses droits sur l’ouest de Saint-Domingue, et le formidable butin dont s’empara l’amiral huguenot Ducasse à Carthagène, mit Saint-Domingue sur la voie du capitalisme sauvage et l’île devint un monstre économique : à la veille de la Révolution française, son PIB dépassera celui des États-Unis et elle fera à elle seule l’excédent commercial de la France en devenant le premier producteur mondial de sucre et de café. Enorgueillis par cette situation avantageuse, mais artificielle, les colons refusèrent de payer aucune taxe ni de se charger de la défense militaire de l’île. Ils trafiquèrent illéga­lement avec les États-Unis qui leur fournit, en plus des denrées alimentaires, les idées révolutionnaires, et ils développèrent le fameux commerce trian­gulaire des esclaves, sous la direction des actionnaires protestants de la compagnie de Saint-Domingue : Antoine Crozat, Joseph Legendre d’Arminy et Samuel Bernard, le fameux banquier de Louis XIV. Le nombre d’esclaves s’élèvera à plus de cinq cent mille pour une population de quatre-vingt mille Blancs. La correspondance du ministre de la Marine Jérôme de Pontchartrain montre l’avidité des habitants, l’inobservance du Code noir.

En 1720, une nouvelle insurrection protestante ré­clame l’expulsion des jésuites, la liberté de conscience, et l’érection du pays en république. Ces séditions des Blancs n’iront jamais jusqu’à l’indépendance effective, car les philosophes des prétendues lumières qui les suscitaient par leurs écrits, préféraient les Antilles au Canada qu’ils haïssaient. Voltaire écrivait : « Je voudrais que le Canada fût au fond de la mer glaciale, avec les révérends Pères jésuites de Québec. »

En 1763, la France perdait le Canada, l’Ohio et la rive gauche du Mississippi, la Louisiane cédée à l’Espagne, le Sénégal, les Indes.

Mais il restait les Antilles pour que ces “ philosophes ” spéculateurs puissent sucrer leur café ! Ce traité de Paris fut la honte de Louis XV qui en porte la responsabilité pour avoir laissé la Pompadour protéger Voltaire. Après ces colonisations dont l’esprit était protestant, nous allons pouvoir mesurer ce que fut le miracle du Canada français catholique, modèle de la concertation entre mission et colonisation.

QUATRIÈME PARTIE 
LE MIRACLE DU CANADA FRANÇAIS (1633-1769)

L’expansion de la Nouvelle-France illustre le génie colonisateur français, capable de s’attirer la sympathie des peuples autochtones. Mais frère Pierre l’a bien démontré : la Nouvelle-France doit sa fondation et sa pérennité à l’action déterminante de quelques saints personnages, venus ici à la suite d’une intervention surnaturelle dont des documents authentiques gardent la preuve.

La bienheureuse Marie de l’Incarnation, la bienheureuse Catherine de Saint-­Augustin, les saints martyrs canadiens ou encore monsieur de La ­Dauversière, tous savaient par grâces particulières que Dieu a un dessein bien précis sur ce vaste pays, Dieu veut y établir le Règne de Jésus et de Marie sous le patronage de saint Joseph.

Certes, en 1608 Samuel de Champlain réussit à s’imposer aux autochtones sans user de la force en proposant la protection du roi de France aux tribus huronnes et montagnaises contre leurs ennemis les Iroquois. Mais le manque de colons et les obstacles créés par les commerçants, presque tous protestants, qui préféraient la traite des fourrures à la mise en valeur des terres ralentirent la colonisation. La mission piétine aussi, après neuf ans d’efforts et d’échec des franciscains récollets auprès des autochtones.

Alors ceux-ci ont l’inspiration de consacrer la Nouvelle-France à saint Joseph en 1624, et c’est alors que tout commence vraiment.

En 1627, le duc de Ventadour obtient l’interdiction des protestants dans les affaires de la Nouvelle-France et la fondation de la compagnie des Cent Associés. Fin mars 1633, Champlain arrive à Québec avec deux cents colons. À Noël de cette même année, de son monastère de Tours, Marie de l’Incarnation voit en songe un pays dont le gardien était saint Joseph et la Sainte Vierge lui disant : « C’est le Canada que je t’ai fait voir, il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. »

Quelques mois plus tard, en 1634, dans une suite de visions, Monsieur de La Dauversière explore l’île de Montréal de sa petite ville de La Flèche avec une précision inouïe et reçoit la mission d’y fonder un hôpital desservi par les filles de Saint- Joseph pour convertir les Indiens qu’elles recueilleront. Pour commander l’expédition, un gentilhomme ­champenois, Paul Chomedey de Maisonneuve qui, faute de satisfaire son désir de combattre les mahométans, fonde l’avant-poste de Ville-Marie le 17 mai 1642 au chant du Veni Creator.

Comme Champlain, les jésuites avaient saisi l’importance stratégique de la nation huronne établie au nœud des communications autour des Grands Lacs. Mais c’est au prix du sang des martyrs qu’ils convertirent pratiquement toute la nation huronne en vingt ans, soit dix mille âmes. Mais pour les autres nations indiennes, on ne put faire l’économie de la Croisade que Marie de l’Incarnation appelait de ses vœux dès 1655 !

En 1660, Pierre Boucher et Mgr de Laval, le vicaire apostolique de Québec, obtiennent après une entrevue avec Louis XIV que la Compagnie des Cent Associés en faillite soit relevée de ses obligations et le Père Lejeune s’adresse alors au roi de France : « Si vous consultez le Ciel, il vous dira que votre salut est peut-être enfermé dans le salut de tant de peuples, qui seront perdus s’ils ne sont secourus par les soins de Votre Majesté. Si vous considérez le nom français, vous saurez, sire, que vous êtes un grand Roy qui, faisant trembler l’Europe, ne doit pas être méprisé dans l’Amérique ! »

Il a suffi à Louis XIV d’envoyer les 1200 soldats du régiment de Carignan en 1665 pour que deux ans plus tard, les Iroquois signent un traité de paix, sans effusion de sang. Le traité des Quatorze tribus, signé en juin 1671 à l’emplacement actuel de Sault-Sainte-Marie nous rouvre la circulation dans la région des Grands Lacs, et l’accès de l’Ouest. En 1673 le Père Marquette et Louis Jolliet sont les premiers Européens à descendre le Mississippi jusqu’à l’Ohio où les autochtones les reçoivent comme des bienfaiteurs, le “ bouche-à-oreille ” entre sauvages dans les bois avait préparé, parfois avec des dizaines d’années d’avance, l’arrivée des robes noires ! En avril 1682, Cavelier de La Salle prend possession de la Louisiane, si bien qu’en 1686, douze mille Français, répartis principalement entre l’Acadie, le Canada et la Louisiane encerclaient les deux cent cinquante mille colons de la Nouvelle-Angleterre !

Mais un péril plus grave se levait à l’intérieur : par des instructions secrètes, Colbert ordonnait à l’intendant Talon de miner l’autorité de Mgr de Laval qui empêchait la vente d’alcool aux Indiens. L’évêque eut toujours le soutien de Louis XIV qui rappelait les mauvais intendants, mais en 1684, les fonctionnaires royaux profitèrent de sa démission pour s’émanciper du Conseil souverain où siégeait le nouvel évêque. De 1703 à 1725, la Nouvelle-France a certes, en la personne du marquis Philippe de Vaudreuil, un gouverneur remarquable. La paix d’Utrecht donnait à l’Angleterre les territoires de la Baie d’Hudson, la Nouvelle Acadie et Terre-Neuve, et donc l’embouchure du Saint-Laurent. C’était l’asphyxie de nos colonies si Vaudreuil n’avait fortifié Québec et Montréal, occupé les îles acadiennes et construit à partir de 1721 une importante place forte maritime, Louisbourg, capable d’abriter une escadre afin de défendre l’entrée du Saint-Laurent. Au sud, à partir de fort Niagara, plusieurs ouvrages de fortification protégeront notre accès au lac Ontario.

Mais avec la Régence, certains fonctionnaires et officiers francs-maçons, venant en Nouvelle-France pour deux ans de service, y répandirent l’esprit des prétendues Lumières. La corruption de l’administration Bigot (1748-1760) introduisit au Canada la spéculation monétaire qui mena son économie à la ruine. En 1759, le gouverneur Pierre Rigaud de Vaudreuil, membre de la confrérie du Sacré-Cœur et excellent tacticien fut remplacé par le général Montcalm. Lors du siège de Québec par les Anglais, au lieu de rester dans les murs de la ville, ce protégé de la Pompadour s’engagea dans une bataille rangée et mourut dans les plaines d’Abraham ! Vaudreuil aurait pu sauver la situation si les bourgeois de la ville, favorables à l’Angleterre, n’avaient demandé la capitulation en 1760.

Mais les évêques, défenseurs de la Chrétienté, imposeront aux fidèles la loyauté aux nouvelles autorités et le Canada retrouvera, par l’Acte de Québec, ses anciennes frontières, son droit civil et religieux, et l’abolition du serment du Test qui interdisait aux catholiques l’accès aux charges publiques. En 1777, les Américains cherchèrent à les entraîner dans leur révolte en attaquant Québec, mais les Anglais purent compter sur leurs nouveaux sujets et tout se termina par un Te Deum solennel à la cathédrale auquel assista le gouverneur anglais, mieux disposé que jamais envers l’Église. Tandis qu’Haïti sombrera bientôt et jusqu’aujourd’hui, dans un bain de sang à cause de l’insurrection des Noirs imitant les Blancs, le Canada conserva sa Chrétienté par sa soumission aux nouvelles autorités et se préparait ainsi à jouer un rôle providentiel dans la conversion de l’Amérique.

CONCLUSION

Tous les peuples doivent entrer dans l’orbe de la Chrétienté qui est la projection temporelle de l’Église, l’œuvre sainte de Dieu dans l’histoire par les nations chrétiennes. La Congrégation de la Propagande, par les instructions de 1659, a voulu s’en affranchir et ce fut une erreur : si l’ordre romain politique ne vient pas en même temps que la foi catholique romaine, cette christianisation reste foncièrement anarchique et tombe dans toutes sortes d’aberrations (abbé Georges de Nantes, S 19 : Le père de Foucauld, notre modèle, 1972). L’Église ne peut se répandre dans le monde sans les nations catholiques qui en sont les fruits historiques et les instruments. L’histoire montre que « ces peuples seront plus près de se convertir lorsqu’ils seront déjà, naturellement, par la puissance politique, par la culture, la civilisation, intégrés à la Chrétienté. L’Église déclare en cela que la Chrétienté est une supériorité absolue sur toutes les autres formes de civilisation et de politique. »

C’est dire qu’il faut d’abord restaurer dans nos nations et surtout dans l’Église, l’amour de la Chrétienté par la “ contre-réforme ”. À ce prix, la mission pourra reprendre, mais avec la colonisation et la Croisade, pour la protection et l’expansion de la civilisation chrétienne, pour l’amour du Christ et du Cœur Immaculé de Marie, et le salut temporel et éternel de tous les peuples, si Dieu le veut !

frère Scubilion de la Reine des Cieux.