Saint Grégoire VII
À la fin de ce qu’on a appelé le « siècle de fer », ce dixième siècle si troublé, les grandes invasions se ralentissent progressivement, du fait de la sédentarisation et surtout de la conversion des barbares ; l’Europe est entièrement chrétienne en l’an mille. Il en résulte désormais une stabilité politique, tout d’abord par la fondation du Saint Empire romain germanique, avec le sacre d’Otton Ier, en 962. Il témoigne d’une volonté de retour à un empire comme celui de Charlemagne, réunissant les royaumes et principautés de Germanie et d’Italie. Le principe aurait été excellent, si le nouvel empereur n’avait édicté, le jour de son sacre, un privilège exorbitant qui, tout en confirmant les droits de l’Église romaine, subordonnait le sacre du Pape à la promesse de fidélité à l’empereur : c’est “ le privilège d’Otton ” lourd de conséquences pour le siècle suivant.
DÉCADENCE DE LA PAPAUTÉ
Tandis que la France, elle, sortait enfin de ses querelles de pouvoir par l’avènement de la nouvelle dynastie des Capétiens promise à un brillant avenir (...), l’Église, elle, souffre encore de deux grands maux, jusque dans ses membres les plus élevés : la simonie et le nicolaïsme, c’est-à-dire la vente des charges ecclésiastiques et le concubinage des prêtres. Le pape Jean XII est ainsi déposé en 964 en raison de ses mœurs dissolues. Mais le plus grave reste l’investiture laïque, qui consiste, pour des évêques ou des abbés, à être nommés par l’autorité civile, ce qui n’est que l’extension du fameux “ privilège d’Otton ”. Contre ces maux, toute l’énergie d’un très grand Pape va se déployer au siècle suivant.
LE CONSEILLER FERME ET AVISÉ DES PAPES
Hildebrand de Soana (1020-1085), jeune homme d’une vive intelligence, entre très tôt dans un monastère clunisien ; il est vite remarqué par le pape Grégoire VI (1045-1046) qui le prend à son service. Conseiller avisé, il fait observer au pape Léon IX (1049-1054) que son élection ne serait canonique que si elle était faite par le clergé de Rome, sa nomination par l’empereur étant une ingérence d’ordre politique qui lui ôtait toute validité. Léon IX obéit, au grand déplaisir de l’empereur, et il entra pieds nus dans Rome, accompagné d’Hildebrand : c’est tout l’esprit de Cluny qui pénètre dans Rome, et qui par Rome, va envahir la Chrétienté, lui donnant un nouveau souffle pour mener à bien l’immense réforme à entreprendre.
Hildebrand, lui, est chargé de réformer le clergé, en s’occupant d’abord d’un monastère de la Ville, tout en prodiguant ses conseils aux Papes successifs (...). Après trois brefs pontificats, les Romains finissent par se demander s’il ne vaut pas mieux nommer Pape le conseiller qui depuis vingt‑cinq ans dirige pratiquement l’Église. Et le 22 avril 1073, la foule unanime s’écrie : « Hildebrand pape ! » Il est consacré le 30 juin et prend le nom de Grégoire, en souvenir tout à la fois du premier pape qu’il avait servi, et de saint Grégoire le Grand. Il faut noter qu’Henri IV, alors seulement roi de Germanie, approuve cette nomination d’Hildebrand sur le trône pontifical.
GRÉGOIRE VII RÉFORMATEUR, SAUVEUR DE L’ÉGLISE
Grégoire VII va désormais entreprendre ce pour quoi il est élu : la réforme de l’Église. En 1075, il tient son deuxième concile romain, dont un décret sur l’investiture des charges laïques interdit aux princes laïcs d’investir les clercs dans les évêchés, églises et abbayes. De plus, les évêques ne doivent pas recevoir leur charge d’un laïc, et les métropolitains ne doivent pas consacrer ceux qui auraient accepté l’épiscopat dans de telles conditions.
LA LUTTE CONTRE L’EMPEREUR
ET LES ÉVÊQUES ALLEMANDS
Face à une telle déclaration, les évêques de Germanie frondent et poussent leur roi Henri IV à tenir tête au pape. Le conflit ne tarde pas à éclater, en 1076, à propos de la nomination de l’archevêque de Milan, où Pontife et Roi ont deux candidats opposés. Henri IV convoque alors à Worms une assemblée d’évêques allemands. Ceux-ci refusent de se soumettre à Grégoire VII, accusé d’avoir détruit la paix de l’Église, de n’être qu’un usurpateur et surtout d’abuser de son autorité tant sur les évêques que sur les princes. En conséquence, Henri IV enjoint au pape déchu d’abandonner le siège pontifical et la ville même de Rome dont il est, lui, roi de Germanie, le patrice.
La riposte du pape ne se fait pas attendre : Grégoire VII interdit à Henri IV de gouverner le royaume d’Allemagne et d’Italie, délie tous les chrétiens du serment contracté envers lui et défend de reconnaître comme roi celui qu’il frappait ainsi d’anathème. En moins de trois semaines, le roi qui a cru pouvoir déposer le pape, est solennellement déposé par le pape !
Les princes allemands, ainsi libérés de toute soumission envers Henri IV, se rebellent. Le roi, pour retrouver son autorité, manifeste au pape le désir de prouver son innocence. Est alors fixée, au 2 février 1077, une grande assemblée à Augsbourg, durant laquelle le roi, après s’être expliqué, serait définitivement condamné ou absous. Mais cette épreuve risquant de ne pas lui être favorable, Henri IV préfère prendre les devants. Grégoire, qui était déjà en route, s’arrête au château de Canossa, où la princesse Mathilde lui garantit la sécurité. Henri le rebelle va alors tenter sa dernière chance.
Le 25 janvier 1077, le roi se présente aux portes du château, en chemise et pieds nus dans la neige, trois jours durant, pour implorer la clémence du Pontife. Grégoire VII, s’il est enclin à la miséricorde, ne se fait aucune illusion sur l’intention de ce misérable. Cependant, sur les instances de la princesse et de l’abbé Hugues de Cluny, il accorde son pardon, moyennant le serment d’Henri IV de ne plus s’opposer aux Souverains Pontifes à l’avenir.
Las ! Aussitôt absous, Henri s’empresse de refaire l’unité de son royaume, rassemble une armée, marche sur Rome, nomme un antipape, Clément III, par lequel il se fait sacrer empereur, en 1084. Grégoire VII n’a plus qu’à s’enfuir en exil, où il meurt, le 25 mai 1085.
« L’ARCHITECTE SPIRITUEL
DE LA CHRÉTIENTÉ MÉDIÉVALE»
« Vaincu par la violence, disait Monsieur Gautier, le professeur du Père au séminaire, c’est lui qui pourtant sera le vainqueur final et méritera pour ses successeurs la reconnaissance des droits sacrés de l’Église par toute la Chrétienté. » Les Pontifes qui lui succèdent continuent en effet la même politique ferme vis-à-vis des princes. Et c’est au terme de près de cinquante ans de lutte que la “ querelle des Investitures ” prend fin, sous le pontificat de Calixte II. Les droits du pape sont enfin reconnus et acceptés par toute la Chrétienté. Il va s’en suit une prodigieuse efflorescence de sainteté, monastique surtout, comme l’ordre de Cluny et ses 1200 monastères et prieurés, vrais bâtisseurs de la Chrétienté… (…)
Ainsi, quand approche l’apogée du Moyen Âge chrétien, l’Europe vit selon les principes de l’« augustinisme politique » préconisé par un pape de génie, saint Grégoire VII, véritable architecte spirituel de la Chrétienté. Celle-ci est une société fortement organisée, sacrale et féodale, selon une double hiérarchie, temporelle et spirituelle, dont le Souverain Pontife est l’unique chef.
Extrait de Il est ressuscité ! n° 173, mars 2017, p. 15-23
et Toute notre Religion p. 65