Il est ressuscité !

N° 202 – Octobre 2019

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Cinquième centenaire des apparitions
de Notre-Dame de Grâces à Cotignac

1519 : 
APPARITIONS DE NOTRE-DAME DE GRÂCES

Il y a cinq cents ans, Notre-Dame apparaissait à Jean de la Baume, bûcheron de Cotignac, au mont Verdaille, en Provence.

Il n’y a plus de traces écrites du récit original du voyant. Toutes ont été détruites à la Révolution. Mais des sources de seconde main, des plus autorisées, ont été conservées.

Le célèbre historien Honoré Bouche écrit dans son Histoire de la Provence parue en 1660 :

« Le 10 août 1519, fête de Saint-Laurent, de l’an 1519, la Vierge Marie, accompagnée de saint Michel l’archange et de saint Bernard, apparut dans les champs à un homme très pieux, nommé Jean de la Baume, et lui commanda de dire, de sa part, au clergé et à la communauté de Cotignac, qu’ils allassent, en procession, sur le mont Verdaille, et qu’ils y bâtissent une église, sous le nom de Notre-Dame-de-Grâces pour autant qu’Elle voulait faire plusieurs grâces et faveurs à ceux qui l’invoqueraient en ce lieu. »

Bien que plus tardif, Melchior Pastour, natif de Cotignac, célèbre jurisconsulte, professeur de droit canon à l’université d’Aix, est encore la plus probante de ces sources. Il écrit en 1675, certes plus d’un siècle après les événements, mais dans le corps de l’une de ses œuvres majeures, sans que cela ait jamais suscité aucune contestation chez ses contemporains :

« ... J’aime à me rappeler ce que, dans mon enfance, en l’année 1609, j’ai entendu dire à mes parents, qui l’avaient appris de témoins oculaires. Sur cette même montagne, où se trouve bâtie la chapelle sacrée, par deux fois, la Mère de Dieu apparut à un homme pieux, appelé Jean de la Saque, lui enjoignant d’aller dire aux consuls de la cité de bâtir en ce lieu une chapelle en son honneur. Ce qui se fit avec une si pieuse ardeur, que, depuis, les nombreux miracles qui s’y opèrent, le zèle des oratoriens, le concours de pèlerins ont rendu cette chapelle célèbre... »

Une troisième source, le Père Moissey, visiteur canonique des oratoriens, qui a consulté les archives, ajoute dans l’acte de visite du 20 octobre 1665 que Notre-Dame est apparue avec l’Enfant-Jésus dans les bras, entourée de l’archange saint Michel, de saint Bernard et de sainte Catherine d’Alexandrie. Certains historiens mettent en doute l’apparition de cette dernière. La question reste à trancher.

Jean de la Baume, croyant avoir été une première fois le 10 août l’objet d’une hallucination, garda pour lui cette vision et son message. Le lendemain, 11 août, s’étant rendu au même endroit, il eut la même vision et reçut la même demande. Alors, sans attendre, il redescendit au village, raconta tout tel que nous venons de le rapporter et donna un témoignage écrit qui fut conservé jusqu’à la Terreur.

Gabriel-Henri Blanc remarque dans Histoire religieuse de Cotignac (1986) que les imprécisions concernant le nom du voyant sont des plus habituelles. Il fut appelé selon les récits Jean de la Baume, ou Jean de la Saque, ou Jean de la Mire. « L’on pouvait aussi bien être appelé par son patronyme, que par le surnom du père, ou de la mère, ou du sien propre. »

« Un vieux Cotignacéen nous rappelait ces jours-ci, que la grande maison plaquée au pied du rocher, dans son anfractuosité centrale, était réputée, et encore de nos jours, par les anciens du village, comme étant l’oustau de Jan de la Baumo, la maison de Jean de la Baume. Sa demeure l’aurait probablement baptisé, lui, Jean, de son nom à elle, c’est-à-dire l’oustau de la Baumo, parce qu’elle était construite à une baume, une grotte du Rocher. »

Ensuite, les documents ne parlent plus du pieux laboureur favorisé de la vision miraculeuse, quoique sa mémoire restât en grande vénération à Cotignac en particulier dans plusieurs chants consacrés par la reconnaissance publique, comme celui nommé le cantar de Jean de la Saque pour la solennité du 8 septembre.

« Nos pères ont vécu du temps de l’apparition et nous l’ont racontée », affirme avec beaucoup de foi Melchior Pastour. « Nos pères crurent », ajoute Octave Teissier dans son Histoire de la commune de Cotignac (1860), et pour nous, c’est bien là quelque chose de remarquable. Quelle promptitude ! En effet, « la procession eut lieu en septembre suivant, le jour de l’exaltation de la Sainte-Croix ; l’église fut bâtie, et sa divine patronne tenant sa promesse, de nombreux ex-voto couvrirent bientôt les murs de ce nouveau sanctuaire de Marie » (Octave Teissier).

Un mois seulement après les apparitions, impatiente de voir s’élever la chapelle demandée par Notre-Dame, la communauté entière de Cotignac, précédant le clergé et les syndics, montait en procession sur la sainte colline. On admire cette œuvre de paroisse, cette unanimité, où chacun veut payer de sa personne et de ses dons pour obéir à la Sainte Vierge.

La Providence récompensa leur foi par un signe que l’on retrouve dans bon nombre de sanctuaires consacrés à la Sainte Vierge. Ceux de Cotignac, commençant les fondations de cette église, trouvèrent en terre un sépulcre dans lequel se trouvait une grande quantité d’ossements, ainsi que des clous, des ferrailles, des boîtes d’ivoire et une boule de beau cristal, ce qui leur fit croire qu’il y avait là des martyrs, peut-être de l’Empire romain. Les annales de l’Oratoire rapportent qu’à l’ouverture du tombeau plusieurs malades furent guéris. La chapelle fut rapidement édifiée et l’on plaça le maître-autel à l’endroit même de l’apparition de Notre-Dame.

LE RAYONNEMENT DE COTIGNAC

Cotignac est à l’époque un village rural effacé, avec ses consuls ou syndics, c’est-à-dire son conseil municipal, et son prieur, c’est-à-dire le curé de la paroisse, assisté d’un ou de plusieurs prêtres ou vicaires. Il n’en est pas moins en expansion, suivant en cela l’évolution du temps qui voit l’effritement de la féodalité.

Deux ans après les apparitions, le baron et seigneur de Cotignac accorde à la cité « au Nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’an de l’Incarnation 1521, et le 19 mars, fête de saint Joseph », diverses faveurs et privilèges qui la constituent définitivement dans ses libertés municipales. Ces libéralités, note Gabriel-Henri Blanc, confortent l’autorité des consuls qui s’exercera ensuite sur la vie du sanctuaire.

À la vue de l’affluence toujours plus grande des pèlerins, le curé-prieur de Cotignac et le consul, Petrus Archiery, jugèrent à propos d’en informer le Souverain Pontife et de demander à Sa Sainteté pour Notre-Dame une part des trésors spirituels de l’Église.

Les pièces d’archives qui restent permettent de penser que la procédure en usage pour de tels faits fut suivie en tous points puisque le Père Moissey rapporte dans le procès-verbal déjà cité : « Nos archives possèdent la bulle du 17 mars 1521 dans laquelle Léon X témoigne “ qu’on lui a rapporté, dans une relation digne de foi, que plusieurs miracles s’y accomplissaient ” » (abbé Laure, Histoire de Notre-Dame de Grâces de Cotignac, p. 18, note 1, 1886).

En conséquence de quoi, le Pape reconnaissait par cette même bulle aujourd’hui perdue le sanctuaire marial et y encourageait la prière en accordant de nombreuses et riches indulgences aux pèlerins de Notre-Dame-de-Grâces. Deux ans seulement après les apparitions !

Notre-Dame manifesta sa satisfaction par plusieurs protections majeures qui montrent en même temps le rayonnement foudroyant de ce sanctuaire et la foi des cités voisines en Elle. Trois ans à peine après l’érection de la chapelle, sur l’appréhension que Marseille avait d’être affligée de la peste, les consuls envoyèrent au sanctuaire un flambeau pour être brûlé devant l’image de la Sainte Vierge afin que ce fléau s’éloignât. Leur crainte était fondée : la peste du quatorzième siècle avait fait des dizaines de millions de victimes.

Aix-en-Provence en fit autant le 24 décembre 1522. Le conseil général de la ville présidé par Jacobus de Rora arrête qu’une députation s’en ira prier dans la chapelle de la Vierge Marie des Grâces, aux terres de Cotignac, pour que la ville soit préservée de la maladie. Le terrible fléau s’écarta de ces deux villes pendant plus d’un siècle.

Une nouvelle alerte à la peste ayant eu lieu en 1533, le conseil de Cotignac décida la fermeture de la chapelle de Notre-Dame, avec réserve d’un petit bâtiment voisin pour recevoir et soigner les éventuels pestiférés. Ce qui fut inutile, aucun ne s’y présenta.

Cela ne fait pas cinq ans que la première chapelle est construite qu’en 1524 la municipalité nomme par délibérations des hobriers, ou administrateurs, de l’œuvre de Notre-Dame-de-Grâces pour recueillir les aumônes afin d’ériger un nouvel édifice devant être plus grandiose, devant contenir plus de peuple.

En 1537, la nouvelle chapelle est terminée. Longue de vingt mètres sur neuf de large, d’une hauteur de dix mètres, elle est ornée de nombreuses statues : celle de la Vierge à l’Enfant que l’on voit aujourd’hui encore dans le chœur et que l’on conduit en procession ; et de celles de saint Michel, de saint Bernard et de sainte Catherine aujourd’hui disparues. On y place également un tableau de la Vierge à l’Enfant qui jouera un grand rôle dans l’histoire que nous allons raconter et qui fut couronnée en 1938.

COMME UNE ARMÉE RANGÉE EN BATAILLE

En 1536, par suite des démêlés avec François Ier, Charles-Quint inonde la Provence de son armée innombrable, à laquelle appartiennent les terribles lansquenets luthériens. Les espérances de la France se tournent alors vers Jean de Pontevès, seigneur de Cotignac et Carcès, qui n’a que vingt-six ans. Le pieux et vaillant capitaine vient implorer le secours de Notre-Dame en son sanctuaire et prend ensuite la résolution héroïque, qui lui paraît une inspiration du ciel, de se mesurer avec son formidable ennemi. Ne pouvant le combattre de front, il cherche à l’affamer, en appliquant, le premier, dans sa seigneurie la stratégie de la terre brûlée. Ses voisins l’imitent et l’ennemi qui ne rencontre qu’une contrée dévastée est obligé de se disperser pour chercher subsistance. Arrivant affaibli devant Marseille, Charles-Quint est repoussé, subit de très grandes pertes et doit repasser les frontières. Pontevès était victorieux et le pays délivré.

Trois ans après cette glorieuse campagne, Jean de Pontevès épouse Marguerite de Brancas, et leur premier soin est de mettre leur union sous les auspices de Notre-Dame-de-Grâces lors d’une visite solennelle à laquelle assistent leurs sujets et leurs invités.

La religion prétendue réformée avait cependant pénétré à Paris par la faiblesse du roi François Ier. Le bruit de ces nouveautés religieuses se répandit dans les provinces et provoqua une guerre entre catholiques et huguenots.

À la fin du règne de Charles IX et dans les années suivantes durant lesquelles Catherine de Médicis mène une politique de Machiavel en entretenant savamment la guerre entre les deux camps, Pontevès se signale par son ardeur dans les combats et par son amour pour la foi de ses pères. Il n’a, dans toutes ses entreprises contre les dissidents, qu’un but unique, le triomphe de la vérité catholique. Son mérite, universellement reconnu, est récompensé par Charles IX qui érige en comté sa terre de Carcès.

Henri III est sacré en février 1575. Sa mère tient encore les rênes du pouvoir et impose à tout prix l’édit de pacification d’avril 1576 qui donne tant d’avantages au parti huguenot malgré sa défaite à Dormans le 10 octobre précédent. Le roi « subissait cet édit, la rage au cœur, les larmes aux yeux, impuissant, désespéré » (Jean Héritier). Dans les provinces, cet accord provoque un choc. Un très grand nombre de seigneurs catholiques résistent en rassemblant autour d’eux leurs fidèles sujets. Appuyé par le parlement de Provence, le comte de Carcès refuse d’appliquer l’édit, tout en défendant de verser le sang des hérétiques. Il prend ouvertement parti contre le gouverneur, le maréchal de Retz, Albert de Gondi, homme de confiance de la Florentine. Une longue lutte s’ouvre entre Carcistes, partisans du comte de Carcès, et Razats (les dépouillés), leurs adversaires.

« Il est difficile, écrit l’abbé Laure, de ne pas admettre que Pontevès avait puisé cette ardeur pour la défense de la cause catholique dans le sanctuaire même de Notre-Dame, le jour qu’il lui consacra ses premières armes. Et si notre contrée n’a pas le malheur d’être aujourd’hui infestée par l’hérésie, ne faut-il pas l’attribuer à cette guerre incessante du comte, qui ne permit jamais aux huguenots de s’établir dans la basse Provence ? » (p. 30)

RAISONS DES APPARITIONS DE 1519

Arrêtons-nous un instant pour tirer les leçons de ces deux apparitions. Elles sont brèves, discrètes, mais d’une grande signification. Notre-Dame apparaît à un humble et pieux berger dont on ne connaît presque rien de la vie, sur une colline boisée d’un village chrétien. Village français aussi, depuis peu. La Provence fait partie du royaume de France depuis 1486. Les paroles qui sortent de la bouche de la Vierge sont brèves, mais ressemblent beaucoup à certaines autres qu’Elle dira plus tard à la Rue du Bac, à Lourdes, à Fatima : construisez une chapelle, venez en procession, je veux répandre des grâces, je suis Notre-Dame-de-Grâces. Il faut mesurer la portée de ces faits et de ces paroles !

Il nous semble que la raison principale de ces apparitions est de confirmer l’idée, prêchée par tant de saints déjà, que la Mère de Dieu est Médiatrice de toutes grâces. « Telle est la volonté de Celui qui a voulu que nous ayons tout par Marie », prêchait saint Bernard. À Cotignac, cette idée s’impose. La Sainte Vierge descend du Ciel pour affirmer son privilège : « Je suis Notre-Dame-de-Grâces. » On entend aujourd’hui de la bouche de certains prédicateurs qu’il est important qu’à Cotignac la Vierge Marie apparaisse avec Jésus dans les bras pour montrer qu’Elle ne fait que répandre les grâces de son Fils, seul Médiateur. Certes ! mais c’est cantonner la Vierge Marie au simple rôle de passeur, car Elle intercède pour nous, en vérité. Ses prières et ses pleurs influencent les décisions de son Fils. « Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! Si je veux que mon Fils ne vous abandonne pas, je suis chargée de le prier sans cesse » dira-t-Elle aux enfants de La Salette. Bien plus, Elle prend l’initiative de nous sauver, Elle exerce sa volonté : « pour autant qu’Elle voulait faire plusieurs grâces et faveurs à ceux qui l’invoqueraient en ce lieu », dit-Elle à Jean de la Baume. « La Vierge Marie est une personne, disait l’abbé de Nantes, elle a un Cœur. Dans le Ciel, elle prend des décisions particulières, distinctes de celles de son Fils. Elle est bien femme avec toute sa liberté, son affectivité, ses élans de tendresse, ses initiatives de dévouement. Elle est véritablement la Mère et la Médiatrice universelle. Elle est à la droite de Dieu, mais elle peut être ailleurs et partout où elle se manifeste. Elle nous apprend qu’elle est capable d’ubiquité. Elle fait attention à tous. Pour ce faire, Elle est là où est Jésus, même dans tous les tabernacles du monde, et elle agit auprès de lui, avec lui, selon son Cœur à elle, répondant à son Cœur à lui. » (Logia du 8 décembre 1992) Médiatrice de toutes grâces, manifestant sa volonté, à Cotignac, Elle est reine, Elle domine, Elle attend qu’on vienne à ses pieds en corps constitués demander ses faveurs.

Les apparitions de Cotignac préparent véritablement les esprits aux apparitions qui suivront, du Laus à Fatima, où il sera révélé que la Vierge Marie doit occuper la première place.

L’histoire nous fournit une autre raison. En 1519, Luther vient de rendre publique sa révolte reposant sur sa théorie effrayante du cacangile et de la justification extrinsèque : l’homme est péché quoi qu’il fasse, voué à la damnation, mais « par une décision de sa puissance absolue, Dieu considère comme justes ceux qu’il veut, qu’il prédestine et sauve de la damnation sans pour autant les purifier ni les sanctifier » (CRC n° 94, juillet 1975, p. 7). Il suffit au pécheur de croire pour être sauvé.

Pour Luther, plus besoin de sacrements, de clergé, ni de Pape. Plus de chapelle, ni de dévotion, de bonnes œuvres, ni de procession. Pas d’intercesseurs au Ciel, ni de Vierge Marie, puisque le salut des âmes est à l’initiative de Dieu seul.

Or, tout à Cotignac, tant dans les détails des apparitions que dans la réaction des fidèles, constitue un cinglant démenti aux thèses de Luther : le nom même de Notre-Dame-de-Grâces, l’apparition de saint Bernard modèle admirable de vie religieuse et grand dévot de la Vierge Marie, celle de saint Michel appelant au combat contre la révolte, celle de sainte Catherine débattant des dogmes avec les philosophes païens, les processions en paroisses, la découverte des reliques, les miracles, la construction d’une chapelle, la bulle du Pape autorisant les pèlerinages et accordant des indulgences, tout. Et le Ciel répond, les grâces abondent, grâces spirituelles et aussi temporelles comme la soumission des villageois à leur seigneur et la libéralité de ce dernier pour ses sujets, la protection contre les épidémies et la défense, par les armes, de cette Chrétienté seigneuriale contre les ennemis extérieurs et les armées hérétiques. Quelle merveille catholique !

Et puis, l’apparition de Notre-Dame entourée de saints, n’est-elle pas à rapprocher de celle de saint Michel, moins de cent ans plus tôt, accompagné lui aussi de saints, sainte Catherine et sainte Marguerite ? Saint Michel était venu pour qu’en nom Dieu Jeanne mène sacrer le Dauphin à Reims et sauve la France. À Cotignac, Notre-Dame vient en personne avec saint Michel, sainte Catherine, pour sauver la France d’une invasion bien pire que l’Anglais, celle de l’hérésie protestante qui partout provoque la révolution. Oui, en 1519, Notre-Dame vient pour protéger la France, pour sauver la couronne, en péril entre les mains de François Ier et de sa bru Catherine. En un mot, Elle vient gagner sa couronne à Elle qu’Elle obtiendra en 1638 !

L’ORATOIRE DE COTIGNAC

Reprenons le fil de cette histoire sainte, à la mort du seigneur de Pontevès en 1582. Jusqu’à cette époque, les fidèles se dévouaient pour s’occuper du sanctuaire et des pèlerins. Les curés des environs avaient déjà leur charge. Ils n’y allaient que pour les sacrements. Cependant, le goût de l’étude et de la retraite réunissait autour de la chapelle naissante, sous la direction de Rollin Ferrier, curé de Cotignac, quelques pieux et savants ecclésiastiques, docteurs, chanoines ou théologiens des églises de Marseille et de Grasse. Lors d’un pèlerinage à Rome, Rollin Ferrier et ses confrères furent séduits par l’œuvre de saint Philippe Néri et décident de fonder un Oratoire sur le mont Verdaille, ce qui fut accepté par saint Philippe en 1586. Cotignac devient le premier Oratoire français.

En 1603, le Parlement d’Aix reconnaît la maison oratorienne, mais, contre l’avis de Rome en ce cas précis, rappelle aux prêtres l’obligation de résidence et refuse l’union des bénéfices qui leur aurait permis de percevoir à Cotignac les revenus de bénéfices situés ailleurs. Ne pouvant se consacrer entièrement à la congrégation, les prêtres quittent le sanctuaire et manquent pour accueillir les pèlerins. Rollin Ferrier doit se tourner vers un autre ordre religieux. C’est finalement en 1614, après la mort de ce dernier en 1608, que l’Oratoire de Cotignac s’unit à l’Oratoire de France de Pierre de Bérulle. Celui-ci se montre totalement surnaturel en cette affaire, ne cherchant que la gloire du sanctuaire et la paix de sa communauté. Il va jusqu’à reconnaître l’Oratoire de Cotignac comme le premier de France et lui fait une place à part, avant tous les autres, dans son œuvre. Cette fois, l’Oratoire de Notre-Dame-de-Grâces est si bien installé sur le mont Verdaille, qu’il n’en sera chassé qu’à la Révolution française.

Les pèlerinages prennent un essor tout particulier, le nom de Bérulle ne faisant qu’augmenter la renommée du vénéré sanctuaire, raconte l’abbé Laure. Les visiteurs arrivent de toute part. Outre les paroisses des environs qui viennent régulièrement, on y voit également les pèlerins des grandes villes et des lieux les plus éloignés : Brignoles, La Valette près de Toulon, Digne au nord, et bien d’autres. L’initiative est très souvent aux conseils municipaux qui convoquent par délibération les habitants pour assister à la procession générale, faite en l’honneur de la Vierge pour telle ou telle grâce reçue.

Le pèlerinage que firent les habitants de Draguignan en mai 1627 mérite d’être signalé. « En cette année, une grande sécheresse avait compromis les récoltes. Les blés, les olives, tous les fruits semblaient perdus dans le terroir de Draguignan, lorsque tout à coup une pluie miraculeuse vint les faire verdoyer et reluire, selon le langage des consuls de la cité. Pleins de reconnaissance pour un tel bienfait, on délibère qu’il serait nécessaire d’aller en procession générale rendre grâce au ciel à la chapelle de Notre-Dame-de-Grâces, mère et trésorière des sources, dons et faveurs de son fils Jésus. Le conseil arrête que le pèlerinage se fera en corps de ville, qu’il sera annoncé au prône du dimanche suivant et que la communauté fera pétrir dix charges de blé pour les pauvres qui suivront la procession. » (abbé Laure, p. 93)

Un an plus tard, en 1628, la ville d’Aix de nouveau menacée par la peste fait le vœu que « s’il plaît à Dieu nous délivrer et garantir de la maladie, on ira en pèlerinage au saint temple de Notre-Dame-de-Grâces, près Cotignac, pour remercier sa divine bonté ». Ce qui fut fait au printemps de 1629.

Bien d’autres villes firent de même.

FRÈRE FIACRE DE SAINTE-MARGUERITE

Nous avons parlé des deux apparitions de Notre-Dame-de-Grâces. En réalité, il y en a une troisième, et pas des moindres ! dont on peut lire le récit dans l’ouvrage de l’abbé Laure et dans L’abbé des Genettes de sœur Marie-Angélique de la Croix (édition CRC, 2000).

Le samedi 8 décembre 1629, fête de la Conception de Marie, Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, vient bénir et planter la Croix sur l’emplacement de la future chapelle, destinée aux augustins déchaussés, surnommés Petits-Pères, dans le quartier du Mail à Paris. Le lendemain, le roi Louis XIII vient poser solennellement la première pierre de l’édifice qu’il place sous le vocable de Notre-Dame des Victoires pour « avoir remporté tant de victoires insignes, par la faveur du Ciel, humilié l’orgueil de ses ennemis et l’insolence de l’hérésie, pour marquer à jamais sa piété, en souvenir de l’extirpation de l’hérésie ». C’était après la campagne du roi dans son royaume contre les protestants, qui se termina par la grande victoire de La Rochelle.

Dès ce moment, la Sainte Vierge, représentée par une modeste statuette de bois, rapportée de Montaigu, en Brabant, par un des frères, créa un premier courant de dévotion mariale, mais qui prit une autre ampleur après l’entrée d’un humble religieux.

Denis Antheaume naquit à Marly-la-Ville, à l’ouest de Paris, le 21 février 1609. Ses parents, gens pauvres, n’avaient d’autre ressource que de labourer la terre. Mais gens d’honneur et de piété, ils donnèrent l’amour du Bon Dieu à leurs enfants. Un jour, deux franciscains traversèrent le champ où travaillait le père. Ce dernier leur offre le logis familial et c’est au contact des religieux que naquit la vocation de Denis. Il avait douze ans.

Quand il en eut quinze, il fut placé comme apprenti chez un potier d’étain, rue Montmartre. Or, se trouvait à proximité un couvent très pauvre d’augustins déchaussés. Attiré par la sainte vie de ces religieux, il leur rendait visite le dimanche et finit par demander à y entrer. Le supérieur le mit vingt mois à l’épreuve. Il le reçut finalement le 19 mai 1631 et lui donna l’habit sur-le-champ, sous le nom de frère Fiacre de Sainte-Marguerite, avec l’obédience de quêteur du monastère.

Il est aussitôt parfait religieux. Son maître des novices disait à qui voulait l’entendre « qu’il était confus de prendre la direction d’un novice dont il aurait dû lui-même être le disciple ». Son secret ? Celui de sainte Thérèse de Lisieux trois siècles plus tard : faire les choses les plus communes avec toute la perfection dont elles peuvent être susceptibles, persuadé que la sainteté ne consiste ni à faire de grandes choses, ni à en faire beaucoup, mais à bien faire celles qui sont de notre état.

Cela faisait à peine deux mois qu’il était entré qu’il tomba gravement malade. Ce n’était pas sans un dessein particulier de la Providence. Tandis qu’il se tourmente des peines et des dépenses qu’il occasionne à la communauté, l’infirmier le rassure en lui apprenant que le couvent bénéficie de médicaments que la reine donne à une communauté religieuse voisine. Frère Fiacre guérit et, pénétré d’une vive reconnaissance pour la reine, demande à ses supérieurs la permission de prier pour le roi Louis XIII et son épouse Anne d’Autriche. Mais quelle grâce demander pour eux ? La plus nécessaire au bien du royaume : en 1631, le roi et la reine mariés depuis seize ans n’ont toujours pas d’enfant. Le trône de France sans héritier, c’est la paix du royaume en péril. Les partis s’agitent déjà pour la succession. Les calvinistes et les jansénistes y voient une occasion de triompher. Frère Fiacre priera pour obtenir un Dauphin. Il n’était point le seul. Beaucoup d’âmes saintes et pieuses priaient dans toute la France à cette intention.

Frère quêteur, il partait tous les matins à travers la ville, sa besace sur le dos, son chapelet à la main, les yeux baissés, parlant peu, « à moins qu’il ne parlât de Dieu ». Il quêtait à la fois pour son couvent et pour les pauvres. À son retour, il visitait les malheureux, les consolait, les aidait, leur donnait régulièrement du pain, du vin, de l’argent. Tellement bon, compatissant à toutes misères, qu’il devint très aimé des petites gens.

En 1635, frère Fiacre, toujours à son humble emploi, gémissait d’être exaucé dans sa prière, lorsqu’il sentit de violents mouvements intérieurs le pressant de dire à la reine qu’elle obtiendrait un Dauphin en faisant faire trois neuvaines : l’une à Notre-Dame de Paris, l’autre à Notre-Dame des Victoires, la troisième à Notre-Dame-de-Grâces. Il en parle à ses supérieurs qui lui disent qu’il faut un signe plus clair... et qui lui offrent une obédience pour aller en Provence. Frère Fiacre refuse. Dieu, dit-il, veut que la reine soit avertie. Ces violences spirituelles durèrent deux ans.

1637 : 
NOUVELLES APPARITIONS

Le 27 octobre 1637, ces violences intérieures pressèrent à nouveau frère Fiacre de parler à ses supérieurs qui adoptèrent la même attitude de prudence et qui lui dirent de prier la sacrée Vierge de manifester sa volonté.

Mais laissons parler le vénérable manuscrit venu des archives du couvent dans lequel les circonstances des apparitions furent consignées le lendemain. Procès-verbal en fut dressé, signé par tous les religieux présents à la déclaration du frère Fiacre, et qui demeura intact jusqu’à la Révolution.

Dans la nuit du 3 novembre, « étant sorti de matines une heure environ après minuit, frère Fiacre se mit en sa chambre à son oratoire où ayant demeuré quelque temps en prières, il entendit crier un petit enfant. Dans cette surprise, il tourna la tête du côté de la voix et aperçut la Sacrée Vierge environnée d’une belle et agréable lumière, ayant un enfant entre les bras, vêtue d’une robe bleue semée d’étoiles, ses cheveux pendants sur ses épaules, trois couronnes sur sa tête, assise sur une chaire et qui lui dit : “ N’ayez pas peur, je suis la Mère de Dieu. ” Sur cela, il se jeta en terre pour adorer l’enfant qu’elle tenait entre ses bras, pensant que ce fut Jésus-Christ, mais la Vierge sacrée lui dit : “ Mon enfant, ce n’est pas mon fils, c’est l’enfant que Dieu veut donner à la France. ” Cette première vision lui dura bien un gros quart d’heure, après quoi la Vierge disparut et il se leva de son oratoire et ouvrit la fenêtre de sa chambre et la porte pour voir s’il n’y aurait point d’enfant dans la rue ou quelque frère dans le couloir car il était en doute si l’apparition était vraie.

« Mais ne voyant rien, il se remit en oraison à son oratoire, durant laquelle étant encore en son doute et dans l’incertitude si cette vision n’était point une illusion trompeuse, il en fut éclairci, car en même temps il entendit pour la seconde fois la voix d’un petit enfant pareille à la première et se tournant encore du côté de la voix du petit enfant, il aperçut la Sacrée Vierge en la même posture que l’autre fois avec Jésus-Christ à son côté tout couvert de plaies et à la façon qu’on le peint après la flagellation, et lors elle ne lui parla pas et demeura bien un gros quart d’heure devant lui. Cette seconde apparition le confirma dans la créance de la première.

« Néanmoins, ne s’assurant pas bien sur ses forces ni de son jugement, il se remit encore en son oratoire, et sur les trois heures et demie, la sacrée Vierge lui apparut pour la troisième fois avec le même enfant sur les bras et Jésus-Christ à côté d’elle, tout resplendissant de gloire, ayant les plaies des mains et des pieds et du côté. Et dans cette troisième apparition, la Vierge ne lui dit rien non plus qu’en la seconde, mais elle demeura davantage avec lui.

« N’ayant pas encore entièrement par cette troisième apparition confirmé sa créance, il se remit à son oratoire. Enfin, sur les quatre heures du matin la sacrée Vierge lui apparut pour la quatrième fois avec le même enfant entre ses bras et lui dit : “ Mon enfant, ne doutez plus de ce que vous avez dit à votre confesseur. Pour témoignage, comme je veux que vous avertissiez la reine qu’elle fasse faire les trois neuvaines, voilà la même image qui est à Notre-Dame-de-Grâces, et la façon de l’église. ” » (José Dupuis, Frère Fiacre de Sainte-Marguerite, 1939)

Ainsi, la Sainte Vierge déclare qu’elle veut que la reine fasse trois neuvaines aux mêmes sanctuaires que frère Fiacre avait eu l’inspiration de signaler et pour prouver que c’était vrai, Elle lui montre en vision l’église de Notre-Dame-de-Grâces en Provence « faite en demi-rond, tout azurée d’étoiles à l’endroit de l’autel » et le tableau que l’on voyait derrière le maître-autel.

Frère Fiacre n’étant jamais allé à Cotignac, les supérieurs demandent à quelques frères du couvent qui y avaient été en dévotion comment l’église et l’image étaient faites, sont convaincus de la réalité des apparitions et autorisent le frère Fiacre de commencer à faire les neuvaines au nom de la reine le 8 novembre. Il les termine le 5 décembre.

Dans le même temps, on fait des démarches auprès du grand aumônier de la chapelle royale, le cardinal de La Rochefoucauld, pour qu’il fasse part des demandes de Notre-Dame à la reine. Le cardinal fait son enquête qui le convainc. La reine est renseignée le 5 décembre.

Mais comment faire se rencontrer le roi et la reine en froid l’un l’autre, ne se voyant plus que dans les manifestations officielles ?

LE PLUS GRAND MIRACLE DE COTIGNAC

Vers 1636, on parlait beaucoup à la cour des conversations de Louis XIII avec Mademoiselle de La Fayette, demoiselle d’honneur d’Anne d’Autriche. Visiblement très épris l’un de l’autre, leur amitié toute spirituelle demeurait très pure. Cette noble et pieuse jeune fille, d’un caractère très ferme, réconfortait le roi et l’encourageait à secouer le joug de Richelieu.

En mai 1637, elle prit la résolution d’entrer en religion à la Visitation de la rue Saint-Antoine à Paris et reçut le nom de sœur Louise-Angélique. Le roi n’y avait mis aucun obstacle. Richelieu exultait. Las ! à peine est-elle entrée au couvent que la reine, des dames de la cour et bientôt le roi lui-même lui rendent visite. Richelieu donne l’ordre de mettre fin à ces parloirs. Mais saint Vincent de Paul, aumônier de la Visitation de Paris, les maintient et encourage même la jeune religieuse de dix-sept ans à recevoir le roi. Il ne demandait pas à sœur Louise-Angélique de chasser le roi de sa pensée. Il lui conseillait au contraire de l’aimer et de ne se proposer que ce qui contribuerait au bien de sa dynastie. Monsieur Vincent guérissait l’amour par un amour plus haut.

Louis XIII n’avait pas de plus grand plaisir que de converser avec sœur Louise-Angélique. Il en sortait meilleur. De son côté, la généreuse postulante lui parlait, à travers la grille, avec plus de force encore, de la nécessité de porter courageusement ses ennuis et ses tristesses, et de se réconcilier avec la reine qu’il devait aimer, lui disait-elle, comme sa chère et légitime épouse. « Elle acheva de dissiper les nuages qu’on [Richelieu bien sûr !] avait fait passer dans l’esprit du roi, et nul n’ignore que la naissance de Louis XIV fut due à ses incessantes prières », écrit Mgr Bougaud dans son Histoire de sainte Jeanne de Chantal.

En effet, le 7 décembre 1637, le roi quitte Saint-Germain-en-Laye pour se rendre à Saint-Maur afin d’y chasser. Sur la route, il s’arrête au couvent de la Visitation Sainte-Marie et voit sa chère confidente. Au sortir de l’entretien, un violent orage éclate qui met le prince dans l’impossibilité de continuer sa route. La novice fut si pressante, que le roi ne sortit d’auprès d’elle que pour se rendre au Louvre chez la reine. Peu de temps après, la reine comprit que la Sainte Vierge l’avait exaucée.

Sans attendre, le roi et la reine font les neuvaines demandées et, ne pouvant se rendre en Provence, chargent frère Fiacre accompagné du sous-prieur le Père Jean Chrysostome d’aller faire la neuvaine à Cotignac. Les frères partent le 8 février 1638. À l’arrivée, frère Fiacre se rend à l’église, lève les yeux et se met à pleurer de tristesse. Il ne reconnaît pas dans le chœur le tableau vu dans la vision ! Objet d’une illusion, il croit avoir trompé tout le monde. On le rassure, le tableau a été décroché quinze jours plus tôt, remplacé par un autre. L’original est dans la sacristie. Frère Fiacre le reconnaît et cette fois pleure de joie. Il accomplit sa neuvaine et regagne Paris.

Dans le même temps, alors que la reine était enceinte de deux mois, mais sans savoir si l’enfant était un garçon ni même s’il vivrait, le roi Louis XIII, plein de foi et dans l’action de grâces, annonce le 10 février 1638 par un édit royal qu’il consacre son royaume à la Vierge Marie et ordonne que chaque année, le jour de l’Assomption, « il serait dit grand’messe dans toutes les églises et effectué une procession générale à laquelle devaient assister les parlements, les cours souveraines, les corps constitués et les principaux officiers des villes ».

C’était faire à l’échelle nationale ce que Notre-Dame avait demandé de faire à Cotignac.

« Nous avons déclaré et déclarons que, prenant la Très Sainte et glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume, nous lui consacrons particulièrement notre Personne, notre État, notre Couronne et nos sujets, la suppliant de nous vouloir inspirer une si sainte conduite, et défendre avec tant de soin ce royaume contre l’effort de tous ses ennemis, que soit qu’il souffre le fléau de la guerre, ou jouisse de la douceur de la paix, que nous demandons à Dieu de tout notre cœur, il ne sorte point des voies de la grâce qui conduisent à celle de la gloire. »

Le 5 septembre 1638, Notre-Dame remplissait sa promesse et offrait à la France un Dauphin, Dieudonné, Louis XIV.

Après la mort du roi Louis XIII (1643), Anne d’Autriche, devenue régente du royaume, fait exécuter un grand tableau et charge le frère Fiacre, accompagné du Père Victor, d’aller déposer cet ex-voto à Cotignac : « Je n’ai pas perdu de vue la grâce signalée que vous m’avez obtenue de la Sainte Vierge, qui m’a donné un fils. J’ai fait faire un grand tableau où il est représenté à genoux devant la mère de Dieu à qui il offre sa couronne et son sceptre. Je vous charge de le porter à Notre-Dame-de-Grâces en Provence. Vous ferez à la Sainte Vierge mes très humbles actions de grâces et vous la prierez de bénir mon fils. Mon trésorier vous remettra une somme d’argent dont vous ferez l’aumône dans le cours de votre pèlerinage. »

Le frère Fiacre arriva à Cotignac et remplit sa mission en juillet 1644. Le tableau fut détruit à la Révolution.

1660 : 
APPARITION DE SAINT JOSEPH

En 1660, Louis XIV était en âge de se marier. La régente arrangea un mariage avec l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse, pour sceller l’amitié retrouvée entre la France et son voisin du sud après l’horrible guerre de Trente Ans qui se conclut par le traité des Pyrénées (1659).

Marie-Thérèse était une sainte femme. Il fut décidé que le mariage aurait lieu à Saint-Jean-de-Luz à la frontière espagnole. Pour s’y rendre, Louis XIV décida de faire un tour de son État et de passer par Cotignac pour rendre grâce de sa naissance.

Un mois avant l’arrivée du roi, les consuls de Cotignac reçurent avis de la prochaine arrivée du roi, de sa mère et de sa cour. On veut recevoir le roi avec tout le faste possible, mais les caisses du trésor sont vides. On fera moins que prévu. Priorité est mise à l’achat de quelques cadeaux, au repas, à la réfection du chemin, de Brignoles à Cotignac, pavé dans toute son étendue.

Le 21 février 1660, après un passage à la Sainte-Baume, le roi et la cour arrivent à Cotignac et sont accueillis par le clergé et les notables du lieu au bas de l’escalier qui porte aujourd’hui le nom de Louis XIV. Une délibération du conseil de Cotignac dit ceci : « Les carrosses de Sa Majesté montèrent jusqu’à Notre-Dame-de-Grâces, sans fatigue, ni secousse. Les consuls et le corps municipal, s’étant joints aux Pères de l’Oratoire, reçurent les augustes pèlerins au moment où ils mirent pied-à-terre. Après avoir été introduites dans l’église avec toute la solennité que comportait la circonstance, Leurs Majestés allèrent immédiatement se prosterner devant le Saint-Sacrement et restèrent longtemps en prières. Ce ne fut pas sans émotion que la reine mère contempla l’image de la Sainte Vierge représentée sur le fameux tableau de la révélation, que l’on avait replacé derrière le maître-autel. Ce tableau lui rappelait la suprême consolation et la joie ineffable que lui avait apportées le récit de l’humble frère Fiacre.

« Louis XIV se dépouillant du cordon bleu dont il était revêtu, le déposa aux pieds de la Sainte Vierge. Anne d’Autriche voulant, de son côté, laisser aux Pères de l’Oratoire, qui desservaient la sainte chapelle, un souvenir de sa visite, fonda sur sa cassette particulière six messes pour être célébrées à perpétuité.

« Avant de s’éloigner de Notre-Dame-de-Grâces, le roi accepta la collation que les consuls avaient fait préparer. Ce repas, qui fut servi par des jeunes filles, et où les confitures jouèrent un grand rôle, ne coûta que 36 livres. » Il faut quand même ajouter qu’il fallut aussi payer le chemin et la nourriture de l’escorte royale, hommes et chevaux. Et en définitive, lorsqu’il fallut payer, la ville dut s’endetter.

Comme l’écrit très justement un auteur du dix-neuvième siècle : « C’est à ces exemples augustes que les rois de France ont donnés de tout temps à leurs peuples, que l’on doit peut-être la conservation de la foi dans plusieurs provinces » (Pèlerinage de deux Provençaux au couvent de la Trappe de La Sainte-Baume. Signé J. O. – 1830). En effet, cette visite provoqua dans le peuple un élan de fervente dévotion pour ce sanctuaire qui ne cessa pas jusqu’à la Révolution.

Le 7 juin suivant, en application du traité des Pyrénées qui établissait enfin la paix entre la France et l’Espagne, le jeune roi accueillait en son royaume Marie-Thérèse et se mariait avec elle deux jours plus tard.

Le 7 juin également, saint Joseph apparaissait à Cotignac. Un jeune berger du nom de Gaspard Ricard faisait paître son troupeau sur les hauteurs arides du Bessillon, à trois kilomètres de mont Verdaille. C’était au milieu de la journée et la chaleur était torride. Tout à coup, il voit surgir à ses côtés un homme d’imposante stature qui, d’un geste bienveillant, lui indique un énorme rocher en lui disant en provençal :

Iéu siéu Joùsè, enlevo-lou e béuras.

Je suis Joseph, enlève-le et tu boiras.

Gaspard hésite, mais saint Joseph réitère son ordre. Le berger obéit, déplace le rocher le plus facilement du monde, et découvre une eau fraîche qui commence à ruisseler et qu’il boit avec avidité. Lorsqu’il se relève, le mystérieux personnage a disparu. Laissant là son troupeau, Gaspard court au village porter la nouvelle. On vient en hâte, pour constater qu’en ce lieu que tous savaient dépourvu de source, s’écoule maintenant une eau abondante. Les pèlerins affluent.

Avec les dons, les consuls de Cotignac décident de construire une chapelle. Les travaux commencent le 9 août et sont achevés deux mois plus tard. L’évêque de Fréjus, Mgr Zongo Joseph Ondedei, confie la garde aux oratoriens de Notre-Dame-de-Grâces, en disant qu’ « il ne faut point séparer dans la dévotion des fidèles les deux saintes personnes que le Bon Dieu avait jointes sur la terre pour le mystère de notre salut ».

Le 12 mars 1661, le roi écrit une lettre envoyée à Messieurs les vicaires généraux de Mgr l’éminentissime cardinal de Retz, archevêque de Paris, parti à Rome, pour célébrer et chômer la feste de saint Joseph dans les paroisses du diocèse de la capitale. Demande qui semble avoir été acceptée puisque l’après-midi du 19 mars suivant Bossuet prononce devant la reine son deuxième panégyrique de saint Joseph à la fin duquel il déclare « Je rends grâces au Roi d’avoir voulu honorer [la sainte mémoire de saint Joseph] avec une nouvelle solennité. »

Cette lettre n’est pas une demande de consécration de la France à saint Joseph, mais elle n’en est pas moins un témoignage public de la dévotion sincère du roi et de la reine pour l’époux de Marie. Quels sont les motifs de cette demande ? On est réduit à faire des hypothèses. Dans cette lettre aux vicaires généraux, le roi évoque « la grandeur suréminente de saint Joseph qui éclate » et il ajoute qu’il ne demanderait pas de chômer la Saint-Joseph « sans des considérations très pressantes ».

Il paraît normal de croire qu’il pense à l’apparition du Bessillon. À partir de 1660, les pèlerins affluent au Bessillon. La dévotion se répand en Provence et dans les régions voisines. Les miracles se multiplient grâce à l’eau de la fontaine de Saint-Joseph. On construit une chapelle. On y affecte des oratoriens. Le supérieur de l’Oratoire et Mgr Ondedei, qui était à Paris et qui est depuis quinze ans le confident et l’ami de Mazarin, donnent des ordres à ce sujet. Ils en ont forcément parlé à la Cour, dans leur entourage.

Marie-Thérèse a certainement aussi influencé son époux. D’ailleurs, dans sa lettre, le roi associe sa femme à sa demande. La reine a pour patronne sainte Thérèse d’Avila connue pour avoir répandu la dévotion à saint Joseph dans son pays.

Un autre élément a peut-être été plus décisif encore. On sait qu’au bout de six mois de mariage, la reine s’inquiétait de ne pas attendre d’enfant. Elle se confia à sœur Louise-Angélique en novembre 1660. Le 20 du même mois, la pieuse visitandine en parle au frère Fiacre qui commence à prier. Le 13 décembre, celui-ci est favorisé d’une nouvelle vision de la Sainte Vierge qui, accompagnée de sainte Thérèse, tient dans ses bras le Dauphin. En février 1661, le roi envoie le frère Fiacre en pèlerinage d’action de grâces à Cotignac pour la paix recouvrée avec l’Espagne. Fin février début mars, la reine comprend qu’elle est enceinte. Le 12 mars, le roi demande aux vicaires généraux de Paris de chômer la Saint-Joseph. Le 1er novembre, la reine met au monde son fils.

Comment cette vision n’aurait-elle pas saisi le roi qui fut l’objet de la même grâce, par l’intermédiaire des mêmes saints religieux, vingt-trois ans plus tôt ? La grâce de Cotignac continuait. Le roi ne pouvait pas ne pas penser au sanctuaire provençal. Voilà, nous semble-t-il, une affaire « si pressante » qui a dû toucher le cœur du roi et le décider à remercier saint Joseph.

Le frère Fiacre mourut le 10 février 1684, à l’âge de soixante-quinze ans. Avant de mourir, il écrivit au roi le testament suivant :

« Sire, le pauvre frère Fiacre, religieux augustin déchaussé des Petits-Pères du couvent de Paris, supplie très humblement votre sacrée majesté permettre à ses supérieurs de faire porter son cœur, après son décès, en l’église des révérends Pères de l’Oratoire de Notre-Dame-de-Grâces, proche Cotignac, en Provence, pour être mis et posé au-dessous le marchepied de l’autel de la très Sainte Vierge, en actions de grâces de l’heureuse naissance de Votre Majesté, et il prie notre Seigneur pour elle en reconnaissance de cette faveur, s‘il lui plaît de l’accorder à ses supérieurs. – Fait à Paris, ce 1er janvier 1684, F. Fiacre de Sainte-Marguerite, augustin déchaussé. »

Louis XIV répondit au supérieur : « Vous avez perdu un grand serviteur de Dieu ; je donnerai mes ordres pour qu’on porte son cœur à Notre-Dame-de-Grâces. » Après la tourmente révolutionnaire, on retrouva le cœur en plomb vide.

En 1793, après deux cent soixante-quatorze ans de culte divin, les Pères de l’Oratoire furent chassés de Notre-Dame. Tout Cotignac était antirévolutionnaire. Craignant les profanations, on avait caché la statue de la Vierge à l’Enfant, le tableau miraculeux et quelques objets. Bientôt après, les révolutionnaires arrivèrent, l’église fut mise sous garde, les biens confisqués et on y renferma tous les suspects qui étaient ensuite dirigés sur Toulon pour y être fusillés. On a remarqué que parmi les nombreux prisonniers qui demeurèrent dans ces bâtiments, il n’y eut aucun malade. Lorsque le 9 thermidor eut ouvert toutes les prisons, on rasa la forêt, on vendit tous les matériaux du couvent et on détruisit complètement l’église. On fouilla jusque dans les tombeaux.

En 1810, quatorze ans après les destructions, l’église de Notre-Dame était relevée de ses ruines et reconstruite au même emplacement, dans les mêmes dimensions. Le sanctuaire fut confié aux Pères oblats de Marie Immaculée et continua de rayonner sur la France jusqu’à nous.

AUTRES LEÇONS DE COTIGNAC

Les sanctuaires de Cotignac sont d’une importance toute particulière. On le voit d’abord dans le but commun de Notre-Dame et de saint Joseph d’y répandre la grâce. Le nom de Notre-Dame-de-Grâces dit tout, nous l’avons dit ; mais saint Joseph aussi y dispense la grâce. L’eau qui coule sous le rocher et que Gaspard doit boire la figure. Il faut la demander à Joseph, il nous la donnera... même s’il n’a pas l’Enfant-Jésus dans les bras. Saint Joseph et la Sainte Vierge font à Cotignac le même travail surnaturel : ils offrent la grâce divine aux petites gens, aux âmes pures, aux paroisses soumises, aux nations chrétiennes.

À notre connaissance, Cotignac est aussi le premier lieu d’apparition de la Sainte Famille, mais non point le seul ! le ciel de Fatima nous la montrera aussi. « Il ne faut point séparer dans la dévotion des fidèles les deux saintes personnes que le Bon Dieu avait jointes sur la terre pour le mystère de notre salut. » Cette formule de l’évêque de Fréjus est admirable et profonde ! Joseph et Marie, c’est tout un ! Cotignac, c’est Nazareth, c’est Fatima. On y prie la Sainte Famille pour les familles naturelles, religieuses, nationales, pour l’Église en si grand danger.

Notre-Dame et saint Joseph y sont aussi apparus pour faire barrage à l’hérésie, celle du protestantisme, mais pas seulement. 1637 et 1660 marquent les débuts de l’hérésie janséniste qui dégénéra en controverse sur la prédestination et la grâce. Question théologique insoluble. Mais la conclusion du débat est pratique : la foi d’abord, qui enflamme la charité et produit les œuvres. N’est-ce pas ce que demande Joseph à Gaspard ? Aie la foi, pousse le rocher, et tu boiras aux sources vives. Toutes les âmes sont appelées à faire de même. La Vierge Marie et saint Joseph donneront leurs grâces à tous ceux qui approcheront, sans exception. Voilà bien un signe de prédestination.

Et puis, Notre-Dame et saint Joseph se manifestent tout particulièrement pour la famille royale, pour que vive le roi de France, pour que se perpétue la dynastie royale ! Quelle tendresse dans ces apparitions de Notre-Dame, le Dauphin dans ses bras ! Quelle proximité chez saint Joseph, se manifestant après le passage du roi, le jour anniversaire de son sacre ! Et quelle intelligence surnaturelle, quelle simplicité chez le roi, rendant amour pour Amour en solennisant de façon nouvelle et publique la fête de l’artisan céleste !

Il ne manquait plus que la consécration au Sacré-Cœur.

frère Michel de l’Immaculée Triomphante et du Divin Cœur.