Il est ressuscité !

N° 251 – Janvier 2024

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Centenaire de Georges de Nantes, notre Père

L’AN de grâce 2024  s’ouvre sous les meilleurs auspices parce que sœur Marie-Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé, la messagère de Notre-Dame de Fatima, hier encore insultée par le Père Dhanis qui la disait “ affabulatrice ”, aujourd’hui proclamée “ vénérable ” par le pape François, brille désormais de toute la lumière de gloire dont le bienheureux pape Jean-Paul Ier la canonisait de son vivant, au titre de « fille chérie de l’Église ».

Sœur Marie-Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé. Au Carmel de Coïmbre, en 1950.

Mais après la disparition de Jean-Paul Ier, l’Église est aujourd’hui au comble de la “ désorientation diabolique ” dénoncée au siècle dernier par sœur Lucie, et analysée par l’abbé de Nantes, notre Père, comme le fruit vénéneux de la “ Réforme ” entreprise par le pape Jean XXIII, pour ouvrir l’Église au monde, révolution adoptée par l’ensemble de l’épiscopat réuni en Concile, et dont le pape François a fait sien tout le programme en ces termes :

« “ Le concile Vatican II a décidé de regarder l’avenir avec un esprit moderne et de s’ouvrir à la culture moderne. Les Pères conciliaires savaient que cette ouverture à la culture moderne était synonyme d’œcuménisme religieux et de dialogue avec les non-croyants. Après eux, on fit bien peu dans cette direction. J’ai l’humilité et l’ambition de vouloir le faire. ” » (Entretien accordé au journal La Republica, 1er septembre 2013)

Or, Notre-Seigneur nous avertit dans l’Évangile que « nul serviteur ne peut servir deux maîtres », le Saint-Esprit et l’Esprit de Satan ; Notre-Dame de Fatima et l’ouverture au monde. « Ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et il méprisera l’autre. » (Lc 16, 13)

Le seul souci de Notre-Dame est de « regarder » elle aussi, « l’avenir » : le Ciel où elle réside, afin de nous y attirer auprès d’Elle ; et de nous arracher aux pièges de Satan, tendus sous le nom de « culture moderne » pour nous entraîner en Enfer.

Le 13 juillet 1917, lors de sa troisième apparition à la Cova da Iria, après avoir montré aux enfants « l’enfer où vont les âmes des pauvres pécheurs », Notre-Dame leur recommanda :

« Quand vous récitez le chapelet, dites après chaque dizaine : Ô mon Jésus, pardonnez-nous nos péchés. Préservez-nous du feu de l’enfer, et conduisez au Ciel toutes les âmes, surtout celles qui ont le plus besoin de votre miséricorde. »

C’est pourquoi il est urgent, c’est une question de vie ou de mort... éternelle ! que le Pape remplisse la deuxième demande de Notre-Dame de Fatima conjointe à celle de la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé, prononcée le 25 mars 2022. Cette Vierge Immaculée demande avec larmes que nous obtenions par la pratique assidue, fidèle, filiale de la dévotion réparatrice à son Cœur Immaculé, rémission de toutes les méchantes et vilaines paroles et pensées contre ses privilèges.

La Sainte Écriture nous enseigne qu’un jour, marqué par Dieu, le faux prophète serviteur de la Bête sera jeté par saint Michel et ses bons anges dans l’étang de feu. Mais en attendant, « l’heure et le pouvoir des ténèbres » comme disait Jésus au moment de son arrestation (Lc 22, 53), sont plus pesants que jamais.

Heureusement, pour traverser ce mystère d’iniquité, nous avons pour lumières du Ciel, l’attitude de sœur Lucie recommandant sans cesse avec une inlassable insistance de « beaucoup prier pour le Saint-Père ».

Les deux visions prophétiques de Jacinthe, sa petite cousine, expliquent cette insistance :

« Un jour, raconte Lucie, nous allâmes passer les heures de la sieste près du puits de mes parents. Jacinthe s’assit alors sur les dalles du puits, et François vint avec moi chercher du miel sauvage dans un roncier situé sur un rocher qui se trouvait là. Peu de temps après, Jacinthe m’appela :

« N’as-tu pas vu le Saint-Père ?

Non.

 Je ne sais pas comment, j’ai vu le Saint-Père dans une très grande maison, agenouillé devant une table, la tête dans les mains et pleurant. Au-dehors, il y avait beaucoup de gens et certains lui jetaient des pierres, d’autres le maudissaient et lui disaient beaucoup de vilaines paroles. Pauvre Saint-Père ! Nous devons beaucoup prier pour lui. »

« En une autre occasion, rapporte Lucie, nous nous rendîmes à notre abri du Cabeço. Arrivés là, nous nous prosternâmes à terre pour réciter les prières de l’Ange.

« Après un certain temps, Jacinthe se redressa et m’appela :

« Ne vois-tu pas tant de routes, tant de chemins et de champs pleins de gens morts, perdant leur sang, et d’autres gens qui pleurent de faim et n’ont rien à manger ? Et le Saint-Père, dans une église, priant devant le Cœur Immaculé de Marie ? Et tant de monde qui prie avec lui ? » (Fatima salut du monde, p. 168)

J’ai le sentiment de comprendre pour la première fois cette recommandation de « beaucoup prier pour le Saint-Père » comme une volonté de Dieu. L’enjeu stratégique majeur de la « bataille décisive » que le démon engage contre l’Immaculée est le cœur du Saint-Père. Georges de Nantes a « frappé à la tête » en sommant le Saint-Père d’user de son infaillibilité pour condamner l’hérésie du concile Vatican II et le schisme de toute cette réforme de l’Église, et d’obéir à Notre-Dame, victorieuse de toutes les hérésies.

Un jour sœur Lucie demandait à Notre-Seigneur pourquoi il ne convertirait pas la Russie sans que Sa Sainteté fasse cette consécration. « Parce que, lui répondit Notre-Seigneur, je veux que toute mon Église reconnaisse cette consécration comme un triomphe du Cœur Immaculé de Marie, afin d’étendre ensuite son culte et placer, à côté de la dévotion à mon Divin Cœur, la dévotion à ce Cœur Immaculé. »

 Mais, mon Dieu, le Saint-Père ne me croira pas, si vous ne le mouvez vous-même par une inspiration spéciale.

 Le Saint-Père ! Priez beaucoup pour le Saint-Père. Il la fera, mais ce sera tard. Cependant le Cœur Immaculé de Marie sauvera la Russie, elle lui est confiée. »

Sœur Lucie disait à un correspondant tenté par le schisme lefebvriste :

« Il n’existe rien dans le monde qui puisse justifier que l’on rompe avec le principal à cause du secondaire. Pierre a glissé et est tombé, le Christ n’a pas cessé pour autant de lui confier le gouvernement suprême de Son Église. Ce qui nous manque, c’est l’humilité de Pierre qui reconnut ses fautes, les pleura et demanda pardon. Voici la pénitence que Dieu veut et nous demande : que nous reconnaissions nos propres péchés avec humilité, que nous en demandions pardon et que nous changions de vie. Tous, nous avons besoin d’obtenir le pardon de Dieu : pour notre peu de foi, souvent si faible ; pour notre espérance, souvent si endormie ; pour notre charité, souvent si froide et insensible, pour notre adoration, souvent sans aucune ferveur. » (Lettre inédite de sœur Lucie, Coïmbre, le 3 juillet 1989, citée dans Il est ressuscité, n° 12, juillet 2003)

En lisant ces lignes, comment ne pas penser à ces visions de sainte Jacinthe concernant « le Saint-Père dans une très grande maison, agenouillé devant une table, la tête dans les mains et pleurant ». Comment le Saint-Père pleurerait-il, si ce n’est de repentir ?

Le Bon Dieu a mis à part notre Père, pour qu’il mène à bien trois démarches canoniques dans l’incompréhension générale, mais non pas de tous. Car, par trois fois, les instances canoniques sont restées muettes, bouches fermées au moment de rendre leur sentence. C’est ainsi que notre Père a obtenu le privilège de fournir une preuve éclatante de l’infaillibilité de l’Église et, du même mouvement, de la vérité de l’Accusation d’hérésie, de schisme et de scandale portée contre les Actes du concile Vatican II, en même temps qu’il assurait la renaissance doctrinale de l’Église catholique malade du Concile en fondant une école de pensée, kérygmatique et mariale... nova et vetera, à laquelle nous avons le privilège d’appartenir, pour frapper à la porte du Cœur Immaculé de Marie, pour implorer, par nos larmes, nos petits actes de piété et nos souffrances offertes en sacrifice rédempteur, la résurrection de l’Église.

UN SAINT PRÉCURSEUR

Le 10 juin 1924 l’abbé Edward Poppe, serviteur et victime du Cœur eucharistique de Jésus-Marie, consumé d’âme et de corps par le « zèle pour le Règne » de ce Cœur très unique, et accablé par la consomption du « Corps Mystique et Ecclésial du Christ », s’offrait en victime expiatrice.

Edward Poppe

(18 décembre 1890 – 10 juin 1924)

Dans sa dernière lettre à son directeur spirituel, il avait écrit, le 12 mai 1924 :

« Père, dites-moi ce qu’il me reste à faire pour atteindre l’amour le plus haut et le plus pur. Vous m’avez promis de m’entraîner à la fournaise de l’Amour. Je le veux et Dieu le veut, et je désire que vous le fassiez pour le Règne.

« Mon Père, ce Règne souffre violence. Ce Règne est retenu, voire opprimé par ses propres fils, par les prêtres. Il ne trouve pas d’expansion. C’est comme s’il était étouffé dans le clergé, alors qu’il devrait se répandre !... Tout le corps sacerdotal devrait être envahi par le désir du Règne du Christ, oui, se perdre même pour lui [...].

« L’amour de Jésus ne brûle plus dans les prêtres, et c’est pour cela que le zèle pour le Règne n’anime plus l’Église. C’est pour cela que je vous supplie et que je crie pour ainsi dire avec la voix de Jésus à votre cœur :  Le mendiant Jésus mendie, et Il mendie cela même qu’ Il désire tellement donner : Je veux allumer le feu. ” » (Lc 12, 49)

Jésus l’avait allumé dans un sacrifice d’holocauste, sur la Croix, conjointement avec Marie, nous la donnant pour Mère.

En un siècle où la charité s’est refroidie, comment l’empêcher de s’éteindre ?

« Père, perdons-nous en Marie afin que Jésus vive en nous et que son Esprit règne dans la perfection et la pureté de ses mouvements [...].

« Père, entrons dans la nubes lucida (la nuée lumineuse), entrons en Marie, c’est là que nous serons transformés en lumière, c’est là que nous attendent les ardeurs du Règne. Elle est le foyer du Feu. Elle est la douce entrée de la Fournaise. »

Moins de quinze jours avant sa mort, il écrivait son dernier texte, en contemplation devant un gisant de Notre-Seigneur :

O SALUTARIS

« Je voyais la semence de la Femme lutter avec celle du serpent. (Gn 3, 15)

« Je voyais souffrir le Corps mystique de l’Homme-Dieu. Je le voyais frémir à travers tous les âges...

« Il gisait là lépreux... Nu et paralysé ;

« Seule la parole qui tombait de ses lèvres était pure... »

Allusion à l’œuvre doctrinale de saint Pie X, condamnant le modernisme et la démocratie chrétienne.

« Je me suis agenouillé près de lui, j’ai prié.

Mon cœur a compati à toutes ses douleurs.

Je l’ai embrassé longuement : il était si froid !

Sa voix divine, en sanglots, soupirait :

 Qui guérira ce Corps de toutes ses blessures ?

Qui le purifiera de la lèpre du péché ?... »

... qui envahit l’Église, Corps Mystique du Christ, aujourd’hui malade du Concile !

« Qui rendra à ses yeux la flamme de l’offrande

Et ranimera dans ses membres le sang purifiant du sacrifice ?...

Qui rendra la vie à ce Corps mourant ?

Qui lui rendra sa pureté et sa beauté divine ? »

Hanté par la médiocrité des prêtres, Edward Poppe écrivait, en 1919, à un séminariste :

« Vous verrez partout, jusque dans les couvents et les institutions, comme Jésus est peu aimé, cruellement peu. Il y en a si peu qui regardent Jésus droit dans les yeux et qui se donnent. Nommez-moi un cœur où il règne vraiment !

« Frère, ces gens indifférents sombrent par villes entières, par pays entiers dans le socialisme et le paganisme. Un beau sermon sur l’enfer ou le Ciel ne retient plus cette masse. Ils sont de plus en plus nombreux et se perdent.

« Cette masse dégénérée qui se perd ne peut être sauvée que par la venue d’un saint. »

Il implorait donc du Ciel la naissance d’un Saint prêtre, brûlant d’amour et de zèle pour Jésus, tout abandonné à la Médiation de Marie... Il est mort, s’offrant en Victime, « comme un grain de froment qui doit se multiplier par la disparition et la mort », afin que Dieu envoie d’autres « apôtres du Royaume ». Il avait écrit en 1918, tandis, qu’affligé par la maladie, il n’était plus capable que de s’offrir : « Il me semble que je donnerais volontiers ma vie pour que Notre-Seigneur trouvât dans ses prêtres ce qu’il attend d’eux ; je la donnerais pour qu’un seul d’entre eux réalisât pleinement son plan divin. »

« Je dois aimer Jésus avec plus d’ardeur ; je dois être consumé d’amour : les temps sont mauvais et la détresse est immense. Ah ! Quand est-ce que cela se fera ? [...] J’espère bien que Jésus trouvera son homme, car le temps est venu : tempus faciendi, Domine, dissipaverunt legem tuam. Il est temps d’agir, Seigneur, votre Loi est violée... »

PASSAGE DE RELAIS.

Le 3 avril 1924, naissait à Toulon Georges, Marie, Camille de Nantes, que Notre-Seigneur choisit comme « apôtre de son Royaume », s’adressant à son père par la voix de son prêtre, le chanoine Patritti ; « Et celui-ci, Commandant, n’en ferons-nous pas un prêtre ? – Eh bien ! Monsieur le chanoine, si c’est la Volonté du Bon Dieu, nous le lui donnons. Ce serait pour nous un grand honneur. »

Le petit Georges a répondu à cet appel dès son plus jeune âge : fils d’officier de marine, tandis que brillait à ses yeux la beauté du service de la Patrie, il n’eut jamais d’hésitation : « Je savais que je serais prêtre, et que c’était entrer au service de l’unique Maître qui ne déçoit pas, ou plutôt, l’Unique qui sache commander et conduire son navire au port, victorieux, en grand pavois. »

Cette grâce de prédilection alluma dans son cœur, dès son plus jeune âge, une flamme qui resta toujours vive :

« Je crois me souvenir que très tôt fut mystérieusement dressé, mais par qui ? au centre de mon cœur un trône d’or et de pourpre pour Vous Seul, où jamais nulle créature ne s’est assise fût-ce un seul instant. Depuis l’enfance vous êtes mon Dieu, mon Père, notre Père du Ciel, de qui me viennent tant de biens que vous fûtes l’unique objet de mon adoration. Je lève les yeux vers le Ciel, de toutes teintes, vaste, spirituel, durant la nuit peuplée d’étoiles, et je vous adore, Excellent Seigneur, ô mon Créateur tout-puissant et très miséricordieux. Je vous aime avec révérence, peut-être plus que je ne vous crains. Et pourtant je me suis si souvent laissé aller à vous désobéir et à vous mécontenter, par faiblesse sans doute, plus que par malice, mais si outrageusement que je n’ose plus avouer mon amour sincère, profond et pur.

« Au moment où sans doute j’aurais commencé de moins vous aimer, la sainte Église m’a révélé le mystère de Jésus votre Fils. Je ne sais si je l’ai aimé parce qu’il était homme comme moi et mon frère. Il fallait certes que ce Dieu soit mon frère. Mais ce qui m’a ravi d’un amour sans borne pour Lui, même dans les émois de la nuit de Noël, c’est son sacrifice, sa vie donnée pour moi, son Corps livré, transpercé, crucifié, son Sang répandu, jaillissant, abreuvant et purifiant mes lèvres et mon cœur souillés. Ah ! Comment, aux pires moments de mon existence n’en aurais-je pas été touché, bouleversé, conquis ? Je vous aime, ô divin Crucifié, mon Sauveur, je vous aime parmi mes reniements, mes cruautés, mes infidélités sans nombre. Je vous ai blessé, chaque jour, et pourtant je vous aime. » (Page mystique n° 49, septembre 1972)

En 1938, à l’âge de quatorze ans, à l’occasion de la projection au pensionnat Notre-Dame de France au Puy du film l’Appel du silence, Georges de Nantes reçoit la grâce de comprendre, d’admirer, d’aimer, de prendre pour modèle celui qui sera toujours le maître de sa vie spirituelle : frère Charles de Jésus, ermite et missionnaire au Sahara, inlassable adorateur de Jésus-Hostie, voué à son Sacré Cœur pour l’extension de son Règne.

« MON CŒUR EST PRIS. »

Jamais ce feu allumé par Notre-Seigneur dans le cœur de Georges de Nantes ne s’éteignit, le conservant dans la fidélité à sa vocation. Quand son Père lui eut permis d’entrer au séminaire, le 1er octobre 1943, il s’y rendit, joyeux, enthousiaste de quitter le monde, briser avec la vie antérieure, commencer une vie toute nouvelle, dont Dieu serait le seul but, la seule pensée, le seul amour (cf. Mémoires et récits, t. 2 p. 8).

« Sur la table de ma cellule je plaçai Le Modèle Unique, ouvert à la première page, celle où figure la Sainte Face du Christ, reproduction saisissante du Saint Suaire de Turin, et je posais en vis-à-vis la petite croix de bois de Jean Bogey sur laquelle j’avais inscrit le Jesus caritas du cher frère Charles de Jésus. Ces objets de mon culte intime devaient rester sur ma table de séminaire pendant cinq ans. Du coup, cette chambre aux murs verts se changeait en cellule vraiment mienne avec le Bien-Aimé qui m’y avait introduit. » (ibid. p. 11)

Or, au séminaire déjà, dès son entrée dans le corps ecclésiastique, notre Père se heurte au mystère d’iniquité que saint Pie X avait dénoncé, et que l’abbé Poppe avait déploré.

En fils de France aimant et fervent, Georges de Nantes fut, à la suite de ses parents, disciple de Charles Maurras, admirant son dévouement à la France, la France seule ! et dans la débâcle de 1940, il salua l’avènement du maréchal Pétain à la tête de l’État comme une divine surprise : « héroïque vieillard voué à notre salut », dont la Révolution nationale restaurait dans la France hier encore républicaine et laïcarde le patriotisme, l’esprit de famille, et la religion.

Il assista aux horreurs de la Libération durant ses premières vacances de séminariste, à l’été 1944. L’esprit de parti, que le Maréchal avait réussi à étouffer, réapparaissait plus virulent encore, dans l’esprit de la “ Croisade des démocraties ” et déchirait la France.

Et puis l’esprit démocrate-chrétien, pourtant condamné par saint Pie X, revenait triomphant à la faveur de cette révolution, comme la seule position politique autorisée par  “ le régime d’abattoir ” de la prétendue libération. Ses partisans sortirent donc de l’anonymat, y compris au Séminaire...

Ainsi, à la rentrée, M. Rabeau, directeur de conscience de notre Père, réunit ses dirigés pour leur dire qu’enfin, il pourrait paraître ce qu’il était réellement, un gaulliste fervent, ce « que quatre ans d’occupation l’avaient empêché d’être car il ne pouvait supporter  sans vomir  ce gouvernement de traîtres que gouvernait un maréchal félon » (ibid. p. 96).

M. Enne, lui, considérait que les “70 000” fusillés du parti communiste « morts crânement pour la France et la victoire de la classe ouvrière », doivent nous faire réfléchir sur la vérité que détenait le communisme, « attestée par tant de sacrifiés plus grands que les nôtres... » Les “ nôtres ” sont les martyrs de Jésus-Christ, dont le sacrifice demeure le sceau sanglant de la Vérité de notre religion !

L’on vit ce même sulpicien fustiger le séminariste Georges de Nantes pour un éloge de saint Thomas d’Aquin en dissertation, opposé aux “ philosophes ” modernes ! Dans l’esprit de M. Enne, Pétain et Thomas d’Aquin, le régime de Vichy et le Moyen Âge, la scolastique et la collaboration étaient confondus dans une même réprobation, qu’à l’heure de la “ libération ”, il pouvait enfin exhaler.

Mais pour notre Père, l’épuration, les mensonges et les meurtres de la Résistance, dont les démocrates chrétiens du M. R. P. se firent complices, sont autant de crimes que, dans son Amour de Jésus, il ne peut accepter, tolérer !

Il l’a dit à Georges Grasset, envoyé par la Cité catholique pour recruter ce brillant séminariste : « Au nom de Jésus-Christ, il faut conclure à la réprobation de la Résistance, à la condamnation du M. R. P. et à la réhabilitation obligée du maréchal Pétain. » (ibid. p. 271)

Parmi ses professeurs, de farouches tenants de la démocratie chrétienne et du ralliement au monde moderne voulurent empêcher l’accès aux ordres de ce séminariste par trop réactionnaire.

Mais la Divine Providence veillait, et notre Père fut admirablement conduit par de saintes âmes, dont son “ incomparable ami ” ! au travers de toutes les embûches que le démon mit sur le chemin de sa vocation.

Il fut miraculeusement préservé, au milieu d’une génération de séminaristes jetés par leurs maîtres dans le progressisme naissant et le modernisme. Cœur épris d’amour pour Jésus, « douce Vérité première », le jeune Georges de Nantes fut absolument réfractaire à tout venin d’erreur, jusqu’à dénoncer l’hérésie baïaniste de son professeur de théologie, M. Callon, qui enseignait les théories du Père de Lubac, en définissant la grâce comme une présence du Saint-Esprit en l’homme, nécessairement donnée à tous, tous, todos ! Actuel !

PRÊTRE ET VICTIME POUR LE RÈGNE DE JÉSUS.

Le 27 mars 1948, Georges de Nantes est ordonné prêtre, « apôtre du Royaume », et commence l’inlassable service de l’Église qu’il soutiendra jusqu’à son dernier souffle. Il est, selon les vœux de l’abbé Poppe, un prêtre envahi d’amour pour Jésus, embrasé du désir de son Règne.

Ses premières années sacerdotales furent d’études, de travail acharné et obscur à Paris, particulièrement en vue de deux thèses, de théologie et de philosophie, en vue d’aboutir à une nouvelle définition de la Personne, par sa relation d’origine. Ce n’était pas là argutie philosophique, mais défense de la Chrétienté : quand il fut contraint de laisser ce travail en plan, notre Père le regretta, non par attachement à ses idées, mais parce qu’il était convaincu « qu’il y avait là une vérité, spéculative certes, mais surtout une nécessité vitale pour l’avenir du monde en raison de ses prolongements moraux et politiques. Si elle ne faisait pas sa trouée, ce serait Maritain qui deviendrait le grand mentor de la pensée ecclésiastique, et ce serait la ruine de l’Église et des nations. » (Georges de Nantes, docteur mystique de la foi catholique, 2012) Hélas !

Professeur de philosophie au séminaire des Frères missionnaires des campagnes en 1948, prêtre remplaçant à Grenoble et à Vénissieux, il voit l’esprit démocratique et révolutionnaire gagner l’Église de France sous un pseudo vernis évangélique, et entre immédiatement dans la lutte, avec une sagesse, un discernement, et une force plus que naturelle, chez ce prêtre de moins de trente ans ! Le « zèle pour le Règne », pour la défense du Corps mystique du Christ est sa force et son unique préoccupation.

En 1949, il devient rédacteur de la chronique religieuse d’Aspects de la France. Contre les mensonges de la Résistance, pour la défense de l’Empire colonial, contre les “ pacifistes ” désarmeurs, pour la souveraineté de la France, contre le Ralliement à la République, la démocratie chrétienne : partout où les derniers remparts de la Chrétienté sont assaillis, pour le salut des âmes, par Amour pour son Seigneur et devoir de charité pour son prochain, ses compatriotes livrés aux mensonges étatiques et... ecclésiastiques, Georges de Nantes, sous le nom de plume d’Amicus, monte au créneau.

En 1951, il se rend au Saint-Office, pour dénoncer le R. P. Yves Congar, “ docteur du réformisme ” dans son ouvrage Vraie et fausse réforme dans l’Église. Le pape François se réclame aujourd’hui du Père Congar pour mener une “ vraie réforme ” ­synodale ! sous l’inspiration de prétendus “ prophètes ”, afin d’ouvrir l’Église au monde moderne. Notre Père fut entendu par le cardinal Ottaviani, et le funeste dominicain sanctionné... pour un temps.

Mais, de plus en plus isolé dans un clergé français où les novateurs et les progressistes tenaient le haut du pavé, notre Père fut sans cesse persécuté, rejeté, désavoué par ses supérieurs, jeté d’humiliation en abjection toujours plus vile. Il fit, dans sa fidélité à la Vérité qu’il ne pouvait trahir ! dans sa soumission à l’injustice de ses persécuteurs, et dans son application aux services les plus humbles, la preuve de son Amour pour Jésus, “ Modèle unique ”, en vrai disciple de saint Charles de Foucauld.

Dans sa méditation, l’abbé Edward Poppe entendait Notre-Seigneur lui dire : « J’ai soif de saints prêtres, et donc de prêtres-victimes. Avec des victimes, je n’emploie ni poids ni mesure. Je les inonde de grâces plus encore que de croix. »

C’est ainsi qu’en juin 1950, Georges de Nantes est renvoyé du séminaire des Frères missionnaires des campagnes pour avoir fait lire au réfectoire la lettre sur le sillon de saint Pie X, condamnant ce mouvement en 1910, à l’occasion de la mort de Marc Sangnier, son chef, père de la démocratie-chrétienne en France, et de ses obsèques solennelles à Notre-Dame de Paris.

En avril 1952, après avoir prononcé à Nantes une conférence titrée : « Le M. R. P. , fourrier du marxisme », l’abbé de Nantes est dénoncé, et expulsé du diocèse de Paris « sans considération ni pitié, par Mgr Feltin lui-même ».

« Je dus me résigner à interrompre ma collaboration à l’Action française et mes travaux de théologie, pour rentrer dans mon diocèse. »

Ainsi racontait-il lui-même, en quelques mots, cet abandon d’un labeur si enthousiasmant, si aimé, si prometteur.

« Mgr Caillot voulait me nommer professeur de théologie au Grand Séminaire de Grenoble, mais une cabale m’en éloigna. Après trois mois de coups fourrés, je me retrouvai sur le pavé de Paris, ne sachant plus à quel saint me vouer. Mes caisses de livres encombraient ma chambre de Marie-Thérèse et je n’avais aucune destination à leur donner ! La lecture du bréviaire, dans ses nombreux psaumes de détresse, fut cet été-là mon réconfort. » (Apologia pro vita sua, CRC n° 110)

« Ce que j’ai souffert à cause de Vous, ô Maître passionnément aimé, j’en garde le souvenir comme de mon trésor. Le reste s’est évanoui, oublié, désavoué. Mais ces croix, ces larmes, parfois ces cris et cette nuit d’angoisse au tombeau, restent vos grâces véritables et ma gloire. Je n’ai gardé de tant de jours et d’années qui bientôt feront la somme de mon service, que cette poignée de perles, de rubis, de diamants : les larmes et le sang de mon cœur, dans les persécutions. »

     (Page mystique n° 50, octobre 1972)

À la rentrée 1952, il est reçu au collège Saint-­Martin de Pontoise comme professeur d’instruction religieuse, classe où le chahut était de règle, dans cette institution libérale. Abjection... Il y resta juste le temps de recruter ses premiers disciples, frère Gérard et moi, séduits par son rayonnement, et la lumineuse clarté des cours de philo qui, tout de même, finirent par lui échoir. Pourtant, son cœur était ailleurs, vers

la haute Montagne et la Brise légère du Carmel où il demanda son admission en 1955.

Mais le Père Tourdes, supérieur du Collège, tout en couvrant de louanges ce jeune professeur de philosophie pour la magnifique réussite de ses élèves au baccalauréat, mettait en garde le maître des novices du Carmel contre cet abbé de Nantes qui n’exhortait les élèves à la pratique religieuse que pour mieux les assujettir à sa politique d’Action française...

Le 16 juin 1955, au collège de Pontoise, les élèves ont offert à leur professeur et Père spirituel, un calice gravé de ces mots extraits d’une hymne liturgique à la louange du Précieux Sang :

Terra, pontus, astra, mundus, quo lavantur flumine...

Terre, mers, astres et monde, par quel flot êtes-vous lavés !

En cet été 1955, ce fut encore pour notre Père « l’ennui de ne savoir quoi faire de son sacerdoce dans une corporation cléricale de plus en plus hostile... » (ibid.)

En octobre, il trouva refuge au collège de Normandie, comme professeur de philosophie, avec la charge de curé de la petite paroisse rurale voisine d’Anceaumeville. Au cercle grandissant des âmes qui l’aiment et le suivent, il écrit ses premières Lettres à mes amis, et tandis qu’il reprend le combat dans le mensuel Action française universitaire, il écrivait à frère Gérard : « Vois-tu, choisis toujours la voie basse, de l’humilité, du prosaïque service de Dieu. Si tu aimes Notre-Seigneur comme moi, tu détesteras la diversion, le divertissement, si élégant, si humaniste, si fin soit-il ! Tu iras doucement et puissamment à contre-courant, vers les bas-emplois, vers les exils, vers la bagarre sans gloire. Regarde ma vie... Je suis d’année en année précipité de là où je suis à une basse fosse moins honorable... Cela est bon et c’est ainsi que nous sommes de bons ouvriers du Royaume de Dieu. » (lettre du 11 juin 1956)

SACERDOS ALTER CHRISTUS.

Après avoir été dix ans ballotté par la Divine Providence, émondé comme le sarment de la Vigne mystique, l’abbé de Nantes put enfin, en 1958, porter du fruit en abondance. Il écrivit cette année-là, sur l’instigation de son ami le Père Théry, la règle d’une fraternité de moines-missionnaires, disciples du Père de Foucauld, qui règle aujourd’hui la vie de notre communauté de Petits frères et Petites sœurs du Sacré

Cœur. Mgr Julien Le Couëdic, évêque de Troyes, accepta ce jeune fondateur dans son diocèse, en lui confiant la charge de curé de Villemaur.

« Jésus reviendrait sur terre, sans doute se ferait-il curé de campagne. » (CRC n° 6) L’abbé de Nantes se dévoua entièrement à cette portion du troupeau de Notre-­Seigneur, dont il était maintenant le pasteur ; en 1957, il avait écrit à son directeur spirituel : « Je ne songe vraiment actuellement qu’à vivre de la mortification pour mourir réellement à moi, au monde, au démon. L’amour me soulève. Cela n’est possible à ma faiblesse que par l’excessive douceur et solitude de ma vie présente ; je peux ainsi sans cesse prier à la chapelle et travailler les choses saintes [...]. »

« Cela étant, l’avenir ? Aucune inquiétude ! On me dirait de la part de Dieu : allez là, j’irais. La vie est si peu que je l’emploierais bien à n’importe quoi pour faire plaisir à quelqu’un [...]. Ne serait-ce qu’un tout petit service de la Gloire de Dieu, voilà pour moi aussitôt un devoir sacré qui vaut cent et mille vies. »

Et en 1959, maintenant curé de Villemaur, pendant sa retraite sacerdotale, s’adressant à Notre-Seigneur, il écrivait : « Il y a aujourd’hui un fait nouveau, dernier reproche à ma tiédeur, à mon infidélité, il y a cette ultime preuve que Votre amour déborde de toutes parts mon égoïsme : que tout mon ministère porte des fruits trop abondants. Voilà que, alors que je suis encore pécheur, vous faites comme si j’étais le saint que déjà par votre grâce je devrais être. Aussi suis-je acculé au véritable amour, fidèle et généreux, ou alors à l’hypocrisie qui un jour entraînerait tout ce petit monde dans l’abîme avec moi ! »

Jésus répond : « Mon fils, le dernier de mes petits frères, mais frère bien-aimé comme tu le vois par les preuves incessantes que je te donne de ma tendresse, quand tu échapperas à toi-même, quand tu immoleras ton égoïsme et te détourneras des pensées d’orgueil qui t’agitent, ton cœur s’éveillera à un triple amour, tendre et dévoué : amour de ma Croix, amour de mon Cœur, amour de mon Hostie... inséparables réalités qui te livreront tout le mystère de mon Incarnation et t’apprendront à être un frère universel, homme crucifié, homme donné, homme mangé. Regarde ma Croix et considère mes souffrances, écoute mon Cœur et console sa peine de ne pas être aimé, mange cette Hostie et ne me quitte plus ! »

« Ce qui est pour moi une gloire, c’est ton renoncement, tes moindres sacrifices, ta peine du silence et du vide quotidien. Quand tu pourris sur place, quand le démon t’a sollicité et que tu as fui à l’église, là, c’est ma gloire. Quand tu as fait ta petite journée de curé, pleine de prière, de sacrifice et de petites actions de charité apostolique, là est ma gloire. »

Résolution du curé de Villemaur : « Au fond de mon cœur, dans le petit coin béni et caché où votre Providence m’a placé, je vais imprégner mes actions, mes pensées de la douceur, de l’anéantissement de frère Charles de Jésus, et le reste, je n’y attacherai plus d’importance. »

En même temps qu’il accomplissait son harassant ministère, distribution des sacrements, prédication, catéchisme, patronages, l’abbé de Nantes continua l’analyse et la dénonciation du mal qu’il affrontait depuis le séminaire, et qui gagnait du terrain : il commence en octobre 1959 une série de lettres intitulées : « Le Mystère de l’Église et l’Antichrist » pour dénoncer « l’hérésie plus grave que les pires des temps passés » : le progressisme.

Cette hérésie « conduit infailliblement celui qui s’y livre à combattre de toute manière et sur tous les terrains l’Église de Jésus-Christ et finalement à renier la vraie foi pour s’enrôler dans la grande armée de l’Antichrist » (Lettre n° 58).

« Celui qui a vu cela ne peut plus se taire ! »

« J’accuse le progressisme de nous séparer de Jésus-Christ Notre-Seigneur, et de construire entre Lui et nous un mur, d’y peindre une image grossière, laide, affligeante, qu’ils nous donnent à adorer et qu’ils nomment  le Christ ”. C’est ainsi que leur œuvre principale aboutit à dessécher les cœurs, à leur arracher la dévotion, et à les jeter comme des orphelins dans un monde sans âme, pour propager une doctrine sans âme et sans lumière. » (Lettre n° 77)

L’amour de Jésus en son cœur, la charité du Christ le presse ainsi de servir l’Église entière, ce qui, bientôt, sera son lourd fardeau.

En même temps, il prenait parti, par devoir de charité, pour l’Algérie française, contre le fellagha assassin et le chrétien parjure son complice ! Il dénonçait le silence de l’Église abandonnant une terre en passe de devenir une petite Chrétienté à la barbarie islamique et communiste : « Ô Sainte Mère Église, quand vous lèverez-vous pour prendre en main la défense de vos enfants malheureux ? Quand irez-vous avec eux en prison et à la mort ? Quand les martyrs vous retrouveront-ils avec eux, auprès d’eux, compatissante et fière, au lieu de vous voir apparaître sans cesse dans la compagnie des oppresseurs ? » (Lettre à mes amis n° 100)

Le ministère de l’abbé de Nantes porta du fruit en abondance. Vocations, conversions, retours à la pratique, firent la preuve de la fécondité de la pastorale traditionnelle, et suffisait à donner tort aux progressistes qui l’abandonnaient au profit de méthodes novatrices, soi-disant adaptées à notre monde moderne ! En 1962, à l’ouverture du Concile, “ l’expérience de la tradition ” était largement concluante ! et portait ses fruits de salut éternel.

L’abbé de Nantes se dévoua à la perfection à sa paroisse de Villemaur, son petit canton du Corps mystique, pour que Jésus y règne : il fut très aimé, davantage connu et suivi. Quand, en 1963, Mgr Le Couëdic infligea la suspens ab officio à ce prêtre qui osait dénoncer en chaire la trahison du général de Gaulle, l’abbé de Nantes, chassé de sa paroisse, en s’attelant par devoir de charité à la lutte contre la révolution ecclésiastique, eut pour l’Église universelle le même dévouement, comme l’avait bien compris l’un de ses meilleurs paroissiens, Max Broquet disant à ceux qui s’affligeaient de son départ : « Sa mission concernait l’Église tout entière. »

Un Concile venait de commencer où déjà, les progressistes voulaient à tout prix réformer, déformer ! l’Église de Jésus-Christ.

« Je voyais souffrir le Corps mystique de l’Homme-Dieu. »

« Tu es prêtre pour l’éternité. Le sacerdoce comme le baptême m’ont marqué de leur caractère indélébile.

« Le baptême m’a fait ce que je suis, enfant d’Église.

« L’ordination plus tard m’a consacré homme d’Église, attaché à elle, préoccupé de l’instruire, de la nourrir, de la vêtir, de la délivrer de ses oppresseurs, de lui remettre ses fautes et de lui rappeler ses gloires, ses trésors de sagesse, de sainteté, et tout son merveilleux avenir dont répond son prestigieux passé.

« Je l’aime comme un homme aime sa propre femme et mon cœur est pris, épris.

« Je dois l’avouer, c’est vous, ô Christ, qui l’aimez ainsi en moi votre misérable instrument, votre serviteur inutile, indigne d’être appelé votre frère. »

           (Page mystique n° 54)

LA GRANDE AFFAIRE DE SA VIE (1963 – 1993)

« Ô Verbe fait chair, divin Époux de l’Église, je ne sais qui de vous deux j’aime le plus, mais qu’importe, puisque vous ne faites qu’un ! C’est elle qui m’a appris, enfant, votre Nom délicieux et vos mystères, mais plus tard c’est par vous que j’ai connu son Esprit et son cœur. Elle est née de votre flanc ouvert, cette nouvelle Ève, comme l’invention de votre amour. Mais à travers les siècles son dévouement, sa fidélité, sa tendresse ont répondu éloquemment aux vôtres [...]. »

« Le malheur est venu. D’abord cachée, la maladie que nous craignions s’est emparée de ce corps, inexorablement. Voilà dix ans que nos craintes augmentent avec notre affliction. D’abord sa beauté en reçut un éclat pathétique et l’énergie qu’elle montrait nous la faisait admirer davantage. Mais l’épreuve est devenue trop lourde. Son corps marbré de taches sombres, ses membres déformés la rendaient pitoyable. Bientôt la peau tendue à l’extrême se fendit. De grands jets de pus, de sang et de chair l’inondaient, d’une effroyable odeur. Nous la soignons de notre mieux, avec les mêmes gestes que nous lui avons vu faire autrefois pour nous, et nos larmes se mêlent à son sang. » (Page mystique n° 12, juin 1969)

L’OPPOSANT.

À partir du 16 septembre 1963, de la maison Saint-Joseph, notre Père providentiellement “ libéré ” de son lourd ministère paroissial auquel il était si attaché, s’élança dans un gigantesque combat. Il suivit attentivement les débats conciliaires et avec sa plume, dans les Lettres à mes amis dont le tirage ne cessa d’augmenter, il dénonça les agissements de l’aile progressiste qui occupait les postes clés du Synode, soutint de toutes ses forces les Pères traditionalistes pour tenter de contrer la déferlante révolutionnaire qui menaçait l’Église « dans ses dogmes et ses structures ».

Les Pères conciliaires voulaient adapter, ouvrir l’Église au monde... pourtant lui-même sous la domination de Satan. Tel fut le but, l’intention première des textes votés, ratifiés par ces deux mille évêques réunis dans la basilique Saint-Pierre !

Pour accomplir ce dessein, les Pères conciliaires élaborèrent un texte intentionnellement équivoque, titré Dei verbum, « Parole de Dieu », en gauchissant la doctrine catholique de la Révélation divine, dans le but de s’affranchir du dogme immuable de la foi au nom de l’Écriture et de “ l’expérience vitale ” des chrétiens actuels. C’est par ce texte que le Concile a justifié sa décision de ne pas exercer son autorité suprême et infaillible en matière dogmatique et morale, s’attribuant en revanche un pouvoir prophétique de Réforme évangélique, à l’égal de celui du collège fondateur des Apôtres, comme s’il jouissait des mêmes privilèges dont celui-ci bénéficiait seul pour établir l’Église. Il s’est dit “ pastoral ”, non pas pour se faire moindre que les conciles dogmatiques antérieurs, mais au contraire pour paraître plus qu’eux tous réunis. Les premiers mots de la Constitution Dei verbum montrent sur quoi se fonde cette prétention : les Pères affirment être en contact direct, immédiat, inspiré, avec la Parole même de Dieu pour fonder librement une Église “ réformée ”. Ce faisant, l’Église dite conciliaire reniait l’Autorité de son Fondateur et de son Chef, Notre-Seigneur Jésus-Christ, et ainsi elle se fermait à toute inspiration du Saint-Esprit, jusqu’à mépriser outrageusement la Très Sainte Vierge.

Ainsi affranchis de la Révélation et de la Tradition, les Pères conciliaires, de session en session, purent mener à leur guise et selon leur caprice des réformes jusqu’à élever en principe absolu par la déclaration Dignitatis humanæ, l’affirmation d’un droit strict et universel de l’homme et de toute communauté humaine à la liberté religieuse dans le domaine des activités civiles et sociales. « Que nul ne soit empêché, que nul ne soit obligé. » Les auteurs de cette Déclaration ne purent l’asseoir sur aucune doctrine ni la fonder sur l’Écriture sainte et encore moins sur la Tradition, étant parfaitement contraire à l’une et à l’autre. En fait le fondement “ scripturaire ” de cette Déclaration existe bien et il n’est autre que la Déclaration universelle des droits de l’homme ! Voilà la vérité : celle d’un acte pratique d’apostasie !

Mais au cœur des Actes du Concile, la réforme de l’Église elle-même, avec Lumen gentium, définit le service qu’elle doit désormais rendre au Monde dans son progrès profane. Non plus seulement préoccupée du salut des âmes, l’Église est censée diffuser « une force de générosité, de liberté, de fraternité qui aidera les hommes à la transformation du monde ». Présentée comme “ Peuple de Dieu ” « donné tout vivant, tout illuminé, sanctifié, rassemblé avant qu’intervienne le moins du monde la hiérarchie, par l’action directe, invisible, gratuite, inattendue, illuminée de... ­l’Esprit-Saint ! » l’Église se voit soumise au nouveau principe de la collégialité, principe révolutionnaire diluant toute forme d’autorité par sa dépersonnalisation dans un sens collectiviste et parlementaire. De cette collégialité devait résulter un délitement du pouvoir de chaque évêque noyé au sein d’un Synode, mais bien plus et surtout au sein des conférences épiscopales. Ce nouvel échelon hiérarchique, créé de toutes pièces sans le moindre fondement traditionnel, devait rapidement prendre le pas sur l’autorité personnelle et responsable, sur laquelle Jésus-Christ avait fondé son Église universelle, “ catholique ”, et la morceler en Églises nationales.

Tandis que les laïcs, constitués “ peuple de dieux ”, devaient connaître une irrésistible “ promotion ”. Considérés d’emblée par le Concile, du seul fait de leur baptême, comme “ prophètes, prêtres et rois ”, ils se voyaient ainsi conférer une dignité outrée qui les égalait en autorité et en pouvoir à celle des prêtres pourtant revêtus du sacrement de l’Ordre ! Et, de droit, cette dignité leur conférerait une mission tout à fait nouvelle et gigantesque : « Non seulement ils doivent remplir dans l’Église des ministères propres, où soit mise à profit leur “ sécularité ”, mais encore ils doivent, dans le monde, “ bien construire l’ordre temporel et l’orienter vers Dieu par le Christ ” ».

Or, le pire, dans cette perspective, fut le sort réservé à la Très Sainte Vierge pour laquelle le Concile, non seulement fit obstacle à une constitution qui lui serait entièrement consacrée mais osa même la reléguer au dernier chapitre de Lumen gentium pour bien signifier à Elle et à ses enfants son rôle “ subordonné ” ! Le dogme de Marie Médiatrice de toutes grâces lui fut refusé, comme « inopportun et même funeste (damnosa) », disait déjà en 1962 le cardinal Montini, futur Paul VI. La thèse des “ minimalistes ” avait donc triomphé, imposant une “ manière nouvelle ” de rendre un culte à la Vierge : plus question de proclamer ses privilèges, mais seulement son “ service ” du peuple de dieux ! Ses prérogatives étant bafouées, ses demandes révélées à Fatima furent étouffées.

S’adressant à la Sainte Vierge, notre Père écrivait le bilan de ces ingratitudes : « Vous êtes bien un signe de contradiction, vous êtes l’occasion d’une révélation des cœurs. En vertu d’une disposition providentielle qui n’est ni à démontrer ni à justifier, vous avez été établie gardienne, ou mieux, Sauvegarde de l’Église et des chrétiens. Certaines gens peuvent trouver que vous prenez maintenant trop d’importance, c’est la preuve que votre mystère et notre dévotion font obstacle à leurs inventions et leurs projets. S’ils étaient satisfaits, contents, rassasiés dans l’Église, ils se réjouiraient pleinement de votre gloire [...]. Votre secret enfin révélé est celui d’une Créature oublieuse d’elle-même et gardée pour Dieu seul, que Dieu a magnifiquement exaltée. » (Lettre à mes amis n° 179 du 15 août 1964)

Sur le moment même de leur discussion, notre Père s’éleva de toutes ses forces contre ces textes avec intelligence et clairvoyance pour en cerner tout le venin et déterminer les désastreuses conséquences que l’Église connaîtrait immanquablement. Ses efforts n’empêchèrent pas l’adoption et la promulgation des seize textes du concile Vatican II par le pape Paul VI. Celui-ci, fort de sa victoire, eut l’audace de proclamer le 7 décembre 1965, en présence de tous les Pères conciliaires, ces paroles révélatrices de leur apostasie consentie en termes blasphématoires : « Nous, plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme ! »

LE COMBAT DU FILS CONTRE SON PÈRE.

Le 6 janvier 1967, dans sa Lettre à mes amis n° 240, notre Père était déjà en mesure de dresser le « bilan d’une année folle » pour l’Église avec une effroyable dissolution des mœurs du fait d’un relâchement des lois de la morale naturelle et évangélique à l’initiative des pasteurs eux-mêmes, une inquiétante altération du dogme de la foi et un dépérissement calculé de l’autorité et des responsabilités personnelles au sein même de l’Église.

Mais « arrivé à ce point de ma Lettre, au soir du 6 janvier, écrit soudainement notre Père, pour la première fois depuis dix ans la plume m’est tombée des mains. J’allais étaler, à la suite de ce bilan catastrophique, toutes les pièces du dossier qui l’appuient. Elles prouvent la réalité de la décadence, elles démontrent jour après jour, depuis la clôture du Concile, le caractère global du mouvement qui emporte l’Église » et qui impose cette conclusion : « Il existe un accord, une collusion fondamentale, entre l’autorité responsable supérieure et les exécuteurs subalternes de la réforme, pour la “ création d’une Église nouvelle au service du monde entier ” », c’est-à-dire hors frontières de l’Église catholique, apostolique et romaine.

Et “ l’autorité responsable supérieure ”, au sein de l’Église, n’est autre que le Pape lui-même, en l’occurrence Paul VI. Notre Père prend alors la décision de dénoncer la réforme du concile Vatican II comme une seconde Réforme après la première : celle de Luther, quatre cent cinquante ans auparavant, 1517 ! « pour encourager tous les hommes de bien à mener la Contre-Réforme du vingtième siècle » (ibid., p. 8).

Il impose à ce combat deux règles absolues : d’abord celle de ne jamais se déclarer lui et les amis qui voudront continuer à le suivre ou le rejoindre, l’Église à eux seuls, « répudiant cette Église réformée postconciliaire comme schismatique et hérétique », et en même temps, seconde règle, celle de combattre, « dans le Corps de l’Église, société visible où les hommes faillibles gardent leur pouvoir d’errer et de susciter ce schisme latent, de répandre cette hérésie parasite, cette irrecevable nouveauté qui en altère la divine pureté et en occulte la vraie vie » (ibid., p. 5-6).

Le premier acte de ce combat consista à s’adresser au Souverain Pontife comme pasteur suprême de l’Église, ce que notre Père fit le 11 octobre 1967 par une Lettre à Sa Sainteté le pape Paul VI dénonçant dès les premiers mots “ L’orgueil des réformateurs ”. Ce fut l’exposé clair et exhaustif du projet d’une certaine réforme de l’Église, idée centrale tout à la fois du concile Vatican II et du pontificat de Paul VI qui prétendent refondre les institutions de l’Église et bouleverser ses traditions au gré des conceptions et des désirs des hommes d’Église ou du monde actuel.

Notre Père professait ainsi sa foi en l’Église. Et en attendant son relèvement de cet appel à son magistère suprême, il avertissait solennellement le Pape qu’il se gardera, comme du plus grand des péchés, de cette réforme « satanique dans son essence, impie dans ses manifestations et ses lois [...]. Nous discernerons de notre mieux, selon le critère infaillible de la Tradition, ce qui procède de votre magistère coutumier et catholique pour nous y soumettre, et ce qui vient de cette autorité détournée, usurpée pour la Réforme de l’Église, que nous tiendrons toujours pour nul et non avenu. » (La Contre-Réforme catholique n° 2, novembre 1967, p. 12)

C’était déjà, entre les lignes, poser la question dramatique de la fidélité du Pape à la foi catholique et celle du droit que détiennent les fidèles et, à plus forte raison les évêques, d’accuser le Pape d’hérésie ou de schisme pour l’enjoindre à rétracter son erreur ou bien à réitérer, mais en la forme solennelle et infaillible, son enseignement contesté. Et s’il s’abstient de répondre à l’accusation ? Le refus réitéré du Pape constituerait une démission et le jugement de déposition serait la conclusion canonique de ce constat du retrait du Pape. Telle est la doctrine de notre Père de “ l’appel du Pape au Pape ”, permettant au Souverain Pontife de n’être jugé par quiconque hormis par lui-même au nom de son pouvoir d’enseignement solennel et infaillible.

Or, il ne se présenta personne dans l’Église pour exercer une telle remontrance à l’encontre du pape Paul VI. Notre Père qui, au lendemain du Concile, se retrouva seul pour mener le combat de contre-réforme, devra seul, comme simple prêtre, porter cette croix à vrai dire écrasante : faire procès au Pape pour l’engager à exercer les pouvoirs infaillibles qu’il détient de Jésus-Christ lui-même pour ramener la paix et l’unité dans la foi catholique. Ce procès inouï débuta le 16 juillet 1966.

DE L’APPEL DU PAPE AU PAPE.

De retour de Rome en décembre 1965, Mgr Le Couëdic exigea de notre Père qu’il cessât la publication de ses Lettres à mes amis, c’est-à-dire qu’il taise à jamais ses critiques des Actes du concile Vatican II. Notre Père lui proposa de réclamer en Cour de Rome, du magistère souverain, un jugement doctrinal sur tous ses écrits passés, quitte à suspendre... mais provisoirement... ses critiques et à soumettre ses écrits futurs, préalablement à leur publication, à sa censure. Telles furent les circonstances providentielles d’un examen doctrinal de ses écrits, qui contraignirent notre Père à poser le premier acte d’un procès qui devait conduire jusqu’à la personne du pape Paul VI.

Le 16 juillet 1966, l’abbé de Nantes transmettait officiellement à la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi les deux cent vingt Lettres à mes amis écrites entre 1956 et 1966, donc avant, pendant et après le Concile, et ordonnées selon un sommaire chronologique détaillé et précis. Elles constituaient la matière de l’examen doctrinal et autant de pièces à charge contre les Pères du Concile et le pape Paul VI.

Bien plus, notre Père requérait de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi, au nom de l’Église de Rome, Mère et Maîtresse de toutes les Églises, au nom du Pape, qu’elle opère avec puissance et décision une œuvre de discernement « dans les divers Esprits qui se disputent l’héritage béni du Sauveur », qu’elle tranche entre, d’un côté, un Esprit, au service duquel l’assemblée conciliaire s’est placée, qui inspire et illumine chaque conscience, qui opère une mystérieuse convergence d’idées et d’engagements, en face et au-delà de l’Institution ecclésiastique, pour parvenir à une réconciliation générale de tous les hommes, dépassant leurs divergences d’opinions, de religions et d’intérêts, mais qui insuffle le mépris et la haine de tout ce qui a été et qui demeure encore aujourd’hui l’Église catholique romaine ; et, de l’autre, l’Esprit-Saint dont la mission « est une mission de tradition [...] qui inspire la pénitence, la conversion, l’instruction religieuse et la sanctification des fidèles », qui ne saurait s’émanciper de Jésus-Christ ni se détacher de l’Église, au contraire, qui « insuffle à tous les hommes, mais plus particulièrement aux fidèles, et plus encore aux pasteurs du troupeau, l’estime, le respect et l’amour de tout ce qui est catholique, la défiance, le mépris et la haine des erreurs et des désordres qui lui sont ennemis ».

Et notre Père de souligner avec lucidité, toujours à propos de ce mystérieux Esprit qui a enflammé le cœur des Pères du Concile : « Il insuffle le mépris et la haine de tout ce qu’a été et demeure encore aujourd’hui l’Église catholique romaine. Il rend à ses adeptes insupportable et même imprononçable toute condamnation ou même toute critique des ennemis de l’Église et de leurs erreurs. Il a en particulière horreur un document, le Syllabus, un pape, saint Pie X, un événement céleste, Fatima. »

Notre Père avait donc parfaitement défini l’objet du litige et imposait au Saint-Office cette redoutable alternative d’avoir à trancher... entre lui et le Pape, au travers de l’examen doctrinal de ses écrits, ce que comprit fort bien Mgr Le Couëdic. Aussi, infligea-t-il au requérant, le 25 août 1966, une suspense a divinis, lui reprochant d’adresser au cardinal Ottaviani un document qu’il prétendait injurieux pour son auguste destinataire, et de l’avoir par surcroît rendu public.

Cette sanction canonique fut rendue à vie, car notre Père s’abstiendra de faire appel. Au moment où il contestait publiquement l’orthodoxie de la Réforme de l’Église, il lui semblait bon de témoigner une exacte soumission aux décisions disciplinaires de la hiérarchie, même arbitraires, dès lors qu’elles ne visaient que sa personne. Il importait, en effet, aux yeux de notre Père, de ne pas se détourner de l’action essentielle et sacrée qu’il engageait pour le triomphe de la sainte foi, pour la simple défense de son honneur et de ses droits personnels.

Cette sanction canonique fut rendue à vie, car si notre Père en accepta les conséquences canoniques qui ne concernaient que sa personne, il refusera toujours d’obtempérer au chantage qui lui était fait à l’intime de sa conscience : celui de recouvrer ses légitimes droits de prêtre en échange de son silence à l’égard de ceux qui portaient la main sur l’Église pour la réformer et la soumettre à leurs caprices. Ce silence complice auquel ses supérieurs tentèrent de le réduire, de toute sa vie notre Père ne s’y soumettra jamais en imitation de Jésus, notre Modèle unique :

« Faisons comme lui ! Imitons cette intransigeance divine, dès lors qu’il est question de notre foi, de notre espérance chrétienne, de la charité envers nos frères. Mais imitons aussi cette humaine soumission dès que nos intérêts, notre honneur, notre vie sont seuls en jeu. Sans une plainte, sans un cri, le même Jésus qui, hier encore, tenait tête à tous ses ennemis, accepte l’injuste condamnation, les avanies de la Croix. Ce martyre est le sceau d’une bonne conduite. Je crains les désobéissances les mieux fondées quand elles conduisent aux honneurs et aux richesses. Mais celles qui mènent aux persécutions et aux prisons, à la honte, à la misère, laissent bien voir que leur seul principe est l’amour de Dieu et du prochain, ressort inviolable et sacré de la sainteté héroïque, et non point le caprice ou l’ambition de l’honneur. Ceux qui osent dire qu’ils ont pour nous de la haine parce que nous refusons de nous soumettre, qu’ils voient du moins avec quelle soumission nous portons le fardeau de leur haine. Peut-être comprendront-ils alors que notre insoumission à leurs volontés ne vient pas de notre orgueil, mais de Dieu ! » (Lettre à mes amis n° 169 du 11 avril 1964)

La Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi récompensa la sagesse surnaturelle de notre Père en recevant et en instruisant minutieusement sa requête. À l’issue de débats houleux et serrés qui se déroulèrent en avril 1968, à Rome où il fut convoqué, les trois consulteurs désignés par le Dicastère romain ne purent mettre en défaut l’abbé de Nantes sur aucune erreur doctrinale. Ils en furent même réduits à de lamentables supplications lorsque les discussions vinrent sur le concile Vatican II et les enseignements subséquents de Paul VI : « Oui, le Masdu existe, mais pas dans le Concile, pas dans les actes du Pape, n’ayez pas peur... Prenez-vous-en à Cardonnel, on ne vous dira rien, mais pas au Pape... À la longue, on arrivera à résorber les aberrations, les désordres postconciliaires, mais ayez confiance, le Concile est l’œuvre du Saint-Esprit... Non, le Pape n’est pas hérétique, il ne peut l’être... Non, il n’y a pas d’hérésie dans le Concile, il ne peut pas y en avoir... Au lieu de les critiquer, vous devriez avec tout votre talent et votre influence montrer qu’ils n’ont pas dit, qu’ils n’ont pas voulu ce qu’on leur fait dire et vouloir... ” »

Un an plus tard, l’affaire tournait court. Après une nouvelle tentative de chantage à l’excommunication, la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi publiait par voie de presse le 10 août 1969 une Notification par laquelle elle stigmatisait une prétendue révolte de notre Père contre le magistère de la hiérarchie catholique et en concluait qu’en agissant ainsi « M. l’Abbé de Nantes disqualifie  l’ensemble de ses écrits et de ses activités, par lesquels il prétend servir l’Église tout en donnant l’exemple de la révolte contre l’épiscopat de son pays et contre le Pontife romain lui-même. »

Mais de jugement doctrinal ? Aucun. D’erreur doctrinale ? Encore moins. Et de sanction canonique à l’encontre d’un prêtre qui s’oppose au Concile et qui va jusqu’à accuser d’hérésie le pape Paul VI ? Pas la moindre trace. L’abbé de Nantes était ainsi diffamé, mais pas condamné. C’était implicitement, mais nécessairement reconnaître que l’auteur des écrits qui ont fait l’objet de l’étude minutieuse de la part des consulteurs du Saint-Office est dans la vérité, tandis que celui que ces mêmes écrits critiquent est dans l’erreur. Dès lors se posait, par l’aveu d’impuissance de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi, la question de la mise en accusation personnelle et directe du Pape en vue de son jugement. Mais l’abbé de Nantes ne voulut rien précipiter, rien entreprendre sans avoir la certitude qu’une telle initiative correspond bien à la volonté de Notre-Seigneur, chef de son Église.

Or durant les années qui suivirent, au cours desquelles notre Père engagea un combat sur un nouveau front, celui de dissuader les fidèles exaspérés par cette réforme de l’Église de “ quitter le navire ”, afin de les maintenir dans la voie étroite, mais sûre, de la fidélité catholique, le cœur du Pape ne changea pas. Dieu ne lui ôta pas sa charge pour la confier à un autre qui en soit plus digne. Et notre Père de faire le constat, en janvier 1973, d’une véritable autodémolition de l’Église : « Les catéchismes corrompent partout les âmes pures des enfants et corrodent la foi des prêtres eux-mêmes. Le Saint-Sacrifice de la messe est l’objet de sacrilèges innombrables auxquels portent toutes les directives romaines. C’en est au point que la Présence réelle du Corps et du Sang du Christ dans ce sacrement est méprisée. L’obsession sexuelle qui dévore le clergé et les religieux envahit leurs collèges et abandonne la société chrétienne aux aberrations les plus redoutables pour l’avenir de la religion et de la civilisation. La politique a envahi le sanctuaire, séditieuse contre les derniers États catholiques, socialisante chez nous, servile vis-à-vis du Pouvoir dans les pays de l’Est. La célébration de la Paix à l’instar d’une divinité, est une trahison du monde libre sous la menace d’invasion qui pèse sur lui. » (CRC n° 64, janvier 1973, p. 1)

Plus que jamais, le « Règne » de Jésus est étouffé, jusque dans le clergé, comme déjà s’en lamentait l’abbé Poppe.

Notre Père s’étonne de ne voir personne, parmi ceux qu’il présume remplis de sagesse et de science, de vertus et de sainteté dans l’Église, se lever avant lui. Il en conclut qu’il faut accepter maintenant de faire avec l’aide de Dieu ce que Dieu n’a pas voulu faire sans nous : « Il faut tenter l’ultime démarche qui est de notre ressort, de notre devoir. Il faut aller à Rome faire remontrance au Pape en personne de l’hérésie, du schisme, du scandale dont il est, lui, l’auteur premier et responsable. » (ibid.) Ce que notre Père fit une fois, deux fois, trois fois, sous les pontificats de Paul VI et de Jean-Paul II afin d’obtenir un arrêt infaillible, souverain et libérateur pour l’Église, et pour supplier le Souverain Pontife de se soumettre enfin à la Volonté de Dieu révélée par sa Sainte Mère à Fatima : l’instauration dans le monde, par l’Église Universelle, de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie.

PREMIER LIVRE D’ACCUSATION

Après avoir sollicité une audience puis annoncé sa venue à Rome, l’abbé de Nantes se présenta le mardi 10 avril 1973 à la Porte de bronze de la Maison pontificale, accompagné de frères de sa communauté et d’environ soixante amis du mouvement de la Contre-Réforme catholique pour remettre au Saint-Père un livre, un mémoire de cent deux pages et qui, au fur et à mesure de sa rédaction, développe une série d’accusations, logique, implacable, révélant tous les éléments et les connexions d’un système « qui se présente comme la plus dangereuse et la plus subtile des machines de guerre qui ait jamais été introduite dans l’Église pour sa ruine ».

Le 10 avril 1973, place Saint-Pierre, à Rome, l’abbé de Nantes, entouré d’un groupe de représentants de la Ligue de Contre-Réforme catholique, présente aux journalistes l’intitulé de son premier Libelle d’accusation : « À notre Saint-Père le pape Paul VI... plainte pour hérésie, schisme et scandale... »

L’AUTORITÉ DIVINE DE L’ÉGLISE SABRÉE.

Le pape Paul VI est accusé de poursuivre, en guise de programme pontifical, la chimère de la construction d’un monde nouveau dans lequel la religion serait cantonnée à un simple rôle d’animation spirituelle. Et pour y parvenir il a “ sabré ” l’autorité divine de l’Église et a proclamé « le culte de l’homme ». Paul VI a imposé de force à l’Église la liberté religieuse, pourtant condamnée définitivement, donc en rupture avec le Magistère de ses prédécesseurs et, cela fait, il s’est abstenu d’exercer son pouvoir législatif, judiciaire et coercitif. Il voulait “ être aimé ” plus qu’obéi, séduire plus que commander, en méconnaissance des droits et des volontés de Jésus-Christ dont il était le Vicaire. Et ce fut sous son pontificat le foisonnement de toutes sortes d’erreurs et de scandales consternants auxquels il ne voulut pas porter remède et dont il fut le complice consentant. Deux exemples sont particulièrement éloquents.

1. Tout d’abord, la scandaleuse affaire du catéchisme hollandais que le pape Paul VI savait être hérétique comme en témoigne la précision des articles du Credo qu’il publia en 1968. Pourtant il ne fit rien pour empêcher la diffusion mondiale de ce prétendu catéchisme et par la faute du Souverain Pontife l’enseignement de la foi a été irrémédiablement corrompu dans toute l’Église.

2. Autre scandale : l’abandon de leur vocation par des milliers de prêtres et de religieux après que le Souverain Pontife eut créé une commission ad hoc le 2 février 1964 et fait savoir qu’il annulerait les vœux de tous ceux qui lui en feraient la demande. En acceptant de délier de leurs vœux dans le bureau de l’officialité diocésaine pour qu’ils puissent se marier le lendemain devant Dieu à l’église avec sa bénédiction d’Époux répudié, mais content, en instaurant ainsi dans le mariage mystique le divorce par consentement mutuel, en imposant à Dieu de s’effacer au profit de l’amour d’une créature, Paul VI s’est fait le plus grand tentateur de ses prêtres... et le puissant complice de la chair... alors que les devoirs de sa charité lui imposaient de dire non, de faire de la peine, de contrarier, de prêcher le renoncement, d’imposer la chasteté.

« La ruine de la morale vient dans l’Église, comme à toutes les époques de décadence, du mariage des prêtres. Mais pour la première fois dans l’histoire, ce fut du consentement, de la complicité, et de la coopération du Vicaire du Christ. »

Les scandales de mœurs qui se font jour actuellement au sein même du clergé permettent de mesurer l’étendue des conséquences de ce dévoiement dramatique du célibat des prêtres. La responsabilité personnelle de Paul VI est considérable.

À cette accusation, de laisser toutes les erreurs profaner l’Église de Jésus-Christ, notre Père ajoutait celle d’une révolte contre cette même Église, en calomniant son passé, en enseignant le mépris de tout son patrimoine. La réforme liturgique de la messe en a été une dramatique illustration. Paul VI a abusivement invoqué le Concile et l’obéissance qui lui était due pour l’imposer, en réalité, de sa seule autorité. Cette réforme s’est révélée l’instrument premier de l’altération du Magistère de l’Église en particulier par le chamboulement dans le rituel des sacrements et la remise en cause du Sacrifice propitiatoire de la messe.

L’encyclique Ecclesiam suam, du 6 août 1964, fut présentée par son auteur comme une encyclique qui « ne veut pas revêtir un caractère solennel et proprement doctrinal ni proposer des enseignements déterminés d’ordre moral ou social ». Paul VI instaura ainsi une nouvelle relation au sein de l’Église et avec le monde. Celle-ci ne veut plus délivrer un enseignement d’autorité, mais elle doit se faire « conversation » et promouvoir en toute occasion le dialogue. « Cet art de communication spirituelle [...] n’est pas de commandement et ne procède pas de façon impérieuse. » Mais prétendant à l’illumination du Saint-Esprit, Paul VI ne conféra pas moins à son magistère personnel novateur, inconnu jusqu’alors de ceux qui l’ont précédé sur le trône de saint Pierre, « une infaillibilité extra canonique, d’inspiration prétendue divine, absolument illégitime, mais d’un tout autre ordre qu’autoritaire : c’était comme une séduction et une communication d’amour dénuées de toute autre force d’obligation ».

Paul VI effaça ainsi le Magistère traditionnel pour que l’Église se fasse accepter comme la servante du monde, pourtant sous la domination de Satan, où tous les hommes, au fond, seraient bons et auraient vocation à s’unir, car tous prétendument animés d’un désir sincère d’amitié, de paix et de justice, pour lui apporter un “ supplément ” de foi et d’amour. « Et cela sans offenser en quoi que ce soit la juste laïcité de la cité terrestre, simplement par une osmose silencieuse d’exemple et de vertu spirituelle. »

C’était en réalité de la part de Paul VI une trahison de la charge que lui avait confiée le Christ et qui lui imposait, non pas de renforcer, mais de maudire comme une construction qui défie le Seigneur, cette cité nouvelle, idéale et laïque.

Ce Magistère effacé a eu pour corollaire la dévaluation des dogmes, des commandements de Dieu considérés comme des obstacles à la fraternité universelle, et celle des sacrements devenus inutiles sur le chantier du monde à construire. Et ce fut en définitive l’anéantissement de toute notre religion appelée à fraterniser avec toutes les autres dans l’œuvre temporelle qui leur est une nouvelle et commune raison d’être, et l’effondrement de l’institution de l’Église catholique, les chrétiens étant requis de renier leur singularité et d’achever, sans le savoir, dans l’apostasie, le chemin ouvert par le Pape lui-même au nom d’un humanisme chrétien devenu athée.

La religion catholique est ainsi devenue, sous l’action même du pape Paul VI, une opinion parmi d’autres, au moins pratiquement, et a cessé de régir en fait l’univers des hommes.

« Son objectivité s’estompe. Enfer, Ciel ? Grâce de Dieu ou malédiction ? Piété, impiété ? Tout cela perd de sa consistance, fait remarquer l’abbé de Nantes s’adressant au Saint-Père [...]. Ce qui grandit alors, c’est l’orgueil de l’homme, appelé par Vous dans le dialogue à se faire juge des choses divines. L’univers chrétien a basculé, du jour où le dialogue a été proclamé par Vous la seule méthode légitime de l’apostolat nouveau : au lieu que Dieu juge l’homme, c’est l’homme qui est appelé à juger Dieu. »

LE CULTE DE L’HOMME.

Le ressort intime de l’enseignement de Paul VI fut un amour immodéré, étrange, de tout homme, quel qu’il soit, un amour qui adore son objet, qui s’affranchit de la Vérité, de la Loi : « Amour, amour pour tous les hommes d’aujourd’hui, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, amour pour tous. » (discours du 14 septembre 1965)

Cet amour inconditionné parce qu’il n’est plus ni dépendant de l’amour de Dieu ni réglé par Lui, mène à l’idéalisation, à l’idolâtrie de son objet et conduit le Pape à une foi en l’homme la plus extravagante : « Nous avons confiance en l’homme, nous croyons en ce fond de bonté qui est en chaque cœur, nous connaissons les motifs de justice, de vérité, de renouveau, de progrès, de fraternité qui sont à l’origine de tant de belles initiatives et jusque tant de contestations et, malheureusement, parfois de violences. À vous, non pas de le flatter, mais de lui faire prendre conscience de ce qu’il vaut, de ce qu’il peut. » (Déclaration du 2 décembre 1970 à Sidney)

Cette “ foi en l’homme ” n’est autre que le « culte de l’homme » que le Saint-Père osa proclamer ouvertement devant toute l’assemblée conciliaire, le 7 décembre 1965, au cours d’un discours « dont il est certain qu’il n’y en a jamais eu de tel dans les annales de l’Église et qu’il n’y en aura jamais » :

« “ L’Église du Concile, il est vrai, s’est beaucoup occupée de l’homme, de l’homme tel qu’en réalité il se présente à notre époque, l’homme vivant, l’homme tout entier occupé de soi, l’homme qui se fait non seulement le centre de tout ce qui l’intéresse, mais qui ose se prétendre le principe et la raison dernière de toute réalité. L’humanisme laïque et profane enfin est apparu dans sa terrible stature et a, en un sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme s’est rencontrée avec la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu.

 Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du Samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes l’a envahi tout entier. La découverte des besoins humains – et ils sont d’autant plus grands que le fils de la terre (sic !) se fait plus grand – a absorbé l’attention de ce synode.

 Reconnaissez-lui au moins ce mérite, vous, humanistes modernes, qui renoncez à la transcendance des choses suprêmes, et sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. 

« On mesure ici le glissement forcé de votre hétéropraxie à l’hétérodoxie pleine et entière, commente notre Père s’adressant à Paul VI, je ne dis même plus de l’hérésie, mais de l’apostasie. Dans votre bonté apostolique ! à l’encontre des conseils de prudence et des enseignements infaillibles de tous vos prédécesseurs, vous voulez être le Samaritain évangélique, affectueusement penché sur tout homme, son frère... Et voilà que ce sentiment d’amour immodéré vous conduit à vous réconcilier avec le Goliath du monde moderne, à vous agenouiller devant l’Ennemi de Dieu qui vous défie et vous hait. Au lieu de prendre courage et de lutter, comme David, contre l’Adversaire, vous vous déclarez plein d’amour pour lui, vous l’adulez et vous allez bientôt vous ranger à son service exclusif ! Votre charité se fait culte et service de l’Ennemi de Dieu, et pour le flatter, vous allez jusqu’à rivaliser avec lui dans son erreur, dans son blasphème même. »

Notre Père fut le seul, le seul ! à s’élever contre une telle impiété, comme le prophète Élie dénonçant le culte idolâtrique des fils d’Israël, animé d’un zèle jaloux pour la Gloire de Dieu, pour sa Vérité trahie, sa Sainteté blasphémée, son Amour outragé.

Sur le point d’achever son mémoire, notre Père prit à témoin Celle sans laquelle on ne peut prétendre réformer l’Église sans transpercer son Cœur Immaculé. On ne saurait s’adonner au culte de l’homme sans outrager l’Immaculée Vierge Marie, Notre-Dame de Fatima au pied de laquelle, dans son sanctuaire portugais, Paul VI avait fait semblant de faire pèlerinage le 13 mai 1967.

« Alors, pourquoi être allé à Fatima ? » demande tragiquement notre Père s’adressant au Saint-Père ? « Depuis votre pèlerinage, c’est comme si vous l’aviez tuée. Personne au monde n’en parle plus jamais, ni des volontés de Dieu qui y ont été signifiées, ni de la conversion de la Russie, ni du secret, ni des pratiques de dévotion recommandées et surtout pas de la “ récitation du saint rosaire pour la paix ” que Lucie vous avait demandé de vive voix d’intensifier ce fameux 13 mai.

« Comment avez-vous fait ? » poursuit notre Père. « La réponse est simple : vous avez substitué votre message à celui de la Reine de la Paix. Au dessein de Dieu qui nous a été révélé à Fatima : “ Tu diras au monde entier que le Bon Dieu veut accorder ses grâces par le Cœur Immaculé de Marie, qu’on ne doit pas hésiter à les lui demander, que le Cœur de Jésus veut être honoré avec celui de sa Mère. Que les hommes doivent demander la paix à ce Cœur Immaculé parce que Dieu la lui a confiée ”, vous avez substitué votre grand dessein, celui que vous révéliez à Manhattan, et qui est de demander la paix au cœur des hommes à qui vous la confiez. »

Et en conclusion, il écrivait : « Retournez à Fatima, Très Saint-Père ! Dites avec l’immense foule unanime : Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra, et, réalisant fidèlement toutes les demandes de Marie, vous obtiendrez le don miraculeux de la Paix. »

Paul VI ne voulut à aucun prix recevoir le livre d’accusation que notre Père était venu lui apporter à Rome, pour le “ déférer ” devant son propre Tribunal. Mais que pouvait-il craindre d’un simple prêtre français, déchu de tout office, suspens a divinis, muni de la seule “ force ” qu’une poignée d’amis pouvait lui apporter pour aide et pour soutien ?

La vérité est que Paul VI redoutait plus que tout ce livre dont il connaissait trop bien le contenu par le procès de 1968 au cours duquel les “ zélés ”, les trop zélés serviteurs de la Sacrée Congrégation pour la doctrine de la foi ne purent opposer à son auteur des erreurs doctrinales susceptibles de faire obstacle à ses accusations. Paul VI savait trop bien que son magistère novateur, “ prophétique ”, ne pouvait en aucune façon se prévaloir d’une quelconque note d’infaillibilité. Contraire à tout ce que les papes qui l’avaient précédé sur le Siège de Pierre avaient jusqu’alors enseigné, il était clairement hérétique.

Le Vatican garda donc le silence. Après des semaines d’attente, notre Père voulut se tourner vers le Ciel afin de faire « son devoir jusqu’au bout ». Il décida que, le 1er juillet de cette même année 1973, en la fête du Sacré-Cœur et du Précieux Sang, nous nous consacrerions à ce Sacré-Cœur de Jésus, ainsi qu’au « Cœur douloureux et Immaculé de Marie, et au Cœur juste et prudent de saint Joseph » comme notre « ultime recours en ces temps de détresse ».

Le 18 octobre, grande salle de la Mutualité, il étendait à toute la Ligue cette consécration au “ Sacré-Cœur de Jésus, salut du monde ” :

« Faut-il donc, Seigneur Jésus, que la terre tremble sur ses fondements, que l’Église soit comme en ruines et le trône de Pierre ébranlé, faut-il que nos patries soient près de l’abîme et jetées dans un torrent de corruption, que la Troisième Guerre mondiale menace ? [...] Ô divin Cœur de Jésus, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, sanctifiez-nous. Faites de nous les soldats de votre glorieux combat, les serviteurs de vos autels, les ardents dévots et propagateurs de votre culte pour que les cœurs chrétiens se tournent vers Vous enfin ! »

Et l’année suivante, le 19 octobre 1974, une nouvelle réunion était organisée, grande salle de la Mutualité à Paris, sous l’égide de Notre-Dame de Fatima, ultime recours : “ Pour une nouvelle Chrétienté sous le signe de Fatima ”. À l’issue, par un télégramme adressé à Paul VI, l’abbé de Nantes réclamait la publication du “ troisième Secret ”, « le Secret de Marie au monde, pour que l’Année sainte [1975] soit une année de conversion, de prière et de pénitence afin que les âmes se fortifient pour l’épreuve qui vient ».

LE DEUXIÈME LIVRE D’ACCUSATION

Au lendemain de la mort de Paul VI qui ne se repentit jamais puis de celle de Jean-Paul Ier, survenue tragiquement le 28 septembre 1978, notre Père espérait que les cardinaux réunis en conclave renouvelleraient le bon choix qu’ils avaient fait au mois d’août. Cependant l’orientation traditionnelle que le “ pape du sourire ” avait imprimée à son pontificat en seulement trente-trois jours en avait alarmé plus d’un, et la possibilité d’une réaction de “ contre-réforme ” effraya. Il y eut des tractations. Le cardinal Wojtyla, archevêque de Cracovie, se savait papabile. L’homme était connu à Rome depuis qu’il avait prêché au Vatican, en 1976, devant Paul VI, une retraite intitulée : “ Le signe de contradiction ”. Venu du bloc de l’Est, catholique polonais, grand voyageur, travailleur assidu, athlétique, polyglotte, lorsque Karol Wojtyla fut élu au soir du 16 octobre 1978 et prit le nom de Jean-Paul II, tous les Pères du conclave se déclarèrent satisfaits, « mais chacun pour ses propres raisons qui n’étaient plus les mêmes en tous » (La Contre-­réforme catholique n° 136, décembre 1978, p. 11).

Jean-Paul II avait assurément, du moins apparemment, des qualités humaines de grande envergure susceptibles d’en faire un très grand pape. Mais les immenses espérances de notre Père furent cruellement déçues.

Étudiant la vie complexe du nouveau Souverain Pontife, il remarqua d’emblée des divergences qui le distinguaient du cardinal Wyszinski, archevêque de Gniezno et Varsovie, qui en 1950, pour éviter le pire, avait signé un accord avec le gouvernement communiste aux termes duquel le Primat de Pologne combattait « sur le terrain des revendications religieuses, et non humanistes, catholiques et non révolutionnaires (...). » Tandis que le jeune cardinal Karol Wojtyla s’enflammait et enflammait ses ouailles avec les incendiaires droits de l’homme. Jean-Paul II se présentait donc comme le Pape des droits de l’homme.

La publication de l’encyclique inaugurale Redemptor hominis le 15 mars 1979 montrait que « Sa Sainteté Jean-Paul II revendique l’héritage de Paul VI et fait siens son culte de l’homme, sa foi en l’homme, son exaltation de la dignité de l’homme et la revendication de ses droits, causes manifestes de la décadence de l’Église et de la malédiction divine sur le monde. »

Que fallait-il faire ? Notre Père voyait trop clairement la vérité. Il ne put se résoudre à se taire et s’aligner sur l’encyclique en vertu d’une “ soumission intérieure et respectueuse. ” Il devait révéler les raisons certaines de son angoisse, c’est-à-dire prendre le parti « le plus loyal, le plus juste et le plus charitable ».

« Ce n’est pas nous qui menons le Seigneur Jésus notre Roi, confiait-il le 25 mars 1979, jour de l’Annonciation, c’est Lui qui nous mène et par des chemins que nous n’aurions parfois pas voulu prendre [...]. Son appel, “ Viens et suis-moi ”, ne souffre ni retard ni regard en arrière, ni poursuite de ce que nous faisions, mais renoncement, nouveau départ pour l’aventure ou plutôt pour de nouvelles peines et de nouveaux calvaires. » (Lettre aux amis n° 28, 25 mars 1979)

Notre Père reprit ainsi son combat de contre-­réforme qui le conduira, le 13 mai 1983, à Rome, entouré par deux cents délégués de la Ligue de Contre-Réforme catholique, pour remettre entre les mains du Juge suprême de la foi un deuxième livre d’accusation récapitulant toutes ses plaintes. Bien que cette démarche soit conforme aux canons 212, 221 et 1417 du Code de droit canonique, l’autorité a toujours refusé d’examiner et même de recevoir cette accusation contre le Souverain Pontife régnant. Comme celle signifiée dix ans plus tôt à l’encontre de Paul VI, elle demeure en attente d’un jugement qui, s’il reconnaissait son bien-fondé, devrait interdire le “ culte ” de dulie frauduleusement rendu aux prétendus “ saints ” Papes de la Réforme conciliaire. (à suivre)

       frère Bruno de Jésus-Marie.