Il est ressuscité !

N° 206 – Février 2020

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2019

Une théologie existentielle

Comment l’abbé de Nantes renouvelle toute la théologie reçue de saint Thomas.

LE numéro de novembre d’Il est ressuscité nous invitait à une visite guidée de la “ cathédrale de lumière ” qu’est la doctrine totale de notre Père, l’abbé Georges de Nantes. Première étape de la visite et première découverte sous la guide de frère Guy de la Miséricorde qui nous fit admirer les fondations ou soubassements portant cet immense vaisseau, à savoir la Métaphysique totale définie comme un existentialisme relationnel. En conclusion, il soulignait combien cette philosophie des relations était dans son mouvement même un appel à entrer en relation avec Dieu par le moyen d’une théologie elle aussi renouvelée aux mêmes intuitions existentielles et relationnelles.

Deuxième étape de la visite : les profondes fondations supportent de puissantes colonnes s’élevant dans les airs, c’est toute la doctrine positive de notre Père qui toujours eut ce souci d’approfondissement de la doctrine et de perfectionnement de la pensée en tout domaine. La Théologie totale, objet de la présente étude, en est le couronnement. Nous allons voir comment la foi vive du théologien de la Contre-Réforme catholique, en contact avec le Dieu dont il veut communiquer la flamme, renouvelle la théologie et va à l’encontre de nombreuses idées reçues et admises dans la pensée occidentale, idées funestes qui ne sont, comme nous l’avons constaté en philosophie, que les avatars aristotéliciens passés dans la théologie. Privilégiant le retour à la pureté de la Révélation des origines, biblique et traditionnelle, ni moderniste ni intégriste, la Théologie totale conserve toute la tradition de l’Église, tout le « catéchisme de nos grands-mères », comme l’appelaient par dérision les réformateurs conciliaires, nous l’admirant, mais avec cette liberté que donne la vraie foi, pour le renouveler, l’actualiser, le perfectionner même, pour être demain, quand Dieu voudra, l’instrument de la reconstruction de notre Église « à moitié en ruine... »

Qu’est-ce que la Théologie totale ?

C’est la réponse à la grande et pour ainsi dire unique question que la théologie pose au point de départ : mais qui est donc ce Dieu que personne n’a jamais vu, quel est le fond intime de sa personnalité, le secret de son Être profond ? Question à laquelle les théologiens au cours des âges n’ont cessé de vouloir répondre et qui suppose comme préalable d’entrer dans la Vie de Celui dont nous voulons connaître la Vie intime s’il était possible... et c’est possible !

L’abbé de Nantes écrivait dans sa Page mystique n° 46, de juin 1972 : « Je me tiens au bastingage de la doctrine commune, pour ne pas être emporté par le vent de l’Esprit, mais la meilleure théologie n’est qu’un aérodrome, petit carré blanc couché sur les prairies d’où s’envolent, où reviennent les grands visionnaires... » Parce que l’auteur de ces lignes est un véritable mystique, et sera un jour déclaré docteur mystique de la foi catholique, il a su faire de la théologie cet « aérodrome » sûr et parfaitement adapté à notre époque, d’où s’envoleront demain d’ardents missionnaires enthousiastes d’une telle doctrine et désireux de la répandre par toute la terre.

Avant d’étudier, chapitre après chapitre, la Théologie totale, mettons-nous à l’école de notre Père et maître, qui avait pour principe de toujours associer la connaissance de la pensée d’un auteur avec l’étude de sa vie, mêlant ainsi, cela lui sera reproché, l’histoire à la théologie. Voyons donc comment et à quelle source Georges de Nantes puisa les rudiments de sa théologie, puis ses grandes intuitions qui produisirent ce corps de doctrine contenu dans les trente et maintenant quarante volumes de la CRC.

I. NOTRE PÈRE, FILS DE L’ÉGLISE

Georges de Nantes est fils de l’Église dès son berceau, grâce qu’il a toujours considérée comme la plus grande de sa vie, car c’est de celle-ci que toutes les autres ont découlé. D’une excellente famille chrétienne, c’est donc à ses parents qu’il doit sa première théologie, comme il l’écrira à propos de Chônas, le château des grandes vacances : « Non pas maison de correction, mais d’éducation, où tout était selon le cœur de ma mère et derrière lui, près de lui, le cœur de mon père, qui me disaient le Cœur de Dieu. » C’est tout le miel de ses Mémoires et Récits où il se « remémore et tâche de faire voir, ou revoir avec une profonde émotion, le paradis de ses ferveurs enfantines ». Mais quel rapport avec la théologie difficile du mystère de Dieu ineffable, me direz-vous ? Ce ne sont pas des traités de théologie pour enfant, c’est une prière continuelle qu’il n’oubliera pas à l’âge mûr : « J’adore et j’aime ce mystère trinitaire qui affleure en nos existences. » Parole d’or qui donne tout leur prix à nos relations humaines, car c’est par elles que nous entrevoyons d’autres relations plus profondes, divines, toutes aussi concrètes et existentielles pour celui qui croit. Mieux que les manuels, notre plus proche prochain se révèle ici notre meilleur aide pour avancer vers le Ciel. Telle est la leçon qu’il n’a jamais oubliée : « Dieu, mon Dieu, vous m’êtes un Père du Ciel que j’aime et dont je suis fier comme de mon papa, mon papa si doux, si beau, qui sait toujours tout, mon père que vous m’avez donné. Et maman, si sage, si sage, quand elle allume les bougies du mois de Marie et nous agenouille devant la statue de la Sainte Vierge pour le chapelet du soir, nous confie à une autre Mère si belle, si pure, si merveilleusement attirante que mon cœur déborde d’un rayonnant bonheur. » (Page mystique n° 46)

UNE ENFANCE PRÉDESTINÉE.

Un jour, il avait peut-être cinq ans, il fait son premier grand voyage dans la voiture de sa grand-mère, de Toulon à Marseille. Celle-ci commence la récitation du chapelet, une première pour l’enfant ! « Et nous voilà tous les cinq à réciter le chapelet en auto, comme dans une église ! Ma stupéfaction était grande. Je ne savais pas que c’était une habitude de grand-mère et de nos tantes, et c’est la nôtre main­tenant. Quand je commence le chapelet avec les frères dans nos moindres déplacements, je me souviens de cette première fois et de l’exemple de grand-mère, il y a cinquante ans. C’est cela, peut-être, ce que les théologiens appellent la tradition vivante... » Au sein d’une génération qui a méprisé la « religion de nos Pères », lui se souvient, admire et continue ces saintes habitudes... et nous aujourd’hui !

Il y a bien sûr le curé de Chônas, dont il n’a pas tellement retenu les sermons... mais il fut saisi au spectacle d’un curé de campagne ordinaire, heureux à son devoir, et qu’il n’aura de cesse d’imiter lorsqu’il sera nommé curé de campagne à son tour à Villemaur, vingt-cinq ans plus tard ! Et d’y découvrir une nouvelle vérité théologique, grâce à cette foi qui lui faisait aller bien au-delà de la seule apparence de ce modeste curé. « C’était l’homme de Jésus dans le village, le Verbe incarné parmi les pauvres paysans de Chônas. » Ainsi Georges de Nantes comprenait déjà, intuitivement, tout le mystère de l’Incarnation à partir de son expérience de petit garçon admirant secrètement son curé, tout comme les Apôtres admiraient Jésus parcourant les chemins de la Galilée avant même d’en apprendre la profondeur du mystère.

Et puis, il faudrait évoquer l’oncle Jacques, le simple d’esprit, mais mystique, et qui lui offrit son amitié, se faisant ainsi son premier maître sans s’en rendre compte ! « D’une prière à l’autre, il m’expliquait, comme choses bien connues de lui, tellement évidentes et claires, et toutes proches, Dieu, le Ciel, les saints, la passion de Jésus, la Sainte Vierge, les merveilles de la grâce. Je n’ai jamais plus nulle part entendu personne me parler des choses divines et prier avec moi comme lui. Il voyait, il savait. De son ravissement mystique découlait ce flot de paroles éloquentes, et de son amour pour les saints du Paradis son affection pour moi, délicate, discrète et absolument généreuse. J’étais ravi. »

Enfin, nous ne pouvons pas ne pas évoquer les Pères maristes de Toulon, ainsi que les chers Frères des Écoles chrétiennes du Puy, qui furent chacun à leur manière des maîtres et des Pères très aimés : « De l’affection des Pères nous allions à l’amour de Dieu qui est notre Père du Ciel. »

Voilà les sources merveilleuses de la théologie de l’abbé de Nantes que sont, selon sa propre expression, cette « enfance mystique, ces trésors de mon Église. Les années y ajouteront leur lot de nouveautés sans jamais rien en retrancher. »

LE SÉMINARISTE ENTHOUSIASTE.

C’est avec cette foi ardente qu’il entre au séminaire d’Issy-les-Moulineaux, se confiant « à l’Église comme un enfant à sa mère, pour tout recevoir d’elle et de nul autre qu’elle ». C’est ainsi que l’Église elle-même préparait mystérieusement dans ses chastes entrailles, celui qui en deviendrait le plus intrépide défenseur. La grâce du séminaire fut sans nul doute la rencontre d’un maître, irremplaçable guide de sa formation cléricale, comme en témoigne cette confidence faite dans un de ses derniers sermons, le 17 août 2002 : « Je suis entré au séminaire de Saint-Sulpice, bien formé par mes parents. J’ai trouvé mon maître, mon meilleur maître après mon père, l’abbé Vimal, le sulpicien que j’appelle mon incomparable ami. C’était un homme incomparable, dans sa simplicité, dans sa joie perpétuelle, dans sa pugnacité et dans tout cet immense domaine de la vie religieuse, de la vie de l’Église. J’ai toujours reçu de lui la réponse juste, profonde et qui m’a fait ce que je suis, si peu que je sois, avec une joie qui me délivrait de toutes les difficultés de notre temps et me faisait pénétrer cette âme, plus ou autant romaine que chrétienne. »

Leçon à tirer pour une bonne théologie : « L’important était que je ne m’imagine pas un beau jour capable de discerner le vrai et le bien par moi-même. Comment en aurais-je eu seulement l’idée, quand je ne cessais de recevoir d’un autre, de lui, tout ce qui faisait mon trésor ? » Ainsi formé et guidé par ce “ conseil secret ”, « j’avais, grâce à tant d’exercices pratiques, acquis une certaine maîtrise du système de pensée pour lequel j’avais la vocation de servir l’Église. C’était une méthode rigoureuse, ne supportant pas le moindre à-peu-près, appliquée à la donnée positive la plus haute, la plus vivante, la seule adorable, immense, vertigineuse : la geste divine en œuvre dans l’histoire des hommes, la révélation du Mystère de Dieu dans toutes ses fidélités et ses miséricordes. »

C’est ainsi qu’il profita à plein de ses années d’étude, notamment des cours de théologie de Monsieur Guilbeau, qui lui transmit fidèlement l’enseignement classique de saint Thomas sur les mystères de la Sainte Trinité et de l’Incarnation, qu’il reçut docilement, mais non sans poser une question à son professeur, comme il est d’usage dans les séminaires de Saint-Sulpice, question cruciale qui allait le mettre en grande difficulté : Comment se fait-il que la définition des Personnes de la Sainte Trinité, n’ait pas de rapport avec la définition de la personne humaine selon la philosophie classique, « une substance individuelle de nature rationnelle » ? En effet, Dieu le Père n’est jamais considéré comme un individu, si parfait soit-il ! Il est le Père de son Fils, qui lui rend tout hommage et reconnaissance. Et le Saint-Esprit jaillit des deux Personnes divines, ne sortant d’eux que pour y revenir toujours et toujours.

Monsieur Guilbeau chercha à répondre à son élève, jusque sur son lit de mort ! « Quelques jours plus tard, il vit ce qu’il cherchait. » Et quelques années plus tard, ce fut l’élève devenu professeur qui enseigna cette vérité dont les saints vivaient sans en connaître toute la portée, à savoir que la grande richesse de la vie, des êtres, ce sont les relations aux autres êtres. Et la relation la plus importante, donnant à chaque être son caractère le plus précieux, nous l’avons vu précédemment dans la Métaphysique totale, est la relation d’origine, constituante : c’est Dieu qui nous pose dans l’existence à chaque instant. La vérité de Dieu n’est donc pas à chercher dans une théorie en soi, ni au plus profond de nous-mêmes, mais dans la dépendance permanente de tous les êtres à “ Je Suis ”, Dieu.

II. LES FONDEMENTS DE LA THÉOLOGIE TOTALE

« Votre apologétique, Monsieur l’abbé, repose sur cette fine pointe de diamant qu’est l’intuition métaphysique de l’être », écrivait l’abbé Vimal à l’abbé de Nantes au terme du cours d’Apologétique totale qu’il donna à la Mutualité de Paris en 1984-1985. Cette fine pointe de diamant est le fondement de toute sa doctrine totale.

Pour entrer dans la théologie, il faut recevoir ce choc de l’existence. Ce choc, notre Père découvrit un jour que saint Augustin l’avait éprouvé bien avant lui, et avait bâti sa théologie sur cette intuition existentielle.

LA MÉTHODE BIBLIQUE

ET EXISTENTIELLE DE SAINT AUGUSTIN.

Saint Augustin ne prend pas appui sur un raisonnement, mais sur une intuition, un choc, qui l’emporte tout entier jusqu’à Dieu. C’est l’intuition de l’être, intuition métaphysique par laquelle l’esprit se rend compte que s’il est évident que Dieu existe, en revanche, que Lui qui est Tout me fasse exister, moi qui ne suis rien, de manière limitée et fragmentaire, et cela pour toujours et pour aboutir un jour à ses côtés, voilà le stupéfiant ! Non pas absurde comme dira Sartre, mais stupéfiant.

Telle est la porte d’entrée en théologie existentielle, qui va permettre de donner une explication sur le sens de l’Être des êtres, et des êtres que nous sommes. Cette expérience mystérieuse n’est pas encore de l’ordre de la grâce, ou bien il faudrait parler d’une sorte de grâce naturelle, qui engage tout l’être et non pas seulement l’intelligence, et par laquelle l’âme pour ainsi dire s’abaisse pour passer en Dieu.

Il n’en reste pas moins vrai que cette intuition de l’être demeure obscure à nos esprits limités, et qu’il faudrait être au Ciel, ou bien être un ange, pour que cette intuition devienne stable. Cela attire l’esprit, mais quant à le saisir... Voilà pourquoi saint Augustin explique qu’il y a une double Révélation dans la Bible. D’abord, Dieu a dit : « Je Suis celui qui Suis », c’est la révélation du Buisson ardent. C’est la théologie métaphysique, fondatrice, mais ardue, qui vient appuyer l’intuition philosophique de l’être. Mais ensuite, Dieu dit : « Mes petits-enfants, vous n’êtes pas capables de comprendre ça, alors je vais me faire homme et je vais vous parler un langage tout autre ; et je vous dis : Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. » C’est de la théologie biblique, re-la-tio-nelle ! Il y a donc deux étages dans la connaissance de Dieu, la connaissance réservée aux philosophes, c’est le Dieu transcendant. Et la connaissance mystique ouverte à tous les hommes, c’est le Dieu révélé.

ET SAINT THOMAS ?

Saint Thomas va bâtir toute une théologie naturelle, aidé quand même par les échafaudages de la Révélation, mais il bâtit son édifice principalement avec les pierres de la raison pour montrer ce qu’on peut dire de Dieu avec sa seule raison, qu’il pousse à la plus haute spéculation. Il va définir que Dieu est simple, c’est-à-dire qu’il n’est pas corporel, il est parfait, rien ne lui manque, il est infini, immuable, éternel, hors de l’espace et du temps, donc sans aucune représentation possible... Au bout du compte, cela fait de Dieu une sorte de substance en soi, comme une boule d’airain sans défaut, sans passion, sans activité autre que d’être depuis toujours et pour toujours... Dieu nous paraît ainsi autonome, autosuf­fisant, très loin de nous, fermé dans sa transcendance, sans aucun contact avec nous. « Votre Dieu est comme un vieillard plein de perfections, enfermé à double et triple tour dans sa tour d’ivoire ! » s’exclame notre Père. Voilà à quoi aboutit l’effort intellectuel sublime de saint Thomas : Dieu a toutes les perfections, mais il est si loin, si loin, qu’il ne faut pas imaginer qu’il puisse avoir un rapport avec nous, il n’a pas besoin de nous, il est heureux de lui-même, en lui-même et pour lui-même ! Sa béatitude ? C’est de s’aimer lui-même. Ce serait déchoir pour un être parfait de sortir de sa perfection.

Toute notre civilisation moderne demeure marquée par ce vice d’origine, qui produit l’individualisme, puisque Dieu est tout seul dans sa perfection, et l’intellectualisme des idées des perfections de Dieu, pour aboutir finalement au culte de l’homme qui gravit tout seul les marches de la perfection, qu’elle soit chrétienne ou païenne.

Ce mal n’est pas pour autant et uniquement à imputer au Docteur angélique qui lui-même se trouvera parfois écartelé entre sa foi mystique et sa philosophie prisonnière des catégories d’Aristote. En vérité, saint Thomas d’Aquin est plus grand que sa Somme théologique et c’est bien à tort que ses successeurs s’imagineront trouver là une doctrine parfaite et définitive. Lui-même au soir de sa vie ne qualifiera-t-il pas son œuvre de « paille » ? Il faudra attendre le vingtième siècle pour qu’un disciple génial porte cette théologie à son accomplissement.

III. LE REMÈDE : LA THÉOLOGIE TOTALE

Suivons maintenant la voie tracée par notre Père, retrouvant le Dieu de ses Pères, c’est-à-dire des saints, jusqu’à Jésus-Christ, puis remontant jusqu’à la divine épopée initiée avec Abraham, Isaac et Jacob. C’est le retour à la Bible, qui est aussi un retour à l’histoire. Ainsi libère-t-il la théologie de la « prison aristotélicienne », c’est-à-dire de l’intellectualisme et de l’individualisme. C’est une nouvelle théologie qui s’ouvre à cette lumière, une théologie vivante qui a pour origine l’irruption de Dieu dans l’histoire, et dont le mouvement doit entraîner l’auditeur à prendre parti hardiment.

UNE THÉOLOGIE BÂTIE SUR L’EXPÉRIENCE HUMAINE LA PLUS UNIVERSELLE.

Pour bâtir sa théologie, et la rendre accessible à un large public, notre Père va y introduire l’expérience humaine la plus universelle, qui non seulement va donner une saveur particulière aux mystères chrétiens que nous croyons connaître, mais qui, ô merveille ! va nous révéler... la vie intime du Bon Dieu, son Cœur même ! C’est déjà ce qu’il enseignait dans une retraite prêchée aux Sœurs de Groslay en 1956 : « Comment Dieu va-t-il se révéler, dans son essence la plus profonde, Père, Fils et Esprit ? Grâce à nos expériences les plus humaines, je dirais presque les plus charnelles. La Révélation divine prend appui sur ce qu’il y a de plus profond dans notre destin terrestre. »

Chacun trouve dans sa vie des petites paraboles de l’amour divin, dans ses relations de paternité, de filiation, d’amitié et d’amour conjugal ! En voici la trame générale : de la même manière qu’un père de famille désire bâtir une maison pour y installer sa femme et ses enfants, ainsi notre Dieu crée l’univers pour y installer... sa Femme ? Eh oui ! Et tous ses enfants, nous autres.

Tandis que si nous revenons au Dieu des philo­sophes, à cet Être solitaire enfermé dans son bonheur, ne connaissant que lui, comment expliquer qu’un jour il décide de nous créer ? Il a beau être tout-puissant, infiniment parfait, tout savoir, tout faire, mais pour sortir de lui-même et nous créer ? Non ! D’où la contradiction permanente entre cette philosophie infirme d’Aristote et les vérités de foi auxquelles saint Thomas adhère de toute son âme, mais qui prises dans ce carcan ne peuvent produire toute leur fécondité. Alors que par la Métaphysique totale nous découvrons que le bonheur de Dieu est semblable au nôtre et consiste dans la perfection de ses relations. Toutes nos expériences humaines vont alors servir de tremplin à une contemplation qui nous saisisse. Extraordinaire richesse et fécondité de cette théologie dite “ totale ” parce qu’elle met la connaissance des mystères divins en relation avec les mystères de l’homme et l’histoire de l’homme en relation avec Dieu. La méthode de la philosophie existentielle, riche et féconde pour appréhender les êtres dans leurs particularités concrètes, dans toute leur histoire, va s’appliquer avec le même profit en théologie qui fait connaître un Dieu en relation perpétuelle avec l’histoire des hommes.

Il s’agit là d’une vérité première que notre Père a expérimentée à maintes reprises, comme en témoigne la Page mystique n° 38, “ Si le Ciel est ainsi... ”, dans laquelle il s’exclame : « Ô glorieuse et très aimable Trinité de Dieu, Vous nous ressemblez tellement ! » Et de raconter un souvenir de Chônas, où il voit son père se promener sur la terrasse, bientôt rejoint par l’un de ses fils. « L’un parle avec une admirable sérénité, l’autre écoute et ne répond que pour questionner encore ou redire et prolonger la pensée de son père. Sans pupitre et sans chaire ni bonnet carré ni férule, c’est le colloque d’un maître et d’un disciple, c’est une entente de deux esprits faits l’un pour l’autre et comme enfanté l’un de l’autre avec la chair et le sang. Père est un bien beau mot, majestueux. Fils ne le cède en rien, il ruisselle de pareil honneur... Tous deux savourent les mêmes vérités à mesure que celui-ci les tire de la masse de ses souvenirs et réflexions, et que celui-là s’en empare et les recueille pour ne plus jamais les oublier. »

C’est ainsi que nos plus nobles sentiments nous parlent des sentiments mêmes de Dieu, et non seulement nous parlent, mais proviennent de Dieu lui-même, tant il est vrai que la création est une redondance du Mystère de la Sainte Trinité.

Mais allons plus loin. N’est-ce pas toute la création qui “ crie ” cette paternité comme l’exprime saint Bonaventure : « Omnis creatura clamat generationem æternam » ? Dans l’ordre animal, dans l’ordre végétal, tous les êtres sont tirés les uns des autres, trouvent leur origine dans un autre être, ainsi se continuent les espèces. La procréation, quel immense mystère ! Ce grand fait biologique est le plus grand fait humain. Un couple de personnes libres, intelligentes, procréent une autre personne de même nature intelligente et libre : c’est bien le premier chapitre de notre physique des relations et, par là, de notre Morale totale. Alors, quelle peut être la vocation première de l’homme ? Sinon imiter Dieu, Dieu qui est Père et Fils, lui aussi, et dont l’homme est si visiblement l’image.

DIEU EST PÈRE.

Notre Père ouvre donc sa Bible à la première page et lit : « L’Esprit de Dieu planait sur les eaux. » Il note : « Je constate que Dieu n’est pas tellement transcendant, puisqu’il plane sur les eaux ! J’ai plutôt l’impression, comme dit saint Augustin, de la condescendance de Dieu. » Toute la suite de la Bible, depuis la création jusqu’à l’avènement du Messie confirme cette première conclusion : Dieu est proche de l’homme avec qui il cherche à nouer une Alliance. Au fil de l’Histoire sainte, Dieu va se révéler de plus en plus comme le Père de tous les hommes. Il a les mêmes caractéristiques qu’un père humain, non pas corporelles, mais psychologiques, car il donne la vie à des êtres, et leur donnant la vie, il les aime d’un amour inconfusible. Il ne leur demande qu’une chose, lui être reconnaissants.

La paternité et la filiation sont à l’origine de la création. Ce devrait être évident pour un bon chrétien qui sait que Dieu est Père et Fils dans l’unité d’un même Esprit, et pourtant à cette adhésion spontanée et simple nos manuels de théologie ont préféré le maniement de concepts philosophiques ou, pour redire le mot inventé par notre Père, aristotélificotés, c’est-à-dire embrouillés par la philosophie d’Aristote. C’est ce qui explique, tout au long de ce cours que l’abbé de Nantes donna à la Mutualité de Paris en 1986-1987, la mise en parallèle chapitre après chapitre, des grands enseignements de la théologie classique avec ceux de la Bible. De cette confrontation va sortir une théologie existentielle, c’est-à-dire plus apte à sonder et pénétrer les splendeurs du mystère de Dieu.

Ainsi nous comprenons par la Révélation que Dieu est suprêmement Père, avec si l’on peut dire une âme de père, engendrant de toute éternité, avant toute création, un Fils. La Paternité est le fond intime de sa personnalité. Par conséquent, il y a au moins un Père et un Fils en Dieu. C’est bien ce que nous retrouvons à toutes les pages de la Bible : Dieu est notre Père. « En résulte une connaissance intime de Dieu dont la Paternité, donc les engendrements, est l’attribut, le secret de son Être, non pas solitaire, mais relationnel ! »

C’est comme un jaillissement perpétuel. Dieu sort de lui-même si l’on peut dire, d’un mouvement formidable, extatique, qui le fait se projeter tout d’un coup dans un autre que lui. Dieu a donc des extases ! Mais oui, puisque c’est le propre de l’amour de se jeter dans celui qu’on aime : le Père vers le Fils, lui donnant tout, y trouvant son rassasiement, et le Fils se retournant vers son Père, tout plein de reconnaissance envers Celui qui lui donne la vie. De ce double mouvement jaillit le Saint-Esprit, personnifiant l’amour mutuel du Père et du Fils qui aussitôt revient à eux comme nous le verrons.

DIEU EST CRÉATEUR, PARCE QU’IL EST PÈRE.

« Et quand Dieu décide de créer un beau jour, c’est comme une redondance de ce mouvement intime de la Trinité, qui explose pour ainsi dire, à l’extérieur de lui-même, et c’est la création qui nous entoure. » C’est la raison pour laquelle nous professons d’abord notre foi en Dieu Père et ensuite en Dieu Créateur : « Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la terre. » Nous allons ainsi commencer à comprendre les raisons profondes qui ont poussé Dieu à user de sa Toute-Puissance pour créer le Ciel, la terre et tous les univers. Dieu trouve sa joie en donnant la Vie, à son Fils d’abord, à la création ensuite, et pour aller au bout, à la sur-création : c’est la vie de la grâce qui coule par les sacrements de l’Église, pour procurer la vie à nos âmes.

L’amour de Dieu, dit L’Imitation, fait bondir, courir et voler celui qui s’y livre. À combien plus forte raison pour le Bon Dieu qui bondit, court et vole à la recherche de la brebis perdue ! Voyez comme d’un coup nous retrouvons la vérité des paraboles de l’Évangile. Tandis que si nous définissons Dieu comme l’Unique, le Transcendant, le Tout-Puissant, l’indépendance absolue... nous ne voyons aucun rapport avec l’exemple de Jésus dans l’Évangile ! Alors il faut choisir entre les conclusions logiques de la raison humaine qui peu à peu ont imposé à la pensée occidentale l’image d’un Dieu froid et lointain, le Dieu des philosophes et des savants, et la vérité révélée par la Bible et la vie des saints d’un Dieu Père, Fils et Saint-Esprit.

INCARNATION.

La grande question qui va suivre n’est pas moins saisissante : mais enfin pourquoi Dieu s’est-il fait homme ?

Réponse classique donnée pas saint Thomas : Pour nous sauver. Sauver de quoi ? Du péché. Mais s’il n’y avait pas eu de péché ? Saint Thomas ne voit pas pourquoi Dieu se serait incarné s’il n’y avait pas eu de péché. Et de fait, la raison objecte.

Réponse de notre Père : Pourquoi Dieu s’est fait homme ? Mais pour nous parler, pour entrer en communication avec nous ! Avant même de parler du péché, notre Dieu aime à s’entretenir avec sa créature, comme nous le voyons déjà dans le Paradis terrestre quand Il rencontre Adam et Ève à la brise du jour.

Et de trouver cent paraboles pour expliquer le mystère de l’Incarnation, depuis papa qui fait dada pour amuser son enfant, jusqu’au Père de Foucauld en plein Sahara se faisant Targui parmi les Touareg tout en demeurant officier français ! Ou encore celle-ci particulièrement évocatrice, et qui semble avoir été trouvée au moment même où cette conférence était prononcée : « Je vous parle. Je suis heureux de vous parler, je suis heureux que la salle soit pleine. Vous êtes des esprits attentifs, et ce que je pense, je vous le dis. Et s’il n’y avait personne ? J’essaierais de susciter un auditoire. Et si j’étais tout-puissant, je me créerais un auditoire chaque soir pour avoir le bonheur de lui parler ! »

C’est exprimer en termes existentiels la célèbre parole de saint Cyrille d’Alexandrie au concile d’Éphèse en 431 : Mia phusis tou Théou Logou sesarkoménè, « une seule personne de Dieu Verbe fait chair », pour entrer en contact avec notre chair, et nous parler un langage divin, en termes humains. L’abbé de Nantes se montre ainsi l’héritier fidèle, et en même temps très moderne, du meilleur de la tradition catholique qui a malheureusement été mise sous le boisseau par le concile de Chalcédoine, en 451, dont la définition dogmatique a prévalu dans notre Credo : Jésus-Christ est « vrai Dieu et vrai homme ». Ce qui n’est évidemment pas faux, mais une fois encore présente l’inconvénient de rétrécir le mystère à une formule rationnelle, mettant sur le même plan l’humanité et la divinité du Christ. Tandis que la vision de saint Cyrille est mystique, portant aussitôt à la contemplation, au choc du mystère, choc évangélique, par exemple, de saint Pierre se jetant au pied de son maître quand il fait sa profession de foi : « Vraiment, vous êtes le Fils de Dieu ! » C’est la divinité qui emporte tout, avec cette condescendance incroyable d’un Dieu si grand et si puissant qui se fait homme si petit et si faible, au point de ne se faire reconnaître que difficilement par un tout petit nombre. Voyant l’homme Jésus de leurs yeux, les Apôtres en pénètrent le mystère par un sens surnaturel, mystique, qui s’appelle la foi, confessant en lui Dieu fait Homme.

Après la métaphysique relationnelle, voici la théologie relationnelle, qui se joue des obstacles de la scolastique. Dieu et homme tout à la fois, c’est contradictoire ! disent les philosophes. En réalité mauvais philosophes, car, pour un bon philosophe chrétien, les certitudes apparentes de la raison éclatent devant la réalité des mystères chrétiens. Ainsi une nouvelle philosophie et théologie se dessinent, qui cherchent moins le “ comment ” que le “ pourquoi ”, l’intention qui préside au miracle de l’Incarnation, donnant accès à la profondeur du mystère, au cœur de l’existence de Notre-Seigneur. En effet, la volonté de la deuxième Personne de la Trinité demeure inchangée avant, pendant et après son Incarnation. Elle n’a qu’un désir, être toujours conforme à la mission que son Père lui a donnée, modifiant ses manières d’être, mais non le fond de son être. Jésus est le Fils de son Père, hier, aujourd’hui et à jamais !

EUCHARISTIE.

Le mystère de l’Eucharistie s’éclaire à ce coup d’un choc semblable.

1. L’objection des philosophes.

Les philosophes opposent au mystère de l’Eucharistie la même objection rationaliste : un corps humain et les apparences du pain tout à la fois, c’est contradictoire ! Parce que, pour eux, à chaque “ nature ” correspondent les “ accidents ” de cette nature : un chien a les apparences d’un chien, pas d’un chat, impossible ! Donc un homme ne peut avoir les apparences du pain, impossible !

2. Réponse de saint Thomas d’Aquin.

Saint Thomas, qui veut sauver la foi contre les rationalistes répond à la critique, mais tout en restant prisonnier des définitions aristotéliciennes. Pour lui, dans la Transsubstantiation, la substance pain devient la substance Corps du Christ, mais les apparences ou “ accidents ” du pain, la couleur, la saveur... demeurent avant et après la Consécration. Les accidents restent maintenus en l’air, si on peut dire, par la puissance de Dieu, pendant que, par-dessous, les substances changent : la substance du pain disparaît et la substance du Corps du Christ arrive dessous ces accidents. Saint Thomas doit, selon la philosophie d’Aristote, nier que ces accidents soient les accidents du Corps du Christ. Donc, ils sont réduits à n’être qu’une sorte de revêtement.

3. Objection de notre Père.

L’ennui, objecte notre Père, c’est que du coup, le prêtre qui tient entre ses mains l’Hostie consacrée touche du pain, le fidèle qui regarde l’Hostie dans l’ostensoir voit du pain. Seule la foi certifie au croyant que par-delà les apparences du pain, il y a la réalité du Corps du Christ, substantiellement !

Trois siècles plus tard, un moine sera conduit à une doctrine hérétique : l’impanation. Le pain, substance et accident, demeure, et le Christ vient se cacher dedans. Ce prêtre, en réalité bien piètre théologien, s’appelait Martin Luther !

Le concile de Trente lui a répondu par cette affirmation solennelle : « Celui qui déclare qu’après la consécration il y a encore du pain, qu’il soit anathème. » C’est clair ! Mais en affirmant le caractère dogmatique de la Transsubstantiation, le Concile n’a pas voulu pour autant imposer l’explication de saint Thomas qui pourtant va devenir la doctrine classique de l’Église. Cela aura pour conséquence fâcheuse de réduire le mystère à une formule scolastique partielle et minimisante.

4. Solution par la Théologie totale.

Le mystère de l’Incarnation est celui d’un Dieu fait chair, c’est Notre-Seigneur ! Il n’a pas dit : « Qui me voit croit que Dieu est caché en dessous », mais « Qui me voit, voit le Père. » L’Eucharistie est l’Incarnation continuée, répandue et communiquée dans et par l’Église, pour tous les fidèles sur la terre jusqu’à la consommation des siècles, pour nous donner cette chair en nourriture et son Sang en breuvage, afin de s’unir à nous de la manière la plus intime qui soit. Pour ce faire, Jésus-Christ se donne, dans l’unité de sa Personne, les apparences du pain et du vin : qui voit l’hostie, voit Jésus-Christ. Cette Personne divine de Jésus-Christ prend les apparences du pain et les fait siennes, au point que ce ne sont plus les apparences du pain, mais les siennes propres, et les apparences du vin qu’il s’approprie pour nous donner à boire son propre Sang !

Jésus a tout pouvoir d’être à la fois lui-même, dans son Corps, son Sang, son Âme, sa Divinité, et puis de se manifester aussi comme notre pain et notre vin, tellement que ça se voit ! Ce pain et ce vin dont Il veut faire notre nourriture et notre breuvage de vie éternelle, c’est Jésus lui-même qui est présent, dans sa vivante personne !

Cette théologie nous montre ainsi comment l’Eucharistie prolonge merveilleusement non seulement tout le mouvement de l’Incarnation, mais aussi celui de la Rédemption : c’est Jésus présent dans ce Sacrifice qui répand son Sang dans le calice. « Il refait les gestes de la Croix, c’est le Sacrifice de la Croix que Jésus réalise. »

C’est la réponse à la seconde infirmité de la théologie de l’Eucharistie de saint Thomas. Pour lui la messe n’est qu’une « représentation de la Passion », c’est donc une représentation théâtrale de la Croix, s’exclame notre Père, qui aime rappeler que dans les premiers temps de l’Église, la messe était appelée aussi l’Action, manifestant la vérité du mystère de l’Eucharistie. La messe n’est pas une représentation, elle est une action, l’Action par excellence, du Christ qui recommence chaque fois son Sacrifice, ou plutôt revient se mettre dans son état de Prêtre et Victime pour implorer la clémence de son Père, pour nous, chaque matin : « Jésus prie comme Il priait sur la Croix pour nous qui sommes présents à la messe. C’est son action propre sans cesse renouvelée, répétée, refaite. Comme il est là avec son regard, avec ses oreilles, il nous entend, il nous voit, il fait attention à notre présence et répond à nos prières. Il distribue ses grâces à ceux qui sont là. » C’est confondant !

Dernière explication apportée, ou plutôt retrouvée par notre Père, c’est le but ultime de ce grand Sacrement. Depuis quelques siècles, l’Église, pour contrer les protestants, a davantage insisté sur le miracle de la Consécration. Mais à l’origine, dans les premiers temps de l’Église il n’en était pas ainsi, la Consécration était faite pour la communion. Union mystérieuse chantée par les saints, dans une compénétration de Dieu et de l’homme sans équivalent dans toutes nos expériences humaines les plus fortes, mais répondant ainsi surnaturellement aux plus profonds désirs de notre nature humaine. Notre Père l’a chanté magnifiquement dans une Lettre à mes amis de juillet 1963 qu’il conclut par ces lignes :

« Ce pain, ce vin sont le langage que te parle cet Enfant Jésus pour répondre au vœu inavoué de ta nature qu’il connaît bien et que déjà formulait sa maman, la plus aimante des créatures : je voudrais te manger. » (Lettre à mes amis n° 147, 16 juillet 1963)

Oui ! à la communion, « nous le recevons tout vivant et tout glorieux dans son Être complet, dans sa Personne divine. Il vient avec tout son amour, tout son Sacrifice actualisé, actuel, avec toute sa sagesse, toutes ses volontés, Il est là vivant dans l’intime de notre être charnel et spirituel. »

La liturgie du “ Cœur eucharistique ” de Jésus et Marie, chère à notre bienheureux Père, fait savourer ce mystère.

Mais reprenons le fil des conférences de Théologie totale, dont l’élan suit tout le mouvement général du dessein divin, réalisé de conserve par les Trois Personnes de la Trinité, depuis la “ conception ” du plan jusqu’à son exécution, en passant par sa réalisation.

DIEU DE MARIE.

Notre Père annonça la conférence suivante, le Dieu de Marie, comme « la plus passionnante de sa vie ! » Nous avons vu comment Notre-Seigneur se montre le parfait Fils de son Père, on ne sait pas s’il faut mettre de majuscule, tellement nos relations humaines nous parlent de cette union du Père et du Fils dans la Trinité ; consubstantiels est le mot dogmatique exact, vrai, mais difficile à comprendre pour qui n’est pas philosophe. Parfait Fils de son Père, cela parle davantage.

Jésus est de la même manière le parfait Fils de la Vierge Marie, mais aussi, conjointement, son Époux. Les meilleurs théologiens et les saints avaient déjà chanté cette union merveilleuse de Jésus et Marie, nouvel Adam réuni à la nouvelle Ève sous la bénédiction de Dieu le Père. Mais notre Père est sans doute le premier à mettre en rapport ce mystère divin avec l’amour humain, dont nous avons tous plus ou moins l’expérience. Mettons-nous à son école, écartons le péché, et voyons quel fut le plan de Dieu au commencement. Que voulait Dieu en créant l’homme et la femme ? Dieu a mis entre eux, du seul fait de cette distinction, qui est en même temps une complémentarité anatomique, physiologique, psychologique, un désir d’union. Mais cette union ne se fait pas dans l’égalité, il faut bien distinguer le désir de l’homme qui veut et qui fait l’union, et le désir de la femme qui est attente et consentement.

D’où cet avertissement :

« Sachons bien que le seul fait de parler ainsi de l’homme et de la femme, et de leur recherche mutuelle, et de l’acte d’amour qui les unit, est un tel mystère humain, que nous sommes tout de suite en alerte. C’est vraiment un mystère, une énigme en attente de révélation. »

Quelle donc révélation ?

Le Verbe de Dieu s’est fait chair, en prenant une chair mâle, ce n’est pas un hasard. Il est homme, né d’une femme, l’Immaculée conçue par son Père, c’est la Vierge Marie au sein duquel il s’incarne... avec bonheur, dont le bonheur des époux de la terre n’est qu’un pâle et lointain reflet ! Car dans le sein de la Vierge Marie, Jésus a commencé une union singulière et incomparable : il est non seulement son Fils selon la chair, mais son Créateur, son Maître, son Seigneur... caché dans son sein ! Union mystérieuse que prophétisa le prophète Jérémie : « Une femme entourera un homme en elle. » (31, 22) Ils sont ainsi « deux en une seule chair », ce qui est bien la définition du mariage selon la Bible. Mais mariage éminemment supérieur au mariage humain : mariage mystique auquel toutes nos âmes sont appelées, pour connaître l’union à l’Époux des vierges.

Alors nous commençons à comprendre que toute la création bisexuée, particulièrement de l’homme et de la femme, et jusqu’à la grande loi de l’attraction des corps matériels qui est de l’ordre naturel, donc accessible à notre expérience, est voulue par Dieu pour nous révéler l’union parfaite de Jésus et Marie. Si le Verbe s’est incarné, c’était pour connaître avec cette créature d’élection, l’Immaculée Conception en laquelle se résume toute la création, cette sorte d’union qui résulte de l’attraction des sexes, qui pousse l’homme vers la femme. Le Christ, étant Fils de Dieu fait homme, était mû par cette attraction d’amour, à épouser cette Vierge très pure pour connaître avec Elle une union parfaite, aussi forte que son union avec son Père.

Consubstantiel au Père, le Fils devint consubstantiel à Marie chantera saint Bède le Vénérable !

Dans le rayonnement de cette Union, le dessein de Dieu est d’associer toutes nos amours humaines au foyer d’amour mystique de ces deux Cœurs, dont l’un est actif, puissant, viril, c’est le chef, l’homme, chargé de dire le Créateur, c’est Notre-Seigneur et, analogiquement, tous ceux qui lui ressemblent. Et l’autre est passif, accueil, consentement, abandon, c’est la docile servante, la femme, chargée de tenir le rôle de l’humble créature, c’est la Vierge Marie et toutes celles qui lui ressemblent !

Voilà établie en Dieu la subordination de la femme à l’homme, parabole en action de la subordination fondamentale de l’homme à son Créateur, d’où découle une théologie morale de la dépendance plutôt que de la liberté, et de service plutôt que d’épanouissement personnel, de complémentarité plutôt que d’égalité.

Une véritable théologie de la sexualité est ainsi fondée qui replace nos amours mutuelles dans l’immense amour de Jésus pour Marie, et de Marie pour Jésus. Plutôt que la théologie du corps de Jean-Paul II, dévastatrice et impie, la théologie des cœurs qui s’aiment et qui ne veulent s’aimer qu’en Dieu.

Une autre conséquence considérable de cette étude est de faire apparaître l’extraordinaire ambiguïté de la sexualité humaine : elle est à la fois, nous l’avons vu, la meilleure chose dans l’ordre naturel, figurant l’union que Dieu veut contracter avec nous, et en même temps elle peut devenir l’instrument du Démon qui utilise cette passion de l’amour pour perdre les hommes par leurs plus bas instincts...

DIEU SAUVEUR.

Ainsi, dès la Genèse, Dieu annonce qu’un jour il viendra prendre place dans le cœur et le ventre de sa créature. Dieu l’a voulu ainsi. Hélas ! c’est Satan qui va s’emparer de la place. Là encore s’opère un renouvellement de la doctrine traditionnelle du péché originel, capable de rendre compte de toute la dépravation actuelle qui est la suite logique de cet horrible péché que notre Père n’hésitait pas à qualifier de première possession diabolique. L’image de la pomme cache une horrible réalité : Ève a connu l’embrassement avec Satan. C’est le plus grand péché que jamais femme n’ait commis : c’est une idolâtrie, un adultère, un acte d’homosexualité et de bestialité. Depuis, toute chair est souillée, et Satan s’est logé au centre de la vie sexuelle. Ce qui était le signe du dessein de Dieu devient le signe de la malédiction. Au lieu de Dieu, Jésus, Marie, nous avons Satan qui trône et qui gouverne l’homme par la femme et la femme par l’homme.

Nous méritions la fin de l’histoire humaine, mais Dieu allait aussitôt repartir à la reconquête de l’humanité perdue : ce sont les « divines péripéties » de notre Histoire sainte. Dieu avait mis en mouvement toute l’histoire de la création pour Elle. Il était comme fiancé à l’Immaculée. Après le péché originel, Elle a été notre paratonnerre et nous a mérité la grâce de la miséricorde.

C’est pourquoi Dieu ne renoncera pas à son projet initial de venir épouser sa créature, mais il faudra qu’il paye le prix pour reconquérir son épouse infidèle en la rachetant : c’est le mystère de la Rédemption qui s’accomplira sur la Croix.

Ce que la théologie classique explique ainsi : l’offense à Dieu étant infinie, il fallait une réparation infinie que seul un Dieu pouvait accomplir, en tant que Prêtre et Victime parfaite.

Certes ! Mais allons plus avant, regardons la Croix de Jésus-Christ et comprenons la raison profonde de notre Rédemption, ce que le Bon Dieu a inventé pour toucher son Ève infidèle, pour lui retourner le cœur. Il a envoyé son Fils, Dieu fait homme, qui est parti à sa recherche et a donné sa vie en rançon pour la sauver : c’est la mort d’amour de Jésus et Marie sur le lit de la Croix. En face d’une telle douleur, manifestant un tel amour, une miséricorde infinie, notre Père du Ciel, comme le père de l’enfant prodigue, espère qu’elle comprendra que le péché est infini, mais que cela est pardonné, qu’elle se repentira et reviendra à lui dans un élan d’amour.

Mais comment gagner son cœur, et le garder fidèle pour toujours ? Il y faut un don de Dieu supplémentaire : le Don de Dieu, le Dieu donné. C’est le Saint-Esprit.

LE DIEU DONNÉ – LE DON DE DIEU.

Le Saint-Esprit va donc nous être envoyé pour nous ramener vers notre Sauveur et, par Lui, à notre très chéri Père Céleste que nous avons offensé.

D’emblée, soulignons que c’est bien là le rôle de tous les saints, tellement pleins de la charité du Saint-Esprit que le simple récit de leur vie nous est une douce inclination à revenir au Christ. Excellemment, c’est bien sûr la Vierge Marie, « comblée de grâce », dont le bassin d’accumulation de la grâce à nous destinée est en plénitude son Cœur Immaculé, « parce que, selon une parole de Notre-Seigneur lui-même à sœur Lucie, ce Cœur est l’aimant qui attire les âmes à moi, le foyer qui irradie sur la terre les rayons de ma lumière et de mon amour, la source intarissable qui fait jaillir sur la terre l’eau vive de ma miséricorde ».

C’est ici que notre Père se montre théologien universel, jugeant des explications de ce mystère à la lumière des grandes traditions de l’Église, sans craindre d’affronter les débats les plus vifs de l’actualité, en particulier ceux suscités par l’invasion dans l’Église du Renouveau charismatique.

À l’explication classique, rapportant tout à “ l’état de grâce ”, certes exacte, mais qui a l’inconvénient de laisser le chrétien au jugement de sa propre conscience : « Je suis en état de grâce, tout va bien, je peux communier ! Je ne suis plus en état de grâce, il n’y a plus rien ! » il faut préférer la vision des Pères grecs, plus biblique et mystique, qui voient dans les sacrements une sainte rencontre de l’âme avec les Trois Divines Personnes attelées au service de sa sanctification. Le bon chrétien vit ainsi en intime amitié avec l’Esprit-Saint qui vient en lui pour le perfectionner et sans cesse le guider vers le bien et, peu à peu, par son contact, le transformer de telle manière qu’il se trouve divinisé. Si bien que « notre vie chrétienne, est une grâce jaillissante du Cœur du Christ, qui sans cesse vient dans nos âmes et qui est à lui seul une Personne fascinante, plus que le Démon, et capable, en face de toutes les fascinations du Démon, de multiplier ses touchers spirituels, afin que notre âme soit éprise d’un amour sans cesse renaissant ».

Notre Père reçut cette doctrine au séminaire de son professeur de théologie, Monsieur Calon, dont toute une part de l’enseignement se montrait pernicieux mais qui sur ce point précis, ouvrit son esprit à la théologie des Pères grecs. Enseignement qu’il corrigera et enrichira en précisant que le Saint-Esprit ne nous est envoyé de manière la plus habituelle et la plus plénière qu’au sein de son Église catholique, ce que ne disait pas Monsieur Calon. Vérité que chante merveilleusement la première Page mystique : « Enfin, je compris ce qu’était notre sanctification par le labeur de l’Église. C’était une application amoureuse de votre Sagesse à notre frêle existence, c’était un épanchement du Sang Précieux de Jésus dans nos artères, c’était le Souffle Saint de votre Vie venant à tout moment emplir nos poitrines, c’était le battement de votre Cœur venant se briser contre le nôtre. Ah, je vous aimais ! Et je criais dans mon ivresse : Dieu m’est un Ami !... » (Page mystique n° 1, février 1968)

Voilà pour l’œuvre du Saint-Esprit. Mais quelle est la personnalité de cette Troisième Personne, si mystérieuse, que nous avons toujours bien du mal à comprendre ?

La mission du Saint-Esprit, c’est d’être dans le monde (ad extra), ce qu’il EST en Dieu (ad intra), un Amour du Père et du Fils, selon la parole de saint Paul que tout séminariste devait savoir par cœur : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. » (Rm 5, 5) Le rôle qu’il joue dans nos cœurs correspond au rôle éternel qu’il joue dans la Sainte Trinité, il jaillit du Père et du Fils, et y retourne aussitôt. Le Père et le Fils jouissent tellement de leur union qu’ils éprouvent le besoin de se dire leur parfaite conformité l’un à l’autre, leur unité, leur exultation, dans un rayonnement, une explosion qui s’appelle l’Amour. « Comme un homme et une femme qui s’aiment beaucoup en arrivent à dire “ notre amour ”, c’est comme une projection de leurs deux cœurs n’en faisant plus qu’un. » Un jour, ce rayonnement se fait plus fort, lorsque le Père et le Fils le jettent un peu plus loin pour ainsi dire, et alors cet Amour se projette à l’extérieur même de Dieu (ad extra), c’est la Création.

Mais jaillissant ainsi du sein de Dieu, que va faire ensuite le Saint-Esprit ? Eh bien ! revenir à Dieu de toute sa Puissance, non sans rapporter au Père et au Fils le fruit de sa conquête, toute la création qui aura bien voulu consentir à se laisser prendre le cœur : les cœurs ainsi touchés, ce sont les fidèles de l’Église catholique, et tous ceux qui sont mystérieusement attirés par Elle. C’est pourquoi le véritable Saint-Esprit ne travaille que pour l’Église, dans l’Église et par l’Église. L’Église qui est toute pleine du Saint-Esprit, précisément comme la Sainte Vierge au jour de l’Annonciation.

C’est cette Conception Immaculée que le Père désire donner à son Fils Bien-Aimé comme Mère- Épouse, et c’est pourquoi le Père conçut la Vierge Marie « ab initio », avant même la création de notre univers, conjointement avec l’humanité de son Fils. C’est l’inhabitation de la Sainte Trinité qui fait de ses rapports intimes avec le Père, avec le Fils, avec le Saint-Esprit, des rapports qualifiés par ces Personnes divines : Fille du Père, Mère-Épouse du Fils, Colombe du Saint-Esprit.

L’ÉGLISE, MÈRE-ÉPOUSE DU VERBE INCARNÉ
PAR L’OPÉRATION DU SAINT-ESPRIT

Les théologiens disent que le Saint-Esprit est « l’âme incréée » de l’Église. Encore faut-il préciser que cette « âme » ne peut agir que dans un « corps » vivant, concret, juridique, c’est la hiérarchie apostolique et toutes les autorités qui s’y rattachent.

La grande erreur de Vatican II est d’avoir opposé l’une à l’autre, voulant, selon l’expression du Père Congar, « libérer l’Évangile du carcan de l’Église constantinienne », « du cancer de la dévotion à la Vierge Marie ». C’est oublier que l’Église n’est pas seulement une âme, encore moins un mouvement, mais un corps tout entier, Corps mystique du Christ, Épouse du Verbe Incarné, Temple du Saint-Esprit, Peuple de Dieu même, c’est encore juste à condition de ne pas en faire un peuple démocratique, mais hiérarchique et célestiel.

L’Église, c’est l’œuvre de la Sainte Trinité tout entière, Elle est le produit d’une double activité, complémentaire et subordonnée, du Fils et de l’Esprit-Saint. Il y a là un véritable enrichissement apporté à la théologie de l’Église :

– Du Fils qui agit du dehors, ce que les modernistes n’acceptent pas, mais qui est fondamental. Historiquement, l’Église est l’œuvre de Jésus-Christ choisissant douze Apôtres, ses successeurs, s’adresse aux foules, fait des miracles, etc., comme un chef d’une grande organisation, d’une croisade, prévoyant tout, en vue de la victoire à obtenir. Donc, il faut dire que l’Église a une organisation humaine, politique, dont le Christ en s’incarnant a été l’initiateur et qu’un certain nombre d’hommes continuent après Lui, selon son bon plaisir. Jésus s’applique à cette organisation, s’occupe de son Église “ quotidiennement ”.

– Le Saint-Esprit, quant à lui, agit à l’intime pour embraser le cœur de l’Épouse qui est l’Église, pour son Époux Jésus-Christ. Sans ce don de l’Esprit, elle resterait froide, séparée de son Époux. C’est là que l’Esprit-Saint vient en nous, comme c’est la grâce de la femme d’accueillir en elle la vie qui lui est donnée par son époux, et cette vie va la rendre féconde. Cela s’appelle la foi, nécessaire au Pape comme au dernier des fidèles, pour consentir à la prédication du Christ et produire une multitude d’œuvres de charité. Cela suppose d’avoir une âme de disciple, ou d’épouse, vivant tout entier pour celui qu’il aime.

À cette vérité théologique, toute une série de vertus méprisées par l’homme moderne reprennent vie et saveur : la passivité, la soumission, la dépendance, la docilité, le service, d’une femme envers un homme, d’un fils envers son père, d’un disciple envers un maître, etc., et cela avec la ferveur qui est la marque de la présence du Saint-Esprit dans une âme.

Alors la première Église, mieux qu’Adam et Ève au Paradis, c’est Jésus, Marie et Joseph dans le Paradis retrouvé de Nazareth. À l’origine, la hiérarchie ecclésiastique, le premier pape si l’on veut, c’est bien sûr saint Joseph, mais il n’en est pas moins enseigné mystérieusement par l’Enfant-Jésus qui est aussi Fils de Dieu ! Et le Christ enseigne aussi Marie qui est la totalité de l’Église à elle seule. L’Église trouve ainsi son modèle à Nazareth. Il faut entrer à Nazareth pour pénétrer dans cette vie intime, voulue par Dieu le Père pour sauver tous les hommes. Nazareth, c’est aussi le modèle des églises domestiques que sont les monastères fervents et les familles bien chrétiennes, les deux ayant pour idéal de se ressembler !

LA VRAIE VIE, LA COMMUNAUTÉ DES SAINTS : FILLE, ÉPOUSE, ET CORPS DE DIEU.

Nous en arrivons à l’aboutissement de toute l’orthodromie millénaire, le Ciel. Mais qu’est-ce que le Ciel et pourquoi désirer tout sacrifier pour le gagner ? Pour les païens, la vie après la mort, c’est la satisfaction de toutes les passions, récompensant les justes. En réaction, les philosophes ont objecté que le Ciel devait satisfaire la raison : ce sera la contemplation éternelle de la Vérité.

« Dieu nul ne l’a jamais vu », dit saint Jean. Personne ne sait ce qu’est la vie du Ciel. C’est comme un grand mur, infranchissable, et Dieu a voulu qu’il en soit ainsi pour que l’homme sente le besoin d’un Rédempteur, d’un Sauveur. Mais lorsque arrive Jésus-Christ, Dieu fait homme, une fenêtre s’ouvre, la seule, et il suffit d’écouter et de regarder la vie de Notre-Seigneur pour savoir ce que sera notre Ciel. Ce sera une vie dans la chair, puisque Notre-Seigneur est ressuscité dans la chair, dans un certain lieu physique donc, puisque nous y serons avec nos corps. Et même nous mangerons au Ciel, puisque Notre-Seigneur a mangé avec ses Apôtres après sa résurrection. Plutôt que de plier notre conception du Ciel à l’idée que nous en laissent les philosophes grecs, en particulier Aristote, notre Père choisit résolument de conformer nos idées du Ciel à la réalité de l’Évangile : Notre-Seigneur est ressuscité pour nous donner le modèle de ce que sera notre vie future.

Et, fidèle à sa méthode, il en voit des signes dans la création. Dieu a créé les vers à soie pour nous faire comprendre la vie du Ciel : quand le ver à soie rentre dans son cocon, apparemment il est perdu, comme un homme dans son tombeau. Et puis, quelque temps plus tard, il sort du cocon et devient papillon. C’est toujours le même ver à soie d’origine, mais transformé, embelli, capable de voler, de réjouir ceux qui s’en approchent... c’est la vie des saints du Ciel !

Plus de passions, plus de péchés, voilà ce qui disparaît, mais des relations sauvegardées. Ainsi le Ciel n’est pas tellement conçu pour les philosophes, mais bien plutôt pour tous ceux qui ont aimé leurs prochains, et désiré les retrouver un jour. Le Ciel, pour moi, ce sera les autres, aimait à dire notre Père que l’émotion étreignait à l’évocation de cette parole admirable de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Le Ciel, c’est aimer, être aimé et revenir sur la terre pour faire aimer l’Amour ! »

Au bout de notre course terrestre, la béatitude du Ciel. Mais quel sera le sujet de la béatitude ? Pour saint Thomas, à la suite d’Aristote, c’est l’homme qui cherche le bonheur, ce qui n’est pas faux, tandis que dans notre théologie biblique et existentielle, le sujet de la béatitude, c’est l’Église-Épouse, dans les bras de son Céleste Époux, le Christ. Et pour bien nous faire comprendre ce mystère, le Bon Dieu a créé l’amour de l’homme et de la femme, pour que chaque homme sur la terre puisse avoir une petite expérience de cet amour de Dieu pour sa créature. Notre Père développe ce sujet merveilleusement :

« Dans l’attrait mutuel de l’homme et de la femme, surtout s’ils sont saints, les époux découvrent qu’il y a davantage que leur volonté personnelle, il y a une œuvre de Dieu qui s’accomplit et, à ce moment-là, ils dévisagent dans l’être qu’ils aiment soit le Christ, car le mari est pour sa femme l’image du Christ ; soit l’Esprit-Saint dans l’amour de la femme. Dans le souffle amoureux de sa femme, le mari voit qu’il y a quelque chose de plus que la Création et qu’il y a une mission du Créateur, qu’il y a l’Esprit d’Amour qui la rend très ardente dans la fidélité à son mari. Alors, ça, c’est déjà vaincre les frontières de la mort, et ils ont l’impression de déjà découvrir quelque chose de ce qu’est Dieu lui-même dans sa Sainte Trinité. »

Finalement, le Ciel, ce n’est plus tellement mon amour personnel pour Dieu, en récompense des mérites que j’ai accumulés ici-bas, le Ciel, c’est l’amour que nous avons les uns pour les autres. Relations humaines exhaussées par la grâce, qui nous parlent des divines relations qui ne désirent rien tant que de nous associer et entraîner dans le grand mouvement qui emporte le Père, le Fils et le Saint-Esprit, à chanter ensemble et les uns pour les autres, le cantique toujours nouveau de l’amour, et dont l’objet, ou plutôt le sujet, est un secret de Notre-Seigneur, révélé pour nos temps qui sont les derniers. Ce Secret, c’est frère Bruno de Jésus-Marie qui nous le dévoilera en conclusion de ce camp, patience !

Mais dès à présent nous pouvons conclure que la théologie de l’abbé de Nantes, docteur mystique de la foi catholique, mérite bien en toute vérité le titre de Théologie totale. Totale parce qu’elle embrasse toutes les vérités de la foi révélée, tout l’immense champ de la création, toute la geste divine se déployant dans l’Histoire jusqu’aux ultimes combats de l’Immaculée pour le salut du monde. Totale, enfin, parce que féconde et capable d’approfondissements comme vous le prouvera l’article sur le bienheureux Jean Duns Scot.

frère Benoît de Jésus Nazaréen.