Il est ressuscité !

N° 220 – Avril 2021

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Irak, une chrétienté à protéger

Les larmes de saint Pierre ( Le Guerchin, 1647 )
Les larmes de saint Pierre ( Le Guerchin, 1647 )

LE pape François s’est rendu en Irak du 5 au 8 mars derniers. Voyage célébré comme “ historique ”. Premier déplacement d’un Souverain Pontife dans ce qui fut autrefois la Mésopotamie, berceau d’une très ancienne Chrétienté, mais sur le point de s’éteindre à l’issue d’une guerre civile qui a ravagé, après la chute de son dirigeant Saddam Hussein, un pays à très forte majorité musulmane. Premier voyage du Pape en dehors de la cité du Vatican depuis le début de la crise sanitaire.

Selon la clameur unanime des gens d’Église et du monde, ce voyage, comme tous les autres d’ailleurs, fut une “ pleine réussite ”. Joe Biden, en personne, non pas comme fils de l’Église puisqu’il est catholique, mais en tant que président de la première puissance politique, économique et militaire du monde a salué ce voyage comme « un symbole d’espoir pour le monde entier ». Mais cette unanimité dans l’éloge ne doit pas nous empêcher de mesurer l’inanité de ce voyage quant à l’avènement du Royaume de Dieu. Ces applaudissements devraient, au contraire, rappeler au pape François l’avertissement sévère de Notre-Seigneur : « Malheur à vous, lorsque tous les hommes diront du bien de vous ; car c’est ainsi que leurs pères traitaient les faux prophètes. » (Lc 6, 26)

Il semble pourtant que François rencontre certaines oppositions, au sein même de l’Église. Durant sa conférence de presse, il l’a reconnu sans détour : « Vous savez qu’il y a des critiques : que le Pape n’est pas courageux, qu’il est un inconscient qui prend des mesures contre la doctrine catholique, qu’il est à un pas de l’hérésie, qu’il y a des risques. »

On lui fait des objections d’ordre théologique, d’ordre doctrinal dans cette Rome où « après ces mois d’emprisonnement, je me suis senti un peu prisonnier » ? Lui, en pleine liberté de mouvement, par contraste à l’immobilisme romain enferré dans des catégories ecclésiales et théologiques, certes nécessaires, a su poser en trois jours, avec grâce, aux acclamations de l’univers, plébiscité par les peuples, races et religions hier encore ennemis mortels, des gestes apostoliques, missionnaires, prophétiques mêmes, prémices d’une réconciliation générale au sein d’une nation déchirée, ravagée, par plus de quinze années de guerre civile, et théâtre de conflits internationaux à portée mondiale.

S’applique exactement à François ce que notre Père écrivait de Paul VI en janvier 1965, après ses pèlerinages à Jérusalem et Bombay : « L’œuvre qu’il poursuit est celle même de Jean XXIII, mais sur ce nouveau mode, personnel et non plus conciliaire. Il la fonde sur l’affirmation d’une transcendance absolue de la papauté, seule capable de réaliser un accord unanime général, pluri-racial et même religieux. » (Lettre à mes amis no 195 du 25 janvier 1965) « Se dégageant du cadre traditionnel qui faisait du Pape exclusivement le Chef et le Père des fidèles catholiques, il se considère comme un prophète pour toute l’humanité et le père de tous les hommes, de toutes couleurs et religions. Ainsi met-il en œuvre, comme si déjà tous étaient d’accord, cette nouvelle société universelle des hommes de bonne volonté bâtie sur des principes naturels accessibles à tous. Ainsi le pèlerinage à Jérusalem semble avancer la réconci­liation des juifs, des Arabes et des chrétiens d’Orient et d’Occident. Le voyage à Bombay lance un pont entre deux mondes. » (Lettre à mes amis no 211 du 1er septembre 1965)

Mais encore fallait-il faire sauter dans la doctrine même de l’Église un verrou de taille. Aussi quelques mois plus tard, Paul VI eut-il l’audace d’anticiper la décision définitive du Concile en une matière pourtant âprement discutée par les Pères... car clairement hérétique, en proclamant le 4 octobre 1965 à la tribune de l’ONU, comme cela, en passant à New York, en toute simplicité, au détour d’un simple discours, « les droits et les devoirs fondamentaux de l’homme (...), sa dignité, sa liberté et avant tout sa liberté religieuse ».

Donc, ces voyages apostoliques, programmés bien longtemps à l’avance, organisés très minutieusement, revêtent toujours une grande importance aux yeux mêmes des Souverains Pontifes dans l’exercice de cet étrange magistère, nouveau, messianique venant s’associer, s’ajouter à leur pouvoir d’enseignement traditionnel.

Mais qu’est-ce qui a finalement décidé le pape François à prendre l’avion et s’envoler vers une pareille destination ? Il l’a expliqué en toute “ ingénuité ” aux journalistes : « L’un d’entre vous m’a donné la dernière édition espagnole du livre Pour que je sois la dernière, de Nadia Mourad. Je l’ai lu en italien, c’est l’histoire des Yazidis. Et Nadia Mourad raconte des choses terrifiantes. Je vous recommande de le lire, il peut sembler pesant sur certains points, mais c’est pour moi la raison fondamentale de ma décision. »

On pouvait s’attendre à ce que ce soit le sort de ses petites brebis de Mésopotamie, c’est-à-dire les chrétiens d’Irak dont beaucoup sont morts ou ont dû quitter leur pays pour prendre le chemin de l’exil, qui ait ému le cœur du Saint-Père. Non, ce qui émeut le Pape ce sont ces adeptes d’une religion syncrétiste mélangeant éléments chrétiens, islamiques, gnostiques et même zoroastriens. Méprisés jusqu’au dernier degré par les musulmans eux-mêmes parce qu’adorateurs de l’Ange-Paon ressemblant à Iblis c’est-à-dire Satan, ils les ont beaucoup persécutés, c’est vrai.

Mais pleurer, comme l’a fait le Pape, à grand bruit sur le sort de ces malheureux sans d’ailleurs songer le moins du monde à les sortir de leur vraie misère qui est précisément ce tissu de croyances syncrétistes, en faire même l’un des ressorts essentiels de ce voyage, c’est avilissant pour l’Église tout entière, ça l’est surtout pour la communauté chrétienne d’Irak, reléguée du coup au même rang que ces va-nu-pieds spirituels, communauté si persécutée, si méritante et si abandonnée... seule témoin de la lumière de Notre-Seigneur sur cette terre de Mésopotamie dont les musulmans ont fait un désert et même un enfer...

... Car l’Irak depuis des décennies est un enfer... Certes la lecture des discours et sermons du pape François est impressionnante. Ils évoquent tous des persécutions, des destructions, des divisions entre les communautés. Mais la situation réelle du pays, que ce soit celle du passé ou du présent, est finalement à peine évoquée, donnant un sentiment pénible de mots convenus, retenus... montrant bien qu’aucun progrès ne résultera d’un tel voyage, en particulier pour les catholiques. Pour le comprendre, il nous faut dégager quelques traits essentiels de l’histoire de la Chrétienté du Pays aux deux fleuves.

ORIGINES DE LA CHRÉTIENTÉ DE MÉSOPOTAMIE

Le récit de la Pentecôte dans les Actes des Apôtres témoigne de ce que des habitants de la Mésopotamie, présents à Jérusalem ont été parmi les auditeurs de leur toute première prédication, au sortir même du Cénacle. « Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie (...), Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. » (Ac 2, 9-11) De retour dans leur pays, ils furent les premiers témoins de la mort et de la résurrection de Notre-Seigneur.

Au moment où le christianisme triomphe dans l’Empire romain au début du quatrième siècle, la Perse Sassanide, qui domine sur les territoires de l’actuel Irak, est en plein effort de centralisation et d’unification, fondées sur l’unité religieuse autour du zoroastrisme. Elle compte déjà de nombreuses communautés chrétiennes, notamment en Babylonie, autour de Séleucie-Ctésiphon et en Adiabène, autour de Nisibe (dans l’actuelle Turquie) et Arbèle (l’actuelle Erbil, dans le Kurdistan irakien). Ces communautés, attirées par la civilisation occidentale et chrétienne soupirent après la protection de Rome. Et lorsque la guerre s’allume entre Rome et la Perse, les évêques et leurs peuples essuieront une violente persécution entre 340 et 379 ; autant comme chrétiens que comme « partisans des Romains ».

Au commencement du cinquième siècle, les persécutions prennent fin et l’Église s’organise véritablement. Marouta, évêque de Martyropolis, favorise la constitution d’une hiérarchie ferme, sous l’autorité de l’évêque de Séleucie-Ctésiphon qui devient catholicos (chargé de tous) des Perses. Marouta obtient du Roi la tenue d’un synode qui adopte en 410 les canons de Nicée ainsi que la hiérarchie et la discipline de l’Église latine. Peu après, cependant, le catholicos des Perses rejette le protectorat des évêques de Syrie-Mésopotamie et déclare ne relever que du Christ. L’Église de Perse bascule dans l’hérésie et le schisme lorsque son catholicos refuse le concile d’Éphèse de 431, donc la « Théotokos », et adopte le “ credo ” nestorien en 485, avec le soutien du Roi qui y voit le moyen de détacher définitivement ses sujets chrétiens de l’influence de l’Empire byzantin, chalcédonien. “ L’église d’Orient ” est née.

Dès le cinquième siècle, mais surtout au sixième siècle l’hérésie monophysite s’infiltre aussi sur le territoire Perse sous l’impulsion de l’évêque Jacques Baradée. Cet ardent propagandiste de l’hérésie avait constitué une hiérarchie schismatique en doublure des sièges orthodoxes en Syrie, mais aussi en Égypte. C’est “ l’église jacobite ” ou “ église syriaque ” qu’il étend jusqu’en Perse en y sacrant un évêque installé à Tagrit, au sud de Mossoul.

Ces deux confessions dissidentes accueillent d’abord avec bienveillance l’occupation arabe, autant par haine des Byzantins chalcédoniens que des Perses mazdéens. Elles connaîtront des fortunes diverses sous la domination arabe puis ottomane ; persécutions sporadiques, dissensions internes, mais aussi des périodes fastes.

En 1553, fruit de l’uniatisme actif de Rome, une partie de “ l’Église d’Orient ” rentre dans le giron de l’Église universelle et devient l’Église chaldéenne. La communauté demeurée schismatique prend le nom d’ église assyrienne d’Orient ; dans la première moitié du vingtième siècle, la majorité de ces chrétiens “ assyriens ” demeurés schismatiques finira par rejoindre l’Église catholique.

Un siècle plus tard, en 1662, c’est au tour des chrétiens syriaques de se rapprocher de Rome, jusqu’à prendre le nom d’Église syriaque catholique. Une opposition demeure cependant et en 1783, l’union définitive à Rome entraînera la constitution d’une église syriaque jacobite ou orthodoxe, résolument schismatique.

Au début du dix-septième siècle, les guerres incessantes entre la Perse et l’Empire ottoman pour le contrôle de la Mésopotamie interrompaient régulièrement “ la route de la Soie ”. Louis XIII décida d’envoyer au Levant Louis Deshayes de Courmenin pour offrir au sultan ottoman et au shah de Perse les services d’une médiation et parvenir à un accord de paix. Ce fut l’occasion d’envoyer des religieux à Bagdad et à Ispahan, alors capitale de la Perse. Et ce fut un plein succès durant les neuf premières années, les missionnaires ayant su s’imposer par le prestige de la civilisation française et de son fleuron : le faste de la liturgie. Mais en 1637, contre l’avis des capucins, Rome décida d’établir un évêché à Bagdad avec juridiction jusqu’à Ispahan. Trop précoce, jugée comme une démonstration de force, cette décision provoqua aussitôt des persécutions. Les Ottomans en profitèrent pour s’emparer de Bagdad.

La leçon fut rude, mais elle fut retenue. Dans la situation complexe qui était celle du Levant d’hier – comme aujourd’hui d’ailleurs – nos missionnaires ont compris qu’il était plus utile, plus urgent de rallier à Rome la hiérarchie en place, plutôt que d’instituer des diocèses latins qui risquent d’exacerber les tensions vis-à-vis des musulmans et des chrétiens orientaux. Et c’est précisément cette idée qui l’emportera en la personne de Mgr François Piquet.

D’abord nommé, en 1675, vicaire apostolique d’Arménie placée sous l’autorité civile de gouverneurs perses infligeant sans cesse des avanies à la communauté catholique, il dût se rendre en Perse comme ambassadeur du roi de France, mais avec l’accord de Rome, pour obtenir des soulagements. Mgr Picquet fut reçu en audience par le shah qui prit l’engagement de faire tout ce qui lui était demandé en faveur des catholiques de ses États.

Puis nommé en 1683 troisième évêque de Bagdad, Mgr Piquet fut en fait le premier à résider dans son diocèse. Il obtint la réunion à Rome des nestoriens de Mossoul, ceux que l’on désigne aujourd’hui comme les “ Chaldéens ”. Lors de la création du diocèse de Bagdad, les statuts prévoyaient que l’évêque devait nécessairement être un Français. Cette prescription fut généralement respectée.

Mais il faut survoler les siècles et se “ positionner ” au début de l’histoire moderne de l’Irak qui commence comme celle de la Syrie, au lendemain de la Première Guerre mondiale avec le démantèlement de l’Empire ottoman.

À l’issue de la conférence de San Remo (avril 1920) prenant la suite des accords Sikes-Picot (1916), le Royaume-Uni s’est vu confier par la Société des Nations (SDN) un mandat sur les territoires de la Jordanie et de la Palestine et surtout sur celui de l’Irak. Le mandat de la France portait, lui, sur les territoires du Liban et de la Syrie malheureusement amputée de la région de Mossoul située au nord de l’Irak actuel. Or cette région peuplée d’une très forte communauté chrétienne issue des missions françaises dominicaines et carmes perdait ipso facto la protection de la France. Les chrétiens de cette région furent très vite persécutés, comme ce fut le cas en août 1933.

Le mandat fut l’occasion pour la France de réaliser une belle œuvre civilisatrice au Levant.

LE GÉNIE COLONIAL FRANÇAIS ET CATHOLIQUE AU LEVANT

Dans sa zone, le génie colonial de la France, mis en œuvre par le général Gouraud aidé de son conseiller civil, Robert de Caix, est d’avoir su « juguler l’arrogance musulmane des sunnites (...). Pour cela, ils imaginèrent de fragmenter cette zone arabe en différentes parties, tout en les unifiant dans une fédération. » (frère Jean-Duns de Sainte-Anne, Il est ressuscité no 181, novembre 2017, p. 28) « Loin de l’égalitarisme républicain et des utopies de Lyautey, le général Gouraud et Robert de Caix ont eu le génie de favoriser non pas le groupe majoritaire, mais les minorités (...). Face aux sunnites, le général Gouraud voulut favoriser non seulement la petite minorité chrétienne, mais aussi la minorité alaouite » (ibid., p. 29) dont il sut obtenir la reddition de ses chefs par la force et le prestige de la civilisation française. Et cette œuvre fut ensuite relayée par les missionnaires catholiques, qui purent réaliser en Syrie une mission civilisatrice, avec l’aval voire même à la demande de l’État alaouite.

La France a réussi durant son mandat sur la Syrie, grâce à « la force militaire et l’intelligence politique déployées par nos meilleurs officiers » à bloquer « l’arrogance musulmane, permettant ainsi aux nombreux religieux et religieuses français de mener leur œuvre de civilisation et d’évangélisation avec une latitude qu’ils n’avaient pour ainsi dire jamais connue ». Elle a, d’une certaine manière, « engendré la Syrie à l’existence nationale. [Elle] a réussi le tour de force d’unir en un tout cohérent des populations ethniquement et religieusement très différentes. » (ibid. p. 32)

Donc, certainement, cette politique coloniale de la France explique en partie que la Syrie, à partir de 2011, ait évité l’effondrement de son État, malgré la guerre menée contre elle à l’instigation évidente des États-Unis comme l’a amplement démontré notre frère Jean-Duns (cf. « Les causes de la guerre de Syrie », Il est ressuscité no 185, mars 2018, p. 15-27 ; no 188, juin 2018, p. 21-34 ; no 191, octobre 2018, p. 10-26 ; no 194, janvier 2019, p. 5-26). La grande majorité des populations bien que réparties entre diverses communautés ethniques et confessionnelles, a su préserver son unité autour de son chef alaouite, Bachar el-Assad.

Et pour ce qui est des chrétiens, ils tirèrent profit de l’arrivée au pouvoir de la minorité alaouite qui dut s’appuyer sur eux pour compter davantage, face aux persécutions subies de la part des sunnites depuis un millénaire. Le régime d’Hafez el-Assad comme celui de son fils Bachar s’est toujours montré tolérant vis-à-vis d’eux. Cette situation au profit de la minorité chrétienne est indirectement à mettre au crédit du mandat français au Levant (cf. Il est ressuscité no 184, février 2018, p. 22)

Toutefois, cette œuvre civilisatrice de la France au Levant fut contrecarrée non seulement par les francs-maçons et De Gaulle, mais également par Rome qui tint à ce que la mission évangélisatrice de l’Église prenne son indépendance vis-à-vis de la politique coloniale des États, de notre pays en particulier. Par ailleurs la Syrie n’échappa pas, lors de son accession à l’indépendance en avril 1946, au vice du panarabisme hérité de la politique arabe de la Grande-Bretagne mise en œuvre pendant la Première Guerre mondiale et qui a suscité « cette folle ambition chez les Arabes de (re) constituer une grande entité arabe » (Il est ressuscité no 184, p. 21). Cette politique « créa chez les Arabes (c’est-à-dire les habitants de la péninsule arabique) le sentiment qu’ils avaient droit à régner sur l’ensemble du Moyen-Orient. Or ce sentiment ne cessa jamais (...). Lorsque les États-Unis entrèrent dans le jeu moyen-oriental, ils adoptèrent la même politique d’entente avec les Arabes, aussi fanatiques soient-ils. » (Il est ressuscité no 181, novembre 2017, p. 24)

L’Irak, sous mandat anglais, échappa encore moins à ce vice du panarabisme.

L’IRAK

Un Conseil arabe de l’État formé sous l’égide du Royaume-Uni désigna Fayçal ibn Hussein, membre de la puissante famille des Hachémites, comme premier roi d’Irak sous le nom de Fayçal Ier. Le nouvel État rassemble les régions de Mossoul, de Bagdad et de Bassorah, et s’appuie principalement, ce qui sera une constante dans le pays jusqu’à l’année 2003, sur les musulmans sunnites. En conséquence de quoi, les chiites majoritaires et les Kurdes se révéleront deux forces d’opposition contre le pouvoir central.

Sur fond de nationalisme arabe, de communisme, de divisions confessionnelles et ethniques, l’histoire de l’Irak, à compter de son indépendance formelle du 30 juin 1930 vis-à-vis du Royaume-Uni, n’est qu’une succession de coups d’État, de révolutions... En 1979, c’est l’avènement de Saddam Hussein, secrétaire général du parti Baas qui prône le panarabisme sur fond d’idéologie socialiste.

L’IRAK SOUS SADDAM HUSSEIN.

En 1980, avec le soutien des pays occidentaux et des pays arabes, à l’exception de Damas alliée de Téhéran, Saddam Hussein engage une guerre meurtrière contre l’Iran aux côtés duquel se rangent chiites, Kurdes et communistes irakiens. Au bout de huit années, avec 500 000 morts de chaque côté de la frontière, ces pays mettent fin aux hostilités. L’Irak sort de ce conflit ruiné, surendetté, exsangue. Le 2 août 1990 voulant annuler une partie d’une dette écrasante et s’emparer d’immenses ressources pétrolières tout en ménageant à l’Irak un débouché maritime supplémentaire dans le golfe Persique, Saddam Hussein lance ses armées à l’assaut du Koweït.

Les États-Unis s’opposent à cette invasion. À la tête d’une coalition qui comprenait la plupart des pays arabes, les États-Unis réalisèrent une éblouissante démonstration de force et mirent littéralement “ KO ” l’Irak pourtant jugé à l’époque comme la quatrième armée du monde. D’un point de vue militaire, cette opération “ Tempête du désert ” fut une pleine réussite, mais elle ouvrait les voies à un désastre politique, car elle se limita à faire refluer les troupes irakiennes du Koweït, à l’intérieur de leurs frontières nationales.

Les États-Unis préférèrent susciter, encourager au sein même de l’Irak un soulèvement populaire contre le régime baasiste de Saddam Hussein et l’instauration dans le pays d’institutions démocratiques suivant un programme parfaitement irréaliste. Pour accentuer la pression, ils imposèrent sur le pays un embargo rigoureux à l’extrême et tentèrent, en 1998, de mettre en place, sous l’égide de l’ONU des commissions d’inspection des installations militaires. Mais rien n’y fit, le régime de Saddam Hussein tint bon.

Les attentats du 11 septembre 2001 décident les États-Unis à mettre en œuvre un plan visant à redessiner le Moyen-Orient, en instaurant de force des institutions démocratiques dans les pays qui n’en étaient pas encore pourvus et qui vivraient alors en paix entre eux et avec Israël tout en valorisant à leur profit contre la Russie et la Chine les immenses ressources pétrolières et gazières de la région. Et l’Irak se retrouva en tête de liste de ce vaste programme révolutionnaire, en attendant que vienne le tour de la Syrie...

Mais restait à trouver un casus belli officiel – il en fallait quand même un ! – afin que la première puissance mondiale puisse, malgré l’opposition de la France, de la Russie et de la Chine, engager une invasion militaire contre un Irak très affaibli après dix années de blocus qui l’empêchait presque totalement d’exporter sa production pétrolière, sa seule richesse nationale, et qui ne représentait plus un danger particulier sur le plan international. Il se révéla impossible d’établir une relation quelconque entre Saddam Hussein et al-Quaïda à l’origine des attentats de New York... Qu’importe ! L’invasion se fera, non pas à la “ roulette russe ”, mais sur un coup de “ poker menteur ” : les prétendues armes de destruction massive que l’Irak aurait développées et qui n’ont en fait existé que dans des rapports bâclés, dénués de la moindre preuve tangible, mensongers de la part des services du renseignement américain et britannique.

Les hostilités furent lancées le 20 mars 2003. Le 9 avril les troupes américaines étaient à Bagdad. Et le 1er mai, le président George W. Bush déclara que « l’essentiel des opérations militaires est terminé »... Mais la promenade de printemps de nos “ partenaires ” américains au “ pays des deux fleuves ” va très vite virer au cauchemar. Ainsi, le “ reste ” des opérations militaires leur prendra en définitive huit années et leur coûtera 4 500 morts et 32 000 blessés. Sans compter les 115 000 morts et les quatre millions d’exilés du côté irakien.

Outre cet acte de guerre contre l’Irak qui n’avait plus lieu d’être, plus de dix ans après la première guerre du Golfe, les États-Unis ont commis deux erreurs majeures qui expliquent l’enchaînement, jusqu’à aujourd’hui, jusqu’au voyage du pape François, des événements dramatiques qui se sont déroulés dans ce pays, tout particulièrement au préjudice de la petite Chrétienté d’Irak.

L’IRAK APRÈS SADDAM HUSSEIN.

La première erreur consista à monter de toutes pièces, à établir ex nihilo des institutions démocratiques, avec tout le falbala qui va avec... Partis, coalitions, formation de gouvernements successifs, élections, etc. Or de telles institutions sont par définition faibles... Voilà un pays scindé en deux communautés confessionnelles irréconciliables, les sunnites et les chiites, voire même en trois si l’on ajoute les Kurdes qui sont des fanatiques qui, depuis le traité de Sèvres du 10 août 1920, rêvent de former avec ceux de Turquie, de Syrie et même d’Iran un Kurdistan indépendant. Voilà un pays qui est à reconstruire, après avoir été mis à feu et à sang et qui se retrouve avec un pouvoir central faible... de surcroît confié pour l’essentiel à des chiites et non plus à des sunnites contrairement aux usages qui remontaient à la création de la nation irakienne et même avant, du temps de la domination ottomane. Autant de facteurs constituant des obstacles au rétablissement dans le pays de toute forme d’ordre, donc d’une certaine stabilité et donc d’une certaine prospérité.

De surcroît, d’un régime baasiste laïque, « expédient avantageux pour la survie des minorités chrétiennes en terre d’islam », l’Irak est passé sous un régime confessionnel, en l’occurrence islamique. La constitution provisoire du 8 mars 2004 fait de l’islam et de la démocratie les deux sources de la loi. Le texte constitutif définitif adopté le 15 octobre 2005 dispose en son article 2 : « L’Islam est la religion officielle de l’État et une source fondamentale de la légis­lation. » Ce régime confessionnel constitue une menace constante pour la minorité chrétienne dont l’hémorragie du fait de l’exil n’a fait que s’accentuer après l’instauration de cette République d’Irak.

La deuxième erreur des Américains, et qui ne fera qu’aggraver la première, fut de procéder à une purge générale au sein de l’administration, de l’armée, des institutions du pays pour écarter presque systématiquement tous les cadres du parti Baas, même les petits fonctionnaires, issus de la communauté sunnite. Et ceux qui les remplacèrent montrèrent très vite leurs limites, y compris dans l’extraction du pétrole. À la tribune de l’ONU, le 28 septembre 2015, Vladimir Poutine dénonça cette mise à pied générale des militaires irakiens, jetés à la rue sans solde, et qui devinrent les cadres de choix d’un mouvement islamique dénommé État islamique.

Et de fait, progressivement et inéluctablement, à la suite de l’invasion de l’Irak en 2003, une guérilla se développa dans tout le pays et harcela les soldats de la coalition ainsi que leurs collaborateurs irakiens civils et militaires avec formation de factions, de milices du côté sunnite et du côté chiite. Les antagonismes ne cessèrent de s’aggraver et la situation dégénéra en une véritable guerre civile au point d’imposer aux États-Unis, en 2007, l’envoi d’un contingent supplémentaire de 30 000 militaires pour prévenir un effondrement général de l’État irakien.

L’année 2008 fut encore très meurtrière avec une offensive lancée le 24 mars par le Premier ministre al-Maliki, chiite, dans le grand port pétrolier de Bassora contre une milice chiite. Mais le 17 novembre, le gouvernement irakien passait un accord avec les États-Unis qui prévoyait le retrait total des 142 000 militaires américains engagés en Irak d’ici le 31 décembre 2011. Le calendrier sera finalement respecté, les dernières troupes engagées par les États-Unis quittant le territoire irakien dans la nuit du 17 au 18 décembre 2011, par le Koweït, dans la plus grande discrétion.

Mais en 2011 commencent en Syrie les “ troubles ” d’un nouveau “ printemps arabe ” au détour d’une prétendue révolte “ spontanée ” de la population syrienne contre le gouvernement de Bachar el-Assad, menée en réalité par des éléments extérieurs à la Syrie, à l’instigation des États-Unis. La branche irakienne d’al-Qaïda, l’État islamique en Irak et au Levant, engage des bataillons en Syrie rejoignant les nombreux djihadistes déjà présents. Dans le camp adverse, à l’instar du Hezbollah libanais et des Pasdarans iraniens, des combattants chiites irakiens sont également impliqués au côté des forces gouvernementales syriennes.

Mais sur le territoire irakien lui-même, l’État islamique multiple les attentats. En 2013, le pays a atteint le même degré de violence que celui qu’il connaissait en 2008. Et en juin 2014, l’État islamique lance une offensive sans précédent dans le nord et se rend maître de la région de Ninive en s’emparant de Mossoul avant de contrôler près d’un tiers du territoire irakien. Il proclame l’instauration d’un califat, se livre à des exécutions sommaires, à des exactions, des destructions, applique la charia. La région autonome du Kurdistan irakien, plus à l’est, devient pour beaucoup, notamment pour la communauté chrétienne, une terre d’exil. L’armée régulière est totalement désorganisée.

À l’appel de l’ayatollah al-Sistani, les chiites mobilisent leurs milices pour contrer l’État islamique. Les États-Unis, de leur côté, prennent la tête d’une coalition internationale pour contrer également ce même État islamique, essentiellement sous la forme de frappes aériennes. Et au mois d’octobre avec l’appui aérien de la coalition menée par les États-Unis, une offensive décisive sur Mossoul est déclenchée. Outre la police et l’armée irakienne, y prennent part les peshmergas, donc des combattants kurdes, des milices chiites entraînées par des instructeurs iraniens ainsi que des combattants sunnites soutenus par la Turquie. C’est en juillet 2017 que la ville de Mossoul est reprise tandis que progressent également les offensives contre les bastions syriens de Daech.

Il semble aujourd’hui que la situation générale se soit quelque peu stabilisée en Irak, ce qui a rendu possible le voyage du pape François qui, de Bagdad a pu se rendre à Ur et à Nadjaf, donc dans le sud, et à Mossoul, Qaraqosh et Erbil dans le nord du pays. Mais quel était le but de ce voyage apostolique ?

VOYAGE DU PAPE FRANÇOIS EN IRAK

Si l’on s’en tient à l’édition du 8 mars du Figaro, le pape François s’est rendu en Irak pour aller au-devant des chrétiens très éprouvés par les persécutions, programme “ catholique ”... supposé, pour les encourager à ne pas perdre l’espérance et à « résister à la tentation de se venger ». C’est ce qu’il nous faut examiner plus en détail, en commençant par le premier contact avec la communauté chrétienne, la rencontre avec les évêques, prêtres et religieux d’Irak.

RENCONTRE AVEC LES ÉVÊQUES, PRÊTRES ET RELIGIEUX.

Cette rencontre s’est déroulée le vendredi 5 mars, le soir même de l’arrivée du Pape en Irak, dans la cathédrale syro-catholique Notre-Dame du Perpétuel Secours à Bagdad. Le lieu était bien choisi puisque cette cathédrale, aujourd’hui restaurée, fut le théâtre sanglant d’un attentat commis en pleine messe par Daech, donc par des musulmans, le 31 octobre 2010, la veille de la Toussaint. Ce fut un carnage : quarante-huit victimes dont la cause de béatification est en cours. En ouverture de cette rencontre, le patriarche d’Antioche des Syriens catholiques, Mgr Ignace Youssef III Younan a évoqué la mémoire de ces « martyrs massacrés durant la célébration de la Divine Liturgie dominicale ». Ils ont, a-t-il ajouté, « mélangé leur sang à celui de l’Agneau, pour témoigner à leurs frères opprimés, tués ou éradiqués, en Irak et au Proche-Orient, que Jésus lui-même, Dieu Sauveur, continuera comme il l’a promis, à vivre en eux ».

Le Pape introduit alors son allocution : « Nous sommes réunis dans cette cathédrale Notre-Dame du Salut, bénis par le sang de nos frères et sœurs qui ont payé le prix extrême de leur fidélité au Seigneur et à son Église. Puisse le souvenir de leur sacrifice nous conduire à renouveler notre foi dans la force de la Croix et de son message salvifique de pardon, de réconciliation et de renaissance. Le chrétien, en effet, est appelé à témoigner de l’amour du Christ partout et en tout temps. C’est l’Évangile à proclamer et à incarner aussi dans ce bien aimé pays. »

Puis François adresse ses différentes recommandations aux prêtres et religieux. Contre le découragement, « c’est l’espérance qui naît de la prière persévérante et de la fidélité quotidienne à notre apostolat ». Il faut que les différentes communautés catholiques présentes en Irak montrent l’exemple de l’unité, le Pape les comparant à des fils colorés entrelacés, pour former un très beau et unique tapis. « Tout effort accompli pour construire des ponts entre communautés et institutions ecclésiales, paroissiales et diocésaines servira de geste prophétique de l’Église en Irak et de réponse féconde à la prière de Jésus que tous soient un (cf. Jn 17, 21 ; Ecclesia in Medio Oriente, no 37). »

Petite recommandation spéciale aux évêques, d’ailleurs assez habituelle : celle d’être particulièrement proches de leurs prêtres. Et à tous : « Soyez des pasteurs, des serviteurs du peuple et non des fonctionnaires d’État. »

Mais revenant sur les martyrs qui ont versé leur sang lors de la célébration de la messe, le 31 octobre 2010, il sort brutalement des frontières de l’Église pour élargir leur sort à toutes les victimes de violences et de persécutions quelles qu’elles soient pour quelque cause que ce soit, sans aucune distinction : « Leur mort nous rappelle avec force que l’incitation à la guerre, les attitudes de haine, la violence et l’effusion de sang sont incompatibles avec les enseignements religieux (cf. Enc. Fratelli tutti, no 285). Et je veux faire mémoire de toutes les victimes de violences et de persécutions, appartenant à quelque communauté religieuse que ce soit. »

MESSE À LA CATHÉDRALE CHALDÉENNE SAINT-JOSEPH DE BAGDAD.

Le sermon du Pape, prononcé le samedi 6 mars, fut une méditation touchante autour du triptyque : « Sagesse – béatitudes – Promesses ». À ses enfants, qui n’ont plus que lui, tant leur manque tout autre soutien dans ce pays ravagé par la guerre et déchiré par l’antagonisme des chiites contre les sunnites, le Pape exhorte les catholiques à la pratique de la Sagesse même de Jésus : les Béatitudes. Dans leurs épreuves, le Saint-Père invite les chrétiens à se garder autant de la violence que de la fuite, mais, au contraire, à pratiquer ces béatitudes proposées par Jésus et à l’imiter, Lui dont l’amour sur la Croix se montra plus fort que le péché, et dans le Sépulcre, vainquit la mort. Comme Jésus, on peut « changer l’histoire » par « la force humble de l’amour, par son témoignage patient ». Avec une paternelle sollicitude, le Pape montre ainsi la vraie consolation : « Nous ne devons pas oublier qu’avec Jésus, nous sommes bienheureux [...] pour toi qui es affligé, affamé, assoiffé de justice, persécuté, le Seigneur te promet que ton nom est écrit dans Son Cœur, dans les Cieux ! » Quelles promesses !

Mais les auditeurs en sont restés, sans doute, sur leur faim. Car si le Saint-Père célèbre avec effusion les martyrs, force est de constater qu’il ne donne en fait, aux survivants qui l’écoutent, aucune raison d’espérer... les engageant finalement à avancer... mais vers quoi ? Le néant ? C’est angoissant.

RENCONTRE ET PRIÈRE A MOSSOUL.

Comme ce passage de François à Mossoul, le dimanche 7 mars, dans cette « ville à moitié en ruine », où aucune église n’a pu, encore à ce jour, être reconstruite, et où la seule réponse du Saint-Père à la poignée de chrétiens revenus de leur exil forcé fut de réaffirmer « notre conviction que la fraternité est plus forte que le fratricide, que l’espérance [mais en qui, en quoi, Très Saint-Père ?] est plus forte que la mort, que la paix est plus forte que la guerre. Cette conviction parle d’une voix plus éloquente que celle de la haine et de la violence ; et jamais elle ne pourra être étouffée dans le sang versé par ceux qui pervertissent le nom de Dieu en parcourant des chemins de destruction. » C’était juste avant que le Pape ne se rende à Qaraqosh.

ANGELUS À LA CATHEDRALE AL-TAHIRA DE QARAQOSH.

C’est une ville défigurée par trois années d’occupation djihadiste qui a reçu le Pape pour la récitation de l’Angélus. Qaraqosh est un îlot chrétien, ce qui explique l’acharnement des musulmans fanatiques contre cette ville. La population, aujourd’hui de 25 000 âmes, a été divisée par deux depuis la guerre. « Beaucoup d’habitants se plaignent de ne pas avoir été aidés par le gouvernement dans les travaux de reconstruction, mais la visite du Souverain Pontife a considérablement accéléré la réfection des routes – au moins sur le chemin qu’empruntera son convoi », écrit Le Figaro dans son édition du 7 mars 2021.

Lors de la récitation de l’Angélus, dans la cathédrale al-Tahira encore criblée d’impacts et qui avait été transformée en dépôt d’armes et école de tir par les soldats du califat, le Pape exhorte son troupeau à ne pas se rendre, à ne pas perdre l’espérance, car « même au milieu des dévastations du terrorisme et de la guerre [le Pape prend bien soin d’éviter de nommer les auteurs de ces exactions qui sont des musulmans fanatiques], nous pouvons voir, avec les yeux de la foi, le triomphe de la vie sur la mort. Vous avez devant vous l’exemple de vos pères et de vos mères dans la foi qui ont adoré et loué Dieu en ce lieu. Ils ont persévéré dans une ferme espérance sur leur chemin terrestre, faisant confiance à Dieu qui ne déçoit jamais et qui nous soutient toujours de sa grâce. Le grand héritage spirituel qu’ils nous ont laissé continue de vivre en vous. Étreignez cet héritage ! Cet héritage est votre force ! Le moment est venu de reconstruire [là le Pape ne précise pas ce qui doit être reconstruit] et de recommencer, en se confiant à la grâce de Dieu qui guide le destin de tout homme et de tous les peuples. Vous n’êtes pas seuls ! L’Église tout entière vous est proche, par la prière et la charité concrète. Et dans cette région, beaucoup vous ont ouvert les portes quand il y en avait besoin. » Mais si les exactions devaient recommencer, qui va protéger les chrétiens d’Irak ? C’est bien la question angoissante...

Cependant, le Pape redouble ses encouragements auprès de son petit troupeau à ne pas perdre l’espérance puisque « du ciel, les saints veillent sur nous » ainsi que la Vierge Marie ! « Lorsque j’arrivais en hélicoptère, j’ai vu la statue de la Vierge Marie sur cette église de l’Immaculée-Conception, et je lui ai confié la renaissance de cette ville. La Vierge non seulement nous protège d’en haut, mais elle descend vers nous avec une tendresse maternelle. Sa représentation a été ici blessée et bafouée, mais le visage de la Mère de Dieu continue à nous regarder avec tendresse.

« Car [et là le Pape descend d’une marche pour tomber dans le naturalisme] c’est ainsi que font les mères : elles consolent, elles confortent, elles donnent vie. Et je voudrais dire merci de tout cœur à toutes les mères et les femmes de ce pays, des femmes courageuses qui continuent à donner vie malgré les exactions et les blessures. Que les femmes soient respectées et protégées ! Que leur soient données attention et opportunités ! Et maintenant, prions ensemble notre Mère, invoquant son intercession pour vos nécessités et vos projets. Je vous mets tous sous sa protection. »

Puis le Pape reprend l’hélicoptère pour revenir à Erbil, où il s’était déjà rendu le matin, capitale de la région autonome du Kurdistan irakien afin d’y célébrer la messe dominicale au cours de laquelle le sermon va lui permettre de préciser sa pensée sur ce qu’il faut “ reconstruire ”...

SERMON DE LA MESSE DOMINICALE À ERBIL.

Le temps est certes venu pour les chrétiens de reconstruire... mais pas de reconstruire une Chrétienté ce que Jean-Marie Guesnois a lui-même très bien compris et expliqué dans un article paru dans Le Figaro du 8 mars, après avoir attentivement écouté le pape François.

Méditant sur l’Évangile de Jésus chassant les marchands du temple pour le purifier (Jn 2, 13-25), et confirmant son autorité par cette parole : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai » (v. 19), le Pape fait remarquer que « Jésus nous libère non seulement de nos péchés, mais il nous rend participants de sa puissance même et de sa sagesse. » Et quelles sont donc cette puissance et cette sagesse auxquelles nous sommes appelés à participer ?

Jésus « nous libère d’une manière de comprendre la foi, la famille, la communauté, qui divise, qui oppose, qui exclut, afin que nous puissions construire une Église et une société ouvertes à tous et soucieuses de nos frères et sœurs les plus nécessiteux. Et en notre temps, il nous fortifie afin que nous sachions résister à la tentation de chercher à se venger, qui fait s’enfoncer dans une spirale de représailles sans fin. »

Les chrétiens chercheraient-ils à se venger ? Contre qui et comment ? En posant des bombes ? En incendiant des mosquées ? Hier, ils représentaient 6 % de la population irakienne. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 1 % ! Ce qu’ils espèrent et attendent, Très Saint-Père, ce n’est pas de se venger, mais simplement qu’on les protège. Et c’est précisément le rôle d’une Chrétienté... que vous leur interdisez de construire !

Mais le Saint-Père poursuit : « Avec la puissance de l’Esprit-Saint, il nous envoie non pas faire du prosélytisme, mais comme ses disciples missionnaires, des hommes et des femmes appelés à témoigner que l’Évangile a le pouvoir de changer la vie. Le Ressuscité fait de nous des instruments de la paix de Dieu et de sa miséricorde, des artisans patients et courageux d’un nouvel ordre social. Ainsi par la force du Christ et de son Esprit, il se produit ce que l’Apôtre Paul prophétise aux Corinthiens :  Ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes.  (1 Co 1, 25) Des communautés chrétiennes composées de personnes humbles et simples deviennent signe du Règne qui vient. Règne d’amour, de justice et de paix. »

Donc les chrétiens doivent garder la foi, ne pas perdre l’espérance, « proclamer cette merveilleuse sagesse de la croix, répandant la miséricorde et le pardon du Christ (...) ». Le Pape est même venu parmi les chrétiens d’Irak « pour, dit-il, vous remercier et vous confirmer dans la foi et dans le témoignage », mais pas question pour ces mêmes chrétiens de se mettre “ en travers ” de son grand projet, celui d’une fraternité universelle qui est la première raison de sa venue en Irak, comme d’ailleurs il l’a expliqué lors de son allocution aux autorités officielles dès son arrivée sur le territoire irakien, le vendredi 5 mars. C’est la mise en application des principes tels qu’il les a exposés dans son encyclique Fratelli tutti qui ne se veut pas “ catholique ” mais “ mondiale ”.

ALLOCUTION AU CORPS DIPLOMATIQUE.

François vient en Irak « comme un pénitent qui demande pardon au Ciel et aux frères pour de nombreuses destructions et cruautés. Je viens, dit-il, comme pèlerin de paix, au nom du Christ, Prince de la Paix. »

Il vient non seulement défendre auprès des autorités la coexistence fraternelle nourrie d’un « dialogue patient et sincère, protégé par la justice et le respect du droit » entre les différentes communautés religieuses, mais promouvoir au sein de la société irakienne l’unité fraternelle, une société dont les membres doivent vivre de solidarité, avec « la conscience que nous avons d’être responsables de la fragilité des autres » (Fratelli tutti, no 115). Avec les mêmes accents incantatoires que Paul VI à la tribune de l’ONU, s’écriant en 1965 : « Plus jamais la guerre ! plus jamais la guerre ! », François exige le silence des armes. « Que se taisent les armes ! Que la diffusion en soit limitée ici et partout ! »

Au contraire, « que l’on donne la parole aux bâtisseurs, aux artisans de paix ; aux petits, aux pauvres, aux personnes simples qui veulent vivre, travailler, prier en paix ! Assez de violences, d’extrémismes, de factions, d’intolérances ! Qu’on laisse de la place à tous les citoyens [ici le Saint-Père pense certainement aux chrétiens, mais il se garde bien de les nommer ne voulant pas donner le sentiment de les privilégier, de les distinguer des autres communautés] qui veulent construire ensemble ce pays, dans le dialogue, dans une confrontation franche et sincère, constructive ; à celui qui s’engage pour la récon­ciliation et, pour le bien commun, est prêt à mettre de côté ses intérêts particuliers ! »

Mais qui est chargé de suivre pareil programme en Irak ?

1. D’abord, les autorités irakiennes qui ont cherché, ces dernières années « à poser les bases d’une société démocratique». Évidemment ! L’Église ralliée à la Révolution ne promeut que le culte de la démocratie qui est précisément la première cause de l’embrasement du pays ou en tout cas qui est la cause même de la faiblesse d’un pouvoir central incapable d’imposer, d’opposer la force d’un État pour garantir l’ordre et la paix... aux chrétiens.

2. Ensuite la prétendue “communauté internationale”. « Les défis interpellent toujours davantage l’ensemble de la famille humaine. Ceux-ci requièrent une coopération à l’échelle mondiale dans le but d’affronter également les inégalités économiques et les tensions régionales qui menacent la stabilité de ces terres. » Klaus Schwab dans La grande réinitialisation tient exactement le même langage.

3. Ensuite, encore, les organisations, les agences, qui assistent les populations civiles irakiennes « dont plusieurs catholiques». Mention rarissime, et toujours énoncée avec le soin de les “noyer ” dans la masse, de ne pas les distinguer des autres.

Enfin, “ la religion ” qui « doit être au service de la paix et de la fraternité ». C’est l’essence, la quintessence même de la doctrine de François, la raison profonde de sa venue en Irak. Promouvoir le rôle pacificateur de “ la religion ” (nom commun comme celui de “ Dieu ”), de l’ensemble des religions dans un pays profondément fragmenté, dont la majorité musulmane est elle-même très divisée, et où les catholiques n’occupent qu’une place subalterne. « Le nom de Dieu [voici la grande idée que François ne va cesser de marteler tout au long de son voyage] ne peut pas être utilisé pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression ” (Document sur la fraternité humaine, Abu Dhabi, 4 février 2019). Au contraire, Dieu [là François ne fait aucune distinction entre les confessions religieuses, toutes également dignes, habiles, aptes à nous mettre en relation avec “ Dieu ”] qui a créé les êtres humains égaux en dignité et en droit, nous appelle à répandre amour, bienveillance, concorde. »

Mais le Pape n’oublie pas qu’il n’est, après tout, “ que ” le chef de l’Église catholique. « En Irak, l’Église catholique désire être amie de tous et, par le dialogue, collaborer de façon constructive avec les autres religions, à la cause de la paix. La présence très ancienne des chrétiens sur cette terre et leur contribution à la vie du pays constituent un riche héritage qui veut pouvoir se poursuivre au service de tous. Leur participation à la vie publique en tant que citoyens jouissant pleinement de droits, de liberté et de responsabilité [allusion aux brimades dont les chrétiens, citoyens de “ seconde catégorie ”, sont régulièrement l’objet de la part des autorités] témoignera qu’un sain pluralisme religieux, ethnique et culturel peut contribuer à la prospérité et à l’harmonie du pays. »

Après avoir exposé sa doctrine, le Pape est prêt à la mettre en pratique moyennant deux rencontres très chargées d’un point de vue symbolique... mais dégradantes de la part du Vicaire du Christ vis-à-vis de fausses religions. Actes pratiques d’apostasie.

LA RENCONTRE INTERRELIGIEUSE À UR.

À Ur, le samedi 6 mars, François a voulu rassembler les représentants du judaïsme (qui brillèrent par leur absence...), de l’islam et du christianisme, mais aussi des yézidis et des mandéens afin d’honorer tous ensemble le souvenir d’Abraham, « notre Père », et retrouver dans son exemple la manifestation de la volonté de Dieu, du « rêve de Dieu » : « Que la famille humaine devienne hospitalière et accueillante envers tous ses fils ».

« Nous, descendance d’Abraham et représentants de diverses religions. » Ainsi s’exprime le Pape, au nom de tous. Nous ne sommes plus étonnés d’entendre le Pape rattacher les trois “ religions du Livre ” à Abraham, et par lui, à « notre Dieu » en tant que Dieu des juifs, des chrétiens et des musulmans, indistinctement. Mais à la suite de notre Père, il faut rappeler une évidence que notre génération n’est plus capable de comprendre.

« Nous chrétiens, adorons Dieu vivant et vrai, et Son Fils Jésus-Christ, qui Lui-même est Dieu, fils de Dieu, fait homme, et le Père et le Fils ne sont qu’un même Dieu avec la troisième Personne de la Sainte Trinité qui est l’Esprit-Saint. Tel est en vérité notre Dieu. Je vous prie de le penser avec réalisme, tel que notre foi nous l’affirme comme un fait plus réel que ne serait notre propre existence. » Or, « les Juifs n’ont pas accepté la prédication de Jésus et l’ont crucifié à cause de l’injure prétendue qu’il faisait à leur Dieu, le Dieu d’Abraham, Dieu unique dont ils ne supportent pas qu’on lui attribue un Fils. Et les musulmans, dans la foulée, ne l’admettent pas davantage. » (Vatican II Autodafé, p. 272)

Alors peut-être que, « les uns et les autres, nous lisons la Bible et le Coran qui, tous deux, nous parlent de ce Dieu Créateur et Providence. C’est le même Dieu... je veux bien », mais lorsque saint Jean ou saint Paul affirment que Dieu est le Père de Jésus-Christ, alors ce Dieu de l’Ancien Testament, s’Il se reconnaît bien lui-même Père de Jésus-Christ, « est très courroucé, normalement, de voir que les juifs et les musulmans lui refusent le droit d’avoir un Fils comme Il l’a, en toute vérité. Si saint Paul nous a révélé le vrai Dieu, les juifs et les musulmans le refusant, “ Dieu ” devient pour eux un mot qui a cessé de convenir à la réalité qu’il désigne [...]. Conclusion : nous n’avons pas le même Dieu. » (ibid., p. 273)

Le Saint-Père invoque l’exemple d’Abraham en tant que père d’une multitude de peuples, pour en tirer un message d’unité universelle, par-delà les différences de religion. Mais la figure d’Abraham n’a d’intérêt que dans sa vocation d’ancêtre de Jésus-Christ ! Ce qu’il fut, par sa foi dans les promesses de Dieu et l’obéissance aimante à ses ordres ; selon une généalogie que nous rapporte saint Matthieu et qui aboutit à saint Joseph, fils d’Abraham et de David et qui fut « l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus » (Mt 1, 16).

À Ur, le Pape a volontairement ignoré tout ce ressort orthodromique de l’Histoire sainte qu’Abraham lui-même contempla, comme le révélait Jésus aux Juifs : « Abraham votre père exulta à la pensée qu’il verrait mon Jour. Il l’a vu et fut dans la joie. » (Jn 8, 56) Notre-Seigneur Jésus-Christ est absent du discours de son Vicaire, Lui qui disait à ses Apôtres et par eux, à toute l’Église : « Moi je suis la Vigne, vous les sarments. Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car hors de moi, vous ne pouvez rien faire. » (Jn 15, 5)

Le Pape trouve en Ur, avec un irénisme déconnecté de toute réalité historique, « le lieu béni » qui « nous reporte aux sources de l’œuvre de Dieu et à la naissance de nos religions ». C’est méconnaître non seulement le fait dramatique du refus obstiné de la Nouvelle et éternelle Alliance en Jésus-Christ par les juifs, mais encore la prétention de l’islam à être la religion “ parfaite ”, fruit de l’Alliance que fit Allah avec Abraham et Ismaël, prétention qui ensanglante le monde depuis quatorze siècles. À Ur, le Pape veut peut-être se placer opportunément avant la naissance de ces querelles, mais Jésus ne disait-il pas : « Avant qu’Abraham fût, Moi, Je Suis » ? (Jn 8, 58)

RENCONTRE A NADJAF DU PAPE FRANÇOIS AVEC L’AYATOLLAH AL-SISTANI.

En définitive, la rencontre la plus importante de ce voyage fut sans nul doute celle de Nadjaf, le samedi 6 mars, entre le pape François et l’ayatollah Ali al-Sistani, prétendument la plus haute autorité pour la majorité des deux cents millions de chiites du monde. Son unique rival est le Guide suprême iranien, le “ grand ” ayatollah Ali Khamenei. De nationalité iranienne, âgé de quatre-vingt-dix ans, al-Sistani se pose depuis des décennies comme garant de l’indépendance de l’Irak. « Le Pape argentin voulait tendre la main à l’islam chiite, commente Le Figaro le 6 mars, mais aussi porter la cause des chrétiens d’Irak. »

Le Pape voulait surtout tendre la main à l’islam chiite, après l’avoir tendue deux ans auparavant à son “ ami ” Ahmed at-Tayeb, grand iman d’Al-Azhar, institution de l’islam sunnite en Égypte, et avec lequel il a signé le « document sur la fraternité humaine ». Donc voilà le grand but de ce voyage pontifical : combler un vide dans le dialogue avec les dignitaires musulmans et peut-être poser le premier jalon pour parvenir à faire signer à la même table le même document par les deux grandes branches de l’islam et réaliser ainsi sur le papier cette “ fraternité universelle ” dont François rêve, qui mobilise toute son énergie avec un enthousiasme, une candeur absolument incroyables !

Il faut lire, à cet égard, les commentaires dithyram­biques de cette rencontre par le Pape lui-même, Vicaire du Christ, vis-à-vis de ce musulman chiite dépourvu de la moindre autorité religieuse, lors de son voyage dans l’avion qui le ramenait à Rome : « J’ai senti le devoir de faire ce pèlerinage de foi et de pénitence et d’aller voir un grand, un sage, un homme de Dieu... Il a été si respectueux pendant notre rencontre que je me suis senti honoré. Il ne se lève jamais habituellement pour saluer, mais s’est levé pour me saluer par deux fois. Un homme humble et sage. Cette rencontre m’a fait du bien à l’âme. »

CONCLUSION

Ce voyage en Irak est dans la ligne du “ rêve ” initié par Paul VI, que François poursuit avec conviction et qui consiste à effacer le Magistère traditionnel de l’Église pour qu’elle se fasse accepter comme la servante du monde, servante de l’Irak musulman... à la vérité sous la domination de Satan, où tous les hommes, donc y compris les musulmans, « au fond sont bons » comme disait Paul VI, ne sont pas violents, mais non ! et ont vocation à s’unir, car tous prétendument animés d’un désir sincère d’amitié, de paix et de justice, pour apporter à ce monde un “ supplément ” de foi et d’amour. Et cela sans offenser en quoi que ce soit la juste laïcité de la cité terrestre, simplement par une osmose silencieuse d’exemple et de vertu spirituelle.

Avant l’invasion de l’Irak par les États-Unis, en 2003, au nom de la démocratie, la Chrétienté d’Irak comptait un million et demi d’âmes. Aujourd’hui, les chrétiens sont moins de 150 000. Et on ne voit pas ce qui pourrait inverser cette tendance dramatique puisque le Saint-Père s’est déplacé en personne pour délivrer avec conviction et émotion l’enseignement qui ruine aujourd’hui l’Église et toute la Chrétienté d’Occident incapable de se porter au secours de la Chrétienté d’Orient. Mais alors quelle est la solution ?

« En 2003, écrit Georges Malbrunot dans Le Figaro du 23 décembre 2019, certains chrétiens irakiens attendaient avec impatience l’avènement de la démocratie promise par les États-Unis. Ils ont depuis déchanté. Minoritaires – sauf au Liban – les chrétiens d’Orient ont besoin d’un État fort qui les protège. Mais la restauration de structures étatiques tarde dans un Moyen-Orient en décomposition permanente, alors que le confessionnalisme ne peut que les pénaliser. La France n’a pas oublié ces communautés, mais elles ne pèsent plus grand-chose dans la balance des intérêts de notre pays. »

L’État fort qui protégera les chrétiens d’Orient en général et les chrétiens d’Irak en particulier, c’est la Russie. Comme en Syrie. C’est sa vocation et elle ramènera toutes les communautés chrétiennes schismatiques dans le giron de l’Église catholique lorsqu’elle-même reviendra de ses “ erreurs ”. L’avenir de l’Irak n’est pas à Ur, mais à Rome lorsque le Saint-Père daignera enfin consacrer la Russie au Cœur Immaculé de Marie. Prions beaucoup pour le Saint-Père ! Ainsi soit-il !

frère Bruno de Jésus-Marie.

SAINTE JACINTHE ET LES LARMES DU SAINT-PERE

C’est la vision du troisième secret, mais aussi les deux visions du Saint-Père dont sainte Jacinthe eut le privilège, qui donnèrent aux trois pastoureaux leur vive dévotion pour le Saint-Père.

Une première fois, Jacinthe était restée un moment seule au puits. Elle dit ensuite à Lucie :

« N’as-tu pas vu le Saint-Père ?

– Non.

 Je ne sais pas comment, j’ai vu le Saint-Père dans une très grande maison, agenouillé devant une table, la tête dans les mains et pleurant. Au-dehors, il y avait beaucoup de gens et certains lui jetaient des pierres, d’autres le maudissaient et lui disaient beaucoup de vilaines paroles. Pauvre Saint-Père ! Nous devons beaucoup prier pour lui. »

Une autre fois, au Cabeço, elle interpella sa cousine :

« Ne vois-tu pas tant de routes, tant de chemins et de champs pleins de gens morts, perdant leur sang, et d’autres gens qui pleurent de faim et n’ont rien à manger ? Et le Saint-Père, dans une église, priant devant le Cœur Immaculé de Marie ? Et tant de monde qui prie avec lui ? »

Lorsqu’elle demanda à sa cousine si elle pouvait raconter ce qu’elle avait vu, Lucie lui répondit vivement :

« Non. Ne vois-tu pas que cela fait partie du Secret ? Et qu’ainsi bientôt tout se découvrirait ?

 C’est bien, alors, je ne dirai rien. »

Lorsque Jacinthe offrait ses sacrifices à Jésus, elle ajoutait : « Et pour le Saint-Père. » Après le chapelet, elle disait toujours trois Ave Maria pour le Saint-Père.

(frère François de Marie des Anges, Fatima, salut du monde, éd. CRC, 2007, p. 168).