Il est ressuscité !

N° 220 – Avril 2021

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Sous le patronage de saint Joseph, 
à l’école de notre Père (2)

Le mois de mars – mois de saint Joseph – nous a donné l’occasion d’un entretien avec frère Bruno de Jésus-Marie sur l’opportunité de l’année jubilaire en l’honneur de saint Joseph, décrétée par le pape François, pour le 150e anniversaire de son patronage sur l’Église universelle. En voici le texte intégral :

La Sainte Famille
Sanctuaire de Notre-Dame Auxiliatrice (Turin)

LE 8 décembre 1870,  le bienheureux pape Pie IX a placé l’Église universelle sous le patronage de saint Joseph, dans des circonstances particulièrement tendues : la Ville éternelle avait été investie par les troupes révolutionnaires et piémontaises deux mois plus tôt, et le jour même de la proclamation de ce Patronage, qui se fit simultanément dans les trois grandes basiliques de Rome (Saint-Pierre, Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure), les fidèles qui avaient assisté aux offices, furent insultés et maltraités. Le soir, sous les fenêtres du Vatican, des forcenés crièrent : « Mort au Pape ! » Bien des gens annonçaient qu’avec la chute des États pontificaux, c’en était fini de la Papauté. Le nouveau roi d’Italie Victor-Emmanuel eut l’insolence d’offrir à Pie IX, désormais prisonnier dans son palais du Vatican, sa police et ses troupes pour le protéger, tandis que plusieurs nations l’invitaient à venir s’installer chez elles. Ferme comme le roc face à la révolution, Pie IX refusa toutes ces avances pour se placer, lui et l’Église, sous la protection de saint Joseph.

– Mon frère, vous avez, si on peut dire, saisi la balle au bond pour tourner nos cœurs et nos espérances vers le Chef de la Sainte Famille. Pour nous donc aussi, 2021 sera une année saint Joseph ”. L’annonce en a paru dans la Ligue de janvier – « Noël auprès de saint Joseph » –, puis dans le numéro de février, où vous vous êtes appliqué à commenter le décret du pape François, Patris corde  ; dans le numéro de mars, vous avez voulu présenter toute la partie positive de l’enseignement de notre Père sur saint Joseph, en tenant à ce que ce numéro soit illustré en première page par la photo de notre Père fondateur. Est-ce pour nous inviter à faire le rapprochement entre lui et saint Joseph ?

Frère Bruno : – Oui, c’est cela. Pour moi, j’ai fait le rapprochement depuis la fondation de notre communauté, le 15 septembre 1958, centenaire de la naissance de Charles de Foucauld. Et on pourrait appliquer à notre Père fondateur ce que Mgr Freppel disait de l’évêque dans son diocèse : « Lorsque Dieu s’apprête à former le cœur d’un [fon­dateur d’ordre], Il crée, Il développe en lui ce qu’il y a de plus vif, de plus délicat, de plus profond dans les affections d’ici-bas : Il emprunte au cœur du père sa bonté et cette sollicitude de l’homme qui s’est senti revivre avec bonheur dans d’autres lui-même ; Il prend dans le cœur de l’époux cet attachement tendre et fort qui tient une vie enchaînée pour toujours à une autre vie ; et c’est du mélange de ces deux sentiments puri­fiés, agrandis, transformés par sa grâce, qu’Il fait le cœur d’un [fondateur d’ordre]... » (frère Pascal, Mgr Freppel, t. I, p. 478)

Cela a été manifeste dès le début de notre vie en communauté, quand notre Père nous plaça sous le bienfaisant patronage de saint Joseph. Selon le deuxième article de la Règle qu’il avait rédigée l’année précédente :

« Ils auront une intime prédilection pour Nazareth et désireront revivre auprès de la Sainte Famille tout le mystère de sa vie cachée. Saint Joseph sera leur grand protecteur et la Vierge Marie, leur Mère. » Marie et Joseph étaient donc et demeurent nos deux “ Patrons ” intimes, contemplés, aimés, que nous invoquons et tâchons d’imiter dans les vertus de leur vie cachée. Pour saint Joseph, « notre bon Père », ce sont ses vertus de prudence, de sagesse, d’humilité, d’artisan et père de famille. Comme le décrit notre “ Prière à saint Joseph ”, composée par notre Père dans sa cure de Villemaur et agréée par l’évêque de Troyes, Mgr Le Couëdic (A 12 dans nos carnets de chants).

J’ai là sous les yeux quelques notes du curé de Villemaur pour un sermon sur saint Joseph, qui dit déjà dans quelle intimité d’âme notre Père était avec ce grand saint : « Oh ! douce union d’une famille sainte, qui resserre les liens de nos unions ! Qui aime avec ferveur et discrétion, d’un amour qui vient de Dieu et va à Dieu, pur, généreux, plein de tendresse et de sollicitude. Ce n’est même pas coûteux, tellement c’est heureux ! Oh ! pauvreté dans le travail manuel, qui illustre pour nous la pauvreté évangélique ! La pauvreté des biens laisse davantage rayonner la richesse et beauté des personnes. Le travail manuel laisse plus de liberté à l’esprit pour contempler et aimer. Ni grandes ambitions ni grands soucis. »

– On devine là des richesses de contemplation, que notre Père partageait avec ses amis.

– Oui, plusieurs Lettres à mes amis décrivent cette vie cachée de Nazareth, qui est « le ciel sur la terre » ( no 7) certes, mais aussi une préparation au drame de la vie publique et de la Croix, comme le montrent les Lettres nos 82 à 85, écrites à Villemaur en février et mars 1961, à la fois pour confondre l’imposture progressiste et pour retrouver le vrai Nazareth, selon l’esprit et la vocation propre du Père de Foucauld. En effet, écrivait-il, « sa découverte neuve, éblouissante, rejoint la tradition authentique de l’Église... Nazareth, c’est une maison perdue, ignorée, sous le toit de laquelle une Vierge consacrée et un Prince de Vertu adorent à cœurs perdus leur Dieu et Sauveur... Que chacun de nous, que nos familles y participent, oui ! mais dans la participation limpide à cette vie toute surnaturelle. Secret d’union à Dieu, d’anéantissement intime, où la Grâce pénètre tout l’être et réduit tout orgueil, tout égoïsme, toute mondanité. » (Lettre no 82)

Mais qu’on ne s’y trompe pas : à Nazareth comme partout où cette perfection intime est recherchée, elle a été et sera toujours en butte aux contradictions, aux persécutions. « Qu’on cherche à imiter la Sainte Famille dans le respect scrupuleux de la Loi de Dieu, et la Croix et le Martyre, et l’Apostolat et la Gloire nous seront donnés par Lui selon ce qu’Il voudra. Tout autre calcul répugne. » (Lettre no 83)

Notre Père était curé à Villemaur, Pâlis et Planty, comme saint Joseph à Nazareth. Le lien mystique qui l’unissait à sa paroisse aux trois clochers était comparable à celui de saint Joseph et de la Vierge Marie : « Vous commençâtes à m’apparaître dans le Christ, écrit-il dans une de ses Pages mystiques sur l’Église, comme une jeune épouse, joyeuse, confiante et tellement ardente que je vous sentais éprise plus que moi de la perfection où je vous guidais... Dans les champs, les ateliers, au chevet des malades, à la sortie des écoles, partout je retrouvais les mille visages de mon Église... Tenant votre visible place, comment n’aurais-je pas aimé cette Église avec une joie d’époux ? » ( no 54) D’où les magnifiques Lettres 98-99-102 écrites autour de la Noël 1961, suivies de la Lettre 104, de mars 1962, sur les relations intimes entre saint Joseph et son Épouse immaculée, que nous avons citées dans les deux derniers numéros.

– Mon frère, vous venez de citer la Lettre no 104, datée du 19 mars 1962 : « Jésus dans les bras de saint Joseph. » La date est étonnante : ce jour est celui des funestes accords d’Évian, qui livraient l’Algérie au fln. Comment expliquer cette coïncidence ?

– Tout simplement parce que, ce jour-là, notre Père n’était plus au presbytère de Villemaur, mais placé en garde à vue depuis le mercredi 14 mars au grand séminaire de Troyes, « pour avoir ouvertement déclaré que la capitulation de M. de Gaulle était la plus honteuse de notre histoire » ! Vous savez que son combat pour l’Algérie française fut le motif pour lequel notre Père fut dénoncé puis chassé de ses paroisses, mais il nous faut comprendre qu’en cela même, il était une image de saint Joseph. Saint Joseph, Père et Protecteur de la Sainte Famille persécutée, exilée, est aussi le Défenseur de la morale, qui est reflet de la Loi de Dieu et qui impose en tout état de cause qu’on prenne la défense de ses frères assassinés, martyrisés... C’est ce que notre Père répondit à Mgr Philippe, secrétaire de la Sacrée Congrégation des religieux, qui mettait comme condition de la reconnaissance de notre Ordre le renoncement à la défense de l’Algérie française. Il y reviendra lors de sa messe d’adieu à Villemaur, le 15 septembre 1963 :

« Notre honneur a été par religion, en communauté paroissiale [souligné dans le texte] d’adopter une ligne de conduite conforme à notre foi, à la vraie justice et à la charité : nous avons pris parti pour la France, pour l’Algérie française, pour les innocents et les faibles opprimés et menés à l’abattoir. Ça, nous ne nous en repentirons jamais ! Cette ligne-là, nous la devons poursuivre, car la révolution, terrible aux petites gens et fatale à l’Église de Dieu, des territoires d’outre-mer vient en France. Elle devra nous trouver vigilants et forts, décidés à la vaincre ou à périr !

« Ne vous étonnez pas de tout cela : le Curé, ayant charge et soin de sa paroisse, se doit d’être un Maître, un Chef et un Pasteur. Les besoins des âmes ne doivent pas lui faire oublier ses responsabilités plus vastes, et il doit avec sa paroisse participer à la grande défense de la Foi, de la Civilisation et de la Patrie contre les armées de Satan... »

– Dans le même temps, mon frère, s’était ouvert le concile Vatican II. Où le pape Jean XXIII, très habilement, jouait sur les deux tableaux : soutenant le coup de force de la minorité progressiste qui avait mis de côté les schémas préparatoires trop traditionnels, et en même temps rassurant les traditionalistes, accédant par exemple au vœu de plus de quatre cents Pères du Concile, le 13 novembre 1962, d’introduire le nom du « Bienheureux Joseph, époux de la Vierge Marie », au canon de la messe romaine.

– Mesure que le clan progressiste s’empressa de tourner en dérision. Comme les protestants étaient mécontents, le Père Congar y alla de sa mise au point hypocrite dans les I. C. I. : « Ramener trop exclusivement l’attention sur les aspects humains, et même enfantins (sic !) de la vie de Jésus risque de changer l’équilibre de la foi ( !) au profit des seuls éléments doux, tendres, sentimentaux, et au détriment d’une vue de foi qu’appelle une véritable fréquentation du Nouveau Testament, singulièrement de saint Paul. Peut-on se nourrir à la fois de saint Paul et de Mois de saint Joseph ” ? N’est-ce pas l’un ou l’autre ? » Le perfide !

Mais il est vrai que s’engageait alors la grande bataille au sein même de l’Église, cette pauvre Église qui allait être bientôt victime, comme dira notre Père, de « l’orgueil des Réformateurs », et cela par la volonté du premier de ces Réformateurs qu’était le pape Paul VI, acquis de longue date au réformisme de Congar. Et on peut dire que notre Père fut providentiellement libéré du souci de sa cure, pourtant si aimée, de Villemaur, pour se vouer exclusivement à la défense de l’Église en grand péril. J’y vois encore un signe du patronage de saint Joseph et de sa protection sur notre Père. « Sa mission concernait l’Église tout entière », comme l’avait bien compris Max Broquet, son fidèle paroissien.

– Au soir du 15 septembre 1963, notre Père et vous- même avec frère Gérard vous installiez à Saint­-Parres-lès-Vaudes, dans le même diocèse de Troyes. La maison s’appelait “ Les Clématites ”, n’est-ce pas ?

– Oui, mais notre Père s’empressa de la placer sous la protection de saint Joseph en lui donnant le nom de “ Maison Saint-Joseph ”, puisque nous en avions fait l’acquisition « grâce à la protection de la divine Providence, la sollicitude du bon et grand saint Joseph, dont les incessantes et admirables générosités de nos amis avaient été l’instrument béni » (Lettre no 183). C’était pour continuer, « en enfants perdus de l’Église » mais sous la protection du Chef de la Sainte Famille, notre vie de Nazareth, en communauté dans la prière et le travail, à la dernière place, certes, mais au bon poste pour comprendre ce qui se passait et mener le bon combat... pour l’Église. Comme disait notre Père : « Seul cet amour violent que j’ai pour ma Mère me porte à déchirer, arracher de sur son visage et son corps magnifiquement ornés par Dieu même, les oripeaux infâmes, les voiles souillés et sacrilèges dont le Monde et le Siècle prétendent les recouvrir... J’irai maintenant jusqu’au bout de mon cri. Je plaiderai pour ma Mère. » (Lettre no 134)

– Cette lettre magnifique, qui fait partie de la série des Lettres sur “ le mystère de l’Église et l’Antichrist ”, est datée du 19 mars 1963, jour de la Saint-Joseph. N’était-ce pas elle, mon frère, que vous avez apprise par cœur pour la réciter en premier sermon dans la chapelle du Séminaire des Carmes à Paris, la première chapelle en France qui plus est à être dédiée à saint Joseph ?

– Oui, et je la récitai avec ferveur, parce qu’elle avait pour thème l’amour de l’Église, que nous avait communiqué notre incomparable Père : « La seule pensée d’appartenir à l’Église suffit à renouveler la jubilation de notre âme... » J’entends encore les sarcasmes de mon supérieur, qui me punit d’une fort mauvaise note. L’heure n’était plus à admirer l’Église, mais à la critiquer, afin de la réformer. Point n’est besoin de dire quel parti aurait pris saint Joseph !

Pour la Noël 1964, à la maison Saint-Joseph donc, notre Père écrivit une nouvelle Lettre sur « la Sainte Famille, le vrai, l’unique trésor du monde » (Lettre no 192), où saint Joseph est présenté comme le modèle des religieux de Dieu et des pères de famille : « Saint Joseph, le Patron de l’Église universelle, n’est-il pas à la racine de l’inestimable merveille de la pauvreté, de la chasteté, de l’obéissance des religieux de Dieu ? Et j’ajoute, n’est-ce pas d’une telle présence du prêtre, calme dans sa sagesse, joyeux dans son célibat, que naissent et s’épanouissent ces autres imitateurs de saint Joseph, les pères de famille, fidèles et généreux, époux attentifs et discrets, sobres, pleins d’autorité et de dévouement pour leurs enfants ? Tous ces hommes peuvent lever leurs regards vers Lui, saint Joseph, qui est leur Père. Et nous désirons ardemment que toute la terre le vénère et chante ses vertus, pour qu’en tout lieu et tout foyer les fidèles des paroisses, les épouses et les enfants retrouvent en leurs prêtres à un degré excellent, en leurs époux ou leurs pères cette sainteté admirable. »

De nouveau, en janvier 1966, au lendemain du Concile, comme pour effacer toutes les folies et impiétés qui avaient été débitées dans l’Aula conciliaire pendant trois ans, notre Père écrit son admirable Lettre no 221 : « Trop de désirs nouveaux et insensés, trop de discours et de propagandes viennent jeter le trouble dans nos familles et les bouleverser de leurs appels à l’insolite. Pour calmer ces appétits insatiables ou cette inquiétude, rien n’est meilleur pour les bons chrétiens que d’entrer en oraison, à Nazareth... » Et il conclut : « De Nazareth, que peut-il sortir de bon ?... Le Sauveur du monde. Voilà de toutes les leçons de l’Évangile la plus utile à notre temps. Si vous voulez le salut du monde, recréez de saintes Familles et d’autres Nazareth ! »

– Je crois que nous pourrions trouver beaucoup d’autres références à saint Joseph dans les sermons, conférences ou écrits de notre Père. Rien que pour les sermons – que nous appelons les “ logia ” –, j’ai relevé pas moins de 4 931 références... Mais pourriez-vous nous dire, s’il vous plaît, celle que vous préférez ?

– Celle que je préfère ?... Vous êtes un peu indiscret, d’autant que vous pourriez facilement la retrouver vous-même, c’est celle que je cite le plus souvent : la Page mystique no 21, de mars 1970. Avec sa merveilleuse intelligence des saintes Écritures et sa profonde connaissance du cœur humain, notre Père a compris le secret de ce saint immense : « Ô saint Joseph, homme juste et bon, notre Père et notre protecteur, qui voudra se faire le héraut de vos intimes grandeurs ? Je n’oserais. Et pourtant je souffre trop de les voir ignorées pour ne pas tenter de les raconter à mon indigente manière. Tant d’âmes en seraient merveilleusement secourues ! Celui qui comprendrait la beauté et la délicatesse de l’amour que vous portâtes à la Vierge Marie, fût-il le plus grand des pécheurs, ressentirait l’irrésistible attrait de la vertu. Permettez-moi d’ouvrir votre cœur pour en révéler les secrets jalousement gardés... »

Mais voyez-vous, jamais, dans l’esprit et le cœur de notre Père, l’amour confiant envers saint Joseph ne se dissociait de l’amour passionné qu’il avait pour l’Église. Dans ce même numéro de la CRC, notre Père titrait son éditorial : “ L’Église, l’Église seule ”, car étaient apparus de nouveaux contempteurs de l’Église, cette fois intégristes qui, par leur révolte et leur esprit de schisme, ajoutaient un mal à un autre mal. Quittant l’Église pour former des chapelles sauvages, ils l’abandonnaient à ceux qui la dépouillaient de ses ornements magnifiques, pour reprendre l’image employée tout à l’heure. Alors notre Père demandait à ceux qui voulaient bien l’écouter et le suivre, de conserver leur foi “ virginale ” et leur fidélité entière à la seule Église, qui est romaine :

« Tenir à l’Église, la reconnaître pour divine dans sa réalité actuelle, visible, historique et humaine, cela devient de jour en jour un plus audacieux et bel acte de foi. Que Dieu nous en conserve la grâce ! Nous croyons l’Église immortelle et nous voulons en être les fils soumis... Et catholique, au sein même de l’Église actuelle, cette œuvre est de Contre-Réforme, c’est sa différence spécifique. Nous militons au service de Dieu et des âmes, dans la ligne même de notre foi et dans la charité surnaturelle qui nous est enseignée, donnée par les sacrements, contre cette Seconde Réforme pire que la première, qui est une autodestruction de l’Église et la perte des âmes. C’est un service légitime que nous sommes appelés à rendre dans nos paroisses, nos diocèses, nos pays de Chrétienté. Il peut sembler paradoxal d’être fidèle au Pape et aux évêques en luttant contre les opinions et les passions auxquelles ils paraissent tenir le plus. Mais nous prétendons en avoir le droit et le devoir... » (CRC no 30, mars 1970)

– Cette foi magnifique en l’Église est toujours la nôtre, grâce à vous, mon frère, qui maintenez ce combat sur deux fronts, – ni schisme ni hérésie –, et cette ligne de crête fixée il y a cinquante ans par notre Père.

– Grâce à saint Joseph ! dont l’assistance, il faut le dire à la gloire de notre grand Protecteur et en action de grâces, ne nous a jamais manqué. Dans la désorientation diabolique qui a saisi l’Église et toutes les tempêtes qui ont suivi, c’est un vrai “ miracle ”. Comme notre Père le soulignait le 19 mars 1976 : « Il est miraculeux que, à travers tant de siècles, tant de monastères aient pu vivre. Le miracle est fondé sur la vertu de saint Joseph. L’exemple de saint Joseph, charpentier toute sa vie, inspire de vivre comme lui, d’avoir son esprit : la perfection de l’amour de Dieu dans la vie la plus humble. Voilà les grâces qu’accorde saint Joseph. Pauvre vie que la sienne, mais glorifiée à l’extrême. Saint Joseph fait vivre l’Église en faisant vivre les religieux d’une manière vertueuse, joyeuse, fervente, dans les humbles tâches. »

Et encore, le 1er mai de cette même année 1976 : « Joseph, gardien du berceau de Jésus, est le gardien de l’Église. Cela montre la puissance de saint Joseph. Chaque fois que nous nous alarmons, désolons, pour ne pas dire désespérons de la crise actuelle, nous devrions avoir chaque fois une invocation, un regard, un appel au Cœur de saint Joseph... L’intercession de saint Joseph donne sa confiance invincible en Dieu. C’est une grâce de faire appel à saint Joseph et cela nous ramène à la considération du mystère de l’Église ; cela a pour avantage que c’est une intercession pour l’Église. Dieu interviendra quand nous aurons assez prié saint Joseph. Tout est inséré dans une sagesse divine que nous ne comprenons pas. Ce que nous savons, c’est que notre prière à saint Joseph hâte le mûrissement de la cause de l’Église et sa solution. »

– C’est ainsi que la Sainte Vierge et saint Joseph nous ont accordé la grâce d’un bon pape, le 26 août 1978, en la personne d’Albino Luciani. Quelle confirmation de la foi de notre Père en l’Église, qui avait toujours dit, même aux pires moments : « Ce n’est pas nous qui sauverons l’Église, c’est l’Église qui se sauvera elle-même. »

– Jean-Paul Ier, l’élu du Cœur Immaculé de Marie et nous pouvons ajouter : de saint Joseph, car ce dernier épouse toutes les pensées, les intentions de son Épouse, nous est apparu comme « un saint Pie X qui s’ignore ». Saint Pie X, le phare de l’Église au vingtième siècle, que notre Père aimait à comparer à saint Joseph : « Prêtre pieux, humble, travailleur, l’homme de la charité et de la prière, juste et droit au suprême degré. Saint Joseph, son patron, devait être ainsi. Oui, plus j’y réfléchis, plus je pense que nul homme au monde n’a tant ressemblé à saint Joseph. » (Saint Pie X, sauveur de l’Église, CRC no 96, p. 9)

Jean-Paul Ier était de même. « Ce Pape religieux et ferme dans la foi, si bon, si gracieux, par sa seule apparition a refait l’unité cordiale du peuple chrétien, sur l’essentiel qui est le culte de Dieu, la foi en lui, la piété personnelle et le labeur des vertus, surtout l’amour fraternel. Et l’Église s’est sentie revivre, délivrée du carcan des nouveautés postconciliaires, de la tyrannie des intellectuels réformistes, des exigences insupportables de l’ouverture au monde. Il était donc si simple d’être catholique ? Le sourire du Pape montrait aussi, prêchait que c’était une joie, un bonheur. » (Le saint que Dieu nous a donné, CRC no 134, p. 1)

D’autant qu’il voulait, – mais cela, nous ne l’avons su qu’après sa mort –, avec un cœur d’enfant « ce que Dieu veut », c’est-à-dire accomplir à la lettre les demandes de Notre-Dame de Fatima : la consécration de la Russie et la dévotion réparatrice des premiers samedis du mois. Mais tel Joseph vendu par ses frères, il fut assassiné, comme nous en avons eu une nouvelle confirmation (cf. Il est ressuscité, janvier 2021). Son martyre cependant a produit ses fruits et ne cessera d’en produire, ne serait-ce que par son exemple entraînant, attirant, de pauvreté évangélique. « Maintenant, disait notre Père, je vois dans la douce lumière du premier Pape martyr de l’ère capitaliste moderne : c’est par la pauvreté que l’Église romaine, purifiée, sauvera le monde. »

– L’année suivante, en 1979, comme si les choses avaient mûri à cette « douce lumière », notre Père composa et publia les 150 Points de la Phalange. Vous écrivez, dans votre édito de mars, que « ce monument de sagesse absolument méconnue, qui nous fait héritiers, nous, ses disciples, des fondateurs de notre Église et de notre monarchie très chrétienne, et adoptés par eux, avec leurs cent cinquante vérités et bontés, beautés humaines et chrétiennes, ou pour mieux dire monastiques et monarchiques », a été bâti « sous la houlette de saint Joseph ». Une chose cependant m’a frappé : dans les 150 Points, il n’est pas fait mention de saint Joseph. Comment expliquer cela ?

– Précisément parce que, notre Père s’étant identifié à lui, on peut dire que c’est saint Joseph lui-même qui l’a inspiré pour mettre en forme toute cette doctrine, et qu’il en est, lui, le Patriarche taciturne, le grand silencieux de l’Évangile, pour ainsi dire le garant, mais discret, caché, « dans l’ombre ».

Pour les Points catholiques, prenons le triduum que notre Père nous prêcha les 1er, 2 et 3 mai 1979 sur “ l’esthétique mystique de saint Joseph ”. Durant l’année précédente, il avait donné des cours à la Mutualité sur “ une mystique pour notre temps ”, au terme desquels il nous confia qu’il n’avait pu enseigner tout ce qu’il voulait. À Josselin, lors des Journées bretonnes, il reprit son enseignement en l’appliquant à la Sainte Vierge, c’est sa “ Mystique mariale ” (S 37, disponible sur la vod), le rendant ainsi abordable par l’exemple admirable, sublime, de la Vierge Marie. Mais il semble que, pour notre Père, cela n’était pas encore suffisant.

Il voulut que nous nous tournions vers notre bon saint Joseph, le “ juste ” par excellence, car il est pour nous un modèle d’âme mystique ou tout au moins désireuse de faire son salut :

« L’Église, à travers les siècles, a tourné ses regards avec de plus en plus d’admiration vers saint Joseph et, dans les siècles à venir, probablement, elle grandira encore sa louange et elle lui donnera la place qu’il mérite, tout à côté de la Sainte Vierge et de l’Enfant-Jésus dans le Ciel... Figurez-vous que saint Joseph et la Vierge Marie avaient déjà le cœur et l’esprit pleins de sagesse esthétique et mystique et dramatique ! Ils en étaient remplis. Quelle leçon ! Mais ce n’est pas une leçon écrasante, c’est une leçon attirante, réconfortante, pleine d’allégresse. » Et notre Père d’expliquer en quoi saint Joseph est “ un Maître de vie spirituelle ” comme un Maître de vie temporelle, un grand Patron et un intercesseur. Avec le sens du Salut qui était le sien, il fut la fleur de ce peuple humble, méprisé mais aimé de Dieu, des “ anawîm ” ou “ pauvres de Yahweh ”, qui attendaient dans la foi la venue de leur Sauveur, de leur Rédempteur, parce qu’ils se savaient pécheurs. Leur attente, même si elle a duré des siècles, a été merveilleusement récompensée.

Et notre Père va jusqu’à dire que saint Joseph, avide de rédemption, est l’homme du pardon et de la miséricorde : « Attendant celui qui allait venir pour pardonner, il pardonnait lui aussi, évidemment. » N’était-il pas “ fils de David ”, non seulement de la lignée de David, le Roi vainqueur et aimé de Dieu, mais l’héritier de celui qui pardonna à ses ennemis, jusqu’à son propre fils Absalom révolté contre lui.

Dans son étude sur David, « roi selon le Cœur de Dieu », écrite en 1995 (CRC no 313-314), notre Père a des pages admirables sur le cœur miséricordieux de David, au moment où lui-même, en butte à des attaques et à des calomnies, était réduit « à l’état de suppliant, avec David mon parent, mon modèle, méprisé, abject mais contrit et repentant, afin d’être aimé de Dieu et des miens, et de pouvoir les aimer encore, et mes ennemis aussi, selon ce que je lis de David au cœur doux et humble, plein de mansuétude et de miséricorde, figure bouleversante de Jésus nous aimant et nous excusant jusque dans les affres de la mort » (Lettre à la Phalange no 49).

Alors, « allez à Joseph et faites tout ce qu’il vous dira » (Gn 41, 55). Il y a aussi cette place primordiale donnée désormais dans nos 150 points à l’Immaculée Conception, qui va tout à fait dans le sens de ce que veut saint Joseph et ce qu’il nous « dit de faire » aujourd’hui, mais nous en reparlerons plus loin.

– Pour mettre en application les Points politiques, faut-il aussi, mon frère, aller à lui, recourir à lui ?

– Parfaitement, c’est ce que notre Père nous a expliqué dans un sermon mémorable. C’était le 1er mai 1987, « mai de lumières divines et de fêtes royales ». Nous étions en plein dans l’année du millénaire capétien, qui était aussi l’année de l’appel au jugement de Dieu. Et une vérité lui apparut avec force, propre à exalter le patronage et le culte de saint Joseph, comme aussi d’en blâmer l’inexistence actuelle dans la prédication de l’Église : saint Joseph est le patron, et là où il ne l’est pas, il doit le redevenir. Qu’est-ce à dire ?

« Pour l’ouverture du mois de Marie, nous avons fêté son royal Époux et chef de famille, saint Joseph, prince de Juda, de la lignée de David, établi Patron universel de l’Église. Lui, le plus petit des trois glorieux membres de la Sainte Famille, il commande, il est le Père et Protecteur de Jésus et de Marie, et son règne dure éternellement dans le Ciel. Méditation qui a tourné en religion royale. Il est un peu le Roi au paradis. Et il donne en ce beau mai le goût de la royauté retrouvée, restaurée, dans le dégoût de l’idolâtrie du moi, de la démocratie capitalo-socialiste, de l’anarchie. Et voilà que nous réapprenons à aimer nos pères, nos patrons, nos princes, nos pontifes, nos papes, nos chefs de familles, de professions, de nations, d’Églises. Nous admirons qu’au Canada, saint Joseph soit très honoré au mont Royal. Douce et humble anticipation des Souverains Pontifes et des Rois très chrétiens... »

Et le sermon de notre Père s’achevait par une résolution vibrante : « Nous nous mettons à ses ordres. Oui, au garde-à-vous devant ce chef si bon, si humble, si généreux et tout-puissant : À vos ordres, Commandant ! ” »

– Alors, mon frère, je suppose que, pour la mise en œuvre de notre écologie communautaire, qui constitue la troisième partie de nos 150 Points, la consigne est la même : Ite ad Joseph ?

– Évidemment, parce que c’est son domaine de prédilection. La Sainte Famille, dont il est le chef, le patron, c’est le modèle de l’Église, et l’Église, c’est le modèle de la société temporelle. Nous avons eu au Canada pendant plusieurs années, sous la direction de frère Pierre, un “ cercle Saint-Joseph ”, pour apprendre à nos amis, pères de famille, chefs d’entreprise ou employés, à faire passer dans leur vie professionnelle, les enseignements économiques et écologiques que notre Père a rassemblés dans les 150 Points. Cette doctrine héritée de nos maîtres, fondée sur la vérité et la loyauté, est plus que jamais d’actualité, c’est même le seul remède à la terrible crise qui s’annonce.

Au camp de la Phalange, l’an dernier, nous avons eu le témoignage de deux amis phalangistes, l’un est chef d’entreprise, et l’autre, cadre supérieur au sein d’un groupe agro-alimentaire, tous deux attentifs et fidèles à pratiquer et le culte à saint Joseph et leur allégeance phalangiste. Deux exemples concrets de mise en œuvre de la vertu de prudence qui est au cœur de nos 50 Points d’écologie ; une vertu naturelle certes, mais soutenue par la grâce, que notre Père voulait voir pratiquer non seulement par les chefs de famille, par les chefs d’entreprise, mais aussi au niveau des communes, de la communauté nationale et même entre nations. Afin d’inscrire toutes ces “ entreprises ” sur le long terme, pour en assurer la force, la stabilité, l’indépendance et la pérennité.

La Providence divine apporte toujours son soutien à qui s’en rapporte à elle, mais le Bon Dieu et saint Joseph aiment bien aussi ceux qui accomplissent leur devoir d’état en faisant produire au centuple les talents qu’ils ont reçus, comme il est dit dans la belle prière composée par saint Pie X. Ceux-là donnent l’exemple d’une vie ordonnée, féconde, utile au prochain et au pays, ainsi que d’une collaboration professionnelle compétente et dévouée (point 148).

– Un tel projet est magnifique, bien digne de saint Joseph, artisan de Nazareth et maintenant Patron de tous les patrons et pères de famille de l’univers. Mais comment peut-il être mis en œuvre par un phalangiste ? La condition préalable n’est-elle pas de retrouver dans l’enthousiasme un esprit d’enfance, d’enfant et de disciple... de saint Joseph ?

– C’est le secret. Notre Père et moi-même en avons fait l’expérience depuis le commencement de notre communauté et de notre phalange : seuls ceux qui possèdent, ou retrouvent, cet esprit d’enfance et de disciple, iront jusqu’au bout de la vérité et de la fidélité à leur engagement, et leur enthousiasme, renouvelé de jour en jour par l’oraison, produira tous ses fruits. Notre Père l’expliquait dans la retraite de communauté, “ Esquisse d’une mystique trinitaire ”, qu’il nous prêcha au lendemain des événements de l’été 1989, qui avaient failli ruiner toute son œuvre et disperser les communautés, nous donnant en exemple “ le cœur doux et humble de saint Joseph ”.

« La première étape, la préalable, la principale, dont les deux autres vont surgir mystérieusement, c’est notre relation, à la suite d’un don comme miraculeux, d’une grâce décisive : notre relation d’enfant à notre bon Père céleste, au Bon Dieu... C’est l’enfance spirituelle, correspondant à l’Ancien Testament, comme aussi dans les lectures et prières du début de la Messe, qui se terminent par la Préface et le Sanctus. »

Et notre Père expliquait ensuite qu’il aurait pu prendre le saint Enfant Jésus comme modèle de cette enfance spirituelle, pour nous apprendre à adopter « cette attitude de l’enfant, de confiance, d’abandon, d’obéissance, de soumission aveugle et d’amour... tout cela vécu par un homme, dans l’abnégation, le saint abandon, en quoi consiste le sommet de la perfection monastique et mystique ». Mais, d’une manière révélatrice de son enseignement et de ses conseils spirituels, il préféra nous donner à contempler et à imiter « le doux et humble Cœur de saint Joseph, saint Joseph considéré comme enfant de Dieu. Mais il est le père de Jésus ?! Oui, c’est un peu complexe, mais nous allons voir cela de près... Nous allons essayer de comprendre comment saint Joseph est pour nous, moines, moniales, un exemple et que son doux et humble cœur tout soumis à Dieu, son Père céleste, peut être pour nous un modèle et en même temps un patronage : nous confiant à sa toute-puissance et ayant fait ainsi amitié avec lui, prenant sa main pour qu’il nous conduise, nous nous attendons à recevoir de lui beaucoup de grâces... »

Non seulement les frères et les sœurs, mais tout phalangiste est appelé à entrer dans cette voie. Je n’ai pas le temps de développer, mais c’est un “ secret ” : plus on le pratique, plus on le comprend, plus on a envie de se mettre à l’école de saint Joseph, d’être son enfant et d’acquérir ses vertus.

– « Nous nous attendons à recevoir de lui beaucoup de grâces. » Une des plus grandes grâces que notre Père a reçue au cours des années suivantes n’est-elle pas l’inspiration qu’il a eue de « passer la main » à l’Immaculée ? Pensez-vous que ce fut aussi sous l’inspiration de saint Joseph ?

– Oui, je le crois. Déjà, en 1993, en la fête du Cœur Immaculé de Marie, lors de son séjour au Canada, quand il remplaça la salutation trop banale « Je vous salue » de l’Ave Maria, par le tendre, fervent, enthousiaste « Je vous aime, ô Marie », je ne doute pas que saint Joseph y soit pour quelque chose. C’était le jour de la prise d’habit de notre frère Marie-Gabriel, dont le saint patron est le frère Gabriel Mossier, qui raconte la grâce qu’il a reçue : « Un jour que, plus malheureux que jamais, je criais : Mon Dieu, ayez donc pitié de moi ! Que voulez-vous que je fasse ?  je crus entendre une voix intérieure qui me dit très distinctement : Aime Marie ! Aime Marie ! Et en même temps ces paroles allumaient dans mon cœur un véritable incendie d’amour, qui gagnait bientôt mes sens et tout mon corps. Et je me mis à l’aimer comme jamais je ne l’avais aimée, à l’aimer comme il ne m’était pas possible de l’aimer davantage ! » (CRC no 297, p. 18)

Bien avant ce saint frère trappiste, le cœur de saint Joseph « s’était jeté dans celui de la Sainte Vierge pour trouver Dieu en lui et par lui, pour entrer dans les voies mystérieuses de l’union à Dieu par Marie », comme notre Père l’expliquait dans sa retraite sur la circumincessante charité prêchée cette même année 1993.

Enfin, un jour de 1997, après la grande épreuve de son exil à Hauterive, notre Père décida de “ démé­nager ” chez la Sainte Vierge : « Décision innocente et douce comme la Colombe, mais dure et tranchante comme l’épée du Seigneur des seigneurs et Roi des rois : celle de placer dorénavant la Sainte Vierge Marie absolument au-dessus de toutes nos affections de cœur, de toutes nos convictions et pensées, de toutes nos œuvres extérieures et de tous nos désirs. » À sa suite, nous nous sommes comme jetés dans le cœur de notre Père pour déménager à notre tour chez la Sainte Vierge, pour la trouver en lui et par lui. Médiations fécondes, relations béatifiantes... Preuve supplémentaire, s’il en était besoin, de l’identification de saint Joseph avec notre Père.

C’est enfin le testament qu’il livra en conclusion de sa “ Complainte d’amour et de miséricorde ”, en juillet 2000, après la révélation du troisième secret de Fatima : « Aimez le Cœur Immaculé de Marie ! Aimez tout ce qu’il aime ! » Saint Joseph n’aurait pas dit et ne dirait pas autre chose aujourd’hui...

– Ce qui fait que notre bienheureux Père est mort le 15 février 2010, sous la protection de saint Joseph, Patron de la bonne mort, entre les bras de Jésus et de Marie, toujours à la dernière place  comme il l’avait désiré, mais au cœur de l’Église ”, in medio Ecclesiæ, comme on le dit des Docteurs de l’Église. Et vous, mon frère, qui avez pris vaillamment la succession, c’est dans une fidélité entière à sa pensée et à son œuvre que vous tournez cette année nos esprits et nos cœurs vers saint Joseph. Ce sera ma dernière question : en quoi pensez-vous que cette Année Saint Joseph  puisse être une grâce pour la Phalange, pour l’Église, pour le monde ?

– Prenons, si vous voulez bien, dans le sens inverse de celui que vous venez d’énoncer.

1. Pour le monde d’abord, il suffit de se rappeler la vision de saint Joseph et de l’Enfant-Jésus, le 13 octobre 1917 à Fatima. Annoncée en septembre par Notre-Dame elle-même : « Saint Joseph viendra avec l’Enfant-Jésus afin de bénir le monde. » Il vint effectivement en octobre, pendant que la foule était sous l’impression du grandiose miracle du soleil, et ce fut le premier des trois tableaux successifs du Rosaire, celui de la Sainte Famille : « Notre-Dame ayant disparu dans l’immensité du firmament, nous avons vu, à côté du soleil, saint Joseph avec l’Enfant-Jésus, et Notre-Dame vêtue de blanc avec un manteau bleu. Saint Joseph et l’Enfant-Jésus semblaient bénir le monde avec des gestes qu’ils faisaient de la main en forme de croix. »

Remarquez bien : saint Joseph et l’Enfant-Jésus, le père et le fils... Notre Père aimait les voir tous les deux, le Patron de l’Église et le Roi du monde, « comme deux enfants... saint Joseph avec sa simplicité, c’est un grand enfant, et l’Enfant-Jésus, c’est l’Enfant de Dieu, le Fils unique de Dieu et qui s’est fait petit enfant pour nous approcher ». Et ils font ensemble le signe de la croix, pour nous bénir. Mais leur bénédiction ne produira son effet, en particulier pour la paix dans le monde, que lorsque seront restaurées ou conservées, respectées et vénérées ces relations primordiales de paternité et de filiation. Cela me rappelle un article d’Amicus, nom de plume de notre Père à Aspects de la France, que nous venons de relire en communauté : « Le Fils de Dieu, se faisant Fils en ce monde, à ce qu’on pensait fils de Joseph, le charpentier ”, de la bourgade de Nazareth, homme comme nous, nous apprenait à aimer toute filiation de la terre, à considérer notre état originel comme une vocation au bonheur éternel. En reconnaissant et acceptant notre état présent, comme Dieu nous le donnait à chacun, nous apprenions du Christ quelle fraternité universelle nous y trouvions, et vers quelle révélation de Paternité divine nous avancions. » (22 décembre 1950)

2. Pour l’Église, si malade depuis le Concile, et malade précisément du Concile ! avec cette épouvantable corruption des mœurs, qui est la conséquence de son culte de l’homme. Faut-il, pour en sortir et nous en guérir, prêcher durant cette année jubilaire la chasteté parfaite, exquise, de Joseph, signe de son amour exclusif de Dieu et son Épouse vierge, l’Immaculée ? Oui, bien sûr, car cette pureté positive trouve sa source et sa récompense dans le Cœur Immaculé de Marie. Mais notre Père disait aussi que c’est la foi qu’il faut d’abord restaurer. Parce que « le juste vit de foi» (Ga 3, 11).

« Saint Joseph est un juste, qui avait les yeux fixés sur Dieu, qui pratiquait la Loi de Dieu, c’est-à-dire qui croyait, qui croyait d’abord ! Et saint Joseph, patron de l’Église, Père de l’Église, veut pour l’Église d’abord cette justesse de la Foi, et cela n’est pas impossible. Il suffit que ceux qui ont l’autorité et le pouvoir dans l’Église fassent leur devoir. Ensuite, cela améliorera les cœurs et, de proche en proche, on peut espérer que ce sera un renouvellement des âmes et une renaissance des vertus...

« Faisons de saint Joseph d’abord le miroir de Dieu, le miroir de la Vérité divine ; ayons pour saint Joseph non pas simplement une confiance d’enfant pour son père adoptif, son père très tendre, mais de disciple pour son maître. Il est impossible que saint Joseph n’ait pas été, à l’image de Notre-Seigneur, d’abord un être de vérité, et ensuite de bonté, et ensuite de pureté. » (cf. Saint Joseph, restaurateur de l’Église, 19 mars 1981)

3. Enfin, pour nous-mêmes, nos communautés et nos familles, groupées en Phalange de l’Immaculée, que pouvons-nous demander à saint Joseph, que peut-il nous accorder ? La grâce immense de la fidélité et la protection dans les tempêtes à venir, certes, mais aussi une intimité plus grande, à dire vrai ravissante, bouleversante, avec son Cœur doux et humble, telle qu’elle existait dans le cœur de notre Père, et qui transparaît dans sa Lettre à la Phalange no26, écrite pour la Noël de 1989 :

« Je suppose que votre désir est d’accéder cette année davantage au cœur même de cette Sainte Famille divine et chérie, pour lui devenir intimes et pour lui confier avec plus de chaleur vos parents, enfants, amis dans leurs épreuves, leurs maladies, leurs besoins, et dans l’angoisse de l’énorme mêlée des peuples, de l’effroyable guerre qui vient, et de l’apostasie qui en est la cause et qui en sera, jusqu’au point où Dieu arrêtera, la conséquence. Mais je voudrais, en signe d’affection et de reconnaissance, vous indiquer une pensée meilleure... »

Après nous avoir fait entrer dans les pensées intimes du Cœur de Jésus-Enfant tout occupé de sa Mère, du Cœur Immaculé de Marie tout occupé de son Fils chéri, tous deux affligés l’Un pour l’Autre, parce que personne, hélas, ne tient compte de leurs volontés, notre Père en vient à saint Joseph :

« Quant à notre père adoptif et très aimé saint Joseph, il aurait déjà assez de peine, de voir ces deux Cœurs sacrés qu’il chérit infiniment, rongés, brisés, blessés de si grandes peines et désolations l’un pour l’autre. Sa douleur à lui, le Juste au cœur si humble, délicat jusqu’au scrupule, c’est de s’en croire la cause, de s’en prétendre responsable. N’est-il pas le Patron de l’Église universelle comme il fut à Bethléem le chef de la Sainte Famille et à Nazareth le supérieur de sa maison ? Et voilà que tous ces maux viennent de chez lui ! de son domaine ! de l’Église dont il a la garde, du moins en principe ! Car, en pratique... comment faire ? comment s’y prendre avec tant de problèmes et si peu d’aide ?

« C’est peut-être pourquoi ce Cœur très pur, très généreux et tout-puissant ”, dans ses accointances avec notre Père du ciel, que nous implorons ici chaque jour en ces termes Régnez sur nous, gouvernez-nous, sauvez-nous !  détourne vers cette maison qui lui est vouée, notre Maison Saint-Joseph, les documents les plus rarissimes, les renseignements les plus décisifs, et toujours à l’extrême limite du temps voulu, par des tours et détours qu’on n’inventerait pas, pour nous engager et contraindre à travailler et lutter pour le Sacré-Cœur et son message de Paray-le-Monial, pour le Saint Suaire de Turin et la dévotion à la Sainte Face demandée à sœur Marie de Saint-Pierre, pour le message de Fatima commandant tout l’avenir du monde présent en vue du règne universel du Cœur Immaculé de Marie. Cela nous tombe sur les bras, comme par un ordre du Ciel. Mais saint Joseph en contrepartie s’occupe de toutes nos affaires, si bien qu’au pied de la crèche, en le remerciant de toutes ses bénédictions et faveurs, nous pourrions bien surprendre dans son regard un petit coup d’œil complice et dans son geste, l’esquisse de cette bénédiction que les petits voyants de Fatima lui virent déjà faire sur le monde, le 13 octobre 1917, pour sa paix. » Ainsi soit-il.

Propos recueillis par frère Thomas.