Il est ressuscité !

N° 244 – Juin 2023

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


En route vers Notre-Dame ! (7)

’« Ô belle Vierge Immaculée qui, emmantelée dans les astres,
veillez sur notre monde et nos vaines agitations,
ô douce Reine de la France qui, d’un regard béatifique,
peux confondre l’enfer et ses sarcasmes... »

(Frédéric Mistral, 1880)

EN ce mois de mai, « mois de Marie, mois le plus beau », nos pèlerinages de dévotion réparatrice n’ont diminué ni en intensité ni en ferveur. Depuis la Belgique, où nos dévoués phalangistes avaient tout bien organisé, jusqu’à la Provence, en passant par le Jura, l’Alsace, la Vendée et la Champagne, nos amis ont pris leur bâton de pèlerin pour supplier l’Immaculée Vierge Marie de venir à notre secours, pour réparer les offenses que son Cœur reçoit de ceux qui l’oublient ou la méprisent, s’obstinant à « ne pas faire cas » de ses demandes. Car les âmes se perdent, et le cri d’angoisse du prêtre flamand, le bienheureux Edward Poppe (1890-1924), nous poursuivait de sanctuaire en sanctuaire, comme la prière embrasée d’un nouveau saint Louis-Marie :

Bienheureux Edward Poppe
Moerzeke. « Chacune des grâces de Jésus nous est donnée avec un sourire de Marie. » (abbé Poppe)

« Marie, ayez compassion de nous ; ayez compassion des âmes ; ayez compassion de votre Église. Marie ! Marie ! Marie ! L’incrédulité et la corruption rampent par les rues des villes, par les petites portes et les grands portails, et le fléau du péché pénètre dans des millions d’âmes. La haine et l’injustice dominent les peuples et les pays. Ce qui avait été épargné pendant des siècles s’effondre. Marie ! Marie !... Le démon fera-t-il maintenant la loi dans la rue, dans le village, dans l’école, dans la maison ? Va-t-il faire disparaître le divin Évangile de votre Fils de la société et de l’esprit des chrétiens eux-mêmes ?

« Marie, toute-puissante Médiatrice, ouvrez enfin votre Cœur aimable et vos mains bienfaisantes ! Faites descendre sur nos pauvres âmes ces grâces si longtemps attendues ! Par amour pour les pécheurs, ô Marie ! Par amour pour l’Église ! Ô Marie, Marie, par amour de Jésus ! Quand écraserez-vous de nouveau, pour toujours et éternellement, la tête du Serpent ? Quand Jésus régnera-t-Il enfin ainsi qu’Il le mérite ? Quand le pauvre monde répétera-t-il de nouveau avec nous votre louange et celle de Jésus : Laudetur Jesus et Maria ! Ave Maria ! » (mai 1918)

LA CONTRE-RÉFORME À ANVERS

La première journée de notre pèlerinage belge fut une plongée dans la Contre-Réforme catholique en pays flamand au seizième siècle. Nous débutâmes au pied de la magnifique tour gothique de la cathédrale d’Anvers, véritable dentelle de pierre, de style gothique flamboyant, terminée en 1516, haute de cent vingt-trois mètres. Cette cathédrale est dé­diée à Notre-Dame, tout comme la ville d’Anvers. Dans le quartier historique, de nombreuses statues de la Vierge Marie sont encore nichées sur les façades des maisons, et plus particulièrement aux angles des rues. On en dénombre pas moins de deux cents, datant de toutes les époques, du style baroque à l’art déco.

Après une fervente prière au pied de la statue de Notre-Dame d’Anvers, qui échappa miraculeusement à la fureur iconoclaste des calvinistes et des révolutionnaires français, nous nous dirigeâmes vers la place de l’hôtel de ville.

Ce dernier réunit deux modèles architecturaux très différents : un palazzo renaissance dans le style des grands palais de Florence et une maison à pignons du style gothique du Nord, avec, au centre de la façade, une statue de la Vierge Marie, protectrice d’Anvers, et non loin d’elle la statue dorée de saint Georges sur son cheval cabré, plantant sa lance dans la gueule du dragon qui se hisse au dernier degré de la maison de la guilde (corporation) des archers. Tout un symbole !

Nous poursuivîmes notre visite-pèlerinage par la très belle église Saint-Paul des Dominicains, achevée et consacrée en 1571, l’année même de la victoire de Lépante, par le fait même dédiée à Notre-Dame du Très Saint Rosaire. C’est dans cette perle baroque enchâssée dans un écrin gothique, somptueusement ornée de tableaux et de statues de maîtres, que frère Edward nous parla de la Réforme et de la Contre-­Réforme à Anvers, sous le titre évocateur : « Crime et châtiment, repentir et réparation. » Crime de tolérance vis-à-vis de l’hérésie rampante pour ne pas nuire à la prospérité des affaires... Châtiment de la rébellion iconoclaste et de la tyrannie calviniste, faisant d’Anvers une seconde Genève... Repentir sous la main lourde mais légitime des Espagnols, réparation et reconquête triomphante dans l’élan de la Contre-Réforme. Cette leçon aurait pu s’illustrer de la sage sentence du Livre des Proverbes : « Avant la ruine le cœur de l’homme s’élève, mais l’humilité précède la gloire. » (Pr 18, 12)

Nous n’avions plus qu’à prier pour demeurer fidèles à cet esprit de Contre-Réforme qui annonce et prépare la Renaissance catholique, et quelle meilleure prière que celle du chapelet, auquel « la Très Sainte Vierge, en ces derniers temps que nous vivons, a donné une efficacité nouvelle, confiait sœur Lucie au Père Fuentes... Avec le Rosaire, nous nous sanctifierons, nous consolerons Notre-Seigneur et nous obtiendrons le salut de beaucoup d’âmes. »

« REGARDE COMBIEN D’ÂMES 
SONT PERDUES POUR MOI. AIDE-MOI. »

L’étape suivante fut l’église des Jésuites, la première au monde à avoir été dédiée à saint Ignace, aujourd’hui à saint Charles Borromée. Construite en un temps record (1615-1621), ce chef-d’œuvre d’architecture, décoré à l’intérieur par Rubens, rivalise avec les plus belles églises baroques italiennes et peut être considéré comme le centre de la Contre-Réforme catholique dans les Pays-Bas espagnols. À côté de l’église, la maison de leurs “ sodalités ” ou centres de formation, placée sous le patronage de la Très Sainte Vierge, regroupait jusqu’à trois mille membres.

À l’intérieur de l’église, la belle et spacieuse chapelle de la Sainte Vierge renferme une statue sculptée dans le bois du chêne de Montaigu. Mais quelques jours avant notre passage, on y avait placé une horrible statue : un homme nu tombant à la renverse ! « Abomination de la désolation », aurait dit le prophète Daniel. « Réparation ! » murmure l’Ange du Cabeço. Trois “ Je vous aime, ô Marie ” furent récités pour effacer l’outrage à notre Mère du Ciel. À l’extérieur de la chapelle d’abside, juste de l’autre côté de l’autel du Saint-Sacrement, deux anges prosternés devant un ostensoir rappellent au passant de se tenir en esprit d’adoration et de réparation devant les « très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité » de Jésus-Christ présent dans tous les tabernacles de la terre. En plein centre ville...

La dernière étape nous mena jusqu’au Carmel d’Anvers, fondé en 1615 par la bienheureuse Anne de Saint-Barthélemy, fille très aimée et disciple parfaite de sainte Thérèse d’Avila. Accueillis religieusement par la supérieure, nous pûmes vénérer les reliques de la bienheureuse “ Libératrice et Protectrice d’Anvers ”, après avoir retracé en traits rapides sa vie si attachante.

Reliquaire de la bienheureuse Anne de Saint-Barthélémy ( 1549-1626 ).
Reliquaire de la bienheureuse Anne de Saint-Barthélémy ( 1549-1626 ).

Née le 1er octobre 1549, sous le règne de Charles Quint, Anne gardait les moutons de la famille quand, un jour, Jésus lui apparut sous la forme d’un jeune berger. « Seigneur, si tu me tiens compagnie, je ne manquerai de rien », lui dit-elle. À vingt et un ans, elle entra comme sœur converse au petit couvent de San José à Avila, mais ce n’est que l’année suivante qu’elle rencontra la Madre en tournée de fondations. En réformant le Carmel, Notre-Seigneur voulait qu’il y ait des religieuses qui prient et se sacrifient pour empêcher les âmes de tomber dans l’hérésie. Puisque les théologiens ne voulaient pas L’écouter, Il venait vers elles pour mendier des prières et se reposer.

La sœur Anne, qui était « une âme sans détour, transparente », raconte : « Un jour, je suis allée prier dans l’ermitage de saint François. Au moment d’entrer, je perçus un parfum très délicat de fleurs et j’entrai en extase. Le Seigneur entra comme Il cheminait dans le monde, il était très beau. Il parut très triste, s’approcha de moi et posa sa sainte main sur mon épaule gauche. C’était sa main droite et elle pesait si lourd que je ne pourrai jamais l’exprimer. Il a versé dans mon cœur la douleur qu’il portait et dit : Regarde combien d’âmes sont perdues pour Moi. Aide-moi. Et il m’a montré la France [mon Dieu !], comme si j’y avais été, et j’ai vu comment des millions d’âmes se perdaient à cause de l’hérésie. »

Après un bref séjour en France, à Paris puis à Pontoise, elle fut envoyée dans les Flandres, encouragée par son Seigneur : « Prends courage et va. Cette fondation sera une torche qui illuminera tout ce pays. » Après la mort de l’archiduc Albert, sa veuve Isabelle devait affronter la menace protestante venant du Nord. Mais l’archiduchesse avait la plus grande confiance en mère Anne qui valait, disait-elle, « une armée rangée en bataille » ; elle lui demanda de prier avec insistance pour la préservation des Pays-Bas espagnols et plus particulièrement pour Anvers, menacée par les Gueux hollandais. À trois reprises, la carmélite sauva la ville des incursions calvinistes et inspira à la fille de Philippe II, de salutaires conseils pour la conduite de son gouvernement.

Mère Anne de Saint-Barthélemy mourut le 7 juin 1626, en la fête de la Sainte Trinité comme elle l’avait désiré. Elle a été béatifiée le 6 mai 1917. Elle aimait à réciter le Rosaire tous les jours.

Avant d’entrer au Carmel, ne sachant pas comment elle pourrait réaliser son désir de vie religieuse, elle vit la Sainte Vierge en songe sur un trône de lumière, portant l’Enfant-Jésus sur le bras.

« Elle me regardait avec bonté. Le divin Enfant commença à me tirer avec le rosaire comme s’il eût voulu jouer, et me tira si fort qu’il m’éveilla. La Mère de Dieu me dit alors : N’aie point de peine, et ne crains point. Je t’introduirai moi-même dans Ma Maison. Après avoir dit ces mots, elle disparut. Je demeurai on ne peut plus consolée, et avec de plus ardents désirs que jamais de servir mon Dieu. »

Pour nos pèlerins aussi, c’est « tirés avec le Rosaire » qu’ils quittèrent la sainte Maison et gagnèrent le sanctuaire Notre-Dame de Hanswyck, près de Malines.

MONSTRA TE ESSE MATREM

En l’année 988, il y avait sur la Dyle un bateau plein de marchandises qui échoua à cet endroit. On transporta les marchandises à terre, mais le bateau vide ne bougeait pas. À la proue, il y avait une statue de la Sainte Vierge. Quand on transporta la statue à terre, le bateau se détacha et put poursuivre sa route. C’était un signe : Notre-Dame voulait habiter dans cette contrée marécageuse de Malines et Muizen qui s’appelait Hanswyck. On plaça la statue dans une chapelle existante. Le nombre de pèlerins ne cessant d’augmenter, il fut décidé de construire une chapelle plus grande.

En 1272, Malines était ravagé par la peste. Les habitants du quartier de Hanswyck, situé à l’extérieur des murs de la ville, recouraient à “ leur ” Sainte Vierge et voulurent entrer en procession avec elle dans la ville. Les habitants de Malines, voyant cette masse de gens se diriger vers la ville, prirent peur et fermèrent les grandes portes.

Mais quand le peuple de Hanswyck entonna l’Ave Maris stella, au verset « Monstra te esse Matrem », les portes s’ouvrirent toutes seules ! La statue fut alors portée jusque dans la cathédrale Saint-Rombout et, quelques jours après, le fléau cessa ses ravages.

Durant la période calviniste, des mains pieuses réussirent à mettre à l’abri la statue miraculeuse. Après la libération de Malines en 1585 par les Espagnols et la restauration de la religion catholique, les habitants de la ville décidèrent d’ériger une grande et belle église dédiée à Notre-Dame de Hanswyck, et c’est dans cette église que nous chantâmes de tout notre cœur la messe du Cœur Immaculé de Marie. On y voit rappelée de tous côtés la devise du sanctuaire, “ Monstra Te esse Matrem ”, et le prédicateur en tira une belle homélie, que nous avons publiée le mois dernier.

La statue a été couronnée en 1876 à l’initiative du bienheureux Pie IX, en présence de tous les évêques belges. Plusieurs rois sont venus lui rendre hommage. Elle a opéré beaucoup de miracles, dont témoignent les ex-voto. En 1944, les bombardements firent d’énormes dégâts autour du sanctuaire, mais celui-ci est resté debout. On a même retrouvé une bombe intacte sur le parvis de l’église.

Après un bon souper et une nuit réparatrice, nous assistâmes à la messe dominicale dans l’abbaye prémontrée de Tongerlo. Le programme de la deuxième journée de pèlerinage était de rejoindre ensuite l’autre abbaye prémontrée d’Averbode, distante de quatorze kilomètres, par des sentiers de forêts et de grasses prairies. Toutes les abbayes prémontrées sont dédiées à la Vierge Marie et c’est en l’honneur de son Immaculée Conception, à laquelle croyait saint Norbert, leur fondateur, que les religieux portent un habit blanc.

Ces deux abbayes belges furent par le passé de hauts lieux de dévotion et d’apostolat marial : l’Archiconfrérie de Notre-Dame du Sacré-Cœur d’Averbode atteignait dans les années 1950 un million d’adhérents, tandis que l’Œuvre sacerdotale et réparatrice, érigée dans l’abbaye de Tongerlo, faisait connaître le message de Fatima en Belgique et dans ses colonies. Aujourd’hui, hélas, ces grandes abbayes se sont vidées et la Vierge très douce et très miséricordieuse ne s’y montre plus ce qu’Elle est, « notre Mère », parce que ses enfants négligent ses messages.

Pourtant, à Averbode, du temps du bienheureux Edward Poppe et sous son impulsion, quel enthousiasme pour la Croisade eucharistique et la dévotion à Marie Médiatrice de toutes grâces ! Mais qui était ce prêtre flamand, mort il y a un siècle et qui a laissé un tel sillage de lumière dans les âmes ? Frère Edward profita d’une halte dans le Mariapark de l’abbaye, avant la visite de celle-ci par un Père prémontré, pour nous enflammer le cœur et l’âme de la vie de son saint patron.

EDWARD POPPE (1890-1924) : 
« ADVENIAT REGNUM TUUM ! »

L’abbé Poppe était une âme de feu, une âme victime, une âme mariale. Il a « réparé » non seulement par sa sainteté mais par son œuvre, l’animation de la Croisade Eucharistique selon l’esprit de saint Pie X, l’attiédissement et la dérive du clergé catholique de son temps, et il tend pour ainsi dire la main à notre Père, puisqu’il est mort le 10 juin 1924, à l’âge de trente-trois ans ! ayant offert sa vie pour que d’autres prêtres se lèvent, animés du même amour de Jésus et Marie, du même zèle pour leur Règne.

Edward Poppe est né à Tamise, petite ville au bord de l’Escaut, dans le diocèse de Gand, le 18 décembre 1890, de parents exemplaires. C’était un enfant ouvert, gentil, intelligent et pieux. Après ses études secondaires, il hésita entre la vie monastique bénédictine et la vocation de prêtre dans le monde. Mais le Christ l’appelait pour être son soldat : « Le cloître n’apporte la paix qu’à ceux que j’y appelle. Toi, mon fils, tu ne trouveras la paix que dans la guerre. » Au Séminaire, il résolut de devenir un saint prêtre : « Plutôt mourir que de servir Dieu à moitié. » En réaction contre l’esprit mondain et libéral qui soufflait déjà dans les séminaires, il embrassa avec d’autres “ Filioli Caritatis ” une ardente dévotion pour l’Eucharistie et la Vierge Marie, qu’il ne séparait jamais, et à qui il se consacra en son sanctuaire de Montaigu : « À partir de maintenant je ne craindrai pas de me jeter entièrement dans le fleuve de la Bonté et des grâces de Dieu, de me perdre en Marie. »

Ordonné prêtre le 1er mai 1916 dans la cathédrale de Gand, il fut nommé vicaire de la paroisse ouvrière Sainte-Colette de la même ville, où dès le mois d’octobre, il fonda une Ligue de communion, l’année suivante l’œuvre des catéchistes eucharistiques ainsi qu’une Ligue de réparation. Mais bientôt, il dut s’arrêter, désavoué par ses supérieurs et lui-même épuisé. Ce fut alors le cri du cœur, où l’on perçoit comme un écho du Cœur Immaculé de Marie :

« Le monde va-t-il disparaître dans le gouffre infernal de la damnation ? Ah, Jésus ! Qu’y peuvent les petits si leurs parents sont mauvais et si les prêtres ne sont pas saints ? Ah, Seigneur, si vous envoyiez vos prêtres, les vôtres, des vrais, des pauvres et des saints, ces petits seraient sauvés, ces masses d’enfants seraient conduits aux tabernacles de votre amour et gardés à vous pour toujours. Souvenez-vous de vos souffrances, souvenez-vous de votre amour infini et de l’innocence de ces petits. Envoyez vos prêtres ! Mère, montrez que vous êtes Mère. » (Journal spirituel, 12 juillet 1918)

En prophète inspiré, il comprenait que seuls les saints pourraient déjouer les plans de Satan, mais avec l’aide de la Très Sainte Vierge Marie. « À quand le temps où nous reconnaîtrons que toute miséricorde et toute sainteté sont déposées en Marie et, de Marie, rayonnent sur nos âmes ? Quand comprendrons-nous que toutes nos vertus, dons et fruits sont des émanations du Soleil divin qu’est Jésus, qui trône et brille, maintenant et toujours, en Marie et à partir de Marie ? Quand arriverons-nous à entrer en Marie, pour y devenir tout, y recevoir tout, pour lui remettre tout et tout faire en Elle ? » (1919)

C’est pour la venue de ces saints “ eucharistiques et marials ” qu’il pria et offrit sa vie. Nommé aumônier d’un petit couvent de sœurs hospitalières à Moerzeke, il y entretint pendant cinq ans une flamme apostolique incroyable auprès de ses confrères, bientôt par des articles dans le Zonneland, “ Le pays du soleil ”, imprimé à Averborde, où fut fondée, de concert avec les Pères prémontrés, une Croisade eucharistique, à l’imitation de celle de France, mais avec quelle flamme et quelle intelligence de la pédagogie !

Sa santé s’étant améliorée, il fut nommé à Bourg-Léopold directeur spirituel des séminaristes et religieux qui devaient accomplir un an de service militaire. Par ses “ petits mots ” et ses conférences spirituelles, « un courant de grâces émanait de lui ».

Mais bientôt il fut terrassé par une crise cardiaque. Sa fin approchait. « Je me suis offert à Dieu comme un grain de blé qui, par la mort et la disparition, doit être multiplié en de nombreux apôtres du Royaume, meilleurs que moi. »

Sa dernière méditation porte sur l’Église, Corps mystique du Christ, dont il voyait venir la consomption, par manque d’esprit surnaturel. Elle rejoint l’analyse de notre Père sur la crise que nous vivons, par suite du funeste concile Vatican II, et s’achève aussi par ces mots de résurrection : « Alors se mit à rayonner, telle une flamme, le Pain, douce clarté de l’Agneau immolé. Je vis s’ouvrir ses yeux, la bouche tremblant de joie, et j’entendis la claire parole : Mon fils, je revivrai. »

NOTRE-DAME DE MONTAIGU

Le troisième jour fut occupé à nous rendre à Montaigu, dont le sanctuaire, élevé au temps de la Contre-Réforme, est le cœur marial de la Belgique. « Par tous les chemins de Flandre, l’on vous rencontre, ô Marie. » C’est la foi catholique et la dévotion mariale qui ont fait le lien entre Flamands, Brabançons et Wallons, qui leur donnèrent une identité nationale et les gardèrent unis autour de leurs souverains catholiques.

Mont Aigu : une légère colline de forme heptagonale dans le paysage onduleux du Brabant flamand, en plein centre de ce qui sera un jour le royaume de Belgique, et qui inspirera la forme de la basilique érigée au-dessus de la colline avec ses sept chapelles intérieures et sept chapelles extérieures.

À ses débuts, la colline était un lieu désert. C’est la Vierge Marie qui attira les âmes vers Elle et peupla ce lieu, pour confondre ses ennemis.

Dans un vieux chêne se trouvait une statuette de la Vierge Marie. Personne ne savait dire depuis combien de temps ; la source la plus ancienne remonte au début du quatorzième siècle. On raconte qu’un jour, en 1514, un berger y passa, voulut emporter la statue qui devint lourde comme du plomb, et resta cloué sur place. Son maître le retrouva ainsi au crépuscule, il remit la statue à sa place... et le berger put de nouveau se déplacer. Les gens des environs se tournaient vers cette Vierge afin d’obtenir toutes sortes de grâces, surtout la guérison des malades, et ils furent maintes fois exaucés.

La statue miraculeuse fut brûlée par les calvinistes en 1580 et remplacée sept ans plus tard par une autre. Les archiducs Albert et Isabelle, qui gouvernaient les Pays-Bas du Sud au nom du roi Philippe II, voulurent alors ériger un grand sanctuaire tout à la gloire de la Vierge Marie, en réparation des sacrilèges commis par les protestants, et formèrent le projet de transformer la colline en un bastion, symbole de la résistance catholique face au protestantisme, une citadelle mariale de Contre-­Réforme. À l’intérieur des fortifications, une nouvelle ville vit le jour, la ville de Marie ! Et Celle-ci y multiplia de nouveau ses miracles. Pour construire la chapelle en pierre à l’emplacement du chêne, l’arbre fut abattu et on tailla statuettes et chapelets dans le bois. À l’instigation de l’archiduchesse, quelque cinquante statuettes se répandirent dans toute l’Europe : on en retrouva à Paris, au sanctuaire de Notre-Dame des Victoires, à Mièges dans le Jura, et jusqu’au Canada, puisque la statuette apportée par sainte Marguerite Bourgeoys à Ville-Marie (Montréal), vénérée sous le vocable de Notre-Dame de Bon Secours, a été taillée dans le chêne de Montaigu.

Le pape saint Pie V accorda une indulgence plénière aux pèlerins qui monteraient sur la sainte colline à l’occasion d’une des grandes fêtes mariales. Nous étions précisément le premier jour du mois de Marie. Autrefois, durant tout le mois de mai, des milliers de pèlerins, flamands et wallons, priaient et chantaient des cantiques à Marie sur les innombrables routes menant au sanctuaire, élevé au rang de basilique. Mais depuis le concile Vatican II, c’est, hélas ! une lente et pitoyable agonie...

LA GRÂCE D’UNE “ IMPOSITION 

Dans ce sanctuaire béni, tout est symbole marial. Un jardin fermé, « hortus conclusus », fut délimité au sommet de la colline, allusion à la virginité de Marie, en forme d’une étoile à sept pointes. Le chiffre “ sept ” rappelle les Sept Allégresses et les Sept Douleurs de Notre-Dame. L’église fut construite au centre de ce jardin, c’est là que trône Marie toujours Vierge. À l’intérieur, six chapelles rayonnantes forment une couronne autour de l’autel majeur, au total sept autels, dédiés chacun à une des sept grandes fêtes de la Sainte Vierge : l’Immaculée Conception, la Nativité de Marie, la Présentation de Marie, l’Annonciation, la Visitation, la Chandeleur et l’Assomption.

La nouvelle ville, dont les habitants furent exonérés d’impôts, mais qui devaient être en mesure de montrer une preuve de bonne conduite et recevaient l’interdiction de vendre de la marchandise aux pèlerins, est la « civitas refugii », où ceux qui sont menacés dans leur foi par l’hérésie sont protégés par la Vierge, « forte comme une armée rangée en bataille ». Le clocher, d’allure militaire, évoque la « turris Davidica » du Cantique des Cantiques. Comparée au cou de l’épouse, orné de bijoux précieux, la tour de David à Jérusalem abritait un arsenal et était couverte à l’extérieur de boucliers et de trophées. De même, la tour de Montaigu est destinée à garder les “ trophées ” de la Vierge victorieuse, c’est-à-dire les dons des pèlerins et d’innombrables ex-voto.

À l’intérieur, la statue miraculeuse trône au-dessus du maître autel comme la nouvelle arche de l’Alliance, « fœderis arca ». Dieu voulait renouveler en Elle et par Elle son Alliance, après la trahison d’une partie de la population qui avait choisi l’hérésie et la révolte contre l’autorité légitime. Par son intercession, Elle est la Médiatrice puissante, et la conductrice intrépide de l’Église militante, « urbs fortitudinis ». Celle-ci sera triomphante grâce à la Vierge Marie, « stella matutina » : la coupole monumentale est constellée à l’extérieur de 289 étoiles dorées à sept pointes. Sur une des arêtes de la coupole une échelle, la « scala Jacob », est aussi une figure de la Sainte Vierge, qui nous conduit au Ciel à travers les étoiles.

La ville de Montaigu évoque réellement la Cité sainte et le pèlerin arrive ainsi au cœur de la Jérusalem des Pays-Bas. Quelle richesse allégorique, mystique, dans l’architecture et l’ornementation de ce sanctuaire de Contre-Réforme ! Nous aimons les manifestations de ce culte extérieur, public, officiel, qui plaisent à Notre-Seigneur, autant que celles du culte intérieur, intime, personnel.

Nous clôturâmes notre pèlerinage par la messe célébrée par un prêtre ami à l’autel majeur du sanctuaire, en présence d’une foule d’autres pèlerins. Le prédicateur rappela avec force l’actualité du message de Fatima, et après la célébration, notre frère Edward eut le privilège, réservé à de rares pèlerins ! de se voir « imposer » la statue miraculeuse de Notre-Dame de Montaigu, la sainte Patronne de sa vie religieuse. Ce fut l’ultime grâce de ce beau pèlerinage qui en compta tant. Nul doute qu’il demanda au pied de cet autel que la Belgique ait sa part au triomphe du Cœur Immaculé de Marie par une renaissance conquérante de la foi catholique !

Imposition de la Vierge miraculeuse de Montaigu à notre frère Edward.

UNE VIE OFFERTE À MARIE POUR LA FRANCE

Pour le premier samedi de ce mois de mai, nous rejoignions d’autres amis dans le Jura, et notre marche commença en pleine forêt à la chapelle de Gardebois, consacrée à Notre-Dame Réconciliatrice pour redire, rappelle une plaque à l’intérieur de la chapelle, « aux habitants de nos montagnes les grandes leçons de la Salette et à Marie leur éternelle reconnaissance pour ses larmes, sa douleur et son ineffable miséricorde ». On disait autrefois de la province religieuse de la Franche-Comté : « Il est peu de pays où Notre-Dame ait un si grand règne dans un si petit comté. »

Occasion de découvrir la figure originale et la destinée très spéciale de Charles Maire (1814-1865), qui naquit non loin de là, près de Pontarlier. Comme c’était un bon gars, pieux, vertueux, courageux, qui voulait devenir religieux, dans un ordre austère, il commença par diriger ses pas vers une Trappe, mais ne put y persévérer.

Au cours d’un pèlerinage à Mariastein, puis à Einsiedeln en Suisse, aux pieds de Notre-Dame des Ermites, il reçut l’inspiration de mener la vie pénitente de perpétuel pèlerin, en faisant le tour de tous les pèlerinages marials de France.

Le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, lui en donna la permission, à condition qu’il revienne chaque année lui rendre compte... Ce qu’il fit, commençant par la Comté. De là, il gagna l’Alsace et visita tous ses sanctuaires, de Thierenbach à Marienthal, traversa ensuite la Lorraine, la Champagne, parcourut les provinces du Nord, la Normandie, la Bretagne, tout le Centre de la France, jusqu’aux Pyrénées, les Landes, le Béarn, le Roussillon, la Provence...

Ce pèlerin de Marie, qui était entré dans le tiers ordre franciscain sous le nom de “ frère François-Joseph ”, allait toujours à pied et parcourait jusqu’à dix lieues par jour, n’acceptant que du pain et de l’eau, dans une pauvreté radicale et une prière perpétuelle pour ceux qui se recommandaient à lui, mais surtout « en esprit de réparation » pour l’impiété qui gagnait la France. Il rencontra le curé d’Ars, sainte Bernadette et eut en particulière dévotion Notre-Dame de la Salette.

Un livre a été écrit par son petit neveu, Élie Maire : « La vie errante d’un montagnard comtois. » (1930) Il réussit à faire son “ tour de France marial ” en l’espace de dix ans, mais y laissa la vie. Il mourut d’épuisement, comme un pauvre, comme un saint, à Voirons, loin de son pays natal, le 3 janvier 1865.

Après avoir fait un jour cette prophétie étonnante : « Les troubles et les persécutions finiront, quand on aura établi une fête solennelle, partout, en l’honneur du Cœur Immaculé de Marie. »

Et cette autre encore : « Ayons confiance et prions beaucoup. La France et l’Église retrouveront la paix et la gloire, quand le Cœur Immaculé de Marie sera honoré, dans le monde entier, comme il convient. »

LE SANCTUAIRE DE MIÈGES

Le but de notre pèlerinage jurassien était le petit sanctuaire marial, niché au fond du Val de Mièges (ci-dessus), dont l’origine est très ancienne, semble-t-il, mais qui commença à être connu avec l’arrivée en 1613 d’un ermite, originaire de Condé dans le Hainaut, qui intronisa une petite statue taillée dans le chêne de Montaigu. Et la Sainte Vierge répondit à cet acte de foi en multipliant les miracles, comme en témoignent les ex-voto. Les murs du sanctuaire en sont tapissés.

C’est là qu’avec la bénédiction des pères prémontrés congolais qui assurent le ministère de la paroisse, nous avons pratiqué nos exercices du premier samedi du mois, en reprenant la belle page mystique de notre Père : « J’irai la voir un jour », dont les trois parties, la beauté, la sagesse et autres perfections intimes de notre Mère du Ciel, s’accordent parfaitement avec les mystères joyeux, douloureux et glorieux de son Rosaire :

« Aller en pèlerinage à Lourdes, à Fatima, à Éphèse, ou avoir la grâce du pèlerinage en Terre sainte, de Bethléem à Nazareth, de Capharnaüm au Golgotha, méditer sous un figuier à Cana, ou sous les oliviers de Aïn-Karim en songeant au doux mystère de la Visitation, ô Marie Épouse du Verbe, tant de bonheurs ne peuvent qu’attiser encore le désir immense de votre enfant, de vous rejoindre là où vous êtes actuellement au Ciel, en votre corps glorieux, et de vous voir, de vous approcher, s’il l’ose, de vous prendre les mains, enfin de se jeter dans vos bras maternels en reconnaissance éperdue et tendresse infinie. Mais je n’oserai !... » ( n° 91)

DE MURBACH À THIERENBACH

Le lundi 8 mai, nous étions dans une de nos belles vallées vosgiennes. Tout près de l’ancienne abbaye de Murbach, qui fut un grand foyer de civilisation et un bastion de la foi catholique au moment de la Réforme, s’élève la chapelle Notre-Dame de Lorette. Érigée à la fin du dix-septième siècle, au moment où l’Alsace redevenait française, elle a été restaurée magnifiquement. Copie fidèle de la “ Santa Casa ” conservée à Lorette en Italie, après avoir été rapportée par les Croisés au treizième siècle (frère Bruno en a fait une étude savante : De Nazareth à Lorette, La maison de Marie, crc n° 317, nov. 1995, p. 1-20), il était providentiel d’y commencer notre pèlerinage de dévotion réparatrice au Cœur Immaculé de Marie.

En effet, de la Maison de Lorette à la Capelinha de Fatima, écrivait notre Père, « nous devinons avec émotion et émerveillement les préférences de Marie Immaculée pour la petitesse, si petite ! la pauvreté, si grande ! la simplicité, si noble ! dans la manière de vivre, telle que fut la sienne à Nazareth, à Bethléem, derechef à Nazareth, à Jérusalem, partout et toujours... La maison de sainte Anne et de Joachim à Nazareth, qui fut quinze ans la Maison de Marie, et le lieu vénérable de ses fiançailles avec saint Joseph, le lieu adorable de l’Incarnation du Verbe Jésus-Christ Fils de Dieu, au jour de l’annonce de l’Archange Gabriel à l’humble servante du Seigneur, la toute-sainte et toujours Vierge Marie. » (Lettre à la Phalange n° 54, 10 décembre 1995)

Or, il se trouve que la fête liturgique de Notre-Dame de Lorette a été fixée le 10 décembre, et c’est le 10 décembre 1925 que Jésus et sa sainte Mère sont apparus à sœur Lucie dans son humble cellule de Pontevedra, pour demander la pratique de la dévotion réparatrice. Pareille rencontre n’est pas fortuite, ni pour le Ciel, ni pour nos cœurs de Croisés !

Nous passâmes ensuite d’une vallée à l’autre sous une pluie fine et rafraîchissante, pour rejoindre le beau sanctuaire de Thierenbach, aimé aussitôt que connu. Ce joyau baroque d’inspiration autrichienne est aussi le lieu de pèlerinage marial le plus fréquenté de Haute-Alsace. Ses origines remontent au huitième siècle, mais c’est au douzième, qu’il devint, sous l’impulsion du grand abbé de Cluny Pierre le Vénérable, un prieuré bénédictin, et après bien des vicissitudes, l’église baroque que nous admirons aujourd’hui : « Vas admirabile – Opus excelsi », peut-on lire au-dessus du portail d’entrée. Est-ce le sanctuaire ou, plus mystiquement, le Cœur de sa magnifique Pietà qui est désigné par ces mots : « Vase admirable, œuvre du Très-Haut » ?

Cette Vierge des Douleurs, aux pieds de laquelle nous renouvelâmes notre consécration après la Messe célébrée par un prêtre ami, est en effet enchâssée dans un superbe décor de gloire, de rayons et de flammes, sous les ailes de la sainte colombe de l’Esprit-Saint et la main bénissante du Père Céleste ; elle n’a ni glaive fiché dans le Cœur ni couronne d’épines qui l’enserre, mais elle tient entre ses bras, avec une grande tendresse et une merveilleuse dévotion, son Enfant portant encore les stigmates de sa cruelle Passion. Au-dessus du Père éternel, voyez un Cœur tout doré, entouré lui aussi de nuées et de rayons de gloire, mais blessé : c’est le Cœur douloureux et Immaculé de Marie, dont Dieu veut établir la dévotion dans le monde entier.

Thierenbach, au cœur de l’Alsace. Parmi toutes les richesses artistiques et spirituelles que renferme la basilique Notre-Dame de Thierenbach, les tableaux votifs témoignent des ardentes prières des générations de pèlerins. On en compte pas moins de 850 !

Même en ce temps pascal, où nous chantons la victoire de Jésus ressuscité et la joie débordante du Cœur de sa Mère très chérie le retrouvant au matin de Pâques, si nous voulons pénétrer le mystère de ces deux Cœurs qui n’en font qu’un, et y faire notre demeure, pour recevoir en partage l’Esprit d’amour du Seigneur par la douce Médiation de sa Mère, il nous faut passer par la plaie de son Cœur, ouverte en accomplissement de la prophétie du vieillard Siméon : « Vois ! cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël ; il doit être un signe en butte à la contradiction, et toi-même, un glaive te transpercera l’âme, afin que se révèlent les pensées intimes d’un grand nombre de cœurs. »

Cette dernière parole porte sur la contradiction qu’allait subir et que subit effectivement Jésus, durant sa vie terrestre et tout au long des siècles, mais aussi sur la blessure du Cœur de la Vierge Marie, partageant en Épouse fidèle, en Mère dévouée, la terrible Passion de son Fils. Ce qui faisait dire à notre Père : « Qui s’émouvra à la blessure de la Vierge sera sauvé. Qui méprisera et ignorera les douleurs de la Vierge sera condamné. » La prophétie de Siméon se prolonge aujourd’hui dans la Révélation “ publique ” de Fatima, continuée à Pontevedra, où le Cœur de Marie paraît enserré dans une couronne d’épines, des épines qui s’enfoncent cruellement dans ce Cœur si sensible, sans qu’il y ait personne qui fasse acte de réparation pour les en retirer.

L’Apocalypse montre « la Femme » élue et bénie de toute éternité, « amicta sole », enveloppée du soleil, c’est-à-dire de la gloire de Dieu, avec la lune sous ses pieds, dominant en Souveraine l’histoire et la politique des hommes, mais aussi dans les douleurs d’une mystérieuse épreuve, d’une « crucifixion » dit saint Jean (Ap 12, 2), afin de donner naissance à ses innombrables enfants. Les justes et les pécheurs repentants qui s’émeuvent à sa vue, au spectacle de la Reine des éprouvés, des humiliés, des martyrs, sont sur le chemin du Ciel, tandis que les endurcis, les rebelles sont sur le chemin de l’Enfer.

« Comme il apparaît depuis Fatima, disait notre Père, que Notre-Seigneur met la Vierge au-devant de Lui et que, dans le jugement, ce sera l’attitude des hommes de notre siècle par rapport à Elle qui les jugera. »  (La Mère des Douleurs, Reine du Rosaire, 1993)

« POUR SAUVER MON PAUVRE PROCHAIN »

Le 13 mai était une date à ne pas manquer. Nos amis de l’Ouest avaient choisi cette date pour se rendre en pèlerinage à Saint-Laurent-sur-Sèvres, au cœur mystique de la Vendée militaire, pour y prier devant les tombeaux de saint Louis-Marie Grignion de Montfort et de la bienheureuse Marie-Louise de Jésus (ci-dessous). L’infatigable missionnaire a parcouru deux mille lieues à pied pour obtenir la grâce de toucher les cœurs, – « sauver mon pauvre prochain », disait-il –, avec son immense chapelet enroulé autour de la ceinture et, à la main, son bourdon surmonté d’une statuette de la Vierge (ci-contre, la statue dorée sculptée par frère Henry de la Croix, et placée au faîte de notre maison Saint-Louis-Marie).

Nos pèlerins parcoururent... deux lieues, pour que le cœur du pape François soit touché par la dévotion réparatrice au Cœur Immaculé de Marie : « Ô notre bonne Mère, pouvez-vous bien nous voir, sans que notre prière puisse vous émouvoir ?... La charité vous presse, donnez-nous la Sagesse. » (Cantique du saint)

Avant de célébrer la messe solennelle en l’honneur de Notre-Dame de Fatima, le jeune Père montfortain qui nous accueillait nous lut le message du 13 juillet 1917 : « Vous avez vu l’enfer où vont les âmes des pauvres pécheurs. Pour les sauver, Dieu veut établir dans le monde la dévotion à mon Cœur Immaculé... » Dans son homélie sur la dévotion réparatrice, il y mit tellement l’esprit et les mots mêmes de son fondateur que c’en était bouleversant :

« Voici le grand conseil, voici l’admirable secret : Faisons entrer, pour ainsi dire, Marie en notre maison, en nous consacrant à Elle, sans aucune réserve, comme ses serviteurs et ses esclaves. Défaisons-nous, entre ses mains et en son honneur, de tout ce que nous avons de plus cher, ne réservant rien pour nous ; et cette bonne Maîtresse se donnera à nous d’une manière incompréhensible, mais véritable ; et c’est en elle que la Sagesse éternelle viendra demeurer, comme dans son trône glorieux. »

L’après-midi, sous la guide de deux Filles de la Sagesse, nous visitâmes chez elles la “ chapelle des fondateurs ”, – « Hic sapientia est » –, ainsi que l’oratoire du Père de Montfort, où frère Jean Duns nous fit le récit de sa mort, devant la châsse qui le représente, « entre Jésus et Marie », avant de nous rendre dans leur grande chapelle où, sur les vitraux du chœur, réalisés par Claudius Lavergne, est retracée la vie du saint apôtre, si conforme à celle de Jésus-Christ.

Un jour, son ami Blain se faisait l’écho des critiques faites à son égard, au sujet des singularités de sa conduite, qui le mettaient en porte à faux avec la sagesse de son siècle et provoquait tant de contradictions : « Pour réponse, il me montra son Nouveau Testament et me demanda si je trouvais à redire à ce que Jésus-Christ a pratiqué et enseigné et si j’avais à lui montrer une vie plus semblable à la sienne et à celle des apôtres qu’une vie pauvre, mortifiée et fondée sur l’abandon à la Providence, qu’il n’avait point d’autre vue que de la suivre et d’autre dessein que d’y persévérer... Il n’avait d’autre parti à prendre que celui de l’Évangile et marcher sur les traces de Jésus et de ses disciples. »

Si saint Louis-Marie a été tellement conforme à Jésus-Christ, dans ses pensées et sa manière de vivre, l’amour de la Sainte Vierge qui brûlait son cœur est bien celui du Fils de Dieu lui-même qui, par la bouche et par les écrits de son prophète, révélait sa Volonté de la faire connaître et aimer, afin de préparer son propre Retour. Aux pieds de la statue qui voulait « entendre les Ave » des Sœurs, placée à l’entrée du chœur, nous récitâmes notre chapelet :

« L’Ave Maria est le plus parfait compliment que vous puissiez faire à Marie, puisque c’est le compliment que le Très-Haut lui envoya faire par un archange pour gagner son Cœur ; et il fut si puissant sur son Cœur, par les charmes secrets dont il est plein, que Marie donna son consentement à l’Incarnation du Verbe, malgré sa profonde humilité. C’est par ce compliment aussi que vous gagnerez infailliblement son Cœur, si vous le dites comme il faut. » (Traité de la Vraie Dévotion, n° 252)

LES APÔTRES DES DERNIERS TEMPS

Avant le salut du Saint-Sacrement célébré au grand autel de la basilique, le recteur voulut nous raconter lui-même la redécouverte providentielle de ce merveilleux “ Traité de la vraie Dévotion ”, dont on fête cette année le 180e anniversaire de la première publication. Notre saint avait tout prophétisé :

« Je prévois bien des bêtes frémissantes, qui viennent en furie pour déchirer avec leurs dents diaboliques ce petit écrit et celui dont le Saint-Esprit s’est servi pour l’écrire, ou du moins pour l’envelopper dans les ténèbres et le silence d’un coffre, afin qu’il ne paraisse point. » ( n° 114) Caché dans un coffre pendant la Révolution française, le manuscrit de 158 pages ne fut découvert qu’en 1842, sous le supériorat du Père Louis-Joseph Dalin, et publié pour la première fois l’année suivante. Conçu comme une « Préparation au règne de Jésus-Christ », ce “ petit écrit ” annonce prophétiquement l’Épiphanie de Marie Immaculée, mais au terme de terribles combats :

« Enfin Marie doit être terrible au diable et à ses suppôts comme une armée rangée en bataille (Ct 6, 3), principalement dans ces derniers temps, parce que le diable, sachant bien qu’il a peu de temps (Ap 12, 12), et beaucoup moins que jamais, pour perdre les âmes, il redouble tous les jours ses efforts et ses combats ; il suscitera bientôt de cruelles persécutions, et mettra de terribles embûches aux serviteurs fidèles et aux vrais enfants de Marie, qu’il a plus de peine à surmonter que les autres. » ( n° 50)

Quelle ne fut pas notre surprise d’entendre le recteur nous affirmer avec assurance que les Apôtres des derniers temps annoncés par le saint sont ceux qui, aujourd’hui, embrassent et répandent la dévotion réparatrice au Cœur Immaculé de Marie ! Mais oui, si saint Louis-Marie revenait parmi nous et avait connaissance de la Dévotion réparatrice, nul doute qu’il réparerait tant d’indifférences et embrasserait avec un zèle incroyable cette Volonté de Dieu pour notre temps.

« Après cela, mon aimable Maître, n’est-ce pas une chose étonnante et pitoyable, de voir l’ignorance et les ténèbres de tous les hommes d’ici-bas à l’égard de votre sainte Mère ? Je ne parle pas tant des idolâtres et païens, qui, ne vous connaissant pas, n’ont garde de la connaître ; je ne parle pas même des hérétiques et schismatiques, qui n’ont garde d’être dévots à votre sainte Mère, s’étant séparés de vous et de votre sainte Église ; mais je parle des chrétiens catholiques, et même des docteurs parmi les catholiques, qui, faisant profession d’enseigner aux autres les vérités, ne vous connaissent pas, ni votre sainte Mère, si ce n’est d’une manière spéculative, sèche, stérile et indifférente...

« Ô mon aimable Jésus, ces gens ont-ils votre esprit ? Vous font-ils plaisir d’en agir de même ? Est-ce vous plaire que de ne pas faire tous ses efforts pour plaire à votre Mère, de peur de vous déplaire ? La dévotion à votre sainte Mère empêche-t-elle la vôtre ? Est-ce qu’elle s’attribue l’honneur qu’on lui rend ? Est-ce qu’elle fait bande à part ? Est-elle une étrangère qui n’a aucune liaison avec vous ? Est-ce vous déplaire que de vouloir lui plaire ? Est-ce se séparer ou s’éloigner de votre amour, que de se donner à elle et de l’aimer ? » (Traité, n° 64)

Il ne nous restait plus qu’à terminer notre journée de pèlerinage en nous rendant à la Santa Casa de la Flocellière, édifiée par le même P. Louis-Joseph Dalin et consacrée le 10 décembre 1873, afin d’y chanter La Vendéenne qu’il composa : « Dieu pour sa cause aura des hommes tant que vivront les Vendéens ! »

NOTRE-DAME DE L’ÉPINE

Notre-Dame de l’Épine

En ce Jeudi de l’Ascension 18 mai, deux unités de la Phalange montaient en ligne : la première, entourant les frères et les sœurs de nos maisons mères, se rendait en pèlerinage à Notre-Dame de l’Épine, la seconde à Notre-Dame de Lumières en Provence avec nos communautés de Fons.

Notre-Dame de l’ÉpineDans l’église de Saint-Étienne-au-Temple, près de Châlons-en-Champagne, frère Georges-Marie raconta les faits miraculeux à l’origine du pèlerinage de l’Épine : le 24 mars de l’an 1400, des bergers furent attirés par un buisson d’épines qui brûlait sans se consumer. Le feu faisait fuir les brebis et les boucs, mais attirait les agneaux. Quand ils se furent approchés, les bergers découvrirent dans le buisson une petite statue de la Sainte Vierge tenant l’Enfant-Jésus dans les bras. Cette image miraculeuse de 30 cm de haut (ci-contre) est aujourd’hui vénérée dans une basilique, édifiée au quinzième siècle en plein champ, à l’emplacement même du buisson ardent.

Il fallut une bonne heure et demie de marche pour s’y rendre, mais quand on voit de loin les deux flèches en dentelle de pierre, cela donne du courage. Belle messe de l’Ascension, à laquelle nos pèlerins assistèrent, remplissant l’étroite nef et les chapelles latérales de la basilique.

Celle-ci, joliment fleurie et décorée de bannières, est éclairée de haut par dix verrières qui présentent le cycle de la vie de la Vierge, dont frère André fit l’après-midi une lecture chronologique et “ réparatrice ” : si la gloire des privilèges de notre Mère du Ciel resplendit à travers ces vitraux, ils sont aujourd’hui si outragés et méconnus que Notre-Seigneur veut que nous fassions réparation de ces « outrages, sacrilèges et indifférences », pour consoler leur Unique Cœur.

Un vitrail attira l’attention des communautés, que nous pourrions baptiser : le vitrail du Cœur eucharistique de Jésus-Marie, ou l’unique médiation du Christ et de sa Mère.

Ce sanctuaire de l’Épine a sa place dans l’orthodromie mariale de douce et sainte France. Mgr Freppel, qui présida au couronnement de la statue, le 3 juin 1890, l’a parfaitement définie : « Que signifiait cette répétition de la scène mystérieuse du mont Horeb ? Était-ce l’annonce prophétique de jours meilleurs pour l’Église et pour la France ?... Ce qu’il y a de certain, c’est que, à partir du merveilleux événement des plaines de la Champagne, tout semble changer de face. »

Après avoir rappelé le coup d’arrêt posé à l’expansion mahométane dans les années suivantes et le commencement de la pacification de la Chrétienté par la résorption du schisme, l’évêque d’Angers continuait : « Pour achever l’œuvre de miséricorde qu’avait fait pressentir le buisson lumineux de l’Épine, onze ans plus tard, à quelques lieues de là, sur les confins mêmes de la Champagne et de la Lorraine, naissait la libératrice de la France, Jeanne d’Arc... Tout ce drame merveilleux de la délivrance, dont la vierge de Domrémy occupe le sommet, pourra se dérouler ailleurs, à Orléans, à Reims, en vingt lieux divers ; mais c’est du hameau de l’Épine, de cette terre sainte où nous sommes, qu’était partie l’annonce de la miséricorde. C’est ici que la Mère de Dieu venait de montrer à la France son divin Fils prêt à opérer le salut. Aussi vos pieux ancêtres ne s’y sont-ils pas trompés. À l’instant même et malgré les calamités qui les enveloppaient de toutes parts, ils se mirent à l’œuvre pour perpétuer le souvenir d’une si grande grâce par un monument digne d’elle... »

Après avoir récité le chapelet avec les Sœurs bénédictines adoratrices, reçu du recteur la bénédiction du Saint-Sacrement et chanté les vêpres solennelles de l’Ascension, nos pèlerins firent une visite rapide de l’extérieur de la basilique, histoire de se détourner avec horreur des vices figurés par d’abominables gargouilles, comme cette truie jouant de la harpe qui se prend pour un grand musicien !

Frère Bruno a conclu cette journée de grâces en reprenant les deux mots qui forment la devise du pèlerinage champenois : « Decus et Tutamen », qu’il a traduits librement par « Beauté et totalité », pour évoquer la cathédrale de lumière que constitue la doctrine de notre Père, et au centre de laquelle il a mis à la première place le Cœur Immaculé de Marie. De son trône d’honneur, il rayonne sur tout le reste. Il nous faut donc garder fidèlement cette précieuse lumière, à l’instar de nos pèlerins de Provence.

LE BUISSON ARDENT,
C’EST LE CŒUR IMMACULÉ DE MARIE

« Nous ne devons pas mépriser ce buisson parce que ce n’est qu’un buisson, un chétif arbrisseau, le dernier de tous les arbrisseaux. Au contraire, nous le devons respecter puisque Dieu l’a tant honoré que de le choisir, au préjudice des plus hauts cèdres du Liban, pour y faire éclater la splendeur de sa gloire au milieu du feu et des flammes dont il a été embrasé.

« Me demandez-vous pourquoi Dieu aime une chose si chétive, ce buisson avec les épines piquantes dont il est armé de toutes parts ? La cause est parce que ces épines représentent les douleurs très aiguës et les afflictions très poignantes dont le Cœur de la très précieuse Vierge a été mille et mille fois navré, transpercé et déchiré, et qu’il a souffertes avec un très grand amour vers Dieu et une très ardente charité vers les hommes.

« Comme Dieu est descendu du ciel dans ce buisson de la montagne d’Horeb, et qu’il s’y est manifesté à Moïse (...) pour lui déclarer le dessein qu’il avait de délivrer ses enfants de la captivité de Pharaon, et de se servir de lui pour ce sujet : ainsi le Fils de Dieu est descendu du sein de son Père, en l’excès de son amour, dans le Cœur de sa Mère tout embrasé d’amour vers Dieu, et tout enflammé de charité vers les hommes, pour opérer notre rédemption, et pour l’associer avec lui dans ce grand œuvre...

« Mais savez-vous bien, mon cher frère, qu’il faut nécessairement que votre cœur brûle dans ce feu dont le Cœur virginal a été enflammé, dans ce feu duquel le Fils de Dieu a dit qu’il est venu en la terre pour le mettre partout (Lc 12, 49), ou bien qu’il brûle éternellement dans le feu éternel qui est préparé au diable et à ses anges.

« Réjouissez-vous, vous qui lisez ou entendez ces choses, et rendez grâces à Dieu de ce que cela est encore en votre pouvoir pendant que vous êtes en ce monde, et que même il vous est plus facile d’être du nombre de ceux qui seront enivrés pour une éternité des délices inconcevables de l’amour éternel, que de vous perdre avec ceux qui souffriront pour jamais les horribles supplices des feux de l’enfer. Si vous désirez éviter celui-ci et jouir de celui-là, travaillez à éteindre entièrement dans votre cœur le feu de l’amour du monde et de l’amour de vous-même, le feu infernal de la concupiscence, le feu de l’ambition, le feu de la colère, le feu de l’envie. Donnez votre cœur à Jésus, et le suppliez qu’il y allume ce feu qu’il est venu mettre en la terre ; et pour cet effet, dites-lui souvent avec saint Augustin : “ Ô feu qui brûlez toujours et qui ne vous éteignez jamais ; ô amour qui êtes toujours fervent et qui jamais ne vous refroidissez, brûlez-moi, embrasez-moi et embrasez-moi tout, enfin que je sois tout feu et tout flamme d’amour vers vous. ” »

(Saint Jean Eudes, Le Cœur admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu, 1680, p. 245-247)

NOTRE-DAME DE LUMIÈRES

Frédéric Mistral y vint en pèlerin avec sa mère, et notre poète provençal composa plus tard en l’honneur de l’Immaculée Conception une magnifique “ gerbe ” :

Notre-Dame de Lumières« Si tu es, ô Bienheureuse, à Toulouse Notre-Dame la Daurade, car l’or pur du soleil est effacé par toi, si entre Avignon, Marseille et Vence, tu es Notre-Dame de Provence, car sainte Anne et sa tombe y appellent tes bienfaits, sur la roche Corneille du Puy, tu es, ô Vierge aimée, Notre-Dame de France, un nom que nous te fîmes...

« De ta couronne virginale, hier enfin unanime l’Église a voulu dévoiler le diamant le plus beau, et le grand prêtre du Très-Haut, celui qui tient l’anneau de Pierre, a fait sur nos ténèbres resplendir le flambeau, te proclamant Immaculée, comme la neige amoncelée, qui se fond en rivière au lever du soleil...

« Aujourd’hui les langues antiques de notre France, ô fleur mystique, veulent te saluer pour embaumer leur fin, mères du peuple, humbles et craintives, mais avec foi et de bon cœur, avant que de mourir, elles viennent te demander le sauvement de cette France, qui tant de fois rompit sa lance, pour défendre les uns ou pour aider les autres... »

En ce matin de l’Ascension, le soleil n’était pas au rendez-vous, mais qu’importe, ce n’était pas pour nous, mais pour Celle qui est victorieuse de toutes les ténèbres de Satan qui nous oppressent, que nous venions, et que nous voulions honorer en oyant l’histoire de ses prédilections pour ce petit sanctuaire perdu entre la chaîne du Luberon et le plateau du Vaucluse, sur la route d’Apt à Cavaillon.

Tout commença au début de l’été 1661, par la guérison miraculeuse d’un ancien tailleur de pierres, Antoine de Nantes, dit Jalleton, à la suite d’une apparition sur ses terres « du plus bel Enfant qu’il eût jamais pu imaginer », auréolé d’une grande lumière, au milieu d’une chapelle à moitié en ruines et envahie de ronces, autrefois dédiée à la Très Sainte Vierge. Et ce miracle entraîna la restauration ou “ réparation ” « d’une dévotion envers la Sainte Vierge dont le culte avait été, en cet endroit, enseveli depuis plusieurs siècles dans les ténèbres et dans l’obscurité, par la négligence des chrétiens, par l’iniquité des hérétiques, et par le peu de zèle des âmes catholiques » (R. P. Michel du Saint-Esprit, o. c. d., Le saint pèlerinage de Notre-Dame de Lumières, 1666)

D’innombrables miracles s’en suivirent, – le Père Michel, témoin oculaire, en recense pas moins de deux cents dans la brochure qu’il adressa à la jeune reine de France Marie-Thérèse –, ainsi que des lumières mystérieuses, qui apparurent autour du sanctuaire restauré, au-dessus de la chapelle Saint-Michel de la Baume (ci-dessous) bâtie autrefois sur les hauteurs, comme au flanc des collines qui entourent les deux sanctuaires. Parfois, c’était une croix qui apparaissait au milieu d’un halo de lumière, ou une Vierge couronnée et environnée de rayons admirables, une autre fois, douze flambeaux traversaient les airs deux par deux jusqu’à l’église paroissiale de Goult.

Saint-Michel de la Baume

Ce village, composé à majorité de familles catholiques et pauvres, se tient « au milieu du triangle réformé que constituent les villages de Lacoste, Roussillon et Gordes, représentant une position stratégique pour l’élan dévot de la Provence religieuse au dix-septième siècle » (Tourne-toi vers Elle, les ex-voto de Notre-Dame de Lumières, 2014, p. 15). Tiens ! Comme si le Ciel, par la manifestation de vraies Lumières, « surnaturelles, admirables et utiles » (Père Michel), c’est-à-dire les clartés de la foi catholique et les splendeurs de la grâce divine, voulait marquer de signes explicites le début du grand affrontement avec les ténèbres du siècle suivant, faussement dit “ siècles des lumières ”...

Hélas ! le Père oblat qui nous prêcha était un disciple convaincu desdites lumières, imbu jusqu’à la moelle de modernisme et de progressisme. Il nous tint des propos consternants dans la bouche d’un Oblat, du genre : « L’Ascension, c’est la fête de l’Humanité, de notre Humanité glorifiée en Dieu. “ Qu’avez-vous à regarder vers le Ciel ? Allez par toute la terre et faites des disciples à Jésus. ” Non pas des disciples de tel ou tel dogme, de telle doctrine, de tel parti, celui de Luther ou celui du pape de Rome, pour ou contre l’Immaculée Conception, pour ou contre l’infaillibilité pontificale, non, faites des disciples à Jésus. Où est Jésus dans ce fatras de religion, de dévotions, de pratiques ? On voit les hommes courbés par les traditions, mais Jésus veut des hommes debout, disciples, rayonnants. C’est une chose d’être dévots de Fatima, de Lourdes, mais il nous est demandé en premier lieu et uniquement d’être disciples de Jésus. »

Disciples de Jésus ? Et si précisément Jésus, à qui, le jour de sa glorieuse Ascension, « toute autorité a été donnée au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18), veut « révéler et découvrir Marie, le chef d’œuvre de ses mains, dans ces derniers temps » (saint Louis-Marie), et établir dans le monde la dévotion à son Cœur Immaculé, que doivent faire ses véritables disciples, sinon entrer dans ses préférences et lui obéir ? Notre Père protestait contre la prétention des théologiens à dénier à Dieu une liberté souveraine d’intervenir dans notre histoire : « Le Christ a-t-il encore le droit d’intervenir dans la vie de son Église et du monde, et même de prier sa sainte Mère de subvenir à nos besoins particuliers, ou plus généraux, même universels... par-dessus l’épaule des évêques et des papes ? »

QUIS UT MARIA ?

Il fallait surtout « faire réparation », ce à quoi nous nous efforçâmes en processionnant jusqu’à la chapelle Saint-Michel, en récitant notre chapelet et en y faisant une utile mise au point sur la dévotion réparatrice, autant par la réponse aux objections dont frère François a fait litière (cf. Dévotion réparatrice, révélation privée ou nouvelle alliance, Il est ressuscité n° 241, mars 2023), que pour une large part positive, nous retrouvions dans d’innombrables sanctuaires de France, de Belgique et du Canada ! tant de proches ou lointaines préparations à cette révélation ultime.

Il est temps de lancer le cri de guerre des bons anges : « Quis ut Maria ? » et faire allégeance à notre douce Reine. En 1876, un Oblat de Marie Immaculée rappelait en ces mêmes lieux le cri de saint Michel : « Quis ut Deus ? Cri de foi qui fait de saint Michel le fils de Lumière ; cri de science surnaturelle qui fait de saint Michel le docteur de Lumière ; cri de puissance, qui refoule l’orgueil et les puissances du mal et fait de saint Michel le pontife de Lumière. »

Nous terminâmes ce pèlerinage au pied du Saint-Sacrement et de la Vierge aux rayons qui s’est ici si bien mise en lumière, en rappelant la parole de Notre-Seigneur à sœur Lucie : « Je désire très ardemment la propagation du culte et de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, parce que ce Cœur est l’aimant qui attire les âmes à moi, le foyer qui irradie sur la terre les rayons de ma lumière et de mon amour, la source intarissable qui fait jaillir sur la terre l’eau vive de ma miséricorde. »

« TANT QUE VOUS AVEZ LA LUMIÈRE... »

Un jour, sainte Jeanne de France, fille de Louis XI, vit une coupe dans laquelle se trouvaient deux cœurs. La Sainte Vierge les lui offrait en lui disant : « Prends, ma fille, c’est mon Cœur et celui de mon Fils, ils sont pour la France ! » La sainte s’approchait pour les saisir, mais Jésus l’arrêta : « Et toi, dit-il, n’as-tu rien à me donner à la place ? – Que voulez-vous que je vous offre, ô mon Jésus ? » Et la voix se faisant plus douce et plus tendre murmura : « N’as-tu pas un cœur, toi aussi ? »

Merveilleux dialogue qui nous livre le secret de notre orthodromie de douce et sainte France, nous introduisant par pure grâce et douce miséricorde, dans la lumière de notre vocation de fils et fille de France, de phalangiste de l’Immaculée à l’école de notre Père fondateur. Le 8 décembre 1992, méditant sur le “ Ab initio ” du livre des Proverbes qui parle en termes si mystérieux de la Sagesse créée “ dès le commencement ”, il confiait avoir vu en esprit « une petite lumière azurée, tout à fait immaculée, charmante, à côté de cette grande lumière en feu, ce buisson ardent qu’était le Verbe qui allait se faire Chair ». Et de se demander « si, aux jours de la création, il n’y avait pas déjà cette petite lumière immaculée pour le plaisir de Dieu, pour la douceur du regard de Dieu, afin qu’il ait une confidente de tous ses desseins ? Ne pourrions-nous pas penser que l’Immaculée Conception était déjà là, comme une sorte de petite lumière ? »

Cette découverte du secret de Dieu, à savoir la place unique qu’occupe l’Immaculée Conception dans le Cœur de Dieu et dans ses desseins de salut, est au sommet de la cathédrale de lumière que notre Père a bâtie ; demain, elle régénérera notre Église, quand accourront les foules pour chanter les louanges de Jésus et Marie. « Tant que vous avez la lumière, croyez en la lumière, afin de devenir des fils de lumière. » (Jn 12, 36) À suivre...

frère Thomas de Notre-Dame
du Perpétuel Secours et du Divin Cœur.