Il est ressuscité !
N° 277 – Mai 2026
Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard
GEORGES DE NANTES
MARTYR DE L’OBÉISSANCE DE LA FOI
2001-2003 :
La préparation de la victime (3)
EN janvier 2001, la “ Contre-Réforme Catholique ” change de titre et prend celui de “ Résurrection ”. En effet, la révélation du troisième Secret de Notre-Dame de Fatima a rempli notre Père d’une immense espérance (Il est ressuscité n° 115, mars 2012, p. 20-21). Mais pour parvenir à la résurrection, il faut passer par la Croix, à l’exemple de Notre-Seigneur. À sa suite, notre Père va maintenant gravir les dernières stations de son chemin de croix, pour atteindre le seul “ but ” auquel il aspire depuis si longtemps : le Ciel !
Or, en cette année 2001, la grande épreuve de notre Père demeure l’état de l’Église, alors que le stylo tombe de ses mains de plus en plus ankylosées par la maladie.
Pour le moment, il n’aperçoit aucun signe de redressement ! Les ténèbres s’épaississent toujours ! Pourtant, il garde cette certitude au cœur :
« La résurrection ne sera pas proportionnée à ce qui se passera auparavant. Elle arrivera quand Dieu voudra, même si tout nous dit le contraire. »
En attendant, le combat continue... Mais pour lui, est venu le moment de déposer sa cuirasse et de s’offrir en sacrifice.
OBLATION.
« On ne va pas au Ciel par les plaisirs. On ne conquiert pas le monde par les armes. On va au Ciel, on conquiert le monde par la mort, et non pas la mort subie, mais la mort offerte. » (8 avril 2001)
Sa mort, il y a longtemps que notre Père la prépare et qu’il l’a offerte. Tous ses écrits et sermons en font foi, particulièrement ses Pages Mystiques.
Ainsi celle d’octobre 1968 :
« Ô mon Seigneur et mon Sauveur, moi aussi je l’entendrai, cet appel mystique, non pas en vertu de mes mérites, mais de votre incomparable amour [...]. Ô Jésus, j’ai confiance et j’ai hâte [...]. Mourir, oui mourir sera l’ultime liturgie sacrée de notre amour et c’est vous, ô Jésus, mon Sauveur et mon Tout, qui en serez le grand façonnier [...].
« Cette heure dernière n’appartiendra plus qu’à vous ! Je laisse à la sainte Providence du Père le temps et la manière, d’avance je les bénis comme je les bénirai éternellement, déjà je les aime parce qu’ils sont miens dans son vouloir éternel. Je vous laisse, ô Jésus, l’oblation et l’immolation de cette misérable victime pour que vous lui en inspiriez les gestes et les paroles qui l’unissent à vous sur la croix... »
Pour l’instant, ce qui le mine, c’est l’apostasie qui continue de détruire l’Église. Il est poignant de voir dans quelle détresse intime, dans quel dégoût de tout et de tous, cela le plonge. Il est même tenté de nouveau de suicide, comme à Hauterive :
« Pourtant, je ne suis pas fou, confie-t-il, je ne suis pas déprimé, je ne suis pas fatigué, mais... trois points de suspension ! Tout est de la faute du Pape, quand on le voit se déchausser pour aller prier dans une mosquée ! Si le Pape changeait, cela irait mieux. Tout m’est un effort... Je ne vais pas refaire le coup de la Sarrine [rivière près du monastère de Hauterive, en Suisse, où il avait été tenté de se jeter, lors de son exil, en 1996]. C’est une épreuve. »
C’est la nuit : « Je ne vois pas comment l’Église va pouvoir sortir d’une telle crise : à part un miracle de la Sainte Vierge qui, de ce chaos, ferait toutes choses nouvelles. Tout ce qui se passe est indigne ! C’est impensable ! Autrefois, dans toutes les hérésies, des hommes ont compris ce qui se passait et ont dénoncé ces erreurs. Mais là ! »
Le 6 mai 2001, le journal La Croix publie récits et discours du voyage du Pape en Syrie. Notre Père nous avoue que, pour lui, « cela est très lourd à porter moralement ». Qu’aurait-il dit de celui de Léon XIV en Algérie !
Et quelques jours après : « Nous sommes dans un passage difficile, notre vie est engagée dans la plus monstrueuse affaire de l’histoire de l’Église. Il n’y a qu’à lire saint Paul, les Évangiles, l’Apocalypse pour savoir que c’est le règne du diable qui s’installe sur la terre. Il a mis deux cents ans pour y arriver... Cela remonte à 1944, pour la France, et même en deçà. Il s’installe partout [...]. Mais Jésus nous dit de ne pas nous effrayer, de nous réfugier sous le manteau de la Sainte Vierge, sur le Cœur de Jésus. Sur le Cœur de Jésus, on trouve la Sainte Vierge. Et sous le manteau de Marie, on trouve le Cœur de Jésus. »
AGONIE POUR L’ÉGLISE.
Surmontant l’angoisse qui l’étreint, notre Père a encore la force de marcher en tête de notre cortège de Jeanne d’Arc, le 13 mai. Il a belle allure, bien droit, malgré la chaleur, appuyé sur sa canne, marchant au pas lent du défilé. Ensuite, la fatigue ne l’empêche pas de célébrer la messe, à la Mutualité. Deux heures de cérémonie, avec un sermon sur l’Apocalypse, qui émeut l’assistance !
Peu après, le conflit avec les territoires palestiniens prend une tournure dramatique : c’est la guerre ! Quel démenti aux discours du Pape en Syrie !
« Tout est effroyable ! Nous allons vers des moments très difficiles, nous dit notre Père... La résurrection de l’Église va venir vite, par une intervention miraculeuse du Ciel, intervention semblable à celle qui eut lieu lors de l’élection de Jean-Paul Ier... Le Bon Dieu n’agit pas tout de suite pour que l’aberration de Jean-Paul II soit flagrante pour tous. Patience ! »
Plus tard, à propos du Consistoire qui vient de se tenir à Rome et des décisions du Pape, il nous dit avec angoisse : « Je ne vis plus... Quand est-ce que cela va finir ! Il faut faire confiance à la Sainte Vierge. »
Ému de voir le Père dans un tel état, j’écris à nos frères et sœurs du Canada : « Pauvre Père. Après avoir vu venir, dénoncé, expliqué la crise de l’Église, il en souffre maintenant la Passion, physiquement. »
Cependant il n’abdique rien de son combat pour la foi, qui l’oppose au “ mystère de l’Antichrist ” en la personne de Jean-Paul II. Terrible “ agonie ” !
Il s’écrie : « Jamais aucun mensonge ne pourra se prévaloir d’aucune infaillibilité. Alors, Très Saint-Père, pour l’amour de Dieu, retirez-vous ! » (cf. Résurrection n° 6, “ Il faut que Jean-Paul II parte ”, juin 2001, p. 22)
Lorsque, le 3 juin, Jean-Paul II béatifie son prédécesseur Jean XXIII, notre Père dénonce cette cérémonie comme une imposture et accuse le Pape de vouloir préparer sa propre béatification ! Ce qui s’est vérifié !
C’est alors que, le 11 juin, éclate la nouvelle du “ Recours rejeté à Rome ”. L’article de l’Est-Éclair dénigre notre Père, qui nous confie : « Il faut continuer à combattre pour la foi, dans une effroyable solitude. »
Le 14 juin, l’Est-Éclair publie un “ communiqué ” de l’évêque, avant même que celui-ci ait promulgué sa décision de renouveler les sanctions prises par son prédécesseur le 1er juillet 1997 : suspense et interdit !
Le visage de notre Père exprime un impressionnant accablement : « Je suis toujours écrasé quand une chose semblable arrive... Mais là, ça me fait un effet terrible... Si ça continue comme ça, le sommet de l’injustice surviendra au sommet de notre fidélité : plus nous serons inquiets pour nous, pour notre famille, plus nous serons près du moment où le Christ va manifester sa gloire. Nous avons le droit de penser que des miracles se feront. C’est plus long qu’on ne croit, mais pour le Bon Dieu, rien n’est long... »
Le lendemain il dira, les larmes aux yeux : « Depuis hier, je suis excommunié... » Et au chapitre : « Je suis oppressé... Notre action est un combat que Dieu veut et que nous ne devons plus lâcher. Alors, c’est un devoir pour nous de lutter contre les gens qui tuent l’Église. »
Son tourment vient de la perspective de voir notre évêque, Mgr Stenger, lui interdire de célébrer la Messe : « C’est une angoisse, chaque matin. »
Notre Père ne doute aucunement du bien-fondé de son combat de Contre-Réforme, mais un désarroi intérieur le saisit souvent, car il ne sait plus s’il a encore le droit de célébrer la Messe. Incertitude qui le fera souffrir jusqu’à la fin, et que nous n’arriverons pas à apaiser.
Toute sa vie, célébrer la Messe a été la joie, la consolation et la force intime de notre Père, et la nôtre ! Mais voilà que le Bon Dieu permet qu’elle devienne son tourment ! Deux prêtres qu’il estime, et qui ne le méritent pas ! lui ont dit qu’il n’avait sans doute plus le droit de célébrer la Messe. Il n’en faut pas plus pour jeter notre Père dans de grandes angoisses intérieures... La maladie lui ôte-t-elle la capacité de remettre ces messieurs à leur place ? ou le Bon Dieu permet-il que le démon en profite pour le tenter de découragement ?
Il aurait fallu l’autorité d’un confrère compatissant ou d’un bon évêque pour le rassurer... Mais, en ces années-là, à part son ami le Père Krémer, pas un prêtre ne vint le visiter !
Hanté par ce doute sur la légitimité de sa Messe, il m’en parle souvent le matin, comme s’il y avait pensé toute la nuit. Un jour, il me dit : « Nous désobéissons à Dieu. » (22 octobre 2001)
Je fais une petite invocation au Saint-Esprit pour savoir que lui répondre, et je lui dis : « Mon Père, que faut-il faire pour obéir à Dieu ? »
Il réfléchit et dit : « Je ne sais pas quoi vous répondre », bien content de rester coi !
Son épreuve est de se croire en dehors, à force de se l’entendre dire, alors qu’au contraire, il demeure au cœur de l’Église pour la défendre contre ses ennemis intérieurs.
Le 31 juillet, il s’exclame, plein d’anxiété : « On est perdu... Pas un prêtre pour nous, pas un pour me donner les sacrements. Cela entraîne des conséquences multiples dont je suis effrayé [...]. Et moi qui dis la Messe, parce que je m’autorise de la dire, mais on m’a dit que je n’avais pas le droit.
« Il y a longtemps que cela fait mon supplice, depuis des nuits et des jours. »
Le 7 août : « S’il faut nous priver de Messe par la nécessité, ce sera pour glorifier Jésus-Christ dans son Eucharistie, parce que nous serons restés fidèles à la vraie foi... Si on doit être privé de Messe, cette contrainte sera une affirmation de notre foi, comme les martyrs qui disaient : “ Le martyre plutôt que la souillure ! ” »
APOSTASIE GRANDISSANTE.
Notre Père reste toujours très calme en disant ces choses tragiques, mais on le sent profondément angoissé, écrasé par le poids de ce combat qu’il vit dans toutes ses dimensions. Il est comme aux prises avec le diable. Son visage et sa voix sont très impressionnants. De poignantes réflexions révèlent toute la souffrance de son âme :
« C’est effrayant, mais il ne faut pas perdre courage. On peut penser que la Sainte Vierge finira par tourner les yeux vers nous avec bienveillance.
« Nous espérons que la Sainte Vierge va s’émouvoir pour son Église, dans un temps pas trop éloigné... Mais nous attendrons aussi longtemps qu’il faudra, avec les forces que Dieu nous donnera... Nous n’aurons pas eu un séjour terrestre très réjouissant, mais une autre Maison nous attend. Quel mystère ! Comment tout cela va-t-il finir ? »
Après avoir échangé les mauvaises nouvelles du jour : « Il faut se dire, dans tout cela, que la Sainte Vierge se tient à la porte et qu’Elle va bientôt rentrer, afin que toutes ces choses ne nous entraînent pas dans le désespoir. Il se trouve que nous avons confiance en la Sainte Vierge, qu’Elle est là et allume des lumières, et nous, nous savons les reconnaître.
« Demain, j’espère avoir plus de force et de courage... Finalement, la vie passe si vite. Heureusement qu’il y a le Ciel. Comment tout cela finira-t-il ? Il n’y a plus que la Sainte Vierge qui peut nous sauver !
« Je suis écrasé par la pensée de la pourriture et du désordre injustifiable de l’Église. Pendant la Messe, il y a quelques jours, je pensais : “ Seigneur, où est votre Église ? ” Mais on n’a pas le droit de penser ou de dire qu’elle n’existe plus. Alors, de nouveau, c’est la bagarre !
« Nous sommes écartelés entre une soumission à la hiérarchie, qui serait une apostasie, et un avenir qui sera la perte de tout. Heureusement que nous sommes du côté de la Sainte Vierge et de tous les saints du Ciel !
« Je souffre de tout ça. Notre monde est fou, et dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Or, que Dieu laisse faire tout cela ne peut pas être considéré comme une volonté stable de Dieu. Mon Dieu, donnez-nous quelque chose de bon ! »
Apprenant que le Pape a dit au lendemain de l’attentat du 11 septembre 2001 : « Hier est un jour sombre dans l’histoire de l’humanité, un coup terrible a été porté à la dignité de l’homme », notre Père est saisi par l’irréligion de ce propos :
« Il faut vraiment que Jean-Paul II ait fait un pacte avec le diable. C’est effrayant ! Il tue la religion. »
Le 17 septembre, notre Père me dit : « Je perds la tête. Vous le direz aux frères et aux sœurs. C’est une catastrophe. C’est la fin de notre œuvre.
– Non, mon Père ! lui répondis-je. La Sainte Vierge doit avoir ses vues.
– Oui, c’est vrai. Bien sûr ! »
PERSÉCUTIONS.
De son côté, l’État républicain n’abandonne pas sa traque. Le lundi 8 octobre 2001, nous entrions en retraite de communauté. À 9 h du matin, un déploiement de dix-huit gendarmes investit nos maisons, avec ordre de perquisition sur cinq chefs d’accusation : « Faux et usage de faux, abus frauduleux de situation de faiblesse, abus de confiance, travail non salarié, blanchiment d’argent provenant d’un délit » !
Le Père, malgré sa santé défaillante, frère Gérard, mère Lucie et moi-même sommes emmenés et placés en garde à vue. Le Père sera relâché vers 19 h, mère Lucie vers 23 h, mais frère Gérard et moi sommes retenus en prison jusqu’au lendemain. Pendant ce temps, à la maison, les gendarmes interrogent un à un les frères et les sœurs...
Tout cela aboutira à un non-lieu, pour quatre chefs d’accusation sur cinq. Le cinquième, touchant le travail, fera l’objet d’un procès en correctionnelle... que nous gagnerons d’une manière éclatante, comme il est raconté dans Il est ressuscité (n° 34), de mai 2005, sous le titre : “ La secte a perdu ! ” À lire !
Pour notre Père, cette perquisition fut un traumatisme de plus : « Il n’en sortira que ce que le Bon Dieu voudra, nous dit-il. Mais la Sainte Vierge nous fait sentir sa protection. Elle nous protège visiblement ! Il faut avoir confiance. En effet, il faut être prêt à tout quitter d’un coup... un jour. La soudaineté de la tempête du lundi 8 octobre nous est une leçon. »
Et il ajoute : « Quant à moi, le Bon Dieu me fait passer par des voies bien douloureuses, mais ce sont sans doute les meilleures pour moi. Encore faut-il bien les accepter. Certains jours, c’est difficile. Le Bon Dieu ne me dit rien. »
« Il ne me reste plus qu’à passer par le martyre maintenant. Ce sera comme le Bon Dieu voudra ! Nos ennemis sont allés trop loin : d’un côté, c’est démesuré et cela ne pourra nous nuire, car c’est trop ! De l’autre, c’est le signe qu’ils ne s’arrêteront pas là et qu’ils mettront tout en œuvre contre nous... »
MALADIE DE PARKINSON.
Le “ martyre ” sera celui d’une longue maladie.
Trois jours après la perquisition, le 11 octobre 2001, notre Père fait une première lourde chute, en trébuchant sur les dernières marches du perron de la maison Saint-Joseph : élongation, froissements intercostaux, plaies. La radio révèle une fracture d’une côte droite et beaucoup d’arthrose. Notre Père en souffre, mais prend la chose avec humour : « C’est irrémédiable, donc je suis vieux pour l’éternité ! »
Le médecin prescrit aussi un scanner cérébral qui ne révèle rien d’anormal.
De plus en plus effrayé de l’état de l’Église, notre Père ne se décourage pas et se tourne une fois de plus vers la très Sainte Vierge. Le 16 novembre, il nous demande de commencer une neuvaine de supplication à cette tendre Mère « pour qu’Elle intervienne, car nous périssons. Qu’Elle ait pitié de nous et ne laisse pas le monde à la dérive. Nous avons mérité la colère de Dieu, à cause de tous les blasphèmes qui sont proférés en ce moment contre Elle, tant de la part des impies que des catholiques. Nous allons commencer une neuvaine à la Sainte Vierge, en disant le plus possible de chapelets pour lui demander de venir au secours de son Église et de chacune de nos âmes. »
Depuis, chaque matin, après laudes, nous récitons un premier chapelet en communauté. Quelques jours plus tard, il nous dit : « Nous attendons impatiemment sur le bateau qui coule, que la petite main de la Sainte Vierge nous sauve. Je tâche de la persuader que c’est le moment urgent d’intervenir. Cela viendra, c’est sûr ! Mais souvenons-nous de Béthulie : on ne doit pas mettre de délai ! Celui qui persévérera jusqu’à la fin ira au Royaume de Dieu... D’où intensifions notre ferveur dans nos chapelets. »
Le 20 décembre 2001, le neurologue diagnostique enfin la maladie de Parkinson. Notre Père accepte sereinement le verdict :
« Je sais maintenant ce qui m’attend... »
J’écris alors à nos amis :
« Plus que la maladie de Parkinson, ce qui mine notre Père, c’est la dépravation intellectuelle et morale de l’Église. Et à nous, ses enfants, il apparaît comme l’image vivante du Cœur agonisant de Jésus et du Cœur Immaculé de Marie “ en grand chagrin ”. Nous n’aurions certainement pas pris la mesure de la gravité du mal si nous n’avions vu notre Père si affligé jusqu’à être tenté même de perdre la foi, mais toujours se relevant, les yeux fixés sur les mains de l’Immaculée. Peut-être enfin cette maladie, qui est aussi celle du Pape, est-elle précisément destinée à racheter celui qui, aujourd’hui, perd l’Église et pour lequel notre Père est prêt à donner sa vie ? »
Ce sera désormais un lent dépouillement de toutes ses facultés, un long chemin de croix dont les nombreuses hospitalisations formeront les douloureuses stations.
Au sujet de sa maladie, le 6 avril 2002, notre Père confie : « C’est vraiment une mort ! Petit à petit, les frères me remplacent pour tout. Mais aussi, quelle grâce que cette intime collaboration entre nous. »
Et cette “ mort ” le plonge dans une éprouvante “ nuit ” spirituelle, comme il l’exprime, en ces jours-là, par cette émouvante paraphrase du Cantique Spirituel de saint Jean de la Croix, qu’il laissera inachevée :
1. Jésus, où es-tu ? Mon Dieu disparu,
Où ? Pourquoi êtes-vous parti,
tandis que je dormais d’amour
entre vos bras ? Je suis sorti sur le seuil,
j’ai crié ! Mais toi, à grandes enjambées
tu marchais jusqu’au bout du monde,
sans te retourner... Où es-tu maintenant ! [...]
2. Ô mon père, ô ma mère, ô mes frères,
mes sœurs dont le souvenir
rafraîchit mes lèvres desséchées,
vous qui l’avez connu, si vous
le voyez encore, si vous le rencontrez,
dites-lui mon désarroi, ma peine,
mais ne lui cachez pas qu’encore
je l’aime et ne veux que lui sur la terre
et sans retour.
3. Mais quel est ce chemin ?
Qui me le montrera ?
Malheureusement, je ne peux retracer en détail tant de paroles édifiantes et de faits exemplaires dont nous avons été les témoins privilégiés !
Ce sont ses “ Novissima verba ”.
Le 13 septembre 2002, l’épreuve le frappe encore. Alors qu’il rentre tout juste de son voyage au Canada, frère Pierre lui téléphone pour lui apprendre que frère Hugues du Christ-Roi est décédé subitement, dans la nuit, d’une crise cardiaque. Bouleversé, notre Père pleure son neveu et fils tout en se réjouissant surnaturellement à la pensée qu’il est parti pour le Ciel.
Le chagrin de ce deuil est aggravé par la décision que prend Mgr Veillette, évêque de Trois-Rivières, pourtant si tolérant à l’ordinaire ! Influencé par l’évêché de Troyes, il nous traite comme une secte et refuse d’accorder une sépulture à notre défunt, interdisant toute cérémonie dans son diocèse ! Ainsi, jusque dans le Ciel, notre frère poursuit le combat de Contre-Réforme et demeure un “ signe de contradiction ”. Mais quelle douleur pour notre Père qui, malgré tout, conseille à frère Pierre de se soumettre à l’arbitraire de l’évêque : « Rugir, se justifier, n’est pas bon ! C’est l’Église qui a parlé, il faut se soumettre ; nous n’avons qu’à souffrir, être persécutés.
« Le tout pour nous, c’est de plonger nos cœurs dans les Cœurs de Jésus et de Marie ! »
Pour notre Père, une nouvelle fois, le choc émotionnel est profond. Cette « blessure du cœur » a certainement entraîné une aggravation de la maladie.
Le 24 octobre 2002, dans l’après-midi, notre Père monte se reposer dans sa cellule... et ne redescend pas. Vers 18 h 30, frère Gérard s’inquiète et le trouve gisant à terre, près de son lit, dans un état impressionnant. Depuis combien de temps est-il ainsi ? Que s’est-il passé ? Nous ne savons pas.
Notre Père est hospitalisé d’urgence et le médecin diagnostique une importante évolution de la maladie. Il me prévient que l’état de notre Père est grave, que nous aurons à prendre des mesures. Il nous avertit de nous préparer au pire d’ici six mois ou un an...
De retour le 1er novembre, notre Père reste alité. Chacun reçoit la permission de lui faire une petite visite. Il confie alors ce qu’il vient de souffrir, tant au physique qu’au spirituel, et qui lui fait souhaiter mourir :
« Oui, ce fut très dur. J’ai pensé à tous ces gens qui sont plongés, non pour quelques jours, mais pour toute leur vie, dans ce monde sans Dieu, où tout le monde est contre vous et vous veut du mal. Cela m’a rapproché un peu, un tout petit peu de tous ces gens qui souffrent tant. Cela m’a fait faire un progrès spirituel... Il faut méditer sur le martyre. Et ce n’est pas fini... si ce pouvait être pour le Ciel... Mais, dans de tels moments, le démon est là et il faut faire attention à ne pas tomber dans ses pièges. »
« À l’hôpital, c’était comme saint François d’Assise. C’était mon Alverne. J’ai eu le cœur transpercé. Je le sentais venir et je le désirais, ça fait longtemps que je souhaite que la troisième partie de ma vie finisse comme ça. Ce sera comme Dieu voudra. »
N’avait-il pas écrit, en 1974 :
« En moi, le sang se coagule, ma force s’est retirée, comment me lèverai-je ? Mais Jésus est là qui me fait signe [...]. Soyez assez bon pour me tendre la main et pour me relever [...]. Marchons. Il faut avancer vers cette mort, mourir chaque jour, enfin mourir un jour, sans comprendre, en aimant seulement Celui qui, devant moi, homme de misère comme moi, porte sa croix, chancelle lui aussi et tombe pour se relever de nouveau. C’est la vie ! Celle qui passe et comptera pour l’éternité. Car la vraie vie est autre, au-delà du voile que je vais maintenant déchirer. Pitié pour nous dans cette vie éternelle ! Marchons. Bientôt il essuiera les larmes de nos yeux, la sueur de nos fronts et le sang. Ce bon Père. » (Page Mystique, deuxième nocturne, CRC n° 78, mars 1974, p. 16)
De son côté, notre médecin insiste : « À partir de maintenant, il va falloir surveiller de très près l’abbé et limiter au maximum les risques de chute, la nuit surtout... Évidemment, tout cela va vous demander une réorganisation générale. » (12 novembre 2002)
De fait, à partir de ce jour, nous ne quitterons plus notre malade, ni le jour ni la nuit. Nous nous relayerons pour veiller sur lui continuellement.
Le 22 novembre, alors qu’il a retrouvé quelques forces et peut célébrer la Messe, il a brusquement l’impression de perdre la vue quelques instants. Il nous confie ensuite : « J’ai dit à Notre-Seigneur que, quand le moment serait venu, j’étais prêt à tout ce qu’Il voudra... » Il envisageait bien qu’un jour, il n’aurait plus la force de dire la Messe...
Le 2 décembre 2002, j’avertis la communauté : « Il y a vraiment une aggravation. C’est le chemin de Croix que notre Père nous avait annoncé en 1996, mais nous ne pensions pas que ce serait cela. Quand on voit notre Père marcher ainsi, d’un pas vacillant, on pense à Notre-Seigneur portant sa Croix... Et il n’y a pas de guérison à espérer, pas d’autre sortie que la Croix ! »
Le lendemain, notre Père est de nouveau hospitalisé, jusqu’au 11 décembre. En plus de la maladie de Parkinson, le médecin décèle “ des corps de Léwy disséminés ”. De nouveau, le neurologue m’explique que le cas est grave et qu’il faut nous préparer au pire, à brève échéance. Bien conscient de son état, notre Père nous dit à son retour : « Le Bon Dieu veut cette maladie dont l’évolution sera inexorable. Ce sera une grande épreuve. Mais cette épreuve est une grâce... »
Et le 26 décembre : « Je m’abandonne à Dieu. »
Le Père de Foucauld a écrit : « Notre anéantissement est le plus sûr moyen de notre sanctification. » Ainsi, notre Père a été bien sanctifié par sa maladie.
À partir de janvier 2003, il a de plus en plus de mal à s’exprimer. Il ne sait plus où il est, et se croit au milieu des frères du Canada.
Il se rend compte que « sa tête s’en va » : « Je ne comprends rien », dit-il en regardant le tas de lettres que le frère a déposé devant lui, sur son bureau.
Notre Père n’a plus de ressort physique, mais ses pensées se concentrent toujours sur l’Église qui est le tout de sa vie. Comme je travaille auprès de lui, il me regarde écrire avec une attention soutenue. Un jour, il me dit : « Tu prends ton stylo et toc, toc, toc ! N’hésite pas à leur foncer dedans ! »
Au terme de la lutte, il gravit maintenant la « montagne escarpée » du troisième Secret, mais c’est toujours et plus que jamais une œuvre de Contre-Réforme pour l’Église...
« Il faut que je m’occupe de mon âme, maintenant. Je veux la remettre entre les mains de Dieu, par l’intermédiaire de la Vierge Marie. »
Son âme semble plongée dans la nuit. « Je cherche mes lumières », me dit-il le 15 mars 2003. En effet, toute sa vie, nous l’avons entendu dire qu’il était assisté par des lumières particulières pour écrire, et nous en avons été les témoins. Cependant, maintenant qu’il nous a tout donné, il n’a plus besoin de ses lumières, mais il est là, avec toute sa résignation : c’est le plus beau ! Et il regarde la Sainte Vierge ! Comme toujours, elle lui redonne courage... « En disant : “ maintenant et à l’heure de notre mort... ” je médite sur ma mort ; ma mort, c’est une seule chose, un seul acte de ma vie, mais un acte d’une importance écrasante. Pour moi, j’aime bien ces derniers mots de l’Ave Maria, parce qu’ils terminent d’avance le dernier Ave Maria que je veux être ma dernière prière... » (Sermon du 9 août 1999, commentaire de l’Ave Maria)
En avril 2003, une profonde escarre apparaît sur les chevilles et va le faire souffrir plusieurs mois. De plus, il supporte difficilement les effets secondaires des traitements médicaux.
« Je ne tiens plus sur mes pieds... Je ne peux plus tenir mon stylo... et quand je le tiens, je ne peux plus écrire. » Avec un geste montrant sa tête : « Je mélange toutes mes affaires et je perds énormément la mémoire. On dit que cette maladie n’est pas mortelle, mais... » Sous-entendu : c’est pire qu’une mort !
Cependant, durant cette année 2003, notre Père arrive encore à célébrer la sainte Messe, de temps en temps, quand il se sent un peu mieux, ce qui étonne beaucoup notre médecin traitant. Mais notre Père a de plus en plus de difficulté, même assisté, secondé de très près par frère Gérard. Cela l’attriste profondément. Encore un détachement !
TÉMOIGNAGE DE FRÈRE CHRISTIAN.
Écoutons le frère infirmier nous parler de son malade : « À son lever, il fait un beau signe de Croix. De ces signes de Croix qui en disent long ! On sent que ce n’est pas le moment de parler, ou le moins possible. Notre Père est occupé à autre chose. Souvent, il demeure assis sur son lit, silencieux, durant un bon moment. »
« Notre Père nous avait dit un jour que le sourire continuel était “ une vertu cardinale ”. À cette époque, alors qu’il souffre depuis longtemps déjà, il pratique souvent, héroïquement, cette grande vertu. Combien de fois, son incomparable, son merveilleux sourire nous a réjouis, nous a redonné courage et nous a bouleversés...
« Bien qu’il ait de grandes difficultés pour parler, il ne manque jamais de remercier avec empressement du moindre petit service rendu. “ Merci ! Merci ! ”... “ Merci de m’avoir prévenu... ” “ Merci de m’avoir aidé... ” Confusion du frère... »
Pour ses promenades dans le parc, le Père accepte maintenant d’utiliser un fauteuil roulant, car il marche avec peine. Pour les repas, il descend encore au réfectoire, mais cela le fatigue :
« Sur le seuil du réfectoire, le plus souvent un beau sourire éclaire son visage de plus en plus ressemblant à celui de Monsieur Martin ou, à d’autres moments, à un portrait de saint François de Sales. Il bénit la table ou nous bénit tous dès l’entrée, en disant “ Bonjour, mes enfants ! ” ou “ Bonjour, mes frères ! ” Il est tout confus d’avancer vers sa place si lentement et de nous faire attendre : “ Excusez-moi ! ” dit-il. Comment ne pas admirer ce rude chemin de croix, sa patience, sa docilité, sa reconnaissance envers tous et pour tout... »
« Quand on lui rend une petite visite, on n’a plus avec lui de conversation à proprement parler, car notre bien-aimé Père ne dit presque rien, à peine quelques mots. Mais il acquiesce habituellement de son regard si expressif, ou d’un petit signe de tête, à tout ce qu’on lui dit. Les expressions graves de son beau visage un peu émacié signifient, presque mieux que des paroles, son attention très soutenue, son assentiment, son adhésion entière et profonde...
« Notre Père monte souvent se reposer dans sa cellule. Il aime se tourner vers la grande cheminée de marbre sur laquelle est posée la petite statue de Notre-Dame de Lourdes, entourée de deux bouquets de fleurs. Instinctivement, il regarde souvent vers ce petit autel pour réciter l’Angélus ou le chapelet... ou méditer silencieusement.
« Une nuit, au cours d’une de ses insomnies, un frère l’a surpris se levant sans bruit, à grands risques et, s’approchant mystérieusement de ce petit autel improvisé, y demeurer quelques instants, y consulter l’heure, avant de se recoucher, toujours sans le moindre bruit.
« Comme il se sent bien soutenu par Celle qu’il a tant aimée et servie toute sa vie ! Un jour, au frère qui lui tend son chapelet, il dit : “ Heureusement qu’Elle est là ! ”
« Un autre matin, soucieux : “ Je voudrais bien faire la volonté du Bon Dieu. ” Le frère essaie de lui dire doucement que c’est bien exactement ce qu’il fait... »
Pendant l’automne 2003 et au début de l’hiver, les journées éprouvantes alternent avec de meilleurs moments, mais, dans l’ensemble, il va plutôt bien.
Dans un prochain article, nous verrons que dès 2004, l’état de notre Père a empiré : sa maladie a évolué sur le plan neurologique d’une façon impressionnante. Il est semi-comateux, plongé dans une nuit des sens et de l’esprit irréversible. Il ne communique guère que par sourires, rares, mais qui illuminent son beau visage serein, paisible, comme absorbé par une tâche : celle de souffrir et offrir cet état physique et mental d’anéantissement. Victime pour le salut de l’Église, après avoir lutté toute sa vie pour elle, avec une alacrité, une puissance incroyables, au milieu des persécutions qui, jamais, ne l’ont abattu !
frère Bruno de Jésus-Marie
