Il est ressuscité !

N° 278 – Juin 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Georges de Nantes 
martyr de l’obéissance de la Foi

2004 – 2010 : Offertoire (4)

LE lundi 26 janvier 2004, notre Père célèbre la  Messe pour la dernière fois, mais avec beaucoup de difficulté. Épuisé, il est obligé de s’allonger ensuite.

Dans l’après-midi, il est de moins en moins éveillé, de moins en moins présent. La fièvre se déclare et monte lentement.

Dans la nuit du 27 au 28 janvier, son état empire : notre Père se met à délirer. Le médecin de garde le fait hospitaliser. À l’hôpital, on détecte une infection intestinale, due au traitement de la ma­ladie de Parkinson. Le neurologue décide donc de l’interrompre.

Notre Père nous est rendu le 7 février, pour une “ fin de vie ”... Pour le moment, nous nous réjouissons de le revoir au milieu de nous : plus que jamais, il est l’âme de la maison. Et lui, le voilà maintenant inaccessible aux coups et aux méchancetés de ses ennemis. Il est hors d’atteinte, déjà dans la paix de son Seigneur !

« Que je n’aie d’autre liberté que celle de... quoi ? D’aimer, de souffrir et mourir. Tous les grands saints ont pris cette trilogie comme programme d’action. D’abord, dans la prière, demander à Jésus d’agréer cette nouvelle forme de vie où il nous mettra, par un moyen ou un autre, même si c’est en étant paralysé sur un lit d’hôpital, ou abandonné de tous dans une pauvre maison, vieillard abandonné : on n’a plus le droit, on n’a plus le pouvoir, on n’a plus le savoir de faire autre chose qu’aimer la croix que l’on tient dans les mains, que de souffrir de son corps, de son cœur, de son âme, et de n’en finir plus de mourir enfin. Cela n’est pas mauvais, c’est même ce que je demande à Dieu d’une manière ou d’une autre de m’accorder ici. » (extrait du commentaire de la Consécration au Sacré-Cœur de mère Marie du Divin Cœur, du 15 octobre 1998)

Frère Pierre m’écrit, ce même 7 février, bien en communion avec nous : « Plus le temps passe, plus nous n’avons qu’à nous abandonner ; et à cela nous voyons bien que nous ne sommes pas abandonnés du Cœur Immaculé de Marie... C’est l’heure du jugement de Dieu. Jean-Paul II est aussi malade que notre Père, mais il est tout-puissant et sa gnose se répand dans le monde entier. Notre Père, en chevalier de l’Imma­culée, est écrasé, impuissant et, plus que jamais, nous sommes le petit troupeau. On ne peut pas plus évan­gélique. Nous allons voir des merveilles ! Plus que jamais aussi, nous comprenons qu’il faut beaucoup prier comme notre Père nous le rappelait souvent ces derniers temps. »

UN PATIENT EXTRAORDINAIRE.

Si les jours de notre Père ne sont pas en danger, sa maladie a cependant évolué sur le plan neurologique d’une façon impressionnante. Il est semi-comateux, plongé dans une nuit des sens et de l’esprit irréversible. Il ne communique guère que par sourires, rares, mais qui illuminent son beau visage serein, paisible.

On dirait qu’il est ailleurs, comme absorbé par une tâche : celle de souffrir et offrir cet état physique et mental d’anéantissement. Victime pour le salut de l’Église, après avoir lutté toute sa vie pour elle, avec une alacrité, une puissance incroyables, au milieu des persécutions qui, jamais, ne l’ont abattu !

Commence alors une sorte d’hospitalisation à domicile, qui va durer six années complètes, entre­coupées par huit séjours à l’hôpital, d’une durée variant de vingt-quatre heures à huit ou dix jours, au moment des alertes plus sérieuses que nous ne pouvions assumer à la maison...

Durant ces années, notre Père est suivi par notre médecin traitant et son associée. Deux infirmières du secteur assurent les soins un peu exceptionnels, selon les nécessités du moment... Tous, plus ou moins sur la réserve au début, deviennent de plus en plus respectueux, admirant la patience, le calme, la sérénité, la beauté même du visage du “ Père ” ; bref ! ils sont conquis par ce patient pas ordinaire !

« En février 2004, l’état de notre Père s’est consi­dérablement aggravé. Il est presque totalement paralysé, au point de ne même plus pouvoir tourner la tête ou porter la main à son visage ; il est pratiquement aphasique : de temps à autre, tout de même, un mot, une très courte phrase rarissime ou une pensée difficilement exprimée par une suite incompréhensible de syllabes. » Mais il a décrit par avance ce qu’il éprouve :

« Je me vois descendre dans la tombe, cœur ardent enfin apaisé, yeux inassouvis fermés aux fausses lumières, mains ouvertes après avoir tout laissé échapper. À cette pensée je me repens de tout le mal que j’ai commis. Et je voudrais, ô mon Père, ô ma Mère, ô mon Dieu, dès aujourd’hui obtenir votre pardon... » (Page Mystique, CRC n° 17, fév. 1969, p. 4)

« Il présente tous les troubles que provoquent habituellement de telles maladies. Un des plus éprouvants, par exemple, celui de la déglutition, cause de grandes difficultés à prendre les collations qui lui tiennent lieu de repas, et risque fréquent de fausses routes... Toutes les fonctions sont atteintes. Dans un tel état, notre cher malade est totalement dépendant, comme l’est un tout petit enfant... Comment ne pas penser, avec une forte émotion, à la parole de Jésus : “ Si vous ne devenez comme un de ces petits... 

« Seul, son beau visage n’est pas atteint par la maladie. Un peu émacié, il fait irrésistiblement penser à celui de saint François de Sales, ou à celui de Monsieur Martin, le père de sainte Thérèse, à d’autres moments à la Sainte Face de Notre-Seigneur. Et son regard est toujours aussi vif, exprimant grande bonté, profonde sagesse, patience et saint abandon ; ce regard qui nous parle si fort... Et dans ce regard et sur ses lèvres, souvent, très souvent encore, ce merveilleux sourire qui ravit et réjouit le cœur et l’âme de tous ceux qui en sont gratifiés comme d’une grâce céleste, comme un sourire de notre très chéri Père Céleste... Ce sourire !... En plusieurs occasions, nos amis médecins nous diront qu’un tel visage, un tel regard, un tel sourire leur paraissent inexplicables chez un patient atteint de telles maladies, à un stade aussi avancé (cf. Jean-Paul II !). Pour eux, ils nous l’ont souvent dit, eux qui savent ce dont ils parlent, ayant eu au cours de leur longue carrière l’occasion de soigner de tels malades, il y a là un vrai mystère... » (7 février 2004)

Depuis le 22 février, j’ai fait placer une grande statue de Notre-Dame de Fatima, juste devant son lit médicalisé, et notre Père regarde souvent vers Elle, pour mendier force et courage !

« Fréquemment aussi, il regarde vers la fenêtre d’un regard méditatif qui n’est déjà plus tout à fait celui de la terre. Ne regarde-t-il pas, en fait, cette grande Croix que représente la croisée de la fenêtre et qui, de son lit ou du fauteuil, se découpe sur le ciel, comme une grande croix de plus de trois mètres de haut sur un mètre trente de large... C’est assez saisissant. La Vierge Marie et la Croix ont rempli sa vie, et maintenant plus que jamais. »

« Les nuits sont souvent paisibles. Encore un point qui étonne beaucoup médecins et infirmières : il reste d’un calme absolu, durant les longues heures de la nuit. Jamais la moindre agitation. Notre bien-aimé Père demeure absolument silencieux et immobile. On le retrouve le matin dans la position exacte où on l’a laissé, le soir. La main droite qui tient le chapelet est encore le long du corps et la tête légèrement inclinée vers la droite... On les retrouve tels quels... Comme Jésus sur la Croix. C’est très impressionnant. Il arrive assez souvent que notre cher malade soit éveillé, yeux grands ouverts, au milieu de la nuit, sans aucunement le manifester. »

C’est alors que j’écris à tous nos amis phalangistes : « Notre Père est en partance pour le Ciel, après nous avoir indiqué le chemin et donné toutes les consignes pour que nous puissions le rejoindre un jour à notre tour. Nous ne savons pas, les médecins ne peuvent nous dire le jour ni l’heure de son départ. L’un d’eux a eu le mot juste : “ Dieu seul le sait ”. Mais notre Père, lui, largue les amarres. Son visage est si beau, si serein, si paisible, qu’il semble déjà se reposer [...].

« Que Notre-Seigneur achève en son serviteur l’œuvre commencée. Nous pouvons lui rendre ce témoignage, que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus se rendait à elle-même : “ Oui, il me semble que je n’ai jamais cherché que la vérité. ” Un jour, l’  incom­parable ami ” de notre Père, l’abbé Louis Vimal, s’est exclamé : “ De Nantes, il n’y a que vous qui cherchez la vérité ! ” voulant dire par là que le débat des idées pour démêler le vrai du faux auquel se vouait notre Père n’intéressait plus personne, même dans l’Église, surtout dans l’Église où, depuis le Concile, on ne se préoccupe plus que d’entente “ pastorale ” entre toutes les religions... C’est dans le service de cette douce Vérité Première, “ dont les frères chantent la gloire ”, selon notre sainte Règle, et dans l’amour de l’Église que nous entendons persévérer, avec une foi inconfusible dans le triomphe du Cœur Sacré de Jésus par le Cœur Immaculé de Marie. Notre Père nous a dit qu’il le verrait de ses yeux, mais c’était avec un total désintéressement pour lui-même, voulant seu­lement nous assurer que ce triomphe était imminent. Une manière de dire : “ Tenez bon, les petits ! ” La consigne vaut plus que jamais ! » (Lettre à la Phalange n° 74)

Le 13 février 2005, c’est sœur Marie-Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé qui rend sa belle âme à Dieu, au carmel de Coïmbre, à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans.

Et, peu après elle, le pape Jean-Paul II meurt à son tour, le 2 avril 2005. Un jour, notre Père nous avait confié : « Je me dis qu’il y a la mort du Pape, ma propre mort et la mort de sœur Lucie ; voilà des choses qui doivent bouleverser l’Église et la remettre sur pied ou dans l’anarchie totale... Alors j’attends ma mort... Je crois que c’est la première fois que je mets ainsi ma mort en avant. »

Mais, pour lui, l’heure du départ n’a pas encore sonné. Le Bon Dieu nous le laisse encore un certain temps, pour notre réconfort, afin que son immolation gagne encore beaucoup de mérites pour l’Église. À l’encontre des prévisions des médecins, à la mi-mars, notre Père arrive de nouveau à se tenir debout et à faire quelques pas. Ainsi, avec le renfort d’un fauteuil roulant, nos frères peuvent le descendre à la chapelle pour certains de nos offices et pour la Messe, quand elle est célébrée chez nous. Il a donc la joie de présider, à quelques exceptions près, toutes nos cérémonies de prises d’habit. De même, il participe à nos récréations et je peux chaque jour lui faire faire une petite promenade dans notre parc et dans les alentours.

Les cardinaux entrent en conclave le 18 avril. Moins de vingt-quatre heures plus tard, la fumée blanche s’échappe de la cheminée de la chapelle Sixtine. À la télévision, nous voyons alors apparaître le cardinal Ratzinger à la loggia de Saint-Pierre. Sur le coup, nous sommes un peu abasourdis. Nous recevons tous sa bénédiction à genoux. Notre Père comprend qui vient d’être élu. Il s’exclame : “ Ce sera difficile ! ” »

L’EXTRÊME-ONCTION.

Notre Père reçut deux fois l’Extrême-Onction : le 13 juillet 2005 et le 30 novembre 2007, d’une manière bien consciente et avec beaucoup de joie. Chaque fois, il en ressentit un mieux : comme si l’Église lui donnait l’ordre de se remettre au travail, et il semblait bien disposé à obéir !

Le 8 décembre 2007, j’écris dans la Lettre à la Phalange n° 81 : « La nouvelle encyclique du pape Benoît XVI nous montre que l’heure de la restauration de l’Église n’est pas encore venue [...]. Du fond de cette affreuse agonie, nous avons invoqué Jésus ! Marie ! Joseph ! et nous avons été entendus. Après avoir éprouvé pour la seconde fois la puissance de l’onction des malades, notre Père a repris sa place de victime silencieuse, intimement unie à la Victime sainte du Calvaire, par amour, en application de notre Règle : “ Le monde a plus que jamais besoin de victimes d’amour qui appellent sur lui la miséricorde divine. Le monde a besoin d’âmes toutes tournées vers le Ciel et déjà en communion avec lui. ” (Art. n° 103) »

Victime, notre Père l’est réellement, comme la bienheureuse mère Marie du Divin Cœur, et comme sœur Lucie de Fatima. Je n’hésite pas à le dire : notre Père est un saint. Il est un vrai mystique, sans s’être jamais donné les apparences de la piété, ni celles de l’humilité, ne cherchant pas à prendre une attitude, quitte à passer pour un orgueilleux. Il vit tout simplement dans la foi, toujours vrai, allant droit son chemin, uniquement at­taché à la Vérité, même si peu de lecteurs suivent. Parfois, lorsqu’on est près de lui, on a comme l’intuition de sa sainteté, on en a le pressentiment. Il est devenu une victime rayonnante, restant encore le maître.

Notre Père ne s’est pas obstiné dans une voie, il a progressé et, ces dernières années, il était pressé d’engranger de la doctrine, sachant que cela servirait plus tard. C’est un saint, mais pas à la manière “ clas­sique ”. Même les choses profanes, il les met en relation avec la Rédemption. Pour nous, il est vraiment l’homme de Dieu qui « juge de tout », selon saint Paul.

En 2007 et 2008, la maladie progresse inexorablement. En 2009, notre Père est hospitalisé quatre fois, pour infection pulmonaire ou intestinale : en mars, en avril, en septembre et en octobre. Malgré tout, nous pouvons encore le descendre à la chapelle pour la messe et certains offices, et je peux le promener en fauteuil roulant dans le village, quand le temps est assez clément. Parfois, nous nous arrêtons à la maison Sainte-Marie, pour la plus grande joie des sœurs ! Après une prière la chapelle, elles peuvent lui parler quelques instants.

En décembre 2009, son escarre s’aggrave et pro­voque de petites hémorragies. Cet hiver-là est éprouvant et l’état général de notre Père se dégrade. Ses bronches sont très encombrées par les sécrétions naturelles qu’il n’a plus la force de rejeter. Ce qui provoque les infections pulmonaires. Les médecins lui prescrivent de la kiné, mais ce sera pour lui une vraie torture !

Début janvier 2010, notre Père manifeste une grande fatigue générale : il dort beaucoup et se nourrit de plus en plus difficilement.

La nuit du 4 février, vers 2 heures du matin, la respiration devient cyclique ; c’est très impressionnant de s’attendre à tout moment à ce qu’elle s’arrête. Il est très encombré et semble de moins en moins présent.

Le 6 février, un ami médecin constate que sa respiration est presque réduite à rien et me dit : « Ce n’est plus qu’une question d’heures. Quand j’ai un patient dans cet état, je préviens la famille qu’il faut venir... » Notre Père reçoit de nouveau l’Extrême-Onction. Et, dans l’après-midi, il semble qu’il va mourir : son pouls descend à 45 ! Il reste cependant d’un calme absolu.

Survient un autre ami médecin qui s’exclame : « Il faut de l’oxygène à tout prix, pour le soulager ! » Usant de son autorité, il fait installer la pompe à domicile. La vie de notre Père s’en trouvera prolongée d’une dizaine de jours...

Vendredi 12 et samedi 13 février : pauses respiratoires fréquentes, chutes du taux d’oxygène. Le Père ne mange pour ainsi dire pas, et la nuit est difficile. L’inquiétude grandit !

15 FÉVRIER 2010 : 
LE PLUS GRAND ACTE D’AMOUR

« Il est pour moi, pour nous, dès maintenant certain et d’une vérité qui ne passera pas, que tous ceux qui brûlent d’amour pour l’Immaculée, de dévouement eucharistique et marial, et de service de toutes les causes qu’Elle patronne, sont déjà, par grâce inouïe de la très Sainte Trinité, prédestinés, élus et promis par sa Médiation à la Vie éternelle du Ciel. » (notre Père, 1997)

Le dimanche matin, 14 février 2010, un prêtre ami chante la messe dans notre chapelle, là où notre Père l’a célébrée tant de fois.

« Il ne se passe pas un jour que je ne célèbre la mort de mon Sauveur comme l’œuvre de vie de toutes la plus féconde. Comment pourrais-je oublier cette leçon quotidienne qui est un entraînement à mourir à mon tour ? » avait-il écrit dans une de ses plus belles Pages mystiques :  La mort, première messe du pauvre chrétien ” (juillet 1970). Précédé de la clochette, je monte le calice et j’humecte ses lèvres de quelques gouttes de Précieux Sang. Pour la dernière fois sur terre, Jésus-Christ s’unit à son serviteur dans la communion. C’est la provision de route pour le grand voyage, pour aboutir au terme si ardemment désiré !

« Si chaque soir de ma vie j’ai su déposer mon fardeau de peine et m’endormir sur ton sein, ô Dieu très bon, dans un calme et amoureux abandon, tu me feras sans doute la grâce au soir de ma mort encore une fois de m’endormir sur ton sein ici pour me réveiller tout contre ton visage dans la Vie éternelle ! » (Page mystique, CRC n° 89, février 1975, p. 16)

Una cum Christo Hostia, Cor unum...

Une seule Hostie avec le Christ, un seul Cœur !

Notre Père garde les yeux fermés. Il n’est cepen­dant pas dans le coma, ni même inconscient, car il réagit lorsque le docteur et frère Michel récitent le chapelet à ses côtés, en action de grâces.

Après la messe, le docteur me prévient qu’il est entré en agonie. J’en suis accablé... mais je me reprends vite et décide de rassembler la communauté à 15 heures.

Tous réunis autour de son lit, nous récitons la prière pour la recommandation de l’âme, et le prêtre donne l’indulgence plénière à l’article de la mort. Nous avions approché du lit la grande statue de Notre-Dame de Fatima vers laquelle il se tournait jour et nuit, et au mur, derrière sa tête, fixé une grande reproduction positive de la Sainte Face. Ainsi est-ce à Jésus et Marie que nous avons remis l’âme de notre pauvre Père.

Après avoir embrassé la main de ce Père tant aimé, chaque frère et chaque sœur quitte sa cellule, bien ému. Ce dernier acte de vénération traduisait trop pauvrement l’amour filial que nous ressentions pour celui qui avait brûlé d’amour pour le Bon Dieu et la Sainte Église, et qui nous laissait sa flamme en héritage !

Au fil des heures et dans une progression très lente, caractéristique de la maladie de Parkinson, le souffle se fait plus faible, la respiration plus rapide, l’inspiration plus courte. Les poumons ne remplissent plus leur fonction, et notre Père, comme Jésus en Croix, vit une lente asphyxie. Nous essayons de le soulager à l’aide d’une pompe à oxygène et, par quelques gestes simples de kinésithérapie, de l’aider à prolonger son expiration. Notre Père retrouve alors un peu d’air et reprend pour un temps un souffle plus régulier. Il a toujours les yeux fermés, concentré sur sa respiration. Parfois coloré, parfois blanc, son visage est toujours aussi beau. Il ne râle pas ; ni ses lèvres ni son nez ne sont pincés.

Il ne montre aucune impatience, fébrilité, angoisse, contrairement à ce que l’on constate habituellement chez les patients atteints de tels symptômes. Au contraire, il se dégage de son visage une paix inalté­rable, une force impressionnante, une grande majesté. Il vit ses derniers moments comme il a toujours conduit sa vie, remplissant son emploi de victime. Ni plainte, ni gémissement. Notre ami médecin témoignera : « Durant les nombreuses heures où je serai dans la chambre du Père, il existera un constant contraste entre l’aggravation clinique, neurologique et respiratoire, et la sérénité du Père ; il est difficilement envisageable d’être dans cet état de sérénité avec des épisodes de désaturation aussi importants. »

En cette agonie, on voit cependant que son organisme, bien qu’exténué, lutte encore : son cœur bat fort, son pouls reste bien frappé. Cela explique qu’il fallut plusieurs heures à son âme pour s’échapper du corps.

Vers 18 heures, la température monte jusqu’à 38, 5. Les frères tentent de calmer la fièvre en lui donnant un comprimé dissous dans un peu de jus d’orange. Notre Père trouve la force de déglutir trois ou quatre fois, mais il s’arrête vite, épuisé. Il était au-dessus de ses forces de respirer et de boire en même temps.

Un moment, il semble que la nuit sera calme, mais cet espoir est de courte durée. Vers 22 heures, notre Père entre dans une nouvelle phase de léger essoufflement. Les frères qui le veillent s’en inquiètent et tentent de le soulager. Vers 23 h 30, constatant l’inutilité de leurs efforts, je leur dis de cesser : le taux d’oxygène passe bientôt en dessous du minimum vital, laissant croire la fin proche.

Je fais réveiller les frères qui accourent pleins d’angoisse : « Notre Père entre dans sa dernière agonie ! » Nos autres maisons sont prévenues par téléphone, se rassemblent dans leurs chapelles, pour implorer le ­secours des Cœurs de Jésus, de Marie et de Joseph. Nous récitons les prières des agonisants, mais ce n’est pas encore la fin. Le taux d’oxygène fait un pic, gratifiant notre Père d’une petite rémission. Les frères retournent se coucher.

Vers 4 heures, le taux d’oxygène remonte une nouvelle fois. Mais l’organisme est épuisé et montre de plus en plus de signes alarmants : forte fièvre, souffle qui faiblit, faiblit, entrecoupé parfois de pauses respiratoires, taux d’oxygène insuffisant, pouls très bas et irrégulier.

À 6 h 15, notre Père n’est plus qu’un souffle. Il a la bouche et les yeux fermés, les bras le long du corps, dans sa main droite un chapelet et sur sa poitrine un grand crucifix d’ivoire. Son visage, coloré, marbré de reflets bruns, est d’un calme, d’une beauté, d’une pureté incroyables !

Enfin, à l’heure où la communauté récite à la chapelle les mystères joyeux du Rosaire, notre Père tourne ses yeux toujours clos vers la statue de Notre-Dame de Fatima, puis tend légèrement vers le Ciel son visage qui retombe dans une expression de joie. Ses lèvres esquissent un sourire.

« Et je songe qu’après le dernier souffle, déjà entrée dans la mort corporelle, la pauvre âme créée, la pauvre pécheresse que tu rachetas de ton Sang, ô Christ, avant de s’en aller, contemple peut-être dans un instant fugitif la vision de sa Mère véritable, Marie... Rencontre du chrétien et de sa Mère, dans le moment de son grand exode, comme une dernière grâce de la Mère de toutes grâces, comme une dernière chance donnée par la Médiatrice de toutes bontés. Je voudrais, j’espère, je suis sûr que dans la nuit de ma mort je la verrai tournée vers moi silencieusement, m’invitant à tout croire, tout espérer, tout aimer purement de ce Ciel où je vais paraître pour mon jugement. » (Page Mystique, CRC n° 90, mars 1975, p. 16)

Il serre légèrement les mains jusqu’à ce que la flamme se soit éteinte, son âme envolée dans les bras de l’Immaculée.

Ce lundi 15 février 2010, il était 6 h 25. L’agonie de notre Père avait duré vingt-quatre heures...

« Je sais la Maison qui m’attend et j’y cours et j’y vole sans chagrin, sans regret. Maison comme la maison de mon enfance, demeure digne de mon papa et de ma maman, Maison de mon Père Céleste et de ma Mère chérie, Reine des Anges et des Vierges. Oh ! oh, qu’elles sont belles vos demeures, Israël. Les pavillons de vos tentes resplendissent, Jérusalem nouvelle, Ville épousée, jardins clos, monts et fontaines cristallines, Paradis ! » (Page Mystique, CRC n° 103, mars 1976, p. 16)

Comme il le désirait, notre Père a fait de sa mort le plus bel acte d’amour de sa vie !

MORT D’AMOUR.

Sans vouloir anticiper sur le jugement de l’Église, il semble qu’il soit permis de penser que notre Père a connu cette “ mort d’amour ” douce et suave, décrite par saint Jean de la Croix, dans son commentaire de la Vive Flamme d’amour.

Dans son exemplaire des Œuvres spirituelles de ce saint, notre Père a précisément souligné ce texte décrivant la mort qu’il désirait connaître :

« Or, remarquons-le bien, la mort naturelle de ceux qui parviennent à cet état, peut au point de vue humain, paraître semblable à celle des autres ; mais la cause et le mode en seront très différents. Car si les autres meurent par suite d’une maladie ou de la vieillesse, ceux dont nous parlons pourront également paraître succomber à la maladie ou la vieillesse, mais ce qui sépare leur âme de leur corps est uniquement un élan ou un transport d’amour beaucoup plus élevé, beaucoup plus fort, beaucoup plus puissant que les précédents, puisqu’il a réussi à rompre la toile et à emporter avec lui le joyau de l’âme. Aussi la mort de ces personnes est-elle très douce et suave, elle l’est beaucoup plus que ne l’a été toute la durée de leur vie spirituelle... » (saint Jean de la Croix, Vive Flamme d’amour, strophe 1, p. 936)

 
COMME UNE SEMENCE JETÉE EN TERRE

LA bienheureuse Marie du Divin  Cœur confiait à son assistante, peu de temps avant sa mort :

« Ma mission est terminée, et quoique je n’en aie pas encore vu l’accomplissement, tout me dit que ma fin est proche, parce qu’à d’autres personnes, plus chères à Notre-Seigneur et plus dignes de ses grâces, Il a refusé cette satisfaction, comme encore, il n’y a pas long­temps, à l’abbé Peyramale qui, de son lit de mort, entendait les exclamations d’enthousiasme des habitants de Lourdes. Cela, bien pesé, est plus profitable que la satisfaction de voir la réalisation de nos ardents désirs, puisque c’est un sacrifice, et cela a un mérite incompréhensible devant Notre-Seigneur. Je puis vous être plus utile au Ciel qu’ici. »

Quelques années auparavant (1871), le Sacré-Cœur avait dit à mère Marie de Sales Chappuis, la sainte supérieure de la Visitation de Troyes : « Le Sauveur va de nouveau sauver le monde par des moyens de Sa charité dont Il n’a pas encore fait usage. On ne peut pas s’imaginer la grandeur de ce qu’Il fera pour le monde, de ce qu’Il prépare en Sa miséricorde. Il faut que tout soit perdu sans ressources afin qu’on voie que le salut vient de Dieu seul. Le Sauveur m’a dit : Je le ferai seul et personne ne pourra dire : C’est moi qui l’ai fait. ” »

Depuis Fatima, nous savons que c’est avec sa Mère, par sa Mère et pour sa Mère, qu’ « Il le fera ».

D’Albino Luciani, de sœur Lucie et de notre Père, qui sont comme des semences jetées en terre, à Rome, à Fatima et à... en France ! nous pouvons dire ce que notre Père lui-même disait de Jean-Paul Ier :

« Tout est mort avec Jean-Paul Ier et tout va ressusciter avec lui...

« C’est au moment où tout meurt, conformément à la prophétie du troisième Secret de Fatima, que nous proclamerons par un nouveau titre la Résurrection de l’Église, aussi certaine que celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et de ceux qui sont sortis du tombeau à sa parole, comme Lazare, ou sous le choc de sa précieuse mort le Vendredi saint. Quelle joie de tourner la page, pour entrer dans une époque nouvelle ! Au­jourd’hui, “ en un certain sens ”, la Contre-Réforme ferme ses portes, parce que la Réforme conciliaire va disparaître par la grâce de ce Pape martyr. Et voici que va revivre ce que l’on croyait mort, pour la renaissance de l’Église. C’en sera fini de subir le joug du démon, car il sera chassé de l’Église par la grâce toute-puissante de l’Immaculée. Elle si chérie de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, Elle écrasera la tête du Serpent. Ce sera la victoire de Notre-Dame de Fatima, de l’élu qu’elle porte dans son Cœur, révélé par le troisième Secret : comme Joseph dans l’Ancien Testament, le fils chéri de Rachel, vendu par ses frères, les retrouva à la fin, non pas pour se venger, mais pour les sauver tous...

« Il nous faut nous approcher de Dieu, afin de recevoir la grâce qui découle du Sang de ces martyrs, par la pénitence, c’est-à-dire en nous retournant vers le seul trône qui subsiste, où siège la Bienheureuse Vierge Marie, Notre-Dame du très Saint Rosaire, selon le Bon Plaisir du seul vrai Dieu et Sauveur du monde, Jésus-Christ. »

(CRC n° 372, nov.-déc. 2000, p. 32)

Ce 15 février, la toile s’est enfin rompue et l’âme de notre Père a pris son envol vers le Ciel...

Comme mère Marie du Divin Cœur (cf. encart p. 18) qui est dé­cédée la veille de la consécration du monde au Sacré-Cœur, et sœur Marie-Lucie de Jésus et du Cœur Immaculé qui n’a pas vu de ses yeux le triomphe de ce Cœur Immaculé, le Bon Dieu n’a pas permis que notre Père voie de ses yeux la résurrection de l’Église, contrairement à ce qu’il escomptait. Se serait-il trompé ? Nous ne le pensons pas !

Car saint Jean de la Croix enseigne que le Bon Dieu en use ainsi avec les saints :

« Nous avons dit que les visions et les paroles de Dieu quoiqu’elles soient toujours véritables et certaines en soi, ne le sont pas toujours par rapport à nous [...]. La cause de cela est que Dieu étant immense et profond, il a coutume, en ses prophéties, paroles et révélations d’avoir d’autres voies, des conceptions et des intelligences fort différentes du propos et du mode dont communément nous pouvons les entendre [...]. »

C’est pourquoi « nous voyons donc que beaucoup de saints ont souhaité beaucoup de choses en particulier pour Dieu, qui ne leur ont pas été octroyées dans cette vie, mais il est de foi que leur désir étant juste et véritable, il s’est accompli parfaitement en l’autre... »

En arrivant au Ciel, notre Père a certainement contemplé la gloire du Cœur Immaculé qui, bientôt, éclatera en un merveilleux triomphe sur notre terre, nous en sommes certains !

Et tous comprendront que ce triomphe n’advient que par la puissance de l’Immaculée ! C’est ce que mère Chappuis, visitandine de Troyes qui a relevé son monastère au dix-neuvième siècle, et a reçu des promesses du Sacré-Cœur, disait sur son lit de mort, en parlant de ses propres œuvres : « Quand le Bon Dieu se sert d’un instrument, il le laisse de côté avant que la chose soit terminée. Il fait cela souvent pour montrer qu’il n’a besoin de personne, c’est comme cela qu’il fait aujourd’hui. J’aurais bien voulu voir les effets de l’œuvre ; mais ce que j’aime mieux, c’est le divin Vouloir. » (Vie de mère de Sales Chappuis, 1793-1875, par le Père Brisson, p. 501)

BEAUCOUP DE GRÂCES OBTENUES.

Dans la matinée du 15 février 2010, nous expo­sâmes le corps de notre Père dans le chœur de notre chapelle. Il y resta jusqu’au 18 février. Nous pouvions contempler à loisir son beau visage. Veillées de prière, messes et offices se succédèrent.

Jusque dans ses funérailles, notre Père fut persécuté par les hommes d’Église : Mgr Stenger s’est prévalu de la nonciature pour lui interdire l’entrée de l’église du village. Et le responsable paroissial refusa de ­sonner les cloches, au passage du défunt...

Heureusement quelques bons prêtres vinrent se joindre à nous, pour témoigner de leur amitié sacerdotale envers un confrère vénéré. Le 18, nous avons pu lui rendre nos derniers devoirs d’une manière solennelle, en présence de toute la foule de nos amis. Depuis la veille, un grand nombre étaient déjà arrivés de toute part et se succédaient pour bénir le corps, l’embrasser et lui faire toucher médailles, mouchoirs et chapelets. La cérémonie fut magnifique et très réconfortante. Il repose maintenant au chevet de l’église de Saint-Parres, dans l’attente de la résurrection.

Déjà, nos amis et nos proches obtiennent de lui beaucoup de grâces : guérisons spectaculaires de l’âme et du corps, mais aussi secours divers dans des difficultés de travail, des recherches d’emplois ou de logement, etc.

Un jour, le 19 mai 2001, en montrant le casier de ses divers dossiers, il dit à mère Lucie : « Tout cela passera. Mais ce qui est mon œuvre et qui durera, c’est cela ! » dit-il en tapant sur la rangée de tomes CRC, derrière lui...

Le 15 janvier 1983, il avait écrit à nos amis :

« L’œuvre que nous accomplissons ensemble m’apparaît dans cette lumière, forte, immense et belle, d’un développement sage et perpétuel, en même temps que je vois qu’elle est de Dieu et non pas de nous ; que nous en fournissions la matière, oui ; mais Lui seul crée les proportions, l’explicite vérité, la visible splendeur qui ne résultent pas de nos calculs et les dépassent infiniment. Je ne peux pas ne pas voir, et pourquoi refuserais-je de contempler ce dont ­l’­Esprit-Saint me donne la vision ? cette vaste doc­trine, ses enrichissements presque quotidiens, comme une iné­pui­sable source d’eau jaillissante où des multitudes viendront boire un jour.

« Les tristesses, les contradictions, les échecs et les chutes sont comme des ombres que je vois distinctement de mon regard humain, mais ils ne m’effraient ni ne m’attristent plus depuis que leurs figures mêmes limitent et font ressortir la magnificence des œuvres que Dieu fait en nous, par nous, et pour qui ? Pour l’Église ! [...] Mon âme est distraite des peines et des souffrances par la vue de cette cathédrale de l’avenir que je vois se construire assez vaste pour contenir tous les peuples. » (Lettre à nos amis n° 45)

Oui, Georges de Nantes, Docteur mystique de la foi catholique, a vraiment préparé la renaissance de l’Église et de la Chrétienté !

L’heure n’en paraît pas encore venue mais, de là-haut, notre Père y travaille certainement de toutes ses forces décuplées. Et comme sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, c’est sûr qu’il « revient sur terre pour faire aimer l’Amour », c’est-à-dire pour faire aimer le Cœur Immaculé de Marie et travailler à son triomphe !

frère Bruno de Jésus-Marie.