Il est ressuscité !

N° 278 – Juin 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Magnifica Humanitas,
l’exaltation de la cité humaine

LL’ENCYCLIQUE Magnifica Humanitas est d’une lourdeur monstrueuse. Elle comprend deux cent quarante-cinq numéros répartis en cinq chapitres. Il s’agit avant tout d’un texte consacré à la Doctrine sociale de l’Église, qui invite à relire et à renouveler sa compréhension à la lumière des défis posés par l’intelligence artificielle (IA).

Comme, depuis Pacem in terris de Jean XXIII, les papes, dans leurs encycliques, ne s’adressent plus seulement aux fidèles catholiques, mais aussi à tous les hommes de bonne volonté, ils se sentent obligés de redéfinir les concepts, de retracer l’histoire de leur sujet et de s’appesantir sur de nombreux points.

Caritas in veritate de Benoît XVI comportait 78 numéros. Centesimus annus, dans laquelle Jean-Paul II commémorait le centenaire de Rerum Novarum de Léon XIII, n’en comptait que 62. Quant à Populorum Progressio de Paul VI, elle en totalisait 86. Magnifica Humanitas est un texte verbeux, ampoulé, redondant, épuisant, qui s’inscrit dans la lignée de ces encycliques et dans celle de la Constitution conciliaire Gaudium et Spes sur l’Église dans le monde de ce temps, avec ses 93 numéros.

LA VISION PROPHÉTIQUE DU PAPE LÉON

Le pape Léon XIV ouvre son encyclique en fixant le but que notre génération doit atteindre. « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. Chaque génération reçoit en héritage la tâche de façonner son époque : faire mûrir l’histoire comme un lieu où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible. » ( n° 1)

« Fuyons les visions manichéennes typiques des récits violents qui divisent le monde entre bons et méchants », avait déclaré le Pape au début de son pontificat. Le choix auquel est confrontée la « magnifique humanité » n’est pas celui qui opposerait la cité de Satan à la cité de Dieu, comme irréductiblement antagonistes. Il consiste plutôt à choisir entre deux projets : la cité construite sans Dieu, dont une partie de l’humanité se trouverait exclue ; et la cité édifiée sous le regard de Dieu, où tous les hommes, catholiques ou non, sont appelés à vivre ensemble. Dès lors, il ne s’agit plus de travailler prioritairement à l’extension de l’Église, considérée comme l’unique cité de Dieu, mais de se consacrer à un projet plus vaste, plus ambitieux, plus inclusif : celui d’un Monde nouveau où la dignité de chaque personne serait respectée, la justice promue et la fraternité rendue possible.

La vision du monde de Léon XIV est la même que celle de Paul VI. Pour reprendre les termes de l’abbé de Nantes, notre Père, dans son Liber accusationis I, cette vision « abolit la différence et l’opposition irréconciliable qu’affirmaient avec autorité ses Prédécesseurs, tel Léon XIII dans Humanum Genus : « Le genre humain est partagé en deux camps ennemis, lesquels ne cessent de combattre l’un pour la vérité et la vertu, l’autre pour tout ce qui leur est contraire. L’un est la véritable Église de Jésus-Christ... l’autre est le royaume de Satan. »

On pourrait adresser à Léon XIV ce reproche qui fut fait à Paul VI de ne vouloir « connaître qu’un Monde profane, défini comme un corps social universel, légitimement autonome, extérieur à l’Église, pleinement humain, ni chrétien ni satanique. Il ignore délibérément les forces adverses avec lesquelles il ne pourrait décemment prêcher la réconciliation. Il suppose donc le problème résolu, Satan définitivement réconcilié, exclu ou inexistant ! » Effectivement, le diable et l’enfer sont absents de cette encyclique. Par conséquent, il n’y a aucune raison de ne pas travailler ensemble.

Toutes les vertus surnaturelles que la société chrétienne puise dans les mérites du Christ, la grâce des sacrements et l’obéissance aux commandements de Dieu, sont accessibles comme naturellement aux hommes, globalement aux masses, d’où résultera une société digne, juste et fraternelle. Comme si le démon n’y régnait pas ! ni le péché originel ! ni tant de désordres et de crimes ! Comme si la bonté était dans la nature et dans le cœur de tous les hommes d’aujourd’hui !

« Cette magnifique humanité devient en Jésus-Christ le Chemin, la Vérité et la Vie, ouvrant à chacun de nous la voie vers la plénitude. » ( n° 1) À condition d’y mettre Dieu au centre et d’avoir un peu de bonne volonté, cette magnifique humanité devient, comme Jésus-Christ le disait de lui-même, le Chemin, la Vérité et la Vie qui nous conduira au bonheur. C’est encore le culte de l’homme qui est réaffirmé dans cette encyclique.

DEUX ICÔNES BIBLIQUES

Pour illustrer sa vision, Léon XIV évoque deux images bibliques qu’il filera tout au long de son encyclique : « La construction de la tour de Babel (cf. Gn 11, 1-9) et la reconstruction des murs de Jérusalem (cf. Ne 2-6). » Comme les renvois aux références l’indiquent, le Pape s’inspire de ces images tirées de la Bible et se donne la liberté d’en modifier le sens substantiel.

LA TOUR DE BABEL.

Aux origines de l’humanité, les êtres humains décidèrent de construire la tour de Babel, dont le sommet pénètre les cieux. « Cependant, le projet cache un piège profond : c’est une œuvre conçue sans référence à Dieu, soutenue par une uniformité qui élimine la diversité et, au lieu de la communion, choisit l’homogénéisation. » ( n° 7)

Pour le Pape, la tour de Babel ne manifeste pas l’orgueil ni l’impiété immense des hommes voulant s’égaler à Dieu, mais elle ne représente plus qu’un projet qui s’est révélé être « un piège », parce qu’on n’y a pas fait « référence à Dieu » et qu’on n’a pas cherché à assigner à chacun sa place selon sa dignité.

« Lorsque la cité est construite sur l’orgueil et la prétention à se suffire à elle-même, la communication se dégrade, les langues se confondent et les êtres humains ne se comprennent plus. Le résultat n’est pas l’unité, mais la dispersion. Babel révèle ainsi la limite de toute construction qui, aussi grandiose soit-elle, naît de l’absolutisation de l’humain et de sa prétention à l’autosuffisance, sacrifie la dignité des personnes à l’efficacité et aspire à atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu. » ( n° 7) La communication s’est dégradée toute seule, les langues se sont confondues toutes seules et ce projet de tour a trouvé sa « limite », parce que les hommes n’ont pas voulu le mettre sous le regard de Dieu. Autrement dit, construire une tour, oui, mais à condition ne pas défier Dieu et pas sans sa bénédiction !

LA RECONSTRUCTION DE JÉRUSALEM.

Alors, il faut prendre exemple sur Néhémie, figure que le Pape réinterprète de façon totalement libre et idéologique. Après l’exil à Babylone, une partie du peuple est revenue à Jérusalem, mais a trouvé la ville en ruines. Alors Néhémie « jeûne, prie, intercède pour le peuple », puis il « examine en silence les lieux détruits. Il n’impose pas de solutions venues d’en haut. Il convoque les familles, confie à chacune un tronçon de mur à reconstruire, écoute les craintes, coordonne les efforts, fait face aux oppositions. Le récit montre comment la ville renaît non pas grâce à l’initiative d’une seule personne, mais grâce à la responsabilité partagée de tout le peuple : prêtres, artisans, chefs de famille, femmes et jeunes. C’est une œuvre qui a Dieu au centre et qui rétablit les liens avant même de poser les pierres. L’ancienne Jérusalem retrouve ainsi un langage commun, non pas celui de l’uniformité, mais celui de la communion : l’harmonie naît lorsque chacun assume son rôle et que tout le peuple reconnaît sa force comme venant du Seigneur. » ( n° 8)

Le texte sacré, le vrai, montre que Néhémie fut seul médiateur, intercesseur et sauveur de son peuple, ayant l’initiative en tout. Il confessa d’abord les péchés des Israélites commis contre Yahweh : « Moi-même et la maison de mon père, nous avons péché ! Nous avons très mal agi envers toi, n’observant pas les commandements, loi et coutumes que tu avais prescrits à Moïse. » (Ne 1, 6-7) Puis, seul, il alla voir le roi, invoqua le Dieu du ciel et, par devoir de piété, demanda de rebâtir la ville des tombeaux de ses pères. C’est à lui que le roi remit ses lettres pour passer les frontières et obtenir les matériaux nécessaires à la reconstruction. Arrivé à Jérusalem, Néhémie fit ce que Dieu lui inspira d’accomplir, sans le confier à personne (Ne 2, 11-12), et exposant comment la main bienveillante de Dieu fut sur lui, il ranima le courage de ses frères (Ne 2, 18).

On est loin, très loin de l’interprétation de l’encyclique qui passe sous silence la prière de contrition, qui ment sur l’initiative de cette œuvre qui ne serait pas d’une seule personne et qui prétend que la solution ne vient pas d’en haut. Tout cela pour justifier la promotion d’un projet terrestre, fraternel, vraiment humain, respectueux de la dignité de chacun (refrain), sous le regard de Dieu.

Léon XIV dépouille le Royaume du Christ de tous ses attributs lumineux pour en revêtir sa chimère du Monde nouveau, comme d’un paradis terrestre reconstruit par la seule invention et la seule force des hommes ! Pourtant il n’y a d’avancement pour l’ordre temporel que dans la mesure où les chrétiens « cherchent d’abord le Royaume de Dieu et sa justice », c’est-à-dire la vie de la grâce et sa sainteté qui doivent les introduire à la béatitude de gloire du ciel !

Dans la réalisation de ce vaste projet humain, initié par Paul VI, poursuivi par les papes postconciliaires et repris avec ferveur par Léon XIV, celui-ci constate avec inquiétude qu’un obstacle nouveau risque d’en compromettre l’élan : la technologie, et plus particulièrement l’intelligence artificielle.

« La technologie peut soigner, relier, éduquer, protéger la Maison commune ; mais elle peut aussi diviser, rejeter, engendrer de nouvelles injustices. » Elle n’est pas mauvaise en soi, « mais concrètement, elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent » ( n° 9). Pour qui, pour quoi exactement, on en saura davantage un peu plus loin. Toujours est-il qu’avec l’IA ceux-ci bâtissent Babel « qui prétend dominer le ciel », alors que nous, nous devons reconstruire Jérusalem, encourager « un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle » ( n° 9).

« À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. » ( n° 15)

CHAPITRE 1 
HISTOIRE DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE

Dans ce chapitre que le Pape intitule Une pensée dynamique fidèle à l’Évangile ( nos 17-45) le Pape retrace l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église qui a pour but, selon lui, de fixer à celle-ci une ligne de conduite dans son « engagement à cheminer avec l’humanité », comme « une présence », qui l’aide à favoriser « la dignité de chaque personne, la cohésion des communautés et le bien de tous », se plaçant « aux côtés du monde sans s’y superposer, afin que dans chaque événement humain puisse germer la promesse de justice et de paix que l’Esprit-Saint continue de susciter au cœur de l’humanité » ( n° 20).

Sans surprise, le Pape remonte à Léon XIII et à son encyclique Rerum novarum, passe sous silence saint Pie X et sa Lettre sur le Sillon, et puis s’arrête brièvement sur chacun des principaux textes consacrés à cette question, de Pie XI à François. Il entend ainsi montrer comment chaque pontife a su puiser dans l’Évangile, sans prétendre faire de la politique, des critères sûrs pour éclairer l’action humaine, « comme soutien au discernement commun, en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert la dignité des personnes, la vitalité des communautés et le bien de tous » ( n° 24).

Évidemment, les vraies raisons qui seules expliquent la catalepsie actuelle ne sont pas évoquées par Léon XIV. Rien n’est dit des forces qui brisèrent tout l’ordre ancien sous prétexte de libérer le peuple (cf. saint Pie X, Lettre sur le Sillon, n° 44). Rien sur l’esprit de Révolution qui dépouilla ce dernier de toute protection au profit d’une classe possédante, toujours plus puissante, que le “ système ” a autorisée à s’enrichir sans limites.

C’est de cette monstruosité qu’ont émergé au dix-neuvième siècle les deux frères ennemis qui asservissent toujours nos sociétés.

Le frère aîné est le capitalisme libéral, qui a donné la primauté à l’argent, sous l’apparente justification des nécessités de l’industrialisation. Il a institué une prétendue science économique, qui n’a rien de neutre. Elle sert l’intérêt des possédants en favorisant l’accumulation du capital par la domination de l’argent et la maximisation des profits.

Le frère cadet, né en réaction du premier, est le socialisme prolétarien qui privilégie le travail et promeut, au nom de la justice et de l’égalité, une redistribution progressive des richesses et du capital par l’intervention de l’État, au nom de la solidarité d’une société réellement démocratique.

Dans ce contexte, Léon XIII inaugura ce qu’on allait appeler la Doctrine sociale de l’Église. L’abbé de Nantes n’a cessé de la dénoncer comme « un replâtrage du système capitalo-socialiste » aussi néfaste qu’irréaliste. De “ libérale ” sous « Léon XIII, la doctrine sociale de l’Église est devenue “ démocratique ” sous Pie XI, “ progressiste ” sous Paul VI, et finalement “ communiste ” sous Jean-Paul II », comme l’abbé de Nantes en administrait la preuve en dénonçant l’encyclique Laborem exercens (1981).

Léon XIV se veut plus mesuré, moins ambitieux dans ses revendications, moins provoquant dans ses reproches, mais les principes sont les mêmes, comme nous le verrons au chapitre 2.

LÉON XIV LE LIBERAL.

Dans ce rappel historique, le pape insiste sur quelques idées qui lui paraissent réellement importantes et qui nous révèlent sa pensée libérale.

1. Tout comme ses prédécesseurs, la compréhension de la vérité est pour lui « comme un don à partager et non comme une possession à revendiquer», ainsi ce principe « libère l’Église de la tentation de regretter des formes de présence fondées sur le pouvoir». Plus loin, il ajoute que « l’Église ne veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité, car la vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager (...). Ainsi, la vérité de l’Évangile ne s’impose pas d’en haut, mais grandit au fil du temps, au cœur de l’articulation concrète de la vie, des communautés et des cultures. » ( n° 25) En d’autres termes, la vérité serait diffusive de soi.

2. La Doctrine sociale de l’Église, prévient le Pape au n°27, n’est pas « un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire» qui se nourrit de l’Évangile, des sciences et de l’histoire. « C’est pourquoi, lorsque la dignité des frères est bafouée, lorsque la politique ne répond pas aux drames de l’humanité, lorsque l’économie se retourne contre la personne ou que la science dépasse les limites de sa méthode, l’Église – avec les autres confessions chrétiennes et les croyants d’autres religions – doit faire entendre sa voix, non pour dominer, mais pour servir la communion. Ainsi comprise, la Doctrine sociale devient une théologie de la communion dans l’histoire, un lieu où la Parole devenue chair continue à se faire dialogue, mémoire et prophétie. »

3. « Le concile Vatican II a marqué un tournant dans l’auto-compréhension de l’Église dans le monde contemporain. » La constitution pastorale Gaudium et spes a indiqué que « le dialogue avec le monde n’est pas pour l’Église une option tactique, mais une forme concrète de sa mission, car l’Évangile tel un levain peut transformer de l’intérieur les structures de la cohabitation et ouvrir des voies vers une plus grande humanité. » Dans cette perspective, la Déclaration Dignitatis humanæ reconnaît surtout que « la liberté religieuse est un droit fondamental enraciné dans la dignité de la personne qui doit être garanti par l’ordre juridique afin que nul ne soit contraint d’agir contre sa conscience ou empêché de rechercher ou de professer la vérité en privé et en public. » ( n°34)

Depuis toujours, l’Église se sert des biens divins qui lui sont donnés par son Seigneur et pour son Seigneur. Léon XIV veut maintenant qu’elle s’en serve pour faire réussir le projet de l’Humanité qui se fait Dieu !

Non content de cela, il espère que la religion, toutes les religions, puisse se faire accepter comme la servante de ce Monde qui prétend l’ignorer, car elle est apte à lui apporter un secours non négligeable.

Toutes les religions sont appelées à fraterniser dans l’œuvre temporelle qui leur est une nouvelle et commune raison d’être. Les querelles dogmatiques sont désuètes, le fanatisme est mort, le prosélytisme éteint. Il ne s’agit plus de s’arracher les âmes et de les passionner pour le Ciel, mais de les mettre au service de l’Humanité et de sa dignité. Voici les dieux réconciliés de force par leurs prêtres, attelés ensemble à l’œuvre de la réussite du monde moderne.

Malheureusement ce MASDHU, ce Mouvement d’Animation Spirituelle du Développement Humain Universel, dont notre Père, l’abbé de Nantes parlait dans son commentaire de l’encyclique Sollicitudo rei socialis (CRC n° 241, mars 1988, p. 3) a déjà été condamné par saint Pie X : « Étranges, effrayantes et attristantes à la fois, sont l’audace et la légèreté d’esprit d’hommes qui se disent catholiques, qui rêvent de refondre la société dans de pareilles conditions et d’établir sur terre, par-dessus l’Église catholique,  le règne de la justice et de l’amour ”, avec des ouvriers venus de toutes parts, de toutes religions ou sans religion, avec ou sans croyances, pourvu qu’ils oublient ce qui les divise : leurs convictions religieuses et philosophiques, et qu’ils mettent en commun ce qui les unit : un généreux idéalisme et des forces morales prises  où ils peuvent ”. On est effrayé... C’est l’apostasie organisée. »

CHAPITRE 2 
LES « PRINCIPES ET FONDEMENTS » DE LÉON XIV

Dans son deuxième chapitre, le Saint-Père expose les « fondements et principes de la Doctrine sociale de l’Église », qui sont en fait les thèmes majeurs de son enseignement. Et nous y retrouvons l’héritage doctrinal de Paul VI et Jean-Paul II, les dogmes nouveaux de la religion conciliaire : tous les hommes sont créés par Dieu à son image et ressemblance. DONC tous les hommes ont une dignité infinie et inaliénable. DONC chaque personne humaine a des droits inviolables dont l’Église revendique le respect.

DE LA CIRCUMINCESSANTE CHARITÉ AU CULTE DE L’HOMME.

Léon XIV commence pourtant admirablement, en se fondant sur la circumincessante charité : « Le mystère du Dieu vivant, révélé en Jésus-Christ comme communion de Personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, amour en relation qui se donne réciproquement et se communique au monde. » ( n° 48) Et « l’homme et la femme sont créés à l’image et à la ressemblance du Dieu trinitaire (cf. Gn 1, 26-27). »

Admirables vérités, chères à notre Père l’abbé de Nantes ! Mais Léon XIV aurait pu, il aurait dû préciser qu’ « Adam a perdu par son péché cette image de Dieu imprimée à l’intérieur de notre âme, et que cette image ne nous est rendue que par la grâce du Christ », selon saint Augustin, son père spirituel (Les douze livres de la Genèse, VI, XXVIII).

Il continue : « Destinée par nature à la relation, chaque personne est conçue et voulue par Dieu pour entrer dans une histoire de communion avec Lui, avec les autres et avec la création. » ( n° 50)

Certes, telle était bien la condition d’Adam et Ève au paradis terrestre, et tel est bien le dessein de notre Bon Dieu Trinité sur chacun des hommes qu’il veut sauver. Mais entre-temps, entre nos premiers parents et nous, le drame est entré dans l’histoire humaine, irrémédiablement ! Satan a fait obstacle à ce beau dessein de notre très chéri Père céleste et il a entraîné Adam et Ève dans sa révolte. Dès lors « le séjour terrestre nous devint une misère et un piège, écrivait notre Père à l’adresse de Jean-Paul II. Des multitudes immenses d’êtres humains dégénérés, pourquoi l’avoir caché ? se rebellèrent contre leur Créateur, suivirent des démons, s’attachèrent aux biens terrestres et détournèrent les yeux de la Béatitude que Dieu méditait de leur donner dans un séjour meilleur et définitif. » (Liber III, p. 37)

L’état de l’homme naissant ici-bas est pitoyable, c’est pourquoi Notre-Seigneur voulut s’incarner et mourir sur la Croix, inséparablement uni à la Vierge Marie, son Épouse mystique, Corédemptrice et Médiatrice universelle, pour sauver nos âmes de l’enfer en nous incorporant dans leur Église, afin de nous conduire au Ciel. Telles sont les grandes vérités de la foi catholique qui président à la conception d’un ordre social chrétien, parce qu’elles sont le cadre de toute vie humaine.

Mais dans Magnifica humanitas, elles sont occultées au profit de la gnose unanimiste de Jean-Paul II, selon laquelle « Dieu donne à chaque personne une dignité qui exprime son amour qui ne fait jamais défaut », en raison de quoi « la personne humaine reste toujours la route de l’Église » ( n° 50). Les deux autres fondements de la doctrine sociale de l’Église énoncés par notre Saint-Père sont donc la dignité et les droits de l’Homme (nos 51-58).

MAGNIFICA... INANITAS.

« Une dignité infinie, qui repose de manière inaliénable sur son être même, appartient à chaque personne humaine, au-delà de toute circonstance et quel que soit l’état ou la situation dans laquelle elle se trouve, c’est-à-dire toujours et de manière inéluctable. » ( n° 53)

« L’Église reconnaît donc avec gratitude que le mouvement vers l’identification et la proclamation des droits de l’homme est l’un des efforts les plus importants pour répondre efficacement aux exigences irréductibles de la dignité humaine. » ( n° 54) Les droits de l’homme ont donc « une valeur suprême », ils sont « inviolables, car inhérents à la personne et à sa dignité. Par conséquent, ils sont universels et inaliénables, ils ont des conséquences pratiques et des effets juridiques. » ( n° 55)

On trouve cent trois mentions de la dignité humaine dans cette encyclique. En revanche, on cherche en vain le mot de sainteté, comme celui de salut éternel. Le Nom de Jésus n’est mentionné que neuf fois, et celui de la Vierge Marie sept fois !

L’AMOUR DE SOI JUSQU’AU MÉPRIS DE DIEU.

« Deux amours ont bâti deux cités. L’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, et l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu. » Léon XIV aime à citer cet axiome de son père spirituel, saint Augustin. Mais comment ne voit-il pas que la promotion de la dignité humaine est l’exaltation de l’amour de soi, et que cette revendication conduit au mépris de Dieu et de ses volontés ?

La femme qui veut avorter se justifie en faisant appel à sa propre dignité, à sa liberté. Les propagandistes de l’euthanasie revendiquent une fin de vie digne de l’homme. Et les transhumanistes travaillent à concevoir une humanité plus digne, libérée des contraintes de la maladie et de la mort, maîtresse de son destin, grâce à l’intelligence artificielle !

En Chrétienté, dans la Cité de Dieu, les fondements de la vie sociale sont la Souveraineté de Jésus-Christ et son amour rédempteur, afin que la législation favorise le salut éternel de tous les sujets.

Au contraire, les droits de l’Homme et la dignité humaine sont, depuis 1789, les fondements de la Cité de Satan, qui servent à justifier toutes les revendications, toutes les révolutions contre les pouvoirs temporels, contre la loi naturelle, contre la volonté de Dieu.

Et depuis le concile Vatican II, Paul VI et Jean-Paul II ont rallié l’Église de force à ce culte de l’homme, de sa dignité et de ses droits, qui ont peu à peu supplanté l’amour de Dieu et la soumission à sa Loi. « Ainsi sommes-nous arrivés au pire des désordres que Satan ait jamais rêvé, écrivait notre Père. Les Droits de l’homme, soigneusement ficelés sous une enveloppe postiche de Droits chrétiens, opèrent leur œuvre de dissociation de la communauté humaine et de laïcisation intégrale de notre civilisation par l’Église ! » (CRC n° 141, mai 1979, p. 6, Sur les Droits de l’homme)

LES PRINCIPES DE LA DOCTRINE SOCIALE DE L’ÉGLISE.

Léon XIV expose ensuite ce qu’il considère comme les six principes de la Doctrine sociale, dont le premier est celui du bien commun (nos 59-64). De fait, le bien commun doit bien être la fin première du pouvoir politique et de l’ordre social. Mais comment travailler au bien commun dans une société fondée sur les droits de l’Homme ? Comment l’État pourrait-il faire régner l’ordre, qui est le bien commun par excellence, sans léser la dignité prétendument infinie des terroristes et des assassins ?

Notre Saint-Père ne voit pas la contradiction entre ces deux principes, puisqu’il affirme que le bien commun « est la forme sociale de la dignité reconnue à chacun » ( n° 59). « C’est un vieil artifice dont les individualistes et les personnalistes libéraux sont coutumiers depuis cent ans, de faire sortir le bien commun du bien particulier, pour sauver la suprématie de l’Homme, de sa dignité, de sa liberté, de ses droits sur toute autre réalité, sur toute autorité, sur tout pouvoir. » (Analyse de l’encyclique Redemptor Hominis, CRC n° 140, avril 1979, p. 7)

La subsidiarité (nos 68-72) est un autre principe, bon en soi, mais dont l’application dans notre société mondialiste est faussée. Dans le cadre de l’augustinisme politique, c’est-à-dire dans une société qui reconnaît la souveraineté du Dieu de Jésus-Christ et la primauté de l’Église, ce principe de subsidiarité signifie que « l’Église reconnaît l’autonomie naturelle des communautés temporelles, et elle leur reconnaît l’autorité d’en déterminer les fins et les moyens, les droits et les devoirs, par une science et un art relevant de la seule prudence » (notre point n° 102, une écologie humaniste). Et les États chrétiens, conscients de recevoir leur autorité d’En-Haut pour l’administration du bien commun, n’ont nullement besoin d’être totalitaristes, et peuvent donc accorder largement des pouvoirs subsidiaires aux provinces, aux corporations, aux communes, aux familles.

Mais le modèle social préconisé par Léon XIV n’est pas l’augustinisme politique, puisqu’il met l’Homme à la base de sa construction, au lieu de Jésus-Christ et son Église ! Dans sa pensée, la subsidiarité a donc pour but principal de « favoriser la responsabilité de tout homme et toute femme à devenir acteur de sa propre vie et à participer à la construction de la société » ( n° 68). De plus, notre Saint-Père est favorable au recours à certaines institutions mondialistes : il met ses espoirs de paix dans « des formes de coopération et d’institutions internationales plus efficaces, capables de préserver le bien commun global » ( n° 64) et il compte notamment sur l’ONU pour instaurer la civilisation de l’amour ( n° 226). Dans ce cadre, la subsidiarité qu’il préconise n’est qu’une nuance apportée au projet maçonnique d’un gouvernement mondial.

DES « PRINCIPES » SOCIALISTES.

Léon XIV expose encore quatre principes, proprement humanistes, et même socialo-maçonniques. Le dernier, et le plus important, est le développement humain intégral (nos 82-85). C’est le but du modèle social préconisé par Magnifica humanitas à l’école de Paul VI : « Un développement orienté vers la promotion de tout homme et de l’homme tout entier » ( n° 82). Précisément, voyant que Jean-Paul II voulait consacrer tous les efforts de l’Église à ce développement, notre Père avait ajusté sa dénonciation du projet antichrist du Pape, passant du MASDU au MASDHU, le Mouvement d’Animation Spirituelle du Développement Humain Universel, comme nous l’avons évoqué plus haut.

Cette recherche primordiale du développement humain, de l’accès de tout homme à la richesse, à la culture, et même aux innovations technologiques ( n° 67 !) est l’antithèse satanique du principe fondamental de la Cité de Dieu, à savoir le salut des âmes : « Que sert à l’homme d’avoir gagné le monde entier s’il a perdu son âme ? » (Mc 8, 36 ; Lc 9, 25 et Mt 16, 26)

Il en va de même pour la justice sociale (nos 77-81) selon le concile Vatican II, qui est le devoir pour « toute institution de servir la personne humaine et sa dignité » ( n° 77). Et comment ? Par le respect du principe de la destination universelle des biens (nos 65-67), auquel « le droit à la propriété privée doit être toujours subordonné » ( n° 66). Ce sont véritablement les « erreurs de la Russie », jadis communiste, qui ont pénétré jusque dans le magistère pontifical ! En lieu et place de l’admirable charité chrétienne dont l’Église a toujours su faire preuve par de sages institutions en faveur des démunis.

Enfin, il manque à la solidarité telle que la conçoit Léon XIV (nos 73-76) le principe fondamental que rappelait saint Pie X : « Si l’on veut arriver, et Nous le désirons de toute Notre âme, à la plus grande somme de bien-être possible pour la société et pour chacun de ses membres par la fraternité, ou, comme on dit encore, par la solidarité universelle, il faut l’union des esprits dans la vérité, l’union des volontés dans la morale, l’union des cœurs dans l’amour de Dieu et de son Fils, Jésus-Christ. Or, cette union n’est réalisable que par la charité catholique, laquelle seule, par conséquent, peut conduire les peuples dans la marche du progrès vers l’idéal de la civilisation. » (Lettre sur le Sillon, n° 24)

CHAPITRE 3 
LES ACTEURS DE L’IA, UN DANGER 
POUR LA GRANDEUR DE LA PERSONNE HUMAINE

Après avoir rappelé les principes qui éclairent la Doctrine sociale (révolutionnaire) de l’Église, le Pape se penche sur le danger qui met en péril la grandeur de l’homme et la construction de cette merveilleuse cité terrestre humaine et fraternelle dans laquelle l’Église s’est lancée à corps (et âme) perdu depuis le Concile (nos 90-130) : les grandes avancées informatiques et les patrons des entreprises de haute technologie qui les exploitent. Il ne les affronte pas directement mais, selon une démarche immanentiste, cherche à les ramener à la raison et à des sentiments humains en leur rappelant « quelques éléments essentiels pour un discernement moral et social qui préserve le primat de la personne » ( n° 97).

Le défi majeur actuel, convient-il, est celui que provoque le développement de la technique, et en particulier de la diffusion de l’intelligence artificielle, des sciences cognitives, de la nanotechnologie, de la robotique et de la biotechnologie. Ces innovations peuvent devenir « une aide précieuse pour le développement humain intégral et pour la sauvegarde de notre Maison commune », mais il ne faudrait pas que l’humanité en devienne victime (nos 93-94).

Ouvrons une parenthèse. L’intelligence artificielle (IA) est une notion introduite en 1955 qui désigne l’ensemble des systèmes informatiques capables d’accomplir des tâches qui ressemblent à celles réalisées par l’intelligence humaine, telles que percevoir, raisonner, apprendre, prévoir ou générer du contenu comme du texte, des images, des vidéos. Les IA modernes, en particulier les modèles génératifs, traitent de grandes quantités de données et produisent des résultats à base de probabilités, tandis que d’autres systèmes fonctionnent principalement sur la base de règles prédéfinies. Il n’y a donc dans ces systèmes absolument aucune pensée, aucune intelligence véritable, ni aucune conscience.

L’immense succès de l’IA et la dépendance croissante qu’elle provoque ne sauraient être réduits à un simple attrait technique. Elle tient à son efficacité, à son accessibilité permanente et à son intégration croissante dans tous les domaines de la vie. Devenue omniprésente, il est à craindre qu’elle transforme profondément la société et la manière dont les individus se perçoivent eux-mêmes.

Aux numéros 95 et 172 principalement, ainsi qu’aux numéros 102 et 112 à 117, le Pape dénonce avec retenue et sans vouloir les identifier clairement, les « grands acteurs économiques et technologiques » qui exercent aujourd’hui un pouvoir immense, dépassant parfois celui des États, sur l’accès à l’information, à l’économie et à la participation à la vie sociale. Lorsque ce pouvoir se concentre entre les mains de quelques dirigeants et de quelques sociétés, précise-t-il, il existe « le risque » qu’il échappe au contrôle public, qu’il crée de nouvelles formes de dépendances et d’inégalités, qu’il impose « une vision anti-humaine » ( n° 112), qu’il se lance dans le transhumanisme et le posthumanisme qui cherche à atteindre un « franchissement de seuil où l’humanité se surpassera en entrant dans une nouvelle étape évolutive » ( n° 116). Aussi, prévient-il avec raison que « nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre » ( n° 104).

Le danger que signale le Saint-Père est d’une gravité morale telle qu’il exigerait une mise en garde extrêmement vigoureuse. Il est étonnant que les fidèles ne soient pas davantage alertés contre ces « grands acteurs » athées et antichrists qui exercent une influence sur tous nos outils informatiques et nos réseaux sociaux et qui, portés par une vision prométhéenne de l’homme, étendent leur influence sur les consciences et les comportements en franchissant les limites de la morale naturelle et chrétienne.

Même le journal La Croix nous en prévenait dans une page d’opinion publiée par des entrepreneurs et théologiens catholiques en juillet 2025. Elle était intitulée « Pour beaucoup de ses promoteurs, l’intelligence artificielle est une forme de Dieu » :

« Depuis plus d’un siècle, un certain nombre de scientifiques, d’ingénieurs et de philosophes influents nourrissent l’ambition d’acquérir des pouvoirs divins à travers la technique : devenir omniscients, omnipotents et immortels, créer des machines pensantes, maîtriser les forces du cosmos et même ressusciter les morts... Cette vision d’un avenir où l’homme, tout-puissant, aurait dépassé sa propre condition et résolu tous les problèmes de l’humanité grâce à la technoscience pourrait sembler fantaisiste et anecdotique aux yeux de beaucoup, pourtant elle oriente d’ores et déjà les décisions politiques qui sont prises aujourd’hui dans le monde entier et elle nous concerne de ce fait tous, directement.

« Avant d’aller plus loin dans notre réflexion et pour éclairer le débat, voici un florilège de citations d’entrepreneurs et de penseurs de l’intelligence artificielle. Un échantillon qui ne constitue qu’un aperçu des nombreuses illustrations – livres, interviews, noms et logos d’entreprises, projets industriels, cultes technologiques naissants... – des ambitions métaphysiques qu’ont les Big Tech pour notre avenir. Pour Bill Gates, le fondateur de Microsoft, l’intelligence artificielle va tellement modifier notre quotidien que nous serons obligés d’inventer, bientôt, “ une nouvelle religion ou une nouvelle philosophie ”. Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google, appelle pour sa part depuis plus de vingt ans à la création de cette “ nouvelle religion ” dont l’IA serait le Dieu.

« Sam Altman, fondateur et PDG d’OpenAI, estime qu’en développant l’intelligence artificielle, il se situe “ du côté des anges et de Dieu ”. Pour Marc Andreessen, investisseur historique de la Silicon Valley, “ la technologie est libératrice de l’âme humaine et l’IA doit être considérée comme une solution universelle à tous nos problèmes ”. Peter Thiel, PDG de Palantir, mentor de J. D. Vance et conseiller de Donald Trump, en est lui aussi convaincu : grâce à la technoscience, “ Dieu travaille à travers nous pour construire le royaume des cieux aujourd’hui, ici sur Terre. 

« Ces postures sont-elles isolées ? Non, loin de là, comme en témoigne Jaron Lanier, pionnier de la réalité virtuelle et chercheur chez Microsoft : “ L’opinion dominante [dans la tech], c’est que la super IA se transformera en une sorte de Dieu qui nous sauvera et qui nous rendra immortels. Je parle tout le temps à des gens qui croient à ce genre de choses. ” Une croyance partagée par Neil McArthur, professeur de philosophie à l’Université du Manitoba, qui est persuadé que “ dans les prochaines années, nous assisterons à l’émergence de sectes vouées au culte de l’intelligence artificielle ”. Un culte que nous devrions célébrer, selon lui... »

C’est un aperçu de ce que pensent les patrons de la tech américaine, mais la même hubris règne chez les patrons asiatiques, et en particulier chinois. Ces directeurs d’entreprise ont le désir et la conviction absolue de pouvoir se passer de Dieu (de l’Église et des sacrements, combien plus !), de rendre la vie humaine immortelle et de créer des cités terrestres idéales sans Dieu. Voilà bien le Monde moderne dénoncé par saint Augustin lui-même et par l’abbé de Nantes à sa suite, « auquel il est tant question de réconcilier et d’unir l’Église, après ou sans divorce déclaré d’avec son premier mari », « avec lequel l’Église “ peut et doit se réconcilier et transiger ”, selon les termes mêmes de la quatre-vingtième proposition du Syllabus,... condamnée ! » (Lettre à mes amis n° 197)

Comment ne pas tout mettre en œuvre pour leur faire obstacle ! Comment ne pas alerter les fidèles contre cette intrusion qui menace notre foi ! Comment ne pas encourager la création d’écoles, d’universités, d’institutions catholiques et d’États chrétiens, capables de les protéger contre ces « grands acteurs » et leurs desseins diaboliques !

« Ce n’est pas la machine ni la ruche humaine qui paraissent dangereuses aux hommes forts, écrivait notre Père, mais le mécanicien et le technocrate qui les ont conçues pour asservir indirectement les masses. Attention ! Ce miroir aux alouettes est un piège que des hommes de proie ont dressé, et Satan mène le bal... » (Lettre à mes amis n° 197) La technique et le progrès peuvent en eux-mêmes être utiles et mis au service de fins légitimes. Mais lorsque ceux qui les conçoivent et les dirigent les mettent au service de l’erreur, de la perversité et de l’impiété, il convient de les dénoncer et de les condamner. Et comment y parvenir, sinon en rendant à l’Église et à la Chrétienté toute leur vigueur et leur influence ? Or, c’est précisément une telle perspective que le Pape rejette.

Les remarques et les solutions proposées par le Pape dans la suite de ce chapitre sont d’une autre nature, strictement humaines et progressistes. Elles font parfois appel au bon sens, mais sont dépourvues de principes profonds et surnaturels.

Les systèmes automatisés ne connaissent pas la compassion, la miséricorde et « l’espérance d’un changement de la personne » (veut-on parler de la conversion ?). Ils peuvent engendrer des formes d’exclusion ( n° 102). Ils manquent de transparence ( n° 105). Il faut plus de contrôles rigoureux, « faire preuve d’une attention responsable envers la famille humaine » (toute la famille humaine !?). Il faut pouvoir « débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés » ( n° 107) (le code éthique de la dignité humaine, bien entendu ! compatible avec l’idéal socialiste). Il ne faudrait pas que « de petits groupes très influents puissent orienter l’information et la consommation, conditionner les processus démocratiques et influencer les dynamiques économiques à leur avantage, en contradiction avec la justice sociale et la solidarité entre les peuples » ( n° 108) (évidemment ! il ne faudrait pas que les patrons de la tech cherchent à rentabiliser égoïstement et politiquement les milliards de milliards de dollars que leurs actionnaires et lobbies ont investis dans l’IA). En un mot, il faudrait « désarmer l’IA », « désarmer, c’est rompre cette équivalence entre la puissance technique et le droit de gouverner. Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. » ( n° 110)

Fort de toutes les recommandations exposées, le Pape déploie alors l’argument décisif, censé convaincre sans peine les grands maîtres du numérique, puisqu’il s’adresserait à ce qu’il y a de plus divin en eux : « J’adresse un appel particulier à ceux qui développent les intelligences artificielles. L’innovation technologique peut être, d’une certaine manière, une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. Les développeurs portent donc une responsabilité éthique et spirituelle particulière, car chaque choix de conception exprime une vision de l’humanité. » ( n° 111)

C’est beau ! Ne savez-vous pas, vous les acteurs de l’IA, que votre labeur touche au divin !? Mais c’est faux. Faux, d’abord parce que les patrons de l’IA sont animés d’une idéologie libertaire qui les rend étrangers à un tel appel, à supposer même qu’ils l’entendent. Faux surtout d’une erreur formulée par Jean-Paul II dans son encyclique Laborem exercens. Le travail ne définit pas l’homme, il n’a pas pour fin la domination de la terre, et il ne constitue pas une forme humaine de participation à l’acte divin de la création. C’est hypostasier le travail en vertu d’un présupposé marxiste sans rapport avec la doctrine chrétienne selon laquelle il est, dans notre condition présente, le châtiment du péché originel.

Le Pape poursuit en voulant toujours toucher à la corde sensible. Les magnats de la Silicon Valley devraient comprendre que l’être humain « ne peut pas être traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser », qu’il ne faudrait pas que « les acquis de la science et de la technique libérés du progrès moral et social finissent pas se retourner contre l’homme » ( n° 117). Mais ils devraient accepter que les « limites » de l’homme, « incapacité, maladie, vieillesse, souffrance, vulnérabilité », sont belles, car c’est dans cet espace que « l’humain mûrit et s’ouvre à la relation », éventuellement à celle avec Dieu ( n° 118). « La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain, mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la limite – la vulnérabilité, la douleur, l’échec – qu’il peut reconnaître sa propre dignité et celle d’autrui comme inviolables. » ( n° 122)

Magnifique démonstration immanentiste où Dieu vient à la fin, et qui saura sans doute émouvoir le cœur de chaque acteur de la tech, s’il en éprouve le besoin, s’il en voit le bienfait, s’il consent à « percevoir une fraternité plus grande que lui-même » ( n° 122).

Le Pape tente de les persuader que leurs aspirations sont louables, mais que « le véritable plus qu’humain ’’ » n’est pas dans l’IA, ni dans la technique, mais dans l’acceptation de tout l’homme et de tout homme, de l’homme intégral et de l’humanité intégrale. Il faut prendre l’humain dans toutes ses dimensions, ses grandeurs et ses limites. C’est à ce prix et parce que l’homme entre alors dans les vues de Dieu qui souhaite qu’il remplisse sa vocation d’homme, qu’il fera l’expérience du « plus qu’humain » : « Depuis des siècles, la tradition chrétienne affirme que l’être humain n’est pas enfermé dans les limites de sa propre nature, mais qu’il est appelé à se transcender : non pas pour fuir la réalité ou par mépris des limites, mais pour s’épanouir dans l’amour. La foi connaît un  au-delà  qui naît du don de Dieu. Cette transformation est l’œuvre de l’Esprit-Saint. » ( n° 127) Le n° 128 dit la même chose.

C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase bien connue de saint Augustin que Léon XIV cite en entier et reformule à sa façon : Deux amours ont bâti deux cités, « l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste ». « D’un côté, l’amour de Dieu et du prochain ; de l’autre, l’amour uniquement de soi » ( n° 130) ou pour le dire autrement, d’un côté « un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir » ( n° 129).

CHAPITRE 4 
PRÉSERVER L’HUMAIN

Après avoir esquissé les dangers de l’IA et tenté de dissuader les oligarques de la haute technologie de s’opposer au dessein de Dieu, censé conduire l’humanité à devenir véritablement « plus qu’humaine », le Pape aborde ensuite plusieurs grands domaines où l’IA devrait produire des transformations très concrètes, parfois dramatiques, auxquelles il conviendrait de rester attentif : la vérité (nos 132-147), le travail (nos 148-169), la liberté (nos 170-179). L’ensemble est émaillé de truismes, de formules convenues et d’idées fausses. Voici quelques considérations sur la vérité et la liberté.

VÉRITÉ.

Avec l’IA, la manipulation des contenus, des images, des vidéos, est démultipliée, les récits sont déformés, les frontières entre le vrai et le faux sont brouillées. Cela a un impact sur la communication publique et politique, sur la dimension culturelle et morale, sur la confiance entre les personnes. Ceux qui disposent de puissantes ressources techniques et économiques « ont une grande capacité à provoquer des changements culturels et, en fin de compte, à convaincre un nombre important de personnes de ce qu’est la vérité sur l’être humain, sur le monde, sur le sens de l’existence, sur la famille, voire sur Dieu » ( n° 133). Voire sur Dieu, figurez-vous. Eh bien ! on n’en parlera pas !

Par conséquent, plusieurs grands biens fondamentaux de notre société sont en péril :

1. La démocratie. « La recherche de la vérité est un élément essentiel de la démocratie, qui est elle-même un instrument de participation au bien commun. Lorsque la question de savoir ce qui est vrai perd de son intérêt et qu’un pragmatisme se répand, se contentant de ce qui semble utile ou efficace, la vie démocratique s’affaiblit. En effet, celle-ci ne se nourrit pas seulement de règles et de procédures, mais avant tout d’un rapport loyal aux faits et d’une réelle orientation vers le bien des personnes et de la société. » ( n°134)

2. L’imaginaire collectif. Les plateformes numériques ont une capacité immense d’influencer l’imaginaire collectif et de présenter comme désirable une certaine vision de la réalité. Aussi ce pouvoir « doit être constamment éclairé par la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine, afin que la culture qui se développe sur internet ne devienne pas un instrument de distraction excessive, d’uniformisation et de domination, mais un espace où puissent s’épanouir la liberté intérieure et la pensée critique. » ( n°136)

Il faudrait donc établir « des règles publiques » (qui précisément ?) « qui rendent plus transparentes les logiques selon lesquelles les contenus sont sélectionnés et amplifiés » ( n° 137). À ce titre, le Saint-Père « remercie » « les journalistes passionnés par la vérité » (bien sûr !) qui « ont joué un rôle fondamental dans la mise en lumière d’injustices et d’abus » dans l’Église ( n° 138).

On songe évidemment au travail remarquablement partial et mensonger de la Ciase et de toutes ces commissions dites indépendantes qui, grâce à quelques extrapolations statistiques relayées par un battage médiatique généreux, sont parvenues à fixer à 330 000 le nombre de victimes d’abus imputées à un prêtre ou à un religieux entre 1950 et 2020 en France.

On n’oublie pas davantage les prêtres, parfois les évêques, accusés à tort par la presse, abandonnés avec une touchante promptitude par leurs pairs, démis de leurs fonctions, voués à l’opprobre et poussés au désespoir.

On remercie également tous ces gardiens vigilants de la vertu républicaine, animés d’un laïcisme aussi serein qu’intransigeant, qui consacrent une énergie admirable à surveiller, contrôler et normaliser les établissements catholiques privés, afin que nul écart ne vienne troubler l’application méticuleuse des normes soviétiques. Leur persévérance, leur zèle et leur inépuisable sollicitude méritent assurément d’être salués.

3. L’école. Ici, c’est grave. Il s’agit de nos enfants. Le Pape sait être très ferme et vigoureux : « Les parents ont en effet le droit primordial et inaliénable de choisir le type d’instruction et de formation à donner à leurs enfants, conformément à leurs convictions morales, culturelles et religieuses. » ( n°143)

Il est vrai que ce principe est fortement marqué de libéralisme. Tous les parents, quelles que soient leurs convictions morales et religieuses, ont le droit inaliénable d’éduquer leurs enfants comme ils l’entendent.

Il est vrai aussi que le Pape salue les pays où l’État offre une éducation de qualité, « tant en soutenant de manière adéquate le système scolaire public qu’en soutenant les établissements privés qui offrent ce service fondamental » ( n° 144). C’est justice.

Il est vrai encore que le Pape ne mentionne pas la nécessité, à l’école, d’enseigner le catéchisme, de former les enfants à la prière, d’affermir leurs convictions religieuses, à moins que cela ne soit implicitement inclus dans ce rappel à une éducation « à la liberté et à la responsabilité », « au sens de la transcendance et au bien commun » ( n° 147).

Mais, au point où on en est, ne soyons pas trop exigeants !

LIBERTÉ.

Le Pape entend attirer notre attention sur les diverses formes d’exploitation engendrées par l’économie numérique, qu’il s’agisse entre autres choses graves de l’extraction souvent pénible des matières premières indispensables à la production des appareils informatiques, du travail des enfants ou encore de l’essor de réseaux criminels.

Léon XIV se permet d’autant plus cet avertissement que l’Église se souvient « de [sa] complicité et de [son] aveuglement d’hier, face à l’injustice de l’esclavage » : « Si nous ne voulons pas avoir à demander pardon à l’avenir pour ne pas avoir été fidèles au trésor de la dignité humaine que renferme notre foi, c’est à nous aujourd’hui d’être directs et fermes dans la dénonciation de la traite sous ses multiples formes. » ( n° 177)

Aussi, demande-t-il « sincèrement pardon » pour l’attitude de l’Église, qui n’a pas su exprimer une condamnation sans équivoque de l’esclavage et n’a pas reconnu que cette pratique était radicalement incompatible avec la dignité de la personne humaine.

« Il est vrai que les événements du passé ne peuvent être jugés hors du contexte historique, comme si tous les critères qui se sont affinés au fil du temps avaient toujours existé. Cependant, nous ne pouvons nier ni minimiser le retard avec lequel l’Église et la société ont condamné le fléau de l’esclavage. Si, dans l’Antiquité et au Moyen Âge, de nombreuses personnes et institutions ecclésiastiques avaient des esclaves, dès l’époque moderne, le Siège Apostolique romain, sollicité par les demandes des souverains, est intervenu à plusieurs reprises pour réglementer et légitimer les modalités de soumission et, dans certains cas, de réduction en esclavage des  infidèles  [cf. note 174]. Il faut attendre le dix-neuvième siècle pour trouver une condamnation formelle, absolue et universelle de l’esclavage, notamment avec Léon XIII. » ( n° 176)

La note 174 renvoie à plusieurs Bulles du quinzième siècle et explique que « l’évangélisation fut fréquemment mise de côté ou mal interprétée en fonction des ingérences des pouvoirs temporels, relativisant l’incompatibilité de l’esclavage avec la conscience chrétienne. »

La réalité est que dans les pays conquis, soumis et colonisés, l’Église travailla à convertir les populations et à en abolir l’esclavage. Il est donc mensonger de confondre, au n° 178, colonisation et esclavage.

Il demeure toutefois exact que, dans le cadre des guerres tenues pour justes, la réduction en servitude de certaines populations, en particulier musulmanes, fut autorisée par les papes pour des raisons de sécurité et de défense. Cela relevait davantage de la logique du droit de conquête alors en vigueur. Néanmoins, les documents pontificaux n’évoquent aucune légitimation de la traite des esclaves ni d’un système esclavagiste généralisé.

Il y eut incontestablement de graves abus. Des commerçants européens organisèrent la déportation massive et lucrative d’esclaves africains vers les Amériques. Il conviendrait toutefois d’examiner avec précision l’identité de ces marchands, leurs motivations et leur religion. Quoi qu’il en soit, l’esclavage n’était pas alors généralement considéré comme intrinsèquement mauvais, mais plutôt comme un mal de fait, que l’Église s’est progressivement employée à combattre et à supprimer.

Bref, chacun reconnaît que la question de l’esclavage est complexe et qu’elle ne saurait donner lieu à des simplifications anachroniques.

En revanche, on serait en droit d’attendre des demandes de pardon explicites pour certaines trahisons plus récentes et plus graves de l’autorité ecclésiastique face à diverses puissances idéologiques ennemies.

Alors que l’Église avait toujours combattu les doctrines hostiles à la foi, plusieurs des derniers Souverains Pontifes ont accordé une complaisance systématique à l’égard de l’héritage des Lumières, de la Révolution française, du socialisme, du laïcisme et même du communisme, allant jusqu’à accueillir des observateurs soviétiques au concile Vatican II.

De même, l’abandon progressif de ce qui subsistait de la Chrétienté, l’acceptation du démantèlement des empires coloniaux, le désengagement à l’égard des régimes de Franco et de Salazar, ainsi que le drame des harkis et des pieds-noirs, abandonnés à leur sort lors de l’indépendance de l’Algérie avec le soutien de Mgr Duval et des prêtres progressistes, ont été véritablement criminels. Le sacrifice de l’Église clandestine en Chine aux exigences du Parti communiste chinois demeure également une tache ineffaçable. Toutes ces trahisons continuent de susciter le scandale, tant elles contrastent avec la mission surnaturelle de l’Église dans la défense de la foi et de la civilisation chrétienne.

CHAPITRE 5 
LA GUERRE OU LA CIVILISATION DE L’AMOUR

Le chapitre 5 de Magnifica Humanitas fait en grande partie écho à l’introduction. Il est dominé par l’idée que face à la montée en puissance de l’intelligence artificielle et des nouvelles technologies, l’humanité doit choisir entre une « culture du pouvoir » et la « civilisation de l’amour ».

Pour Léon XIV, le danger principal n’est pas la technique elle-même, reprécise-t-il, mais son utilisation au service de la domination, de la guerre et de la recherche illimitée de puissance (nos 188 à 209). Toute guerre doit être condamnée. « La théorie de la guerre juste » doit être « dépassée » ( n° 192). Il insiste particulièrement, et avec raison pour le coup, sur les risques que l’IA n’accroisse la distance entre les décideurs et les victimes, ne rende la violence plus impersonnelle et ne banalise le recours à la force.

Un autre danger plane sur nos têtes. « Les institutions créées pour défendre l’idée d’un destin commun des peuples et d’un bien commun mondial semblent affaiblies. » « La mondialisation n’a pas généré automatiquement l’unité et la paix, mais a suscité des réactions fondamentalistes, identitaires et nationalistes (ça c’est grave !). Le résultat est loin d’un multilatéralisme authentique : il s’apparente plutôt à un multipolarisme désordonné et conflictuel, où prévaut la méfiance envers l’autre. » ( n° 201) « La tentation de construire une identité collective contre un ennemi refait surface. » « La simplification en schémas –  moi d’abord ”, “ ami-ennemi ”, “ nous-vous  – facilite des décisions souvent irresponsables qui sapent la confiance mutuelle entre les nations. La force du droit international est ainsi remplacée par le prétendu  droit du plus fort ”. » ( n° 202)

La solution ? Le retour à l’humain. L’humain à toutes les pages et à tous les numéros ! L’humain au cœur de l’homme, aux fondements des lois et aux principes des organisations internationales ! Il faut reconstruire Jérusalem « en préservant l’humain et le bien commun » ( n° 184). « L’ensemble de la famille humaine » doit revenir sur ses droits et ses devoirs (pas ceux d’En-Haut bien sûr). Il doit choisir « la solidarité ». L’IA « doit servir à édifier cette famille humaine universelle » ( n° 187). Fatigant !

En un mot, il faut bâtir la « civilisation de l’amour », expression héritée de Paul VI et de Jean-Paul II, qui « n’est pas une utopie naïve, mais un projet exigeant » et qui « peut engendrer un ordre international stable » ( n° 186).

Les numéros 210 à 228 détaillent précisément la recette. C’est franchement écœurant.

D’abord, n’oublions pas qu’il faut la présence du « Crucifié ressuscité, à qui le Père a donné  tout pouvoir au ciel et sur la terre  (Mt 28, 18) » ( n° 210), et sur la terre ! c’est important. Ainsi, la petite semence du grain de sénevé va germer et grandir : « Alors que le bruit de la confusion nous entoure, le bien grandit silencieusement de la terre. » ( n° 210)

Il faut aussi « des hommes et des femmes capables de ne pas se résigner et de persévérer dans le bien », comme autrefois « les saints et les justes, les artisans de paix », qui sachent résister « contre le mal », mais toujours pas contre le diable ( n° 211). Personne n’est inutile dans cette construction. Tout le monde est important. Citation du Seigneur des anneaux de John Tolkien à l’appui ! ( n° 213)

Ajoutez un peu d’examen de conscience personnel, abandonnez vos hésitations, osez prendre position dans les débats, cultivez un sain réalisme qui n’est pas pour autant un renoncement « à changer le monde » (quel réalisme en effet !), relancez le dialogue, tissez des liens de fraternité, passez à « la méthode de la paix », soyez animés de « l’esprit d’Assise » et pratiquez le dialogue interreligieux « car au cœur des grands itinéraires spirituels se trouve un message de paix » ( n° 223). Dans les relations internationales, revenez à la diplomatie et surtout confiez-vous dans « les organisations internationales, en particulier l’ONU, [qui] restent des instruments essentiels pour promouvoir une civilisation de l’amour » ( n° 226).

Terminez par la prière et l’espérance (petit numéro 228) : « Dieu nous aime tous inconditionnellement. »

Et vous aurez la civilisation de l’amour.

CONCLUSION DU PAPE

En conclusion (nos 229 à 245), viennent les secours de la religion. On pourrait s’étonner de voir cette question abordée si tardivement ; toutefois, dans la logique immanentiste adoptée par le Pape, cet ordre d’exposition est cohérent.

Le Pape explique que dans ce monde hyperactif, qu’il a décrit tout au long de son encyclique, « notre cœur ressent le besoin » de découvrir un dessein différent, celui de la miséricorde de Dieu ( n° 230). Cet « itinéraire de vie chrétienne sobre et exigeant » passe par quatre aspects.

1. Le mystère de l’Incarnation est celui du Fils fait chair, pauvre et vulnérable. Reprenant un thème caractéristique de l’idéologie progressiste, le Pape affirme que cette chair du Fils rappelle celle « de tant de frères et sœurs dépouillés de leur dignité et réduits au silence». Sans évoquer le baptême ni l’appartenance à l’Église, il ajoute que nous avons « le pouvoir de devenir enfants de Dieu» par l’accueil de la fragilité des personnes les plus vulnérables et par la compassion qu’elle suscite en nous.

« Dans les promesses du transhumanisme et de certains courants posthumanistes, qui poursuivent une humanité améliorée et presque désincarnée, nous reconnaissons un désir qui nous concerne : le besoin d’une vie plus accomplie, moins exposée aux limites et à la fragilité. » ( n° 232)

« Rien de ce qui est authentiquement humain ne sera perdu, mais tout sera purifié et réuni en Celui qui rassemble chaque fragment de vie, chaque larme et chaque authentique conquête humaine pour les soustraire au néant et les remettre, rachetées, au Père. » ( n° 233)

2. « La spiritualité eucharistique» constitue une autre force appelée à nous conduire vers l’unité ecclésiale dans l’amour et, au-delà, à nouer des liens avec tous les hommes, en particulier avec les plus démunis. En effet, dans l’Eucharistie, le Seigneur donne son Corps et son Sang, rassemble l’Église et se fait principe d’unité. De cette communion doivent découler « la solidarité chrétienne», l’ouverture à la justice et au partage et une orientation des « processus vers la dignité des personnes ».

3. Suit une phrase gnostique qui doit toucher tout frère maçon : « La spiritualité que je souhaite transmettre est celle du sage architecte qui, habité par l’espérance du Règne de Dieu, s’emploie à bâtir le monde pour le bien (cf. 1 Co 3, 10). » ( n° 236)

Ce travail de construction ne peut donc se faire que si nous avons « pour fondement la relation avec Dieu, pour règle l’acceptation de la limite humaine telle une réalité naturelle et positive, et pour style la coresponsabilité et le langage évangélique » ( n° 236).

Notre vocation, explique le Saint-Père, est bien d’être « des femmes et des hommes qui entrent sur les chantiers de l’histoire – laboratoires de recherche, entreprises technologiques, écoles, médias, institutions, communautés locales », et qu’en alliant « écoute et courage, prière et responsabilité », « la cité des hommes devienne plus vivable » ( n° 241).

4. Le Magnificat, le chant de Marie, est un chant d’espérance qui doit accompagner notre engagement. « Avec la même foi que Marie, devenons des tisseurs d’espérance dans notre monde.» ( n°245)

CONCLUSION MARIALE

Aux principes révolutionnaires de l’actuelle Doctrine sociale de l’Église, à la vision humaniste de la cité terrestre à construire, au culte de l’humanité proclamé partout dans cette encyclique, nous opposons le culte du Cœur Immaculé de Marie et l’enseignement surnaturel de Fatima.

Lucie raconte que le 13 juin 1917, Notre-Dame ouvrit les mains et communiqua aux voyants, pour la deuxième fois, le reflet de la lumière divine. En Elle, ils se virent comme submergés en Dieu. Devant la paume de la main droite de Notre-Dame se trouvait un Cœur, entouré d’épines qui semblaient s’y enfoncer. « Nous avons compris que c’était le Cœur Immaculé de Marie, outragé par les péchés de l’humanité, qui demandait réparation. »

Que le Nom de l’Immaculée soit magnifié et sanctifié ! Que le Saint-Père cesse de glorifier, de louer, d’exalter l’humanité, cette humanité qui se fait Dieu, dans toutes les créations de son orgueil qui ne sont devant Lui que néant ! Pensons aux milliards d’êtres humains qui attendent, gisant dans les ténèbres et l’ombre de la mort, que la dévotion réparatrice au Cœur Immaculé soit encouragée, promulguée, prêchée dans le monde entier. Réjouissons-nous à la pensée du dessein de notre Dieu qui veut introduire tous ces hommes dans la connaissance et l’amour de notre divine Mère ! Que le règne du Cœur Immaculé de Marie advienne, servi par le zèle infatigable du Saint-Père !

Qu’est-ce que cette chimère de la civilisation de l’amour, en comparaison de l’Église catholique romaine et de son extension qu’est la Chrétienté, la seule Jérusalem à reconstruire et la seule institution capable, par le Saint-Esprit qui l’habite, de sauver les âmes des hommes de bonne volonté et des pauvres pécheurs !

Que le Saint-Père nous prêche la « bienheureuse vision de Paix » d’une humanité rassemblée d’Orient et d’Occident, selon les prophéties d’Isaïe, par le Cœur Immaculé de Marie dans l’unique Église ! Que Notre-Dame lui donne enfin le courage des décisions héroïques nécessaires pour engager les fidèles dans une très nécessaire conversion, dans une fervente dévotion réparatrice au Cœur Immaculé de Marie et dans une indispensable Contre-Réforme ! Laissons tomber les rêves d’une cité universelle purement humaine, dans laquelle Jésus et Marie n’habiteront jamais, pour nous consacrer au seul règne du Cœur Immaculé de Marie dans l’Église et dans le monde entier !

frère Michel de l’Immaculée Triomphante et du Divin Cœur.