Il est ressuscité !

N° 209 – Mai 2020

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


Du nouveau sur le Saint Suaire ?

Recension de l’article du docteur Calatayud : « Signes de vie sur la Figure du Suaire de Turin »,
paru dans la revue Scientia et Fides (janvier 2020)

À la suite de saint François de Sales, de sainte Thérèse de Lisieux, de sa petite sœur Céline Martin, et de notre Père, la Phalange de l’Immaculée a une tendre dévotion pour le Saint Suaire et elle défend jalousement sa Vérité.

Ainsi, contre toute fausse science, « le phalangiste développera les preuves de sa foi et affichera sa dévotion face aux incrédules. Le Saint Suaire de Notre-Seigneur taché de son Précieux Sang, témoin incontestable, aux yeux de la science la plus moderne, de la mort et de la résurrection du Christ, est le labarum de la Phalange dans sa Croisade contre l’incrédulité moderne. Elle voue un culte public à cette insigne Relique, car le Sacré-Cœur de Jésus désire entrer avec pompe et magnificence dans la maison des princes et des rois pour y être honoré autant qu’il y a été outragé, méprisé et humilié en sa Passion. » (Point n° 20 de la Phalange de l’Immaculée)

Le 27 novembre 1988, dans sa Réhabilitation scientifique du Saint Suaire de Turin, grande salle de la Mutualité à Paris, frère Bruno concluait ainsi son étude physico-chimique du Saint Suaire : « Il y a eu “ le soleil ” dans ce Drap. Cette image, c’est un “ coup de soleil ”, comme dit l’abbé de Nantes, mon vénéré Maître et Père. C’est pourquoi j’affirme depuis dix ans, et je répète aujourd’hui, avec une conviction accrue s’il est possible, que le Saint Suaire est la preuve de la mort et de la résurrection du Christ. » C’était déjà le titre de la Contre-Réforme catholique n° 144 d’août 1979, la première publication d’envergure de la CRC sur le sujet, faisant suite au Congrès scientifique de Turin de l’année précédente.

Cette démonstration que frère Bruno a faite sous le regard de notre Père reste exhaustive et tous les travaux plus récents ne sont que des “ notes ” à ajouter en bas de page aux nombreux numéros de la CRC qui y ont été consacrés. Alternant les démonstrations de haut niveau scientifique, les articles de vulgarisation et la contemplation mystique du Suaire de Notre-­Seigneur, l’œuvre que frère Bruno a constituée au cours des années est unique.

Elle a pris bien vite une tournure dramatique de défense et illustration devant l’acharnement des faux savants et des méchants, jusqu’au sein de l’Église ! à « condamner à mort une seconde fois Notre-Seigneur » (CRC n° 250, p. 2) en prétendant « démystifier » cette insigne relique. « L’Église conciliaire n’aime plus Jésus crucifié » et rejette son Linceul, preuve d’amour laissée pour nos derniers temps.

Nous ne pouvons que regretter que le professeur Bernardo Hontanilla Calatayud n’ait pas pris connaissance de cette somme de travaux d’une clarté et d’une méthode toutes françaises. Cela lui aurait peut-être permis de déduire de ses recherches sur le Saint Suaire des conclusions plus nettes et convaincantes. Ce docteur en chirurgie plastique de l’Hôpital Universitaire de Navarre en Espagne a tiré, dans des domaines scientifiques peu abordés par frère Bruno, un certain nombre d’observations nouvelles et intéressantes qu’il a exposées dans un article paru en janvier dernier dans la revue espagnole Scientia et Fides. Résumons-le et voyons si ses conclusions contredisent ou confirment les analyses de notre frère.

RESUME DE L’ARTICLE

Scientifique et catholique, il semble convaincu de la vérité historique des Évangiles et de l’authenticité du Saint Suaire de Turin. Pour lui, le Saint Suaire est bien la preuve de la Résurrection de Notre-Seigneur. Et il s’attache à montrer que les données apportées par le Linceul sont en parfaite cohérence avec le récit des Évangiles, ce qui est tout à fait dans l’esprit de l’Église, lequel a toujours animé frère Bruno dans ses recherches.

Frère Bruno écrivait en 1999 : « Aujourd’hui, on peut dire l’authenticité du Saint Suaire vérifiée par l’ensemble des disciplines scientifiques, y compris la datation au carbone 14. La “ recherche ” n’a plus d’objet. Elle doit ranger ses instruments, et laisser la place à la contemplation. Il n’y a désormais qu’une “ recherche ” qui tienne, qui vaille la peine parce qu’elle nourrit l’amour compatissant et reconnaissant des âmes pour Jésus : c’est l’étude des saintes plaies qui ont meurtri son Corps, de la tête aux pieds, sans rien épargner, plaies marquées sur le Linge par des taches de sang. » (CRC n° 354, p. 17)

Et c’est bien à « l’étude des saintes plaies » que Calatayud s’attache dans cet article. Son objectif principal est de réfuter la thèse d’un sindonologue espagnol, le docteur en médecine légale José Delfín Villalaín. Ce dernier a publié en 2010 une « Étude de la rigidité cadavérique que présente le Suaire de Turin. » (Cuad Med Forense, n° 16, 2010, p. 111-125). Cet article était assez nouveau, car l’étude des phénomènes cadavériques observables sur le Saint Suaire est assez peu répandue. Barbet l’évoque rapidement et c’est surtout l’américain Bucklin qui a lancé les travaux sur le sujet en 1982. En 2010, Villalaín dresse un bilan des recherches et dans un chapitre intitulé « Notes sur la rigidité cadavérique », il décrit de manière exhaustive le processus, d’abord de manière générale et ensuite dans le cas particulier de l’Homme du Suaire. C’est cette démonstration que le docteur Calatayud reprend dans toute la première partie de son article : « Immédiatement après la mort, se produit dans le cadavre un état de relâchement et de ramollissement de tous les muscles du corps. Mais au bout d’un moment plus ou moins court, commence un lent processus de contraction musculaire, que l’on a appelé la rigidité cadavérique ou rigor mortis. Passé un certain temps, cette rigidité disparaît progressivement du cadavre. » (Calatayud, p. 11).

Villalaín a montré que le développement de la rigidité cadavérique dépend de nombreux facteurs endogènes (âge du sujet, poids, fièvre, perte de sang, traumatismes subis avant la mort...) et exogènes (température ambiante). Dans le cas de Notre-Seigneur, la rigidité a dû être précoce et peu intense. Elle a dû commencer sur la Croix et affecter tout le corps au bout d’une heure puis atteindre son intensité maximale entre deux et trois heures plus tard. Vers 21 h de ce même vendredi, la rigidité aurait commencé à disparaître. Le problème est que le docteur Villalaín affirme que l’Image du Saint Suaire présente les caractéristiques d’un corps soumis à une rigidité maximale, correspondant, selon ses calculs, à un moment compris entre trois et six heures après la mort du sujet. Comme la mort a eu lieu à 15 h, il estime que l’Image du Saint Suaire a dû être produite avant 21 h (soit six heures post-mortem), de ce même Vendredi saint... Dès lors, le Saint Suaire n’est plus une preuve de la mort et de la résurrection du Seigneur. En effet, nous savons qu’il est ressuscité le troisième jour, comme il l’avait annoncé, c’est-à-dire pas avant la nuit du dimanche. Voilà qui pose problème au docteur Calatayud, et il va chercher à tout prix à montrer que le Corps enveloppé dans le Suaire présente, en apparence, des signes de rigidité cadavérique, mais que ceux-là se révèlent à l’étude bien plutôt des « signes de vie », c’est-à-dire des signes qui indiquent que Jésus est vivant au moment de l’impression de l’Image. D’où le titre de son article : « Signes de vie sur la Figure du Suaire de Turin » (Scientia et Fides, n° 8, janvier 2020).

Avec son regard de chirurgien plastique, il examine et pense trouver sur cette Image plusieurs « signes de vie » – que nous détaillons plus loin – d’un homme en train de se relever. Cet Homme du Suaire, dont tout indique qu’il est mort de mort violente, aurait laissé comme image sur le Suaire celle de son premier mouvement de ressuscité... Qu’en est-il vraiment ?

NOTRE ANALYSE

Pour le savoir, mettons cet article en regard des travaux de frère Bruno et de notre Père qui ont compris depuis longtemps que cette « photographie » de Jésus a été prise « à la jointure des temps de mort et du temps sans fin de la résurrection ; déposé dans ce Suaire, au temps de sa mort, Jésus en porte encore les stigmates émouvants, mais déjà il en sort vivant pour l’éternité, y laissant les signes indélébiles de sa gloire nouvelle dont il nous constitue ses témoins. » Certes, le professeur Calatayud souscrirait à cette conclusion, seulement, il faut rester rigoureux jusqu’au bout.

Reprenons les trois points de la démonstration du professeur, les trois « signes de mort » qu’il transforme en « signes de vie » :

L’empreinte plantaire complète du pied droit sur le Suaire, le demi-fléchissement du cou et le fléchissement asymétrique des jambes sont les marques, selon lui, d’un homme qui se relève.

Les bras croisés au niveau des reins et les doigts étendus sont encore pour notre auteur des preuves qui contredisent la thèse de la rigidité cadavérique de Notre-Seigneur. Les deux pouces, invisibles sur le Saint Suaire, ne sont pas non plus des « signes de mort » ; ils ne sont pas en adduction (rapprochement) rigide vers la paume puisque, selon lui, ils ne sont plus soumis aux conséquences de la lésion du nerf médian. S’ils sont absents de l’Image, c’est simplement qu’ils sont cachés par la disposition des mains.

Enfin, les rides ou sillons nasogéniens et nasolabiaux indiquent que la musculature du visage est dynamique. Commençons par ce dernier point :

LES SILLONS FACIAUX.

C’est peut-être là que l’auteur est le plus convaincant, puisqu’il est dans son domaine de docteur en chirurgie plastique, esthétique et réparatrice. Les sillons nasogéniens et nasolabiaux sont les deux rides du visage s’étendant, en oblique, de l’aile du nez à la commissure labiale. Après la mort, même s’ils étaient très marqués du vivant du sujet, ils disparaissent ou s’effacent presque entièrement.

Or, le docteur Calatayud retrouve ces sillons bien visibles sur le Visage de Jésus. Qui plus est, la bouche du Seigneur est fermée, ce qui va au rebours du processus de relâchement musculaire post mortem : sur les cadavres, la mâchoire inférieure descend mécaniquement. Le processus de rigidité cadavérique fixe ensuite cette position de la bouche et il devient très difficile de la refermer.

Ainsi, pour Calatayud, cela ne fait pas de doute : nous ne sommes pas devant le visage d’un homme mort. Il remarque néanmoins que l’expression faciale reste modérée, non pas exagérée comme d’un spasme cadavérique, mais sereine, comme d’une personne endormie. Il en demeure tout étonné et ébloui.

En 1988, en des termes sublimes, notre Père exprimait déjà cet éblouissement devant la Sainte Face de Jésus-Christ : « L’âme savante et mystique n’en finit plus de contempler et la mort et la vie, presque également répandues sur ce Corps nu et suprêmement sur cette Sainte Face aux lèvres vivantes, aux yeux clos. Au point qu’il nous arrive, comme en étudiant le Discobole grec en la perfection de son jet immobile et déjà émouvant, de percevoir le passage instantané de l’une à l’autre, mais de la mort à la Vie plus que de la vie à la mort, pourtant si fortement marqué. » (CRC n° 250, p. 50)

Quelques mois plus tard, Frère Bruno rapportait aussi les observations du docteur Lavoie, parlant d’un corps « redressé, au moment de “ jeter ” son image sur le linge. En effet, les cheveux tombent sur les épaules, en avant. Les muscles ne sont pas relâchés : quadriceps et muscles des jambes sont fermes et ronds, comme d’un homme debout “ en maîtrise souveraine de ses énergies ” » (CRC n° 257, p. 18).

Les observations du docteur sur les sillons du Visage confirment et donnent un nouveau relief aux propos de notre Père et de notre frère.

Quant à ce sillon inflammatoire de la joue droite dont parle longuement le professeur (le renflement situé sous l’œil droit entre la pommette et la lèvre supérieure), il n’en donne pas d’explication. Mais nous savons que Jésus a été frappé violemment au visage par les valets du Grand Prêtre (Mc 14, 65 ; Jn 18, 22), avant de l’être par les soldats romains (Jn 19, 3 ; Mt 27, 30). Autant de coups portés à son doux Visage, autant de possibilités d’hématomes... Le chirurgien esthétique a-t-il remarqué le nez cassé ? Un coup de bâton, pensait notre Père...

LES BRAS ETENDUS ET LES POUCES INVISIBLES.

Pour appuyer sa démonstration en faveur des « signes de vie », le docteur Calatayud tire tout ce qu’il peut du positionnement actuel des bras, croisés au niveau des reins, qui n’a plus aucun rapport avec le positionnement de la crucifixion. Les bras, constate-t-il, ne présentent aucun signe de rigidité ni d’abduction (écartement des bras par rapport à l’axe médian du corps) pour retrouver la position qu’ils avaient sur la Croix. Au contraire, alors que ce sont les membres qui ont été les plus exercés lors de la crucifixion, ils sont bien réunis par devant, comme s’ils étaient souples et en vie. Contre le docteur Villalaín, notre auteur ajoute que cette remarque vaut aussi pour la légère flexion du cou, du tronc et des jambes. Selon Calatayud, cette flexion des membres et du corps n’est pas une preuve de la rigidité cadavérique, mais le signe d’un corps en mouvement.

Et qu’en est-il des mains et surtout des pouces ? Le docteur Mérat, chirurgien orthopédiste, expliquait l’absence des pouces sur l’image du Suaire par leur flexion vers l’intérieur de la main, conséquence de la lésion du nerf médian par l’enclouage des poignets (cf. CRC n° 250).

Le professeur Calatayud ne nie pas qu’une flexion des pouces a eu lieu au moment de la crucifixion, mais rejette l’hypothèse que cette lésion soit cause de la flexion des pouces après la mort de Jésus, car le nerf médian ne réagit plus après la mort. Logiquement les pouces devraient être en position neutre, légèrement écartés vers l’extérieur de la main, ce qui n’est pas le cas. Pour notre auteur c’est un indice que les pouces ne sont pas rétractés mais que « le pouce de la main gauche, qui se trouve par-dessus la droite, attrape par-dessous le poignet droit », et que le pouce de la main droite est « tout simplement caché par la main gauche ». Nouveau « signe de vie », selon le professeur. (Calatayud, p. 22)

Sans aller jusqu’à cette conclusion, frère Bruno abondait plutôt dans ce sens pour expliquer la disparition des pouces, reprenant les travaux plus récents de scientifiques américains dans un article de 1999 (CRC n° 354, p. 19). Selon Zugibe, professeur de l’université de Columbia, le clou aurait été planté « au niveau du sillon séparant les deux éminences thénar et hypothénar, de manière tangentielle suivant un angle d’une quinzaine de degrés en direction du pouce. » Il traverse donc la main de part en part, mais non pas le poignet.

« C’est une hypothèse qui a en outre l’avantage d’être en plus grande conformité avec l’iconographie traditionnelle, et qui se rapproche des blessures palmaires des stigmatisés », disait le docteur Guillaud-Vallée ; notamment de saint François d’Assise dont les stigmates nous sont bien connus. Et frère Bruno complétait : « Sans oublier l’accord avec les textes : « Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous... » (Jn 20, 25) Huit jours après : « Porte ton doigt ici : voici mes mains. » (Jn 20, 27) Sans oublier la prophétie du psalmiste, que ces faits accomplissent en toute vérité : « Ils ont creusé mes mains. » (Ps 22, 17) »

Et l’absence de pouces sur l’Image ? « Lampe et Kaplan, deux des plus renommés chirurgiens américains de la main, s’accordent sur le fait qu’une souffrance du nerf médian rend impossible la flexion du pouce et des deuxième et troisième doigts. »

À la suite de Barton, chirurgien orthopédiste anglais, le docteur Guillaud-Vallée suggère « une raison fort simple à la disparition des pouces sur l’image du Linceul : il suffisait de croiser les deux mains comme on les retrouve dans la plupart des ossuaires, la main gauche par-dessus la droite, le pouce gauche caché par la face dorsale de la main droite, le pouce droit invisible lui aussi puisqu’au contact de la paume de la main gauche. »

L’archéologie confirme cette explication : « Il s’agit d’une position mortuaire relativement classique retrouvée à plusieurs reprises dans différents ossuaires contemporains de Jésus-Christ. La position imprimée aux deux mains entrecroisées masque la présence effective des pouces. » (CRC n° 354, p. 19)

LE FLECHISSEMENT DU COU ET DES JAMBES.

Selon Calatayud, les pieds ont été cloués séparément, chacun avec un clou, sur un sédile, une sorte de marchepied. Là encore ce n’était pas l’avis du docteur Mérat, qui pensait que les pieds avaient été cloués l’un sur l’autre. Il avait démontré que cela était possible, par de multiples expérimentations avec un clou de 20 cm de long à section carrée de 8 mm. (cf CRC n° 250)

Une autre preuve était apportée par la différence des taches de sang sous le pied droit et sous le pied gauche. Le docteur Mérat, à la suite de Barbet, remarquait que « le pied droit seul a marqué le Suaire d’une empreinte plantaire complète, d’où un ruissellement de sang a débordé sur le linge ; du pied gauche, le talon seul a laissé une empreinte, parce que l’extrémité de ce pied reposait sur celle de l’autre. Un seul clou traversait donc les deux pieds croisés l’un sur l’autre. » Calatayud ne répond pas à cette objection.

De même, le docteur Mérat expliquait le fléchissement asymétrique des jambes et des pieds par le croisement de la jambe gauche au-dessus de la jambe droite au moment de l’enclouage des deux pieds ensemble. Cette position serait restée figée après la mort et le transport empressé au Sépulcre.

Cela, Calatayud le récuse. Au contraire, il veut faire de cette position un « signe de vie » décisif. Pour lui, le Corps de Jésus a été complètement étendu au Sépulcre, tous les membres ont été contraints afin de les mettre en contact avec la pierre du tombeau. C’est-à-dire que, pour lui, les flexions des membres causées par la crucifixion ont été annulées par les fossoyeurs : ni les bras, ni le cou, ni les jambes ne sont plus fléchis, mais sereinement étendus. Or, et là est tout le problème, il en conclut que si l’on observe tout de même sur le Saint Suaire une jambe plus fléchie que l’autre, une empreinte plantaire complète et une flexion légère du cou, ce sont là des signes que l’Homme enveloppé dans le Suaire est en train de se relever... Le docteur Calatayud reste ébahi devant ce paradoxe incompréhensible que constitue cette « image d’un homme mort et vivant à la fois » qui semble être dans « la posture d’un essai de relèvement ».

Mais pour autant, est-ce la vérité de cette Image ? S’agit-il vraiment d’un homme en train de se relever ?

UN CORPS COMME EN APESANTEUR ?

Tel est l’aboutissement normal, inéluctable, de la recherche sindonologique, dit frère Bruno, qu’elle finit par se heurter à l’impossible, au miracle. Ainsi : « Un cadavre froid, même embaumé, ne rayonne pas une chaleur capable de provoquer une oxydation de son linceul. » Ou encore : « Un gisant ne laisse pas de traces comme aériennes sur le linge qui l’enveloppe. »

Voilà bien l’insoluble paradoxe : lorsqu’un homme se relève, les points d’appui de ses membres exercent une pression plus forte que le reste du corps sur la surface où il se trouve. Dans le cas du Saint Suaire, cela devrait logiquement s’observer par des marques plus fortes sur le tissu.

Or, l’américain Jackson a démontré que ce n’était pas le cas : « Si l’on étudie les points de l’image frontale qui sont en contact avec le linge (nez, pectoraux), l’on constate que les niveaux d’intensité sont les mêmes que les niveaux les plus sombres de l’image dorsale. C’est important, parce que si c’est un corps enveloppé dans un linge, la pression n’est pas la même sur la partie dorsale et sur la partie ventrale où elle se réduit à celle que fait le poids du linge. Or, tout se passe comme si les pressions étaient identiques. Comment expliquer cette non-différence ? »

Il semble que la démonstration de Calatayud ne résiste pas à pareille objection. Mais comment expliquer alors l’incontestable posture de fléchissement du cou et des jambes ? S’agit-il simplement de signes de rigidité cadavérique ? Est-ce la disposition de la table funéraire qui a donné cette forme au Corps de Jésus ? Nous ne savons pas.

Nous touchons là au mystère essentiel : le Moment, l’Événement qui a provoqué l’impression de l’image d’un Corps sur le Saint Suaire. Toujours est-il que, plutôt que l’hypothèse du relèvement, improbable selon nous, nous suivrons l’explication géniale de notre Père et de frère Bruno d’un Corps en état d’apesanteur.

Comme Calatayud, le docteur Lavoie (cité supra) expliquait déjà dans les années 1980 qu’il voyait ce Corps non pas dans la position horizontale du gisant au tombeau, mais redressé, au moment de “ jeter ” son image sur le linge. « Cependant, commentait alors frère Bruno, il est bien “ en état d’apesanteur ”, oui ! car il ne repose pas sur ses pieds : on le dirait soutenu en position verticale, porté, aérien... Ce redressement, ne serait-ce pas plutôt une conséquence de l’apesanteur ? » Voilà sûrement la clef de notre problème.

On ne peut expliquer la formation de cette image que par la succession de deux événements distincts. Cela, Calatayud l’observe, lorsqu’il écrit que l’image imprimée est « de nature distincte, complémentaire et non superposée » aux caillots de sang coagulé.

Suivons de nouveau frère Bruno : « Une étude attentive des marques de sang que l’on croit communément observer sur les cheveux fournit une autre preuve de la manière dont le Linceul était drapé sur le Mort. Car ces taches ont pour origine des écoulements de sang coagulés sur le front, les tempes, les joues et la barbe du visage. Elles démontrent donc que le Suaire a été en contact intime non seulement avec le devant de la Face, mais aussi avec les côtés.

« C’est un nouveau paradoxe, puisque l’image du corps que l’on observe sur ce Drap est frontale d’une part et dorsale d’autre part, mais jamais latérale. Si donc certaines taches de sang proviennent des côtés du visage, alors que ceux-ci sont invisibles, “ il est évident que la production des traces de sang et la formation de l’image ont constitué deux opérations successives ” (Lavoie, 1986).

« Comment se représenter ces deux opérations ? Jackson explique : “ C’est comme si le linge avait été placé dans deux positions géométriques différentes au moment où les deux images, celle des taches de sang et celle du corps, se sont formées, comme s’il y avait eu deux événements qui se sont produits à des moments différents. À savoir :

« 1) Le corps est couvert avec le Drap : taches de sang.

« 2) Ensuite on étend le linge, on l’aplatit : formation de l’image du corps. ”

Là-dessus, Jackson s’arrêtait en disant : “ Comment expliquer cela ? Je ne sais pas. ”

« On admire la modestie du savant relatant ses découvertes avec la simplicité du chercheur conscient de ses ignorances », commente frère Bruno. « Mais ce qui me paraît plus admirable encore, c’est la rencontre de ces propos nouveaux avec ce qu’écrivait l’abbé de Nantes, pour conclure notre récapitulation de dix années de recherches sindonologiques. Lui, déjà, lui aussi, expliquait la formation de l’image par deux “ événements successifs ” :

« Ressaisi par la vie, ce Corps s’est détaché par séparation de molécule à molécule, de son sang coagulé, de ces halos séreux que l’on voit encore aux abords de toute marque de fouet ou caillot sanguin, et de la poussière du chemin. Des fibres et fibrilles de lin auquel il adhérait à l’instant, il n’a rien brisé, déchiré, froissé. ” Tel est le premier “ événement ”, le seul qui explique la formation des images hématiques, si parfaites qu’elles constituent, aux yeux du docteur Mérat, “ un mystère persistant ”

« Comment concevoir le second “ événement ”, la formation de l’image du Corps ? “ Il semble, expliqua Jackson, que les points du corps s’inscrivirent de façon verticale sur le linge ”, après qu’on eut “ étendu, aplati ” l’étoffe. En effet, on ne voit pas les tempes et les joues que touchait le linge lorsque le Mort y était couché et enveloppé. On ne voit de la Face que sa “ projection non pas perpendiculaire à la surface du corps, non pas perpendiculaire à la surface du linge, mais verticale vers le haut ”.

« Pourquoi souligner le mot “ vertical ”, répété avec insistance par Jackson ? Parce que c’était le mot choisi par l’abbé de Nantes. Après avoir décrit le premier “ événement ”, la première action de Jésus se séparant de son Linceul en y laissant les traces de son sang coagulé, l’abbé de Nantes poursuivait :

« Dans cet état nouveau, comme d’apesanteur, j’y tiens ! encore dans la position horizontale du gisant au tombeau, de par sa volonté d’homme, dans un acte d’amour parfait pour nous, et pour notre salut, il a jeté de toutes les cellules de son corps, en maîtrise souveraine de ses énergies, en faisceaux parallèles, verticaux, facial et dorsal, sur le linge miraculeusement tendu en toile d’attente, le million de rayons de lumière et de chaleur qui ont fixé à jamais, indélébile, son image sur ce lin. Brûlure de vie, brûlure d’amour, don de tout soi-même, comme d’une Personne à personne dans l’amour. » (CRC n° 250, p. 50)

UNE IMAGE VOULUE.

Devant ces phénomènes inexplicables par la science naturelle, frère Bruno en venait à « l’ultime procédure : un appel à témoins ». Sans les Évangiles, le Suaire demeure un objet incompréhensible. Calatayud le comprend et en arrive lui aussi à souligner la parfaite symétrie des données du Suaire avec « le récit historique des Évangiles », comme il dit si bien.

Voici comment notre Père résumait cet appel à témoins : « Pour ne parler que des témoins oculaires, ils sont nombreux, ils sont dignes de foi. Et que disent-ils, dans leurs dépositions conservées jusqu’à nos jours, avec un respect religieux, par leurs disciples ? Des choses fort simples. Touchant ce suaire : qu’ils savent quel en fut l’acheteur ; qu’il était neuf, sans aucune tache ; quel fut le Crucifié qu’ils y déposèrent, où et quand se fit cet ensevelissement précipité. Et comment ils retrouvèrent ce linge, au premier jour ouvrable où ils se rendirent au sépulcre pour procéder à la toilette funéraire et à un ensevelissement normal. Mais alors le suaire du Christ était vide du Corps qu’il enveloppait...

« Le sépulcre était gardé par des soldats, et scellé par ordre des grands prêtres. Si donc se voient sur le suaire de compréhensibles macules, de sang ou d’autres matières, et poussières des chemins, elles n’ont pu être formées, dessinées ou déposées sur cette toile sans tache que par ce corps qui y demeura “ trois jours ”... [...] Si quelqu’un a souillé ce linceul, c’est le seul Jésus de Nazareth, durant le laps de temps que son corps y demeura enveloppé, dans les ténèbres et le froid du tombeau, et ce n’est, ce ne peut être personne d’autre. C’est à cause sans doute de ce sang et de ces taches éminemment intimes, que les chrétiens gardèrent ce linge funèbre comme une relique sacrée, de peur qu’elle ne soit relevée et profanée par la main des impies qui avaient mis leur Maître à mort. » (CRC n° 250, p. 47)

La formation miraculeuse de l’Image du Saint Suaire nous conduit au mystère de la résurrection de Jésus-Christ racontée dans les Évangiles ; et cet Événement connu et certifié explique à son tour le miracle du Suaire : « La conclusion qui s’impose, et que nous faisons nôtre, est fortifiée par le témoignage de ceux qui ont vu le tombeau vide et Jésus leur apparaissant vivant ressuscité. À savoir que c’est Lui, Jésus-Christ, qui a conçu et voulu cette image de lui-même, et qui l’a faite, des énergies maîtrisées de son propre corps, portées à leur plus haut degré de gloire par sa résurrection. »

« Le miracle, scientifiquement établi, conduit au mystère, et le mystère en retour explique le miracle. Ainsi nous est enfin révélée la cause finale adéquate de notre Objet d’étude, à la condition toutefois de croire à la parole de Celui qui, l’ayant prédit au cours de sa vie mortelle, a fait le premier miracle de ressusciter lui-même et accessoirement cet autre, bien modeste et inattendu, d’en laisser la preuve imprimée sur son linceul en perpétuelle mémoire. »

Calatayud a donc bien raison d’insister sur le verbe « a voulu » : Jésus « a voulu » choisir le moment de sa mort... Jésus a aussi voulu cette Image pour nous, nous expliquent depuis longtemps frère Bruno et notre Père : « Cette image est “ la dernière apparition de Jésus ” nous laissant la projection nette, claire, parfaite de sa résurrection. Ce qu’il fit alors, il le voulut. Sans doute parce que tels seraient les effets physico-chimiques normaux de toute résurrection à venir... Mais bien plus, intentionnellement, pour que nous le vissions, d’âge en âge jusqu’à la fin, nous prenant à témoin de sa Gloire nouvelle. » (CRC n° 350, octobre 1998, p. 22)

frère Louis-Gonzague de la Bambina.

LE SAINT SUAIRE, ULTIME PIECE A CONVICTION

EN 1978, sous le bref pontificat de Jean-Paul Ier, notre Père m’envoya, avec frère Joseph, au Congrès scientifique qui devait se tenir à Turin, après une ostension solennelle du Saint Suaire qui avait attiré les foules. Un livre était dans toutes les mains : son titre résumait la thèse de Wilson, son auteur. Il faisait de cette sainte relique le témoin silencieux de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ. L’abbé de Nantes, notre Père, préférait désigner le Saint Suaire sous l’appellation d’ « ultime pièce à conviction » découverte par saint Pierre et saint Jean dans le tombeau vide. Tandis que le « témoin silencieux », c’est une appellation qui convient bien au Cœur Immaculé de Marie, qui « conservait toutes ces choses dans son Cœur ».

Après avoir présenté l’ensemble de l’Évangile de Jean comme la « minute du procès » qui opposa « les juifs » à Jésus de Nazareth, il y a vingt siècles, et qui n’a cessé, depuis, d’opposer le monde à l’Église catholique romaine, avec saint Jean pour « témoin principal », notre Père fait état d’une ultime déposition qu’il appelle une pièce à conviction : saint Jean présente au tribunal le Linceul dans lequel fut enseveli le Corps de son Maître, le vendredi soir ; il affirme l’avoir retrouvé dans le tombeau vide, le surlendemain.

L’acheteur en avait été « Joseph d’Arimathie, membre notable du Conseil, qui attendait, lui aussi, le Royaume de Dieu » (Mc 15, 43), et qui « avait été lui aussi instruit par Jésus » (Mt 27, 57), « homme bon et juste » (Lc 23, 50). Saint Jean affirme que ce suaire était sans aucune tache (Mt 27, 59) quand Joseph y enveloppa le Corps de Jésus après l’avoir descendu de la Croix avec l’autorisation de Pilate, afin de procéder à son ensevelissement précipité, « à cause de la Parascève des juifs » (Jn 19, 42 ; Lc 23, 54), dans un « tombeau neuf où personne encore n’avait été mis », situé dans un jardin, près de l’endroit où Jésus avait été crucifié (Jn 19, 41).

Le sépulcre, creusé dans le roc et fermé par une grosse pierre roulée contre l’entrée (Mc 15, 46 ; Mt 27, 60), était gardé par des soldats et scellé par ordre des grands prêtres.

Des femmes se rendirent au sépulcre, au premier jour ouvrable, pour procéder à la toilette funéraire et à l’ensevelissement définitif. Elles trouvèrent le tombeau ouvert et vide ! À cette nouvelle, Jean y courut en com­pagnie de Pierre, et ils retrouvèrent le suaire, vide du Corps qu’il avait enveloppé ; et soigneusement roulé et placé bien en évidence, tandis que les « bandelettes » qui l’avaient attaché au Corps de Jésus gisaient à terre.

Saint Jean déclare qu’en voyant comment Jésus avait roulé ce soudarâ, comme il appelle le Suaire, et abandonné les bandelettes : « Il vit et il crut » (Jn 20, 8) que Jésus était ressuscité d’entre les morts.

Ce Suaire est parvenu jusqu’à nous : nous pouvons constater, analyser, vérifier scientifiquement la nature du sang humain dont il est taché, et la silhouette corporelle dont il est empreint.

Puisque le sépulcre était gardé et scellé, les macules de sang, empreintes de corps et poussière des chemins que l’on y observe, n’ont pu être formées, dessinées ou déposées sur ce Drap « sans tache » que par ce Corps qui y demeura « trois jours »...

Quant à lui, Jésus, ils le virent de nouveau, vivant, mais dans un état glorieux, et ils reçurent de lui, à de nombreuses reprises et de diverses manières, les preuves convaincantes de sa pleine réalité physique d’homme revenu à la vie, vainqueur de la mort et glorieux, accomplissant ce qu’il leur avait annoncé : Qu’il ressusciterait le troisième jour. Telle est la « pièce à conviction », conservée et vénérée par l’Église jusqu’à nous, qui convainc les juifs du crime de déicide : la photo de leur victime est authentique, “ flashée ” au moment même où Jésus se ranime et va reprendre vie, où le sang commence à s’échapper de ses blessures, laissant des traces sur le Linceul avant de le quitter, pour que nous aussi nous “ voyions et croyions ”... C’est une pièce à conviction qui “ parle ” !

Mais le “ témoin silencieux ”, c’est le Cœur Immaculé de Marie, qui conservait toutes ces choses, les méditant dans ce Cœur Immaculé. Aujourd’hui il parle, depuis les événements de Fatima.

Après nous avoir commenté tout au long l’Évangile selon saint Jean, notre Père soulignait la particularité de ce dernier, si différent des trois autres, et même de l’ensemble du Nouveau Testament. Les synoptiques racontent les humiliations sensibles, humaines du Christ, tandis que saint Jean est le témoin de l’invisible : son intuition atteint directement le “ Verbe de Dieu ” avec lequel il a vécu et qu’il a aimé. Saint Marc raconte la descente de « Jésus-Christ, Fils de Dieu » (Mc 1, 1) du haut du Ciel jusqu’à l’infamie de la Croix. Saint Jean, lui, raconte une Ascension du Fils de Dieu incarné, remontant, de gloire en gloire, vers son Père.

Selon saint Marc, le Christ mis à nu sur la Croix, c’est une brutale exposition de la “ honte ” du Christ. Mais selon saint Jean, c’est le resplendissement de sa gloire. Dépouillé de ses vêtements, nu comme un ver, humilié à l’extrême, « ver et non plus homme », Jésus trône comme un Juge entre ses assesseurs ; le bon et le mauvais larron, à sa droite et à sa gauche. Revêtu de majesté dans l’abjection même de sa nudité, il est le Seigneur de gloire que les Anges adorent. Où saint Jean a-t-il puisé cet enthousiasme, sinon dans ce brasier d’amour que les grandes eaux de la souffrance ne peuvent éteindre, ni les fleuves submerger (Ct 8, 7), dans cette énergie sainte de Dieu même qui habitait le Cœur Immaculé de Marie compatissante, debout au pied de la Croix, remplie du Saint-Esprit pour communier en corédemptrice et médiatrice universelle à toute la tendresse du Sacré-Cœur envers l’humanité pécheresse pour laquelle il donne son Corps et verse son Sang en sacrifice, pour sa rançon ?

Mais alors et saint Marc ? Où a-t-il contemplé Jésus dans l’ignominie de sa Croix ? D’abord, il n’y était pas. Et saint Pierre non plus, dont il est le secrétaire, le rapporteur. Alors, la source ? C’est facile à deviner : si la Vierge Marie est la source de saint Jean, la source de saint Pierre, c’est Marie-­Magdeleine et les saintes Femmes présentes autour de Marie et de saint Jean, au pied de la Croix.

Ce qui est sûr, pour nous aujourd’hui, c’est que sous les traits de Notre-Dame des Douleurs, l’Immaculée s’est montrée le 13 octobre 1917, aux trois enfants, dans le ciel de Fatima, Notre-Dame en grand chagrin qu’il nous faut consoler par nos prières et nos sacrifices.

Ainsi soit-il.

(Sermon du 4 mai 2020, en la fête du Saint Suaire de Notre-Seigneur)

frère Bruno de Jésus-Marie.