Il est ressuscité !

N° 209 – Mai 2020

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2019

La vie mystique d’un docteur de l’Église

APRÈS le secret de Charles Maurras, voici le secret de Georges de Nantes, notre Père. Les conférences précédentes nous ont montré en l’abbé de Nantes un véritable docteur de l’Église, suscité par Dieu afin de défendre son Église dans la lutte contre les hérésies et les erreurs philosophiques modernes, toutes liguées pour faire apostasier la Chrétienté tout entière au concile Vatican II. Il a lutté seul, pour l’honneur de Dieu et de l’Église, tel un nouveau David contre le Goliath moderne, contre les forces de l’enfer pendant plus de cinquante ans.

Le secret de cette énergie extraordinaire qui l’animait chaque jour, c’est la vie d’union intime de son âme avec le Bon Dieu, avec Jésus et Marie, sur terre déjà, en attendant le Ciel, pour préparer le Ciel. Chose rare, parce qu’il est « très petit et très limité le nombre des âmes avec lesquelles il [le Saint Cœur de Jésus et Marie] se rencontre dans le sacrifice et dans la vie intime de l’amour » (cité par Frère François de Marie des Anges, Sœur Lucie, confidente du Cœur Immaculé de Marie, p. 254).

C’est le secret des vrais mystiques, si bien expliqué par notre Père parce qu’il en vivait lui-même, parce que les dons du Saint-Esprit ouvraient son cœur chaque matin et lui donnaient de nouvelles capacités, proprement divines. « Alors il osait parler à Dieu, agir sous son regard et pour Lui seul, aller à Lui comme à un être vivant », pour entretenir avec Lui un colloque incessant.

Nourris « de la vie des saints, des visions et révélations qu’ils reçurent de Dieu ; nous y trouvons l’assurance que d’autres hommes, proches de nous, ont vu se déchirer le voile et ont connu le rassasiement de leur amour. Nous ne sommes pas si loin d’eux, que les mêmes grâces ou d’autres analogues ne nous soient promises, et déjà celles qui leur ont été accordées nous appartiennent aussi en quelque manière. » (Lettre à mes amis n° 46)

Eh bien ! de fait, notre bien-aimé Père fut lui-même de ces saints proches de nous « qui ont connu le rassasiement de leur amour » et il nous a laissé le moyen de connaître ce rassasiement à notre tour en nous livrant quelques-uns de ses colloques intimes avec notre très chéri Père Céleste, avec Jésus et Marie et les saints du Ciel, en particulier dans ses Pages mystiques qui « nous appartiennent aussi en quelque manière », à nous qui sommes ses disciples.

LA PARTICULARITÉ DES PAGES MYSTIQUES.

Publiées chaque mois dans la CRC, à partir de février 1968 jusqu’à avril 1978 avant d’être rassemblées en un seul volume, ces Pages mystiques forment un corpus unique dans toute l’histoire de l’Église du vingtième siècle.

D’abord, par la forme : c’est la première fois que notre Père osait publier des méditations rédigées à la première personne, nous livrant directement ce qu’était son cœur à Cœur avec Dieu.

Sur le fond, ces pages sont clairement l’expression d’une âme ayant poussé « la foi jusqu’à son plus haut point d’incandescence, de telle sorte que le monde auquel elle appartient d’abord et plus fortement que tout est le monde surnaturel » (Lettre à mes amis n° 122, novembre 1962). Ce monde surnaturel descendu du Ciel sur la terre à Fatima en la Personne de Notre-Dame, précédée et accompagnée des anges !

Mais il y a plus : cette foi ardente n’a pu laisser notre Père indifférent au combat quotidien de l’Église, sa Mère, aux prises avec la grande apostasie annoncée par les Écritures. Loin d’être une évasion dans l’intemporel, ces pages constituent une véritable harmonique des luttes de l’Église, de ses soucis, conséquences du concile Vatican II portant ses fruits de subversion et d’apostasie. C’est pourquoi, pour mieux comprendre et savourer ces pages de piété et de polémique, il serait nécessaire de les replacer dans le contexte qui les a vues naître. Une telle étude montrerait de manière éclatante que par ses vertus de foi, d’espérance et de charité, l’auteur de ces Pages demeurait comme un dépositaire de la sainteté de l’Église opposée pied à pied aux entreprises de démons sortis de l’Enfer pour déambuler dans l’Église.

Pour résumer ici un tel combat, une parole de Notre-Dame de Fatima adressée à sœur Lucie, et par elle au monde entier, le 3 janvier 1944, éclaire tout. En effet, juste après avoir reçu l’ordre de rédiger le troisième secret de Fatima, sœur Lucie eut une vision apocalyptique de l’avenir : « La purification du monde pour le péché dans lequel il est plongé. Puis, ajoute-t-elle, je sentis, parmi les battements accélérés de mon cœur et dans mon esprit, l’écho d’une voix douce qui disait :

“ Dans le temps, une seule foi, un seul baptême, une seule Église, sainte, catholique, apostolique. Dans l’éternité, le Ciel ! ”

« Ce mot Ciel remplit mon âme de paix et de bonheur, de telle sorte que presque sans m’en rendre compte, je restai à répéter longtemps : “ Le Ciel ! Le Ciel ! ” »

I. « DANS LE TEMPS, UNE SEULE FOI... »

La seule chose qui compte sur terre, c’est d’avoir la foi pour aller au Ciel. Don de Dieu reçu le jour de notre baptême, cette vertu théologale nous permet d’affirmer comme certaines toutes les propositions du Credo : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant... » Évidemment, cette foi ne peut pas supporter l’erreur contre laquelle elle doit se faire combative pour ne pas périr. Et dans la mesure où elle est vivante, elle génère la charité, c’est-à-dire la compassion envers notre très chéri Père Céleste, envers Jésus et Marie qui souffrent des outrages, sacrilèges et indifférences de ceux qui ne croient pas.

Ainsi de la première Page mystique, de février 1968, emblématique de cette association de la polémique et de la dévotion. Après avoir dénoncé les hérésies du dominicain Jean Cardonnel dans la première partie du bulletin de la CRC, notre Père entre dans le Cœur de Dieu pour compatir à sa souffrance. Car ce faux prêcheur, cheville ouvrière du mouvement révolutionnaire qui va aboutir à mai 68, disciple du Père Chenu et ami du Père Congar, tous deux grands théoriciens du Concile, blasphémait en souhaitant « que meure Dieu, solitaire tout-puissant, et vive Dieu, solidaire à l’excès ! » car « Dieu n’est pas quelque chose, quelqu’un, avant d’être de la masse, disait-il. Il se dégage, émerge de leur mouvement. » C’était tout à fait dans la ligne du concile Vatican II, achevé trois ans auparavant (1965), ce contre quoi notre Père s’était dressé de toute sa force. Mais pour l’heure, à ce blasphème notre Père répondit par une œuvre de consolation qui est un cri du cœur en même temps qu’un acte de foi :

« Notre Père qui êtes aux Cieux, je vous aime et je souffre. » De quoi souffre-t-il ? De ce que l’amour n’est pas aimé, comme saint François d’Assise. Dès l’instant où notre Père a compris ce qu’était l’amour de Dieu, par une grâce puissante du Saint-Esprit qu’il a comme physiquement absorbé et qui l’a investi depuis à chaque instant de sa vie, il est entré dans un cœur à Cœur avec Dieu, vivant, quotidien. Dès lors, pour notre Père, la Création, la Rédemption et notre Sanctification, œuvres du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ne sont plus simplement des dogmes porteurs d’une signification théologique, mais sa foi mystique les lui fait con­templer comme « une application amoureuse de votre Sagesse à notre frêle existence, un épanchement du Sang Précieux de Jésus dans nos artères, le Souffle Saint de votre Vie venant à tout moment emplir nos poitrines, c’était le battement de votre Cœur venant se briser contre le nôtre. Ah, je vous aimais ! Et je criais dans mon ivresse : Dieu m’est un Ami [le Saint-Esprit] ! Dieu m’est un Époux [Jésus] ! Dieu est mon Père ! »

Sa foi, fondée sur les certitudes de la Révélation est si forte qu’elle le mène à souffrir de la souffrance de Dieu, comme François de Fatima : « C’est depuis ce jour-là que je souffre. Trop de mes frères ne savent pas, ne comprennent pas, ne veulent pas. » C’est la prière de l’Ange : « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime ; je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas... »

« C’est une pitié pour eux [c’est bien triste pour eux], c’est une insulte qui vous est faite. Les uns se déclarent athées, chose horrible ; les autres excusent l’athéisme quand ils n’en font pas l’éloge, blasphème pire encore. Et moi, je reste là dans mes péchés, dans mon apathie. Je sais qu’ils sont inexcusables, selon saint Paul, dans leur aveuglement et l’endurcissement de leurs cœurs. Mais je souffre, parce que si je me dépensais tout à votre service, peut-être feriez-vous grâce à ces multitudes, ô mon Dieu, comme à moi ? » C’est bien ce que disait Notre-Dame de Fatima, le 19 août 1917 : « Priez, priez beaucoup et faites des sacrifices pour les pécheurs, car beaucoup d’âmes vont en enfer parce qu’elles n’ont personne qui se sacrifie et prie pour elles. »

« Ô mon Père, notre Père, donnez-moi d’annoncer à mes frères, par ma vie et par ma parole, que l’Amour n’est pas aimé, et que leur bonheur est là, d’aimer l’Amour ! » Ce sera tout l’objectif de ces Pages mystiques accompagnant une inlassable polémique contre la haine sortie de l’enfer à la faveur du Concile, et qui commence à entraîner toute la Chrétienté dans une perte générale de la foi.

II. « UN SEUL BAPTÊME... »

Cet amour de Dieu, Georges de Nantes l’a reçu de l’Église comme un don le jour de son baptême, tout comme sa vocation. Dans une série de Pages mystiques publiées de juin 1972 à octobre 1973, notre Père commente le rite de ce sacrement par lequel la tache originelle disparaît, l’Esprit-Saint libère l’âme de l’esclavage de Satan et nous arrache à une solidarité de péché et de révolte contre Dieu pour nous établir en communion avec nos frères déjà sanctifiés “ dans le Christ ”, comme dit saint Paul (cf, Rm 6, 3).

Dans ces pages bien propres à nous aider à renouveler en nous-mêmes la grâce baptismale, notre Père a saisi la réalité de ce combat intime, invisible mais réel, qu’il a vécu alors qu’il n’avait que trois jours : « Là, dans cette première minute du baptême, encore sur le parvis de la cathédrale, je le crois de toute ma foi, j’ai été le lieu, et l’enjeu, d’un terrible combat. Fils d’Adam, élément d’un univers arraché à son Créateur par la faute du premier père, j’étais sous la domination du Prince de ce monde. » (Page mystique n° 51)

Cette domination est spirituelle, mais inscrite dans notre chair depuis le péché originel : « L’enfant ne sait pas encore ce qu’il fait, que déjà en lui cette nature cosmique vous brave, ô mon Dieu, dans sa fidélité plus qu’instinctive pour Adam, son premier père, dont les reins le portaient, dont il doit en bon fils assumer le péché et le châtiment. J’ai péché, Seigneur, dans ces trois jours où je ne vous appartenais pas encore. J’appartenais à cet humain lignage tout entier conçu dans le péché. Je portais ma révolte en moi comme une vertu de païen et mon orgueil se gonflait de cette solidarité de race et de destin. J’étais homme enfin, contre Vous, ô Père Céleste, et je voulais ignorer tout le reste, j’ignorais mon Sauveur, homme de notre race qui ne m’était rien. » On est loin de la constitution conciliaire Gaudium et Spes (GS 22, 2) selon laquelle le Christ s’est uni à tout homme en quelque sorte, qu’il soit conscient ou non, baptisé ou non. Non, il y faut la grâce baptismale :

« Enfant, que deux camps s’arrachent, j’accepte déjà par une force venue d’en haut, oui, labouré par maints exorcismes et signes de croix, j’adhère à cette familiarité d’un autre ordre. Un instant encore et je trouverai beau de renier la foi des fils d’Adam en leur ancêtre révolté pour passer à la foi des chrétiens. Quelque chose en moi remue, comme une solidarité d’amour que je ne connaissais pas. Ô Jésus, est-ce pour cela que vous êtes venu ? [...]

« Mais voici que [mes parrain et marraine] parlent et leur parole me retourne. Sans mérite de ma part, par une grâce prévenante de votre exquise dilection, je jouis de cette foi qu’ils professent. Une joie inconnue, sans pareille, me fait embrasser cette solidarité, cette dévotion neuve, qui s’impriment en moi à leurs paroles lentement déroulées [...]. Je crois, j’espère, j’aime. » (Page mystique n° 55)

... POUR COMBATTRE SATAN...

C’est ainsi que chacun de nous est dès sa naissance l’enjeu d’un terrible combat entre l’Esprit de Dieu et Satan, comme l’illustrent les paroles des promesses du baptême que notre Père compare à un « enrôlement dans les armées de Dieu sous l’étendard de la Croix » :

« Renoncez-vous à Satan ?

– J’y renonce.

– Et à toutes ses œuvres ?

– J’y renonce.

– Et à toutes ses séductions ?

– J’y renonce.

« C’est un cliquetis d’armes. C’est un mime de l’assaut à venir [...].

« L’ennemi, c’est Satan que le prêtre me dénonce avec son appareil envoûtant et menaçant : “ ses pompes et ses œuvres ”. L’ami, l’appui, où est-il ? Voici :

« Croyez-vous en Dieu le Père Tout-Puissant ?

– J’y crois.

– Croyez-vous en Jésus-Christ, son Fils Unique, qui est né et qui a souffert ?

– J’y crois.

– Croyez-vous au Saint-Esprit, à la sainte Église catholique, la communion des saints, la résurrection de la chair et la vie éternelle ?

– J’y crois. »

« Saint Ignace a bien vu cela [c’est l’objet d’une méditation dans les Exercices spirituels]. Ce sont deux armées rangées en bataille. » En renonçant au diable, « je suis passé d’un camp dans l’autre. Me voici délivré, recruté. Vivent les Cœurs de Jésus et Marie ! »

« Reste l’engagement, à lire et signer :

– « Vis baptizari ? Veux-tu être baptisé ?

– Volo. Je le veux ! »

« Toute ma vie et mon éternité sont dans ce consentement : Voulez-vous être baptisé ? Je le veux ! Ô Dieu des miséricordes, c’est votre volonté souveraine qui m’a conduit là au troisième jour de ma vie, et c’est par votre grâce que je veux le baptême pour m’arracher à la compagnie des démons et m’attacher à Vous seul dans votre Fils Bien-Aimé par la vertu de votre Esprit. Pour une gloire future, j’ai voulu ce baptême et je suis devenu soldat de vos légions. »

Pour livrer un combat décrit par sœur Lucie au Père Fuentes en 1957 :

« Père, le démon est en train de livrer une bataille décisive avec la Vierge, et une bataille décisive est une bataille finale où l’on saura de quel côté est la victoire, de quel côté la défaite. Aussi, dès à présent, ou nous sommes à Dieu ou nous sommes au démon. »

« Le combat est partout, continue notre Père, cette lutte spirituelle ressemble à nos guerres modernes, où rien n’est sûr, où l’ennemi est partout. Ou plutôt ce sont nos guerres totales qui ressemblent aux guerres de Satan ; ce sont les mêmes ! [...] Mais, Jésus, Vous êtes le meilleur des princes et chefs d’armée. Vos prêtres m’ont instruit et m’ont équipé. À moi de découvrir l’ennemi sous ses camouflages et dans ses propagandes, dans ses complicités, jusque dans ma propre chair ! » (Page mystique n° 56)

Notre Père a expérimenté lui-même la violence et la difficulté de ce combat qui « n’est pas contre la chair et le sang, contre des hommes, mais contre les esprits mauvais, les puissances de Satan répandues dans les airs » (Ep 6, 10-13). Ils veulent nous entraîner dans leur chute, par jalousie, pour nous empêcher de prendre la place qu’ils ont laissée vacante dans le Ciel et pour cela ils ont besoin d’obtenir notre consentement.

« Dès le retour des ténèbres, tandis que je ne vois ni ne peux plus rien, par toutes les allées profondes de mes sens, par une multitude de passages secrets que je ne connais pas, m’envahissent des esprits immondes et pervers acharnés à ma perte. Ils touchent ma peau et elle tremble. Ils courent dans mes muscles, remontant rapides les mille conduits de mes nerfs et de mes veines. Est-ce mon cœur, mon cerveau qu’ils agitent ou déjà mon imagination, mes affections, mes pensées. Il n’y a pour eux nulle cloison étanche entre ma chair qui leur est ouverte et sans défense, mon âme exposée à tous leurs coups et mon esprit qui ne fait qu’un avec elles et ne sait guère les contrarier. Horreur de découvrir l’ennemi à la porte de ma dernière chambre. Il est là comme à demeure, entouré de ses compagnons, toute la nuit il guette ma lassitude espérant à la fin me forcer. » (Page mystique n° 51)

... ET ÉVITER L’ENFER.

C’est un combat sans merci, tragique, car si nous ne sommes pas fidèles à Jésus et Marie, nous irons en enfer, ce lieu réel que Notre-Dame a montré aux enfants de Fatima et dont notre Père a eu l’angoisse très réelle, pour lui-même d’abord, comme il le montre dans une page intitulée “ Ténèbres de l’Espérance ” :

« Il ne faut pas que j’aie l’outrecuidance de me croire nécessaire à votre bonheur et à votre gloire, voué au paradis. Cette pensée seule suffirait à me perdre. L’enfer est béant devant moi, et tout dépend de mon bon vouloir. C’est cela qui m’effraie le plus ! Si je ne m’attache à Vous inviolablement, si je me détache de Vous et méprise en quoi que ce soit votre Loi, Vous me condamnerez justement à la damnation éternelle. Je le sais, je le crois, parce que Vous l’avez dit et que votre Église me l’enseigne. Les larmes aux yeux, la mort dans l’âme j’y consens [au contraire de tous les théologiens modernes]. Oui, j’adhère de tout mon cœur épouvanté à toutes les décisions passées, présentes et futures de votre Miséricorde outragée, de votre divine Justice à l’encontre de vos créatures et même de celles que j’aime le plus, et de celle dont je connais certainement combien elle a tout à en craindre, moi. Je ne pourrai rien dire pour ma défense que déjà vous n’ayez examiné, pesé et retenu. Il y a en moi toute une ligne de malice qui me conduit droit à l’enfer et rien ne me sera plus juste que d’y être condamné enfin si l’autre mouvement, malgré moi, ne l’emporte... Cette angoisse m’obsède. » (Page mystique n° 66)

L’enfer ! Où tombent les êtres misérables qui ont eu une haine insensée, un mépris pour Jésus et Marie. « Qui pourra décrire ces ténèbres corporelles, comme une seconde mort, et leur effroi, ce feu qui brûle et ne consume pas, ravivant la dévorante haine de tout, cette pestilence provoquant le dégoût, ces bêtes visqueuses et ce désespoir, ces animaux féroces et cette jalousie inexpiable, ces tortures des démons et cette vengeance inassouvie, cet abîme enfin où l’on tombe dans l’abandon d’un Dieu très bon, infiniment aimable mais haï, mais détesté et perdu pour toujours, chute épouvantable dans le vide éternel et cris de désespoir infini [...]. Seules les souffrances inouïes du Fils de l’Homme crucifié pourraient nous donner la juste mesure des peines de l’enfer, si nous étions capables de les imaginer. Mais si seulement nous les imaginions, nous en mourrions d’épouvante... » (Page mystique n° 78) Ce sont les mots mêmes employés par Lucie pour décrire la vision de l’enfer !

« L’enfer existe, des anges mais aussi des hommes y sont damnés, aujourd’hui, en ce moment, et non pas seulement de grands, d’affreux et de célèbres criminels, lointains, mais des pécheurs ordinaires, proches, qui sont morts hier, que tu as connus, tu leur as serré la main, croisé leur regard, ils brûlent. »

Contre une telle éventualité, pour soi comme pour les autres, il n’y a qu’un seul recours :

« La prière est ma seule chance, ma seule espérance. Dans cette nuit horrible, je murmurerai jusqu’à l’aube : Notre Père du Ciel, ne nous laissez pas succomber à la tentation. Oh ! Ma Mère, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et en tout temps. Ô Dieu bon, ô Jésus crucifié, ô Esprit-Saint et Vous, Vierge Immaculée, saints et saintes du Ciel, anges, vierges, martyrs, accourez, délivrez-nous du Mal et sauvez-nous maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il ! » (Page mystique n° 66)

HEUREUSEMENT, IL Y A LA SAINTE VIERGE !

Car Elle, Elle est du Ciel, et Elle en est descendue pour nous apprendre qu’Elle en est le chemin et qu’Elle peut sauver les âmes de l’enfer à nos prières.

De février 1974 à mars 1975, notre Père s’est employé à commenter le caractère propre de chacune des heures de l’office divin depuis les matines jusqu’aux complies. Dans la page consacrée au Salve Regina, notre Père montre que cette hymne monastique « préfigure et prophétise la rencontre du chrétien et de sa Mère, dans le moment de son grand exode, comme une dernière grâce de la Mère de toutes grâces, comme une dernière chance donnée par la Médiatrice de toutes bontés [...].

« Toi qui es la Porte du Ciel, toi qui es l’étoile du matin et qui te tiens au-dessus de l’horizon toujours familière et pure, devançant l’aurore, je suis sûr que dans leur transhumance le troupeau des âmes mortes te voit, le temps d’un salut, d’un ressaisissement. Salve ! S’ils te vénèrent et t’aiment encore, ce salut les sauvera [de l’enfer]. S’ils retrouvent en leurs très lointains souvenirs avec douceur l’Ave Maria de leur enfance, ce salut les sauvera. Si ta blancheur les émeut, ô Lis de la vallée, si ta beauté, ô Reine des anges, fait naître en leurs cœurs l’espérance d’un miracle de purification et de miséricorde, un regard de toi tombant sur chacun d’eux les sauvera. »

C’est tout l’enseignement de Fatima : c’est Elle qui nous préserve de l’enfer, car Elle est la médiatrice de toutes grâces.

III. « UNE SEULE ÉGLISE, SAINTE, CATHOLIQUE, APOSTOLIQUE. »

LE COMBAT POUR L’ÉGLISE.

Médiatrice de toutes les grâces qui passent évidemment par les canaux de l’Église. Notre Père a vécu toute sa vie dans une allégresse puissante et rayonnante de se savoir enfant de l’Église. Dans une page datée de juin 1969, il a décrit cette admiration constante qu’il avait pour cette Mère qui lui a donné la Vie :

« Ô Verbe fait chair, divin Époux de l’Église, je ne sais qui de vous deux j’aime le plus mais qu’importe, puisque vous ne faites qu’un ! C’est elle qui m’a appris, enfant, votre Nom délicieux et vos mystères, mais plus tard c’est par vous que j’ai connu son Esprit et son cœur [...]. Mon âme jubilait dans les torrents lumineux de son immense sagesse. Si j’évoque l’âme de l’Église, je suis intarissable ; si j’énumère les beautés de son corps, je n’en finirai plus. » (Page mystique n° 12)

Or, Notre-Dame nous a appris dans le troisième secret de Fatima que son grand souci était précisément cette valeureuse Église, divine institution qui seule peut mener les âmes au Ciel. Elle l’a annoncé aux trois pastoureaux comme une grande ville à moitié en ruine, résultat de la grande apostasie dénoncée par saint Pie X. Pour notre Père, qui ne connaissait pas encore ce secret, mais qui a vu dans le concile Vatican II la cause de cette ruine, l’Église qu’il aimait tant était comme une Mère malade au chevet de laquelle il se dévouait jour et nuit pour la soigner, l’assister, par amour, envers et contre tout. C’est cette comparaison qu’il développa dans la page intitulée “ Cette maladie ne va pas à la mort ”.

« D’abord cachée, la maladie que nous craignions s’est emparée de ce corps, inexorablement [...]. Son corps marbré de taches sombres, ses membres déformés la rendaient pitoyable. Bientôt la peau tendue à l’extrême se fendit. De grands jets de pus, de sang et de chair l’inondaient, d’une effroyable odeur. Nous la soignons de notre mieux, avec les mêmes gestes que nous lui avons vu faire autrefois pour nous, et nos larmes se mêlent à son sang. Nous n’aurions pu imaginer le pire, qu’elle en vînt à perdre l’esprit. Quand dans son délire elle nous lança les mots les plus pénibles [par exemple la suspense ab officio et la suspense a divinis que Mgr Le Couëdic fit peser sur notre Père contre toute justice], nous eûmes beau nous répéter qu’elle n’était pas dans son sens, un trouble affreux s’empara de nous. Plusieurs de ceux qui avaient supporté les veilles, la fatigue des soins incessants, la puanteur des plaies se laissèrent envahir par le doute et le découragement. Ils abandonnèrent le chevet d’une mère qui, dans son inconscience, appelait des amants imaginaires [les “ autres religions ”] et déchirait la main caressante de ses fils, ne les voulant plus reconnaître pour siens. » Cette page date de juin 1969. Un mois plus tard, des prêtres intégristes venaient le trouver à la maison Saint-Joseph pour lui proposer de faire schisme. C’était vraiment mal connaître notre Père qui les mit dehors !

« Ce n’est pas le souvenir de sa beauté passée, de ses bontés révolues qui me tient près d’elle, la défendant contre ses ennemis, mettant dehors les charlatans, suppliant les vrais médecins, encourageant ses derniers enfants fidèles [...]. Mais je sais que je resterai auprès d’elle, vénérant, aimant, servant cette Église dégoûtante de pourriture, en décomposition, parce qu’elle est, aujourd’hui comme hier et pour l’éternité, l’Épouse unique et bien-aimée de mon Seigneur [...]. Demain, oui demain, la guérison se fera [...]. L’Église se relèvera ! [...]. C’est en rêvant de ce jour que nous demeurons près d’elle dans la nuit. » (Page mystique n° 12)

Qu’est-ce que cette maladie ? C’est l’hérésie dont les apparences sont semblables au « trait enflammé d’un ange de lumière », mais qui est en réalité « une caresse de Satan ». C’est la maladie du culte de l’Homme. Notre Père l’a décrite avec une stupéfiante acuité dans une Page mystique publiée en mars 1973, le mois précédant la remise à Paul VI de son Liber Accusationis, dans lequel il lui reprochait cette même hérésie. Mais ici, notre Père supplie son Père du Ciel de le préserver lui-même de cette tentation à laquelle il pourrait bien être confronté sans cette grâce prévenante par laquelle sa foi est toujours restée absolument pure :

« Conduit par Lucifer, le fils d’Adam [il s’agit de lui-même !] se comparerait à un autre homme de conscience divine. Descendant en lui-même avec une coupable complaisance, il s’imaginerait égal à cet Autre, qui se savait Fils de Dieu, Dieu lui-même. Parti pour le grand voyage, ce fou prendrait appui sur les mérites et la valeur et la science de son demi-siècle de vie heureuse. Il écarterait de sa vue ses bassesses et ses ignominies. Il s’approprierait dans le mensonge toutes ses vertus et les magnifierait à l’excès. [Cela a été vraiment tout le travail du Concile proclamant le culte de l’Homme !]

« Alors, le vertige des grandes profondeurs l’entraînerait dans son remous. Il songerait que le Christ n’a jamais été que Fils de Dieu, soumis à son Père sans un seul instant de liberté. Tout Dieu qu’il était et qu’il est, ce frère-là n’a jamais connu ni ne voudra ni ne pourra connaître l’exaltante minute de la liberté où la créature se détache lucidement de son maître et prononce les paroles impies : je ne suis pas fils de Dieu, mais je suis ange, ou je suis homme, et je me déclare Dieu. Celui qui s’avance jusqu’à ce pinacle, renie son Pater, et dressé contre le Ciel il le déclare vide. Quand il se jettera volontairement dans l’abîme, il proclamera son Credo satanique : Je suis, je me fais Dieu ! » C’est l’exact tableau de l’athéisme avec lequel Jean-Paul II voudra “ dialoguer ”. Remarquez que cette description est vraiment extraordinaire de la part de notre Père, car en réalité c’est exactement ce que prêchera Jean-Paul II : le Ciel n’est qu’un état, et donc il est vide !, et tout homme est comme un dieu car Jésus est, selon Jean-Paul II, en quelque sorte uni à tout homme.

« Ô Père, je vous en prie, gardez-moi de la première et de la deuxième tentation. Mais gardez-moi plus encore de cette formidable troisième tentation. L’homme qui lui cède, dans cette minute même de liberté, dans l’ivresse de l’orgueil ne s’arrache pas tant à Vous, ô Douceur, ô Tendresse, qu’il ne se laisse prendre par Lucifer et ses anges maudits pour entrer vivant dans l’enfer. Je ne prétends pas être si sage ni si pieux que je me garde tout seul de cette folie. Mais aujourd’hui et demain et à l’heure de ma mort, je veux redire et je redirai avec mon père et ma mère spirituels, comme au jour de mon baptême : “ Notre Père qui êtes aux cieux,... ne nous laissez pas succomber à la tentation mais délivrez-nous du mal ! Je crois en Vous, ô Père très bon, en Vous, ô Jésus seul Sauveur des hommes, seul Médiateur, et en vous Esprit-Saint, Église de ma jeunesse, lumière de mon âge mûr, espérance de mes derniers jours, pour être vôtre éternellement. Amen, amen, ainsi soit-il ! ” » (Page mystique n° 55)

Refusant tout schisme et rejetant toute compromission avec l’hérésie, et cependant n’obtenant jamais de l’autorité légitime qu’elle réponde à ses accusations, notre Père s’en remettait d’avance au jugement de notre Très Chéri Père Céleste. C’est l’objet de sa méditation dans une page qui a pour titre “ De mes œuvres je fais trois parts ” (Page mystique n° 37) :

« Maître, Seigneur miséricordieux, mourir sera ma dernière œuvre et le fruit de votre ultime grâce. Et puis, je comparaîtrai devant vous. Cette chétive créature aura droit à la rencontre éminemment personnelle, au Face à face de son Dieu, où il sera traité d’elle, de sa vie, de ses actions bonnes et mauvaises. Je serai jugé, non par quelque scribe ou magistrat subalterne, ni ange ni prince de l’Église céleste, mais par Vous-même, Vous, mon Dieu. Je serai examiné et jugé sans appel par mon Souverain, sur toute mon unique existence et la décision en sera éternelle. »

Or pour notre Père, la part la plus importante de ce jugement portera sur « cette misère accablante de nos rébellions contre nos supérieurs par devoir de conscience. Une fois, passe ! Deux fois, dix fois, c’est inquiétant. Mais j’aurai à rendre compte de ma fixation obstinée dans la Foi et les rites, dans la Loi et les traditions que ma mère humaine et ma Mère divine m’ont enseignés comme venant de Vous et immuables autant que Vous [...]. Eh bien ! voyant d’avance votre Jugement, ô Père que je connais dans toute la vérité de votre Cœur, je ne tremble pas, m’obstine et signe ma vieille Profession de foi inchangée, inchangeable, désirant pour que ma part soit plus belle souffrir davantage encore et s’il se peut mourir pour l’immuable Vérité de la sainte Église romaine. Je sais en qui j’ai cru et de Lui je suis certain. » (Page mystique n° 37)

LA MEILLEURE MORT

« Mourir pour l’immuable Vérité de la Sainte Église », c’est ce que fit notre Père dans un acte de parfait amour qu’il avait désiré toute sa vie et préparé depuis longtemps, comme le Père de Foucauld : « Pense souvent à cette mort pour t’y préparer et juger les choses à leur vraie valeur. »

« Un jour que je ne sais pas, je me trouverai soudain devant Vous pour mon jugement et pour mon destin éternel. Plus rien ne compte alors que de me préparer à ce dernier moment pour ne pas m’y trouver démuni, à ce dernier acte pour le bien remplir. »

« Terrible, que la mort pourtant est émouvante et belle pour le chrétien ! C’est ainsi que d’avance j’aime à considérer cette mort que Vous me donnerez ; je veux aller courageusement à sa rencontre inéluctable les yeux ouverts. Je la voudrais sainte, ô mon Jésus, je la voudrais pleine d’amour et de confiance, je la voudrais grave et recueillie, je l’accepte d’avance telle que Vous la disposerez et je suis sûr qu’elle sera pour moi, si déroutants qu’en soient le temps, le mode et les circonstances, l’ultime manifestation de votre Sagesse insondable et de votre Miséricorde à mon égard.

« Mais je veux mourir dans votre amour. » Amour de Celui que je vais rencontrer et de ceux que je laisserai sur cette terre à regret [...].

« Je ne puis séparer, dans ma prévision de la mort, les miens que je laisserai de Vous, mon Dieu, Vous, mon admirable Mère, vous les anges et les saints que j’irai voir au Ciel. » C’est justement pour les siens qu’il désire rester fidèle à cette foi jusqu’au bout : « Je voudrais, en connaissance et déjà en vue de la mort, sur le seuil de mon éternité, dans ce moment tragique où l’homme ne ment pas, ne peut mentir, je voudrais avoir encore une plume à la main pour écrire à la génération qui vient ma foi, ma tradition, la sûreté de cette Vérité divine qui traverse les siècles, que j’ai reçue et que j’ai enseignée, que je voudrai alors attester avec la plus grande force qui se trouve en l’homme qui va mourir [...].

« Donnez-moi, ô Jésus, mon Sauveur, mon Unique, mon Bien-aimé, donnez-moi cette sainte mort qui puisse être pour moi l’acte, enfin, d’un parfait amour ! » (Page mystique n° 82)

Mourir ? Oui, mais pour aller au Ciel !

IV. « DANS L’ÉTERNITÉ, LE CIEL ! »

Le Ciel, unique but de tous nos travaux et que pourtant « les gens n’aiment plus parce qu’ils ne le connaissent ni ne l’imaginent, qui ne les attire guère, faute d’en pressentir la plénitude sans pareille, de joies auprès desquelles toutes les joies de la terre ne sont que des ombres et des peines » (Page mystique n° 86).

Que sera le Ciel ?

Cela avait été la grande tentation de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus à la fin de sa vie de croire que le Ciel n’existait pas et qu’après la mort viendrait « la nuit du néant. » Notre Père considérait que cette tentation avait été véritablement un figuratif de l’apostasie qui dévore l’Église actuellement, jusque dans le Catéchisme de l’Église Catholique qui nie que le Ciel soit un lieu.

Pour notre Père, au contraire, le Ciel dévore tout son horizon. On peut dire qu’il fut véritablement suscité par le Bon Dieu pour rendre la foi au Ciel au milieu d’une génération apostate. Le recueil des Pages mystiques s’achève en effet sur une vingtaine de méditations qui ont pour objet le Ciel. Ce ne sont pas seulement des pages d’une grande qualité littéraire qui expriment une contemplation de ce que l’Église a toujours enseigné, mais un torrent de lumière dont la doctrine totale qu’il nous a apprise de manière magistrale dans les années qui ont suivies constitue le faisceau le plus lumineux. Car c’est au Ciel que toute la métaphysique relationnelle, la morale totale, la théologie totale, la pureté positive, etc., prendront leur signification définitive et trouveront leur achèvement... total.

C’est par exemple ce qu’illustre magnifiquement la page intitulée “ L’Amitié retrouvée ” :

« C’est un cristal aux mille facettes que mon âme aux mille tendresses. Il est encore si froid, il dégage si peu de lumière sur la terre que je n’imagine pas sans ivresse cet autre monde où il resplendira et brillera de tous ses feux, sans effort, sans lassitude. Je suis sûr, entendez-vous ! que Dieu dont la création immense dépasse toutes les bornes de mon entendement et mille et mille fois la puissance de mes inventions, nous destine un Ciel plus grand encore, plus merveilleux, où Jésus nous a d’avance préparé notre place. Or qu’y a-t-il de plus beau en ce monde que l’amour, toutes les sortes d’amour qui nous lient les uns aux autres et nous donnent dans cette vie d’épreuve les plus vives, les plus grandes joies ? Au Ciel ces amours renaîtront donc, ravivées, transfi­gurées, étendues au-delà des limites de notre pauvreté terrestre, quelle béatitude ! Et nous comprendrons alors que sur terre nous n’avons presque jamais su aimer, faute de vie intérieure, de puissance spirituelle, et qu’il nous restait encore tout à découvrir de l’Amour humain quand nous croyions déjà en avoir fait l’expérience totale. » (Page mystique n° 88)

Le Ciel, ce sera alors les autres. À commencer par notre cher prochain : « Je crois, je sais qu’en même temps que nos âmes entreront dans leur repos, et plus encore au jour de la résurrection de notre chair, je reverrai vos visages radieux et vos corps transformés en beauté impérissable et en gloire, les liens qui nous unissaient se renoueront sans que le moindre d’entre eux soit brisé, dans leur entrelacs miraculeusement restitué. » (Page mystique n° 88)

Pas seulement les saints de la classe moyenne, comme dit le pape François, c’est-à-dire les bons chrétiens, mais aussi les saints que nous avons priés sur terre, que nous avons aimés, qui nous ont aidés, toutes nos dévotions : « Nous verrons sainte Cécile et nous converserons avec saint Grégoire, nous connaîtrons saint Louis et nous aimerons sainte Jehanne d’Arc Lorraine. Nous dénouerons enfin bien des énigmes de leurs chères vies et nous apprendrons tout ce que nous voulions tant savoir de leurs honneurs et de leurs mérites ! Ce n’est rien encore. Nous contemplerons leurs visages, nous découvrirons le constant amour qu’ils nous portaient dans nos combats, nous respirerons dans l’océan de leur parfaite tendresse. Rien là d’anonyme ni d’abstrait [...]. Oh ! sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, vous voici, ma petite Sœur bien-aimée ? La beauté de votre visage me ravit, votre angélique pureté, votre sourire conquérant blessent mon cœur délicieusement. C’est vous, Vous ! qui m’invitez et me faites signe de m’approcher et de vous donner la main ? bonheur incroyable, incomparable. Instruisez- moi... » (Page mystique n° 89)

Tels étaient les premiers degrés du Ciel sur lequel méditait notre Père, semblables aux échelons d’une échelle de Jacob. Décrivant d’avance le bonheur qu’il connaît aujourd’hui, c’est en nous tenant la main, tous, les uns aux autres, entraînés par les plus dignes d’entre nous, que nous nous trouvions soudain auprès du trône de la Vierge Marie, expliquait-il. Alors, « les yeux tournés vers Vous [ô Vierge Marie] et le sourire irradiant nos visages, le bonheur d’être auprès de Vous illuminait notre ronde, au son de votre tendre voix comme un frémissement d’allégresse courait par nos mains enlacées d’un cœur à l’autre, indéfiniment, y allumant de célestes flammes. » (Page mystique n° 95)

Car le Ciel, c’est Elle ! Et penser à la Sainte Vierge avait toujours avivé en son enfant cette soif ardente d’aller La voir un jour, afin « de vous rejoindre là où vous êtes actuellement, au Ciel, en votre corps glorieux, et de vous voir, de vous approcher, s’il l’ose, de vous prendre les mains, enfin de se jeter dans vos bras maternels en reconnaissance éperdue et tendresse infinie. Mais je n’oserai !

« Que vienne sans tarder ce jour béni où parmi les chœurs innombrables des saints et des anges qui tous vous chérissent plus que moi, tout en chantant vos louanges j’ouvrirai grand les yeux pour connaître en Vous ce que c’est qu’une Femme dans la Majesté de sa triple perfection de fille, d’épouse et de mère, virginale et sainte, bénie plus que toutes les créatures. Je regarderai ! Je me nourrirai de votre être parfait. Et déjà, à cette pensée seule, mon esprit prend son vol, mon cœur se gonfle d’un indicible amour et je pressens l’infinie perfection de mon Dieu à la lumière des affections qu’il a imprimées en Vous. » (Page mystique n° 91)

De même que Notre-Dame avait promis à Lucie que son Cœur Immaculé serait le chemin qui la conduirait jusqu’à Dieu, et de même qu’Elle introduisit les pastoureaux dans la Lumière immense de Dieu le 13 juin 1917, de même, notre Père la voyait conduire ses élus jusqu’à la Très Sainte Trinité en laquelle Elle a son trône :

« C’est vous, ô Mère, qui nous avez enfin conduits au trône de votre Dieu et notre Dieu, votre Père et notre Père. » Même si en réalité, « c’est la servitude de ma plume et la pesanteur de mon esprit qui me contraignent à décrire successivement et montrer comme en des lieux séparés ce qui est uni, uni pour l’éternité en une seule gloire et un seul échange d’amour parfait : la Mère et son Fils, elle en lui et lui en Dieu... Le Père, le Fils et ­l’Esprit-Saint en elle, et elle en cette sainte et immuable Trinité. » (Page mystique n° 95)

LE TRIPLE SECRET.

C’est alors que notre Père nous révèle son triple et unique secret, non pour sa propre satisfaction, mais par charité, « parce que j’ai eu trop soif de savoir et que tant d’autres meurent de cette soif-là ; pour eux je dois parler. Peut-être quelques-uns entreront en jubilation d’imaginer ce qu’ils goûteront là-haut, éternellement, et qu’à cette révélation soudain tout ce qu’ils font ici-bas de semblable leur sera un commencement de jouissance de paradis !

« Car il ne faut pas croire que, ces années de notre vie, bientôt l’autre vie survenant les effacera comme une suite d’événements dérisoires et, ce monde basculant dans le néant des choses vaines, que nous entrerons dans le repos d’un autre univers immuable, spirituel, inimaginable, non ! Ma vie est là, d’aujourd’hui, comme d’hier et demain, inépuisable, inoubliable matière de mon action de grâces éternelle. » (Page mystique n° 100)

Quel est donc ce secret ? Eh bien ! l’extension à l’infini, à l’éternité des relations particulières que j’ai moi-même déjà sur cette terre depuis mon baptême avec chacune des adorables Personnes de la Divine Trinité. C’est vraiment le couronnement merveilleux de toute la métaphysique relationnelle, et on comprend qu’il fallait absolument que le Bon Dieu créât notre Père pour découvrir cette métaphysique et nous redonner ainsi le goût du Ciel en ces temps où le culte de l’homme et l’individualisme détruisent toutes ces relations

Le Ciel sera donc d’abord notre naissance, à chacun d’entre nous, du sein de notre Très Chéri Père Céleste. Jean-Paul Ier avait bien compris cela, lui qui disait que Dieu le Père était plus mère que père. Notre dies natalis sera un « écoulement de vie et d’être de Toi à moi, en Toi, à la louange de ta gloire éternellement. », naissance éternelle dont notre naissance terrestre n’était qu’une imparfaite ébauche :

« Je suis né, baptisé, un jour que je ne sais, où j’étais sans être, petite histoire oubliée, oubliable. Dans la vie de ressuscités qui nous est donnée, qui est longue mémoire et amour passionné des dons de Dieu, pourtant toutes les miettes de mon existence revivent et scintillent en mon âme heureuse. Ainsi voudrais-je de toutes mes forces naître encore de Toi, mon Dieu, naître sans cesse pour la joie d’être ton enfant. Déjà retrouvant merveilleusement cette joie de naître, je l’agrandis et l’éternise. Quand tu m’auras transformé d’homme terrestre en céleste, ô Père, j’échapperai à la coulée du temps et à sa contrainte, et je naîtrai de Toi dans un éternel présent. Alors je vivrai, je contemplerai, je désirerai et voudrai cette naissance continuelle dans le mystère absolu, fastueux, infini, de la naissance de ton Verbe, Jésus-Christ. Ah ! la joie de naître, que j’avais manquée, qui m’avait été volée la première fois, je la retrouverai, je renaîtrai à l’événement de ma naissance et dans les siècles d’une vie sans fin je n’en finirai jamais, une fois commencé, de me sentir et de me voir et de m’aimer enfant naissant de Toi, de ton Cœur immense, ô Père, en ton Fils Bien-Aimé, du sein de l’aurore. »

« Telle sera ma première félicité, de l’instant où j’entrerai dans ma nouvelle naissance [...]. Au Ciel, non, ce ne sera pas une image arrêtée, ce sera la Vie continuelle en l’éternel bonheur, présent, passé, futur. Et toute la relation de Toi, Père, à moi, à nous, en ton Verbe Jésus-Christ, toute ta joie, ton sourire, et notre reconnaissance, notre regard filial, notre cri, nos bras tendus, nos cœurs attirés, de nous à Toi, Père ! » (Page mystique n° 100)

Or, « c’est en cette naissance éternellement jaillissante, mon premier secret et déjà ma béatitude parfaite, que prendra corps l’autre révélation et l’autre bonheur, plus indicible encore, mon second secret. » (Page mystique n° 103) Lequel ? Celui de la découverte d’un être semblable à nous, autre que nous, dans l’amour mutuel duquel nous nous trouvons enrichis, transformés. Dans cet amour cœur à Cœur avec Lui, nous nous trouvons encore plus fils du Père et plus nous serons fils du Père plus nous nous sentons un amour d’épouse pour ce Fils parfait, à la ressemblance du Père.

« Quand tu naîtras au Ciel, ô mon âme [...], tandis que tu t’éveilleras à la connaissance du fleuve de vie émané de ce sein paternel, ce fleuve prendra pour toi visage d’homme, Celui qui, premier-né de toutes créatures et image parfaite du Dieu ineffable, est ton frère et ton Dieu, Jésus-Christ. » (ibid.)

« Oh ! âme chérie, âme mienne, regarde ce visage amoureusement tourné vers toi, t’instruisant des leçons de ses charmes. C’est Lui que le Père te donne pour compagnon d’éternité, pour la lumière unique de tes yeux. Contemple-le tandis qu’il tourne vers toi son regard, te nommant son amie et sa sœur pour la première fois. Car telle est la génération éternelle de ce Fils unique d’un tel Père que toute créature à son image et ressemblance, ne peut être conçue et naître qu’en Lui, comme l’apparition et le blottissement d’une épouse au côté de son Époux dans le dialogue silencieux des regards émerveillés, et la caresse hésitante d’une main sur le cou du Bien-Aimé. » Dès lors, l’épouse ne peut que s’exclamer dans une union éternelle et féconde :

« Que tu es beau, mon aimé, que tu es beau ! Tu as le visage de ton Père mais tout ton corps bien mesuré au mien est fait pour m’envelopper de Toi, me prendre et me faire jouir de tes divines faveurs. Et dans nos embrassements, les mêmes noms aimés, reviendront et passeront de tes lèvres sur mes lèvres, et de mes pauvres prières aux saintes tiennes volontés, de telle sorte que procèdent de notre union chaste et de nos amoureux baisers mille et mille bonheurs aux visages de ceux que nous voulons éternellement. » (ibid.) Mariage mystique où nous serons comme deux âmes en une seule chair, Toi et moi dans l’étreinte indicible de ta divinité répandue en nous tous, à jamais.

Mais, « comment cela se pourrait-il faire sans l’invasion en moi et l’opération de votre Esprit-Saint, ô mon Dieu, pour me faire saint, moi pauvre être, et me donner de resplendir comme une étoile scintillante aux yeux de mon Bien-aimé ? » (Page mystique n° 107) C’est là le troisième et dernier secret de notre Père, et le plus rassurant, car « s’il est dit que je connaîtrai le repos éternel, guéri de mes tares, allégé de mes craintes et toute menace sur mon bonheur écartée, la mort vaincue et jetée dans le grand abîme, c’est parce que Toi, l’Amour subsistant du Père et du Fils, tu m’auras prise et envahie, parce que tu seras éternellement en ma bouche le Souffle de mon Époux et Père, Souffle de vie, ferveur et douceur ineffable » (ibid.). C’est dire qu’heureusement, au Ciel, nous serons sans cesse pleinement remplis de l’Esprit-Saint qui nous rendra dignes de jouir de la Très Sainte Trinité. C’est ce que nous disons dans les litanies de Notre-Dame du Perpétuel-Secours : « Dans le Ciel, pour que je loue dignement les miséricordes de mon Dieu, venez à mon secours ô charitable Mère ! » C’est qu’en effet, « il y a entre la Vierge incomparable, la Mère aimable des Apôtres et des simples fidèles, et cet Esprit de Consolation une secrète affinité » (Page mystique n° 25).

Et de fait, notre Père continue sa méditation en s’adressant au Saint-Esprit : « Bonheur de le savoir, joie d’y penser, de l’espérer ! Toi, Puissance infinie de grâce, artiste sans fin créateur de beautés, rayons éparpillés à foison de mon unique Soleil, charriant, déversant des milliards de milliards d’étincelantes énergies, inépuisable, c’est grâce à l’assurance de ton perpétuel secours que j’entrerai au Ciel en sécurité. Greffé sur toi, je ne risquerai point de voir ma sève tarir. »

L’ennui n’existera plus au Ciel : « Je sais bien qu’en nous, ô Esprit fécond en toutes œuvres de beauté, de bonté, tu ranimeras sans cesse l’ardeur de vivre et d’aimer, et l’invention d’expressions nouvelles de notre louange et de notre joie. Oh ! non, je ne m’inquiète pas. Et je voudrais que tous sachent quelle débordante activité sera notre Ciel [...]. Toi, l’Esprit Créateur [...], tu seras en nous l’instigateur inlassable et l’âme de fêtes continuelles, d’élans, de joies, de chants, d’émerveillements nouveaux ! Immobiles, ah non ! Ennuyés ? jamais. »

Là-haut, « tu nous embraseras d’un tel feu que nos visages en rayonneront de beauté et que chacun ne pourra voir son voisin sans qu’une joie inconnue ne le transporte. Et tous dans leur allégresse débordante parleront, enfin sauront dire et chanter la gloire, l’honneur, la majesté, la bonté de leur Dieu. C’est Toi qui seras là, en nous tous, en chacune de ces créatures invitées au repas de noces de l’Agneau et secrètement par Toi faites épouses de JÉSUS, unies à lui tendrement sous le doux regard du Père... Et après ? Il n’y aura plus d’après, parce que Dieu jamais ne sera rassasié de ta présence, mon enfant, ni toi rassasiée de boire en Lui la liqueur de Sagesse et d’Amour de la divinité. » (Page mystique n° 107)

Ainsi soit-il !

Frère Bruno de Jésus-Marie