Il est ressuscité !

N° 275 – Mars 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2025 
La grande nouvelle du règne de l’Immaculée

Sixième conférence : 
Notre-Dame de la Salette : La Vierge contre-révolutionnaire – Les secrets révélés

«MON Fils se laisse toucher »... La parole de l’Immaculée Conception, inscrite en lettres d’or dans  le ciel de Pontmain, le 17 janvier 1871, fit comprendre à ses enfants de France que, dans le châtiment de la guerre et de la défaite, tant de prières élevées vers le Ciel, tant de sacrifices offerts avaient « touché » le Sacré-Cœur de Jésus, satisfaisant à sa Sainteté de Justice et attirant sa Miséricorde. La Fille aînée de son Église, durement châtiée pour son infidélité, restait toujours l’objet d’une prédilection spéciale et d’un “ grand dessein ” de son Seigneur et Roi (cf. Il est ressuscité n° 271, novembre 2025, p. 7-16). Et c’est la Sainte Vierge, Régente et Médiatrice de nos saintes destinées, qui était venue en avertir “ son ” peuple, en la personne des enfants de Pontmain groupés autour de leur bon curé, merveille !

De l’ardent élan national de dévotion et de réparation qui en résulta, le “ Messager du Cœur de Jésus ” du Père Ramière, s. j., était le fer de lance. Son éditorial de janvier 1871 eut un immense impact dans le pays. Il est temps, disait-il, de renier publiquement les principes qui nous ont conduits à la catastrophe, « nous dégager des iniquités qui nous ont rendus dignes des fléaux du ciel, et obtenir par un vœu les miséricordes du Cœur de Jésus à l’égard de la France ». Tous les numéros de 1871 reviennent sur la « Révolution impie », qui a été et sera toujours la source de nos maux. Jamais ledit Messager du Cœur de Jésus n’avait autant mérité son titre ! Des suppliques en faveur d’un Vœu national se multiplièrent par tout le pays. Le 17 octobre 1872, l’archevêque de Bourges, Mgr de la Tour d’Auvergne, au nom de ses confrères dans l’épiscopat, consacrait la France à Notre-Dame du Sacré-Cœur d’Issoudun, « l’Avocate des causes difficiles et désespérées ». L’année suivante, 1873, pour le deuxième centenaire des révélations du Sacré-Cœur, des foules immenses se retrouvèrent à Paray-le-Monial, et le 24 juillet, l’Assemblée nationale proclamait d’utilité publique, par 382 voix contre 138, la construction d’un sanctuaire sur la butte de Montmartre, en l’honneur du Sacré-Cœur et en réparation des fautes nationales : « Gallia pœnitens et devota ».

Au même moment, le Sacré-Cœur faisait connaître à une âme mystique, dont il avait fait sa confidente, madame Édith Royer, qu’il approuvait les pèlerinages qu’on multipliait en son honneur, comme il agréait le Vœu national d’une basilique dédiée à son Cœur, mais qu’Il ne pouvait se contenter de ces témoignages extérieurs : « Ce qui lui manquait surtout, c’était des cœurs, pour s’unir au Sien, en esprit de victime, afin de satisfaire la Justice divine et d’ouvrir la voie à la Miséricorde... Il voulait que des âmes dévouées se réunissent dans une Association de réparation et de pénitence pour obtenir la délivrance de l’Église et de la France. » Madame Royer fut chargée de le faire savoir au Souverain Pontife, ainsi qu’au prétendant à la Couronne, en son exil de Frohsdorf. Si Pie IX répondit à l’appel du Ciel et à l’aspiration de l’Église entière, en la consacrant au Sacré-Cœur de Jésus le 16 juin 1875, en union avec tous les évêques, le comte de Chambord préféra surseoir à cette demande, et ce fut l’échec de la restauration monarchique, provoqué par les perfides manœuvres des Orléanistes. Malgré le grand nombre de députés royalistes qui la composaient, l’Assemblée vota l’instauration de la République, troisième du nom, le 30 janvier 1875. Les élections législatives qui se déroulèrent les 20 février et 5 mars 1876, firent basculer la majorité à la Chambre des députés en faveur des Républicains. C’est dans ce contexte tendu et angoissant qu’eurent lieu les apparitions de Pellevoisin.

L’heureuse bénéficiaire de ces apparitions fut Estelle Faguette (1843-1929). On la savait bonne fille de condition modeste, la récente biographie que lui a consacrée Sylvie Bernay : Estelle Faguette, La voyante de Pellevoisin (Éditions du Cerf, 2021) révèle une âme extraordinairement attachante, d’une droiture et d’une fidélité à toute épreuve. Certains auteurs ont vu en elle une figure de la France, miraculeusement guérie par l’Immaculée, peut-être... mais en son temps et aujourd’hui encore, elle paraît plutôt le modèle des âmes qui, en France asservie, acceptent de se laisser éduquer et conduire par la Vierge Marie et qui, par amour de leur Reine, conservent dans la tourmente la foi de leurs pères. L’article qui suit est le résumé des deux conférences de notre frère Pierre de la Transfiguration, accessibles sur la VOD.

LES APPARITIONS : 15 FÉVRIER – 8 DÉCEMBRE 1876

« TU ES MA FILLE. »

Estelle Faguette est née le 12 septembre 1843, au village de Saint-Memmie, près de Châlons-sur-Marne. Ses parents sont d’honnêtes gens, qui ne s’entendent guère en affaires et se retrouvent ruinés, tout comme les Soubirous à la même époque. Ils ont trois filles, dont Estelle, la cadette, se distingue par sa piété. Le 8 décembre 1854, lors des fêtes de la définition du dogme de l’Immaculée Conception par le pape Pie IX, elle est choisie pour porter sa bannière.

À quatorze ans, elle quitte la Champagne avec sa famille pour la capitale, où ils mènent une existence précaire ; pour elle, devenue “ Enfant de Marie ” sur la paroisse Saint-Thomas-d’Aquin, elle apprend le métier de blanchisseuse, avant d’entrer à dix-sept ans chez les religieuses Augustines en charge de l’Hôtel-Dieu. Elle éprouve une attirance pour les pauvres, trouvant toujours le moyen de faire l’aumône à plus pauvre qu’elle. Mais, avant de prononcer ses vœux définitifs, elle fait une chute dans l’escalier, se blesse au genou, ne guérit pas et doit alors quitter la communauté. C’est une dure épreuve pour elle. Elle trouve cependant un travail de raccommodeuse au service d’une grande famille de l’aristocratie parisienne, les La Rochefoucauld, où en peu de temps, elle est si estimée par sa maîtresse que celle-ci la recommande à sa belle-fille, la comtesse de La Rochefoucauld, pour être gouvernante de ses enfants. C’est dire sa parfaite éducation et ses vertus.

Pendant dix ans, elle se dévoue auprès de cette famille, en hiver à Paris, et en été, dans le Berry, où les La Rochefoucauld possèdent le château de Poiriers – Montbel, situé sur le territoire du village de Pellevoisin. Ses gages lui permettent de faire du bien autour d’elle, d’élever une de ses nièces et même d’entretenir ses parents, qui viennent s’établir à Pellevoisin en 1866, après une première maladie d’Estelle. En 1875, elle tombe à nouveau malade. La tuberculose a commencé d’une manière foudroyante dans les intestins et gagne déjà les poumons. Comme elle est contagieuse, elle ne peut plus s’occuper des enfants. Mais la famille la garde à demeure.

Lorsque, en septembre 1875, elle apprend que ses jours sont comptés, elle écrit à la Sainte Vierge une lettre, qu’elle fait déposer dans la grotte de Lourdes élevée dans le parc du château. C’est le 7 septembre. Cette lettre sera retrouvée au lendemain de la dernière visite de la Sainte Vierge, 8 décembre 1876. Si bien que les apparitions semblent une réponse à la lettre : celle-ci, écrite au crayon et laissée à l’humidité pendant quinze mois, est parfaitement conservée aux archives du sanctuaire (ci-contre, p. 21).

Les jours passent, et l’état d’Estelle empire. Une grosse tumeur s’est formée dans les intestins. Le curé de Pellevoisin, l’abbé Arthème Salmon, qui la connaît depuis des années, lui administre l’extrême-onction dans la nuit du 19 au 20 décembre. La malade rédige une admirable prière d’abandon : « Je me résigne, je me tais, je me sacrifie, je me donne et je m’abandonne. Plus désormais d’autre désir que de faire en tout Votre volonté sainte... » (Sylvie Bernay, p. 31)

En janvier 1876, ses maîtres qui regagnent Paris la font transporter auprès de ses parents, au village, où elle est veillée tour à tour par les Sœurs de Sainte-Anne et quelques femmes dévouées du pays. Le médecin de Buzançais qui vient la voir déclare qu’il ne lui reste « que quelques heures de vie ». Avant de partir, le comte est allé voir le curé pour payer son service funèbre et lui acheter un linceul.

Et nous en arrivons aux apparitions, « qui sont au nombre de quinze, en l’honneur des quinze mystères du Rosaire. Les cinq premières sont relatives à la guérison de la voyante et la préparent, avec les trois suivantes, à sa mission publique. Les sept autres ont pour objet cette mission, qui est la gloire de Marie par la révélation et la diffusion du scapulaire du Sacré-Cœur. » (Mgr Bauron, Notice sur Notre-Dame de Pellevoisin, 1904, p. 162)

LES CINQ PREMIÈRES APPARITIONS

Dans la nuit du 14 au 15 février, raconte Estelle, « je cherchais à me reposer quand tout à coup apparut le diable au pied de mon lit. Oh ! que j’avais peur ! Il était horrible, il me faisait des grimaces. À peine était-il arrivé que la Sainte Vierge apparut de l’autre côté, dans le coin de mon lit. Elle avait un voile de laine bien blanc qui formait trois plis. Je ne pourrais assez dire ce qu’elle était belle. Ses traits étaient réguliers, son teint blanc et rose, plutôt un peu pâle. Ses grands yeux doux me remirent un peu, mais pas tout à fait. Car le diable, apercevant la Sainte Vierge, se recula en tirant mon rideau et le fer de mon lit ; ma frayeur était abominable. Je me cramponnais à mon lit. Il ne parla pas, il tourna le dos. Alors, sans le regarder, la Sainte Vierge lui dit sèchement : “ Que fais-tu là ? Ne vois-tu pas qu’elle porte ma livrée et celle de mon Fils ? ” [le scapulaire de Notre-Dame du Mont – Carmel et la sauvegarde du Sacré-Cœur] Il disparut en gesticulant. Alors Elle se retourna vers moi, et me dit doucement : “ Ne crains rien, tu sais bien que tu es ma fille. ” Et je me souvins alors que, depuis l’âge de quatorze ans, j’étais Enfant de Marie. J’avais moins peur. Elle me dit : “ Courage. Prends patience. Mon Fils va se laisser toucher. Tu souffriras encore cinq jours en l’honneur des cinq Plaies de mon Fils. Samedi, tu seras morte ou guérie. Si mon Fils te rend la vie, je veux que tu publies ma gloire. 

 

«Ô ma bonne Mère, me voici de nouveau prosternée à vos pieds. Vous ne pouvez pas refuser  de m’entendre. Vous n’avez pas oublié que je suis votre fille et que je vous aime. Accordez-moi donc de votre divin Fils la santé de mon pauvre corps, pour sa gloire. Regardez donc la douleur de mes parents, vous savez bien qu’ils n’ont que moi comme ressource. Ne pourrais-je pas achever l’œuvre que j’ai commencée ? Si vous ne pouvez, à cause de mes péchés, m’obtenir une entière guérison, alors en ce cas-là, vous pourrez du moins m’obtenir un peu de forces pour pouvoir gagner ma vie et celle de mes parents. Vous voyez, ma bonne Mère, ils sont à la veille de falloir mendier leur pain, je ne puis penser à cela sans en être profondément affligée. Rappelez-vous donc les souffrances que vous avez endurées la nuit de la naissance du Sauveur, lorsque vous fûtes obligés d’aller de porte en porte demander asile. Rappelez-vous aussi ce que vous avez souffert quand Jésus fut étendu sur la croix.

« J’ai confiance en vous, ma bonne Mère. Si vous voulez, votre Fils peut me guérir. Il sait que j’ai vivement désiré être du nombre de ses épouses et que c’est en vue de lui être agréable que j’ai sacrifié mon existence pour ma famille qui a tant besoin de moi. Daignez écouter mes supplications, ma bonne Mère, et les redire à votre divin Fils. Qu’il me rende la santé si tel est son bon plaisir, mais que sa volonté soit faite et non la mienne. Qu’il m’accorde au moins une résignation entière à ses desseins, et que cela serve pour mon salut et celui de mes parents. Vous possédez mon cœur, Sainte Vierge, gardez-le toujours. Et qu’il soit le gage de mon amour et de ma reconnaissance pour vos maternelles bontés.

« Je vous promets, ma bonne Mère, si vous m’accordez les grâces que je vous demande, de faire tout ce qu’il dépendra de moi pour votre gloire et celle de votre divin Fils. Prenez sous votre protection ma chère petite nièce et mettez-la à l’abri des mauvais exemples. Faites, ô Vierge Sainte, que je vous imite dans votre obéissance, et qu’un jour je possède avec vous Jésus dans l’éternité. »

« J’étais si surprise que je répondis vivement : “ Mais comment faire, moi, je ne suis pas grand-chose, je ne sais pas ce que je pourrais faire. ” Aussitôt je vis entre Elle et moi une plaque de marbre blanc que je reconnus pour un ex-voto. Je lui dis : “ Mais, ma bonne Mère, où faudra-t-il le faire poser ? Est-ce à Notre-Dame des Victoires à Paris, ou à Pel... ” Elle ne me donna pas le temps d’achever le mot Pellevoisin, elle me répondit : “ À Notre-Dame des Victoires, ils en ont bien assez de marques de ma puissance. Au lieu qu’à Pellevoisin il n’y a rien. Ils ont besoin de stimulant. 

« Elle resta encore quelques instants sans rien dire. Je ne peux expliquer ce qui se passait en moi. Je tremblais et pourtant j’étais heureuse. Je lui ai promis de faire ce qui dépendrait de moi pour sa gloire. Elle me dit encore : “ Courage ! Je veux que tu tiennes ta promesse, je veux que tu publies ma gloire. ” Et puis, tout disparut. »

L’Immaculée n’a pas même regardé le démon, Elle s’est contentée de l’apostropher. Il n’en a pas fallu davantage pour le mettre en fuite. « Telle est la portée immense, notait le Père Hugon, o. p. , de la première parole de la Sainte Vierge ! Ce seul trait suffit à montrer la puissance de Celle qui a brisé la tête du Serpent et qui est plus terrible à l’enfer qu’une armée rangée en bataille. » La spontanéité d’Estelle s’accorde parfaitement avec la simplicité de sa céleste Visiteuse, qui manifeste une sollicitude touchante pour cette paroisse de France somme toute ordinaire. Estelle en parle à son curé le jour suivant. Celui-ci, sans trop y croire, « bien qu’elle me parût sûre d’elle-même », lui défend d’en parler autour d’elle. Mais chaque jour, il s’enquiert de ce que la Sainte Vierge a dit.

« La seconde nuit, je revis le diable, et je reprenais la peur. Il se tenait un peu plus loin. La Sainte Vierge parut presque aussitôt que lui. Elle me dit : “ N’aie donc pas peur, je suis là. Cette fois, mon Fils s’est laissé attendrir, il te laisse la vie : tu seras guérie samedi. ” » L’affaire a donc été réglée au Ciel à son avantage. « Là-dessus je répondis : “ Ma bonne Mère, si j’avais le choix, j’aimerais mieux mourir pendant que je suis bien préparée. ” Alors la Sainte Vierge me dit en souriant : “ Ingrate, si mon Fils te rend la vie, c’est que tu en as besoin. Qu’a-t-il donné à l’homme sur la terre de plus précieux que la vie ? En te rendant la vie, ne crois pas que tu seras exempte de souffrance. Non, tu souffriras, et tu ne seras pas exempte de peines. C’est ce qui fait le mérite de la vie. Si mon Fils s’est laissé toucher, c’est par ta grande résignation et ta patience. N’en perds pas le fruit par ton choix. Ne t’ai-je pas dit : s’il te rend la vie, tu publieras ma gloire. ” »

Paroles qui seraient utiles à méditer en ces temps de débats insensés sur la “ fin de vie ” ! « La Sainte Vierge me regardait toujours en souriant. Elle me dit : “ Maintenant, regardons le passé. ” Son visage devint un peu plus triste, mais toujours très doux. Je suis encore toute confuse des fautes que j’ai commises dans le passé, et qui, à mes yeux, étaient des fautes légères. Je garde le silence sur ce que la Sainte Vierge me dit en particulier. Je dirai seulement qu’elle me fit de graves reproches que j’avais bien mérités... »

Rien n’est “ léger ” pour l’Immaculée Conception, qui sait le poids de malice que représente le péché, au point que notre Père céleste en est « affligé dans son Cœur » (Gn 6, 6). La voyante est ainsi laissée à sa confusion, mais c’est pour mieux préparer la révélation du lendemain, aussi stupéfiante qu’émouvante.

« La troisième nuit, la Sainte Vierge me dit : “ Allons, du courage mon enfant. ”... Elle me fit de nouveaux reproches, mais avec tant de douceur que je me suis rassurée. Elle me dit : “ Tout ceci est passé. Tu as, par ta résignation, racheté ces fautes. ” Elle me fit voir quelques bonnes actions que j’avais faites. C’était peu de choses à côté de mes fautes. La Sainte Vierge vit bien ma peine, car Elle me dit : “ Je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils. ” »

Ces dernières paroles, au témoignage d’Estelle, furent prononcées « fortement » et d’une manière très distincte. Quelques années auparavant, le Père Jules Chevalier, fondateur des missionnaires d’Issoudun, avait osé appeler Notre-Dame « Souveraine Maîtresse du Sacré-Cœur », et avait été blâmé pour cela. À Rome, le Saint – Office avait même interdit ce titre en... 1875.

« Ces quelques bonnes actions et quelques prières ferventes que tu m’as adressées ont touché mon Cœur de mère. Entre autres, aussi, cette petite lettre que tu m’as écrite au mois de septembre. Et ce qui m’a le plus touché dans la lettre, c’est cette phrase : Voyez la douleur de mes parents si je venais à leur manquer, ils sont à la veille de mendier leur pain. Rappelez-vous donc ce que vous avez souffert quand Jésus votre Fils fut étendu sur la croix. J’ai montré cette lettre à mon Fils, tes parents ont besoin de toi. À l’avenir, tâche d’être fidèle. Fais encore des progrès. Ne perds pas les grâces qui te sont données, et publie ma gloire. »

La nuit suivante, « la Sainte Vierge resta moins longtemps et se contenta de répéter : “ Tu publieras ma gloire. ” J’essayai encore de dire : mais comment ? Je n’en ai pas eu le temps. Elle répondit en partant : “ Fais tous tes efforts. ” »

Cinquième apparition. Le démon n’est plus là, il a laissé toute la place à l’Immaculée, qui se rapproche d’Estelle et lui fait contempler le reflet de sa gloire.

Apparitions de Pellevoisin.« Mon Dieu ! comme elle était belle ! Elle resta longtemps, immobile, sans rien dire. Je lui ai promis de nouveau de faire tout ce qu’il dépendrait de moi pour sa gloire. Elle me dit : “ Si tu veux me servir, sois simple, et que tes actions répondent à tes paroles. ” Je lui ai demandé si, pour la servir, je devais changer de position. Elle m’a répondu : “ On peut se sauver dans toutes les conditions ; où tu es, tu peux faire beaucoup de bien, et tu peux publier ma gloire. ” Après un petit instant, elle me dit, et à ce moment elle devint triste : “ Ce qui m’afflige le plus, c’est le manque de respect qu’on a pour mon Fils dans la sainte communion, et l’attitude de prière que l’on prend quand l’esprit est occupé d’autre chose. Je dis ceci pour les personnes qui prétendent être pieuses. ” »

La Sainte Vierge aime la loyauté, et parle comme Notre-Seigneur dans l’Évangile, qui déjà fustigeait l’hypocrisie des pharisiens : « Isaïe a bien prophétisé de vous, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur cœur est bien loin de moi ; vain est le culte qu’ils me rendent » (Mc 7, 6-7).

« Après ces paroles, elle reprit son air souriant. Je lui ai demandé si je devais parler de ce qu’elle m’avait dit tout de suite. La Sainte Vierge répondit : “ Oui, oui, publie ma gloire. Mais avant d’en parler, tu attendras l’avis de ton confesseur et directeur. Tu auras des embûches, on te traitera de visionnaire, d’exaltée, de folle, ne fais pas attention à tout cela. Sois-moi fidèle, je t’aiderai. ” Et puis tout doucement, Elle s’éloigna. »

Il est notable qu’à chaque apparition, la Vierge Marie lui rappelle de publier sa gloire. « Pourquoi attache-t-Elle, demande Mgr Bauron, une si grande importance à cette gloire humaine que peuvent lui procurer ici-bas de pauvres créatures ? C’est que la diffusion de cette gloire est l’excellent véhicule de l’Évangile. Elle comporte avec elle les vérités révélées, la connaissance et l’amour de Jésus-Christ, le salut des âmes et comme conséquence, la reconnaissance des cœurs, dont le Ciel est jaloux. » (ibid., p. 52)

« À ce moment, je souffrais horriblement. Mon cœur battait si fort que je croyais qu’il voulait sortir de ma poitrine. L’estomac et le ventre me faisaient aussi beaucoup souffrir. Je me souviens très bien que je tenais mon chapelet à la main gauche, il m’était impossible de soulever la droite. J’offris mes souffrances au bon Dieu. Je ne savais pas que c’était les dernières de cette maladie-là. »

Autour d’elle, ses gardes-malades ne comprennent pas ce qui se passe, mais sont bientôt témoins du changement qui s’opère. « Après un moment de repos, je me sentis bien. Je demandai l’heure, il était minuit et demi, je me sentais guérie, excepté mon bras droit dont je n’ai pu me servir qu’après avoir reçu le bon Dieu. » Après ses parents, c’est le curé Salmon qui est bouleversé du changement, le matin, quand il lui apporte la communion en viatique. « Il devient ainsi, écrit Sylvie Bernay, le témoin privilégié de la guérison miraculeuse. Il y voit la caution de l’authenticité des apparitions. Il soutiendra jusqu’au bout Estelle qui lui témoignera toujours, en retour, un profond attachement filial, obéissant soigneusement à ses injonctions comme la Vierge Marie le lui a recommandé. » (p. 40) Voilà qui rappelle les rapports de Bernadette avec son curé, l’abbé Peyramale.

Pendant toute la journée du 19 février, le village défila dans la chambre de la malade pour constater la guérison. Lors de la première enquête canonique, cinquante-six témoins ont déposé. Les docteurs Hubert et Bucquoy, qui avaient déclaré la maladie incurable, ont attesté eux aussi le côté « exceptionnel » de la guérison. L’ensemble de ces témoignages a permis au diocèse de Bourges, étant donné son caractère instantané, complet et durable, de la déclarer miraculeuse... en 1983 ! Nous verrons plus loin la raison de ce retard.

Pour le moment, tout est limpide, parfaitement cohérent et concordant. La comtesse de La Rochefoucauld avertie des faits, a fait graver à l’intention d’Estelle un cœur en métal avec les paroles de la seconde apparition : « Je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils. » La voyante le donne à son curé, qui l’accroche autour du cou de la statue de Notre-Dame du Sacré-Cœur intronisée dans l’église, le 19 septembre précédent. L’abbé Salmon en a bien sûr référé à son archevêque, Mgr de la Tour d’Auvergne, qui ne voit pas d’inconvénient « à ce que la chambre d’Estelle soit transformée en un petit oratoire privé ». Tout cela se passe au printemps. Mais la Vierge toute miséricordieuse a encore des choses à dire, et Estelle brûle du désir de la revoir...

LES APPARITIONS DE JUILLET

Le 1er juillet, raconte Estelle, « j’étais à genoux devant ma cheminée quand, tout à coup, je vis la Sainte Vierge, tout environnée d’une douce lumière, comme je l’ai déjà vue. Seulement, je la vis tout entière, de la tête aux pieds. Quelle beauté ! Quelle douceur ! Son cordon de taille tombait presque au bas de sa robe. Elle était toute blanche, se tenait debout. Ses pieds étaient à la hauteur du pavé. Seulement, le pavé avait l’air d’être baissé, on aurait dit qu’elle avait devant elle un espace sans limite.

Apparitions de Pellevoisin.
Une guirlande ovale, se détachant sur une nuée bleue et composée de roses blanches, rouges et jaunes encadrait la Sainte Vierge. Les roses figuraient par leurs couleurs les mystères joyeux, douloureux et glorieux, exhalant un parfum délicieux.

« Elle avait les bras tendus, comme à la Rue du Bac. Il tombait de ses mains comme une pluie... Elle souriait. Puis elle me dit en me regardant : “ Du calme, mon enfant, patience. Tu auras des peines, je suis là. ” La Sainte Vierge resta encore un petit instant, puis elle me dit : “ Courage, je reviendrai. ” Ensuite elle disparut en s’éloignant lentement. »

Le lendemain, fête de la Visitation, Estelle consigne tout ce qu’elle a vu, pendant son action de grâces à l’église. Et le soir, ô bonheur ! l’apparition se renouvelle : « À onze heures et demie, je me suis réveillée complètement. Je me suis mise à genoux et j’ai récité la moitié du Je vous salue Marie. La Sainte Vierge était devant moi. Elle était de même qu’hier, la pluie tombait de ses mains ; et dans le fond clair qui l’environnait, il y avait une guirlande de roses. Elle resta quelque temps ainsi, puis elle croisa ses mains sur la poitrine, ses yeux étaient sur moi. “ Tu as déjà publié ma gloire. Mon Fils a aussi quelques âmes plus attachées. Son Cœur a tant d’amour pour le mien, qu’il ne peut refuser mes demandes. Par moi, il touchera les cœurs les plus endurcis. ” »

Estelle se souvient du papier qu’elle a vu la première nuit : « Ma bonne Mère, que faudra-t-il faire de ce papier ?Il servira à publier ces récits comme l’ont jugé plusieurs de mes serviteurs. Il y aura bien des contradictions ; ne crains rien, soit calme. ” »

Et comme Estelle demande un signe de sa puissance : « Est-ce que ta guérison n’est pas une grande preuve de ma puissance ? Je suis venue particulièrement pour la conversion des pécheurs. »

Le 3 juillet : « J’ai vu de nouveau la Sainte Vierge, cette nuit. Elle était de même que l’autre nuit. Elle me dit avec un tendre reproche : “ Je voudrais que tu sois encore plus calme. Je ne t’ai pas fixé l’heure à laquelle je devais venir ni le jour. Tu as besoin de te reposer. Je ne resterai que quelques minutes. 

« À cet instant, je voulais lui témoigner mon désir. Elle me dit, souriante : “ Je suis venue pour terminer la fête. ” » Son curé lui expliqua le lendemain le sens des derniers mots ; à Lourdes, la statue de l’Immaculée venait d’être solennellement couronnée par l’envoyé du Pape, en présence de 35 archevêques (dont celui de Bourges), de 3 000 prêtres et de 100 000 fidèles.

« À QUI DIEU A CONFIÉ TOUT L’ORDRE DE LA MISÉRICORDE »

COMMENTANT la parole de saint Maximilien-Marie Kolbe sur l’Immaculée et sa mystérieuse « Volonté de Miséricorde », notre Père expliquait en 1997 :

« Toutes les Volontés de Dieu habitent son Cœur en tout moment et pour toute l’humanité, il n’y a pas de doute. Cette Volonté en Dieu est donc parfaite. Alors, est-ce que la volonté de la Vierge Marie vient s’appuyer sur cette Volonté, l’épouser, si on peut dire ? Ou bien, devenue tout identique, n’y a-t-il plus de distinction entre la Volonté divine et celle de la Vierge Marie ? Comment faire surgir une distinction ? Je ne sais pas si c’est très rigoureux en théologie, mais enfin cette distinction est heureuse pour la vie spirituelle. La distinction est entre la Volonté de justice et la Volonté de miséricorde. Cela nous rappelle ce qui est le plus spécifique dans la vocation de sainte Marguerite-Marie.

« Sainte Marguerite-Marie a commencé par être accablée sous le poids de la Justice de Dieu, de la Sainteté de Justice. La justice, c’est l’action de juger ou c’est la fonction en action. Cette Justice se fonde sur sa Sainteté. Première démonstration du Christ à sainte Marguerite-Marie : lui faire comprendre la Sainteté de Justice de Dieu. Et la Sainteté, c’est élever les yeux sur la perfection de Dieu qui nous fait comprendre qu’Il ne peut pas supporter, – non pas en Lui bien sûr, c’est impossible –, mais dans le monde qu’Il a créé, dans les âmes spirituelles qui ont une responsabilité vis-à-vis de Lui sur leurs actes à cause de leur liberté, il ne peut pas supporter l’injustice, le péché, le désordre. Ce serait contradictoire que Dieu, dans sa Sainteté, soit complice d’un mal quelconque en le laissant se développer. Pourtant, ce mal dure et Dieu semble promettre des saluts qui ne viennent pas... Tout cela, mettez-le sur le compte de la Justice de Dieu : c’est parce qu’il faut que sa Sainteté de Justice se réalise, se manifeste en condamnant, en punissant, en damnant les gens.

« Tandis que la Vierge Marie, notre saint lui enlève ce rôle. Ça, c’est pour le bon Dieu. Pour le Cœur exquis de la Vierge Marie, ce Cœur que Dieu aime, Elle a déjà son mérite de par son vœu d’être la servante de Dieu en toutes choses, Elle lui plaît, de telle manière qu’Il n’a rien à lui reprocher à Elle, et qu’Il ne fera pas peser sa Volonté de Justice sur Elle pour barrer son intercession. Donc, non seulement Elle ne sera jamais punie de péchés qu’elle n’a pas commis et elle sera préservée de la responsabilité du péché originel, quel qu’il soit, mais elle aura le droit de plaider pour tous les pécheurs sans offenser la Sainteté de Justice de Dieu.

« C’est la même chose, mais à un niveau de compréhension différent, parce que Dieu est homme et que la Vierge est femme. Parce que Dieu ayant créé l’humanité masculine de Jésus-Christ, lui a donné participation à son Acte, qui est le fond même de la nature divine : Il est l’Acte pur et donc Il doit trancher dans le vif, Il doit réaliser toute justice en même temps que toute miséricorde. Mais Elle est la création à l’image du Saint-Esprit, Elle est plus passive qu’active ; Elle n’est absolument pas coupable et donc, Elle est toute miséricorde, Elle n’a à s’occuper que de faire miséricorde. Et cela correspond très bien à son tempérament féminin.

« Voilà pourquoi nous autres, qui sommes homme ou femme, nous avons plus accès à la Vierge Marie, parce que nous, hommes, nous avons besoin de cette douceur de la Femme pour nous réconcilier avec Dieu dont nous avons un peu peur ; et les femmes, se sentant elles-mêmes faibles, vont à la faiblesse en sachant qu’elles seront mieux comprises.

« Voilà pourquoi il parle de l’Immaculée et il en exclut même, dans beaucoup de ses prières, la présence de Dieu le Père et de Dieu le Fils. Il loue l’Immaculée, c’est Elle, Elle, Elle ! Ce n’est pas Lui, Lui, Lui ! C’est qu’il est, dans cet océan de miséricorde, tout à fait à l’aise et cela le met en communication avec la miséricorde divine, sans qu’il puisse, qu’il doive abandonner d’un seul regard la Vierge Marie. Je relis ce texte, qui est un peu stupéfiant :

« Donc, si je puis m’exprimer ainsi, la Volonté de Dieu n’est pas la même que celle de l’Immaculée, dans le sens où celle de Dieu est aussi justice, alors que celle de l’Immaculée est une volonté de miséricorde, dont Elle-même est la personnification. C’est pourquoi, nous qui sommes dans sa main comme ses instruments, nous ne sommes pas au service de la justice qui punit, mais de la conversion et de la sanctification, choses qui, pour être fruits de la grâce, c’est-à-dire de la Miséricorde divine, n’en passent pas moins par les mains de la Médiatrice de toutes les grâces... » Voilà qui s’accorde parfaitement avec le message de Pellevoisin.

L’APPARITION DU 9 SEPTEMBRE

L’apparition du 9 septembre ouvre la suite des sept dernières apparitions qui, contrairement aux premières, se déroulent en plein jour. Le comte et la comtesse de La Rochefoucauld sont revenus au château de Poiriers au mois d’août, et ont repris la jeune femme à leur service. Elle réside au château et ne revient au village que pour la messe dominicale ou encore par permission spéciale du comte. « Depuis plusieurs jours, j’avais le désir d’aller dans la chambre où je fus guérie. Enfin aujourd’hui, le 9 septembre, je pus m’y rendre. Je finissais de dire mon chapelet quand la Sainte Vierge est venue. Elle était comme le 1er juillet. Elle regarda partout, sans rien dire, avant de me parler.

« Puis Elle me dit : “ Tu t’es privée de ma visite, le 15 août, tu n’avais pas assez de calme. Tu as bien le caractère du Français : il veut tout savoir avant d’apprendre, et tout comprendre avant de savoir.

« En disant cela, Elle souriait si aimablement qu’un Français en la voyant et en l’entendant, ne saurait être froissé. »

« Hier encore, je serais venue, et tu en as été privée. J’attendais de toi cet acte de soumission et d’obéissance. ” » C’était la condition préalable à une nouvelle splendide révélation :

« Puis elle dit : “ Depuis longtemps les trésors de mon Fils sont ouverts. Qu’ils prient. ” En disant ces paroles, elle souleva une petite pièce de laine qu’elle portait sur la poitrine. J’avais toujours vu cette petite pièce sans savoir ce que c’était. Car jusqu’alors je l’avais vue toute blanche. En soulevant cette pièce, j’aperçus un cœur rouge qui ressortait très bien. J’ai pensé tout de suite : c’est un scapulaire du Sacré Cœur. Elle dit en le soulevant : “ J’aime cette ­dévotion. ” Elle s’arrêta puis elle reprit : “ C’est ici que je serai honorée. ” »

Paroles merveilleuses, qui feront que la date du 9 septembre sera choisie pour la fête de Notre-Dame de Pellevoisin et le grand pèlerinage annuel. En dévoilant à Estelle le scapulaire du Sacré-Cœur qu’Elle-même porte sur son Cœur, comme à Lourdes où Elle portait un chapelet à son bras, Elle lui précise la mission qui lui est confiée : publier Sa gloire, l’honorer, Elle, dans le Cœur de Jésus. En bas de son récit, Estelle a dessiné au crayon le Cœur de Jésus qu’elle a vu sur le scapulaire : c’est un Cœur transpercé, laissant jaillir du sang et de l’eau, un Cœur couronné d’épines, sur lequel la croix est plantée, laissant s’échapper de vives flammes, symboles de l’amour. Les six dernières apparitions ne seront que le développement de ce dessein divin.

LES APPARITIONS DE L’AUTOMNE

Le lendemain, 10 septembre, a lieu la dixième apparition : « La Sainte Vierge vint à peu près à la même heure, et ne fit que passer, en disant : “ Je suis passée. Qu’ils prient, je leur en montre l’exemple. ” En disant cela, elle a joint les mains, puis elle a disparu ; le premier coup des vêpres sonnait. » Au clocher voisin, le curé sonnait la cloche pour les vêpres. Les fidèles qui allaient à l’église, ne pas savaient qu’au même moment, dans une maison du village, la Sainte Vierge priait aussi, donnant l’exemple, comme à la Rue du Bac, comme à Lourdes...

Le vendredi 15 septembre, « avec la permission de ma maîtresse, j’ai été prier dans ma chambre. Quel bonheur. Que ne puis-je y passer ma vie ! J’y suis allée deux fois, et ce n’est que la deuxième fois que j’ai vu la Sainte Vierge. Il était à peu près 3 heures moins le quart. Elle était, comme toujours, les bras tendus, la pluie tombait de ses mains. Elle resta longtemps sans rien dire ; et avant de me parler, elle tourna ses yeux de tous côtés, puis après, elle me dit des choses particulières. Elle me dit : “ Je te tiendrai compte des efforts que tu as faits pour avoir le calme. ” »

On ne peut rien lui cacher ! mais voici qu’Elle ajoute : « Ce n’est pas seulement pour toi que je le demande, mais aussi pour l’Église et pour la France. Dans l’Église, il n’y a pas ce calme que je désire. »

Un drame se noue. Nous sommes en 1876, après l’échec de la restauration monarchique et la première victoire électorale des républicains : en France les partis s’agitent et se divisent, tandis que, dans l’Église, les libéraux catholiques, sentant venir la fin du pontificat de Pie IX, échafaudent des projets et intriguent pour susciter un successeur plus ouvert aux idées modernes. Les mêmes qui s’étaient opposés à l’infaillibilité du Pape et qui n’avaient pas voulu de la royauté se montraient tout autant férus de parlementarisme que les vrais républicains. Alors que pour un Mgr Freppel, le combat n’avait pas faibli ni dévié : pour Dieu, pour l’Église et la Chrétienté.

« Elle soupira et remua la tête en disant : “ Il y a quelque chose... ” Elle s’arrêta. Elle ne me dit pas ce qu’il y avait, mais je compris tout de suite qu’il y avait quelque discorde. Puis elle reprit lentement : “ Qu’ils prient, qu’ils aient confiance en moi. 

« Ensuite la Sainte Vierge me dit tristement : “ Et la France, que n’ai-je pas fait pour elle ! Que d’avertissements ! Et pourtant, encore, elle refuse d’entendre. Je ne peux plus retenir mon Fils. ” Elle paraissait émue en ajoutant : “ La France souffrira. ” Elle appuya sur ces paroles, puis Elle s’arrêta encore et reprit : “ Courage et confiance. ” Alors, en cet instant, je pensais en mon cœur : si je dis ceci, on ne voudra peut-être pas me croire. Et la Sainte Vierge m’a comprise qui m’a répondu : “ J’ai payé d’avance. Tant pis pour ceux qui ne voudront pas te croire. Ils reconnaîtront plus tard la vérité de mes paroles. ” Puis tout doucement, Elle partit. »

Que de paroles bouleversantes, qui font connaître les angoisses du Cœur de notre Reine, renouvelant ses plaintes de La Salette, annonçant de nouveaux malheurs pour la France ! Avec cependant trois mots nets et lourds de sens, qui annoncent le triomphe final de notre Co-rédemptrice : « J’ai payé d’avance. » La voyante eut ce jour-là une vision prémonitoire de la guerre de 1914 -1918, entrevit aussi une sorte de révolution mondiale, nous y reviendrons. Comme le souligne Sylvie Bernay : depuis ce moment-là, « Estelle porte la conviction que la France sera sauvée par la Vierge Marie. En réparation de ces divisions et de ces affrontements, elle pressent que le scapulaire du Sacré-Cœur est désormais cette source toujours ouverte qui ne tarit jamais. » (p. 52)

Après cette apparition, l’abbé Salmon, qui ne perdait pas de temps ! fit la demande à l’archevêché pour confectionner des scapulaires du Sacré-Cœur, « dévotion qui s’inscrit profondément dans l’esprit de réparation, déjà exprimé par les évêques français, réunis à Lourdes pour le couronnement de la Vierge, dans leur adresse au Pape : “ La France a beaucoup péché, mais elle sait beaucoup aimer. Elle aime Marie, elle aime l’immortel Pie IX ! Pour avoir beaucoup aimé, nous avons tous l’espoir qu’il nous sera beaucoup pardonné. ” » (ibid.)

La douzième apparition fut toute silencieuse : « Le 1er novembre, je revis cette bonne Mère du Ciel. Elle avait comme toujours les bras tendus, et portait le scapulaire qu’elle me fit voir le 9 septembre. En arrivant, comme toujours, elle fixait quelque chose que je ne pouvais pas voir. Puis elle regarda de tous côtés, et ne m’a rien dit... Puis elle jeta les yeux sur moi et m’a regardée avec beaucoup de bonté. Et elle partit. » Elle est contente d’Estelle, qui s’applique à faire ses efforts. Elle revient quatre jours plus tard, le 5 novembre, pour le lui dire : « Vers deux heures et demie, je suis allée dans ma chambre pour dire mon chapelet. Et lorsque je l’eus fini, je vis la très Sainte Vierge. Elle était belle, comme toujours. Alors Elle me regarda et sourit en disant : “ Je t’ai choisie. 

« Oh, que j’étais heureuse ! Quelle bonté dans son regard, et quelle miséricorde ! Elle portait son scapulaire. Comme il était beau. Elle s’arrêta un moment, et reprit, toujours souriant : “ Je choisis les petits et les faibles pour ma gloire. ” Elle s’arrêta encore et me dit : “ Courage ! le temps de tes épreuves va commencer. ” Puis elle croisa ses mains sur sa poitrine et partit. »

L’abbé Salmon témoigne qu’Estelle rayonnait de joie après cette rencontre. La quatorzième apparition eut lieu le 11 novembre. Comme les précédentes, il y avait des témoins, qui ne voyaient ni n’entendaient, mais qui pouvaient contempler sur le visage d’Estelle qu’elle était en communication avec la Reine du Ciel : « En arrivant, comme toujours, Elle resta un bon moment sans rien dire, puis Elle me dit : “ Tu n’as pas perdu ton temps, aujourd’hui. Tu as travaillé pour moi. ” J’avais fait un scapulaire. Elle était souriante ; puis Elle ajouta : “ Il faut en faire beaucoup d’autres. ” Elle s’arrêta assez longtemps, et après, Elle devint un peu triste, et me dit : “ Courage ! ” Et puis Elle partit en croisant ses mains sur sa poitrine. »

La dernière apparition eut lieu le 8 décembre 1876, en la fête de l’Immaculée Conception. « Aujourd’hui, après la grand-messe, j’ai revu cette douce Mère. Elle était plus belle que jamais. Il y avait autour d’Elle sa guirlande de roses, comme au mois de juillet. En arrivant tout d’abord, Elle resta sans rien dire comme les fois précédentes, puis Elle me dit : “ Ma fille, rappelle-toi mes paroles. ” À ce moment, je les revis toutes, depuis le mois de février [Estelle les énumère...]. La Sainte Vierge me dit : “ Répète-les souvent ; qu’elles te fortifient et te consolent dans tes épreuves. Tu ne me reverras plus. ” Alors je me suis mise à crier : Et qu’est-ce que je vais devenir sans vous, ma bonne Mère ? La Sainte Vierge m’a répondu : “ Je serai invisiblement près de toi. 

« Je voyais à cet instant, dans le lointain une foule de gens de toutes sortes ; ils me menaçaient et faisaient des gestes de colère. La Vierge souriait. Elle me dit : “ Tu n’as rien à craindre de ceux-ci. Je t’ai choisie pour publier ma gloire et répandre cette dévotion. ” La Sainte Vierge tenait son scapulaire des deux mains. Elle était si encourageante que je lui dis : Ma bonne Mère, si vous vouliez me donner ce scapulaire... La Sainte Vierge n’eut pas l’air de m’entendre. Elle me dit en souriant : “ Lève-toi, et baise-le. 

« Que se passa-t-il à ce moment, je ne sais pas même. Je me suis levée pour embrasser ce Cœur ; je ne me sentais plus, tant j’étais heureuse en ce petit instant. Oh ! que j’aurais voulu rester là toujours, mes lèvres sur le Cœur qui rafraîchissait mes lèvres et brûlait mon intérieur. Il m’a semblé que j’aimais le Bon Dieu à ce moment-là plus que je ne l’avais aimé dans ma vie ; c’était un moment de délices. La Sainte Vierge s’était baissée pour me faire embrasser ce Cœur adorable. Il m’est tout à fait impossible à exprimer ce que je ressentais de bonheur.

« Puis la Sainte Vierge se releva et me dit en parlant de son scapulaire : “ Tu iras toi-même trouver le prélat, et tu lui présenteras le modèle que tu as fait. Dis-lui qu’il t’aide de tout son pouvoir, et que rien ne me sera plus agréable que de voir cette livrée sur chacun de mes enfants ; et qu’ils s’appliqueront tous à réparer les outrages que mon Fils reçoit dans le sacrement de son amour. Vois les grâces que je répandrai sur ceux qui le porteront avec confiance et qui t’aideront à le propager. ” En disant ceci, la Sainte Vierge étendit les mains, il en tombait une pluie abondante ; et dans chacune de ces gouttes, il me semblait voir les grâces écrites, telles que : piété, salut, confiance, conversion, santé. En un mot, toutes sortes de grâces plus ou moins fortes. Puis Elle ajouta : “ Ces grâces sont de mon Fils. Je les prends de son Cœur, il ne peut me les refuser. 

« Alors je dis : ma bonne Mère, que faudra-t-il mettre de l’autre côté de ce scapulaire ? – “ Je le réserve pour moi. Tu soumettras ta pensée, et l’Église décidera. ” Je sentais que cette bonne Mère allait me quitter, et j’avais du chagrin. Elle s’est élevée doucement, me regardait toujours et me dit : “ Courage ! S’il ne pouvait t’accorder tes demandes, et qu’il s’offre des difficultés, tu irais plus loin. Ne crains rien, je t’aiderai. ” Elle fit le demi-tour de ma chambre et disparut. »

Le tableau des événements futurs que la Vierge Marie a montré ce jour-là à Estelle constitue son second secret. La voyante en donnera une description plus précise quelques années plus tard :

« Après ces paroles, je voyais très distinctement, mais dans un lointain des gens de toutes sortes ; il y avait divers groupes, les uns étaient favorables au scapulaire, et les autres, au contraire, étaient menaçants. Il y avait de toutes sortes de gens, ça devait être un mélange d’opposition : il y en avait qui me montraient le poing, à moi et à la Sainte Vierge, menaçaient le scapulaire. J’avais un peu peur. Je reconnus parmi le groupe opposé, deux évêques, avec leur mitre, deux autres évêques, sans signes et plusieurs autres “ Monseigneur ”. La Divine Mère m’a rassurée dans ce moment-là en me disant : “ Tu n’as rien à craindre de ceux-ci. ” C’est dans cet instant que, dans l’intérieur de mon cœur, j’entendis ces personnages dont je ne dirai jamais les noms, mais qui se feront connaître par les calomnies infâmes qu’ils diront contre moi, en vue d’arrêter sous de mauvais prétextes, la gloire de la Sainte Vierge et du Sacré-Cœur, par le scapulaire... Outre ces grands personnages opposants, il y avait aussi des prêtres, des religieux et religieuses, des personnes du monde, puis toutes sortes de gens mal propres. » (cité par Sylvie Bernay, p. 122)

Voilà, tout est fini, et tout commence pour Estelle et sa mission. Mais avant de raconter comment le message du Ciel a été reçu, plutôt mal que bien, par l’Église, soulignons le caractère objectif de ces quinze apparitions : avec la présence de témoins lors des dernières apparitions, la guérison instantanée, complète et durable, de la voyante, attestée par des médecins, son parfait équilibre mental et moral, la mise par écrit demandée sous serment par son curé, de tout ce qu’elle avait vu, après chacune des apparitions : enfin la persistance de son témoignage tout au long de sa vie.

De même, quand Estelle baise le scapulaire, lors de la dernière apparition, ce n’est pas du tissu qu’elle baise, mais un vrai cœur de chair, le Cœur vivant et tout palpitant de Jésus ! grâce extraordinaire, non pas subjective ou imaginative, mais très réelle. « Il n’est pas possible de bénéficier d’une meilleure qualité de réception des visions... Tout ici permet de vérifier l’authenticité du témoignage. Le message pour l’Église est clairement identifiable, et le scapulaire, qui en forme d’une certaine manière le blason, récapitule les événements », constate le Père Jean-Baptiste Édard, doyen de la faculté de théologie de l’Université catholique de l’Ouest (Pellevoisin, la miséricorde au féminin, colloque de 2016, p. 51).

En revanche, si l’on tient à l’expression d’  expérience spirituelle ”, il faut la voir dans l’assistance dont va bénéficier Estelle Faguette tout au long de sa vie, conformément à la promesse de Notre-Dame : « Je serai invisiblement près de toi... Ne crains rien, je t’aiderai. »

Sylvie Bernay le montre à chaque page de sa biographie, qu’il nous reste maintenant à parcourir, avec une admiration croisssante pour Estelle, véritable « âme mariale », choisie pour « publier la gloire » de l’Immaculée toute miséricordieuse, à...

À PELLEVOISIN, BOURGES ET ROME (1877 – 1929)

PREMIÈRES DIVISIONS

« Le temps des épreuves », annoncé le 5 novembre par Notre-Dame, n’a pas tardé pour Estelle. Le démon, chassé une première fois du domaine de Marie, est revenu semer son ivraie, dès le 8 décembre 1876. C’est en effet ce jour-là qu’apparaissent des tensions entre la comtesse de La Rochefoucauld, propriétaire des lieux des apparitions, et le curé du village. La première entend rester maîtresse chez elle et accaparer à son profit et celui de sa famille les apparitions, tandis que l’abbé Salmon, représentant l’autorité légitime de l’Église, est décidé à ne pas la laisser empiéter.

Mgr de La Tour d’Auvergne reçoit la comtesse et la voyante, le 11 décembre suivant, et autorise la confection de scapulaire, « le plus possible et le plus vite possible ». Devant la ferveur des pèlerins et la simplicité d’Estelle, le prélat est convaincu : « Ma conviction est faite, mais je veux attendre avant de me prononcer doctrinalement. C’est plus dans les habitudes de l’Église. » Une commission d’enquête est nommée. Le curé obtient l’autorisation de publier le récit des apparitions dans une brochure, intitulée “ Gloire à Marie toute miséricordieuse ”, et accompagne l’archevêque de Bourges dans sa visite ad limina, à Rome, en juillet 1877. Le pape Pie IX accorde sa bénédiction et permet l’érection d’une confrérie.

Mais le conflit entre la comtesse et le curé ne fait que s’aggraver, retardant la décision de l’archevêque, qui sacrifie trop aux convenances mondaines. À cela s’ajoute l’installation pour le moins hasardeuse, dans le village, d’une communauté de prétendues “ Victimes du Sacré-Cœur ”, dirigée par une fausse mystique, que fuit avec horreur Estelle. Et l’archevêque meurt en septembre 1879, sans avoir clôt les enquêtes.

D’UN PAPE À L’AUTRE

Le 6 février 1878, veille de la mort du pape Pie IX, Estelle a un songe : elle voit son successeur bénir le scapulaire. Comme l’hôtel parisien des La Rochefoucauld abrite la nonciature apostolique, un des auditeurs du nonce va chercher la photo des cardinaux réunis en conclave et demande à Estelle : « Lequel ? » Et Estelle désigne le cardinal Pecci, qui ne sera élu Pape que le 21 février, sous le nom de Léon XIII.

Au mois de mai suivant, revenue avec ses maîtres au château de Poiriers, Estelle entend la comtesse déclarer : « Il faut que nous restions les maîtres de cette maison et de tout ce qui se passera, et que tout ce qui s’y fera passera par nous. » Elle se précipite : « Madame, il n’est pas question de cela. Simplement de laisser la liberté pour tout le monde d’aller prier à la chapelle, aussi bien pour les prêtres y dire leur messe. »

Ce “ pour tout le monde ” est essentiel pour Estelle, mais elle devra se battre et beaucoup souffrir pour le faire accepter. Quelque temps après, au mois de juillet 1878, elle a la vision d’un monastère de religieuses construit entre la maison et l’église, mais « l’endroit des apparitions ne touchait pas au couvent et restait pour tout le monde. La Sainte Vierge n’était pas venue pour former une communauté, mais pour apporter la dévotion au Sacré-Cœur, un signe de réparation porté par tous, le scapulaire du Sacré-Cœur. »

Pendant ces années, grâce au zèle tenace et éclairé du curé Salmon, le pèlerinage de Pellevoisin prend de l’ampleur, les pèlerins affluent de toutes les paroisses du Berry, un missionnaire en Chine venu présider le pèlerinage du 9 septembre 1880 fera même connaître la dévotion jusqu’au Quang-Tong. La confrérie compte déjà 67 000 associés en 1881, 87 000 en 1883. Estelle, installée maintenant à demeure dans la maison des apparitions, y reçoit discrètement les pèlerins, les incitant à aimer et à prier la Sainte Vierge avec confiance.

Maison des apparitions et église paroissiale.
Maison des apparitions et église paroissiale. Le monastère sera construit entre les deux.

Mais les vrais républicains sont maintenant au pouvoir, et les persécutions contre l’Église se déchaînent. La chapelle des apparitions est fermée sur ordre du préfet de l’Indre, qui n’est autre que Louis Lépine, en décembre 1885. Le comte de La Rochefoucauld, qui est maire de Pellevoisin, obtempère sans résistance. Mais cela n’est pas du goût de la voyante :

« Madame la comtesse m’ayant écrit de Paris de fermer la chapelle, je lui répondis très poliment que je lui restais dévouée, qu’elle le savait du reste, que j’étais prête à faire tout ce qu’elle voudrait pour son service, mais pour fermer la chapelle, que jamais je ne le ferais, que j’avais un choix entre la Sainte Vierge et elle, que la Sainte Vierge m’avait dit de publier sa gloire et qu’il m’était bien impossible de fermer la porte, que je monterais plutôt sur le toit pour publier cette gloire que de fermer la porte. » (p. 118)

L’archevêque autorise seulement Estelle, comme locataire, à introduire les personnes qui voudraient prier dans la chapelle, mais « pas plus de 19 à la fois » ! Mgr Marchal, qui a succédé à Mgr de la Tour d’Auvergne, ne veut surtout pas de conflit. Durant les douze ans de son épiscopat, il ne s’est pas rendu à Pellevoisin et n’a pas conclu les enquêtes canoniques ouvertes par son prédécesseur. Comme le constate l’abbé Salmon : « Il n’a jamais rien fait pour déplaire au gouvernement. »

Grâce au vaste réseau de la duchesse d’Estissac (née Ségur et belle-sœur de la comtesse) qui, elle, se montre très favorable aux apparitions et deviendra même la confidente d’Estelle, le message de Pellevoisin est bientôt connu à Montmartre, où le Père Voirin, voudrait placer la statue de Notre-Dame toute miséricordieuse dans la chapelle des Reines de France, ce dont se réjouit immensément Estelle.

Devant les réticences de l’archevêque de bourges, le curé Salmon envisage déjà, comme la Vierge l’a suggéré à Estelle, de « monter plus haut », c’est-à-dire jusqu’à Rome. Il saisit en 1887 l’occasion du jubilé sacerdotal de Léon XIII pour organiser une collecte au sein de la confrérie, afin de la lui adresser. Le Pape y est très sensible. Alerté, le Saint-Office demande des informations sur les faits de Pellevoisin.

Peu de temps avant de mourir, Mgr Marchal fait son rapport, qu’il conclut par ces mots étranges : « Si j’étais appelé à donner mon avis, je dirais que je suis porté à croire au caractère miraculeux de la guérison, que je doute de la réalité des apparitions [ !] et que, jusqu’à ce jour, ce qui se passe à Pellevoisin semble favoriser la piété et la dévotion envers la Très Sainte Vierge. » Quel mélange !... Déjà, une cabale s’est formée dans le diocèse, et des calomnies circulent sur le compte de la voyante.

Pour l’heure, le Pape adresse à Pellevoisin le 26 mai 1892 un splendide cierge de dévotion à ses propres armes. Dévotion ou séduction ? On peut se le demander, quand on apprend qu’il le fait porter par le cardinal Lavigerie, chaud partisan et exécuteur servile de sa politique de ralliement à la République, au sujet duquel le clergé et les catholiques de France sont fortement divisés.

Scapulaire brodé par Estelle Faguette.
Scapulaire brodé par Estelle Faguette (Archives du monastère).

PÈLERINAGES DE COMBAT

Le 27 novembre 1892, arrive à Bourges un nouvel archevêque, Mgr Boyer, né à Paray-le-Monial, “ l’enfant du Sacré-Cœur ”, comme il aimait à s’appeler, qui se montre d’emblée très favorable à Pellevoisin.

À la demande du curé Salmon, il ne fait aucune difficulté pour octroyer des indulgences aux pèlerins et entreprend des démarches à Rome afin d’élever la confrérie au rang d’archiconfrérie. Le rayonnement du sanctuaire s’intensifie, avec des miracles, des pèlerinages, le tout relayé à partir de 1894 par le Bulletin de l’archiconfrérie, dont l’abbé Salmon assume presque seul la rédaction, mais il est « maintenant entouré par un aréopage d’ecclésiastiques, rompus à l’art oratoire et soucieux des droits de l’Église de France, à un moment où les relations avec les pouvoirs publics sont de plus en plus tendues ». Comme par exemple l’abbé Bauron, curé de Saint-Eucher à Lyon, qui se fait l’apôtre de la Vierge toute miséricordieuse, avec la bénédiction du cardinal Couillé, nommé Primat des Gaules en 1893, lui-même protecteur de Pellevoisin.

Estelle Faguette en 1880
Estelle Faguette en 1880

Le 9 septembre 1894, la prédication du Père Marie-Antoine, héraut de la Sainte Vierge dans les principaux sanctuaires français, devant une foule de douze mille fidèles, fait grande impression. « Contemplez-la sur cet autel : que porte-t-Elle sur son Cœur et que veut – Elle placer sur le nôtre ? Le Cœur de Jésus, le bouclier de la victoire ! Quand nos héros vendéens et nos héros de Patay ont placé le Cœur de Jésus sur leur poitrine, qui a pu arrêter ces géants ? On a pu les tuer, mais les vaincre, jamais !... »

Il n’est évidemment pas question de bénir la République, mais de combattre et, en clair, de faire l’union des catholiques sous l’étendard de l’Immaculée, « qui veut sauver la France », contre les francs-maçons et anticléricaux de tous poils qui la gouvernent et la mènent aux abîmes. C’est la ferme conviction de l’abbé Salmon, que jamais Estelle n’a contredite ni atténuée, même si la voyante, par discrétion, reste volontairement en retrait de toute polémique. Sa vocation est autre.

Si tous les succès remportés dans les années 1890 ont leur prix, c’est elle, la pauvre Estelle, qui le paye. En 1893, la comtesse met à exécution son projet de fonder un couvent de dominicaines à Pellevoisin, qui englobera la maison des apparitions. Estelle est qualifiée d’ « indésirable ». Elle va donc habiter chez sa sœur qui s’est acheté une petite maison dans le village. « Il est vrai que la Sainte Vierge a dû quitter elle aussi sa maison pour l’exil. Elle m’aidera, cette bonne Mère, j’en ai confiance, comme elle me l’a promis, en même temps qu’elle m’avait annoncé des contradictions et des peines. » Elle se bat néanmoins avec une énergie incroyable pour empêcher la transformation de la chambre des apparitions, car « il faut laisser, dit-elle, les lieux comme ils sont ». Le pire cependant est encore à venir...

LE “ CALVAIRE ” DE PELLEVOISIN

Avec l’excellent Mgr Boyer, tout convergeait vers une reconnaissance rapide des apparitions, mais sa mort, le 16 novembre 1896, interrompt cet élan. Il est remplacé par Mgr Servonnet, qui dirigera le diocèse de 1897 à 1909. C’est « un évêque au service du gouvernement », titre Sylvie Bernay, avec raison : partisan très tôt déclaré du ralliement à la République, ami intime de Joseph Reinach, juif et franc-maçon notoire, il poursuit de sa vindicte tous ceux qui s’opposent à la politique pontificale. Ses deux meilleurs amis dans l’épiscopat sont Mgr Geay, le scandaleux évêque de Laval, et Mgr Le Nordez, évêque de Dijon, connu pour ses idées modernistes. Avec cela, le nouvel archevêque entretient des relations courtisanes avec le Directeur des Cultes à Paris, Charles Dumay.

Abbé Salmon
Abbé Salmon,
curé de Pellevoisin de 1869 à 1902.

L’évêque commence par donner le change, en déclarant dans sa lettre pastorale du printemps 1898, dédiée au culte marial : « Nous lui rendrons désormais un culte plus pur [ !] ; nous lui préparerons de nouveaux honneurs. » Tout le monde s’y laisse prendre, même l’abbé Salmon, mais pas Estelle Faguette qui, à la première rencontre, a reconnu en lui un des évêques « avec mitre », hostiles au scapulaire, de la vision. Lors de leur première entrevue, il reste de glace, et la voyante en sort, « le cœur malade ». Tout se conjugue contre elle et contre Notre -Dame de Pellevoisin : un rapport infâme sur elle, rédigé par un prêtre ! qui la présente comme une fausse voyante sans moralité, l’hostilité persistante de la comtesse, qui adressera des lettres dénonciatrices à l’archevêque, et il faut bien le dire, le zèle brouillon de certains partisans de Pellevoisin.

Avec, en arrière-fond, la politique de plus en plus anticléricale du gouvernement, et cet aveu de Charles Dumay : « Nous avons assez d’un Lourdes au Midi, sans en avoir un dans le Centre. »

Mgr Servonnet jette le masque en avril 1899, en nommant une troisième commission d’enquête, et en la confiant à des opposants à Pellevoisin. Il vient lui-même témoigner devant la commission, en toute illégalité. Heureusement pour la vérité historique et la gloire de la Sainte Vierge, Sylvie Bernay a tout démonté de la machine infernale qui entendait broyer l’Œuvre de Marie : un tissu de calomnies, de mensonges, de basses manœuvres, d’intimidations. Le dossier est accablant... pour Mgr Servonnet, et édifiant pour Estelle, qui souffre alors un vrai martyre : « Ma croix devient chaque jour plus lourde ; il me semble que son poids m’écrase. Et pour me fortifier, il faut, comme me l’a dit la divine Mère, répéter ces paroles : du calme ! patience ! résignation ! »

À qui avoir recours ? De nouveau à Rome. Il convient de se rappeler qu’à ce moment Léon XIII, cédant aux instances du Ciel à lui adressées par l’intermédiaire de mère Marie du Divin Cœur, se décide enfin à prononcer la consécration du monde au Sacré-Cœur, et l’annonce dans son encyclique Annum Sacrum du 25 mai 1899. Le moment paraît opportun. Ce qu’on ignore c’est que, le même jour, il a écrit à un évêque français que ses consignes de ralliement restent plus que jamais en vigueur, et ce correspondant n’est autre que Mgr Servonnet ! On pense irrésistiblement à la parole de la Vierge Marie, sur « l’attitude de prière que l’on prend quand l’esprit est occupé d’autre chose ».

Grâce à Mgr Touchet, évêque d’Orléans, ami de la duchesse d’Estissac, Estelle obtient une audience privée avec Léon XIII, le 30 janvier 1900. Le Pape accepte de bénir le scapulaire du Sacré-Cœur et se revêt de celui qu’Estelle, qu’il appelle « ma petite Stella », lui a préparé. Ce jour-là, le processus de reconnaissance du scapulaire est enclenché, à la condition toutefois, précisera le décret de la Congrégation des Rites, de ne pas mentionner le mot de “ Pellevoisin ”, et que le nom de “ Marie toute miséricordieuse ” soit remplacé par celui de “ Mère de Miséricorde ” !

Pour Estelle, le retour fut très douloureux, la comtesse laissa éclater sa jalousie, l’archevêque sa fureur. D’autant qu’au même moment, se préparait à Bourges un “ Congrès ecclésiastique ”, destiné à ouvrir enfin l’Église à la Démocratie. Ce Congrès fut un déballage de projets de réformes, un prurit de changements en tous genres, soixante ans avant Vatican II ! aux antipodes de la religion de Pellevoisin et du Sacré-Cœur. Comme disait notre Père : « Quand on ne fait pas la politique de sa religion, on en vient immanquablement à embrasser la religion de sa politique. » (Lettre à mes amis n° 236, p. 5)

En août 1901, Léon XIII reçut Mgr Servonnet lors de sa visite ad limina et, après avoir écouté favorablement son zélé partisan, lui donna ses consignes au sujet de Pellevoisin : « Vous ne pouvez prononcer un jugement favorable [ !], mais n’en prononcez pas non plus de défavorable à cause du trouble des âmes qui en résulterait. Adoptez un régime de mesures très prudentes, par lesquelles le récit, le souvenir des faits particuliers, des apparitions de Pellevoisin qui ne sont pas démontrées et donnent lieu à de telles objections [que l’archevêque de Bourges lui avait servies, jusqu’aux calomnies infâmes contre Estelle !], soient atténuées peu à peu, et que l’on conserve en cet endroit le culte pur de la Très Sainte Vierge, votre Bonne Mère. »

Estelle Faguette âgée
Estelle Faguette âgée
avec son chapelet.

À son retour, l’archevêque prit ses mesures : censure du Bulletin de l’Archiconfrérie, interdiction de parler d’apparitions et de scapulaires à Pellevoisin, de rééditer les brochures antérieures, ordre de gratter le scapulaire sur les statues déjà existantes ! interdit jeté sur les prêtres qui répandraient le culte de la Vierge toute miséricordieuse, refus de réhabiliter la vertu d’Estelle, malgré l’examen de virginité qu’elle accepta de subir, enfin éviction du curé, « le témoin gênant », et son exil dans une lointaine paroisse à l’automne 1902, en pleine persécution du ministère Combes ! « Je n’ai jamais tant souffert, confiait Estelle, de voir frapper si injustement un saint prêtre, si dévoué à la Sainte Vierge. Le diable est bien méchant, mais la divine Mère lui écrasera la tête, et le calme aura le dessus. »

À la répression ecclésiale, vint s’ajouter la répression civile. Le 5 septembre 1904, un jour après le Décret du Saint-Office, le préfet de l’Indre écrivit à Mgr Servonnet que l’ordre public risquait d’être troublé à Pellevoisin le jour du pèlerinage annuel. Aussi prit-il un arrêté interdisant la sortie et la circulation de toute procession à Pellevoisin !

Affrontée à ce mystère d’iniquité à l’œuvre dans l’Église et l’État, concertés pour le mal, la voyante souffrait en fidèle enfant de Marie au pied du Calvaire. La consigne à son sujet était claire : « La réduire au silence autant que possible. » Quand le curé l’admonestait en chaire, elle supportait l’affront sans se plaindre, car « c’est un honneur de souffrir pour la Sainte Vierge » ! Ce fut un martyre de l’obéissance que la voyante souffrit en ces années terribles 1903-1906, de la part des représentants de l’Église. Mais à aucun moment, elle ne perdit sa sérénité dans la foi et son espérance : « Si j’avais plus de savoir, je pourrais mieux exprimer ma pensée et défendre les intérêts de la divine Mère. Malgré ça, je ferai ce que je pourrai puisque la bonne Mère m’a choisie pour publier sa gloire, je crois qu’il est de mon devoir de la défendre et de dire la vérité contre toutes les contradictions, qui viennent malheureusement de très haut. Je suis bien peinée de tout ce que je vois et entends. Mais il fallait que ces contradictions arrivent pour que les paroles de la Sainte Vierge se réalisent. »

UNE LENTE RÉSURRECTION

Une nouvelle étape s’ouvrit dans la vie d’Estelle et dans l’histoire de Pellevoisin, lorsque Mgr Dubois accéda au siège de Bourges en 1910. Son premier acte est de décréter la réouverture de la chapelle des apparitions et de mettre son diocèse sous la protection de Notre-Dame de Pellevoisin. Les pèlerinages reprirent avec bonheur.

Mais à Rome, le Saint – Office restait réticent, en raison des dossiers déposés par Mgr Servonnet, et refusa de renouveler les indulgences accordées à l’Archiconfrérie. Il fallut une démarche personnelle de Mgr Dubois pour les obtenir du pape Pie X !

Quant à Estelle, elle continuait à témoigner des désirs de sa bonne Mère, en écrivant à l’archevêque : « L’Œuvre de Notre-Dame de Pellevoisin est encore dans l’épreuve et je crains bien que, tant qu’il en sera ainsi, les grandes grâces qui doivent découler abondamment soient retenues ou retardées, le doute ferme la source, la foi l’ouvrira...

« La Sainte Vierge, en disant  Je suis toute miséricordieuse , m’a paru indiquer sa divine mission, et son désir maternel d’appeler à Elle les pauvres âmes égarées, d’autant qu’elle a dit aussi :  Je suis venue particulièrement pour la conversion des ­pécheurs. ” »

À la suite de cette lettre, Mgr Dubois lui accorda la permission d’accomplir un nouveau voyage à Rome. La voyante fut reçue en audience privée par saint Pie X le 18 avril 1912 et le supplia « de ne rien négliger pour hâter le triomphe de Notre-Dame de Pellevoisin ».

À son retour, elle lui adressa une admirable supplique : « À l’heure présente, il faudrait, semble-t-il, une force divine pour faire tomber les obstacles qui s’élèvent comme une digue contre les grâces promises. Très Saint-Père, j’ai la confiance qu’une prière, qu’un seul regard même de votre cœur vers Marie obtiendrait ce miracle. Moi, je ne suis rien et je ne puis que souffrir. J’ai été calomniée et persécutée. Ce que j’ai souffert est inexprimable. Pourtant je m’en réjouis au plus profond de mon âme. Je fais une gerbe de toutes les variétés de ces indicibles douleurs et j’ose la déposer aux pieds de votre Sainteté pour que la Vierge de Pellevoisin fasse tomber sur la Sainte Église et sur votre personne sacrée la pluie de grâces qui coule de ses mains maternelles... » (p. 329)

Le pape saint Pie X se montra impressionné par cette rencontre, mais comme il y avait à Rome des ennemis acharnés de Pellevoisin, il déclara au cardinal Couillé de Lyon : « L’opinion des éminentissimes cardinaux est faite ; rien n’est condamné. Pour le moment, profitez de la liberté qu’on vous laisse et ne demandez rien d’autre. » Alors, on se contenta de cette permission, en attendant mieux.

LA GUERRE ANNONCÉE 40 ANS À L’AVANCE

Durant la Grande Guerre, des témoignages de protection de Notre-Dame de Pellevoisin affluèrent au sanctuaire, où Estelle ne cessait de prier pour l’Église et la France. La voyante le savait depuis quarante ans : « La France souffrira. » Elle en savait même davantage, qu’elle confia en 1916 au R. P. Hugon, dominicain, certains détails qu’elle avait gardés secrets : « Quand la Sainte Vierge prononça ces paroles, à ce moment, je voyais une guerre et beaucoup de sang versé ; et ce qui me fait croire que c’était bien ce qui se passe aujourd’hui, car dans les soldats qui venaient de se battre, je ne voyais pas les costumes d’il y a quarante ans, je voyais ceux d’aujourd’hui : toutes espèces de couleurs, presque pas de pantalons rouges. »

Estelle n’avait pas vu uniquement la Grande Guerre, mais aussi, le 8 décembre, une révolution : « Dans un plan à part, j’apercevais des gens en colère avec des habits en désordre, suivant un chef au front chauve qui les menait. Je pensais alors à une révolution... » Et Sylvie Bernay de commenter : « L’année qui suit ces entretiens [1917] éclate la Révolution russe, menée par Lénine, un chef au crâne dégarni... À Fatima au Portugal, la Vierge Marie évoque les répercussions très graves du bouleversement de la Russie qui n’en est qu’à son début. Elle demande aux petits bergers de prier pour la Russie, mais ils ne savent même pas ce que c’est. Il y a une filiation idéologique entre les révolutions françaises du dix-neuvième siècle et la révolution bolchevique. Lénine a su tirer les conclusions de l’épisode sanglant de la Terreur tout comme celui de la Commune de Paris. Inspiré par les événements français, il refuse d’échouer, en instaurant immédiatement un pouvoir brutal et sanguinaire. » (p. 355)

UNE HEUREUSE VIEILLESSE, MAIS...

Le 13 mai 1916, Mgr Izart est nommé archevêque de Bourges. Il est décidé à marcher résolument sur les traces de son prédécesseur et son entier dévouement pour Notre-Dame de la Miséricorde est acquis. Il vient lui-même bénir et offrir un magnifique drapeau français portant l’emblème du Sacré-Cœur, « Salut de la France », au sanctuaire de Pellevoisin. Quant à l’abbé Salmon, il est mort à Pellevoisin le 9 juin 1922, après avoir réaffirmé sa foi dans les apparitions, et voulut être enterré dans le cimetière du village, « afin que cet acte de foi après sa mort confirme tous ceux que j’ai faits pendant ma vie et m’obtienne pardon et miséricorde ». Le 9 septembre 1923, on comptait pas moins de dix mille pèlerins, venus de vingt – deux diocèses. Estelle était présente, rayonnante d’humilité, de sainteté. Si on continuait à la calomnier dans certains milieux, ceux qui la connaissaient la considéraient comme une sainte. Elle vivait dans une grande pauvreté, perdant de plus en plus la vue, faisant tout ce qu’on voulait, ne se plaignant jamais.

Chambre des apparitions transformée en chapelle
Chambre des apparitions transformée en chapelle, avec la statue, les innombrables ex-voto, l’autel surmonté de l’invocation : « Notre-Dame de Pellevoisin, priez pour l’Église et la France. »

« Son but, témoigne sa nièce, ce qui était le plus cher à son cœur, c’était de propager la gloire de la Sainte Vierge comme Elle lui avait demandé. Lorsqu’on l’interrogeait sur les apparitions, son visage se transformait, elle n’était plus la même. » C’est dans ces années-là que la voyante fit apposer dans la chapelle des apparitions son dernier ex-voto : « Merci, ma bonne Mère, de mon heureuse vieillesse. » Tous, à commencer par Mgr Izart, souhaitaient la reconnaissance des apparitions pour la célébration du cinquantenaire, en 1926. L’archevêque envoya dans ce sens en novembre 1925 un rapport circonstancié au Saint- Office. Le cardinal Merry del Val, qui en était le secrétaire, lui répondit le 16 juillet 1926 :

« Les éminentissimes cardinaux, inquisiteurs généraux, en accord avec moi, ont décrété de répondre  négative ... Bien que la dévotion au scapulaire du Cœur de Jésus et l’inscription de membres à la pieuse confrérie, dite de la  Mère de Miséricorde ”, au lieu-dit Pellevoisin , aient été approuvées, il n’en découle en aucune façon l’approbation soit directe soit indirecte des apparitions, révélations, grâces, guérisons ou autres choses qui voudraient de quelque manière s’y référer... » À la fin, le couperet tombait : « Qu’à l’avenir, soit dans les écrits, soit dans la prédication, lorsqu’il sera parlé du culte ou de la dévotion à Notre-Dame de Pellevoisin, absolument aucune mention ne soit faite touchant les apparitions, en sorte que le souvenir s’en éteigne comme insensiblement. » Incroyable...

Était-ce une coïncidence ? Mgr Izart était proche de l’Action française, et l’offensive contre le mouvement royaliste français, imposée par Pie XI à la demande du gouvernement français, débuta quelques jours plus tard, avec la lettre du cardinal Andrieu du 25 août 1926. Quand on ne fait pas la politique de sa religion...

Il ne semble pas qu’Estelle Faguette ait eu connaissance de ce document, on lui épargna ce dernier coup de poignard, et rien ne vint déranger la paix des derniers mois qu’elle vécut à Pellevoisin. Cette « âme toute mariale » (Sylvie Bernay), s’éteignit doucement le 23 août 1929, après avoir déclaré une dernière fois au prêtre qui lui apportait la sainte communion : « Tout ce que j’ai dit, c’est vrai. » Son dernier regard fut pour la statue de la Vierge Marie. Et sur sa tombe, avec ses dates, figurent ces mots : « Sois simple. 1876 »

LA LEÇON DE PELLEVOISIN

Soyons simples, nous aussi, pour tenter de fixer la place de Pellevoisin dans l’orthodromie mariale. Le Père Hugon écrit dans son rapport sur “ Pellevoisin en regard de la théologie ” (1916) : « Ce que Dieu a fait, ce que Dieu a dit, ce que Marie a fait, ce que Marie a dit, est souverainement convenable. La meilleure preuve pour nous de cette convenance, c’est qu’ils l’ont fait, ou qu’ils l’ont dit. » En nous rappelant ses paroles et ses gestes, comme Elle l’a demandé à Estelle de le faire souvent, on découvre une sorte de “ récapitulation ” de ses apparitions antérieures, qui dessinent sur notre sol le grand “ M ” de sa miséricorde et de sa perpétuelle royauté : Rue du Bac (1830), La Salette (1846), Lourdes (1858), Pontmain (1871), en même temps qu’une préparation du salut du monde par son Cœur Immaculé à Fatima (1917).

Le Père Gabriel Jacquier
Le Père Gabriel Jacquier 
en pèlerinage à Pellevoisin avant la guerre. 
« La grâce du siècle actuel, c’est Marie ! »

Mais alors, notre frère Pierre de la Transfiguration fait remarquer en conclusion de son étude : « 1876 : Pellevoisin, Marie veut établir  pour tout le monde la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. 1917 : Fatima, Jésus veut établir dans le monde la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. On serait tenté de dire : mettez-vous d’accord ! Mais non, ils sont d’accord et c’est justement le mystère extraordinaire qu’il nous faut méditer, admirer, adorer... »

Parmi les apôtres et pieux pèlerins de Pellevoisin, un est entré particulièrement dans la profondeur et la saveur de ce mystère : c’est le Père Gabriel Jacquier, de la Congrégation des Pères de Saint-Vincent-de-Paul (1906-1942), disciple du bienheureux Édouard Poppe, qui avait compris la “ contre-révolution intégrale ” que doit opérer le culte de la Vierge « qui donne le Sacré-Cœur ». Pour le règne de Marie, son âme était de feu. Vie mariale intense, apostolat marial fécond, “ croisade mariale ” pour le Règne social, familial et même professionnel de Marie, tout était bon pour hâter son triomphe dans les cœurs et dans les institutions.

Il se rendit chaque année en pèlerinage à Pellevoisin à partir de 1937. « Sa dévotion était si profonde, il parlait des apparitions avec tant de charme qu’il captivait son auditoire, enfants et grandes personnes, et l’on a entendu les habitants du village se dire entre eux, en se retirant : “ Jamais nous n’avons entendu parler de Pellevoisin comme aujourd’hui. ” » Il l’appelait « la Madone d’actualité ». Sa statue trônait face à sa table de travail. Il la contemplait souvent : « Elle s’offre à nous, et on ne la prend pas. » Quand la guerre se déclencha en 1939, il écrivit : « Nous vivons Pellevoisin ! et je demeure plus que jamais plein d’espérance. » Il mourut comme un saint le 13 décembre 1942, jour de la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie.

« Le cœur d’une maman, disait-il, est ce qu’il y a de plus beau sur la terre, et il n’est que l’ombre du Cœur Immaculé... Perdons-nous dans cet abîme de tendresse : nous y trouverons la Vie ! »

frère Thomas de Notre-Dame du perpétuel secours et du divin Cœur.