Il est ressuscité !

N° 275 – Mars 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


GEORGES DE NANTES
MARTYR DE L’OBÉISSANCE DE LA FOI

Un acte d’obéissance héroïque (1)

APRÈS avoir été frappée d’  Interdit ” par les  « normes » romaines depuis l’âge de dix ans, sœur Lucie a reçu la permission de rédiger son ultime témoignage sur « Le message de Fatima », à l’âge de quatre-vingt-huit ans.

Notre Père, le vendredi 3 janvier 1997, à son retour d’exil, donnant sa première bénédiction aux amis après les Complies.

« J’irai donc, Seigneur, déposer sur ton autel cette nouvelle fleur, cueillie dans le jardin de ton amour, mais cueillie sur un rosier couvert d’épines pour ­l’effeuiller sur ton chemin et sur le mien, même si les pétales viennent à être dédaignés, enlevés ou emportés par le vent pour finalement traîner par terre et être foulés par les passants, comme si c’était le reste de mon ultime dépouille. »

Tel fut en effet le sort réservé à cette ultime tentative de transmettre le Message de Notre-Dame de Fatima ; et tel fut le sort de la Cathédrale de lumière de la théologie mystique que notre Père s’était appliqué à édifier pour répondre positivement aux erreurs, aux silences, aux pièges de la gnose antichrist enseignée par l’encyclique de Jean-Paul II, au titre menteur : “ Veritatis splendor ”, qui devrait plutôt s’appeler “ Erroris horror ”, s’exclamait notre Père. Cette œuvre monumentale tenait en cette affirmation : « La vérité donne sa forme à la liberté. » Notre Père écrit : Jean-Paul II « croit ces mots divins, je les tiens pour sataniques ».

Pour faire échec à ce piège tendu par l’exposé attrayant, “ alléchant ”, de tous les biens divins et humains de la foi et de la morale catholiques, notre Père nous entraîna dans le mouvement de la “ Circumincessante charité divine ” par notre retraite d’automne (1993), et démontra publiquement en deux numéros de la CRC, la nécessité de dissuader l’Église entière d’adhérer à cette nouvelle « morale de l’Homme », réconciliant dialectiquement la Liberté moderne avec la Vérité divine de toujours : Question de vie ou de mort éternelle pour des millions d’âmes !

Qu’est-ce que la « Circumincessante Charité divine » ?

L’amour infini qui circule sans cesse entre les Trois Personnes divines, coulant du Père au Fils, et de leur commun principe au Saint-Esprit, trouve son “ bassin d’accumulation ” dans le Cœur Immaculé de Marie, notre Mère à tous, à jamais. Et c’est dans ce Cœur si tendrement proposé à notre soif, que nous avons accès par la charité fraternelle à la Vie divine, que nous retournons à la Source de la grâce et de la gloire, « au sein du Père, dans l’unique Sagesse filiale et l’Amour spirituel ». Ainsi la théologie mystique de notre Père se trouve admirablement confortée par la révélation la plus touchante, la plus encourageante aussi pour les petites âmes, du message de la Vierge de Fatima, quand elle promit le 13 juin 1917 à Lucie :

« Mon Cœur Immaculé sera ton refuge et le chemin qui te conduira jusqu’à Dieu. »

Notre Père confiera : « Il me semble que cette retraite d’automne, à l’automne de ma vie, est comme une vendange des meilleurs fruits de notre vigne : “ Ma doctrine n’est pas mienne ”, devrais-je dire, et avec combien plus de raison que Jésus ne le disait en hommage à son Père ! Je n’ai eu qu’à piller la Sainte Écriture et les trésors infinis de la Tradition. » Enseignement que notre Père a su rendre accessible à chacun, et sur lequel il reviendra en 1997 et 1998.

LA VOIE ÉTROITE.

Angoissé par l’aggravation de l’hérésie, de l’apostasie, de l’immoralité, et par la puissance du mal s’infiltrant au sein des familles les mieux protégées, l’abbé de Nantes n’hésitait pas à écrire :

« Aucune âme, aucune famille, aucune institution, aucun ordre religieux, si prestigieux soit-il, Carmel, Chartreuse, franciscains ou jésuites, ne pourront subsister et acquérir la vie éternelle en se contentant d’obéir à tout ce qui vient de l’Autorité ecclésiastique, aveuglément, commodément, “ préférant les honneurs qui viennent des hommes à celui qui vient de Dieu ” (Jn 12, 43).

« Ainsi la Contre-Réforme catholique est-elle la porte unique et la voie étroite qui mène à la Vie, tandis que le réformisme conciliaire, libéral ou extrémiste, est la voie large et la porte ouverte à la perdition [...].

« Je n’entends évidemment pas ici la Contre-­Réforme catholique au sens étroit de notre Phalange, de notre Ligue CRC, de notre “ chapelle ” et encore moins de notre “ boutique ” ! Je ne suis point d’avis que l’on quitte, par dissentiment doctrinal ou liturgique, la société religieuse, la paroisse, le diocèse, encore moins l’Église romaine ! où l’on a d’abord été reçu et où l’on s’est engagé sur l’Évangile. Non ! Mais faute de pouvoir persuader son père, son supérieur, sa mère, ses sœurs, de revenir à la vraie foi, demeure la nécessité vitale de ne pas se laisser glisser paresseusement, inconsciemment dans l’ambiance de liberté religieuse et des droits de l’homme, se souvenant que la grâce de Dieu est efficace à qui la demande, mais qu’il faut y correspondre pour faire ainsi son salut, douloureusement.

« Car la grande vérité dont nous assumons volontairement la charge, c’est qu’aucune personne, aucune institution, aucune nation ne peut plaire à Dieu, à son Fils Jésus-Christ ni à la Vierge Marie, et donc être béni en ce monde et sauvé dans l’autre, s’il participe à ce système d’intolérance et de pertinacité dans l’erreur qui entraîne à l’apostasie. C’est faire naufrage dans la foi et injurier Dieu mortellement que de pratiquer le culte de l’homme, de professer le respect de sa dignité inamissible et de ses droits, de s’imposer à soi-même, et aux autres, le principe impie de la Liberté, et plus que tout, de la Liberté religieuse. Chacun de nous, comprenant l’insulte faite à Dieu dans cette idolâtrie de l’homme et le mensonge grotesque qu’elle constitue, sera prêt à verser son sang plutôt que d’embrasser pareille folie. Vous mesurez à cela de quelle importance est l’œuvre à laquelle nous nous sommes rivés, enchaînés comme des galériens à leur banc de rameurs, et vous, à titre de compagnons de chaîne, bénévoles...

« L’autre vérité dont nous sommes les hérauts volontaires est aussi insupportable aux oreilles de nos contemporains, et pourtant elle est la transcription d’un fait évident. C’est que tous les maux dont souffre l’humanité, à tous les étages, en tous les pays et dans tous les domaines, – ces maux qui maintenant vous atteignent, et blessent et accablent mortellement ! – trouvent leur première cause dans ce mépris de Dieu et cette adulation de l’Homme et de sa Liberté, sous les noms infâmes de démocratie, d’œcuménisme, de laïcisme et de fraternité universelle. Le salut de la nation, le dénouement de nos crises sociales, le retour à l’ordre minimum de nos familles, de nos écoles, de nos hôpitaux, de nos tribunaux, la réanimation d’une vie économique moribonde ici et sauvage là, tout tient à l’adoration du seul vrai Dieu, Jésus-Christ, et au brûlement de gigantesques autodafés où disparaîtront dans les flammes tous les ornements et les dépouilles des étendards et des oripeaux de la révolution, de l’émancipation, de la démocratie. “ La Liberté, ou la mort ! ” criaient les adeptes de Robespierre et de Danton. La vérité, la voici : Pareille Liberté, c’est la mort ! »

NOTRE TRÈS CHÉRI PÈRE CÉLESTE

À son retour d’Exil, voulant nous entraîner à sa suite, notre Père nous confiera : « J’ai repris La montée du Carmel. “ Dieu seul  ! La maxime de saint Jean de la Croix s’impose à moi. Je l’ai lue attentivement en prenant des notes. Et dans l’état où j’étais, je n’ai pas eu de mal à m’établir dans l’oubli et la mortification de mes tendances. Vraiment, j’étais coupé, retranché du monde. C’était une grâce, aidée par le simple fait de quitter la maison, les miens, me mettre dans l’état du retraitant qui cherche Dieu, et Dieu seul.

« C’était l’oubli, la mortification des tendances. Je dis bien des “ tendances ”, parce que ce n’est pas mortifier les êtres qu’on aime, mais mortifier son appétit de consolation extérieure. J’étais même étonné d’être aussi libre par rapport à tout. Même les pleurs abondants que j’ai versés par-ci par-là, ce n’était pas une tristesse humaine, le chagrin de ne plus avoir autour de soi ceux qu’on aime ; excusez-moi de vous dire cela, mais vous m’étiez complètement indifférents. C’étaient plutôt des pleurs libérateurs, pas nostalgiques, purifiants.

« C’était vraiment l’amour de notre “ très chéri Père Céleste ”. Je suis très heureux d’avoir innové cette formule parce que c’est vrai que Dieu est redoutable, majestueux, tout-puissant, juste juge, c’est très vrai, mais pourquoi n’aurait-on pas le droit de le dire “ très chéri Père Céleste ” ?...

« Mon amour de ce Père très chéri comportait l’amour de ce Jésus très aimable, adorable, et de la Sainte Vierge. Cette présence, cette prière, cette adoration du Père Céleste suscitait la présence de Jésus, du petit Jésus très aimable et de la Sainte Vierge. »

C’est tout Pontevedra !

Dans la matinée, notre Père interrompait son travail pour aller égrener son chapelet dans la chapelle des hôtes. Il y méditait aussi les psaumes. « Quand on est séquestré, comme je l’étais, les psaumes de détresse vous parlent, répondent à votre angoisse. » De surcroît, il y récitait, en toute vérité ! la Prière de l’agonie composée par mère Marie du Divin Cœur :

« Ô mon doux Sauveur, je me jette aujourd’hui, de nouveau et sans réserve, entre vos bras. Plus tous les appuis extérieurs se brisent et disparaissent, plus je me trouve isolée, plus la solitude se fait autour de moi et plus je m’appuie fortement sur Vous et mets toute ma confiance en Vous [...]. Faites que, dans la cellule solitaire et dans la chambre intime du cœur, j’oublie toutes les créatures dans le doux embrasement de votre amour [...]. »

Les notes de notre Père révèlent qu’à un moment critique, il a quitté saint Jean de la Croix pour reprendre saint François de Sales. Évoquant les torrents d’amour qu’on trouve chez ce dernier, non pas affectifs, mais humains, son âme baignait dans cette vivante charité créée, toute spirituelle, qui seule s’accordait avec les objurgations de saint Jean de la Croix de quitter le sensible. Il n’était plus dans le sensible. Il était en oraison dans l’amour de son très chéri Père Céleste, Père de Jésus, Père et Créateur de la Sainte Vierge. Il était fils de Dieu, frère de Jésus, fils de Marie.

« C’est la voie d’enfance dont sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus est le docteur incomparable, elle-même disciple et de saint Jean de la Croix et de saint François de Sales. Jésus-Enfant s’offre à ceux qui redeviennent enfants aussi loin de l’intellectualisme desséchant que de la sensualité des “ alumbrados ”, des “ illuminés ” du temps de saint Jean de la Croix, dont les charismatiques sont aujourd’hui la copie conforme.

« Quand Noël est arrivé, j’étais en bonne disposition pour me réjouir de l’enfance du Christ. »

UN COMBAT SINGULIER DÉCISIF

Au Canada, avant son départ, pour l’Exil, notre Père avait dit à nos frères : « À mon âge, une seule chose compte : la défaite de Satan et la condamnation du concile Vatican II. » Et à propos de l’hérésie de la liberté religieuse : « Nous préférons mourir plutôt que de passer dans l’autre camp ou de s’endormir dans un monastère bien fermé, mais asphyxié par le Concile et par le Pape. »

L’abbé de Nantes, “ bien enfermé à Hauterive ”, ne s’y laissa pas asphyxier. Il demanda au Père Abbé un exemplaire des Actes de Vatican II, et en entreprit la lecture sans aucun autre document. Pour mieux en pénétrer le sens, il en recopia les textes, en notant à mesure ses réflexions critiques. D’une écriture un peu tremblée, où on discerne les premières atteintes de sa maladie, il remplit un, deux, bientôt trois cahiers d’écolier.

« Fastidieux à chaque reprise, ce labeur devenait en peu de temps passionnant, et des textes ainsi copiés, analysés, fouillés, je crois pouvoir dire que je connais leur fond, leur forme, leurs intentions affichées et jusqu’aux plus secrètes arrière-pensées de leurs auteurs [...].

« Mes critiques de jadis me revenaient, mais tant et si gravement renforcées que, de jour en jour, m’apparaissait comme un devoir pour le salut des âmes, pour la sainteté indéfectible de l’Église, mais encore pour la Vérité de Dieu, et ne serait-ce que pour le seul honneur et crédit de l’intelligence humaine et chrétienne, que ces textes soient révisés, corrigés, et pour la plupart, j’ose le dire... pour l’ensemble, rétractés par les mêmes Pères qui les ont promulgués, ou leurs successeurs, tant ils sont humainement aberrants et dogmatiquement hérétiques, subversifs, à en crier. La cause de la ruine de l’Église est là, sous mon scalpel, qu’il faut éradiquer. »

Bien qu’attelé à cette rude polémique, notre Père ne perdait pas un instant le sentiment de la présence de Dieu. « Cette solitude, ces heures de travail, de prière, confiera-t-il, ont été pour moi une étape de ma vie. Je peux dire, maintenant, j’espère que Dieu m’en conservera la grâce, que j’ai réussi une difficile conciliation : passant d’une vie mystique, c’est-à-dire une vie dans l’amour de Dieu le Père, de Dieu le Fils, de l’Esprit-Saint dans le Cœur Immaculé de Marie, calme, joyeuse, confiante, tout axée sur la miséricorde de Dieu, dans le plein abandon à la Très Sainte Trinité, et passant de cela à la polémique épouvantable que j’ai dû mener contre le Concile en l’étudiant de fond en comble, en relisant les absurdités et les blasphèmes qu’il a promulgués comme des actes de son Magistère. »

C’était un combat singulier avec le diable livré, chapelet en main, implorant le secours de la Sainte Vierge.

En accomplissement de la malédiction divine prononcée contre Satan aux origines :

« Je mets une hostilité entre toi et la Femme,
entre ta semence et la sienne.
Elle t’écrasera la tête
et tu l’atteindras au talon. » (Gn 3, 15)

« L’esprit de Satan se manifestait dans chacun de ces chapitres, que j’avais dénoncés sur le moment, mais comme un jeune prêtre n’osant donner toute leur force à ses propres raisonnements. Cette fois, il n’était pas possible de ne pas livrer une bataille sanglante contre cette invasion de Satan en plein Concile et qui continue depuis trente ans. »

Aujourd’hui, nous pouvons dire : depuis soixante ans ! Le fruit de ce combat apocalyptique fut l’Autodafé, la plus salubre et la plus salutaire des œuvres théologiques du vingtième siècle. Nous n’hésitons pas à y voir la réalisation de la prophétie de don Bosco, annonçant que ce siècle ne s’achèverait pas sans que l’Immaculée ait remporté une éclatante victoire. Cette victoire est dans la rédaction de ce pamphlet “ mystique ”, œuvre de l’Exilé pour cause de fidélité à l’Église catholique.

« Mon secours était d’interrompre cette étude pour revenir à la chapelle, et demander à notre Père Céleste comment il était possible que tous aient participé à ce vent de folie, même un Albino Luciani, le futur Jean-Paul Ier... et par quelle aberration ou “ désorientation diabolique ”, tous encore aujourd’hui et jusqu’à ces saints moines que je côtoyais, adhéraient à ce néo-christianisme, cette gnose moderniste déjà condamnée par saint Pie X et par toute la tradition millénaire ? C’est alors que, marchant le long de la rivière proche, me frôla comme un vertige l’idée, la tentation d’un suicide qui résoudrait l’insoluble problème ignacien du “ quid agendum ? ” Que dois-je faire maintenant ?

« La réponse était : prier, travailler sans relâche, puis publier cette critique littérale, sans aucun autre souci que de la Vérité, en un livre au titre flambant comme d’un pamphlet : Vatican II, l’Autodafé... et laisser l’Église à son devoir, le mien étant à ce dernier essai, achevé. »

Ainsi l’Immaculée protégea son enfant, tout au long de cet exil.

« Je sais que j’ai été mis à l’écart, dira-t-il, non pas pour avoir le temps d’écrire ce livre – qui paraîtra, il faudra qu’il paraisse –, non pas pour avoir le temps de m’y plonger, mais parce que Dieu voulait que j’arrive à unifier dans ma propre vie la douceur de l’oraison, la saveur de la sagesse surnaturelle avec la polémique telle que les Pères de l’Église en ont toujours donné l’exemple, eux, suprêmement, unis à Jésus et Marie. Les Pères de l’Église passent des plus hautes élévations mystiques aux plus violentes colères contre les hérétiques, comme déjà saint Paul interrompant brusquement ses effusions d’amour, dans l’Épître aux Philippiens, pour partir en guerre contre ces gens qui veulent le sup­planter dans le cœur de ses communautés : “ Prenez garde à ces chiens, prenez garde à ces mutilés ! ” (Ph 3, 2) »

LES MALADRESSES D’UN ÉVÊQUE “ VIGILANT ”.

De ce terrible combat, dans « l’abjection et l’oubli acceptés sans limite pour l’amour du Christ », notre Père sortit vainqueur, mais blessé.

Pendant ce temps, nos communautés appliquaient à la lettre ce qu’il avait prévu pour elles dans son sermon d’adieu aux Canadiens : « Je leur ai enseigné la doctrine de Jésus. Je leur ai donné l’amour de la Très Sainte Vierge. Je peux partir. Ils continueront sans moi. Et, en continuant sans moi, ils fermeront la bouche à tous mes calomniateurs. »

En septembre, lorsque Mgr Daucourt fut persuadé que notre Père ne reviendrait pas, il nous intima l’ordre de choisir entre trois solutions :

1. retourner dans le monde,

2. entrer dans une autre communauté,

3. rester en communauté au titre d’une association de laïcs de fait, mais sous ma « vigilance», disait l’évêque, « avec enquête canonique» et tout ce qui s’ensuivrait.

Le 12 septembre, tous les frères de la maison Saint-Joseph et toutes les sœurs de la maison Sainte-­Marie répondirent, chacun personnellement, à Mgr Daucourt qu’ils voulaient continuer à vivre en communauté, dans les mêmes conditions. Pour ma part, je l’avertissais que nous ne bougerions pas du statu quo aussi longtemps que jugement doctrinal n’aurait pas été rendu sur le procès fait par l’abbé de Nantes au concile Vatican II.

La première tentative de Mgr Daucourt pour nous rallier ou nous disperser avait échoué. Deux mois plus tard, l’évêque reprit la plume, pensant en finir. Le 27 décembre 1996, il nous écrivit :

« Frères et sœurs dans le Christ. Je reste préoccupé par votre situation. Celle-ci ne saurait durer. Pour ce faire, je dois continuer de remplir ma tâche d’évêque non pour détruire, mais pour vous aider. »

Et de nous proposer la rencontre d’un moine ayant « une longue expérience de responsabilité au service des communautés monastiques ».

 Non pour détruire ”... Le mot était révélateur d’intentions mal dis­simulées. Je le lui fis alors remarquer : « Il s’agit de savoir si nous sommes encore catholiques en refusant la religion du concile Vatican II. Cette question dépasse de toute manière la compétence du moine que vous avez chargé de nous ren­contrer. » Et je lui annonçais que j’allais, avec frère Gérard, visiter notre Père à Hauterive « pour lui demander si notre obéissance devait aller jusqu’à laisser anéantir la Contre-Réforme catholique ».

Au même moment, notre Père recevait du même évêque en cadeau de Noël les Œuvres complètes de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, et il se surprit à murmurer : « Timeo Danaos et dona ferentes. Je crains les Grecs, même porteurs de présents. » La lettre qui accompagnait le cadeau aggrava son tourment. L’évêque lui donnait des nouvelles des frères et des sœurs : « Dans la discrétion et la patience, je veux exercer ma responsa­bilité à leur égard pour qu’ils aient un statut canonique, un supérieur légitime [ !] et un aumônier, mais c’est actuellement très difficile. »

Il devenait de plus en plus patent que l’évêque s’employait à obtenir notre dissolution pour que disparaisse la CRC. Seul notre Père pouvait nous défendre, à la fois sur le fond – il n’y avait que lui pour mener un tel combat doctrinal – et en droit : c’est l’état inachevé de son procès, ouvert à Rome en 1968 et jamais conclu, qui couvrait de son bouclier canonique la légitimité de la poursuite de notre œuvre de CRC. Si bien que nous n’avions pas à obtempérer aux volontés de Mgr Daucourt, dont notre Père supputa qu’à Rome, il serait qualifié de “ maladroit ”. C’est ainsi que, l’après-midi du 2 janvier 1997, frère Gérard et moi sommes partis pour la Suisse, prier notre Père de revenir.

« JE REVIENS POUR UN DUR CHEMIN DE CROIX. »

À notre arrivée à Hauterive, le 3 janvier au matin, il nous conduisit dans la petite chapelle où il disait la Messe seul chaque matin. Nous le vîmes s’allonger sur le sol, les bras entourant le pied colonne du Tabernacle, à l’imitation de Marie-­Madeleine au pied de la Croix, puis se relevant, il pointa du doigt la porte du tabernacle sur laquelle était sculpté un Christ aux outrages dont il baisa le genou. Il nous raconta ensuite comment il avait été constamment “ aidé ”, durant ces cent jours, par une grâce quotidienne, souriant à tous, “ braves gens ” de service ou de passage. Grande, indicible était notre joie de retrouver notre Père terrestre, image de notre “ très chéri Père Céleste ”, avec notre amour d’enfants, d’enfants de Marie.

En montant dans notre auto pour revenir à la maison, il crut entendre notre très chéri Père Céleste lui dire : « J’aimerais assez que tu sois maintenant excommunié. » En effet, s’il avait été excommunié, cela aurait fait rebondir son procès pour la défense de la foi. Mais il n’en fut rien, et pour cause !

Cependant, tandis qu’il regagnait la France, notre Père fut envahi « d’une formidable joie, parfaitement lucide : pour la première fois depuis 1944, je me savais libre dans ma foi catholique et dans mon natio­nalisme français, monarchique. Au milieu d’un monde et d’une Église tombés en esclavage du Malin, j’avais acquis le droit de secouer toutes mes servitudes, de ne rien dissimuler et de faire face, comme saint Georges, mon patron, comme saint Michel, comme David, à toutes les hideuses et puantes bêtes de l’Apocalypse. »

Aussi, en acceptant de revenir à la tête de ses communautés, notre Père savait ce qui l’attendait : « Je reviens, nous dit-il, pour un dur chemin de Croix que nous aurons à parcourir ensemble. Je suis rentré parce que je ne veux pas que leur bulldozer (Pape et évêques) écrase le dernier bastion de la foi. Tout leur est soumis, ils ne rencontrent plus aucun obstacle. Mais ici, nous disons : “ Stop, on ne passe pas ! ” »

À la petite foule de nos amis accourus à la maison Saint-Joseph pour l’Épiphanie : « Je vous préviens que nous entrons dans un temps d’apostasie où ceux qui seront fidèles au Christ iront au Ciel, mais seront martyrisés. Ne courons pas au martyre, soyons prudents, ne nous aventurons pas, cessons de faire du bruit dans les rues et des défilés de Jeanne d’Arc... Mais demandons à Dieu, simplement, de nous donner la grâce d’être fidèles. Resserrons nos liens, comme vous l’avez fait merveilleusement pendant ces mois derniers. Et soyez certains que nous sommes décidés, tous, autant que nous sommes, dans nos communautés, à ne pas nous laisser broyer, sinon comme martyrs. »

Quelques jours plus tôt, le 2 janvier, le saint et regretté abbé Henri Saey, du diocèse de Montréal, consulté par nos frères au sujet de notre Père, leur disait avec assurance :

« Il vous a donné un admirable exemple d’obéissance en septembre. Mais là, c’est son devoir de sortir, de reprendre la tête de la Contre-Réforme catholique ; c’est son charisme ”, il est défenseur de la foi, lui seul peut le faire. »

Dès lors, les années 1997-1999 se déroulèrent sous le signe de l’épreuve acceptée et offerte pour l’Église. L’heure était venue d’aimer, de souffrir et de vaincre l’Adversaire par le sacrifice, « bastion de notre prière », comme écrivait sœur Lucie. En moulant le plus pur froment de sa doctrine mystique, celle précisément dont on lui fait grief, avec une plénitude inégalée, sinon par un petit poème de la vénérable sœur Lucie :

« Hostie divine, pain descendu du Ciel,
que le Père nous a donné et qui a allumé en moi
une flamme laborieuse, que ton amour embrase,
présente en moi, divine hostie,
sur l’autel du sacrifice, je t’adore et je t’aime,
je veux être avec toi consacrée, offerte au Père,
flamme ardente, pour me perdre en toi
dans l’éternité de ton Être immense.
Petite hostie, je veux être avec toi,
fais de moi, pour toi, ton vivant tabernacle.
Que tu puisses y demeurer, comme cette fournaise ardente,
que ton amour présent ne laisse pas s’éteindre.
Tu resteras là, flamme toute brûlante,
que ton amour entretient, avec la lumière de ton regard. »

frère Bruno de Jésus-Marie