Le bienheureux Pie IX 
pape et docteur de l’Immaculé

SE trouvant un jour en butte à de fortes pressions de la part de gouvernements francs-maçons, le pape Pie IX déclara à l’un de ses proches : « J’ai la Sainte Vierge avec moi, j’irai de l’avant. » Cette confidence en dit long sur la mystérieuse alliance avec l’Immaculée qui fit de son pontificat l’un des plus grands.

Jean-Marie Mastaï est né le 13 mai (tiens donc !) 1792, à Senigallia, cité des Marches, située à une cinquantaine de kilomètres du sanctuaire de Lorette où sa famille participait chaque année à la veillée de prières du 10 décembre pour commémorer la translation de la Santa Casa.

Le Bienheureux Pie IX : 1846-1878.

L’âme de l’enfant fut profondément marquée par la piété de sa mère qui se rendait tôt matin à l’église des Pères servites pour assister à la Messe et prier devant un tableau de Maria Santissima Addolorata. Elle lui enseigna, parmi d’autres sacrifices, à toujours refuser, au cours des repas, les premiers fruits qu’on lui proposait, pour les offrir à la Vierge Marie. Devenu Pape, il confiera : « Voilà une pratique que j’ai apprise sur les genoux de ma mère. J’y suis encore fidèle. » Il conserva précieusement l’image de la Madonna della Speranza, reçue lors de sa Première Communion, car elle lui rappelait « la félicité de ce jour béni ».

Au collège Saint-Michel de Volterra, sa dévotion pour l’Immaculée s’affermit. On y pratiquait la récitation quotidienne de la “ Couronne des douze étoiles ”, en l’honneur des douze privilèges de la Mère de Dieu, dont la troisième dit : « Loué soit Dieu le Père qui a préservé la Vierge Marie de toute tache dans sa Conception. » De plus, l’Académie des persévérants, à laquelle il appartenait, avait un culte spécial pour « la Vierge conçue sans tache ». Ce fut comme consul de l’Académie qu’il prononça pour la première fois un discours sur l’insigne privilège de la Mère de Dieu.

« Dès Nos plus tendres années, écrira-t-il, Nous n’avons rien eu de plus cher, rien de plus précieux que d’honorer la bienheureuse Vierge Marie d’une piété particulière, d’une vénération spéciale et du dévouement le plus intime de notre cœur, et de faire tout ce qui nous paraîtrait pouvoir contribuer à sa plus grande gloire et louange, et à l’extension de son culte. » (Ubi primum)

En 1815, Jean-Marie Mastaï ambitionna d’entrer dans la garde noble reconstituée. Mais il souffrait depuis plusieurs années d’une grave infirmité. Un soir de novembre, le carrosse du cardinal Gregorio Fontana s’arrêta brusquement devant un corps étendu sur le pavé : le prélat s’aperçut avec stupeur qu’il s’agissait du jeune Mastaï, frappé d’une crise d’épilepsie. Quelques semaines plus tard, Jean-Marie, accablé, se rendit en pèlerinage « au sanctuaire de Lorette pour épancher son âme dans le Cœur de Celle qui sera toujours sa force. De ce pèlerinage, date la guérison effective et définitive de sa terrible maladie. » (Pierre Fernessole, Pie IX, Lethielleux, 1960, t. 1, p. 26)

Après ce miracle qui l’avait délivré de son infirmité, il considéra ces longues années d’épreuve comme la marque d’une bienveillante attention de la Divine Providence. Car « cette maladie, en l’écartant de “ la société ” jusqu’à l’âge de vingt-six ans, avait préservé sa jeunesse des périls du monde » (ibid., p. 30).

SAINT PHILIPPE RESSUSCITÉ

Pendant sa préparation au sacerdoce, il prend en charge, avec une totale abnégation, les orphelins, apprentis ou petits ouvriers, de l’hospice Tata Giovanni. De tout son cœur, qu’il avait si bon, il se penche sur la misère de ces enfants. « Ce saint directeur, racontera l’un d’eux, vivait avec nous comme l’un de nous, compatissant à nos faiblesses, parlant notre langage autant que possible, s’asseyant à la même table, partageant nos jeux, sachant nous faire aimer sa douce gravité et vénérer ses aimables complaisances. Je ne me souviens pas qu’il ait jamais eu à nous faire un reproche : tout ce qui pouvait le contrister, nous nous en abstenions naturellement. Il suffisait de penser à lui pour pouvoir le bien. Si quelqu’un d’entre nous commettait une faute, un seul regard du saint abbé le touchait de repentir... Ce que je vous écris, tous mes compagnons vous l’écriraient, et de même tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre à l’hospice de Tata Giovanni sous la direction du seigneur Mastaï-Ferretti. » (Yvan Gobry, Pie IX. Le Pape des tempêtes, éd. J. Picollec, 1999, p. 22)

Ordonné prêtre le 10 avril 1819, il manifeste un tel zèle en toutes sortes d’œuvres de piété et de charité, qu’on l’appellera bientôt saint Philippe [Néri] ressuscité. Aussi est-ce un déchirement d’avoir à quitter ses chers pauvres pour accomplir une mission pontificale au Chili !

Sacré évêque de Spolète, en avril 1827, il touche les cœurs par sa prédication, intarissable pour exalter les privilèges et la puissance de l’Immaculée Médiatrice. « En fait, tout est glorieux en Marie. Sa conception, sa naissance, sa vie, sa mort, et enfin son tombeau. Dans ce tombeau, elle gît sans corruption, et bientôt elle en sortira triomphante... Fils très aimés, voulons-nous mourir comme la Vierge, sans crainte ? Vivons donc comme la Vierge, ayant le péché en haine et abomination... Souvenez-vous que Marie est, dans le Ciel, la Médiatrice [c’est lui qui souligne] puissante, la miséricordieuse avocate, votre Mère. »

UN ÉVÊQUE LIBÉRAL

Les témoignages concernant ses charités, recueillis pour son procès de béatification, sont innombrables. « Il avait les mains trouées », disait-on.

« Bien des familles, à Spolète, bénéficièrent de ses largesses, ceux-là mêmes qui, politiquement, étaient des adversaires du Saint-Siège. »

1831 : Grégoire XVI monte sur le trône tandis que l’insurrection fomentée par les carbonari éclate dans les États pontificaux. À Spolète, Mgr Mastaï réussit à désarmer trois cents, puis trois mille révolutionnaires, en leur accordant la vie sauve, avant l’arrivée des troupes autrichiennes appelées par le Pape. Lorsqu’un commandant autrichien présente à l’évêque une liste de citoyens suspects, coupables de rébellion, celui-ci la déchire en disant : « Quand le loup veut dévorer une brebis, il n’informe pas le pasteur ! »

Grégoire XVI, qui a discerné ses vertus et ses mérites, lui confie l’évêché d’Imola, puis lui confère la pourpre cardinalice. Le cardinal Lambruschini, secrétaire d’État, s’étonne : « Chez les Mastaï, tout le monde est libéral, même les chats.

– Va là ! Va là ! lui répond le Pape, c’est un bon évêque. »

Très ouvert aux progrès des sciences et de l’industrie, le cardinal Mastaï n’avait qu’une passion : le bien de son peuple, non seulement spirituel, mais aussi temporel. « Son attention la plus empressée, écrit Giovanni Maïoli, allait continuellement aux nécessités et aux œuvres du peuple de son diocèse et du dehors. Il s’intéressait aux moulins et à la mouture, aux serruriers, aux marchés, au déblaiement de la neige, jusque dans les communes lointaines des montagnes, aux théâtres et autres divertissements publics, et lorsque, par suite de pluies trop abondantes, les fleuves menaçaient de déborder, il tremblait pour les pauvres populations ; il réclamait et suppliait auprès des autorités romaines et locales pour qu’elles pourvoient à temps, pour qu’elles interviennent afin de réparer digues et ponts, pour qu’elles fassent tout le possible afin d’éviter des calamités publiques. »

S’impatientant des lenteurs du gouvernement et de l’administration pontificaux, il les jugeait trop en défiance envers certaines nouveautés :

« Je ne puis comprendre l’attitude querelleuse de notre gouvernement, qui mortifie, par ses tracasseries, la jeunesse qui respire le souffle de son siècle. Il faudrait voir un peu à la contenter et à s’en faire aimer. Je ne puis même imaginer l’opposition du gouvernement aux chemins de fer, à l’éclairage au gaz, aux ponts suspendus, aux congrès scientifiques. La théologie ne s’oppose pas, que je sache, au progrès des sciences, des arts et de l’industrie... Mais évidemment, je n’entends rien en politique et peut-être que je me trompe. »

Le cardinal Mastaï semblait ignorer que les congrès, prétendument “ scientifiques ”, étaient infiltrés de carbonari. « Les congrès des savants italiens, tenus à Pise en 1839, à Turin en 1840, à Florence en 1841, et tous autres, sous couleur de travaux scientifiques, renforçaient les agitations politiques ; le manifeste de Rimini, composé par le médecin révolutionnaire Farini, réclame aux monarques, et aux peuples de toute l’Europe, leur assistance pour obtenir des réformes libérales. » (Fernessole, t. 1, p. 112)

LA CONVERSION DU PAPE

À la mort de Grégoire XVI, l’archevêque d’Imola, totalement démuni à cause de ses trop larges aumônes, doit emprunter trois cents écus pour pouvoir se rendre au conclave. Il y est élu Pape le 16 juin 1846, et prend le nom de Pie IX. Quand il paraît, de blanc vêtu, au balcon du palais du Quirinal pour donner sa première bénédiction, le peuple romain est subjugué :

« Quanto e bello ! Qu’il est beau ! »

« Au premier abord, précise l’un de ses intimes, le visage de Pie IX émeut suavement, par son expression de bonté, d’intelligence et de désintéressement ; dans ses traits – les qualifier de sympathiques est insuffisant – rien de commun ou de trivial, tout l’ensemble présente un caractère empreint de dignité. La conformation originale de la bouche se relève encore mieux par un détail que seul un minutieux observateur pourrait découvrir : l’habitude de vivre pour les autres et de prêter aux manifestations de tous les caractères, de toutes les pensées, une attention forte et soutenue, imprime à la lèvre supérieure une oscillation nerveuse qui donne au sourire de Pie IX une grâce inexprimable. » (ibid., t. 2, p. 410-411)

Les débuts furent dramatiques : « Le jeune et merveilleux pape Pie IX, intrépide docteur de la foi, sur le plan des idées politiques dites modernes s’était laissé quelque peu convaincre. Il ouvrait son pontificat par une encyclique très ferme sur la foi, mais se hâtait d’introduire dans ses États des progrès matériels souhaitables et des nouveautés constitutionnelles aventureuses. Le tout donnait au pontificat un petit air de changement et de libéralisme excitant. » (Georges de Nantes, Pour une nouvelle Chrétienté, CRC n° 87, décembre 1974, p. 5-6)

Montalembert exultait : « Le pape Pie IX, en dix-huit mois de temps, a accordé à son peuple l’amnistie, la garde civique, l’organisation municipale, la Consulta, c’est-à-dire des réformes si considérables et si fécondes qu’il serait peut-être impossible de trouver, dans les annales d’aucun pays, d’aucun règne, l’exemple d’une générosité si spontanée et si complète. »

Cependant, les esprits clairvoyants s’étaient vite alarmés de ces concessions à l’esprit nouveau. Certains voyaient en lui « le Louis XVI de la papauté ». Dès le 1er novembre 1846, le futur cardinal Pie, alors vicaire général à Chartres, écrivait au comte de l’Estoile : « Les affaires du Pape vont mal. Je ne sais qu’en penser. Je crois qu’il fonde une confiance extrême sur l’empire de la bonté pour rapprocher les hommes, et qu’il ne sera détrompé qu’après de cruels mécomptes. En attendant, j’ai peur qu’il n’essaie de l’entente cordiale avec ses plus irréconciliables ennemis... Il prêchera aux pasteurs des doctrines de charité envers ces pauvres loups qu’il ne faut pas traiter si rigoureusement. Monseigneur est fort alarmé... Les rhéteurs, grands et petits, font beaucoup d’amplifications sur l’œuvre de Pie IX. Elle est assurément très belle en théorie et par la droiture de l’intention qui l’a entreprise. Mais un homme intelligent, qui est sur les lieux, m’assure que rien ne s’édifie ni ne se réforme ; au contraire, tout se dissout. En particulier, la question des jésuites va devenir aussi brûlante à Rome qu’en Suisse. Pie IX ne les livrera pas ; il se laissera marcher sur la gorge plutôt que de les sacrifier, et il fera bien : ni sa conscience, ni son honneur ne lui permettent de se rendre complice de la haine dont ces saints religieux sont l’objet.

« Ce bon Pape n’a pas de mission plus évidente, selon moi, que celle du martyre. Il est digne du libéralisme révolutionnaire d’immoler celui qu’il aura applaudi à outrance. Et comme ce Pape est un saint, l’Église inscrira peut-être dans cinquante ans un nom de plus dans son martyrologe. Tout au moins recueillera-t-elle les fruits de son immolation. Je ne puis me défendre de juger ainsi l’œuvre de Pie IX : je crois plus à sa Passion qu’à ses réformes pour le salut de l’Église et de la société. » (cité par Baunard, Histoire du cardinal Pie, Poitiers, t. 1, 1887, p. 182)

« En quoi consistait son erreur, se demande notre Père, cette illusion dont le futur cardinal Pie prévoyait les pires conséquences pour l’Église ? En ceci que Pie IX croyait séparer les peuples de leurs meneurs révolutionnaires, se rallier les uns en démasquant les desseins criminels des autres, par une concession large et spontanée aux désirs universels de modernisation du régime politique des États. Il fallait faire la part du feu ? Mieux que cela : satisfaire des revendications temporelles, somme toute acceptables, n’ayant pour objet que des “ superstructures ”, des formes variables, contingentes, de gouvernement, pour dissocier ces opinions nouvelles et honnêtes d’avec le poison philosophique et antireligieux que la Révolution y avait mêlé. En définitive, laisser la politique aux libres volontés populaires, pour mieux sauvegarder les droits souverains et l’autorité purement spirituelle de la religion. » (Lettre à mes amis n° 190 du 8 décembre 1964)

1848. La Révolution se propage en Italie. À Rome, la situation se dégrade. Pour la rétablir, Pie IX va-t-il faire appel aux Autrichiens comme son prédécesseur ?

Non ! il maintiendra un régime politique libéral, et il choisit comme chef de son gouvernement le comte Pellegrino Rossi, ancien carbonaro, qui prend des mesures sévères pour assurer l’ordre public. Las ! le 15 novembre, ce juste est assassiné à l’entrée du parlement. Le lendemain, l’armée pontificale fraternise avec les insurgés qui assiègent le palais du Quirinal. Les émeutiers exigent du Pape, sous forme d’ultimatum, l’abandon de son pouvoir temporel, la proclamation de la République, la déclaration de guerre à l’Autriche.

Admirable réponse de Pie IX : « Ce serait abdiquer. Je n’en ai pas le droit. » Tandis que les balles pleuvent sur le Palais, atteignant mortellement Mgr Palma.

Dans la soirée, un nouveau gouvernement est formé, mais le Pape refuse d’approuver ses actes et ses décisions. Huit jours plus tard, Pie IX monte dans une berline et s’enfuit en direction du royaume de Naples. « Courage ! dit-il à ses compagnons. Je porte avec moi le Très Saint-Sacrement, dans le ciboire que portait Pie VI quand il fut emmené en France. Le Christ est avec nous ; il sera notre bouclier et notre Sauveur ! » Le 25 novembre, il arrive à Gaète.

Il y restera deux ans.

L’EXIL À GAÈTE

L’abbé de Nantes écrit : « L’insurrection de 1848, l’assassinat ignoble de Rossi, son premier ministre, homme libéral s’il en fut, sa fuite dans les rues de Rome surchauffée par la maçonnerie et les sectes, suant de haine et de blasphème, démontrèrent à Pie IX que la Révolution est un tout, que la politique est le lieu de son règne et l’État populaire l’instrument de sa puissance absolue. On ne fait pas sa part à la Révolution, le Léviathan moderne. On ne lui cède pas les moindres droits, politiques, sociaux, économiques ; on ne lui concède pas la moindre valeur théorique ou morale sans qu’elle y introduise aussitôt ses principes totalitaires de négation et de destruction radicales. Pie IX revint dans les larmes, de son “ libéralisme politique ”, et le Syllabus est le témoin de sa rétractation. » (ibid.)

En exil, le bienheureux Pie IX se confie totalement à l’Immaculée pour redresser le cours de son pontificat. Que de pèlerinages ! Le 9 septembre 1849, à Naples, en l’église du Gesu Vecchio, il laisse, dans une petite chapelle dédiée à l’Immaculée, un billet avec ces quelques mots : « Pie IX déclare se mettre sous la protection de Marie Immaculée. » (Chiron, Pie IX, p. 206)

Surtout il accélère la procédure déjà engagée pour la définition du dogme de l’Immaculée Conception. Quelques jours seulement après son arrivée à Gaète, le 6 décembre, il nomme les membres d’une commission cardinalice chargée d’en examiner l’opportunité. Puis, le 2 février 1849, il publie l’encyclique Ubi primum pour solliciter des évêques leurs vœux et leurs sentiments sur cette définition. Il exprime toute sa confiance dans la protection de Celle qui sauva toujours l’Église des plus graves périls et qui la sauvera encore :

« Nous nous confions surtout dans cette espérance que la bienheureuse Vierge, qui a été élevée “ par la grandeur de ses mérites au-dessus de tous les chœurs des anges jusqu’au trône de Dieu ” (saint Grégoire), qui a brisé sous les pieds de sa vertu “ la tête de l’antique serpent ”, et qui, “ placée entre le Christ et l’Église ” (saint Bernard), toute pleine de grâces et de suavité, a toujours arraché le peuple chrétien aux plus grandes calamités, aux embûches et aux attaques de tous ses ennemis, et l’a sauvé de la ruine, daignera également, nous prenant en pitié, avec cette immense tendresse qui est l’effusion habituelle de son Cœur maternel, écarter de nous, par son instante et toute-puissante intercession auprès de Dieu, les tristes et lamentables infortunes, les cruelles angoisses, les peines et les nécessités dont nous souffrons, détourner les fléaux du courroux divin qui nous affligent à cause de nos péchés, apaiser et dissiper les effroyables tempêtes de maux dont l’Église est assaillie de toutes parts, à l’immense douleur de Notre âme, et changer enfin notre deuil en joie. »

Les vœux de l’épiscopat confortèrent Pie IX dans sa résolution. Cinq cent quarante-six évêques demandaient avec insistance la définition, tandis qu’une trentaine seulement la jugeaient inopportune, dont le cardinal Pecci, archevêque de Pérouse, le futur... Léon XIII !

Après son retour à Rome, Pie IX se sentira, en février 1852, poussé par « une sorte de mouvement intérieur », à associer, dans un même document, la définition de l’Immaculée Conception et la condamnation explicite des erreurs modernes. Certes, le pontife renoncera finalement à cette idée, mais elle est très révélatrice de son souci et de ses intentions. Pour combattre tant d’erreurs et de forces conjurées contre l’Église, il faut faire appel à l’Immaculée. Telles furent sa conduite et sa tactique, qu’il expliquera un jour par une allégorie biblique très éclairante :

« Que ferons-nous en des temps si tristes ? Je me souviens d’Ésaü, quand pris de fureur il marchait contre Jacob. Celui-ci, voyant le péril, se mit en position pour l’attendre. Il plaça en première ligne ses serviteurs, puis ses enfants, puis l’innocente Rachel. Nous imiterons donc Jacob. Nous avons un Ésaü qui nous persécute durement et cruellement : ainsi, en première ligne nous placerons notre clergé avec ses paroles et ses exemples, puis tous les bons catholiques prompts à l’imiter et à le soutenir. Mais notre Rachel est dans les cieux, et c’est la Mère de Dieu, notre Mère, l’aide du chrétien, le refuge des pécheurs, la destructrice de toutes les hérésies et de toutes les erreurs. » (Cité par J.-M. Villefranche, Pie IX, sa vie, son histoire, son siècle, Lyon, 1878, p. 389)

LE DOCTEUR INFAILLIBLE

Le pape Pie IX proclama le dogme de l’Immaculée Conception par la bulle Ineffabilis Deus, en la basilique Saint-Pierre, le 8 décembre 1854 :

« Dieu ineffable, dont les voies sont miséricorde et vérité, dont la volonté est toute-puissante, dont la sagesse atteint d’une extrémité jusqu’à l’autre avec une force souveraine et dispose tout avec une merveilleuse douceur, avait prévu de toute éternité la déplorable ruine en laquelle la transgression d’Adam devait entraîner tout le genre humain ; et dans les profonds secrets d’un dessein caché à tous les siècles, il avait résolu d’accomplir, dans un mystère encore plus profond, par l’incarnation du Verbe, le premier ouvrage de sa bonté, afin que l’homme, qui avait été poussé au péché par la malice et la ruse du démon, contrairement au dessein miséricordieux de son Créateur, ne pérît pas, et que la chute de notre nature, dans le premier Adam, fût réparée avec avantage dans le second. Il destina donc, dès le commencement et avant tous les siècles, à son Fils unique la Mère de laquelle, s’étant incarné, il naîtrait dans la bienheureuse plénitude des temps ; il la choisit, il lui marqua sa place dans l’ordre de ses desseins ; il l’aima par-dessus toutes les créatures, d’un tel amour de prédilection, qu’il mit en elle, d’une manière singulière, toutes ses plus grandes complaisances.

« C’est pourquoi, puisant dans les trésors de sa divinité, il la combla, bien plus que tous les esprits angéliques, bien plus que tous les saints, de l’abondance de toutes les grâces célestes, et l’enrichit avec une profusion merveilleuse, afin qu’elle fût toujours sans aucune tache, entièrement exempte de l’esclavage du péché, toute belle, toute parfaite et dans une telle plénitude d’innocence et de sainteté qu’on ne peut, au-dessous de Dieu, en concevoir une plus grande, et que nulle autre pensée que celle de Dieu même ne peut en mesurer la grandeur. »

Que de richesses théologiques ! Notre Père y a trouvé un encouragement à exalter les privilèges de l’Immaculée, présente auprès de Dieu dès le commencement (cf. Pr 8). D’autant plus que Pie IX a fait, quelques jours avant la proclamation du dogme, une correction importante à la Bulle : il a supprimé la mention du moment de la création de l’âme de la Vierge, laissant ainsi ouverte la question.

Le Pape montre d’abord comment la « Sainte Église romaine n’a rien eu plus à cœur que de professer, de soutenir, de propager et de défendre, par tous les moyens les plus persuasifs, le culte et la doctrine de l’Immaculée Conception ». Puis il étudie le témoignage des Pères et il poursuit :

« Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si la doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge Mère de Dieu, contenue, au jugement des Pères, dans les divines Écritures, transmise par eux en tant de témoignages très importants, exprimée et célébrée par tant d’illustres documents dès la plus haute antiquité et proposée et confirmée par le jugement suprême et digne de foi de l’Église, se trouve aujourd’hui plus glorieusement professée, avec tant de piété, de religion et d’amour par les pasteurs de l’Église et par les peuples fidèles, si bien que pour eux rien n’est plus doux et plus cher que de célébrer, vénérer, invoquer et prêcher partout, avec le plus fervent amour, la Vierge, Mère de Dieu, conçue sans le péché originel. »

Ensuite, le Souverain Pontife rappelle les nombreuses requêtes adressées au Saint-Siège, depuis des siècles, par tant de pasteurs et de religieux, d’empereurs et de rois en faveur de la définition de ce dogme.

« Prenant donc en sérieuse considération, dans une joie profonde de notre cœur tous ces faits, dont nous avons une pleine connaissance ; élevé sur la Chaire de Saint-Pierre, malgré notre indignité, par un secret dessein de la divine Providence, à peine avons-Nous pris en main le gouvernail de toute l’Église, que notre plus ardent désir a été, suivant la vénération, la piété et l’amour dont Nous sommes animé depuis nos plus tendres années envers la très Sainte Mère de Dieu, la Vierge Marie, d’achever tout ce qui pouvait être encore dans les vœux de l’Église, afin d’accroître l’honneur de la bienheureuse Vierge et de répandre un nouvel éclat sur ses prérogatives. »

Enfin, il engage solennellement son autorité personnelle et souveraine en faisant appel à l’assistance positive du Saint-Esprit :

« En conséquence, après avoir offert sans relâche, dans l’humilité et le jeûne, nos propres prières et les prières publiques de l’Église à Dieu le Père par son Fils, afin qu’il daignât, par la vertu de l’Esprit-Saint, diriger et confirmer notre esprit ; après avoir imploré le secours de toute la cour céleste et invoqué avec gémissements l’Esprit consolateur, et ainsi, par sa divine inspiration, pour l’honneur de la Sainte et Indivisible Trinité, pour la gloire et l’ornement de la Vierge Mère de Dieu, pour l’exaltation de la foi catholique et l’accroissement de la religion chrétienne ; par l’autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des bienheureux apôtres Pierre et Paul et la Nôtre, “ Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu tout-puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles. ”

« C’est pourquoi, si quelques-uns avaient la présomption, ce qu’à Dieu ne plaise, de penser contrairement à notre définition, qu’ils apprennent et qu’ils sachent que condamnés par leur propre jugement ils ont fait naufrage dans la foi et cessé d’être dans l’unité de l’Église ; et que, de plus, ils encourent par le fait même les peines de droit, s’ils osent exprimer ce qu’ils pensent de vive voix ou par écrit, ou de toute autre manière extérieure que ce soit. »

LES FRUITS ESPÉRÉS

« Nous avons la plus ferme espérance et la confiance la plus assurée que la Vierge bienheureuse qui, toute belle et tout immaculée, a écrasé la tête venimeuse du cruel serpent et apporté le salut au monde ; qui est la louange des prophètes et des apôtres, l’honneur des martyrs, la joie et la couronne de tous les saints, le refuge le plus assuré de tous ceux qui sont en péril, le secours le plus fidèle, la très puissante médiatrice et avocate de l’univers entier auprès de son Fils unique, la gloire la plus belle, l’ornement le plus éclatant, le plus solide appui de la Sainte Église ; qui a toujours détruit toutes les hérésies, arraché les peuples et les nations fidèles à toutes les plus grandes calamités, et Nous a Nous-même délivré de tant de périls menaçants, Nous espérons qu’elle voudra bien faire en sorte, par sa protection toute-puissante, que toutes les difficultés écartées, toutes les erreurs vaincues, la Sainte Église catholique, notre mère, soit de jour en jour plus forte, plus florissante chez toutes les nations et dans tous les lieux ; qu’elle règne d’une mer à l’autre, et depuis les rives du fleuve jusqu’aux extrémités du monde ; qu’elle jouisse d’une paix entière, d’une parfaite tranquillité et liberté ; que les coupables obtiennent leur pardon, les malades leur guérison, les faibles de cœur la force ; les affligés la consolation, ceux qui sont en danger le secours ; que tous ceux qui sont dans l’erreur, délivrés des ténèbres qui couvrent leur esprit, rentrent dans le chemin de la vérité et de la justice, et qu’il n’y ait plus qu’un seul bercail et qu’un seul pasteur.

« Que les enfants de l’Église catholique, nos fils bien-aimés, entendent nos paroles, et qu’animés chaque jour d’une piété, d’une vénération, d’un amour plus ardents, ils continuent d’honorer, d’invoquer, de prier la bienheureuse Mère de Dieu, la Vierge Marie, conçue sans la tache originelle ; et que, dans tous leurs périls, dans leurs angoisses, dans leurs nécessités, dans leurs doutes et dans leurs craintes, ils se réfugient avec une entière confiance auprès de cette très douce Mère de miséricorde et de grâce. Car il ne faut jamais craindre, il ne faut jamais désespérer, sous la conduite, sous les auspices, sous le patronage, sous la protection de Celle qui a pour nous un cœur de Mère, et qui, traitant elle-même l’affaire de notre salut, étend sa sollicitude sur tout le genre humain ; qui, établie par le Seigneur Reine du ciel et de la terre, et élevée au-dessus de tous les chœurs des anges et de tous les saints du ciel, se tient à la droite de son Fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, intercède efficacement par toute la puissance de ses prières maternelles, obtient ce qu’elle demande, et ne connaît jamais de refus. »

« DES DÉLICES INÉNARRABLES... »

Pendant la proclamation du dogme, il pleuvait abondamment. Or, « précisément au moment où le Pontife prononça les paroles de la définition, le ciel se découvrit et un rayon de lumière vint l’illuminer. »

Son émotion fut très remarquée : « Le Saint-Père, bouleversé du grand acte qu’il accomplissait, eut de temps en temps des sanglots et des larmes ; à un moment, la voix faiblit et sa parole fut interrompue. »

Plus tard, en 1857, une religieuse du Bon-Pasteur d’Angers osa l’interroger : « “ Serait-il trop indiscret, Très Saint-Père, de vous demander quels furent les sentiments de votre âme quand votre voix proclama Marie conçue sans le péché originel ? ”

« Le regard de Pie IX, toujours doux et pénétrant, devint plus bienveillant. “ Vous croyez peut-être, ma fille, que le Pape ait été ravi en extase et que Marie lui soit apparue en ce moment ? Eh bien ! je n’ai eu, alors, ni extase ni vision de cette sorte ; mais ce que j’ai éprouvé, ce que j’ai appris en définissant ce dogme est tel que la langue humaine ne pourrait l’exprimer.

 Quand je commençai à publier le décret dogmatique, je sentis ma voix impuissante à se faire entendre de l’immense multitude (50 000 personnes) qui se pressait dans la basilique vaticane, mais quand j’arrivai à la formule de la définition, Dieu donna à la voix de son Vicaire une telle force et une telle surnaturelle vigueur que toute la basilique en résonna. Et je fus si impressionné d’un tel secours divin que je fus contraint de suspendre un instant la parole pour donner libre cours à mes larmes.

“ En outre, pendant que Dieu proclamait le dogme par la bouche de son Vicaire, Dieu lui-même donna à mon esprit une connaissance si claire et si large de l’incomparable pureté de la Très Sainte Vierge que, abîmé dans la profondeur de cette connaissance qu’aucun langage ne pourrait décrire, mon âme resta inondée de délices inénarrables, de délices qui ne sont pas de la terre et qu’on ne pourrait éprouver qu’au Ciel.

“ Aucune prospérité, aucune joie de ce monde ne pourrait donner de ces délices la moindre idée ; et je ne crains pas d’affirmer que le Vicaire du Christ eut besoin d’une grâce spéciale pour ne pas mourir de douceur sous l’impression de cette connaissance et de ce sentiment de la beauté incomparable de Marie Immaculée.

“ Vous fûtes heureuse, ma fille, très heureuse au jour de votre première communion ; plus heureuse encore au jour de votre profession religieuse. Moi-même, j’ai connu ce que signifie être heureux le jour de mon ordination sacerdotale. Eh bien ! réunissez ensemble toutes ces félicités, joignez-les à d’autres encore ; multipliez sans mesure pour former de toutes ensemble une seule félicité, vous aurez ainsi une faible idée de ce qu’a éprouvé le pape le 8 décembre 1854. ” » (Fernessole, t. 1, p. 266-267)

L’Immaculée accordera, en plusieurs circonstances, une protection quasi miraculeuse à son fils privilégié.

Quelques mois après la proclamation du dogme, le 12 avril 1855, au couvent des chanoines du Latran, Pie IX recevait l’hommage des cent dix séminaristes de la Propaganda fide. Il allait leur donner la bénédiction pontificale quand le plancher de la salle où ils se trouvaient s’effondra.

« Vierge Immaculée, s’écria-t-il, venez à leur secours ! »

Las ! la poutre maîtresse s’était rompue et entraînait déjà dans sa chute les autres poutres et les murs. Tous se trouvèrent ensevelis sous cet amoncellement. Or, voici que le Pape, et avec lui trois cardinaux, en sortit indemne. Comme on s’attendait à retrouver, sous les décombres, de nombreux morts et des blessés graves, le Saint-Père dit avec assurance :

« J’ai confiance en l’Immaculée : personne ne perdra la vie. » Ce qui arriva : on ne déplora aucun mort !

LA TRAHISON DES FAUX FRÈRES

Les combats de Pie IX pour défendre l’Église contre les agressions des pouvoirs laïcs et francs-maçons furent d’autant plus difficiles qu’il était trahi par les libéraux. Néanmoins, il n’a jamais transigé.

Son pouvoir temporel fut attaqué avec un acharnement sans pareil. Voici ce qu’écrivait l’abbé Meignan, futur archevêque de Tours et cardinal, à Montalembert en mars 1859 :

« Je crois que les conditions actuelles ont de grands inconvénients pour la religion. On dit qu’elles assurent l’indépendance spirituelle du Pape. Je ne veux pas le nier absolument. Néanmoins, je trouve le Pape encore trop dépendant, et j’imagine que Dieu, peut-être, lui assurera une meilleure indépendance que celle d’un prêtre toujours flanqué de baïonnettes étrangères, toujours obligé de se défendre contre des populations qui le subissent à regret. Lorsque j’étais à Rome, en 1846, Grégoire XVI bénissait et fusillait tour à tour ses sujets. Pie IX emprisonne. Cela est encore nécessaire pour maintenir le Pape à Rome. Ce sont de dures nécessités. Je fais des vœux pour que la Providence mette fin à un scandale qui, s’il dure longtemps, ruinera le catholicisme en Europe et ailleurs. »

Ne nous laissons pas abuser par cette propagande mensongère des carbonari et des libéraux. Gramont, l’ambassadeur de France à Rome, disait assurément la vérité lorsqu’il écrivait le 13 septembre 1860 au ministre Thouvenel : « On ne saurait trop appuyer sur ce fait qu’il n’y a pas eu d’insurrection dans le territoire pontifical ; tout ce que disent, sous ce rapport, journaux toscans et piémontais est absolument faux. L’invasion piémontaise est sans excuse. Il n’y a pas eu d’insurrection, mais agression et intervention soudaine. » (Fernessole, t. 2, p. 95)

Dans les 150 Points de la Phalange, faisant écho à l’enseignement de Pie IX, l’abbé de Nantes écrit : « La papauté doit être ce que Jésus-Christ l’a voulue et ce que l’Esprit-Saint l’a faite, dotée de ses organes propres de gouvernement universel, la Curie, et de tout ce qui est nécessaire à sa pleine souveraineté et à son indépendance séculaire, à savoir une ville, une citoyenneté propre, des ressources stables et libres, une défense.

« C’est dire, continue-t-il, la nécessité du pouvoir temporel des Papes que les ennemis de l’Église n’ont eu de cesse de donner à détester au monde, de réduire et de pratiquement supprimer. » (Point 37, L’Église est romaine)

Les ultramontains soutenaient fermement le Pape dans son héroïque combat contre les erreurs modernes et notamment contre le libéralisme. Dans un Mémoire adressé à Pie IX en 1863, le cardinal Pitra dénonçait les libéraux comme un « parti » :

« Il prend de plus en plus les allures de Port-Royal, tantôt timides, tantôt audacieuses, jamais franches. »

Le cardinal en soulignait le caractère sectaire : « Ce parti connaît la science des subterfuges, des demi-rétractations, des réclames, des fausses nouvelles et des rectifications de gazette, des interventions officielles et officieuses, et des manœuvres diplomatiques. »

Dom Pitra insistait sur la nécessité d’une condamnation claire et forte : « Des motifs infiniment respectables ont amené des hésitations, des temporisations analogues à celle dont on se servit pour l’école janséniste. Il y aurait à craindre que l’Église eût pour longtemps un nouveau chancre attaché à son flanc, si un remède énergique ne conjure le danger. »

Le congrès de Malines fut l’un des événements qui décidèrent le pape Pie IX à hâter la publication du Syllabus.

« En 1863, note l’abbé de Nantes, Montalembert au congrès de Malines proclame la charte des temps modernes : “ l’Église libre dans l’État libre ”. Il faudra que l’Église s’accommode de la liberté, économique, sociale, philosophique et religieuse, aujourd’hui, comme du socialisme collectiviste de demain. Les libéraux ont confiance en l’Homme, et en l’État. S’ils défendent l’Église dans leur Parlement, c’est en définitive pour l’amener, elle, à se soumettre à l’idéologie de Liberté qui est le fondement des sociétés modernes. Paraissant lutter pour les droits de Dieu, dans la démocratie, ils luttent plus encore pour contraindre l’Église de Dieu à reconnaître les droits de l’Homme.

« Telle est “ la réconciliation de l’Église et de la Révolution ” qu’ils préconisent. Dans le respect égal de toutes les croyances, l’État moderne, laïque dans ses principes, souverain dans tous les domaines de la vie publique, saura faire régner l’ordre, la justice, la paix. Sans Dieu. Voilà toute la vie sociale arrachée au Christ et à l’Église, mais soumise à la religion de l’Homme. L’étape de l’apostasie est franchie. » (Lettre à mes amis n° 236 du 25 octobre 1966, p. 3)

MGR FREPPEL ET LE POUVOIR TEMPOREL DES PAPES

Il faudrait tout citer du discours prononcé par Mgr Freppel le 29 octobre 1879, en la cathédrale de Nantes, pour l’inauguration d’un monument érigé en l’honneur du général de La Moricière. Relisons au moins le passage magistral où l’évêque prend la défense du pouvoir temporel du Pape, en le fondant sur son pouvoir spirituel même :

CE pouvoir unique, ce pouvoir souverain, ce pouvoir universel des âmes et des consciences, c’est la papauté.

Mais, afin que ce pouvoir universel des âmes et des consciences pût remplir sa mission pour le bien de tous, au milieu de tant de races et de nationalités différentes, il lui fallait une liberté pleine et entière, une indépendance complète. L’assujettir à une puissance quelconque, c’était l’entraver dans l’exercice d’un ministère qui a pour objet les intérêts spirituels du monde entier.

Les siècles chrétiens l’avaient compris ; et la grâce de Dieu aidant, l’épée de la France, aux mains des Pépin et des Charlemagne, avait, sinon fondé, du moins affermi et soutenu le principat temporel du Pontife romain.

À peine si l’une ou l’autre fois, dans le cours de dix siècles, quelques brouillons fanatiques avaient essayé de détruire ce qui était pour la Chrétienté l’une des bases essentielles du droit public.

Et ce qui n’entrait pas moins dans les vues de la Providence, c’était qu’il existât toujours sous les yeux des peuples, un État ayant la vraie religion pour règle souveraine, ne séparant jamais les intérêts temporels des intérêts spirituels, mais sachant les coordonner dans une harmonie parfaite, s’inspirant avant tout des principes de la morale chrétienne, sans rien sacrifier aux utopies du moment, demeurant là, au milieu d’aventures téméraires et d’essais infructueux, comme le représentant autorisé des saines traditions, et conservant ainsi pour les regrets et les déceptions de l’avenir le dépôt des vérités politiques et sociales en dehors desquelles aucune nation ne peut sauver ni ses pouvoirs ni ses libertés. À ce double point de vue, la souveraineté temporelle des Papes était pour les peuples chrétiens le plus haut enseignement et la plus sûre des garanties.

Ai-je besoin de vous dire, mes Frères, qu’un État où la religion et la politique s’unissaient dans une alliance si étroite, ne pouvait trouver grâce devant la Révolution appuyée sur une théorie absolument contraire ?

C’est là qu’elle devait frapper et qu’elle a frappé en effet son coup décisif.

L’ACTE SAUVEUR : LE SYLLABUS

Depuis le début de son pontificat, Pie IX avait signalé et proscrit, à maintes reprises, les erreurs modernes les plus répandues. Si bien que pour établir la liste des propositions à condamner, on procéda de la manière suivante :

« On avait sous les yeux, d’un côté, les erreurs du temps présent dénoncées au Saint-Siège par les évêques et les savants laïcs, avec les commentaires qu’ils en avaient faits ; d’un autre côté, les encycliques, les allocutions et les lettres apostoliques de Pie IX, et l’on cherchait quelles étaient celles où les erreurs avaient été condamnées. » (frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, t. 1, éd. CRC, p. 262)

« Le travail était déjà avancé, indique Fernessole, lorsque le Père Bilio, barnabite et futur cardinal, fit remarquer que, pour donner aux propositions leur vrai sens et la portée de leur condamnation, il importait d’indiquer, à la suite de chacune d’elles, la source où elle avait été puisée. La commission fit droit à l’observation et chargea le Père Bilio lui-même de collationner les propositions déjà extraites des Actes pontificaux. Le Père Bilio mit ainsi la dernière main à une œuvre qui avait demandé douze ans d’études préparatoires. »

Ce labeur aboutit finalement aux quatre-vingts propositions du Syllabus, véritable synthèse des enseignements doctrinaux de Pie IX.

L’encyclique Quanta cura, qui introduisait et expliquait le Syllabus, fut publiée le 8 décembre 1864, dixième anniversaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, afin de le placer sous la protection de « l’Immaculée et très Sainte Mère de Dieu, la Vierge Marie qui a détruit toutes les hérésies dans le monde entier, et qui, notre Mère très aimante à tous, “ est toute suave... et pleine de miséricorde... se montre exorable à tous, très clémente à tous, compatit aux misères de tous avec la plus large affection ” (saint Bernard). Comme Reine, debout à la droite de Son Fils Unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout enveloppée dans un vêtement d’or, il n’y a rien qu’Elle ne puisse obtenir de Lui. »

Pie IX faisait appel au zèle et à la sollicitude pastorale des évêques pour « terrasser » les très graves erreurs qu’il dénonçait, notamment les erreurs des catholiques libéraux :

« Ces opinions trompeuses et perverses sont d’autant plus détestables qu’elles visent principalement à entraver et renverser cette puissance de salut que l’Église catholique, en vertu de la mission et du mandat reçus de son divin Auteur, doit exercer librement jusqu’à la consommation des siècles, non moins à l’égard des individus que des nations, des peuples et de leurs chefs. Elles cherchent à faire disparaître cette mutuelle alliance et cette concorde entre le Sacerdoce et l’Empire, qui s’est toujours avérée propice et salutaire à la Religion et à la société.

« Et de fait, vous le savez parfaitement, Vénérables Frères, il s’en trouve beaucoup aujourd’hui pour appliquer à la société civile le principe impie et absurde du “ naturalisme ”, comme ils l’appellent, et pour oser enseigner que “ le meilleur régime politique et le progrès de la vie civile exigent absolument que la société humaine soit constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la Religion que si elle n’existait pas, ou du moins sans faire aucune différence entre la vraie et les fausses religions ”. Et contre la doctrine de la Sainte Écriture, de l’Église et des saints Pères, ils affirment sans hésitation que “ la meilleure condition de la société est celle où on ne reconnaît pas au pouvoir le devoir de réprimer par des peines légales les violations de la loi catholique, si ce n’est dans la mesure où la tranquillité publique le demande ”.

« À partir de cette idée tout à fait fausse du gouvernement des sociétés, ils ne craignent pas de soutenir cette opinion erronée, funeste au maximum pour l’Église catholique et le salut des âmes, que Notre Prédécesseur Grégoire XVI, d’heureuse mémoire, qualifiait de “ délire ” : “ La liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme. Ce droit doit être proclamé et garanti par la loi dans toute société bien organisée. Les citoyens ont droit à l’entière liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions quelles qu’elles soient, par les moyens de la parole, de l’imprimé ou toute autre méthode sans que l’autorité civile ni ecclésiastique puisse lui imposer une limite. ” Or, en donnant pour certitudes des opinions hasardeuses, ils ne pensent ni ne se rendent compte qu’ils prêchent “ la liberté de perdition ” (saint Augustin), et que “ s’il est permis à toutes les convictions humaines de décider de tout librement, il n’en manquera jamais pour oser résister à la vérité et faire confiance au verbiage d’une sagesse tout humaine. On sait cependant combien la foi et la sagesse chrétiennes doivent éviter cette vanité si dommageable, selon l’enseignement même de Notre-Seigneur Jésus-Christ ” (saint Léon).

« Là où la religion a été mise à l’écart de la société civile, la doctrine et l’autorité de la révélation divine répudiées, la pure notion même de la justice et du droit humain s’obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place de la véritable justice et du droit légitime. »

« Plus encore que l’encyclique, écrit frère Pascal, ce fut le Syllabus qui souleva une tempête dans l’opinion. C’est que la formulation des erreurs, tranchante, nette et brève, rendait le texte compréhensible à tous. Pie IX expliqua, dans une lettre à Mgr Plantier, l’importance de ce texte : “ Le monde est perdu dans les ténèbres ; j’ai publié le Syllabus pour qu’il serve de phare et le remette sur la route de la vérité. ” » (op. cit., p. 263-264)

Ne citons ici que trois propositions condamnées :

« La science des choses philosophiques et morales, de même que les lois civiles, peuvent et doivent être soustraites à l’autorité divine et ecclésiastique. » (Proposition 57)

« Il est faux que la liberté civile de tous les cultes et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester ouvertement et publiquement toutes leurs pensées et toutes leurs opinions, jettent plus facilement les peuples dans la corruption des mœurs et de l’esprit, et propagent la peste de l’indifférentisme. » (Proposition 79)

« Le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » (Proposition 80)

Il s’agit, répétons-le, de propositions condamnées : « Nous réprouvons par Notre autorité apostolique, Nous proscrivons, Nous condamnons, Nous voulons et ordonnons que tous les enfants de l’Église catholique tiennent pour réprouvées, proscrites et condamnées toutes et chacune des mauvaises opinions et doctrines signalées en détail dans les présentes Lettres. »

En Italie, le Syllabus fut reçu avec docilité par les évêques qui organisèrent diverses cérémonies et rassemblements, pour exprimer au Pape leur reconnaissance filiale. C’est ainsi qu’à Turin, cent cinquante mille fidèles y prirent part.

En revanche, en France, les catholiques libéraux cherchèrent, par tous les moyens, à en atténuer la portée. La brochure de Mgr Dupanloup, La Convention du 15 septembre et l’Encyclique du 8 décembre, connut le plus vaste retentissement avec une diffusion de cent mille exemplaires en six mois. Montalembert avouera : « L’évêque a fait un véritable tour de force, ni plus ni moins ; sa brochure est un chef-d’œuvre d’éloquent escamotage. » (frère Pascal, p. 273)

« L’ “ escamotage ” consistait à introduire la subtile distinction entre “ la thèse ” et “ l’hypothèse ” : l’encyclique donne certes l’idéal – “ la thèse ” –, d’une société entièrement chrétienne, mais puisque dans la pratique – dans “ l’hypothèse ” –, la société est laïque, il faut bien se plier aux conditions présentes, actuelles, réelles ! » (ibid.)

Frère Pascal, dans sa biographie de Mgr Freppel, dénoue les fils des intrigues des libéraux qui voulaient obtenir de Pie IX une lettre élogieuse pour l’évêque d’Orléans. Peine perdue ! Les francs éloges seront finalement tournés, non pas vers Mgr Dupanloup, mais vers les évêques qui « ont pris le soin, dira le Pape, de prémunir leurs fidèles contre le danger des erreurs condamnées par Nous et qui ont fait profession de les détester absolument dans le même sens que Nous les avons réprouvées ». (ibid., p. 276)

La publication du Syllabus demeure l’un des événements majeurs du pontificat de Pie IX :

« À vrai dire, écrit l’abbé de Nantes, depuis l’explosion révolutionnaire de 1789, les Papes n’avaient cessé de dresser contre cet esprit de révolte, “ satanique dans son essence ”, le rempart de leur Magistère, l’obstacle de leur autorité tout engagée au service de la foi. Mais le Syllabus donnait à tant d’enseignements épars une force ramassée, claire, implacable. Tous les dogmes de la maçonnerie, toute la théorie des droits de l’Homme, de l’État, du Peuple-Dieu s’y trouvaient définis et rejetés. Dès lors, était dressé à l’entour de l’Église assiégée un rempart, un système de défense qui en devait interdire l’assaut, la trahison, l’épuisement. » (Lettre à mes amis n° 190)

UNE ÉGLISE CONQUÉRANTE

Pie IX n’a pas seulement fait barrage à « l’apostasie » qu’il voyait venir, il a aussi entrepris un grand labeur de rénovation. « C’est sous son règne que l’Église est devenue moderne dans son administration, pleine de vitalité, et enfin apte à s’étendre pour la première fois au monde entier. » (Georges de Nantes, Prélude à l’apostasie, CRC n° 96, sept. 1975, p. 5)

Il renforce l’autorité des nonces apostoliques : ils interviendront, désormais, au nom du Souverain Pontife, dans la vie interne des Églises locales.

Il rétablit l’obligation pour les évêques d’effectuer leurs visites ad limina. Les fruits en sont excellents, à tout point de vue. Des évêques gallicans reviennent de leurs préventions ; tel Mgr Plantier, évêque de Nîmes, qui, dans son journal de voyage, brosse ce touchant portrait du Saint-Père : « Sa tête, régulière dans les traits, noble dans son ensemble, se distingue surtout par un visage plein de douceur et respirant la plus suave bonté. Rien n’est limpide et bienveillant comme son regard, rien n’est paternel et gracieux comme son sourire. Dans sa voix, qui ne manque pas de puissance, il entre un accent de tendresse admirable ; on sent à sa parole, comme à l’aspect de sa figure, qu’il porte dans le cœur un immense trésor d’amour. »

Le Pape reconstitue la hiérarchie anglaise, malgré l’hostilité du gouvernement de Londres. Il donne une impulsion gigantesque aux missions, érigeant plus de deux cents évêchés ou vicariats apostoliques.

Pie IX imposa, peu à peu, dans toute l’Église latine, la liturgie romaine et le chant grégorien. Il approuva et recommanda de nouvelles dévotions.

Donnons un seul exemple, bien connu des paroissiens du Mesnil-Saint-Loup.

Le 5 juillet 1852, l’abbé André, le futur Père Emmanuel, sollicite du Saint-Père une audience particulière. « Elle lui fut gracieusement accordée. Alors, à genoux, avec son ami, au pied et tout près du cœur du Saint-Père, il formula sa demande :

 Très Saint-Père, voulez-vous donner à la Très Sainte Vierge honorée dans notre église le nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance ?

« À ces mots, le Saint-Père, qui jusque-là se tenait tourné vers les deux prêtres, releva la tête, regarda en haut d’un autre côté de sa chambre, parut réfléchir comme s’il eût cherché à comparer deux pensées pour saisir le rapport de l’une avec l’autre ; puis, se retournant après un moment de solennel silence, il parut rempli de joie et, avec un accent de satisfaction bien marquée, il dit :

 Notre-Dame de la Sainte-Espérance, oui !

« Le nom une fois acquis, tout était gagné. L’institution de la fête fut accordée d’emblée, pour le quatrième dimanche d’octobre. Puis une indulgence plénière fut concédée pour la première fête. Le pieux solliciteur réclama humblement la concession à perpétuité.

 Oui, à perpétuité pour la fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, répondit Pie IX qui paraissait tout rayonnant. » (dom Maréchaux, Le Père Emmanuel, Mesnil-Saint-Loup, 1935, p. 54)

En 1856, le Souverain Pontife étend la fête du Sacré-Cœur à l’Église universelle, répondant ainsi au vœu maintes fois exprimé par les évêques français. Le décret de béatification de la servante de Dieu Marguerite-Marie Alacoque, du 19 août 1864, sanctionne l’authenticité des révélations de Paray-le-Monial.

UN REMÈDE EXTRAORDINAIRE :
LE CONCILE VATICAN I

Dès l’annonce officielle de la convocation du Concile, Pie IX le plaça sous le « patronage de Celle qui, de son pied, au commencement du monde, a écrasé la tête du serpent et qui, depuis, seule a détruit toutes les hérésies » (allocution du 30 juin 1867).

Les manœuvres des catholiques libéraux contre son projet, leurs interventions auprès des gouvernements laïques, se heurtèrent à l’inébranlable résolution du Pape de l’Immaculée qui se savait pourtant très menacé, à Rome même, par les armées piémontaises. « Le Concile se tiendra, Dieu le veut ! Dussions-nous sortir de l’Europe, dussions-nous, s’il le faut, nous transférer à Pékin ! » (Baunard, t. 2, p. 368)

Faut-il rappeler quelques-unes des machinations ourdies par le plus perfide des évêques libéraux ? « Mgr Dupanloup répandit le bruit qu’il avait persuadé Pie IX d’ouvrir un Concile... “ pour présider à l’enfantement d’un monde nouveau ! ” en adaptant l’Église à l’état actuel de la société. » (frère Pascal, p. 345)

Tel n’était pas précisément le dessein du Pape, qui voulait « remédier d’une manière extraordinaire aux maux immenses du siècle présent ». Dans la Bulle de convocation du Concile, il les rappelait et poursuivait :

« Par suite de tous ces faits, pour notre désolation et la désolation de tous les gens de bien, pour la perte des âmes, qu’on ne pourra jamais assez pleurer, l’impiété, la corruption des mœurs, la licence sans frein, la contagion des opinions perverses de tout genre, de tous les vices et de tous les crimes, la violation des lois divines et humaines, se sont partout propagées à ce point que, non seulement notre très sainte religion, mais encore la société humaine sont misérablement dans le trouble et la confusion. »

En conséquence, « le Concile œcuménique devra examiner avec le plus grand soin et déterminer ce qu’il convient de faire, en ces temps si calamiteux, pour la plus grande gloire de Dieu, pour l’intégrité de la foi, pour la splendeur du culte, pour le salut éternel des hommes, pour la discipline et la solide instruction du clergé régulier et séculier, pour l’observation des lois ecclésiastiques, pour la réforme des mœurs, pour l’éducation chrétienne de la jeunesse, pour la paix générale, la concorde universelle. » (Æterni Patris, 29 juin 1868)

Pie IX ouvrit solennellement le premier concile du Vatican le 8 décembre 1869, en la fête de l’Immaculée Conception : « Vous voyez, vénérables Frères, avec quelle fureur l’antique ennemi du genre humain a assailli et assaille encore la Maison de Dieu, séjour de sa sainteté. Sous ses ordres, la ligue des impies s’avance au large, et forte par l’union, puissante par les ressources, soutenue par ses projets et trompeusement masquée de la liberté, elle ne cesse de livrer à la sainte Église du Christ une guerre acharnée et criminelle. Vous n’ignorez pas le caractère, la violence, les armes, les progrès et les plans de cette guerre.

« Vous avez constamment devant les yeux le spectacle de la perturbation et du trouble des saintes doctrines, sur lesquels toutes les choses humaines, chacune dans leur ordre, sont fondées, le bouleversement lamentable de tout droit, les artifices multipliés du mensonge et de la corruption à l’aide desquels les liens salutaires de la justice, de l’honnêteté et de l’autorité, sont brisés, les plus mauvaises passions excitées, la foi chrétienne détruite de fond en comble dans les âmes ; tellement que l’Église de Dieu serait menacée de périr à cette heure, si jamais elle pouvait être renversée par les complots et les efforts des hommes.

« Nous avons résolu de prendre la voie et le moyen qui nous paraissent les plus convenables et les plus opportuns pour réparer les dommages subis par l’Église. » (cité par Gobry, p. 370)

L’histoire du Concile est connue. Notre Père se réfère souvent à la constitution dogmatique Dei Filius, unanimement approuvée le 24 avril 1870 : elle fixe avec précision les rapports de la raison et de la foi.

On sait que les interventions décisives de Mgr Freppel dans les débats concernant l’infaillibilité pontificale, furent très appréciées de Pie IX.

Le 17 juillet, veille de la proclamation solennelle du dogme, cinquante-cinq opposants quittèrent Rome pour ne pas s’en trouver humiliés. Mais le Pape les obligea ensuite à manifester publiquement leur adhésion au dogme. Pour mettre fin aux atermoiements de Mgr Dupanloup, il l’aurait frappé d’une sanction lui interdisant tout acte épiscopal (cf. frère Pascal, p. 485-492).

BIENHEUREUX LES PERSÉCUTÉS

Le Concile, hélas ! ne sera pas poursuivi à l’automne. En effet, après le départ des troupes françaises, rappelées de Rome par Napoléon III, Pie IX ne pourra empêcher l’armée piémontaise d’investir la ville. Que de scènes atroces ! Des zouaves pontificaux sont massacrés, mutilés, tandis que des garibaldiens se livrent à toutes sortes d’exactions, en vociférant :

« Mort aux prêtres ! Mort au Pape ! Maudit soit saint Pierre ! Maudit soit Jésus-Christ. »

Le Pape, devenu “ le prisonnier du Vatican ”, rejette le compromis que lui proposait le gouvernement “ subalpin ” : la loi dite des Garanties aurait spécifié la capitulation pontificale ! Pie IX lance l’excommunication majeure contre les spoliateurs du Siège apostolique et réaffirme « que le principat civil du Saint-Siège a été donné au Pontife romain par un particulier dessein de la Divine Providence ; qu’il est nécessaire que ce même Pontife romain, jamais soumis à aucun prince ou aucune puissance civile, puisse exercer en parfaite liberté le pouvoir suprême et l’autorité de paître et de régir l’universel troupeau du Seigneur, pouvoir et autorité divinement reçus du Christ lui-même. » (encyclique Ubi Nos arcano Dei consilio, 15 mai 1871)

Malgré toutes les tentatives, ruses et promesses du Prince de ce monde, le bienheureux Pape ne fléchira jamais. Le 6 décembre 1871, il écrit à son frère, le comte Gaétan Mastaï : « C’est une vraie miséricorde de Dieu que cette fermeté qu’il daigne m’accorder au milieu de tant de contradictions, de tant de maux, et spécialement de ces efforts continuels que l’on fait pour m’induire à une conciliation qui, de par sa nature, est impossible, le mensonge ne pouvant jamais être confondu avec la vérité. » (Fernessole, t. 2, p. 207)

En refusant d’abdiquer ses droits, il avait sauvé l’essentiel. « Pie IX n’est pas chargé, écrivait Louis Veuillot, de procurer le triomphe de la vérité méconnue, il est chargé de confesser cette vérité jusqu’à la mort ; car c’est par là qu’au temps fixé de Dieu, elle surgit vivante du tombeau de ses martyrs. »

Pie IX n’avait pas perdu sa bonhomie charmante, mais, en ces temps d’épreuve, le caractère surnaturel de ses réflexions et directives devenait saisissant. Un prêtre, reçu en audience, lui déclare :

« – Saint-Père, je prie pour votre prompte délivrance et pour la cessation des persécutions.

« Il l’interrompt :

« –  Priez pour que la volonté de Dieu s’accomplisse car nous ne savons, ni vous ni moi, s’il est bon que l’orage s’apaise si vite. La persécution pour l’Église, c’est la santé. »

Les tribulations du Saint-Père lui valurent un surcroît de prestige dans toute la Chrétienté.

Dans son mandement du 31 mai 1871, Mgr Freppel affirmait : « Jamais, sous aucun des successeurs de saint Pierre, on n’aura vu la doctrine chrétienne s’affirmer avec plus de force ni l’unité catholique se manifester avec un éclat plus merveilleux. Et, comme le malheur est ici-bas le couronnement habituel des grandes vertus, jamais aussi les épreuves de l’adversité n’auront fait resplendir davantage la majesté du Pontificat suprême. À travers les bassesses et les défaillances du temps présent, le monde civilisé aura pu contempler, plus d’un quart de siècle durant, un vieillard investi du double caractère de Pontife et de Roi, inaccessible à la peur non moins qu’à la flatterie, opposant à la force brutale le calme de la conscience et la sainteté du droit, ne se prêtant à aucune transaction avec la violence ni le mensonge, et profitant de chaque nouvel outrage pour proclamer de nouveau, sous les yeux d’un monde indifférent ou hostile, les principes du vrai et du bien, les lois invariables de la morale, les maximes de l’équité et de la justice. Spectacle incomparable, et bien fait pour consoler nos cœurs et forcer l’admiration de nos adversaires eux-mêmes.

« Prions, nos très chers frères, afin que le Seigneur continue à réjouir son Église en nous conservant longtemps encore notre Père bien-aimé, et que la réintégration du Saint-Siège dans tous ses droits coïncide avec la restauration pleine et entière de la France catholique. »

Le bienheureux Pie IX formulera lui-même des vœux très ardents pour « la résurrection de France », en disant notamment à des pèlerins français, le 5 mai 1874 :

« Remettre la décision des questions les plus graves aux foules nécessairement inintelligentes et passionnées, n’est-ce pas se livrer au hasard et courir volontairement à l’abîme ? Oui, le suffrage universel mériterait plutôt le nom de folie universelle ; et quand les sociétés secrètes s’en emparent, comme il arrive trop souvent, celui de mensonge universel. » (Villefranche, p. 383)

Le Pape jouissait alors d’une incontestable réputation de sainteté. « Je crois, disait le professeur Tolli, qu’il sera plus facile de compter les pierres des pavés de Rome que de compter les exemples de sa charité. » On savait combien ses aumônes étaient abondantes en faveur des monastères spoliés par le gouvernement piémontais.

Ses sujets rebelles furent souvent bouleversés, voire convertis, par sa magnanimité. À l’hôpital du Saint-Esprit, un prisonnier garibaldien refuse de lui montrer son visage. Le Pape lui parle de sa voix la plus douce : « Moi, je te pardonne, maintenant demande pardon à Dieu. » Le jeune homme fond en larmes.

Pie IX chargea le professeur Tonello de la mission suivante : « Dites à Garibaldi que ce pauvre vieillard qu’il appelle le vampire du Vatican lui pardonne, prie pour lui et, ce matin même, a dit la Messe pour lui. » (Fernessole, t. 2, p. 419)

On ne compte pas les miracles accomplis par le pape Pie IX, de son vivant, relatés dans les Semaines religieuses de l’époque. Quand on venait l’en remercier, il écourtait la conversation par une aimable plaisanterie. À un jeune Parisien, le fils de Christian Desperrins, qui lui dit avoir été miraculé en 1866 par le seul contact de l’un de ses bas, il répondit : « C’est en effet bien surprenant. Moi qui les porte tout le long du jour, je ne cesse pas d’avoir mal aux jambes. » Saint Pie X, dans une semblable circonstance, fera la même remarque. Et l’un et l’autre miracle sont solidement attestés (Villefranche, 1878, p. 425 ; Dal-Gal, Pie X, éd. Saint-Paul, 1953, p. 447).

« L’IMMACULÉE ME SOUTIENT »

Aux heures les plus tragiques, le pape Pie IX venait implorer le secours de l’Immaculée, devant la représentation de la grotte de Lourdes édifiée sur son ordre dans les jardins du Vatican.

Lorsqu’en février 1874, Mgr Langénieux lui offrit un cadre de bronze doré, enrichi de cinq émaux représentant l’Apparition et le sanctuaire de Lourdes, le Pape, en contemplant l’Immaculée, confia à l’évêque : « Voilà toute mon espérance, car des espérances humaines, il n’y en a pas. Salut donc, Étoile de la mer, salut donc, Mère de notre Dieu, Marie toujours Vierge, Marie, Porte heureuse du Ciel. »

Mgr Langénieux souhaitait que ce sanctuaire de l’Immaculée restât sur le bureau de travail du Saint-Père. « Non, lui répondit Pie IX. Je lui choisis une meilleure place. Je le mettrai dans mon oratoire, là où je vais plusieurs fois chaque jour adorer le Divin Sacrement. Et si mon âme est désolée, s’il me semble que Dieu est sourd à notre voix, je lèverai mes yeux vers l’Immaculée. Elle priera avec Nous, Elle priera pour Nous. » (Fernessole, p. 271)

Quand Mgr Langénieux quitta l’évêché de Tarbes pour l’archevêché de Reims, le Pape lui dit : « Mon fils, nous sommes soldats, et il faut aller aux postes où il y a le plus à combattre. Vous l’aimez bien, notre bonne Mère, la Vierge Marie. Ayez donc confiance. Moi, elle me soutient. Elle ne vous abandonnera pas. » (Villefranche, p. 400)

Dans le mouvement même de sa dévotion pour l’Immaculée Conception, Pie IX honora d’un culte fervent saint Joseph, son chaste époux. Le 8 décembre 1870, il proclama officiellement saint Joseph « patron de l’Église catholique ».

Le 2 février 1878, très malade, alité depuis plusieurs mois, il confia à un religieux qui s’étonnait de sa sérénité : « Ah ! cela tient à ce qu’aujourd’hui saint Joseph est plus connu. » Et le Souverain Pontife exprima sa confiance dans le triomphe à venir de l’Église, puisqu’elle était officiellement placée sous ce haut et puissant patronage.

Le Pape de l’Immaculée s’éteignit cinq jours plus tard, dans la soirée du 7 février, alors que les cloches de l’Angelus tintaient les premières notes de l’Ave Maria.

Le plus bel hommage lui fut rendu par Mgr Freppel, dans sa lettre pastorale du 10 février 1878 : « Ceux-là mêmes dont il ne pouvait désarmer l’hostilité, se sentaient émus des marques d’une bienveillance que l’ingratitude la plus noire ne parvenait pas à lasser. Son cœur était un fonds inépuisable de tendresse et de générosité ; et si, comme le disait Bossuet, “ la bonté est le propre caractère de la nature divine, et la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons ”, le Père qui vient d’être ravi à notre amour mérite de prendre place parmi les hommes qui ont le mieux retracé ici-bas l’image du Dieu de clémence et de miséricorde. »

CRC n° 370, septembre 2000

UNE PATERNELLE ADMONESTATION AUX FRANÇAIS

AU début de l’été 1871, l’adresse des catholiques français au pape Pie IX, formulée pour le vingt- cinquième anniversaire de son élévation au souverain pontificat, réunissait, en moins de trois semaines, deux millions de signatures. Une députation de quarante Français, conduite par Mgr Forcade, évêque de Nevers, la remit au Saint-Père le 16 juin. Pie IX leur répondit par une admonestation d’autant plus saisissante quelle était empreinte de toute sa paternelle affection :

« Je ne puis vous dire combien de sentiments se réunissent en ce moment dans mon cœur. Je me rappelle les grands bienfaits de la France. Je me rappelle ce que la France souffre ; je n’ai pas besoin de rappeler que je souffre moi-même... Pauvre France ! J’aime la France ; elle est toujours imprimée dans mon cœur. Je prie tous les jours pour elle, principalement à ce grand et saint Sacrifice de la Messe. Je l’ai toujours aimée et l’aimerai toujours ! Je sais combien elle a toujours offert le spectacle des plus tendres dévouements ; combien sa charité est grande, et compatit à la misère des pauvres, à la misère de l’Église ; combien d’institutions pieuses elle a fondées et, en particulier, quelle ardeur s’y manifeste pour les bonnes œuvres chez les femmes ; chez les hommes aussi, mais parmi les femmes spécialement. Cependant, je dois dire la vérité à la France.

« Je me souviens d’un Français haut placé, que j’ai connu beaucoup ici, à Rome, et qui me faisait de grands compliments. C’était un homme distingué, un honnête homme, pratiquant bien sa religion. Il se confessait même, mais il avait certains principes étranges, et que je ne m’explique point qu’on puisse les allier avec la foi. Il me disait, par exemple, que la loi civile doit être athée, que nous devons protéger toutes les croyances également, erreur comme vérité. Nous nous entendions sur beaucoup de points, jamais sur celui-là.

« Or, qu’arrivait-il ? Ce même homme faisait aujourd’hui une chose, et demain une autre toute contraire. Un de ses amis, qui était protestant, étant mort à Rome, il ne se contenta pas d’accompagner le corps au cimetière, il assista au service protestant. Assurément, on fait bien d’assister les protestants dans leurs besoins, dans leurs maladies, et de leur faire l’aumône, surtout l’aumône spirituelle pour qu’ils arrivent à reconnaître la vérité ; mais assister à certaines fonctions religieuses de l’erreur, c’est mal, c’est trahir la vérité.

« Mes chers enfants, je souhaite que mes paroles vous expriment bien ce que j’ai sur le cœur. Ce qui afflige votre pays et l’empêche de mériter les bénédictions de Dieu, c’est ce mélange des principes. Vous êtes catholiques, mais individuellement ; la nation a cessé de l’être comme nation depuis quatre-vingts ans ; la loi ne tient aucun compte, par exemple, du repos du septième jour, qui est un commandement de Dieu ; jamais elle ne prescrit ces prières nationales, ces jeûnes nationaux que d’autres pays, quoique en majorité protestants, ont retenus du temps où ils étaient catholiques. Je dirai le mot, et je ne le tairai pas.

« Ce que je crains pour vous, ce ne sont pas ces misérables de la Commune de Paris, vrais démons échappés de l’enfer qui se promènent sur la terre. Ce que je crains, c’est cette malheureuse politique, ce libéralisme catholique qui est le véritable fléau ; non, certes, les catholiques appelés autrefois libéraux : ils ont souvent bien mérité de ce Saint-Siège, mais ce système fatal, qui rêve toujours d’accommoder deux choses irréconciliables, l’Église et la Révolution. Je l’ai déjà condamné, mais je le condamnerais encore quarante fois, s’il le fallait. »

En s’exprimant ainsi, Pie IX étendait le bras avec une extrême énergie.

« Oui, je le redis à cause de l’amour que je vous porte ; oui, c’est ce jeu... comment dit-on en français ? Nous l’appelons en italien altaléna ; oui, c’est ce jeu de bascule qui finirait par détruire la religion chez vous. Il faut sans doute pratiquer la charité, aimer nos frères errants ; mais pour cela, il n’est pas besoin d’amnistier l’erreur et de supprimer, par égard pour elle, les droits de la vérité. »

(Villefranche, op. cit., p. 362-363 ; Barbier, Histoire du catholicisme libéral, 1923, t. 1, p. 214)

  • Le bienheureux Pie IX, pape et docteur de l'Immaculée, CRC tome 32, n° 370, septembre 2000, p. 13-24
En audio :
  • PC 62 : Le siècle de l'Immaculée (II) 1848-1900, Camp d'août 2000, 20 h
    • 3e conférence : Pie IX, le pape de l'Immaculée

Références complémentaires

Sur le Syllabus :
  • Mgr Freppel, tome 1 : Sagesse et Alacrité (1827-1870)
    • Chapitre 16 : Le Syllabus attaqué par les libéraux catholiques
    • Chapitre 17 : La défense du Syllabus
  • Un anniversaire oublié : le 150e anniversaire du Syllabus, Il est ressuscité !, tome 15, n° 153, juillet 2015, p. 11-23.
Un commentaire intégral de la bulle ineffabilis Deus :
  • « Qui êtes-vous Immaculée ? », Il est Ressuscité !, Tome 4, n° 29, Décembre 2004, p. 1-18
En audio, commentaire de l'abbé de Nantes :
  • LOGIA 94, n° 74