Il est ressuscité !
N° 273 – Janvier 2026
Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard
CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2025
La grande nouvelle du règne de l’Immaculée
Quatrième conférence :
La révélation de Lourdes (1858)
LE vendredi 8 décembre 1854 est une des grandes dates de l’histoire de l’Église. Le pape Pie IX voulut entourer la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception d’une solennité éclatante, en présence d’un très grand nombre d’évêques, pour bien marquer l’assentiment de l’Église universelle. Cinquante-trois cardinaux, quarante-trois archevêques et quatre-vingt-dix-neuf évêques se rendirent à Rome ; c’était la première fois, depuis le concile de Trente, au seizième siècle, que tant d’évêques, venus de différents continents, se trouvaient rassemblés autour du Pape. Quant au peuple fidèle, il manifesta son enthousiasme en se pressant sur la place Saint-Pierre : on dénombra cinquante mille personnes !
Après la proclamation de l’Évangile et le chant du Veni Creator, le Pape donna lecture du décret de définition, avec grande émotion, conscient de la portée immense de cet acte. Lui-même, trois ans plus tard, en fit la confidence à des religieuses : « Quand j’ai commencé à lire le décret dogmatique, j’ai senti ma voix incapable de se faire entendre de l’immense multitude qui remplissait la basilique vaticane ; mais quand je suis arrivé à la formule de définition, Dieu a donné à la voix de son vicaire une telle force et une telle vigueur surnaturelle, qu’elle a résonné dans toute la basilique. Et moi, j’ai été si impressionné d’un tel secours divin que j’ai été obligé un moment de m’interrompre pour donner libre cours à mes larmes. De plus, alors que Dieu proclamait le dogme par la bouche de son Vicaire, Dieu lui-même donnait à mon esprit une connaissance si claire et si large de l’incomparable pureté de la Très Sainte Vierge qu’aucun langage ne peut la décrire. Mon âme est restée inondée de délices inénarrables qui ne sont pas terrestres, qui ne peuvent se trouver que dans le Ciel... » (Yves Chiron, Pie IX, pape moderne, Clovis, 1995, p. 266).
Pie IX fit ensuite traduire et rendit publique la Constitution apostolique Ineffabilis Deus, afin qu’elle soit promulguée dans toute l’Église.
En France, au diocèse de Tarbes, dans le département des Hautes-Pyrénées, c’est par un communiqué du dimanche 4 mars 1855 que l’évêque, Mgr Laurence, promulgua la bulle et fixa les cérémonies à suivre. Dans la petite ville de Lourdes, située au centre de ce diocèse, le nouveau curé, nommé le 9 décembre 1854, célébra avec piété ces cérémonies, d’autant plus que son église paroissiale possédait depuis le dix-huitième siècle une chapelle dédiée à la Conception de la Très Sainte Vierge. Ce nouveau curé, enfant des Pyrénées, homme rude et énergique, mais doté d’un cœur d’or pour les petits et les pauvres, s’appelle Marie-Dominique Peyramale.
En ce début de l’année 1855, la famille Soubirous, qui comptait parmi ses fidèles paroissiens, entendit donc parler de cette immense joie que Pie IX venait de procurer à la Chrétienté. Et les consolations de la Religion sont bien les dernières pour cet humble foyer, qui sombre inexorablement dans la misère depuis la faillite du père, le meunier François Soubirous, à la Saint-Jean de 1854. Pour nourrir leur quatrième enfant, qui vient de naître, il faudra vraiment que la Providence les aide. Heureusement que l’aînée, Bernarde-Marie, surnommée Bernadette, âgée de onze ans, s’occupe déjà à merveille de ses petits frères et sœurs, libérant opportunément sa mère pour faire des lessives et aider aux travaux des champs.
Voilà fixés dans un premier tableau les personnages des événements merveilleux dont nous allons faire mémoire. Toutefois, nous n’oublierons pas que le Personnage principal, à Rome comme à Lourdes, Celle vers qui vont se tourner tous les regards, c’est la Vierge Marie Elle-même.
PREMIÈRE PARTIE :
LOURDES À LA VEILLE DES APPARITIONS
Pour entrer dans le mystère de ces apparitions, il faut commencer par se replacer dans le contexte historique.
Or, grâce aux historiens, nous savons tout sur tout le monde à Lourdes. Mais plutôt qu’une chronique détaillée qui risquerait d’égarer par l’abondance même des documents, nous voudrions retrouver l’ambiance de Lourdes à la veille des apparitions.
Quel est le milieu dans lequel Notre-Dame a choisi de délivrer son message ?
LA VILLE DE LOURDES.
Commençons rapidement par la ville de Lourdes elle-même, mais tout a son importance dans ces événements. C’est une petite cité de cinq mille habitants, située en Bigorre, dans un pays très catholique et très dévot à la Vierge Marie, comme en témoignent les nombreux sanctuaires qui lui sont dédiés, à Garaison, Piétat, Poeylaün ou Héas. Ce sont les confins du territoire national et on y parle en patois à cette époque, souvent exclusivement du français. Certes, c’est une région de villes thermales renommées, mais le pays de Lourdes lui-même est pauvre et, à l’hiver 1856, une famine l’a durement frappé.
Les habitations se sont établies au pied du château-fort des comtes de Bigorre, qui surplombe la vallée du Gave. Les ressources de l’agglomération proviennent de sa paysannerie ainsi que des carrières d’ardoise et de marbre, nous apprennent les historiens. En tout cas, on ne fait pas fortune en exploitant un des cinq moulins échelonnés à quelques dizaines de mètres les uns des autres sur le maigre ruisseau du Lapaca, au pied du château. Cela, le meunier François Soubirous, qu’on appelait François Boly du temps où il exploitait le moulin de Boly, en a fait la dure expérience. En cet hiver 1857-1858, ayant tout perdu, clientèle et moulin, il n’est plus qu’un chômeur qui reste allongé sur son lit pour ne pas dépenser en vain ses forces et laisser du pain à ses enfants, attendant que quelqu’un veuille bien l’employer pour quelques heures.
LA SAINTE FAMILLE SOUBIROUS.
Retraçons à présent l’histoire de cette famille Soubirous. C’est la chronique d’une chute depuis une situation humble et honorable, à une misère noire ; mais c’est aussi l’histoire d’une famille chrétienne exemplaire.
François Soubirous, meunier, épouse en 1843 Louise Castérot, fille d’un meunier mort prématurément. Le nouveau ménage hérite du défunt le moulin de Boly. Un an plus tard, le 7 janvier 1844, naît une petite Bernarde-Marie, et le bonheur règne dans ce foyer Soubirous, respecté et aimé de tous pour son honnêteté et sa générosité. François et Louise, par charité chrétienne, n’hésitent pas à avancer de leur farine aux clients les plus pauvres, et même à en donner aux miséreux, par exemple à saint Michel Garicoït, le saint de Bétharram, passé quêter chez eux. Mais dix ans passent et les affaires vont de mal en pis, parce que ce moulin de Boly, mal situé, vétuste, n’est pas assez rentable... Les malheurs s’accumulent : un jour, François perd un œil en repiquant une meule... Bientôt, malgré tous leurs efforts, ils doivent abandonner le moulin aux créanciers. S’ensuivent plusieurs échecs, suivis eux-mêmes d’expulsions pour cause de loyers impayés, jusqu’à échouer vers la Toussaint 1856 dans la rue des Petits-Fossés, au rez-de-chaussée de l’ancienne prison, désaffectée depuis trente ans pour des raisons d’hygiène... Dehors, dans la cour, un tas de fumier est entreposé. Cette pièce sombre et misérable, les gens du quartier l’appelaient à raison “ le cachot ”. Alors, comme dans le livre de Job, on voit les proches et les prétendus amis de la famille – ayant parfois eux-mêmes bénéficié de leurs bontés – se retourner contre le foyer frappé par le malheur et en rejeter toute la responsabilité sur les deux époux, jusqu’à les calomnier. On peut disserter longuement sur les raisons de cette ruine ; mais, hélas ! rares sont ceux qui y discernent la main de Dieu, qui comprennent qu’il s’agit d’une épreuve, envoyée par la divine Providence à des enfants bien-aimés, déjà très avancés dans la voie des béatitudes chrétiennes, afin de parfaire leur sanctification.
On mesure aussi, à voir la chute des Soubirous, la dureté de la condition des pauvres en ce milieu du dix-neuvième siècle, dureté dont nous n’avons plus l’idée. Mais au milieu de tant d’épreuves, les époux Soubirous restent profondément unis et irréprochables. Ils se montrent dans leur déchéance d’une dignité chrétienne remarquable, allant jusqu’à aimer la lourde croix qu’ils doivent désormais porter. C’est là le fruit de la grâce sacramentelle du mariage, entretenue par la prière matin et soir, la récitation quotidienne du chapelet et la messe dominicale. Jamais ils ne songeront à faire reproche au Ciel de ce qui leur arrive, à eux, pauvres pécheurs.
Un contemporain, Azun de Bernétas, qui entra pour la première fois au “ cachot ” en novembre 1859, a noté ainsi sa première impression : « On est frappé lorsqu’on entre dans la maison Soubirous, du même air de famille qui règne sur toutes les figures : la paix, l’innocence et le bonheur semblent ressortir des traits si placides qui les caractérisent tous ; et pourtant ils sont dans l’indigence selon toute l’étendue de l’expression... Que nous étions heureux au milieu de ces enfants bénis ! » (René Laurentin, Vie de Bernadette, DDB, 1978, p. 33)
La petite Bernadette, qui a hérité de ses parents leur douceur de caractère, reçoit d’eux également la leçon de cette vie chrétienne évangélique. En retour, cette enfant fait leur consolation par son inlassable dévouement.
La seule inquiétude qu’elle leur donne est celle de sa santé, surtout cet asthme qui lui cause de si longues et douloureuses crises. En septembre 1857, plutôt que de la laisser dépérir dans ce réduit à l’air vicié, ses parents décident de l’envoyer comme aide-à-tout-faire à la campagne, à Bartrès, auprès de sa nourrice, Marie Laguës. D’ailleurs, ce sera plus facile pour elle, là-bas, d’aller à l’école et d’apprendre le catéchisme, pour enfin faire sa première communion.
« Je ne savais pas ce que c’était que mentir... »
Mais on travaille dur chez les Laguës et bientôt tout le temps de Bernadette est occupé par la garde des agneaux sur les collines de Bartrès. Les Laguës repoussent à plus tard les leçons de catéchisme et l’indispensable apprentissage de la lecture... C’est une épreuve pour Bernadette, qui désire ardemment faire sa première communion, mais elle se soumet à ses maîtres.
Les rares témoignages que nous avons d’elle pour cette période nous laissent entrevoir une âme déjà mystique, c’est-à-dire vivant en présence de Dieu, de la Vierge Marie et des saints.
Loin de la pastorale idyllique, ces semaines passées à Bartrès furent une vie paysanne laborieuse sans grande consolation humaine, mais en présence de la Sainte Trinité, dont Bernadette ne connaît même pas le dogme, et qui pourtant lui parle au cœur dans la solitude et la beauté de la création. Au cours de ces longues heures dans les champs, elle récite son chapelet, qu’elle a toujours dans sa poche ; c’est la seule prière qu’elle connaît, en français.
Autre trait de caractère : elle aime beaucoup les agneaux, malgré leur fâcheuse tendance à la faire tomber par surprise ou à démolir les petits autels qu’elle dresse à la Sainte Vierge ; mais elle leur pardonne car, confie-t-elle à une amie : « J’aime tout ce qui est petit. »
À une autre qui lui demande pourquoi elle ne se plaint pas à son père de la rudesse des Laguës, Bernadette répond cette parole admirable : « Oh non ! Je pense que le Bon Dieu le veut ainsi. Quand on pense : le Bon Dieu le permet, on ne se plaint pas. » Il est certain qu’elle répète là une parole qu’elle a entendue dans la bouche de ses saints parents. Une autre anecdote de la même époque nous en dit long sur les dispositions de cette âme :
« Mon père étant venu me voir à Bartrès, raconta-t-elle plus tard, me trouva gardant mes moutons, et toute triste. Comme il m’en demandait la cause : “ Regarde donc mes moutons, lui dis-je, il y en a qui ont le dos tout vert. ” Il me répondit en riant : “ C’est l’herbe qu’ils ont mangée qui est remontée sur le dos ; ils vont peut-être mourir. ” Sur ce, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Mon père voyant mon chagrin me consola et m’expliqua que c’était la marque du marchand auquel ils étaient vendus. »
On s’étonnait d’une naïveté aussi grande ; « mais, ajoutait-elle ingénument, comme je ne savais pas ce que c’était que mentir, je croyais tout ce qu’on me disait » (Mère Bordenave, Sainte Bernadette, 1923, p. 9).
Tant d’innocence, de candeur, d’humilité, de petitesse acceptée, ne sont pas naturelles, même chez une jeune fille de treize ans. C’est vraiment une âme prédestinée. Et, en la voyant sur les collines de Bartrès, on ne peut s’empêcher de penser à cette exclamation de joie de Notre-Seigneur dans l’Évangile : « Je te bénis, ô Père, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25).
LES AUTORITÉS DE LOURDES.
Précisément, avant d’arriver à ce béni 11 février 1858, il faut parler en quelques mots des “ sages ” et des “ savants ” de Lourdes.
Par ordre de préséance, commençons par présenter le clergé de Lourdes. Il se compose du curé-doyen Peyramale et de trois vicaires, les abbés Pomian, Pène et Serres. Mais c’est vraiment le doyen Peyramale qui est la grande figure ecclésiastique locale. En dépit de tout ce qu’on a pu écrire, cet homme de Dieu est une personnalité admirable. Notre Père l’aimait beaucoup parce qu’il fut un représentant éminent, et privilégié par le Ciel, de ces catholiques intégraux du dix-neuvième siècle, aux convictions si fortes et si saintes. En religion comme en politique, il était un homme d’ordre, craignant et pourfendant en chaire tout désordre. Fils de légitimiste, il était légitimiste lui-même, évidemment.
Tous l’estiment dans la paroisse, et le craignent un peu, ce qui n’est pas mauvais signe.
D’ordinaire assez bourru avec les paroissiennes, le curé prodigue la générosité du cœur, son trait dominant, à deux catégories de personnes. « D’abord les pauvres qui, avec lui, ont tous les droits, ont droit à tout, jusqu’à sa dernière chemise, à la dernière pièce de son porte-monnaie, ou même, à défaut d’autre chose, au poulet que rôtit la gouvernante... Sur ce point, on le juge ordinairement excessif, déraisonnable, imprudent. Il méconnaît les vertus bourgeoises d’économie, de prévision. Il entretient sur ce point unique une sorte de “ désordre ”. » (René Laurentin, Les apparitions de Lourdes, Lethielleux, 1966, p. 101)
La deuxième catégorie de visiteurs qui bénéficie de son amitié, ce sont les hommes de la paroisse, et paradoxalement, ceux de la plus haute société : pas toujours les plus dévots. Certes, il y a là l’attirance naturelle d’un homme cultivé pour ses semblables, car Marie-Dominique Peyramale était un esprit supérieur ; mais il faut aussi y voir la manifestation de son zèle pour leur conversion, pour qu’ils ne perdent pas le contact avec la religion, à une époque très contraire à la foi. Car, à Lourdes, malgré les 800 km qui séparent la petite ville de la capitale, les temps sont mauvais. Déjà, parmi les classes laborieuses, la morale chrétienne est souvent bafouée et l’alcool fait des ravages. Mais il y a plus grave, plus menaçant que les mauvaises mœurs : ce sont les nouvelles opinions venues de Paris. Pour avoir un tableau complet de la société lourdaise, il faut entrer au “ Café Français ” où se réunissent, le soir, les habitués du Cercle Saint-Jean. Mgr Trochu nous apprend qu’ « au cercle Saint-Jean, en dépit de son nom, il y a du voltairianisme dans l’air. Sur les tables du “ Café Français ” traînent les deux quotidiens de Paris La Presse et Le Siècle qui ont à eux seuls trois fois plus d’abonnés que tous les autres journaux réunis et contiennent des attaques presque quotidiennes contre la religion et le clergé ; périodiquement, ces deux feuilles très laïques rappellent à leur clientèle que c’est naïveté, sottise, obscurantisme, au temps du télégraphe électrique et de la machine à vapeur, d’admettre la possibilité des apparitions et des miracles. » (Mgr Trochu, Sainte Bernadette, p. 117)
On retrouve, parmi les habitués, le maire Anselme Lacadé, le commissaire de police Jacomet, le procureur impérial Dutour, le fonctionnaire Jean-Baptiste Estrade, le docteur Dozous, le pharmacien Pailhasson. Certes, ces hommes, sauf exception, se rendent à la messe le dimanche – sans grand risque pour leur carrière, puisqu’à cette époque Napoléon III se montre favorable aux catholiques –, mais ce sont des rationalistes. Par ailleurs, cette nouvelle bourgeoisie éprise de progrès technique et social manifeste une grande défiance à l’égard des classes laborieuses, comme le montre l’incarcération de François Soubirous au printemps 1857. Soupçonné dans l’enquête sur un vol de farine, il fut, malgré la preuve de son innocence, placé en détention préventive pour avoir ramassé un madrier abandonné sur la chaussée...
Cette pénible affaire eut du moins le mérite de faire ressortir une fois de plus l’esprit surnaturel des Soubirous, qui ne récriminèrent pas plus devant cette nouvelle épreuve que lors des précédentes humiliations.
Néanmoins, il faut constater que le spectre de la révolution de 1848 hante cette bourgeoisie, qui a tôt fait de considérer tout pauvre comme un voleur ou un subversif en puissance... Heureusement que l’Église vient tempérer la violence latente de cette société par ses œuvres de charité, exercées à Lourdes par les sœurs de Nevers, qui soignent les indigents et instruisent gratuitement les fillettes pauvres, et par les frères de l’Instruction chrétienne, chargés des garçons. Quant à monsieur le Curé, il règle chaque mois les loyers impayés de ses pauvres...
Ainsi, le Lourdes de 1858 est bien à l’image de la société française désorientée par soixante-dix ans de révolution : sa foi traditionnelle, encore profonde, est menacée par l’excès de misère et par le rationalisme.
Le 21 janvier 1858, Bernadette quitte définitivement Bartrès et revient à Lourdes, où elle va enfin pouvoir préparer sa première communion. Ce désir ardent, véritable idée fixe, nous apparaît, chez cette jeune fille illettrée de quatorze ans qui n’en paraît que douze, comme une inspiration, une motion du Saint-Esprit ; c’est sous la même motion que, quinze jours plus tard, elle va se rendre, en apparence par hasard, aux Roches Massabielle, un endroit où elle n’est encore jamais venue.
DEUXIÈME PARTIE :
LES APPARITIONS
Pour le récit des apparitions, nous essayerons de suivre ce conseil de sainte Bernadette elle-même : « Ce qu’on écrira de plus simple sera le meilleur... »
JEUDI 11 FÉVRIER 1858 : PREMIÈRE APPARITION.
En cette fin d’hiver, une brume tenace s’étendait sur Lourdes et ses environs. Vers 11 heures, Bernadette sortit de chez elle avec sa sœur Toinette et une amie nommée Jeanne Abadie, pour aller chercher du bois mort pour le feu. Sur les indications d’une vieille tante, elles se rendirent dans la prairie de l’île du Chalet, en longeant le canal du moulin de Savy jusqu’à sa jonction avec le Gave, en face des Roches Massabielle, qui terminent le massif des Espélugues. À cet endroit s’ouvre une grotte large et peu profonde, souvent encombrée de débris charriés par le courant. Les jeunes filles, qui avaient aperçu du bois mort sur l’autre rive, décidèrent de traverser. Jeanne et Toinette le firent aussitôt, laissant Bernadette derrière elles, en train de se déchausser.
Écoutons-la raconter ce qui se passa alors :
« À peine avais-je ôté mon premier bas que j’entendis un bruit, comme un coup de vent. Je tournai la tête du côté de la prairie, mais les arbres ne remuaient pas du tout. Je commençais à ôter mon deuxième bas quand j’entendis un nouveau coup de vent. Cette fois, je levai la tête en direction de la grotte et vis un rosier qui s’agitait. Au-dessus, je vis quelque chose de blanc, comme une petite jeune fille. Elle avait les bras écartés, comme sur la Médaille miraculeuse, et du doigt me fit signe d’approcher mais je n’osais pas. Croyant me tromper, je me frottais les yeux, mais elle était toujours là et me souriait. Je pris alors mon chapelet et voulus me signer mais je ne pus porter la main à mon front : elle me tomba. »
La jeune fille, apparue dans une des cavités du rocher, avait un grand chapelet pendant à son poignet ; elle le fit glisser jusqu’à sa main et, avec la croix de celui-ci, fit elle-même, très lentement, un beau signe de Croix. Bernadette put alors se signer, et commença la récitation du chapelet.
L’Apparition semblait très jeune, « à peu près mon âge » et « pas plus grande que moi », précisera Bernadette. Il est bon de rappeler (Trochu, p. 80, note 2) que d’elle-même, Bernadette nommera l’Apparition Aqueró, ce qui signifie “ cela ” en patois, ou encore « la petite Demoiselle », mais qu’elle n’utilisa le terme de « Dame » que lorsqu’il lui fut suggéré par de grandes personnes. Spontanément, Bernadette, qui portait la Médaille miraculeuse et qui récitait chaque jour en famille l’invocation de la Rue du Bac « Ô Marie conçue sans péché... », se douta de l’identité de la céleste Visiteuse, mais, « par une prudence qui semblait inspirée », jusqu’au 25 mars, « jamais elle ne prononça le nom béni de Celle qui remplissait son âme » (Mgr Trochu, p. 234).
Aqueró donc, comme nous dirons, se tenait droite, naturelle, mais avec une grâce inexprimable qui découragera les sculpteurs les plus habiles. Elle tenait ses mains jointes, « paume contre paume », et faisait passer avec le pouce les grains de son chapelet.
Elle était vêtue d’une robe blanche avec une large ceinture bleue. La robe, ample, descendait jusque sur les pieds nus, sur l’extrémité desquels reposaient deux roses « jaunes », « bien plus brillantes » que l’or. Son voile blanc, qui laissait à peine voir les cheveux, descendait presque jusqu’au bas de la robe. Elle avait les yeux bleus.
Une fois le chapelet achevé, l’Apparition s’évanouit « comme un nuage ». Le nimbe lumineux qui l’entourait persista quelques instants puis disparut à son tour.
Bernadette, franchissant alors le canal, demanda à ses compagnes :
« Avez-vous rien vu ?
– Non. Et toi, qu’est-ce que tu as vu ?
– Alors, rien... »
Finalement, sur le chemin du retour, elle raconta ce qu’elle venait de voir à Toinette, et celle-ci ne put s’empêcher de le raconter à leur mère. Louise Soubirous se fâcha, mais avec modération tout de même, car il était évident que la jeune fille ne mentait pas. Inquiets, les parents Soubirous s’accordèrent pour interdire à Bernadette de retourner à Massabielle. Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour.
DIVINE RENCONTRE.
La Geste sacrée de Lourdes est constituée de dix-huit apparitions. À défaut de pouvoir les décrire toutes dans le détail, retenons qu’elles se partagent en quatre phases : d’abord, deux apparitions constituant la Rencontre ; ensuite la grande Quinzaine des messages, durant laquelle Aqueró enseigne à Bernadette la prière et la pénitence pour les pécheurs puis demande une chapelle et des processions ; ensuite la grande révélation du 25 mars où Aqueró dit son Nom ; et finalement deux apparitions silencieuses, le 7 avril et le 16 juillet, qui est le suprême au revoir.
Les 12 et 13 février, Bernadette obéit à ses parents et ne retourne pas à la Grotte. Le samedi 13, elle s’en ouvrit à son confesseur, l’abbé Pomian, qui se borna à lui demander la permission d’en informer le curé Peyramale ; mis au courant, celui-ci répondit seulement : « Il faut attendre. »
Le dimanche 14 février, après la messe de la Quinquagésime, plusieurs amies de Bernadette la pressent de retourner à la Grotte avec elles. Après avoir beaucoup insisté, elles obtiennent la permission des parents Soubirous. Arrivées à la grotte, elles commencent à réciter le chapelet. Mais après une dizaine, Bernadette s’écrie : « Regardez ! La voilà ! Elle a le chapelet au bras droit. Elle vous regarde ! » Aucune de ses compagnes ne voyait rien, cependant, l’une d’elles ayant mis entre les mains de Bernadette une bouteille d’eau bénite, la Voyante aspergea énergiquement la céleste Visiteuse en lui disant : « Si vous venez de la part de Dieu, approchez ! » La Dame inclina la tête en souriant, comme en signe d’approbation, et s’approcha. Rassurée, Bernadette reprit son chapelet. Pendant un quart d’heure, jusqu’à la fin de l’apparition, les fillettes purent contempler la Voyante dans son extase : immobile, d’une pâleur extrême, son regard était fixé vers la niche mystérieuse. Après un incident provoqué par la fougueuse Jeanne Abadie, les fillettes reprirent le chemin de Lourdes afin d’être revenues à temps pour les Vêpres, comme promis aux parents Soubirous. Immanquablement, l’imagination enfantine et la rumeur publique travaillèrent fort ce soir-là, et tout le monde parla bientôt des événements de la Grotte. Les parents Soubirous, inquiets, renouvelèrent alors leur interdiction.
LA GRANDE QUINZAINE DES APPARITIONS.
Ce fut grâce à une certaine madame Milhet, pieuse et opulente quadragénaire qui voulait en avoir le cœur net sur ces événements, que Bernadette eut la permission de retourner à la grotte le jeudi 18 février, de grand matin, en secret. Peu après leur arrivée, Bernadette dit simplement : « Elle y est... » Après la récitation du chapelet, comme il avait été convenu avec madame Milhet, Bernadette s’avança et demanda : « Voulez-vous avoir la bonté de mettre votre nom par écrit ? » La Dame sourit à cette requête et, pour la première fois, elle fit entendre sa voix douce et fine : « Ce que j’ai à vous dire, il n’est pas nécessaire de le mettre par écrit. Mais voulez-vous avoir la grâce de venir ici pendant quinze jours ?
– Si mes parents le permettent, je vous le promets ! »
À la promesse de la fille répondit alors celle de la Mère, d’une tendresse pleine de gravité : « Je ne vous promets pas de vous faire heureuse en ce monde, mais dans l’autre. » Puis Elle s’éleva vers la voûte et disparut. Ce fut la troisième apparition.
Au cours des deux semaines suivantes, Aqueró va apparaître douze fois.
le « miroir de l’Immaculée » (notre Père).
Le vendredi 19 février, en plus de Louise Soubirous et de madame Milhet, il y a quelques femmes du voisinage. L’une d’elle, Josèphe Barinque, s’en souviendra toute sa vie : « Bernadette saluait avec les mains et la tête : c’était un plaisir de la voir, comme si toute sa vie elle n’avait fait autre chose que d’apprendre à faire ces saluts. Je ne savais faire que la regarder. » Bientôt des centaines de personnes vont se rendre à la grotte dans l’espoir d’apercevoir seulement Bernadette en extase, tant ce spectacle était ravissant.
C’est ce 19 février que se produisit ce que Mgr Trochu appelle justement « la vaine réaction de l’enfer ». Bernadette a raconté que « pendant qu’elle était en prière, un tumulte de voix sinistres paraissant sortir des entrailles de la terre était venu éclater au-dessus des eaux du Gave. L’une de ces voix, dominant les autres, avait crié d’une manière stridente et pleine de rage : Sauve-toi ! Sauve-toi ! À ce cri qui ressemblait à une menace, la Dame avait levé la tête et froncé le sourcil en regardant vers la rivière. Sur ce simple mouvement, les voix s’étaient prises d’épouvante et avaient fui dans toutes les directions. » Entre la mystérieuse Apparition et les démons, il semble y avoir une hostilité absolue, et de toute évidence, ils n’ont aucune prise sur Elle, puisqu’un seul froncement de sourcil suffit à les faire déguerpir.
Même si Bernadette s’est montrée peu loquace, il est probable qu’au cours des apparitions du samedi 20 et du dimanche 21, la Dame lui apprit une prière pour elle seule, en patois, qu’elle sera fidèle à dire chaque jour de sa vie et ne communiquera à personne. C’est aussi le moment où Elle lui révéla trois secrets, pour elle seule aussi, dont nous ne savons pas davantage.
Mais les autorités s’inquiètent. Le dimanche 21 février, au sortir de la messe paroissiale, Bernadette est conduite chez le commissaire de police Jacomet. Ce dernier, enquêteur expérimenté, l’interroge en employant les ruses les plus subtiles du métier. En vain, jamais Bernadette ne se contredit ni ne perd ses moyens. En revanche, Jacomet, devant une si ferme simplicité, perd son sang-froid et, après avoir insulté grossièrement Bernadette, il oblige François Soubirous à empêcher sa fille d’aller à la grotte. Pas un instant, il n’a envisagé la possibilité d’un fait surnaturel. Pour lui, cette famille de pauvres est suspecte de par sa pauvreté même : il y a sûrement une manœuvre là-dessous, qu’il saura bien mettre à jour. Aussi, peu après, les fait-il placer sous surveillance.
Notons ici, car le fait est d’importance, que tous, amis ou ennemis, ont témoigné du parfait équilibre psychologique de Bernadette. Cette force intérieure sereine et cette sûreté de jugement qui ne lui font jamais défaut ne peuvent s’expliquer sans cause surhumaine. C’est la grâce divine qui la soutient, de toute évidence, car la pression psychologique qu’elle va subir au cours des années suivant les apparitions et encore durant sa vie religieuse à Nevers aurait suffi à détruire n’importe quel esprit, même supérieur, s’il avait été soutenu par les seules forces humaines. On songe ici avec peine à Mélanie de La Salette...
Le lendemain, lundi 22 février, alors que Bernadette, obéissant avec larmes à l’interdiction, se rend à l’école des sœurs, un mouvement intérieur irrésistible la pousse soudain vers la grotte. Elle s’y rend, bientôt encadrée par deux gendarmes chargés de la surveiller. L’un d’eux, voyant un petit cortège se former, s’exclame : « Eh ! ce serait au dix-neuvième siècle que l’on viendrait nous faire croire à de semblables superstitions ! » Hélas, Aqueró ne vint pas ce jour-là. Grande épreuve pour Bernadette qui gémit : « Je ne sais pas en quoi je lui ai manqué. » Louise Soubirous, qui accourt, est désemparée : « La petite n’est point menteuse, confie-t-elle à mademoiselle Estrade. Je lui avais défendu de venir à la Grotte, elle y est venue quand même, pourtant elle n’est pas désobéissante d’habitude. Mais elle me dit qu’elle se sent forcée d’y venir par quelque chose qu’elle ne sait pas expliquer. » Ainsi, ne voulant pas s’opposer plus longtemps à une Volonté d’origine surnaturelle, les parents Soubirous décidèrent-ils de lever leur interdiction. Désormais, Bernadette va pouvoir s’acquitter de la promesse qu’elle a faite à la belle Dame de venir ici pendant quinze jours « si mes parents le permettent ».
L’apparition du mardi 23 février est restée célèbre à cause de deux nouveaux témoins, membres du Cercle Saint-Jean, qui en furent vivement impressionnés. Le docteur Dozous, homme aimé des pauvres pour son désintéressement, est un incrédule, attiré à Massabielle par l’intérêt de la science ; quant au receveur des contributions Jean-Baptiste Estrade, il a été entraîné par sa sœur et encouragé par le curé Peyramale, qui serait content qu’enfin un esprit sérieux lui rapporte ce qui se passe dans cette grotte. Or, ce jour-là, le docteur Dozous examina le pouls de Bernadette durant son extase et fut stupéfait de constater qu’il était « tranquille, régulier, la respiration facile : rien dans la jeune fille n’indiquait une surexcitation nerveuse ». La thèse de l’hallucination ou de l’hystérie est désormais intenable. Quant à Estrade, lui, un fidèle du “ Café Français ”, il est bouleversé et ramené pour toujours dans la voie de la dévotion.
C’est sans doute dès ce 23 février, que la Dame a demandé pour la première fois à sa messagère : « Vous irez dire aux prêtres de me faire bâtir ici une chapelle. » Obéissante, Bernadette se rend auprès de son Curé pour lui rapporter la demande. Mais celui-ci lui répondit « d’un ton pas très commode » : « Qu’est-ce que c’est que cette Dame ? » Puis il l’écouta raconter les premières apparitions et fut frappé par l’évidente sincérité de l’enfant. Mais, conscient du devoir de prudence qui lui incombait, il prit un ton bourru pour dire : « Écoute-moi : tu vas répondre à cette Dame que le Curé de Lourdes n’a pas l’habitude de traiter avec des gens qu’il ne connaît pas ; qu’avant toute chose il exige qu’elle fasse connaître son nom, et, de plus, qu’elle prouve que ce nom lui appartient... Tu dis qu’elle apparaît au-dessus d’un rosier ? Eh bien, qu’Elle le fasse donc fleurir ! En plein mois de février, ce serait un vrai miracle ! Si cette Dame a droit à une chapelle, elle comprendra le sens que j’attache à mes paroles ; si elle ne le comprend pas, tu lui diras qu’elle peut se dispenser d’envoyer de nouveaux messages à la Cure. »
Puis, en accord avec Mgr Laurence, l’abbé Peyramale décida de s’abstenir présentement de tout jugement public et d’interdire à ses vicaires de se rendre à Massabielle. Mais le lendemain, lorsque Bernadette lui présenta la requête du Curé, la belle Dame se contenta de sourire.
Cette journée du 24 février commence une nouvelle étape dans le cycle de Lourdes. Les témoins du jour virent Bernadette, après la récitation de son chapelet, s’entretenir avec la céleste Visiteuse avec une grande tristesse puis, à genoux, se diriger vers la grotte en baisant la terre à chaque pas. Elle répétait en avançant : « Pénitence... Pénitence... Pénitence... » Au docteur Dozous lui demandant ensuite la raison de sa tristesse, Bernadette expliqua qu’à un moment, la Dame avait levé les yeux par-dessus sa tête avec un air de profonde tristesse ; puis les avait reportés sur elle en lui disant : « Priez pour les pécheurs. » Puis : « Vous baiserez la terre en pénitence pour les pécheurs. » Enfin, elle avait répété ce mot : « Pénitence ».
on voudrait mourir pour la revoir. » ( Sainte Bernadette)
Le jeudi 25 février, au milieu de la Quinzaine, est un tournant. Ce jour-là, après les exercices de pénitence de Bernadette, Aqueró lui dit : « Allez boire à la fontaine et vous y laver. » Spontanément, l’enfant se dirige vers le Gave, mais Aqueró lui désigne un endroit dans le fond de la Grotte. La jeune fille obéit et commence à creuser dans la terre humide. Par trois fois elle tente de boire de cette boue, avant de la rejeter. Mais bientôt, un mince filet d’eau bourbeuse apparaît au fond du petit trou ; elle réussit à en boire une gorgée puis à s’en barbouiller le visage. « Elle est folle », commence à murmurer la foule.
La Dame lui dit alors : « Mangez de cette herbe qui est là, en pénitence pour les pécheurs. » C’était une sorte de cresson sauvage appelé dorine ; Bernadette en prit une poignée, la porta à sa bouche et l’avala avec grande répugnance. Dans la foule compacte, bien des témoins de ces incongruités se déclarèrent scandalisés et se retirèrent convaincus que de telles choses ne pouvaient être célestes. Le soir du 25, Bernadette fut interrogée par le Procureur Dutour ; les autorités civiles se montraient de plus en plus préoccupées devant des événements sur lesquels elles n’avaient aucune prise. Le lendemain, Aqueró ne se montra pas.
Le samedi 27 février, jour de la dixième apparition, en lavant son œil mort avec de l’eau de la grotte, le carrier Louis Bourriette retrouve la vue : c’est le premier miracle de Lourdes authentifié. Ce même jour, Catherine Latapie retrouve l’usage de sa main paralysée en la lavant dans l’eau encore trouble de Massabielle. Désormais, dans le pays, on commence à remplir des bouteilles et à boire de cette eau mystérieuse, de jour en jour plus limpide et plus abondante.
Mgr Trochu a bien expliqué quel fut exactement le miracle de l’apparition de la source le 25 février (p. 165-167).
Certes, la source existait déjà, mais elle était enfouie sous plusieurs mètres de débris ; inconnue de tous, elle s’écoulait par le sous-sol vers le Gave. C’est son jaillissement jusqu’à la main de Bernadette en extase, à travers pierres, sables et graviers, ce jour-là, à cette heure précise, qui est humainement inexplicable et proprement miraculeux.
C’est au début de la douzième apparition, le lundi 1er mars, que la Dame montre sa peine en voyant Bernadette se servir par mégarde d’un autre chapelet que le sien ; et quand l’enfant reprend son chapelet de pauvre, elle fait un signe approbateur.
À l’esprit de pénitence doit se joindre l’esprit de pauvreté, c’est aussi une des leçons de Lourdes.
Les derniers jours de la Quinzaine sont marqués par une sorte de dialogue interposé entre Aqueró et le clergé catholique, en la personne du doyen Peyramale.
En effet, le mardi 2 mars, Bernadette va trouver son curé pour lui dire que la Dame demande maintenant qu’on vienne en procession à la grotte, et qu’elle demande toujours une chapelle. L’abbé Peyramale, exaspéré par les informations contradictoires qu’il reçoit de tous côtés, s’emporte et refuse tout tant que la Dame ne dira pas son nom. Mais la Dame ne dit pas son nom, ni le lendemain, ni le jeudi 4 mars, dernier jour très attendu de la Quinzaine. Que va-t-il se passer ? Si les choses s’étaient arrêtées là, Lourdes serait resté un événement discutable, et l’Église n’aurait pas pu se prononcer sur l’identité de cette Apparition toute de beauté et de lumière.
QUI ÊTES-VOUS, Ô LA PLUS BELLE DES FEMMES ?
Nous avons dit que Bernadette ne s’est jamais ouvertement prononcée sur l’identité de l’Apparition durant la Quinzaine. Néanmoins, les premiers pèlerins de Lourdes, de plus en plus nombreux, n’ont qu’un seul Nom à la bouche et, quand ils se rendent à la Grotte, c’est à la Mère de Dieu qu’ils adressent leurs ferventes prières et c’est en son honneur qu’ils commencent à faire brûler d’innombrables cierges.
Tout ce peuple, encore profondément catholique, portait la Médaille miraculeuse et récitait l’invocation « Ô Marie conçue sans péché », tous avaient entendu parler des avertissements sévères de Notre-Dame de La Salette douze ans plus tôt et de son immense chagrin causé par l’ingratitude de son peuple.
Ainsi, pour tous ces gens, la tristesse de la Dame de Massabielle à cause des pécheurs, ses appels à la pénitence, sa puissance sur le démon, la récitation du chapelet et, bien sûr, cette eau miraculeuse, étaient autant de signes indubitables de la Présence de la toute-puissante Reine du Ciel.
Et puis, il y avait Bernadette, qui a tellement ravi ses contemporains par sa candeur... Cette fille de pauvres, ignorante, qui ne sait ni lire ni écrire, ni le catéchisme, pas même le dogme de la Sainte Trinité, rayonnait de la plénitude de l’innocence baptismale. Et, quand elle entrait en extase, son corps comme transfiguré donnait aux assistants une idée de la beauté même de l’Apparition. Notre Père a exprimé dans un sermon ce qu’ont ressenti les témoins, en disant de Bernadette qu’elle était « un miroir de l’Immaculée », s’effaçant complètement pour nous laisser voir, comme par transparence, la beauté de l’Immaculée. Un prêtre, le seul ayant assisté à l’une des apparitions à Massabielle, nous a laissé ce bref et éloquent témoignage : « J’avais observé l’enfant lorsqu’elle se rendait à la Grotte avec un soin scrupuleux. Quelle différence entre ce qu’elle était alors et ce que je la vis au moment de l’Apparition ! La même différence qu’entre la matière et l’esprit... »
Pour ceux qui croyaient déjà à Lourdes, il ne faisait donc aucun doute que c’était la Vierge Marie qui était apparue à Bernadette, et qu’il fallait faire ce qu’elle disait, c’est-à-dire faire pénitence. Aussi l’abbé Peyramale put-il constater bientôt – ce qu’il était seul à pouvoir constater dans le secret du confessionnal – qu’un vent de grâce soufflait sur la paroisse, incontestablement en rapport avec la Grotte : des gens revenus de loin, des conversions sincères... C’est indéniable : cette “ belle Dame ” engendre la sagesse, produit la vertu et réapprend aux hommes l’amour de Dieu. Même si, officiellement, le curé de Lourdes partage encore la défiance des autorités civiles, à l’intime il est de plus en plus convaincu que ce qui se passe à Massabielle est divin. Il confie à cette époque : « Je ne voudrais pas que mon chapeau sache ce que je pense. »
Aqueró n’avait pas dit à Bernadette qu’elle reviendrait, aussi la jeune fille cessa de retourner à la grotte après la fin de la Quinzaine. Pourtant, Aqueró va apparaître encore trois fois. Ces trois apparitions, nous allons les raconter en pensant aux fruits des événements de Lourdes qui correspondent à trois intentions de la divine Providence : renouveler la théologie et la liturgie de l’Église, garder la foi en temps d’apostasie et sauver la France de la Révolution.
TROISIÈME PARTIE :
LES FRUITS DU PÈLERINAGE
RENOUVELER LA THEOLOGIE ET LA LITURGIE CATHOLIQUES.
Dans la nuit du jeudi 25 mars, fête de l’Annonciation, Bernadette se sent pressée de retourner à la Grotte. Quand elle arrive, c’est l’aurore, et la Dame est déjà là. Cette fois-là, plus que jamais, Bernadette ressent le désir de connaître son nom. Aqueró s’est rapprochée sous la voûte de la grotte et c’est presque en tête-à-tête que l’enfant lui demande : « Madame, voulez-vous avoir la bonté de me dire qui vous êtes ? » Comme les autres fois, la Dame la salue et sourit. Mais à la troisième demande, Aqueró qui jusque-là gardait les mains jointes, ouvre les bras, les incline comme sur la Médaille miraculeuse, puis elle joint les mains de nouveau et les rapproche de sa poitrine, comme pour réprimer les battements de son cœur ; enfin, les yeux au ciel, elle livre son secret, en patois de Lourdes : « Qué soy èr’ Immaculada Counceptiou », « Je suis l’Immaculée Conception ». Puis Elle sourit de nouveau et disparaît en souriant.
Bernadette se rend alors en courant chez son curé, répétant tout au long du chemin cette phrase pour ne pas l’oublier. En entendant ces mots, l’abbé Peyramale vacille sous le choc, c’est donc bien vrai, c’est la Sainte Vierge !
Cette fois, il est vaincu, et avec lui toute la hiérarchie catholique. Au mois de juillet, Mgr Laurence constitue une commission ecclésiastique chargée d’examiner les faits de Lourdes. Quatre ans plus tard, le 18 janvier 1862, il publie son célèbre et admirable Mandement, qui se conclut par trois articles :
Article premier : Nous jugeons que l’Immaculée Marie, Mère de Dieu, a réellement apparu à Bernadette Soubirous, le 11 février 1858 et jours suivants, au nombre de dix-huit fois, dans la Grotte de Massabielle, près de la ville de Lourdes ; que cette apparition revêt tous les caractères de la vérité, et que les fidèles sont fondés à la croire certaine. Nous soumettons humblement notre jugement au jugement du Souverain Pontife, qui est chargé de gouverner l’Église universelle.
Or, cinquante ans plus tard, le pape saint Pie X a donné son approbation en étendant à l’Église universelle la fête liturgique de Notre-Dame de Lourdes, le 11 février. C’est un événement considérable, car cela revient à dire que les révélations de Lourdes font partie du dépôt de notre foi, qu’on ne peut pas être catholique sans croire à Lourdes. Pour notre Père, il y a là une pierre d’attente, un précédent, en vue d’une extension du culte liturgique de la Vierge Marie.
Article 2. Nous autorisons dans notre diocèse le culte de Notre-Dame de la Grotte de Lourdes [...].
Article 3. Pour nous conformer à la volonté de la Sainte Vierge, plusieurs fois exprimée lors de l’apparition, nous nous proposons de bâtir un sanctuaire sur le terrain de la Grotte, qui est devenu la propriété des évêques de Tarbes [...].
Cette décision est, elle aussi, de la plus haute importance du point de vue de la pastorale de l’Église : une fois que l’Apparition est jugée véridique par l’autorité compétente, il n’y a plus qu’à obéir aux “ petites demandes ” de la Vierge Marie ; c’est un minimum !
En demandant un sanctuaire et des processions, la Vierge Marie manifeste sa volonté que l’Église hiérarchique prenne en main le pèlerinage ; c’est dans l’Église, par l’Église qu’Elle désire déverser ses grâces.
Et il faut dire, à son honneur, que la hiérarchie a fait les choses en grand : le chantier de la crypte et de la basilique de l’Immaculée Conception commence dès 1862 ; il est suivi de l’édification de la basilique du Rosaire à partir de 1883 et de cette esplanade qui forme un ensemble majestueux, réjouissant l’âme. C’est vraiment la Cité de l’Immaculée, image de la Jérusalem céleste !
Comment parler de Lourdes sans parler du chapelet ? On le retrouve dans les mains de chacun des protagonistes de ces événements sacrés : dans les mains de Bernadette, dès le début ; dans les mains des pèlerins qui le récitent inlassablement ; et dans les mains de l’Immaculée Elle-même ! La Vierge Marie faisait glisser les grains de son chapelet en même temps que Bernadette, même si elle ne récitait visiblement que les Gloria Patri. La récitation du chapelet est une évidence pour tout dévot de Notre-Dame de Lourdes, pour sauver son âme et, dans le mystère de la communion des saints, celles de beaucoup de pauvres pécheurs. En union avec la célébration de la Sainte Messe, qui ne cesse jamais dans le Sanctuaire, la récitation du chapelet est le meilleur moyen d’obéir à l’Immaculée qui a répété avec insistance, le visage voilé de tristesse : « Priez pour les pécheurs. »
Le grand signe de croix que la Vierge Marie fit avec son chapelet le 11 février, commencement de la Geste de Lourdes, met en lumière d’une manière saisissante son rôle de Corédemptrice dans les mystères douloureux de l’Évangile. Toutes les grâces qui vont être dispensées à Lourdes trouvent leur source dans le Sacrifice du Calvaire auquel Elle a été associée d’une manière unique.
Mais venons-en à la perle précieuse, à la grande révélation du 25 mars 1858. Il est vrai, comme sœur Marie-Bernard l’écrira elle-même au pape Pie IX en 1876, que la Vierge est venue à Lourdes « confirmer la parole de notre Saint-Père qui l’avait proclamée Immaculée ». Pourtant, il y a davantage dans la formule « Je suis l’Immaculée Conception » que le simple rappel du privilège de la Vierge Marie d’avoir été préservée de la souillure du péché originel dans sa conception humaine. En effet, à Lourdes, ce qui change tout, c’est qu’Elle fait de ces deux mots son Nom propre. Dans la Bible, le nom, c’est le secret de la personne ; par exemple “ Jésus ” veut dire “ Dieu sauve ” ; cela définit sa Personne et sa Mission. Elle, à Lourdes, a révélé le nom propre que Dieu lui a donné, son secret intime. Il faut donc passer, dans notre méditation de ce privilège inouï, de l’idée de la conception naturelle d’une personne humaine, à celle d’une « relation particulière d’engendrement spirituel de Dieu, disait notre Père : cela s’appelle aussi une conception, mais on est passé à un autre chapitre de la théologie » (sermon du 11 février 1997).
En 1997, notre Père s’est plongé avec une ferveur extraordinaire dans ce nouveau chapitre de théologie à la suite du Père Kolbe. Or, relisant la bulle Ineffabilis Deus, notre Père s’est senti encouragé par le pape Pie IX, en comprenant que lui-même avait lancé l’Église dans la voie de cette compréhension nouvelle. Au fil de ce texte, avec une sainte hardiesse, le Saint-Père invite les catholiques à « célébrer la Vierge comme celle qui avait été la première œuvre propre de Dieu », « supérieure à tous les êtres à l’exception de Dieu seul », « choisie et réservée dès le commencement des siècles », et dont les « commencements mystérieux ont été prévus et arrêtés par Dieu dans un seul et même décret, avec l’Incarnation ». Pie IX insiste aussi sur le fait que, dans sa liturgie, l’Église applique à ces « commencements mystérieux » les termes mêmes par lesquels la Bible décrit l’origine éternelle de la Sagesse divine, dans le Livre des Proverbes ou dans l’Ecclésiastique : « Yahweh m’a conçue, commencement de sa Voie, avant ses œuvres, depuis toujours. » (Pr 8, 22 ; liturgie du 8 décembre) La Constitution Ineffabilis, loin de clore un débat entre théologiens, ouvre en fait une ère nouvelle dans l’appréhension du mystère de la Sainte Trinité, dans ses opérations ad intra et ad extra, c’est-à-dire dans sa vie intime et dans l’œuvre de la Création. Le mystère de l’Immaculée Conception, à la jonction des deux opérations trinitaires, est la clef de compréhension de tout le dessein divin. Le mot “ Immaculée ” ne veut pas seulement dire “ sans tache ”, il faut le rapprocher des mots de “ sainteté ” et d’ “ infini ” qui sont le mystère de Dieu lui-même : Dieu est Saint, « sanctus, sanctus, sanctus » (Is 6, 3 ; Lc 1, 49). Mais ce qui distingue l’Immaculée des trois Personnes divines, c’est l’autre mot, celui de “ Conception ”, qui fait d’Elle un être à mi-chemin entre la “ procession ” des Personnes divines (ad intra) et la “ création ” de nous autres et de tout l’univers (ad extra). Elle est “ conçue ” par Dieu de toute éternité, et cette “ conception ” est “ immaculée ”, c’est-à-dire d’une inouïe perfection. Ainsi, disait notre Père, « il se passe entre Dieu et Elle quelque chose d’analogue, mais non identique ou égal, à cet engendrement éternel du Fils par le Père et à la spiration du Saint-Esprit par le Père et le Fils ».
« Elle n’est pas Dieu, mais elle est toute proche de Dieu, le plus proche qu’il est possible de concevoir. »
« Elle est ce que Dieu a conçu dans Sa Sainteté à l’origine des siècles. C’est à Elle qu’il a pensé d’abord, avant Adam et Ève, avant la suite des générations, avant l’Ancien et le Nouveau Testament, avant même l’Incarnation de Jésus-Christ son Fils. C’est Elle, le premier projet de Dieu, Père, Fils, dans leur Esprit-Saint et de toute éternité. »
Voilà pourquoi notre Père nous disait qu’il y a là « une arme secrète du Bon Dieu », et si les théologiens comprenaient « ce que c’est que l’Immaculée Conception, si l’Église découvrait ce mystère que la Sainte Vierge nous a confié à Lourdes et dont on n’a rien fait, aujourd’hui, demain, le monde se convertirait ». Déjà, nos pères dans la foi ont pressenti cet adorable mystère et c’est en foules innombrables qu’ils sont venus à Lourdes.
GARDER LA FOI EN TEMPS D’APOSTASIE.
L’apparition du 7 avril est restée célèbre à cause du “ miracle du cierge ” constaté par le docteur Dozous à la Grotte. Bernadette, en extase, laissa par mégarde pendant plusieurs minutes sa main au contact de la flamme de son cierge, sans en ressentir aucun mal. Comment expliquer pareil phénomène ? C’est absolument miraculeux. Et depuis, le miracle n’a plus quitté Lourdes. On compte à ce jour soixante-douze guérisons officiellement reconnues, c’est-à-dire parvenues au terme d’une procédure extrêmement minutieuse, mise en place par saint Pie X ; mais des milliers et des milliers d’autres guérisons, tout aussi véridiques, sont demeurées secrètes. Néanmoins, l’Église a toujours enseigné que ce sont d’abord les âmes que Notre-Dame veut guérir. Et, en ce qui concerne ces guérisons spirituelles, les premières impressions du curé Peyramale dans son confessionnal en mars 1858 se sont confirmées au-delà de toute mesure. À Lourdes, en récitant le chapelet, en se lavant à la fontaine miraculeuse et en recevant les sacrements de pénitence et de l’Eucharistie, d’immenses foules, venues de France et de toutes les nations de la terre, ont retrouvé la grâce baptismale et repris le chemin du Ciel.
Dans ces montagnes des Pyrénées où Elle a trouvé refuge, la Vierge Marie apparaît plus que jamais comme la Médiatrice de toutes grâces.
Comme sur la Médaille, Elle est apparue les mains étendues... Certes, il n’y a pas de rayons à Lourdes, mais Elle a fait jaillir une source pure et miraculeuse. Le symbole est limpide : Elle, l’Immaculée Conception, est la dispensatrice de la vie divine ; c’est Elle qui nous enfante à la Grâce. « Allez boire à la fontaine et vous y laver », tel est son aimable commandement.
C’est un véritable renouvellement du sacrement de baptême que l’Immaculée Conception procure aux pèlerins de Lourdes, par la médiation de l’Église. Tel est certainement le plus grand miracle de Lourdes, que d’avoir rendu ou conservé les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité à des générations de Français, jusqu’à nos grands-parents et nos parents. Nous n’avons plus idée de ce que furent les grandes foules de Lourdes... Encouragée par Pie IX, c’est toute la France catholique qui se déplace, profitant du développement opportun du chemin de fer dans les années 1860-1870. C’est l’époque où le Père capucin Marie-Antoine lance les processions aux flambeaux et, en mai 1873, le pèlerinage des Vendéens chante pour la première fois le cantique, composé par l’un des leurs, que l’on appellera “ l’Ave Maria de Lourdes ” tellement il est resté populaire. Encouragées par leurs aumôniers, les foules proclament inlassablement leur foi en l’Immaculée Conception et leur amour de Pie IX. La ferveur est immense ! Alors, les miracles se multiplient et bien souvent, les groupes de pèlerins repartent avec un ou plusieurs miraculés ! Les incrédules sont confondus, contraints de reconnaître la vérité des miracles de Lourdes, comme le savant Alexis Carrel, ou de s’enfoncer dans la mauvaise foi, comme l’écrivain Émile Zola ; quant aux pauvres, aux déshérités de la vie, ils ne repartent pas sans avoir reçu de la Vierge Marie cette admirable leçon de vie chrétienne, qui fait taire en eux l’envie et la révolte en ce siècle des révolutions incessantes : « Je ne promets pas de vous rendre heureux en ce monde, mais dans l’autre ».
Mais, on s’en doute bien, tout cela ne se fit pas sans contradiction, dans cette France livrée depuis 1789 à des gouvernants francs-maçons et à tous les ennemis de la Religion et de notre tradition nationale. Or, la dernière apparition, celle du 16 juillet 1858, nous parle du salut de notre pauvre France.
LA VIERGE IMMACULÉE, SALUT DE LA FRANCE.
Avec beaucoup de justesse, Mgr Trochu décrit cette apparition comme un suprême au revoir. Pour en comprendre toute la portée, il faut la replacer dans son contexte en rappelant que les autorités civiles prirent, d’avril à juin 1858, des mesures contre le développement du pèlerinage qui tendaient à devenir une sorte de persécution religieuse.
C’est à cette époque que Jacomet semble céder à la paranoïa en faisant espionner étroitement les Soubirous... Mais quand le préfet de Tarbes envisage de faire interner Bernadette comme malade mentale, il se heurte à l’opposition absolue du curé Peyramale, qui veille désormais comme un père sur la fille chérie de la Vierge Marie. Révélation des cœurs... Le 15 juin, la Grotte est interdite et barricadée par l’administration et les pèlerins sont systématiquement verbalisés.
Cependant, Bernadette était restée en dehors de cette fièvre, respectant l’ordre établi et déconseillant aux bouillants Pyrénéens de braver les barrières.
Néanmoins, le 16 juillet, en la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel, elle se sent attirée vers Massabielle. Elle s’y rend le soir, en secret, restant sur la rive droite du Gave, en zone autorisée. Des groupes y prient silencieusement, à genoux, face à la Grotte barricadée par des planches. Bernadette entre en extase : « Elle m’apparut, au lieu ordinaire, sans rien me dire. Jamais je ne l’avais vue aussi belle », dira-t-elle. Sur le chemin du retour, Bernadette ajouta seulement ceci : « Je ne voyais ni les planches, ni le Gave. Il me semblait que j’étais à la Grotte, sans plus de distance que les autres fois. Je ne voyais que la Sainte Vierge. » C’était pour la dernière fois sur cette terre. « Depuis, je ne l’ai plus revue », disait Bernadette avec un sourire résigné, quand elle racontait les apparitions.
Toutefois, les circonstances de cet au revoir nous font penser à cette parole de Jésus qui clôt l’Évangile selon saint Matthieu : « Et moi, je suis avec vous jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28, 20)
Le 16 juillet, la Vierge Marie abolit les distances causées par les contradictions des hommes. Tous les efforts des méchants seront vains ; la Mère entendra toujours les prières de ses enfants et à la fin Elle triomphera de la malice humaine. Elle est donc toujours là, Régente de cette France en état de décomposition politique et en voie de persécution religieuse. Les foules de Lourdes le comprenaient très bien, et c’est pour le salut de la France et la libération de Pie IX qu’elles imploraient le secours de l’Immaculée. Le Père Marie-Antoine le prêchait dans le sanctuaire même : la Vierge est celle qui écrase la tête du serpent, c’est donc Notre-Dame de Lourdes qui doit écraser en France la Révolution. Le pape Pie IX aussi liait son combat contre les erreurs modernes issues de la Révolution française avec le culte de l’Immaculée Conception. Et ils avaient raison ; et si rien n’est venu, c’est parce que leurs successeurs, au sanctuaire de Lourdes comme sur le Siège de Pierre, ont lâché le bon combat pour s’entendre avec les ennemis de Dieu. Mais que le Saint-Père revienne au vrai message de Lourdes, qu’il invoque avec confiance le Nom béni que la Vierge y révéla, et le salut de l’Église, de la France et du monde sera tout proche. Ainsi soit-il !
Frère Louis-Gonzague de la Bambina.