Il est ressuscité !

N° 273 – Janvier 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


DEUS MARIÆ

Théologie totale de l’abbé Georges de Nantes (3)

en réponse à la note Mater Populi Fidelis du Dicastère pour la doctrine de la Foi

LE 8 décembre dernier, en la fête de l’Immaculée  Conception, la commission théologique de l’Association Mariale Internationale publiait une Réponse à Mater Populi Fidelis, la note doctrinale du Dicastère du Vatican pour la doctrine de la foi. Cette Réponse pour le moins cinglante, quoiqu’empreinte d’une courtoisie tout ecclésiastique, prend en flagrant délit d’indigence et d’incompétence le travail du dicastère, et l’accuse même d’un « anti-dévelop­pement de la doctrine » (Réponse, n° 15).

En un mois, ces théologiens ont bâti une Réponse qui anéantit la note du dicastère, dont ils dénoncent :

  • l’incohérence dans les traductions, selon les langues, des expressions : “toujours inappropriées” ou “ toujours inopportunes ” employées pour refuser la “ corédemption ”. Cette incohérence entraîne des conséquences doctrinales très différentes sur le titre de Corédemptrice :

Qualifier ce titre d’ « inapproprié » suggère qu’il est incorrect ou inacceptable. Le qualifier d’ « inopportun » suggère qu’il est imprudent de l’utiliser. Il convient également de noter que le mot « toujours » nécessite des éclaircissements supplémentaires. Si le titre de Corédemptrice est “ toujours inapproprié ” ou “ inopportun ”, alors les papes qui ont approuvé ou utilisé ce titre ont agi de manière inappropriée et imprudente. S’il est toujours inapproprié d’utiliser ce titre, alors les saints et les mystiques qui l’ont utilisé étaient irresponsables et inappropriés [sic !] ( n° 4).

  • une lecture réductrice de la doctrine pontificale sur la corédemption ( n°13), car les papes Pie IX, Léon XIII, saint Pie X, Benoît XV, Pie XI, Pie XII « comprenaient la signification des titres qu’ils utilisaient» ( n° 11, cf. nos 7-9, 11-14).
  • de mauvaises compréhensions théologiques, et notamment la réduction de la co-rédemption mariale à une simple intercession, en niant toute causalité instrumentale, pourtant solidement enracinée dans le magistère (nos 24–25).
  • des omissions coupables dans les références bibliques, en particulier l’absence de toute prise en compte de la théologie paulinienne depuis la coopération chrétienne jusqu’à l’œuvre rédemptrice de Dieu lui-même ! (renvoi en note 39 au n°34)
  • l’absence regrettable de toute mention de « l’approbation du titre de Co-rédemptrice par le pape Léon XIII, le 18 juillet 1885, dans certaines louanges à Jésus et Marie» ( n°8) ; de même sur Marie comme Médiatrice de toutes les grâces, la décision de mentir par omission, en faisant silence sur les enseignements et les références répétés de douze papes sur quatre siècles (nos 21-23).
  • il en résulte une confusion doctrinale par l’assimilation fautive entre l’action immédiate de Dieu dans la grâce et la médiation de la grâce, pourtant admise par toute la tradition catholique (nos 28-32)

La Réponse est aussi un salutaire retour au bon sens en maints endroits. Ainsi, les théologiens s’étonnent ( n° 16) que le dicastère s’appuie, pour justifier la réprobation du titre de “ corédemptrice ”, sur un simple interview du cardinal Ratzinger [l’utilisation des journaux par le dicastère ? mais c’est pourtant du déjà vu, nous connaissons cela !] et quelques paroles du pape François, qualifiées ici de “ ex tempore ” ( n° 17), c’est-à-dire improvisées, hors texte préparé [en réalité “ ex iræ ”, sous l’effet de la colère, conviendrait mieux].

Enfin dans la conclusion de cette Réponse, le cardinal Fernandez et son équipe sont même suspectés d’hérésie : « Proposer, à l’encontre de toute la tradition, une rédemption fondée sur  Jésus seul ”, dépourvue de toute valeur rédemptrice humaine de la part de Marie, semble ressembler davantage à une théologie protestante de la rédemption qu’à celle de l’Église catholique. » ( n° 40)

La Réponse réclame donc des éclaircissements et des modifications sur des points théologiques comme l’impose le droit légitime de l’Église catholique ( n° 3).

« En résumé, l’Association Mariale Internationale estime que le titre marial de Corédemptrice ne doit être décrit ni comme toujours inapproprié ni comme toujours inopportun ”. C’est un titre qui a été approuvé et utilisé par les papes ainsi que par des saints et des mystiques. Il doit être correctement compris et expliqué, comme beaucoup d’autres titres et doctrines catholiques, mais une bonne compréhension montrera qu’il n’est pas source de confusion [...].

« En vérité, le titre de  Corédemptrice n’est pas difficile à comprendre une fois qu’il est correctement expliqué, ce que l’Église fait avec succès depuis plus d’un demi-millénaire. » ( n° 18) C’est-à-dire depuis et contre Luther !

En témoignent les nombreuses références aux enseignements des papes depuis Benoît XIV (pape de 1740 à 1758), jusqu’à Léon XIV lui-même, incluant notablement saint Pie X assez longuement cité dans son encyclique Ad diem illum du 2 février 1904 (nos 7, 20, et surtout 24 et 33) ; mais aussi saint Irénée ( n° 35) comme saint Louis-Marie Grignion de Montfort (nos 18 et 25), sainte Catherine de Sienne ( n° 6), et même la vénérable sœur Lucie de Fatima ( n° 15) ! Les apparitions de Notre-Dame sont appelées en renfort : « Il existe également des prières et dévotions mariales, telles que celles liées à la médaille miraculeuse et aux apparitions de 1830 à sainte Catherine Labouré, qui sont clairement fondées sur la doctrine de Marie comme Médiatrice de toutes les grâces. » ( n° 36)

La Réponse s’appuie bien sûr aussi largement sur plusieurs “ saints ” qui ne sont pas forcément de notre paroisse comme Paul VI et Jean-Paul II, ou encore le concile Vatican II dans les textes de Lumen Gentium que notre Père désignait comme “ anthologiques ” (cf. Georges de Nantes, Autodafé, p. 127-131), sans oublier Laurentin lorsqu’il était catholique ( n° 9).

Ce faisceau impressionnant montre une croyance unanime, et c’est l’argument principal de la Réponse : les titres de Marie Corédemptrice et Marie Médiatrice de toutes grâces ont été utilisés par les saints, les docteurs, les mystiques, et enfin le magistère papal de manière circonstanciée, par conséquent d’une autorité bien plus importante que la simple “ note doctrinale ” du dicastère qui se trouve contrevenir très largement à cette tradition du magistère ordinaire : « La théologie catholique affirme que Dieu, selon son dessein providentiel, a voulu inclure la Vierge Marie dans l’œuvre de la rédemption. Dieu a souhaité associer la contribution d’une femme et d’une mère humaine immaculée à son dessein salvifique. » ( n° 40)

En conclusion, ces quarante théologiens, pour la plupart américains, mariologues patentés, professeurs d’universités catholiques, dont 4 cardinaux, 3 archevêques, 5 évêques demandent tout simplement que la note du dicastère soit révisée. « Nous espérons que cette réévaluation conduira à une nouvelle expression du Magistère concernant ces doctrines et titres mariaux d’une importance cruciale, dans une plus grande cohérence, un plus grand développement et une plus grande harmonie avec les enseignements doctrinaux des papes précédents. Parmi ces enseignements figurent ceux qui reconnaissent la Bienheureuse Vierge Marie comme Corédemptrice et Médiatrice de toutes les grâces. » (Réponse, n° 40)

Cela fait quand même plaisir de voir qu’il y a encore des théologiens catholiques aimant suffisamment la Sainte Vierge, pour être capables de se lever et la défendre avec compétence. Honneur à eux !

Mais pour autant, l’heure de la Contre-Réforme n’a pas encore sonné. Car la note Mater populi fidelis recèle un poison qui sera malheureusement victorieux de cette Réponse. Là où cette dernière joue la carte de l’  herméneutique de la continuité ” inventée par Benoît XVI, le cardinal Fernandez tire toutes les conséquences d’une des plus grandes hérésies du Concile dénoncée par l’abbé de Nantes en ses deux livres d’accusations contre Jean-Paul II de 1983 et 1993 : la gnose wojtylienne de l’  Incarnation rédemptrice ”.

Après avoir fait un exposé, appuyé sur de nombreuses références à la Somme théologique de saint Thomas, pour décrire l’humanité du Christ, unie hypostatiquement au Fils, comblée de la grâce au plus haut degré, et ainsi constituée par Dieu comme principe et médiation de toute grâce sanctifiante pour les autres, en tant que Tête du salut, le cardinal Fernandez écrit :

« Cette nature humaine est inséparable de notre salut, car  par l’incarnation, toutes les actions salvifiques que le Verbe de Dieu opère sont toujours réalisées avec la nature humaine qu’Il a assumée pour le salut de tous les hommes (Dominus Iesus, 6 août 2000). À travers cette nature humaine assumée, le Fils de Dieu  s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme et par son sang librement répandu, Il nous a mérité la vie (Gaudium et Spes 22). Par la grâce, les fidèles s’unissent au Christ et participent à son mystère pascal, de sorte qu’ils peuvent vivre une union intime et unique avec Lui, que saint Paul exprimait par ces mots : Ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi (Ga 2, 20). » (Mater populi fidelis n° 52)

Il n’y a donc, entre le Christ et l’homme, aucun espace pour une quelconque médiation, qui, pour ainsi dire, n’existe pas, n’ayant pas d’objet : la rédemption est automatique, directe, « en quelque sorte », du fait unique de l’Incarnation. Cela ressemble à la religion catholique, mais ce n’en est qu’une affreuse parodie, une gnose que le jeune évêque Karol Wojtyla a introduite dans Gaudium et Spes, comme l’explique notre Père :

« C’est prodigieux ! Nous voilà tous unis, physiquement unis au Fils de Dieu, Dieu lui-même. Y’a plus d’problèmes ! [...] Pour les bons catholiques, je les avertis de l’avantage que l’auteur et ses collègues trop confiants trouvaient à cette supercherie “ dialectique ”, d’un néoplatonisme de pacotille : tous les hommes ont été par le fait même de l’Incarnation du Fils de Dieu “ en quelque sorte ” unis dans leur humanité à la sienne, et par là physiquement élevés jusqu’à partager sa dignité de Fils de Dieu et son destin. Le problème du salut est réglé. Plus d’enfer, plus de purgatoire, plus de morale, plus rien. Et il n’y a même plus besoin d’une Rédemption par la Croix de Jésus, ni de réparation par nos pénitences et nos pauvres mérites. Jadis, toute notre mystique était fondée sur notre union morale au Christ-Dieu : union morale veut dire union des volontés... désormais nous sommes au Christ comme des frères siamois, indétachables de Lui, quelle que soit notre moralité. » (Autodafé, p. 366-367)

Or, c’est le nœud de l’argumentation de Fernandez, que n’a pas voulu réfuter la commission théologique de l’Association Mariale Internationale. C’est sa grande infirmité, de n’avoir pas voulu s’en prendre au Concile, et anéantir le principe même de “ l’herméneutique de la continuité ”. Car il y a évidemment rupture entre saint Pie X et cette gnose, dont le fruit annoncé par notre Père est précisément la négation de toute rédemption et médiation.

En effet, le cardinal Fernandez enchaîne : « Aucun être humain, pas même les apôtres ou la Très Sainte Vierge, ne peut agir en tant que dispensateur universel de la grâce. Seul Dieu peut donner la grâce et Il le fait à travers l’humanité du Christ [références à saint Thomas], car  la plénitude de la grâce du Christ homme est celle du Fils unique du Père. ” [ibid.] » (Mater populi fidelis, n° 53)

Et encore ceci : « Dans la parfaite immédiateté entre l’être humain et Dieu, même Marie ne peut intervenir. » ( n° 54) C’est on ne peut plus clair ! Et que saint Paul et saint Thomas soient ici appelés à la rescousse impressionne peut-être alors que ce n’est qu’un décor qui ne change rien au venin mortel. Notre Père a largement relevé ce subterfuge dans les textes conciliaires et précisément pour ce chapitre 22 de Gaudium et Spes : « Je vous préviens : c’est bien catholique, c’est un retour au calme, ménagé par notre auteur pour les cardiaques. » Et encore : « Ces citations bardent l’auteur comme d’une cuirasse contre toute attaque. » (Autodafé, p. 367-369, et suivantes)

Il est donc facile de comprendre, du moins pour les disciples de l’abbé de Nantes, que tant que ces quarante théologiens de l’Association Mariale Internationale ne remettront pas en cause le Concile, ils sont malheureusement condamnés à assister, impuissants, à la ruine de leurs amours, et de toute religion finalement.

Pour nous, c’est tout différent. Notre Père fondateur nous a installés solidement dans la citadelle de la pure foi catholique « inchangée, inchangeable, non négociable pour cause de perfection divine ». Mais avant de combattre contre ses ennemis, aujourd’hui campés au sein même de l’Église, il nous faut nous instruire. C’est facile, il suffit de se laisser guider par ce génial théologien, qui sera un jour déclaré Docteur de l’Église.

À son école, nous avons commencé à connaître et aimer notre Bon Dieu Trinité et son aimable dessein des premiers temps : l’Immaculée Conception, son Amour, comme anticipation de l’union voulue par Dieu avec toute sa création.

Poursuivons notre étude de la théologie totale de notre Père, au chapitre du Saint-Esprit.

III. LE DIEU DONNÉ 1
 L’ESPRIT DU PÈRE ET DU FILS

Le Père dit au Fils, selon le Romancero de saint Jean de la Croix : « Une épouse qui t’aime, mon Fils, j’aimerais te donner. » Ainsi fut créée la Vierge Marie et fut créé le monde pour lui servir de cour, d’entourage.

Mais le premier couple humain d’Adam et Ève, créé dans un état de justice et de sainteté, nous enseigne le catéchisme, s’est laissé tenter par le démon, et selon l’interprétation que notre Père nous a donnée du péché originel, d’une manière tout à fait avilissante, atroce.

Dieu avait en vue ces épousailles mystiques entre la créature parfaite, la Vierge Marie, mais aussi toute l’humanité avec elle, et son Fils. Cette alliance étant déjà toute décidée dans sa Toute-Puissance, sa Sagesse et son Amour, Dieu n’allait pas abandonner le combat à cause de cette infidélité si grave de la créature.

Avec une sagesse et une miséricorde stupéfiantes, le Fils de Dieu s’est incarné, comme il avait résolu dès les premiers temps de le faire, selon saint François de Sales, saint Jean de la Croix et les autres. Mais en s’incarnant, il devait entrer en contact avec cette humanité dégradée, tombée dans le péché, sous le pouvoir de Satan. Le contact serait dur, difficile, ­dramatique ; c’est la Croix qui se profile à l’horizon, dès le jour de Noël.

Cependant le Fils de Dieu va montrer son amour pour sa créature d’une manière encore plus riche, encore plus stupéfiante, puisque c’est une créature qui n’est plus ni belle ni bonne, mais viciée, odieuse à Dieu, qui va se dresser contre lui, et que néanmoins il va aimer jusqu’à en mourir.

Lui, l’Époux, recherchant son épouse infidèle, a véritablement fait avec la plus grande et merveilleuse sagesse, tout ce qui était dû en justice pour que Dieu pardonne à son épouse avilie, et d’autre part, il a manifesté le Cœur de Dieu dans sa miséricorde infinie, de telle manière que si nous ne sommes pas touchés par cette douleur de la Croix, c’est que notre cœur est méchant jusqu’à la racine, et qu’il n’y a point de salut pour nous. De sa part, tout est fait.

Mais de notre part à nous, de la part de cette humanité maudite ? Cela ne va pas tout seul... et c’est là que nous entrons dans la troisième grande partie de notre Credo. Les exemples sont absolument nécessaires, en particulier pour la leçon de ce soir, qui sera très difficile.

Même si le Christ a sauvé l’humanité, elle n’a pas en elle cette attraction vers la hauteur, elle n’a plus l’attraction vers son Soleil, elle est comme un astre qui, ayant échappé à son système, à sa nébuleuse spirale, s’en va sans que plus rien ne puisse lui faire rebrousser chemin. Voilà le problème qui se posait à Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre premier Paraclet.

L’ALLIANCE NOUVELLE : JÉSUS-CHRIST.

Le Christ s’est intitulé notre Paraclet (cf. Jn 14, 16 et 1 Jn 2, 1), c’est-à-dire notre Consolateur, notre Avocat, notre Défenseur. On ne sait comment traduire ce mot grec : Παpακλητoς.

Tant que le Christ était là avec ses Apôtres, avec ses saintes femmes, ils le voyaient, ils l’entendaient, ils ont été émus, bouleversés par sa bonté, par sa miséricorde, le pardon des péchés, par ses souffrances sur la Croix. Ainsi de Marie-Madeleine, cette femme qui avait tous les vices : elle rencontre le Christ, se convertit, et s’attache à ses pas ; de même les Apôtres.

Jésus-Christ est notre Paraclet, c’est-à-dire que ceux qui lui donnent leur foi, subissent, extérieu­rement du moins, son influence, son prestige. C’est la grâce du Christ qui répond à la foi. Et cela est tout de même un début de renaissance de l’amitié ancienne. Mais il ne faut pas les transfigurer : ils sont touchés par Jésus, d’une manière encore très extérieure, le cœur n’est pas changé. Comme disaient les prophètes, en particulier Jérémie et Ézéchiel, nous avons maintenant un « cœur de pierre » (Ez 11, 19 et 36, 26-27 ; cf. Jr 31, 33) ; alors, qui changera notre cœur de pierre en cœur de chair ?

Quand le Christ est mort, les Apôtres et même les saintes femmes, et même Marie-Madeleine (la Vierge Marie est à part), ont tous perdu la foi. Ils ont enseveli Jésus, peut-être avec beaucoup d’amitié, d’affection, mais en pensant que c’était fini. Que valaient donc cette foi, cette fidélité ? Elle n’a pas résisté à la séparation de la mort.

Mais le Christ est ressuscité et Marie-Madeleine l’a retrouvé, lui a embrassé les pieds, elle est revenue à la foi par son contact, et les Apôtres aussi. Cependant ce n’était pas encore un changement tel qu’ils s’attachent à Lui jusqu’à prêcher la foi avec courage et jusqu’à mourir martyrs !

NOTRE DEUXIÈME PARACLET : L’ESPRIT-SAINT.

C’est alors qu’intervient dans notre Credo, dans notre religion, un commencement, une nouveauté absolue, que nul n’aurait pu inventer. Peu avant son Ascension, le Christ « prescrivit à ses apôtres de ne pas quitter Jérusalem, mais d’attendre la promesse du Père : “ celle que vous avez entendue de moi : Jean a baptisé avec de l’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit-Saint que vous serez baptisés d’ici peu de jours ”. » (Ac 1, 4-5)

Qu’est-ce que l’Esprit-Saint ? Qu’allaient-ils recevoir ? Ils n’en savaient rien. Déjà, lors de sa première apparition au jour de Pâques, « Jésus souffla sur eux, et leur dit : Recevez l’Esprit-Saint ”. » (Jn 20, 22) Mais, apparemment, le changement n’a pas été considérable. Puis, “ l’Esprit-Saint ” – on ne sait toujours pas qui c’est, ce que c’est, remarquait notre Père, jusqu’au jour de la Pentecôte : où tout d’un coup souffle comme un vent dans le Cénacle, portes et fenêtres fermées, et descendent sur les Apôtres, comme des langues de feu (Ac 2, 2-3).

Et voici que les Apôtres sont remplis de ­cet Esprit-Saint, d’une autre Personne aussi vivante, aussi réelle, aussi puissante que le Christ lui-même. À ce coup, ils sont changés intérieurement, tellement qu’ils sortent du Cénacle n’ayant plus peur des juifs, et commencent à annoncer la Vérité.

À partir de cette Pentecôte, Quelqu’un est donc intervenu dans notre histoire, dans l’histoire du monde. À cause de la dénomination que lui avait donnée le Christ, nous l’appelons : le Saint-Esprit. C’est notre deuxième Paraclet, Jésus ayant dit : « Je vous enverrai un autre Paraclet ! » (Jn 14, 16) Nul ne l’a jamais vu, mais on en a senti la manifestation d’une manière absolument incontestable. Les païens voyaient ces manifestations. Le Saint-Esprit n’était pas directement tangible, comme Jésus-Christ à côté des Apôtres ou à côté de Marie-Madeleine ou de la Vierge, mais comme un Être invisible qui se manifestait par ce qu’il produisait dans l’âme des chrétiens.

Notre Père prenait un exemple tiré de son expérience de directeur d’âme : « Dans ma vie de prêtre, j’ai rencontré de ces ménages séparés, l’un étant parti dans le crime, et l’autre cherchant à le ramener. Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas-là ? On cherche quelqu’un tout proche de nous, notre mère, notre sœur, quelqu’un qui soit vraiment tout près de notre cœur, et on l’envoie auprès de cette personne avilie pour être notre avocat – voyez ce geste que je fais, on envoie cette personne comme de notre cœur, quelqu’un qui tient à nous, à qui nous tenons beaucoup –, on l’envoie pour se faire la confidente, la conseillère, l’avocate qui ramène cet être devenu étranger, ennemi, qui le ramène à nous par une influence constante, des suggestions, des réflexions qui modèrent sa tendance au crime, qui embrase son cœur, quand on le peut, de sentiments plus humains, et ainsi en nous aidant de cette personne, nous allons retrouver l’amour de cette épouse, que nous avions perdue. C’est le rôle du Saint-Esprit !

« Le Christ, lui, était homme en face de l’homme, en face de sa créature, de tous ces êtres à qui il avait prêché, à qui il avait fait du bien, pour lesquels il était mort, à qui il était apparu ressuscité ; il fallait, pour que ces êtres se tournent vers lui, que renaisse en eux cette attraction, et le Christ envoya ­l’Esprit-Saint. Voilà ce que nous enseigne la foi catholique.

« L’Esprit-Saint est donc celui qui nous est envoyé pour être auprès de nous, mais Il n’est pas visible, Il n’est pas incarné, ou s’Il est “ incarné ” ce sera sous des figures voisines de celles que j’ai utilisées dans ma parabole. Ce sera comme la Mère du Christ qui viendra auprès de nous, mais qui ne sera au fond l’envoyée du Christ et pleine de son Esprit-Saint que pour nous ramener à Lui ; ou bien ce sera un saint ou une sainte... C’est toujours Quelqu’un sorti du Christ qui nous ramène à Lui, parce que son essence même est d’être attaché au Christ et à son Père. C’est ainsi que le Christ disait que le Père nous enverrait ­l’Esprit-Saint (Jn 14, 16 et 26), et un peu après, dans le même discours, Jésus disait qu’il enverrait lui-même l’Esprit-Saint (Jn 15, 26 et 16, 7). Puis il est dit que l’Esprit-Saint, de son propre mouvement, viendra à nous (Jn 16, 13), et ce sera toujours pour nous ramener à Lui, Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Voilà pourquoi nous disons : « Je crois en ­l’­Esprit-Saint. »

EXPLICATION SCOLASTIQUE.

Selon les Pères grecs, le Christ remonté aux Cieux nous a envoyé son Esprit-Saint qui est une Personne divine à côté de nos personnes humaines, tel que par une sorte d’osmose il nous a divinisés. Ainsi, ayant reçu le Saint-Esprit au jour de notre baptême (ou de notre confirmation en Occident), nous vivons en contact et en amitié intime avec ce Consolateur, cet Avocat, ce Conseiller intime, de telle manière que nous sommes divinisés à ce contact. C’est magnifique ! Nous sommes les temples de l’Esprit-Saint, il vit en nous, il nous divinise.

Cependant, saint Thomas (cf. Ia, q. 43, art. 3) et les Pères latins voient les choses d’une autre manière. Ils enseignent que lorsque l’Église nous baptise, Dieu nous donne la grâce qui est non pas le don incréé, le Saint-Esprit lui-même, mais le don créé, la grâce. C’est une modification radicale de notre être – un habitus entitatif – qui nous rend capables d’user de Dieu et d’en jouir : uti et frui. Un peu comme un appareil de tsf nous permet de capter des ondes qui ne serviraient à rien autrement. Ce que Dieu nous donne dans les sacrements, c’est la grâce par laquelle nous sommes capables de connaître Dieu par la Foi, d’espérer en lui et de l’aimer.

Notre Père durant son séminaire a défendu cette position de saint Thomas contre son professeur, par ailleurs très révolutionnaire, qui enseignait à ses élèves de quatrième année, la vision mystique des Pères grecs.

Mais notre Père nous a avoué : « J’ai changé d’avis, parce que dans cette position occidentale, quand nous sommes baptisés, confirmés, Dieu nous donne la grâce, et à ce moment-là, nous sommes transformés. La grâce nous transforme comme cela ! Nous sommes un être nouveau, mais très à part de Dieu, et grâce à cette transformation que les sacrements opèrent en nous, nous sommes capables de vivre avec Dieu à tu et à toi ! J’exagère évidemment, je force le trait, mais c’est pour vous conduire à l’état de ma réflexion actuelle. Ainsi, plutôt que de dire : “ J’ai la grâce ”, comme les enfants de ma génération “ Je suis en état de grâce, tout va bien, je peux communier ! ” ou “ Je ne suis plus en état de grâce et il n’y a plus rien ! ” C’est moi qui suis bon ou mauvais, blanc ou noir, mais c’est moi tout seul !

« Les Pères grecs nous rendent ce service immense de nous faire comprendre que Jésus-Christ, mourant sur la Croix, a acquis de son Père un mérite tel qu’il puisse nous envoyer, nous donner le Saint-Esprit. Et si vous voulez tout de suite le figurer, parce que nous avons besoin d’être soutenus par des images, puisque la Sainte Vierge est le Temple du Saint-Esprit, qu’elle est vraiment la créature que l’Esprit-Saint a habitée, Jésus a obtenu de son Père la grâce sur la Croix, à cause de toutes ses souffrances, de nous envoyer la Vierge Marie pour nous sauver. Nous sommes, nous, cette femme adultère, cette femme avilie, et voilà que vient habiter chez nous la Mère de notre Sauveur qui va nous le donner à aimer. »

Dans cette vision mystique, très biblique, le Christ envoie l’Esprit-Saint, et à tout moment le chrétien doit savoir qu’il a auprès de lui un Être mystérieux, qui est une Personne aussi réelle que lui-même. Cette Personne est attelée à son œuvre de sanctification en nous, c’est-à-dire qu’elle nous donne sans cesse un flot d’inspirations, de bons mouvements, et qu’elle va jusqu’à créer en nous un être nouveau.

Le “ don incréé ” qu’est l’Esprit-Saint vient d’abord, le Christ nous envoie d’abord ce qu’il a de plus cher au monde, qui est son Esprit-Saint. Et cet Esprit-Saint se met en nous pour nous perfectionner et sans cesse nous guider vers le bien et, peu à peu, par son contact, nous transformer.

Ce débat scolastique va ainsi nous révéler ce qu’est la personnalité du Saint-Esprit.

QUI EST LE SAINT-ESPRIT ?

Le Saint-Esprit ? C’est l’inconnu, ou c’est le grand méconnu. Inconnu : on n’en parle même pas. Le grand méconnu : on ne le comprend pas. Il y a une inconnaissance de l’Esprit-Saint, qui est vraiment scandaleuse, et dans l’Église et depuis longtemps ; non pas des saints et des mystiques, mais du tout-­venant. La Confirmation est un sacrement mal distribué, avant comme après le Concile, c’est comme si de rien n’était. Et une méconnaissance, parce que la théologie du Saint-Esprit reste infirme. Il est certain que l’héritage de saint Thomas, très remarquable sur ce point comme sur tant d’autres, n’est toujours pas compris, ni reçu.

L’Esprit-Saint est cet avocat que le Christ envoie d’auprès de Lui pour être auprès de nous et nous ramener à Lui. L’Esprit-Saint est envoyé : c’est ce qu’on appelle “ la mission ” du Saint-Esprit, dans le monde. Avec comme but d’être ce qu’il est profondément : l’amour même du Père et du Fils. En nous, que peut-Il instaurer ? L’Amour du Père et du Fils, puisqu’Il est lui-même l’Amour du Père et du Fils.

Saint Paul écrit dans l’épître aux Romains (Rm 5, 5) : « Caritas Dei diffusa est in cordibus nostris per Spiritum sanctum, qui datus est nobis. » La charité de Dieu [l’amour de Dieu] a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. Dieu nous a donné l’Esprit-Saint, le Christ a soufflé sur ses Apôtres, Dieu a envoyé l’Esprit-Saint. Que fait ­l’Esprit-Saint dans nos âmes ? Il répand l’amour de Dieu, de telle manière que cet amour de Dieu soit comme une flamme qui s’éveille dans nos cœurs et qui fait que nous n’avons rien de plus pressé que de revenir à Dieu pour nous unir à Lui, car l’amour consiste à être uni à Celui qu’on aime.

Saint Thomas nous dit que par la mission du Saint-Esprit, nous pouvons comprendre quelle est sa “ procession ” qui définit sa nature dans l’éternité ; le rôle qu’il joue dans le monde correspond au rôle éternel qu’il joue dans la Sainte Trinité (cf. Ia, q. 43, a. 7).

Lorsque nous voyons la création, nous comprenons que Dieu est comme un Père pour nous. Puisque Dieu est comme un Père pour nous, ça prouve que, avant que nous ayons été créés, Il était déjà Père ! De toute éternité, Dieu est Père, dans son essence même, dans son être même personnel, d’un Fils éternel. Et ainsi nous profitons de sa paternité de manière accessoire.

De même, puisqu’il existe une Personne – nous ne le savions pas, mais le Christ nous l’a révélée, et ensuite les Apôtres l’ont sentie, l’ont vue par ses effets – qui n’est ni le Père, ni le Fils, et que cette Personne a pour rôle historique de venir de Dieu vers cette créature qui est à cent mille années-lumière de lui, et installé dans cette créature, il n’a rien de plus pressé que de la ramener vers Dieu par l’amour, il faut dire que de toute éternité existe en Dieu un Père qui engendre son Fils de toute éternité. Et le Père et le Fils spirent le Saint-Esprit.

Et que fait le Saint-Esprit ? La même chose qu’en nous : il sort d’auprès de Dieu, il rayonne l’Amour, et cet Amour en lui-même est une force de retour vers Dieu.

Notre Père prenait à nouveau une comparaison pour nous aider à comprendre : « J’ai trouvé une comparaison, c’est le boomerang. En Australie, les aborigènes ont inventé un appareil : un morceau de bois en forme de V très allongé. Ils le jettent sur les oiseaux, le boomerang s’en va et revient à son propriétaire. Il est fait de telle manière – la mécanique peut l’expliquer très bien – qu’il commence par aller à une certaine distance, selon la force du lanceur, et lorsqu’il est arrivé à un certain mouvement ralenti, sa forme même lui fait reprendre la direction originelle. Il sort et il revient ! C’est véritablement un instrument très curieux, parce que, quand vous tirez une balle de fusil, c’est rare qu’elle vous revienne dessus ! Il a pour nature – c’est sa forme – de sortir et de rentrer.

« Le Père et le Fils, – nous n’aurions pas pu l’inventer –, jouissant de leur union, de leur unité, de leur parfaite conformité l’un à l’autre, éprouvent le besoin de se dire leur unité, leur joie, et c’est ça qui est une sorte de rayonnement, d’explosion qui s’appelle l’Amour. L’amour est exubérant. C’est beaucoup plus parlant que ce principe que les platoniciens avaient inventé et dont on fait la source de toute une science de la morale : “ Bonum diffusivum sui ”, “ le bien est diffusif de soi ”. Quand j’étais sur les bancs de la faculté, on m’a enseigné cela, je l’ai recopié, j’ai appris cela par cœur ; devenu professeur, j’ai enseigné cela à mes élèves, mais en fait, je ne comprenais rien à ce que je disais. Vous savez pourquoi ? Parce que ça n’a aucun sens. Le bien est diffusif de soi, pourquoi ?

« Dieu nous révèle que, en lui il y a non seulement un Fils qui est sa Sagesse, pour dire sa Parole et la lui répéter, mais nous ne pouvions pas le deviner, c’est absolument le Mystère de Dieu : il y a en lui, je n’ose dire une faculté, mais une “ procession ”. Il y a en lui une faculté, une exubérance, une joie, un rayonnement par lequel le Père et le Fils éprouvent le besoin de dire “ notre Amour ”. Comme un homme et une femme qui s’aiment beaucoup en arrivent à parler de “ notre amour ”, c’est comme une projection de leurs deux cœurs n’en faisant plus qu’un, en une troisième Personne.

« C’est difficile, mais ça parle au cœur quand même ! Ce mouvement même par lequel ces deux-là parlent de “ notre amour ”, ils sont comme en contemplation devant leur amour, mais cet amour-là qui est devant leurs yeux, pour ainsi dire, puisque c’est leur amour à eux, que veut-il faire cet amour ? Revenir à eux, bien entendu ! C’est notre amour, qui ne va pas être infidèle et s’attacher à d’autres, il revient à eux comme la terre est attirée vers le soleil. »

Donc la Personne du Saint-Esprit c’est l’Amour, l’Amour qui est, disent les théologiens, “ spiration ” active et “ spiration ” passive. Spiration veut dire mouvement ; le vent figure cet Esprit. Quand le Père et le Fils, de toute éternité, sont l’un en l’autre dans l’exultation, cette exultation est comme un grand vent de tempête qui sort de ce foyer comme les milliards de calories que le soleil déverse sur l’univers, parce qu’il est heureux, parce qu’il est bouillant. C’est le rayonnement de l’être. Le rayonnement du Père et du Fils, c’est le Saint-Esprit. Nous apprenons que c’est une Personne égale au Père et au Fils, mais étant la manifestation de leur amour, il ne fait que revenir à eux.

Notre Père prenait encore une comparaison : « Je dirai que l’Esprit-Saint, pour ce soleil de Dieu, Dieu Père et Fils, qui ne sont qu’un, serait comme les “ taches du soleil ”. Je le vois comme une formidable implosion. Implosion, c’est quand un objet éclate au-dedans de lui-même, ou explosion, si vous le voulez, explosion d’amour du Père et du Fils, en leur unité. Précisément, cette unité des deux Personnes donne à ces deux Personnes un jaillissement, je ne dis pas par grâce, mais par mystère, par merveille, par mystère éternel, éternellement absolu et nécessaire, c’est comme cela qu’est Dieu de toute éternité. Il ne peut pas être autre et personne ne l’a fait ainsi, c’est Lui qui se fait ainsi. C’est une étincelle, c’est un éclair et un tonnerre, comme dans nos laboratoires, au Palais de la Découverte à Paris, lorsqu’on rapproche les deux pôles d’électricité ; quand on rapproche les deux électrodes, il se fait une étincelle. Bref, l’éclair, c’est l’étincelle. ­L’Esprit-Saint, c’est comme un jaillissement. On ne sait pas pourquoi le soleil, tout d’un coup, jette dans le vide ces énormes flammes qu’on appelle les taches du soleil ; “ taches ”, parce qu’on ne peut pas en supporter la vue. »

La spiration active est la projection de ce torrent de lumière, de chaleur et de vie à l’extérieur du Père et du Fils, en ce sens que c’est une troisième Personne. Mais projetée à l’extérieur, sa raison d’être, sa caractéristique, disent les théologiens, c’est la spiration passive : c’est un vent qui ramène au centre même de Dieu. Le Saint-Esprit ne veut que se précipiter dans ce Père et ce Fils dont il est la joie. Et ce qu’Il fait de toute éternité, par rapport au Père et au Fils, lorsque le Père et le Fils le “ jettent un peu plus loin ”, jusqu’à nous : Il allume en nos cœurs le feu dont il brûle et il nous tire vers le centre même de la Sainte Trinité. Il nous ramène forcément au Père et au Fils.

PARENTHÈSE THÉOLOGIQUE : “ FILIOQUE ”.

D’où une magnifique connaissance de la troisième Personne divine. Saint Thomas, contre les Grecs, a compris une chose très profonde.

Pour les Grecs, le Saint-Esprit procède du Père, comme le Fils. Le Père engendre le Fils et du Père procède l’Esprit-Saint. Lorsque, au huitième siècle, les Occidentaux du temps de Charlemagne ont commencé à chanter dans leur Credo que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils – « qui cum Patre Filioque procedit » –, ce Filioque a mis les Grecs en fureur, parce que, en fait, ils avaient une attitude très schismatique par rapport aux Latins qu’ils méprisaient, et ils ont dit que c’était une hérésie de dire que le Saint-­Esprit procédait du Père et du Fils. D’où une suite de Conciles... Les Orientaux, encore aujourd’hui, disent qu’il est hérétique de prétendre que l’Esprit-Saint procède du Père et du Fils.

À la rigueur, ils accepteraient de dire que le Saint-Esprit procède du Père par le Fils. Cela fait des schémas au tableau : ils disent que c’est comme une flèche, le Père engendre le Fils, et par le Fils, spire, produit l’Esprit-Saint. Le Fils n’est alors qu’un intermédiaire, c’est insuffisant.

Nous, catholiques, nous disons que le Père engendre le Fils et l’Esprit-Saint procède des deux, cela fait un triangle. D’où une mauvaise théologie, l’erreur commune, sans en faire grief à personne parce que c’est une manière de langage qui se dit de génération en génération... Ce n’est pas une hérésie, mais un langage défectueux, qui laisse pénétrer une erreur irréfléchie : le Saint-Esprit serait le lien de l’union du Père et du Fils, comme s’ils n’étaient pas un, en vertu de la première procession – un et non pas unis – un en une seule substance. Le concile de Nicée (325) a abouti à cette définition pour laquelle on s’est battu pendant tout le quatrième siècle, que le Père et le Fils sont consubstantiels, le Fils est consubstantiel au Père. Avant même qu’on se soit préoccupé de définir la divinité du Saint-Esprit, au concile de Constantinople, soixante ans plus tard, en 381, le Père et le Fils sont un, sans qu’il y ait besoin de trait d’union. Le Saint-Esprit n’est pas le trait d’union entre le Père et le Fils. Il n’y a pas de trait d’union, parce qu’il n’y a aucune séparation. Il y a une distinction de Personnes, il y a une procession de l’un à partir de l’autre dans l’unité parfaite de la substance de l’Être divin.

On dit aussi que le Saint-Esprit est le “ baiser du Père et du Fils ”. C’est une représentation allégorique, mais qui peut être vraie ou fausse. Si c’est le baiser comme des époux qui appelle à l’union, qui fait l’union entre deux personnes séparées qui se rapprochent et qui se donnent leur baiser, leur étreinte d’amour, le baiser les unit. Ici ce ne peut être. S’il y a baiser entre le Père et le Fils, c’est pour exprimer la joie de leur union, mais non pas leur union. Leur unité s’exprime par elle-même. Alors, ce “ baiser ” exprime un autre mouvement, une autre procession. C’est cela que nous allons avoir à dire. C’est très important !

Retenons que le Fils est un avec son Père, puisque le Père lui donne toute sa nature, et c’est l’unité d’une même nature, ils sont consubstantiels, il n’y a donc rien entre eux. Le Père engendre le Fils.

Et l’Esprit-Saint ? C’est là que saint Thomas est génial (cf. Ia, q. 36, art. 2-4 ; q. 39, art. 7-8). Il explique aux Grecs : si nous disons que le Père engendre le Fils, et que le Père, par ailleurs, produit l’Esprit-Saint, jamais nous ne pourrons faire une différence entre le Fils et l’Esprit. Dieu est simple, Dieu le Père est la parfaite simplicité. S’il y a deux actes de production à partir du même être simple, le Saint-­Esprit ne sera jamais qu’un autre Fils. Mais s’il y a deux Fils, chacun n’a qu’une moitié de la paternité, et cela ne va pas.

Saint Thomas affirme : pour que l’on comprenne ce qu’est l’Esprit-Saint, il faut absolument dire qu’il procède du Père et du Fils, parce que, à ce moment-là on comprend que la nouveauté du Saint-Esprit provient, précisément, de l’union poussée jusqu’à l’unité de ces deux Personnes divines. Que se passe-t-il lorsque deux personnes sont parfaitement unies ? On comprend que ce qu’elles sont capables de produire, c’est un acte d’amour.

Voilà comment saint Thomas a répondu à la plus grande difficulté qu’on ait rencontrée durant l’histoire de la théologie concernant la Personne du Saint-Esprit.

L’ESPRIT-SAINT, 
TERME DES PROCESSIONS TRINITAIRES.

Le Père est source et origine, cela nous le savons. Il dit sa Parole et déjà, il dit sa Parole dans la solitude, lui seul l’entendant ! Mais cette Parole, c’est la deuxième Personne de la Sainte Trinité et lorsque Dieu s’est exprimé, cette Parole exprime sa Sagesse, sa perfection. Elle est sa propre image. Cette Parole, au lieu de fuir – comme quand nous parlons, la parole s’en va au loin et meurt – se tient en face de lui, elle se tient même dans son sein et elle se montre à lui, et il aime sa propre Parole. Il en est satisfait, parce que c’est tout lui-même qui est ainsi exprimé dans son Fils, et d’une parfaite unité. C’est parce qu’ils procèdent l’un de l’autre dans l’unité d’une même substance et que l’un est exactement la similitude du premier, le Fils la similitude du Père, que le Père l’aime et que le Fils aime son Père de lui avoir donné pareil être à sa ressemblance. Cet amour jaillit ! C’est le mystère.

Cela n’a rien de comparable avec la conception de l’enfant à partir du père et de la mère, comme on le dit trop. Ce n’est pas une conception, c’est un jaillissement, un rayonnement, une irradiation, une explosion d’autre qualité qu’intellectuelle. Le Père et le Fils, comme d’un seul Principe, dit la théologie très subtile du concile de Tolède (675), ne sont qu’un et de cet un qui est dualité de personnes, jaillit la troisième Personne comme un souffle, une flamme, un torrent de vie. C’est l’Amour. C’est l’Amour en Dieu, c’est l’Amour du Père et du Fils, mais comme jaillissement de leur unité.

Nous autres, qui ne serons jamais à l’égal de Dieu, notre amour n’est jamais qu’un facteur d’union de personnes distinctes, différentes et libres, qui ne produira jamais qu’une union morale. Elle pourra bien faire une union corporelle, physique, mais ce sera toujours une union prise dans le temps, dans l’espace, toujours une union de deux êtres radicalement divers, séparés, de substances diverses et donc, le baiser qui rapproche deux époux est toujours un élan de l’un vers l’autre, mais un élan superficiel, passager, qui n’a rien de commun ! Ou du moins qui n’est pas de même sens que ce baiser que le Père et le Fils se donnent dans leur unité déjà acquise, et qui est tout de superfluité.

Notre Père ajoutait : « “ Processions ”, c’est le mot théologique pour dire explosion, production, c’est-à-dire “ sortie ” d’un être à partir d’un autre. Mais “ sortie ”, le mot serait trop fort. Peu importe ! Nous parlons dans des termes commodes, plus que justes. Et donc, il y a “ sortie ” du Fils du sein du Père, c’est une émanation, c’est un exitus, comme on dit en latin, une “ sortie ”, mais cette “ sortie ” appelle, puisqu’ils ne sont qu’une seule et même substance, en même temps le mouvement de retour, redditus. Celui qui est jailli de la bouche du Père, le Verbe, aussitôt, revient en l’esprit du Père, se réfugie dans le sein du Père, parce qu’il est un avec lui. De la même manière, les deux Personnes divines qui ne sont qu’un, dans leur “ explosion de joie ” – je ne peux pas dire autrement, mais c’est beaucoup plus parlant et c’est très scripturaire –, explosion d’ardeur d’amour, l’Esprit-Saint jaillit de leur unité (non pas de leur rencontre). Jailli de leur unité, il n’est que retour vers eux, car c’est leur Amour. Un Amour jailli d’eux, mais un Amour d’eux et de nul autre qu’eux. Donc, l’Esprit se reprécipite en eux comme ces énormes flammes jaillies du soleil, qui se reprécipitent dans le sein même de ce brasier.

« Voilà comment on peut très exactement distinguer la procession de l’Esprit-Saint, de la première procession qui est la génération du Fils. »

Ainsi, l’Esprit-Saint jaillit dans l’infini de Dieu, comme l’Amour du Père et du Fils, consubstantiel à eux. En 681, au concile de Constantinople, redoublant le concile de Nicée (321), les Pères de l’Église, unanimes contre les ariens, ont affirmé que le Père et le Fils étaient consubstantiels, c’est-à-dire que leurs Personnes n’étaient qu’un seul et même Dieu, qu’une seule et même substance – notre Père préférait dire une seule et même existence. Et contre les pneumatomaques, c’est-à-dire les gens qui combattaient la divinité de l’Esprit-Saint, les Pères ont ajouté, que l’Esprit-Saint aussi devait être adoré et glorifié avec le Père et le Fils, adoratur et conglorificatur, à égalité de perfection, c’est-à-dire étant Dieu lui-même.

Quelle sera donc la première mission du Saint-­Esprit, pourquoi, ou plutôt pour qui le Saint-Esprit jaillit-il de l’Amour du Père et du Fils ? Il nous reste à répondre à cette question (à suivre).

Frère Bruno de Jésus-Marie

 

Conférence du cours de Théologie Totale de l’abbé Georges de Nantes, prononcée à Paris, salle de la Mutualité, le 9 avril 1987 (sigle Th T 7 sur le site VOD de la Contre-Réforme catholique). – “ Le don de l’Esprit d’amour créateur , 12e conférence de la retraite : Esquisse d’une mystique trinitaire, 22-29 octobre 1989 (sigle : S 103).