Il est ressuscité !

N° 276 – Avril 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


LA LIGUE

La Ligue

Signe de contradiction

JEUDI de la Passion, 26  mars, avait lieu à Paris la réunion publique organisée par la Permanence Charles de Foucauld sur le témoignage héroïque de la vénérable sœur Lucie en faveur de la dévotion réparatrice. Dès 19 h, les premiers amis rejoignirent les frères pour un repas tiré du sac, dans la cour paisible du domaine qui nous recevait. Ils eurent la joie d’accueillir, en plus des familiers de la Permanence, des nouveaux, attirés par l’un des milliers de tracts distribués depuis trois mois par les étudiants. Autant d’âmes arrachées à la froide et morne indifférence des masses pour venir recevoir l’étincelle de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie !

Les mystères douloureux du Rosaire furent récités en réparation des offenses qui blessent le Cœur de notre Mère corédemptrice. Puis fut projetée la conférence de frère François, admirablement illustrée par de très nombreuses photographies de la voyante de Fatima, à toutes les étapes de sa vie.

Aujourd’hui, sa cause de béatification est en bonne voie, en mettant en avant la perfection de ses vertus religieuses. Sœur Lucie gravit en effet la rude montée du Carmel en digne fille de sainte Thérèse d’Avila et de saint Jean de la Croix. Néanmoins, le ressort de cette sainteté, le souci principal de Lucie à travers toute sa vie, ce fut sa mission de faire connaître et aimer le Cœur Immaculé de Marie. Or cela est occulté par les autorités. Non seulement elle vécut intimement de cette dévotion, mais elle profita de toutes les occasions pour transmettre à la hiérarchie les demandes du Ciel. Les indifférences, les refus, les persécutions mêmes des autorités de l’Église, en entravant sa mission surnaturelle, constituèrent sa plus lourde croix. Elle la porta sans défaillance, afin de faire réparation au Cœur Immaculé de Marie, mais aussi pour les âmes et pour l’Église. Des documents inédits, confirmant toutes nos études antérieures, mettent en lumière ce « martyre moral » de Lucie, écartelée entre l’obéissance aux demandes du Ciel et l’obéissance à une hiérarchie récalcitrante.

Elle écrivait dans son diaire : « Être dépouillée, oui ! Être mise de côté, oui ! Être incomprise... oui ! Être comme séquestrée, privée même des pauvres droits dont jouissent les autres religieuses... à l’imitation du Christ,  oui ! Ave Maria. »

Pauvre Lucie ! Le spectacle de ses peines nous bouleverse, mais l’exemple de son application à tout offrir reporte notre compassion sur le Cœur Immaculé de Marie outragé, tandis que le don de force qu’elle manifeste dans ses épreuves, jusqu’à l’héroïsme, nous engage à poursuivre sa mission, en disciples de notre Père, l’abbé Georges de Nantes.

En regardant à votre tour cette belle conférence disponible sur notre site de VOD, vous serez convaincus du prix et de la nécessité urgente de vos moindres efforts pour consoler le Cœur immaculé de Marie.

RETRAITE DES ENFANTS

Lorsqu’on raconte la vie du Père Kolbe aux enfants, il est facile de les enthousiasmer en leur décrivant le succès extraordinaire de Niepokalanów, d’enflammer leurs imaginations par le récit de sa fondation au Japon, de les émouvoir par l’évocation de ses souffrances en camp de concentration. Mais pour les entraîner d’une ferveur passagère à la conversion totale, il faut encore leur communiquer son amour pour “ sa petite Mère ” qui fut sa tendre liesse, son beau tourment, le jetant au travail, lui attirant des persécutions, le conduisant irrésistiblement au martyre comme à la consommation de cet amour.

Frère Michel, qui prêchait la petite retraite des Rameaux à la maison Saint-Joseph, nous confiera avoir mieux pris la mesure de l’épreuve que le frère Maximilien-Marie avait endurée au Japon, lorsqu’il s’était heurté à la mauvaise volonté de certains de ses collaborateurs qui refusaient de se consacrer à l’Immaculée, en arguant de l’authentique esprit franciscain et de la saine théologie. Le culte de Marie est bien signe de contradiction.

Cette opposition figure l’alternative qui se présente aujourd’hui à toute l’Église : d’une part, le renouveau par la dévotion à l’Immaculée, comme un torrent impétueux qui doit renverser les barrages de l’impiété moderne et conquérir le monde ; d’autre part, une religion vouée à la sénescence par son refus de la volonté de Bon Plaisir de notre très chéri Père céleste qui veut tout nous donner par Marie.

En conclusion de la retraite, frère Michel ramassa tous ses enseignements en citant quelques formules du saint franciscain. Il s’agit de nous unir à la Vierge Marie, pour devenir ses instruments dans les labeurs et les douleurs. C’est ainsi que le Père Kolbe avait préparé ses fils à l’horrible guerre qu’il voyait venir.

« L’amour de l’Immaculée ne consiste pas seulement dans un acte de consécration récité, même avec une grande ferveur, mais dans le fait de beaucoup souffrir de privations et de travailler pour Elle sans arrêt. »

Si nous nous engageons sur cette voie, notre récompense sera, durant les jours saints et dans toute notre existence, de partager les sentiments du Cœur Immaculé de Marie pour mieux compatir à ses souffrances.

D’ailleurs, les enfants y étaient d’autant mieux préparés qu’ils avaient suivi leur Carême avec l’aide des méditations quotidiennes du livret de nos sœurs sur le mystère de Marie corédemptrice.

Les 11 et 12 avril, sous la direction de nos frères François-Joseph et Martin, les petits Bretons écoutèrent avec la même attention la vie du Père Kolbe. Les parents les rejoignirent le lendemain, trop heureux de profiter de cette réunion CRC qui prend la suite des journées bretonnes initiées par notre Père en 1976.

Nous avions pu ouvrir la Semaine sainte par la liturgie du dimanche des Rameaux, célébrée avec tout son faste. Notre aumônier nous en avait communiqué son émerveillement lors du sermon, en nous citant les Notes intimes de Marie Noël. La Dame d’Auxerre avait admirablement compris le caractère mystique de la liturgie catholique, « chœur séculaire de la Communion des saints ».

« N’ont-ils jamais, ces réformateurs – pas plus que Calvin jadis – n’ont-ils jamais considéré le Don fait aux foules qu’est la Liturgie catholique par laquelle l’Église militante, sur sa route de pauvre terre, accède parfois aux premiers degrés rayonnants de l’Église triomphante et goûte un instant le Ciel ?

« Le Don de l’Église au peuple, qui le mesure ?

« La multiple richesse liturgique, l’appel entre terre et cieux du Rorate de l’Avent, sa sublime aspiration désolée et consolée ; le Gloria laus marchant et verdoyant des Rameaux – nous venions de le chanter ! – l’Exultet de la Nuit pascale ; les grands Alleluias de Pâques sous les cloches à toute volée ; la lamentation outre-terre de l’Office des Morts, son formidable et suppliant Dies iræ ; le Parce Domine implorant des malheurs publics, le Te Deum fulgurant, surhumain, des épiques actions de grâces, toute cette magnificence chantée, l’Église catholique la donne au peuple dans la magnificence monumentale des cathédrales, sous la magnificence radieuse des verrières...

« Jamais roi dans sa gloire ne s’est offert à soi-même un trésor tel ; jamais les chefs des républiques n’en rassembleront de tel pour le faste réservé à leurs invités de marque. Mais elle, l’Église catholique, dans l’inégalable égalité de sa charité universelle, l’a ouvert et l’ouvrira, de siècle en siècle, au moindre de ses petits, au premier mort qui entre, au premier gueux qui passe.

« Et si, par malheur, un jour, elle ne pouvait plus le lui donner, que resterait-il à l’homme qui peine sur sa tâche, pour l’allégresse de son jour de fête ? Des tonitruances de haut-parleurs, des discours de ministres... Et les chevaux de bois ! »

RETRAITE DE SEMAINE SAINTE

La Providence nous permit effectivement de “ mesurer le Don de l’Église au peuple ” durant les jours saints. Peu à peu, des retraitants rejoignirent les communautés, puis des familles, pour former enfin une petite foule le jour de Pâques. Chacun goûte à sa mesure les mystères qui sont célébrés. Les enfants contemplent de leurs yeux curieux ces rites séculaires dont le riche symbolisme – eau, feu, encens, couleurs liturgiques –, semé dans leur âme, produira des fruits de piété, d’intelligence et de sagesse.

En grandissant, ils sont admis à assister à l’Office des ténèbres et sont saisis par l’atmosphère lugubre de la Passion, qui porte sa leçon de contrition, de conversion, pour échapper au juste châtiment divin et compatir à l’immense déréliction de notre Sauveur pitoyable. Enfin, entre les offices, les conférences théologiques et exégétiques de notre Père nous ouvrent la compréhension du mystère de la Rédemption.

JEAN CONTEMPLAIT SA GLOIRE.

Cette année, notre Père nous commenta littéralement la Passion selon saint Jean, chantée solennellement au cours de la fonction liturgique du Vendredi saint (sur la VOD : S 114, Jean contemplait sa gloire). Tandis que les Synoptiques n’aperçoivent dans les événements historiques de la Passion que les abaissements du Fils de Dieu, l’œil d’aigle du disciple bien-aimé y reconnaît l’ascension fulgurante du Rédempteur vers sa victoire sur la mort et le péché, dans un combat héroïque où resplendit déjà sa gloire. L’abbé de Nantes en établit la démonstration scientifique, en puisant d’ailleurs dans l’abîme d’érudition du Père de La Potterie, jésuite moderniste !

Ainsi du parallèle littéraire rigoureux que l’on remarque au chapitre 19 du quatrième Évangile. Dans l’ultime scène du procès romain, au lieu dit Gabbatha, Pilate fait siéger Jésus à sa propre place, entre ses deux assesseurs, avant de proclamer l’unique sentence qu’il formulera dans cette affaire : « Voici votre Roi ! » Aussitôt après, conduit au sommet du Golgotha, Jésus y trône sur sa croix, entre deux autres, sous le titulus rédigé par le Procurateur : « Le Roi des juifs ».

THÉOLOGIE KÉRYGMATIQUE.

À l’exemple de saint Jean, dont il commente l’Évangile avec tant d’acribie, l’abbé de Nantes embrasse la richesse du mystère dans la simplicité évangélique de ses manifestations historiques. C’est ce qui explique la clairvoyance avec laquelle il analysa les théories nouvelles, subversives qui triomphèrent au Concile, en discernant de plus les points faibles de la théologie traditionnelle qui leur permirent de s’imposer.

En 1971, le théologien de la Contre-­Réforme expliquait : « Les questions débattues sont nouvelles, en partie du moins, et elles nous contraignent à résoudre des difficultés que les Anciens ne connurent pas. Notre catholicisme aura ainsi des progrès théologiques et institutionnels à faire ; il y trouvera son caractère, sa forme bien à lui, pour le vingtième siècle, mais dans la continuité des époques et des générations... L’Église sortira de cette formidable épreuve, comme toujours plus forte et plus belle, plus sainte et plus conquérante que jamais. » (CRC n° 51, déc. 1971)

Dans cette intention, dès l’année suivante, l’abbé de Nantes inaugura un cours mensuel de théologie à la Mutualité, avec une méthode dialectique manifestant tout l’équilibre de sa pensée. En effet, en étudiant successivement les grands mystères de notre foi et leurs applications humaines les plus prégnantes dans les domaines de l’amour et de la politique, il s’appliquait à exposer tour à tour les deux mentalités qui s’affrontent dans l’Église. La mentalité “ intégriste ”, paraît plus religieuse, mais elle aboutit à isoler la piété du reste des activités humaines. La mentalité “ progressiste ” se présente comme plus généreuse, grandiose, mais dans une confusion dangereuse de la nature et de la grâce. Or, en les opposant dialectiquement, notre Père mettait en lumière leur insuffisance et leur complémentarité. Bien que leurs tenants les présentent comme des positions contradictoires, il ne s’agit en réalité que de vues partielles et partiales du mystère révélé, qui doivent être conciliées dans un retour à la plénitude originelle du kérygme apostolique.

Ce premier cycle de cours à la Mutualité, publié dans le tome V de La Contre-Réforme catholique (1972-1973) est peut-être le plus caractéristique du génie catholique de l’abbé de Nantes. Demeurant “ in medio Ecclesiæ ”, récusant toute réduction des mystères, il tient « les deux bouts de la chaîne et tout l’entre-deux » (Bossuet), pour ne laisser perdre aucune parcelle du trésor de la Révélation. Nous en avons écouté plusieurs chapitres durant la Semaine sainte, qui nous donnèrent une compréhension renouvelée des événements que nous commémorions et une admiration enthousiaste de Notre-Seigneur Jésus-Christ, « plus grand que nature » (Teilhard !)

Par exemple, le Vendredi saint, le cours sur la Rédemption (sur la VOD : Th 5) nous révélait Notre-­Seigneur tout à la fois comme un athlète et comme une victime, selon l’authentique kérygme apostolique qui unit dans un seul regard le divin sacrifice de la Rédemption et le combat humain pour la Libération de l’humanité esclave du démon, comme les deux dimensions verticale et horizontale du mystère de la Croix.

De même, l’événement historique de la Résurrection de Jésus dans son humanité individuelle nous apparaît-il inséparable de la transfiguration du monde, que le Christ constitue en Corps mystique, à partir de son Corps physique glorifié (Th 6).

Le sermon de conclusion de cette retraite, après les vêpres solennelles de la Résurrection, aurait pu faire l’objet d’un chapitre supplémentaire de théologie kérygmatique. Notre religion est-elle une religion de souffrance et d’expiation, ou bien d’épanouissement et de bonheur ? Pour résoudre cette apparente opposition, il suffit de contempler la Très Sainte Vierge recevant la visite de son Fils ressuscité au matin de Pâques, dans le souvenir des peines partagées et l’acceptation de nouvelles séparations pour son amour. Citant abondamment le Cantique des cantiques notre Père nous convainc que la joie pascale n’abolit pas la souffrance, mais qu’elle en élève la signification. Au-delà de l’expiation, la Vierge Marie et les saints désirent la souffrance comme le moyen le plus pur de prouver à Dieu leur amour. Ce que sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus exprimait dans cette aspiration brûlante : « Seigneur, est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ? »

Nous reconnaissons déjà les accents de la dévotion réparatrice de sœur Lucie qui s’exclamait, en terminant son récit de l’apparition du 15 février 1926 à Pontevedra : « J’ai le désir de consoler beaucoup ma bonne Mère du Ciel, en souffrant beaucoup pour son amour. »

Frère Guy de la Miséricorde.