Il est ressuscité !
N° 276 – Avril 2026
Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard
CAMP NOTRE-DAME DE FATIMA 2025
La grande nouvelle du règne de l’Immaculée
Septième conférence :
La phalange des serviteurs de l’Immaculée
LE 8 septembre 1900 fut couronnée la statue de Notre-Dame de Fourvière du sculpteur Millefaut.
Pour que le diadème soit digne de notre souveraine, le cardinal primat, Mgr Coullié, avait fait appel à la piété lyonnaise et c’est ainsi que l’orfèvre Calliat put enchâsser pas moins de deux mille six cents pierres précieuses et perles fines dans un chef-d’œuvre royal !
La cérémonie du couronnement fut le sommet du premier congrès marial français, qui se tint du 5 au 8 septembre 1900 dans la toute nouvelle basilique de Fourvière.
L’architecte Bossan, un converti du Curé d’Ars, l’avait conçue comme une citadelle de l’Immaculée, “ Turris eburnea ” et une maison d’or, “ Domus aurea ”, vrai poème de pierre, de lumières, de couleurs célébrant l’Immaculée Conception dans toutes ses gloires et ses victoires.
Cette basilique était l’ex-voto somptueux de la ville de Lyon, épargnée par l’invasion prussienne en 1870. Elle est à l’Immaculée ce que Montmartre est au Sacré-Cœur.
Sa construction fut l’enjeu d’une lutte acharnée entre le pays réel catholique, derrière une élite légitimiste, et un pays légal républicain et libre-penseur.
Au cours du congrès se distingua un curé de Lyon, l’abbé Pierre Bauron, qui se trouvait être le meilleur soutien de l’abbé Salmon, le curé de Pellevoisin.
« Marie n’est pas reine à se laisser détrôner ! » s’exclama-t-il, avant de décrire comment, après la Révolution, elle avait pris, par ses apparitions successives, la tête de la contre-révolution contre Satan.
« Marie, dans ses apparitions, a fait, pour ainsi dire, le tour de son royaume. Comme un général d’armée, elle a voulu se rendre compte par elle-même de la situation. Elle a inspecté son territoire et ses sujets. Elle s’est manifestée dans la capitale, au sud-est à La Salette, au sud-ouest à Lourdes, au nord-ouest à Pontmain. Elle apparaît enfin, comme une reine, au centre de ses états, sur cette terre du Berry que ne foula jamais le pied de l’étranger, à Pellevoisin, en 1876, au lendemain de la consécration de la France au Sacré-Cœur. »
Depuis le début de notre étude sur l’annonce de La Grande nouvelle du règne de l’Immaculée, nous avons déjà passé en revue ces cinq apparitions, ces cinq forteresses établies par Marie Immaculée, véritables têtes de pont pour la reconquête de son Royaume.
Mais nous voudrions aussi connaître mieux les soldats qui les bâtirent, qui y tinrent garnison et les défendirent ; la phalange de tant de bons serviteurs qui, en contrepoint des apparitions de Notre-Dame, promurent son culte dans l’Église et jusqu’aux extrémités du monde et menèrent ses combats contre les ennemis du dehors et... contre ceux du dedans, les traîtres, les faux-frères, libéraux et ralliés de tous les régimes, fourriers de l’hérésie et de l’apostasie.
Tel Mgr Servonnet, archevêque de Bourges, prélat républicain et adversaire acharné de Notre-Dame de Pellevoisin et d’Estelle Faguette, qui écoutait l’abbé Bauron en grinçant des dents...
Ces derniers semblent actuellement l’avoir emporté, laissant l’Ennemi ravager impunément l’Église et la France. Le 13 mai 2017, la splendide couronne de Notre-Dame de Fourvière fut volée sans que fussent retrouvés les malfaiteurs. Quel triste symbole... Il nous importe donc de réveiller les exemples des apôtres, docteurs et soldats de l’Immaculée qui relevèrent jadis les ruines de la Révolution, afin de les imiter, pour enfin rendre à notre Mère sa couronne et son royaume !
LES PRÉCURSEURS DE MARIE
Nous n’employons pas ici le mot de “ phalange ” par goût de l’anachronisme, mais parce que nous le trouvons sous la plume du premier de ces serviteurs de l’Immaculée, le Père Joseph Picot de Clorivière. Pendant la Révolution, il avait reçu l’inspiration de fonder une société religieuse qui serait une « phalange redoutable des vaillants soldats de Jésus-Christ ».
Le Père de Clorivière est au règne de Marie ce que saint Jean-Baptiste fut à l’Évangile : le dernier des prophètes et le premier sujet de ce nouveau royaume, de ce qu’il appela « le Siècle de Marie ». Lui qui avait été le dernier profès de la Compagnie de Jésus avant sa dissolution par le Pape en 1774, il recueillit le meilleur héritage de l’Ancien Régime pour le sauvegarder à travers la tourmente révolutionnaire et ses labeurs de prison, pour le transmettre à la génération nouvelle, notamment à ses fils de la Compagnie de Jésus qu’il restaurera en France.
Cet héritage, c’est d’abord la plus pure dévotion mariale, puisée aux meilleures sources : saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dont il écrivit une biographie et saint Jean Eudes. Bien plus, lorsqu’il enseigne sur la Sainte Vierge, le Père de Clorivière parle d’expérience, car cette âme mystique jouit de grâces extraordinaires, de faveurs et de privautés de la Vierge Marie ! Il prêche donc la médiation universelle de Notre-Dame, sa Corédemption. Sa dévotion se concentre sur le Cœur Immaculé de Marie, inséparable du Cœur de Jésus, au point d’affirmer : « Ces deux Cœurs sont essentiellement l’un dans l’autre. » (cf. Sœur Camille de l’Enfant-Jésus, Le Père de Clorivière ou la vraie contre-révolution, au nom du Sacré-Cœur, CRC n° 360, oct. 1999, p. 26-32)
De cette source découlera tout le reste : d’abord, sa lucidité sur les prétendues “ Lumières ” et sur la révolution française dont il a aussitôt discerné et dénoncé le caractère satanique. Pas de compromis ! Il blâme au contraire « ceux qui ont embrassé le système de tout concilier ».
De cette clairvoyance procède ensuite son souci de réparation. En 1776, il écrit : « Une intention qui me tient des plus au cœur, c’est le culte de notre très bonne Mère à réparer. C’est quelque chose de lamentable de voir ce qu’il a souffert et ce qu’il souffre tous les jours de dépérissement et d’entendre les horreurs que vomissent contre Elle les ennemis de la religion... »
Il transmettra cette vocation réparatrice à la Société du Cœur de Jésus, fondée à Paris en pleine révolution, et à la Société du Cœur de Marie, sa branche féminine, confiée à mère Adélaïde de Cicé, sa digne fille spirituelle. Elle écrivait : « Un des buts principaux de notre Institution est de dédommager la Très Sainte Vierge de tant d’hommages qui lui ont été ravis... et de réparer tant d’insultes qui lui ont été faites dans ces malheureux temps. »
Réparation, mais aussi contre-révolution ! Les noms mêmes de ces sociétés, écrivait le fondateur, « rappellent combien nous devons être attachés à une dévotion infiniment solide en elle-même et qui, ayant pris naissance dans ce pays de France où a commencé, depuis, le mal qui désole le christianisme, semble nous avoir été donnée comme la digue principale qu’il faut opposer au torrent d’iniquité. »
L’ennemi ne s’y trompa pas. La police de Bonaparte le ficha comme « le fanatique le plus dangereux de France ». Emprisonné au Temple de 1804 à 1809, il en profita pour commenter l’Apocalypse au sujet duquel il reçut des lumières prophétiques sur l’avenir : sur la grande apostasie qui s’introduirait jusque dans l’Église, « lorsque des chrétiens devenus infidèles ne se contenteront pas de renoncer à quelques points de la religion catholique, mais les attaqueront tous à la fois », mais aussi sur le triomphe de l’Immaculée : « Des peuples qui étaient en partie plongés dans toutes les horreurs de l’apostasie, seront tout à coup changés et s’élèveront à une haute sainteté par les choses merveilleuses qui s’opéreront au milieu d’eux, par l’entremise de la Très Sainte Vierge Marie... De manière que ce siècle puisse être appelé par excellence le siècle de Marie... Le Seigneur y donnera à son Église une connaissance plus claire et plus détaillée des perfections de sa Sainte Mère. »
Cette prophétie du rôle principal de Notre-Dame dans les derniers temps est d’autant plus remarquable qu’à cette époque, le Traité de la vraie dévotion de saint Louis-Marie Grignion de Montfort n’était pas encore connu, puisqu’il ne sera découvert qu’en 1842. La première phrase de cet ouvrage inspirera dès lors tous les dévots de Marie : « C’est par la très sainte Vierge Marie que Jésus-Christ est venu au monde, et c’est aussi par elle qu’il doit régner dans le monde. »
Néanmoins, avant même la diffusion du Traité de la vraie dévotion, on s’aperçoit que Notre-Dame inspire directement ses serviteurs dans le même sens. Le Père de Clorivière, d’abord, qui domine son siècle de toute sa stature – il a tout vu, tout compris, tout dit –, mais aussi d’autres saints. Ainsi du Père Coudrin, héroïque confesseur de la foi pendant la tourmente révolutionnaire, fondateur de la Congrégation des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie qui lui avait été montrée dans une vision, vouée à la réparation des crimes de la Révolution. Installés rue de Picpus, à Paris, ce sont eux qu’on appelle les “ picpuciens ”.
À propos de l’union des Cœurs de Jésus et Marie, il faut citer aussi sainte Madeleine-Sophie Barat.
Avec le Père Varin, l’un des premiers jésuites du Père de Clorivière, elle fonda en 1800 les Dames du Sacré-Cœur, vouées à l’éducation des jeunes filles. Leurs constitutions précisent – et cela n’est pas sans nous rappeler notre propre Règle – que « le culte de Marie étant, dans les desseins de Dieu et dans la pratique constante de l’Église, inséparable de celui de son divin Fils, la Société du Sacré-Cœur sera donc aussi consacrée au saint Cœur de Marie et à la propagation de son culte... C’est par le Cœur pur et immaculé de cette tendre Mère qu’elle espère parvenir à glorifier plus dignement le Cœur adorable de Jésus... Les membres de la société se souviendront toujours qu’elles ne peuvent avoir accès au Cœur de Jésus que par le Cœur Immaculé de Marie. »
Et en 1859, la vénérable Mère Barat expliquera encore à ses filles : « Si on ne nous appelle pas religieuses des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, ce n’est que pour abréger et vraiment ce serait là notre appellation. »
Le plus pugnace de ces apôtres de Marie fut peut-être le bienheureux Père Guillaume-Joseph Chaminade, lui aussi confesseur de la foi sous la Révolution, à Bordeaux.
Contraint à l’exil, il reçut au pied de Notre-Dame du Pilier de Saragosse des lumières pour fonder les marianistes, voués à l’enseignement sous toutes ses formes, à un apostolat universel, au combat contre Satan : il concevait sa congrégation comme le “ talon de la Femme ” pour écraser la tête du Serpent ! Les marianistes s’y engageront par un quatrième vœu, de stabilité... dans le service de Marie ! Car pour lui, la consécration religieuse est essentiellement une consécration mariale.
Voilà donc comment, au sortir de la Révolution, avant même de se montrer, Notre-Dame a suscité de très nombreux saints pour lui préparer les voies en enseignant déjà l’essentiel de son Message :
- ses privilèges, spécialement son Immaculée Conception, sa Médiation universelle et sa Corédemption ;
- le combat des derniers temps et la victoire de l’Immaculée ;
- le culte du Sacré-Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, qui prend la forme d’une dévotion réparatrice.
Il est très important de comprendre d’emblée que l’Épiphanie mariale du dix-neuvième siècle sera un développement de l’unique dessein de l’unique Cœur de Jésus et Marie, en vue de leur règne indivis.
LE FIL D’OR DE L’ORTHODROMIE : LE VŒU DE MADAME ÉLISABETH.
Nous avons d’ailleurs une preuve très émouvante que la dévotion aux Saints Cœurs de Jésus et Marie est le fil d’or de notre orthodromie mariale.
à Notre-Dame de Chartres en 1790.
En juillet 1790, Madame Élisabeth, la sage, la vaillante, la sainte sœur de Louis XVI, fit un vœu au Cœur Immaculé de Marie pour la conservation de la religion en France et y associa ses amies. Elles firent exécuter en or le plus pur une effigie du Cœur de Jésus joint au Cœur de Marie, qui fut déposée au pied de la statue miraculeuse de Notre-Dame de Chartres.
Mais après sa profanation par les révolutionnaires, les Cœurs votifs furent confiés à la comtesse de Carcado, une amie intime de Madame Élisabeth.
Or, quelques années plus tard, ayant fait la connaissance du Père de Clorivière, Madame de Carcado entra dans la Société des Filles du Cœur de Marie où elle fit sa consécration en 1799. À sa mort, elle légua les deux Cœurs de Madame Élisabeth à Mère Adélaïde de Cicé. Celle-ci devait mourir à son tour en 1818, dans le séminaire des Missions étrangères, rue du Bac, où elle avait passé ses dernières années (Abbé Casgrain, La Société des Filles du Cœur de Marie d’après ses annales, t. I, 1899).
En 1815, elle avait fait installer sur la façade du séminaire donnant sur la rue de Babylone, une statue de Notre-Dame de Paix au-dessus de laquelle étaient sculptés les deux Cœurs de Jésus et Marie, surmontés de la croix. C’était le rappel du vœu de Madame Élisabeth (cf. Sœur Marie-Angélique de la Croix, L’Abbé des Genettes, p. 110-111).
Cette même année 1815 vit l’emménagement des Filles de la Charité au 140, rue du Bac, dans le pâté de maisons faisant face à Notre-Dame de Paix. Et quinze ans plus tard, le 27 novembre 1830, c’est précisément là que la Vierge Immaculée révéla à sainte Catherine Labouré sa Médaille miraculeuse (cf. Il est ressuscité ! n° 271, nov. 2025, p. 17-32). Et qu’y voyons-nous, au revers ? Le M, initiale de Marie, surmonté de la Croix, et les deux Cœurs... Les deux Cœurs de la bonne Mère de Cicé, de Madame de Carcado, les deux Cœurs de Madame Élisabeth ! Notre-Dame avait agréé son vœu et donnait ces deux Cœurs pour sauvegarde miraculeuse à tous les fidèles.
Du martyre de la pure victime de la religion royale en 1794 à l’inauguration de la régence de l’Immaculée sur la France en 1830, la succession est parfaite, nouée dans les Cœurs unis de Jésus et de Marie.
1830 : L’ÉCLAT DE LA VIERGE IMMACULÉE
La Médaille miraculeuse connut alors un succès fantastique, popularisant la vérité de l’Immaculée Conception. Elle fut d’abord répandue par les Filles de la Charité, que leur fondatrice, sainte Louise de Marillac, avait consacrées à l’Immaculée Conception.
Voici, par exemple, une anecdote arrivée dans l’un de leurs hôpitaux. Un franc-maçon s’y mourait, qui refusait tous les secours de la religion. Il écrivit à sa loge : « Soyez bien tranquilles, je meurs en libre-penseur ; j’ai refusé énergiquement l’aumônier, les Sœurs, etc. ; quand vous recevrez ces lignes, je ne serai plus, mais je serai mort digne de vous et de nos amis. »
La sœur qui assurait la veille nocturne l’ayant appris, elle vint à son chevet et commença par dire son chapelet et le Souvenez-vous, car sans la prière, on ne peut rien ; puis elle prodigua des soins assidus et des douceurs à ce pauvre homme ; enfin, s’armant de courage, elle lui présenta une Médaille...
Tout d’abord, il la refusa brusquement. La discussion s’engagea, très vive. À la fin, jouant son va-tout, la sœur lui dit : « Pour me faire plaisir, moi qui fais tout pour vous soulager et vous être agréable. Allons, baisez cette Médaille. »
Subjugué, l’homme obtempéra. Puis elle la lui passa au cou ! La sœur lui parla ensuite de sa mère, de sa première communion, de l’âme, du Ciel... Le mécréant était soudain transformé !
À l’aurore, on appela l’aumônier. Le malade se confessa fort bien, reçut l’Extrême-Onction et mourut dans de bons sentiments. Les francs-maçons reçurent bien la lettre, mais son âme avait échappé à l’enfer.
Multipliez cela par millions et vous aurez une idée du rayonnement formidable de la Médaille miraculeuse, donnée par l’Immaculée comme une arme contre le Serpent.
Les missionnaires l’emportèrent au bout du monde, tel saint Pierre Chanel, mariste, le premier martyr d’Océanie. En débarquant sur l’île de Futuna, il suspendit une médaille miraculeuse à un cocotier pour consacrer son champ d’apostolat à l’Immaculée, selon la recommandation de son fondateur, le Père Colin.
Le saint Curé d’Ars propagea une médaille analogue lors de l’épidémie de choléra de 1832. Dans la chapelle de la Sainte Vierge de son église, il installa une grande statue de la Vierge aux rayons et sculpta sur le tabernacle le motif de la médaille miraculeuse : le M crucifère et les deux Cœurs. On ignore souvent, remarquait l’abbé de Nantes, qu’il fut en France, après la Révolution, l’un des promoteurs de la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. Il enseignait à ses paroissiens que Marie est Immaculée dans sa Conception, qu’elle est Médiatrice de toutes grâces et Corédemptrice. Il faut dire qu’il la “ connaissait bien ”, selon sa propre expression, puisqu’il jouissait de ses visites !
« On croit trop que le curé d’Ars a été un saint qui a seulement fait beaucoup de miracles, de pénitences et qui a converti beaucoup de gens, nous expliquait notre Père. Mais il a été, comme Louis-Marie Grignion de Montfort, une sorte de prophète ayant des lumières sur les volontés divines pour son siècle (...). Marie est tellement Médiatrice, elle est Médiatrice du Médiateur, que c’est par Elle que l’on va au Christ et qu’on obtient les grâces du salut. Il faut commencer par Elle. » (La religion de nos pères, 1988, 7e conférence, “ Marie pour soutien ”)
Ce succès prodigieux de la Médaille miraculeuse ne doit pas nous empêcher cependant de constater la réticence de la hiérarchie ecclésiastique devant cet avènement soudain de la Vierge Marie ; une résistance, même, aux ordres de sa souveraine. Nous le voyons au premier échelon en la personne de Monsieur Aladel, le confesseur de sainte Catherine Labouré, qui concevait mal qu’une simple novice lui transmît des ordres de la Sainte Vierge ! Il devait bien aimer Notre-Dame, pourtant, puisqu’elle réconforta une fois sa confidente en lui disant : « Un jour viendra où il fera ce que je désire : il est mon serviteur, il craindrait de me déplaire. »
Quand sœur Catherine lui eut avoué que la Sainte Vierge était fâchée, Monsieur Aladel céda et fit connaître la demande de la Médaille à l’archevêque de Paris. Il accepta aussi de fonder l’Association des Enfants de Marie, selon une autre requête de Notre-Dame. Elle se diffusera partout, et la dévotion mariale avec elle. Détail significatif : la Sainte Vierge avait été devancée dans son désir, ou plutôt, elle reprenait à son compte une initiative du curé de la paroisse où était situé le couvent des Filles de la Charité. Quelques années plus tôt, en effet, il avait fondé une telle association, la première de ce genre en France, parmi les orphelines de la Providence Saint-Charles, tenue par une sœur de Charité, sœur Madeleine, rue Oudinot, à deux pas de la rue du Bac. Ce curé s’appelait... l’abbé des Genettes (cf. Lucien Misermont, Sainte Catherine Labouré et la Médaille miraculeuse, 1931, p. 180).
Mais les supérieurs ecclésiastiques ne permettront l’ouverture de la chapelle aux pèlerins qu’en 1880, après la mort de sainte Catherine, malgré la demande de Notre-Dame : « Venez au pied de cet autel... » Le curé des Genettes, bien qu’ignorant cette demande, avait pourtant conseillé à son ami Monsieur Aladel : « Vous devriez instituer un pèlerinage dans la chapelle des sœurs en mémoire de la glorieuse manifestation. » Même refus opposé à la représentation de la Vierge au globe. Du coup, c’est la royauté de Marie qui est occultée et ses grâces retenues.
Pour pallier cette résistance ecclésiastique, en 1836, Notre-Dame choisit donc l’abbé des Genettes, son serviteur docile – il devait d’ailleurs sa vocation de curé au Père de Clorivière –, et sa nouvelle paroisse de Notre-Dame-des-Victoires pour en faire la vitrine de ses merveilles et le canal de ses miséricordes. C’est ainsi que fut fondée l’archiconfrérie du Cœur Immaculé de Marie refuge des pécheurs dont le rayonnement mondial fut prodigieux. À la mort du bon curé, en 1860, elle comptait 13 265 confréries affiliées et les registres de Notre-Dame-des-Victoires portaient 825 000 noms ! C’est dire l’emprise populaire de Notre-Dame sur cette société française.
Sœur Catherine Labouré confiait à ses compagnes avec regret : « Savez-vous que Notre-Dame-des-Victoires a été privilégiée de toutes les grâces promises par la Sainte Vierge à notre chapelle ? »
Tout de même, la Sainte Vierge ne dédaignait pas pour autant ses chères Filles de la Charité puisqu’en 1840, elle apparut de nouveau dans leur maison mère de la rue du Bac, à sœur Justine Bisqueyburu, tenant entre ses mains son Cœur Immaculé. Elle lui révéla ensuite le scapulaire vert, pour la conversion des pécheurs, avec l’invocation : « Cœur Immaculé de Marie, priez pour nous, maintenant et à l’heure de notre mort. »
La conversion la plus retentissante obtenue par l’intercession de l’archiconfrérie de Notre-Dame des Victoires fut celle d’Alphonse Ratisbonne. Il ne fut pas le seul ! Une autre conversion admirable fut celle de Pierre Olivaint, qui était un brillant normalien. Converti, il ne voulut plus être que « l’instrument des miséricordes » de Notre-Dame des Victoires. Dans une lettre à un ami qui était en train de se convertir à son tour, il nous a laissé ce beau portrait de l’abbé des Genettes : « C’est ce qu’on appelle un bon homme, et en même temps un homme éminemment saint. Il n’est pas nécessaire que tu le connaisses, que tu lui sois présenté. Vas-y familièrement, tu seras bien reçu. Il a des lumières abondantes, et Dieu, par l’intercession du Très Saint Cœur de Marie, a répandu tant de grâces autour de lui et sur ceux qui l’approchent, que j’apprendrais avec bonheur que tu fusses allé le voir. » (Charles Clair, s. j., Pierre Olivaint, 1878, p. 168)
Il entrera finalement chez les jésuites pour être en première ligne du combat contre la Révolution et l’impiété, exercera ainsi un grand rayonnement de son vivant avant de mourir martyr, durant la Commune.
Nous n’en sommes pas encore là, mais déjà, à cause des lenteurs de la hiérarchie, le dévouement des saints, la ferveur populaire semblent impuissants à endiguer le flot montant de l’impiété.
1846 : L’APPEL À LA CONVERSION DE LA VIERGE EN PLEURS
Or c’est le 19 septembre 1846 que Notre-Dame apparut à La Salette aux deux petits bergers Mélanie et Maximin, pour menacer la France de Louis-Philippe de terribles châtiments (cf. Il est ressuscité ! n° 272, déc. 2025, p. 20-34).
Devançant sa Mère Immaculée et anticipant son message, Notre-Seigneur était descendu en personne, deux mois plus tôt, le 26 juillet 1846, pour donner à sœur Apolline Andriveau, Fille de la Charité de Troyes, le scapulaire rouge de la Passion. La première face représente les instruments de la Passion avec l’invocation : « Sainte Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sauvez-nous ! » La seconde montre les Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie surmontés de la Croix et l’invocation : « Cœurs de Jésus et de Marie, protégez-nous ! »
Lorsqu’elle eut connaissance de l’apparition de La Salette et, spécialement, du crucifix que Notre-Dame portait sur sa poitrine, la sainte religieuse y reconnut un écho de ce qu’elle-même entendait : le salut de la France est dans la Croix de Notre-Seigneur. Le 13 septembre 1848, Il lui assura d’ailleurs : « La France ne périra pas : je la sauverai par la Croix où mon amour m’a attaché. » Une autre fois, Jésus lui avait affirmé : « Je châtie la France, mais je ne la perdrai pas. » Quelles révélations consolantes alors que la révolution de 1848 venait de précipiter le pays dans la République !
Mais le plus beau fut la vision dont jouit sœur Apolline le 15 août de la même année, de la Sainte Vierge siégeant en reine de France, entourée de tous nos bons rois, spécialement Saint Louis et Louis XIII. Notre-Dame, en souriant, semblait dire : « La France est à moi, elle ne périra pas, pourquoi avez-vous craint ? »
Parmi les saints de France, saint Pierre-Julien Eymard fut sans doute le premier à apprendre la « grande nouvelle » de la Vierge en pleurs, par le récit détaillé que lui en fit sa sœur, qui résidait à La Mure, tout près de la montagne de La Salette. Il comprit aussitôt ce rude appel à la conversion : « Si le Ciel est irrité, ce n’est pas étonnant : il y a tant de mal ! Les hommes perdent la foi, les femmes perdent la piété, qui fait cependant toute leur gloire et tout leur bonheur. La jeunesse est vieillie par ses vices et fait rougir les vieillards, impies mais moins mauvais qu’elle. Quel remède invoquer pour guérir tant de misères ? On n’en sait rien ; on dirait qu’il n’y a plus que les châtiments du Ciel qui puissent ramener l’homme à la foi et à la crainte de Dieu. » (Le Bienheureux Pierre-Julien Eymard, d’après les pièces du procès de béatification, 1928, p. 378)
Saint Pierre-Julien devint alors l’un des principaux apôtres et défenseurs de La Salette. La grande leçon qu’il en tirait était l’adoration réconciliatrice. « Ce qui me réjouit, écrivait-il, c’est de voir la dévotion de Notre-Dame de La Salette prendre toute sa vie et toute sa mission dans ce qui est sa fin, savoir : dans l’adoration réconciliatrice. On fait maintenant l’adoration sur la sainte montagne ; le Très Saint-Sacrement est exposé, solennellement, à différents jours de la semaine ; les pèlerins deviennent adorateurs. Ils viennent en aide à Notre-Dame Réconciliatrice, disant : “ Je ne puis soutenir le bras de mon Fils ; les péchés des hommes le rendent trop pesant et provoquent la vengeance divine. ” Eh bien ! Il faut venir se mettre aux pieds de Notre Sauveur, à côté de Marie, notre bonne Mère ; et nous désarmerons la juste colère du Ciel, et nous sauverons le monde, malgré lui. » (Louis Bassette, Notre-Dame de La Salette et saint Pierre-Julien Eymard, 1967, p. 14)
Avec saint Pierre-Julien Eymard, nous voyons s’esquisser une identification entre le culte eucharistique et le culte marial qui sera d’une fécondité inépuisable. Lui-même reçut de la Sainte Vierge, dans son sanctuaire de Fourvière, l’inspiration de fonder la Congrégation du Saint-Sacrement, avec une branche féminine, confiée à Marguerite Guillot, dont il avait obtenu la guérison miraculeuse par l’intercession de Notre-Dame de La Salette. À la fin de sa vie, il inventera le vocable de “ Notre-Dame du Très Saint-Sacrement ” pour exprimer toute sa dévotion eucharistique et mariale.
Un autre saint qui se mit à l’école de Notre-Dame de La Salette fut Jean-Léon Le Prévost (1803-1874), le fondateur des frères de Saint-Vincent de Paul.
En 1833, il avait été l’un des premiers membres de Conférences de Saint-Vincent de Paul, fondées par Emmanuel Bailly – et non par Ozanam. Au contact de la misère, Jean-Léon Le Prévost, jeune homme romantique, disciple de Lamennais, devenu chrétien libéral, se convertit en quelques mois en un contre-révolutionnaire, catholique et légitimiste ! Contrairement à Ozanam, grand cœur et tête vide qui se contentait de visiter les miséreux, monsieur Le Prévost voulut reprendre en main les pauvres en fondant des institutions charitables, afin de les guérir du poison de la Révolution et de les convertir. Pour faire du bien au peuple, il comprit enfin qu’il faut commencer par restaurer la monarchie légitime : « politique d’abord », dira bientôt Mgr Freppel ! (cf. Frère Pierre de la Transfiguration, La Renaissance catholique n° 109, juin-juillet 2003)
Il en vint à fonder une congrégation religieuse, les Frères de Saint-Vincent de Paul. Très vite, ils embrassèrent la dévotion à Notre-Dame de La Salette, qui les récompensa par plusieurs guérisons miraculeuses parmi leurs orphelins. Monsieur Le Prévost éleva le premier sanctuaire en son honneur, à Vaugirard, béni le 18 septembre 1858 par son vieil ami et fidèle soutien, le Père Olivaint. L’année suivante, Maximin Giraud, le voyant de La Salette, qui logeait alors dans l’un des foyers des frères, fit aux enfants de Vaugirard le récit des apparitions. Et en 1860, c’est dans cette même chapelle que le Père Le Prévost fut lui-même ordonné prêtre. Dorénavant, il se désignera lui-même comme le prêtre de Notre-Dame de La Salette. Et pour expliquer la vocation de sa communauté, il aimera reprendre ses paroles : « Faire passer au peuple le message de la Vierge en pleurs. »
Où l’on voit que lorsque Notre-Dame nous appelle à la conversion, ce n’est pas seulement une question de correction individuelle, de piété, de théologie même, mais cela implique une doctrine sociale et politique contre-révolutionnaire.
Lors de la révolution de 1848, les frères avaient su rester proches du peuple ouvrier sans aucun compromis avec l’esprit révolutionnaire. Au même moment, le pape Pie IX était chassé de Rome par l’émeute. Il comprenait dans les larmes, explique notre Père, qu’on ne peut faire les moindres concessions à la Révolution. Deux mois auparavant, il avait béni une première fois les pèlerins de La Salette et, dans les épreuves de son pontificat, les secrets de Notre-Dame lui seront une lumière. En 1869, Maximin écrira du saint Pape : « Il aime beaucoup Notre-Dame de La Salette qui le soutient dans ses peines et l’assiste dans le gouvernement de l’Église. Souvent il fait allusion aux moindres paroles publiques et secrètes de la Belle Dame. »
Dès son élévation sur le Siège de Pierre, Pie IX n’avait pas eu de plus ardent désir que de proclamer solennellement l’Immaculée Conception de la Mère de Dieu, ce qu’il accomplit le 8 décembre 1854, par la bulle Ineffabilis Deus. Il y faisait d’ailleurs allusion à l’apparition de la rue du Bac : « Celle qui avait paru dans le monde par sa Conception Immaculée, comme une éclatante aurore, qui jette de tous côtés ses rayons. »
Ce que notre Père admirait le plus, dans ce document, c’est la formulation positive du privilège de Notre-Dame. Car l’Immaculée Conception, nous expliquait-il, ce n’est pas une femme ordinaire que Dieu aurait simplement préservée du péché originel lors de sa conception dans le sein de sa mère. Non, c’est infiniment plus que cela :
« Quel est le contenu de ce privilège ? C’est la plénitude de sainteté et d’innocence. Au-dessus de tous les esprits angéliques et les saints, avec cette parole très forte de la bulle Ineffabilis, c’est-à-dire de la proclamation même, infaillible, du dogme par Pie IX, “ telle qu’au-dessous de Dieu, on n’en peut imaginer de plus grande... ” Donc, une sainteté telle que, en dessous de Dieu, on n’en peut imaginer de plus grande ! Imaginez ce que cela fait, déjà ! “ ... et qu’excepté Dieu, personne n’en peut comprendre la grandeur ”. Pie IX dit cela, j’aime ça ! Il dit que, de toute manière, même si nous allons au plus loin de ce qu’il est possible d’imaginer de concevable, du moment que nous en aurons quelque idée, nous serons encore loin de ce que Dieu seul peut concevoir, au-delà de toutes nos imaginations ! Alors, on peut mettre des couronnes et des couronnes sur la tête de la Vierge du moment que nous pouvons encore les compter, Dieu qui compte plus loin que nous en a mis davantage !
« Les théologiens disent qu’il y a deux manières de concevoir cette sainteté : la formulation négative et la formulation positive (...).
« Il faudrait plutôt se précipiter dans la voie de la formulation positive et essayer de scruter la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur de cette sainteté parfaite, cette sainteté puissante, cette beauté à nulle autre pareille, qui la fait l’image splendide de son Fils et de son Époux, Dieu lui-même !
« Ce sont les richesses de Marie qu’il faut développer : c’est l’inhabitation de la Sainte Trinité en elle, c’est-à-dire de ses rapports intimes avec le Père, avec le Fils et le Saint-Esprit, qui sont des rapports qualifiés par les Personnes de l’un et l’autre. Elle avec le Père n’est point dans la même relation qu’elle est avec le Fils, et non point qu’avec le Saint-Esprit. Tout cela nous ouvre sur des abîmes ineffables que Dieu seul peut concevoir. » (Sermon du 8 décembre 1992, “ L’Immaculée Conception est un mystère ”, S 117. 1)
1858 : LA PUISSANCE DE L’IMMACULÉE CONCEPTION
Sur ces abîmes ineffables, Notre-Dame elle-même jettera un rayon de lumière, le 25 mars 1858, à Lourdes, lorsque répondant enfin aux demandes de sa confidente, elle révélera son Nom, son mystère total : « Je suis l’Immaculée Conception. » (cf. Il est ressuscité ! n° 273, janv. 2026, p. 18-29)
Plus tard, Bernadette, devenue sœur Marie-Bernard, écrira à Pie IX : « Que la Sainte Vierge est bonne. On dirait qu’elle est venue confirmer la parole de notre Saint-Père. » Une fois de plus, nous voyons que la Vierge Marie avait bien préparé sa grande révélation.
À ses pieds, à Lourdes nous découvrons d’abord sainte Bernadette, sa messagère, le reflet de l’Immaculée.
Pour s’assurer de la vérité de ses apparitions, l’évêque de Tarbes l’avait envoyée au sanctuaire voisin de Notre-Dame de Bétharram, afin d’y rencontrer un religieux dont la réputation de sainteté s’étendait alors dans toute la Bigorre : saint Michel Garicoïts. Ce Basque qu’on surnommait « l’athlète de Dieu », à cause de sa force herculéenne, avait fondé une congrégation missionnaire des Prêtres du Sacré-Cœur qui rayonna dans tout le pays, préparant providentiellement à la Vierge de Lourdes un peuple bien disposé. Il était ardemment contre-révolutionnaire et s’était appliqué à purifier le clergé du venin des fausses doctrines de Lamennais et du culte de l’homme : « S’il n’y a plus sur la terre ni caractères, ni foyers, ni patries, expliquait-il, il faut s’en prendre à la Révolution, qui a substitué le règne de l’homme à celui de Jésus-Christ. »
Il crut aussitôt au caractère surnaturel des événements de Lourdes, sans craindre la concurrence avec son sanctuaire de Bétharram, qu’il avait restauré. On ignore le contenu de son entretien avec Bernadette. Les témoins se souviennent seulement du visage rayonnant de joie du saint religieux. Il revit par la suite la confidente de l’Immaculée et il semble que ce grand directeur d’âmes ait eu une influence décisive sur sa vocation.
Bernadette quittera Lourdes en 1866 pour entrer chez les sœurs de la Charité de Nevers, où elle deviendra une très grande sainte, par la pratique héroïque des vertus ordinaires, l’amour de la Croix et de la Sainte Eucharistie.
Une phrase du Journal des retraites du Père Olivaint, l’un de ses auteurs favoris, qu’elle recopia dans son Carnet de notes intimes, nous donne un riche aperçu de son âme où la grâce de 1858 avait produit ses fruits de sainteté : « Qu’importe que rien ne paraisse au-dehors, pourvu que j’imite Jésus, que je vive de la vie de Jésus, que je sois dans le sein de Marie comme Jésus. Que j’accepte généreusement les privations, les souffrances, les humiliations, comme Jésus, Marie, Joseph, pour glorifier Dieu. »
Sainte Bernadette aimait aussi immensément Pie IX. Dans sa lettre de 1876, elle lui écrivait qu’elle s’était constituée son petit zouave, pour le servir par la prière et le sacrifice.
Aux pieds de Notre-Dame de Lourdes, auprès de Bernadette, nous trouvons ensuite son curé, l’abbé Peyramale. C’est en la personne de ce prêtre, issu d’une famille fidèle à sa foi et à son roi que Notre-Dame retrouva à Lourdes, comme l’écrit l’abbé de Nantes, « ce catholicisme intégral et ce légitimisme monarchiste qui sont les exigences vitales de son règne » (Lettre à la Phalange n° 57, 25 mars 1996). Ce bon curé reçut la vocation de servir de père et de protecteur à Bernadette. Notre Père le comparait à saint Joseph auprès de la Vierge Marie à Nazareth.
Il fut aussi le premier organisateur des pèlerinages, supervisant la construction de la basilique. Pour lui, rien n’était assez beau pour Notre-Dame. On raconte même qu’un jour, il aurait déchiré le projet de l’architecte avant d’en jeter les morceaux dans le Gave en s’exclamant : « Sachez bien qu’il ne faut pas ici une petite chapelle ; il faut quelque chose de grand comme l’Immaculée Conception, et si la dépense vous effraye, sachez que Celle qui a fait jaillir de ce roc cette source vive est assez puissante pour en faire sortir de l’or. »
Et encore : « Qu’on ne vienne pas nous dire : par toutes ces splendeurs, vous semblez exalter Marie au-dessus de son Fils et la mettre à la place de Dieu. Non, non, Marie ne prend pas la place de Dieu, mais elle la lui prépare. Bientôt, grâce à son intervention toute-puissante, Dieu reprendra dans le monde la place que lui disputent ses ennemis, et l’univers chantera : Le Christ triomphe ! Le Christ règne ! Le Christ commande ! »
Aux pieds de Notre-Dame de Lourdes, nous trouvons encore un apôtre phénoménal, un missionnaire au cœur de feu, qui donna au sanctuaire un rayonnement prodigieux : le vénérable Père Marie-Antoine de Lavaur. Avec son ami, l’abbé Peyramale, ce capucin fut le grand promoteur des pèlerinages à la Grotte. Il lui écrivait : « Vous verrez, cher curé, dans moins de six ans, ce ne seront plus seulement les routes et le chemin de fer, mais encore les mers que sillonneront nos pieuses, nos ferventes caravanes. Les choses se mettent en place. La Vierge Immaculée le veut, elle nous l’a demandé. “ Je veux qu’on vienne en procession à la Grotte. ” Monsieur le Curé, les pèlerins, je vais vous les amener, le moment est venu. J’y mettrai toutes mes forces, ou plutôt celles que l’Immaculée me donnera, pour l’amour de Dieu et sa plus grande gloire. La France a mangé la terre, Marie du haut du ciel va la relever. » (Jacqueline Baylé, Le Saint de Toulouse s’en est allé, 2006, p. 290)
C’est lui qui amena les premiers grands pèlerinages paroissiaux, avant de devenir, à partir de 1872, l’incomparable animateur des grands pèlerinages nationaux. On lui doit les processions aux flambeaux à la Grotte, l’institution de la procession du Saint-Sacrement et spécialement la poignante coutume d’interpeller Jésus-Eucharistie comme les foules de Galilée jadis : « Fils de David, ayez pitié de nous ! Seigneur, faites que je voie ! Seigneur, faites que je marche ! Seigneur, guérissez-moi ! »
À sa prière, les guérisons se multipliaient tellement qu’on disait qu’il aidait Notre-Dame à faire des miracles ! Mais c’est surtout les âmes qu’il recherchait, provoquant tant de conversions qu’on l’appelait le « brancardier des âmes ».
Surtout, le Père Marie-Antoine a compris admirablement le message de Notre-Dame de Lourdes. Lorsqu’elle dit « Je suis l’Immaculée Conception », c’est tout à la fois la révélation de son être, de sa sainteté, et l’affirmation de sa mission, un cri de guerre contre Satan ! Elle nous rappelle qu’elle est la Femme qui écrase la tête du serpent pour annoncer sa victoire dans nos derniers temps : « C’est l’Immaculée-Conception de Pie IX et de la Grotte de Lourdes qui doit tuer la révolution et sauver le monde », s’écrie-t-il !
L’ardent capucin a expliqué ce double enseignement en comparant la révélation de Lourdes et celle du Sinaï.
« Je suis Celui qui suis, a dit le Seigneur.
« Je suis l’Immaculée-Conception, a dit Marie.
« Je suis Celui qui suis, par conséquent, je suis la vérité, la sainteté, la puissance, la sagesse, la miséricorde, l’amour infini ; or, qu’est devant moi Satan, lui, le mensonge, l’erreur, la bassesse, le vice et le néant.
« Je suis l’Immaculée-Conception ! Par conséquent, je suis la splendeur de la vérité, le miroir de la sainteté, le trône de la puissance, le siège de la sagesse, la source de la miséricorde, le foyer de l’amour infini, la Mère de Dieu ! Satan va donc être écrasé, et son empire, qui est l’empire du mensonge, de l’erreur, de la bassesse, du vice, de la malice, du néant, va être détruit et renversé.
« Je suis Celui qui suis ! dit le Seigneur à Moïse ; par conséquent, l’heure de la délivrance de mon peuple est arrivée : assez longtemps le joug de Pharaon a pesé sur lui. Va dire à mon peuple : Lève-toi, et viens dans la terre promise, et si on te demande au nom de qui tu délivres mon peuple, tu diras : Celui qui m’envoie m’a dit : Je suis Celui qui suis !
« Je suis l’Immaculée-Conception ! Ô Église de mon Dieu ! ô mon peuple bien-aimé, ô France, ô ma fille chérie ! l’heure de la délivrance est arrivée ; assez longtemps le joug de Satan a été jeté sur le monde : ô Église de mon Dieu, voici l’heure du triomphe ! ô France, voici l’heure du salut ! Et si on te demande, ô France ! au nom de qui tu chantes déjà le cantique de la délivrance et l’hymne de la victoire, tu répondras : Au nom de Celle qui a dit : Je suis l’Immaculée-Conception ! » (Le Lys immaculé, ou manuel du pèlerin de Lourdes, 1873, p. 129)
Cette libération, cette victoire s’accomplit dans tous les domaines. Religieux : Notre-Dame, par son seul nom d’Immaculée Conception et par ses miracles renverse les erreurs modernes, le rationalisme, le matérialisme, le sensualisme, le libéralisme.
Politique : Notre-Dame, par son seul nom d’Immaculée Conception, écrase la tête de la Révolution. « C’est en France où, depuis plus d’un demi-siècle, Satan avait prétendu établir son trône pour de là régner sur le monde ; c’est en France que Marie, la reine de la France et la reine du Ciel, vient dire : Je suis l’Immaculée-Conception ! » (ibid., p. 137)
Social : Notre-Dame, en choisissant la pauvre Bernadette et en nous la donnant pour modèle, porte remède à tous les maux de notre société issue de la Révolution. Le Père Marie-Antoine en écrira d’ailleurs un livre : Nos plaies sociales ou la mission providentielle de Bernadette.
Nous reconnaissons sans peine le plan de nos 150 Points ! Le culte intégral de l’Immaculée Conception conduit à la contre-révolution catholique, royale et communière. D’ailleurs, lorsque le Père Marie-Antoine écrivit en 1871 un Manuel du bon Français ou les vrais principes religieux et politiques, ce fut selon ces trois chapitres : être bon Français en étant fidèle à Dieu ; être bon Français envers la Patrie ; être bon Français envers la famille.
Au même moment, à Rome, l’héroïque Pie IX ne séparait pas non plus la glorification de l’Immaculée Conception de la polémique et c’est le 8 décembre 1864, pour le dixième anniversaire de la proclamation du dogme, qu’il publia son Syllabus, qui condamnait les erreurs modernes. C’est la charte de la Chrétienté ! Ce document culmine dans son dernier anathème : « Le Pontife romain peut et doit se réconcilier avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » – Anathema sit !
Le saint Pape menait alors une course de vitesse contre Satan, contre la Révolution qui envahissait les États pontificaux. Il eut juste le temps de réunir le premier concile du Vatican, qui définit l’infaillibilité et la primauté du Pape en 1870.
Napoléon III, qui avait abandonné la Papauté, fut aussitôt châtié : la guerre contre la Prusse, follement déclarée le 18 juillet – quarante ans jour pour jour après la prophétie de Notre-Dame à la rue du Bac : « dans quarante ans » – fut un désastre effroyable. Dans son hospice de Reuilly, sœur Catherine Labouré annonçait à ses sœurs que nous serions vaincus, que l’armée capitulerait, que Paris serait investi. C’était l’heure du grand châtiment pour la France.
1871 : LE SALUT DE LA FRANCE
Mais l’heure du grand châtiment fut aussi celle de la plus grande miséricorde, quand la Vierge Marie apparut en reine de France dans le Ciel de Pontmain, le 17 janvier 1871 (Il est ressuscité ! n° 274, février 2026, p. 20-35). Ce soir-là, à Reuilly, sœur Catherine Labouré en eut le pressentiment en contemplant le ciel, tournée vers l’ouest : « La Sainte Vierge est si bonne ! Je crois qu’elle apparaît quelque part, c’est la première fois que je vois le ciel comme cela. »
Quant à sainte Zélie Martin, lorsque la nouvelle lui parvint quelques jours plus tard par la lecture du journal légitimiste L’Espérance du peuple, elle s’écria : « La Sainte Vierge est apparue à Pontmain, nous sommes sauvés ! »
Oui, la France était sauvée, et un élan de reconnaissance la porta vers sa souveraine. Aussitôt après la guerre furent organisés les premiers grands pèlerinages. À Lourdes, du 5 au 8 octobre 1872, ce ne furent pas moins de 70 000 pèlerins venus de toutes les régions de France avec leurs bannières qui acclamèrent l’Immaculée ! Au même moment, les assomptionnistes organisaient les pèlerinages nationaux. Le 22 août, ils commencèrent par conduire, non sans peine, 2 000 pèlerins sur la montagne de La Salette.
Certes, la Sainte Vierge avait sauvé la France de l’invasion prussienne. Était-ce tout ce qu’elle désirait ? Et comment correspondre à cette grâce ?
Pour comprendre les prédilections de son Cœur, il suffit d’observer qu’elle n’avait pas choisi d’apparaître à Pontmain par hasard. Pontmain se trouve dans le diocèse de Laval. Son évêque, Mgr Wicart, était un ami de Mgr Freppel : non seulement royaliste, mais peut-être le plus ultramontain et le plus virulemment antilibéral de tout l’épiscopat français ! Il avait été le premier, par exemple, en 1847, à enseigner l’infaillibilité du Pape. C’était la première fois depuis la crise gallicane du dix-septième siècle qu’un évêque français osait prêcher cette doctrine !
À l’approche du concile du Vatican, il refusa de participer aux réunions officieuses qu’organisaient certains évêques. « Elles avaient pour lui une apparence de parlementarisme, et cette ressemblance avec les mœurs de nos Chambres ne l’attirait pas. » (Abbé Jaspar, Biographies de prêtres du diocèse de Cambrai, 1890, p. 19)
En revanche, lorsqu’il apprit les manœuvres de l’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, le chef du parti libéral-catholique opposé à la définition de l’infaillibilité du Pape, il publia dans sa Semaine religieuse une lettre qui fit l’effet d’une bombe :
« Il est toujours question, dans le diocèse de Laval, de Mgr Dupanloup. Eh bien ! il faut en finir. Je déclare ici devant Dieu, et prêt à paraître à son jugement, que j’aimerais mieux mourir, tomber mort sur le champ, que de suivre l’évêque d’Orléans dans les voies où il marche aujourd’hui et où l’autorité qu’on lui suppose entraîne une partie de mes diocésains. Vous ne savez pas ce qu’il fait, vous ne savez pas ce qu’il dit ici, ni ce que font et disent ses adeptes. Moi, je le sais, je l’entends de mes oreilles, je le vois de mes yeux. Non ; plutôt mourir à l’instant même que de prêter la main à ces desseins, à ces manœuvres inqualifiables ! Je le dis et je le répéterai à mon dernier soupir.
« Adieu... Puisse cet écrit avoir tout le retentissement possible dans mon diocèse ! Pour le dehors, je ne m’en occupe point, ne n’en ai aucun besoin. »
La lettre fut diversement appréciée ! Mais la Sainte Vierge n’en fut pas effarouchée, au contraire ! Et son apparition paraît récompenser son serviteur. D’ailleurs, certains voient dans les croix blanches piquées sur ses épaules et dans les trois étoiles entourant l’apparition de fines allusions aux armoiries de Mgr Wicart : d’azur à la croix de calvaire d’argent, au chef cousu de gueules chargé de trois étoiles d’or.
Par ailleurs, frère Benoît nous a bien expliqué il y a deux mois comment la venue de Notre-Dame venait récompenser la dévotion du saint abbé Guérin. Son catholicisme intégral ne séparait pas son amour de l’Église et de la France. Au début de son diaire, il avait écrit : « Si Rome est la tête du catholicisme, la France en est le cœur et le bras. »
Et dans cet élan, il aspirait à la restauration du trône des Bourbons, qui achèverait le salut de la France commencé par Marie, dans son humble paroisse, un soir de défaite, « pour rétablir la paix, la confiance et faire fleurir la religion dans cette belle France », comme il n’hésita pas à l’écrire au comte de Chambord lui-même, le 20 septembre 1871 ! « Nous attendons ce moment avec le désir le plus ardent. Nous supplions Dieu par l’entremise de Marie, Notre-Dame de Pontmain, qu’Il daigne exaucer nos prières. »
La discrète sœur Catherine Labouré priait dans le même sens. On a retrouvé dans ses papiers, après sa mort, une prière recopiée de sa main : « Rendez et consolidez le trône que vous avez rendu tant de fois au fils de Saint Louis ; éclairez son esprit, remplissez son cœur ; soyez son conseil et son appui ; qu’il marche constamment dans les voies de la justice et soit enfin un jour Roi selon votre Cœur, qui captive celui de tous ses sujets. »
Sœur Catherine avait eu la révélation des prédilections du Ciel pour la Monarchie. Mais plus généralement, dans l’élan de restauration française et de reconnaissance envers Notre-Dame, les meilleurs catholiques qui en prenaient la tête puisaient dans leur foi catholique intégrale l’amour de la Vierge, du Pape et du Roi. Le Père Marie-Antoine, par exemple, qui multiplia, après la guerre, les brochures de propagande en faveur de Pie IX et d’Henri V. À Lyon, ce sont les royalistes qui furent les promoteurs du chantier de la basilique de Notre-Dame de Fourvière.
Mais, nous savons comment le comte de Chambord fut infidèle à sa vocation de fils aîné du Sacré-Cœur. Bien plus, c’est la France tout entière qui souffrait d’un mal bien diagnostiqué par Pie IX. Le 18 juin 1871, Mgr Forcade, le très légitimiste évêque de Nevers – l’évêque de sainte Bernadette – venait de lui lire l’adresse des catholiques de France pour son vingt-cinquième anniversaire de souverain pontificat. Le Saint-Père répondit :
« J’aime la France. Elle est toujours imprimée dans mon cœur. Cependant, je dois lui dire la vérité. Ce qui afflige votre pays et l’empêche de mériter les bénédictions de Dieu, c’est le mélange des principes. Ce que je crains, ce ne sont pas tous ces misérables de la Commune de Paris, vrais démons de l’enfer qui se promènent sur la terre. Non, ce n’est pas cela. Ce que je crains, c’est cette malheureuse politique, ce libéralisme catholique qui est le véritable fléau. Je l’ai dit plus de quarante fois, je vous le répète à cause de l’amour que je vous porte. »
Ainsi minés par le libéralisme soi-disant catholique, mais aussi par la dissidence des royalistes orléanistes contre le comte de Chambord, les catholiques de France furent impuissants non seulement à restaurer la monarchie, mais aussi à enrayer la montée inexorable des “ vrais républicains de doctrine et d’action ”, francs-maçons et anticléricaux...
1876 : LE MAL ET LE REMÈDE
C’est à ce moment-là que la Mère toute miséricordieuse redescendit à Pellevoisin, pour demander le calme à cette France agitée par les frénésies de la politique républicaine et pour dénoncer, à mots couverts, la duplicité des libéraux-catholiques : « L’attitude de prière que l’on prend lorsqu’on a l’esprit occupé à autre chose » (cf. Il est ressuscité ! n° 275, mars 2026, p. 19-34).
Notre-Dame annonce que « la France souffrira », mais elle enseigne aussi comment passer au travers des épreuves qui s’en viennent : en ayant confiance en elle et en revêtant le scapulaire du Sacré-Cœur.
Le curé de Pellevoisin, et tout le peuple catholique royaliste comprirent très bien les encouragements de Notre-Dame. L’abbé Salmon expliquait qu’Estelle guérie miraculeusement était la figure de la France malade, assaillie par le démon, par les francs-maçons, que la Sainte Vierge venait sauver par la dévotion au Sacré-Cœur. Le scapulaire du Sacré-Cœur connaîtra une diffusion prodigieuse ! Soixante ans après les apparitions, l’archiconfrérie de la Bienheureuse Vierge Marie, Mère toute miséricordieuse de Pellevoisin groupera huit millions d’associés arborant cet insigne ! (Mgr Bauron, Notice sur Notre-Dame de Pellevoisin, éd. 1937, p. 174.)
Encore une fois, Notre-Dame avait préparé cette révélation : en inspirant au Père Jules Chevalier, à Issoudun, dans le même diocèse de Bourges, la dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur. L’année précédente, en 1875, les théologiens romains lui avaient interdit de nommer Notre-Dame « Souveraine Maîtresse du Sacré-Cœur ». À Pellevoisin, Elle affirme néanmoins : « Je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils » !
Cette révélation déchaîna l’enthousiasme du Père Marie-Antoine qui vint prêcher à Pellevoisin lors du grand pèlerinage du 9 septembre 1894.
« Mes enfants, faisait-il dire à Marie, être Mère de Dieu, écraser la tête de Satan, n’est pas pour moi la gloire des gloires ; il y en a une plus grande encore, c’est d’être toute miséricordieuse. N’est-il pas écrit que la miséricorde est la plus grande gloire de mon Dieu ? »
La Vierge qui définit son être en s’appropriant un attribut de Dieu... C’est vertigineux !
Malheureusement, le missionnaire de l’Immaculée ne revint plus à Pellevoisin et n’en parla plus.
Plus largement, en cette fin du dix-neuvième siècle, on peine à découvrir un saint qui ait compris, expliqué, diffusé le message de Pellevoisin. Pourquoi le formidable jaillissement de sainteté mariale et contre-révolutionnaire qui accompagnait jusqu’alors les apparitions de Notre-Dame paraît-il se tarir ?
Nos études ont bien mis en lumière la responsabilité de Léon XIII et de ses affidés, au premier rang desquels l’archevêque de Bourges, Mgr Servonnet, qui vont confondre la cause de Notre-Dame de Pellevoisin et la cause monarchiste dans une même haine diabolique. Or, en laminant les royalistes, le Pape détruisit le vivier dans lequel l’Immaculée puisait depuis un siècle ses plus zélés serviteurs...
Mgr Freppel, cependant, s’était opposé jusqu’à sa mort, en 1891, à cette funeste politique de ralliement qu’il qualifiait d’ « apostasie politique », non comme une simple métaphore, mais une apostasie véritable, proférée dans l’ordre politique, par l’adhésion à une forme de gouvernement essentiellement antichrétienne. Il en allait de la foi !
Or, dans tous ses combats pour la défense de la foi, le vaillant évêque d’Angers mettait sa confiance dans la Vierge Marie. À Pontmain, le 27 juin 1877, lors de la bénédiction de la basilique, il l’avait invoquée comme le « palladium de la foi ».
Le 10 septembre 1891 – deux mois avant de mourir –, alors qu’il savait que le Pape n’attendait que sa mort pour ordonner le ralliement à la République, Mgr Freppel formula comme un testament spirituel dans un discours qu’il n’eut finalement pas la force de prononcer lui-même :
« L’Église, mes frères, est un immense camp retranché qui occupe toute la surface de la terre. Dans ce camp si bien ordonné pour la défense de la foi, castrorum acies bene ordinata, les stations de pèlerinage apparaissent, de distance en distance, comme autant de forteresses spirituelles, de citadelles sacrées, de boulevards capables de faire face à l’ennemi : turris fortitudinis a facie inimici. Dieu les multiplie suivant les besoins des temps, et à mesure que de nouvelles attaques se préparent contre la grande armée du Christ. Là sont concentrées, plus puissantes que partout ailleurs, les armes de la prière. Là viennent échouer les assauts de l’enfer et du monde, contre le rempart que fait à la doctrine Celle dont l’Église a pu dire qu’elle a vaincu toutes les hérésies, cunctas hæreses interemisti in universo mundo. Admirables dispositions de la divine stratégie ! » (Discours pour la consécration de la chapelle de Notre-Dame du Chêne)
Malheureusement, aussitôt après la publication de l’encyclique Au Milieu des sollicitudes, le 20 février 1892, imposant le ralliement à la République, les catholiques obéirent massivement. Certains par conviction, ou bien en vertu d’une idée fausse, répandue même parmi les meilleurs : l’indifférentisme politique. Le cas le plus emblématique est celui des Assomptionnistes. C’étaient pourtant des battants, plein de zèle pour la Sainte Vierge et pour l’Église ! On leur doit l’organisation des pèlerinages nationaux, des pèlerinages en Terre Sainte, la création du journal La Croix, etc. Et cependant, leur fondateur, le Père d’Alzon, bien que fervent royaliste, les avait engagés dès le début sur une ligne « purement catholique », comme ils disaient, sans se préoccuper de la politique.
« Nous sommes avec le Pape, martelait le Père Picard, son successeur. Nous acceptons ce qu’il accepte, nous condamnons ce qu’il condamne, mais nous ne voulons pas aller plus loin que lui. République ou monarchie, que nous importe, pourvu que la France reste la France et soit vraiment chrétienne ? Dans ce journal, on n’a jamais crié : “ Vive le roi ! ”, à moins qu’il ne s’agisse du Grand Roi, le Christ ! On ne crie pas non plus : “ Vive la République ! ”, mais on criera toujours : “ Vive le Pape ! ” Il nous dit d’accepter la République, acceptons-la. » (article de La Croix, 25 mai 1892)
La République ne les en persécutera pas moins. Quant au Pape, il finira par abandonner à la vindicte des anticléricaux ces partisans aveuglément dévoués. Voilà comment le zèle mal éclairé de ces serviteurs de Marie est devenu stérile. Ils ont finalement tout perdu : et leurs œuvres, et l’honneur.
Le Père Marie-Antoine lui-même, d’abord si opposé au Ralliement, se soumit du jour au lendemain lorsque l’ordre en vint du Pape en personne. Il continua de s’en prendre aux mauvaises lois, aux mauvais politiciens, mais jamais plus à la forme même du régime républicain, fondé sur les principes antichrist de 1789 !
Il y eut heureusement une exception dans cette débâcle générale : les Frères de Saint Vincent de Paul, fidèles à leur fondateur, le Père Le Prévost, à son esprit contre-révolutionnaire, à sa dévotion pour Notre-Dame de La Salette. Leur supérieur général était alors le Père Alfred Leclerc. En 1855, alors qu’il n’avait que dix ans, il avait été l’un des trois petits orphelins dont la guérison miraculeuse avait manifesté la bénédiction de Notre-Dame de La Salette sur la congrégation naissante.
En 1892, le Ralliement n’entama en rien ses convictions monarchistes et la congrégation soutint par ses deniers et par la plume le journal des royalistes refusant les consignes romaines de ralliement, La Vérité française. Certains Pères, avec des journalistes de La Vérité fondèrent même L’Association Notre-Dame de Nazareth pour étudier la valeur canonique et l’orthodoxie des actes de Léon XIII, spécialement de l’encyclique Au milieu des sollicitudes ! (cf. frère Pascal du Saint-Sacrement, Mgr Freppel, t. IV, p. 466)
La ligne doctrinale de la congrégation était alors fixée par le Père Charles Maignen. En 1892, contre le ralliement, il publia un livre cinglant : La Souveraineté du peuple est une hérésie. C’était une dénonciation implacable de la Révolution : « Tentative d’organisation du monde sans Dieu et contre Dieu, elle est satanique dans son essence. C’est la plus formidable des erreurs, c’est l’hérésie totale. »
L’auteur achevait son étude en pointant le véritable obstacle au salut : le libéralisme-catholique qui met sa confiance dans la lutte démocratique. D’où la conclusion : « Frappez les catholiques libéraux et vous tuerez la révolution ! »
Cette courageuse ardeur contre-révolutionnaire était soutenue par un culte militant de Notre-Dame de La Salette. Il ne s’agissait pas, pour les religieux de Saint-Vincent de Paul, d’une dévotion superfétatoire, mais d’une nécessité pour la France révolutionnaire, coupable, châtiée, moribonde : le moyen par lequel elle expiera les crimes de la Révolution, obtiendra les faveurs du Sacré-Cœur de Jésus et renouera l’antique alliance du baptistère de Reims. L’un d’eux, le Père Petit, avait resserré toute notre orthodromie dans une formule lapidaire : « Reims, c’est le passé ; Montmartre, c’est l’avenir ; La Salette, c’est le présent. »
En 1897, le P. Maignen la commentait dans une brochure, Notre-Dame de La Salette, patronne de la France pénitente, en commençant par dresser un réquisitoire implacable contre les crimes de notre patrie : « Voilà précisément le péché de la France : c’est l’hérésie de la souveraineté absolue, de l’indépendance complète, c’est la Révolution (...).
« Le peuple, en France, a proclamé l’indépendance de sa volonté vis-à-vis de toute loi divine, naturelle ou positive ; il s’est constitué souverain législateur, source unique et suprême de tout droit ; il ne veut se soumettre ni à Dieu, ni à quiconque commande au nom de Dieu.
« Le remède à ce mal, la fin de la Révolution, ce sera la proclamation de la souveraineté de Dieu sur l’homme, de la royauté de Jésus-Christ sur la France et la consécration de la nation par l’État au Sacré-Cœur de Jésus.
« Mais, avant d’en venir à ce triomphe, sans lequel il n’y aura pas de victoire décisive sur l’erreur, montrons au peuple Marie en pleurs sur les monts de La Salette et rappelons-lui par ces larmes qu’il faut se soumettre à Dieu (...). C’est par sa docilité aux avertissements de Marie à La Salette que le peuple de France méritera d’être consacré au Cœur de Jésus. »
Le Père Charles Maignen mérite-t-il de prendre place parmi les saints serviteurs de Marie ? Il est difficile de se prononcer, car personne ne s’est préoccupé d’écrire la biographie de ces réactionnaires qui furent finalement vaincus. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il fut en première ligne de tous les bons combats pour la vérité : pourfendeur de l’américanisme, du modernisme, mais défenseur de Maurras auprès de saint Pie X.
Une telle ardeur contre-révolutionnaire coûtera d’ailleurs cher à la communauté : une épouvantable scission, conséquence du ralliement. Ce ne fut que grâce à l’intervention de saint Pie X que la congrégation survécut à cette crise.
Après le pontificat calamiteux de Léon XIII, saint Pie X redressa l’oriflamme de la contre-révolution, sous l’égide de Notre-Dame de Lourdes, dont il étendit la fête liturgique à l’Église universelle. C’est précisément cette fête, le 11 février 1906, que le Pape choisit pour publier sa lettre Vehementer nos, afin de condamner la séparation de l’Église et de l’État que la République persécutrice venait d’imposer en France. L’Immaculée victorieuse de toutes les hérésies est décidément la patronne de la contre-révolution !
À l’occasion du cinquantenaire de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, saint Pie X publia une encyclique magistrale, Ad Diem illum. Elle constitue une conclusion provisoire pour notre orthodromie mariale. Le saint Pape y enseignait tous les privilèges de Marie : sa Maternité divine et sa Maternité universelle, sa Corédemption, sa Médiation de toutes grâces, etc. Ensuite, sur cette base dogmatique solide, il démontrait que par son Immaculée Conception, la Vierge Marie écrase toutes les hérésies !
« Que les peuples croient et qu’ils professent que la Vierge Marie a été, dès le premier instant de sa conception, préservée de toute souillure : dès lors, il est nécessaire qu’ils admettent, et la faute originelle, et la réhabilitation de l’humanité par Jésus-Christ, et l’Évangile et l’Église, et enfin la loi de la souffrance : en vertu de quoi tout ce qu’il y a de rationalisme et de matérialisme au monde est arraché par la racine et détruit, et il reste cette gloire à la sagesse chrétienne d’avoir conservé et défendu la vérité. »
La seule proclamation du dogme de l’Immaculée Conception par l’autorité pontificale, expliquait le Pape, renversait l’anarchisme, cette « peste également fatale à la société et au nom chrétien ».
Cette puissance de la Vierge Marie fondait l’espérance invincible de saint Pie X, qu’il laissait éclater en conclusion de son encyclique : « Il y a cinquante ans, quand Pie IX, Notre prédécesseur, déclara que la Conception Immaculée de la bienheureuse Mère de Jésus-Christ devait être tenue de foi catholique, on vit une abondance incroyable de grâces se répandre sur la terre – les apparitions de Lourdes, le concile du Vatican –, et un accroissement d’espérance en la Vierge amener partout un progrès considérable dans l’antique religion des peuples. Qu’est-ce donc qui Nous empêche d’attendre quelque chose de mieux encore pour l’avenir ? »
Mieux que Lourdes ? Mieux que le premier concile du Vatican ? Assurément !
CONCLUSION
Sans anticiper sur ces merveilles, nous pouvons remarquer en arrivant au terme de notre course orthodromique quelques traits communs à tous les serviteurs de Marie que nous avons rencontrés au cours de ce dix-neuvième siècle. Pour le dire d’un mot, ce sont des catholiques intégraux : c’est-à-dire qu’ils professent l’intégralité de la foi catholique dans l’intégralité de leur vie, privée et publique, avec toutes ses implications religieuses, politiques et sociales. Et cela jusque dans les persécutions, jusqu’au martyre.
Ce sont eux qui ont applaudi à la définition de l’Immaculée Conception, qui ont accouru aux lieux de ses apparitions, qui ont obéi le plus promptement à ses demandes. Ce sont les mêmes qui ont témoigné le plus d’attachement à la Papauté, et spécialement au dogme de l’infaillibilité pontificale. Ce sont les mêmes encore qui, dans la droite ligne de leur foi, sont demeurés fidèles à la monarchie sacrale, sans adultérer leur religion avec l’idolâtrie démocratique. Ce sont les mêmes, enfin, qui se sont montrés les vrais amis du peuple opprimé par la bourgeoisie révolutionnaire.
Telle fut cette vieille droite légitimiste et sociale dont nous invoquons l’exemple en exergue des 150 Points de la Phalange. Elle fut persécutée et quasiment anéantie par Léon XIII, puis par Pie XI. Mais lorsque Notre-Dame suscitera au vingtième siècle un saint pour rappeler les exigences vitales de son règne, elle le choisira précisément dans une famille issue de cette vieille droite catholique. Vous l’avez reconnu, il s’agit de Georges, Marie, Camille de Nantes, frère Georges de Jésus-Marie.
« Qu’est-ce donc qui nous empêche d’attendre quelque chose de mieux encore pour l’avenir ? » Eh bien ! c’est en s’appuyant sur la doctrine de saint Pie X que notre Père édifia sa cathédrale de lumière à la gloire de l’Immaculée, réalisant l’espérance du saint Pape !
Frère Guy de la Miséricorde.