Il est ressuscité !
N° 276 – Avril 2026
Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard
Nos devoirs religieux envers nos malades
par le docteur Pierre Barbet
Le docteur Pierre Barbet, chirurgien de l’hôpital Saint-Joseph, à Paris, est connu pour les études qu’il mena sur le Saint Suaire de Turin, dans les années 1930. Il examina l’anatomie de l’homme qui a été déposé dans le Suaire, à partir des traces de corps et de sang que l’on y observe. Il l’a fait avec toute sa compétence de chirurgien et en même temps avec beaucoup d’émotion, comprenant les atroces souffrances que Notre-Seigneur avait endurées pendant sa Passion. Nous avons connu un prêtre qui avait assisté à la conférence qu’il donna au séminaire d’Issy-les-Moulineaux en 1938 sur la Passion corporelle de Notre-Seigneur. Pierre Barbet fut si ému qu’il pleurait ; ce fut sa première... et dernière conférence ! Il n’osa jamais recommencer.
Sa brochure Nos devoirs religieux envers nos malades fut publiée en 1936 par l’Archiconfrérie de Notre-Dame du Sacré-Cœur.
«DÉNONCERA-T-ON jamais assez le faux sentiment du devoir professionnel chez les médecins chrétiens, le faux sentiment du devoir filial chez les fidèles, qui leur fait craindre si misérablement (en parlant aux malades de leurs devoirs religieux) d’abréger les jours, les minutes, où ce pauvre corps respire de souffle en souffle... »
Je suis entièrement de l’avis du Père Doncœur. Notre mort et celle des chers nôtres ne doivent pas être un accident ; la mort d’un chrétien ne peut pas être improvisée. Il nous faut savoir d’avance ce que nous avons à faire dans ces heures graves et nous ne ferons pleinement notre devoir que si nous y sommes préparés. Or, il faut bien le dire, même dans les milieux les plus religieux, la mort est trop souvent une improvisation, une catastrophe qu’on ne veut pas admettre avant les derniers râles de l’agonie. La famille et le médecin n’ont qu’une idée, même quand l’espoir semble perdu : orienter tous leurs efforts, toute leur pensée et ceux du malade vers un but exclusif : la guérison. Il est encore « trop tôt » pour faire venir le prêtre ; toute « émotion » pourrait être dangereuse ; le « médecin a bien recommandé » de laisser le malade en repos (ou, tout au moins, on le lui fait dire !) Et c’est ainsi que le pauvre prêtre qui, lui, ne demande qu’à faire son devoir, pourvu qu’on lui en donne la permission, arrive pour donner à un moribond l’Extrême-Onction, ce « Sacrement des malades », ou administrer à un comateux une absolution sans confession.
C’est donc nous, les laïques, qui ne faisons pas toujours et complètement notre devoir et c’est à nous, laïques, que je propose cet examen de conscience collectif. Aussi, me semble-t-il opportun que ce ne soit pas un prêtre, mais un laïque, qui écrive ceci ; il a, comme nous, à battre sa coulpe, pour n’avoir pas toujours fait tout ce qu’il devait. Que ce soit un médecin, cela ne peut présenter qu’avantage : c’est lui, plus que tout autre, qui a vu mourir ses frères. Qui mieux qu’un médecin chrétien peut comprendre pleinement ce que c’est que la mort ? Et n’a-t-il pas enfin des devoirs spéciaux envers les malades, puisque son ministère le fait en quelque façon responsable, non seulement de leur corps, mais aussi de leur âme ? Voilà une vérité qu’un médecin catholique ne doit pas mettre en doute, et nous y reviendrons.
L’idée de responsabilité est à la base de toute cette méditation : nous sommes responsables de notre propre salut éternel, mais nous le sommes aussi, collectivement et personnellement, de celui de tous nos frères dans la proportion de nos possibilités. Ce n’est d’ailleurs qu’une forme particulière de la charité ; et, si « charité bien ordonnée commence par soi », elle doit s’étendre largement à tous les hommes, d’autant plus active et efficace que ces hommes nous sont plus prochains. D’où il résulte qu’en face de la mort, nous avons charge d’âme : d’abord la nôtre, ensuite, celle de nos proches, enfin, pour nous, médecins, celle de nos malades.
Or, qu’est-ce que la mort ? La cessation de la vie, répond la science ; et je n’exagère pas ! Quant à la vie, ce serait, pour un organisme, le fait de multiplier ses cellules et de transformer en leur substance spécifique les aliments ingérés : multiplication et assimilation ; ce qui prouve que la science ne veut et ne peut connaître que des faits matériels. Pour nous, chrétiens, en qui la Révélation a fait luire quelques éclairs de la Science divine, la mort d’un homme est provoquée, quels que soient les phénomènes physiologiques qui l’accompagnent comme chez les animaux, par la séparation de l’âme immortelle et du corps périssable. Séparation d’ailleurs provisoire, puisque nos corps ressusciteront au dernier jour, libérés de toutes leurs servitudes terrestres, pour être réintégrés par leur âme et jouir ou souffrir éternellement de ce qu’avec ou malgré la grâce de Dieu, ils ont mérité pendant cette courte vie terrestre. C’est notre admirable dogme de la résurrection des corps, un des plus humains et des plus divins à la fois : et exspecto resurrectionem mortuorum.
La mort n’est donc, pour nous, qu’un passage de cette vie provisoire à la vie éternelle et définitive, à la vraie vie. C’est le transito de saint François d’Assise, le trépas ; ne disons-nous pas d’un mourant qu’il va passer ? C’est le retour à la Maison du Père, l’entrée dans l’état normal, l’union tant désirée, et pour toujours, avec Dieu et ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi. S’il est douloureux, comme en un grand voyage, de laisser sur le quai ceux qui ne partent pas, au moins savons-nous qu’ils nous rejoindront bientôt. Si la chair se révolte, et c’est la conséquence du péché originel, l’âme, en tout cas, doit être joyeuse de voir s’approcher le grand bonheur. Comme je comprends ce chrétien, mon ami le Docteur Jean Camus, demandant sur son lit de mort, à sa femme et à ses douze enfants de réciter, aussitôt son trépas, le Magnificat !
Tout cela n’est que vérité élémentaire pour nous catholiques, et je m’excuse d’avoir à l’énoncer. Mais, si nous la connaissons, il ne semble pas que nous sachions la vivre, et, encore une fois, l’improvisation ne vaut rien. Toute notre vie terrestre devrait être, au vrai, une longue préparation à la mort, qui en perdrait du coup son allure de désastre : « Bienheureux, dit L’Imitation, celui qui a toujours devant les yeux l’heure de sa mort et qui, tous les jours, se dispose à mourir », car, a dit Jésus : « Le Fils de l’homme viendra à l’heure où on ne l’attend pas. » C’est tout cet admirable chapitre XXIII du Ier livre qu’il nous faudrait souvent méditer. Alors, oui, nous arriverions sans trop de peine à mourir de consentement, à mourir tout entier, comme l’écrit Jacques Rivière, à donner, à l’exemple du Christ, notre âme, que personne ne devait Lui arracher ; à ne pas subir la mort, mais à la consentir, à vivre notre mort ; à faire, comme on dit simplement, le sacrifice de notre vie ; à mourir enfin joyeusement, c’est-à-dire à naître, vraiment, consciemment, entre les bras du Seigneur.
Hélas ! ces dispositions sont trop rarement réalisées. Mais il y a dans la maladie, dans ses souffrances, des grâces particulières dont nous constatons, nous, médecins, les effets : elles mettent par la divine bonté, nos malades graves et nos mourants dans un état spirituel généralement bien meilleur qu’on ne pourrait le supposer et que ne le pensent ordinairement leurs familles.
C’est un fait sur lequel il me faut insister, parce qu’il est peu connu et parce que sa méconnaissance entraîne à chaque instant des malentendus épouvantables, alors qu’il facilite tellement toutes les interventions de l’entourage : Le malade grave, le mourant a presque toujours un secret désir du prêtre et des secours de la religion.
Jamais, pendant la guerre, dans mes ambulances, où l’aumônier avait libre accès, je n’ai vu un blessé refuser de l’entendre. Il pourrait en être de même dans la pratique civile. Mettons d’abord à part un certain nombre d’entêtements invincibles ; ils ne sont pas dus à l’ignorance, car ceux qui ignorent la religion, dans notre France redevenue, hélas ! un pays de mission, sont tout heureux qu’on la leur révèle à ce moment suprême, pour peu qu’ils aient senti un peu de bonté chez ceux qui la proposent. Non, ces résistances sont dues à une position d’orgueil prise depuis longtemps, à un péché contre l’esprit qui barre le chemin de la grâce ; ou bien il s’agit d’engagements antérieurs, d’adhésion à la franc-maçonnerie, par exemple, et vous pouvez être sûrs alors de voir un entourage, souvent extrafamilial, veiller à ce que le malheureux ne « faiblisse » pas au dernier moment ; besogne de démons qui pourraient bien avoir leur récompense à l’heure de la mort.
Dans la grande majorité des cas, le malade, même quand il a cessé de pratiquer depuis longtemps, réfléchit à ses fins dernières et, tout naturellement, les illusions de la vie qui obnubilent les bien portants se dissipent comme un nuage devant ses yeux. Peu à peu, la lumière se fait, le feu de la foi, qui couvait sous la cendre, s’avive en étincelles, le désir de réconciliation s’ébauche et grandit, comme une soif d’apaisement, un gage de certitude éternelle. Et, comme tout ceci se passe généralement dans le secret de la conscience (j’en parle d’après des confidences), il en résulte que le malade est très souvent, sur le chemin du salut, plus avancé que son entourage.
Mais il n’ose pas en parler. Il voit le chagrin de sa famille, chagrin qu’on lui dissimule mal, et il a peur d’accroître encore cette douleur ou ce désespoir. Souvent, il se rend compte de son état, mais, inconsciemment, il se raccroche aux mensonges qu’on lui prodigue ; il sent si bien qu’on va lui dire, s’il parle de sa mort, qu’il n’en est pas encore là. Alors, il ment aussi, il ment par réticence, il ment par omission ; il feint de croire aux vains encouragements, aux fallacieuses promesses de guérison. Une entente tacite se fait entre le mourant et les siens, comme si ne pas parler de la mort pouvait la reculer, et ce tragique accord dans le mensonge va se poursuivre et s’invétérer ; car il est toujours plus difficile de parler, à mesure que l’issue semble moins incertaine ; la mort fait d’autant plus peur qu’on la sent plus proche. Le bon moment est passé, celui où l’on pouvait encore, à peu près sincèrement, la présenter comme une chose véritable ; de part et d’autre, on ose de moins en moins.
Mais pendant ce temps, l’angoisse monte toujours plus dans la conscience du malade ; parfois, je l’ai vu, jusqu’à déchirer le voile du mensonge et éclater en un pathétique appel au secours : « Va-t-on me laisser mourir sans sacrements ? » Mais, trop souvent, cet appel est timide, honteux, vite étouffé par les protestations affectueuses et les soi-disant certitudes d’amélioration. La sinistre hypocrisie continue dès lors jusqu’à ce que l’agonie dissolve progressivement les dernières forces intellectuelles, sans apaiser l’angoisse. On enverra au dernier moment, quand on croira pouvoir déposer le masque du mensonge sans danger pour la loque humaine qui râle dans son lit, on enverra vite chercher le prêtre, vite, vite (comment se fait-il qu’il n’arrive pas !). Le malheureux vicaire fera de son mieux, près de ce demi-cadavre incapable de correspondre avec lui, lui prodiguera des grâces sous condition et s’en ira, navré, en le recommandant à la miséricorde divine.
Et la famille, sinistre et imbécile, gémira pieusement, entre deux coups de mouchoir : « Il a eu une bien belle mort ; il n’a pas souffert ; il ne s’est pas vu mourir du tout. » – Quelle horreur ! – Et le faire-part indiquera : « Muni de tous les sacrements de l’Église. Priez pour lui ! » – Oh ! oui, priez pour lui ! Et priez pour les siens, qui ont manqué gravement à leur devoir ! « Ne comptez pas sur vos amis et vos parents », dit L’Imitation.
Nous avons vu ce qui arrive trop souvent ; disons ce que doivent faire le malade et son entourage. Remarquons tout d’abord que ces obligations de charité, strictes pour tout chrétien, seront d’autant plus faciles à remplir qu’on s’y sera pris plus tôt ; humainement parlant, parce que cela aura créé une habitude, un état d’esprit ; divinement parlant, parce qu’à tout effort répond un accroissement de grâce. Encore une fois, c’est condamner l’improvisation : « Considère-toi sur terre comme un pèlerin et comme un hôte », dit toujours L’Imitation, et encore : « Tu peux faire beaucoup de bonnes œuvres, tant que tu es en santé ; mais quand tu seras malade, je ne sais de quoi tu seras capable. »
Pour le catholique, qui a obéi à ces préceptes, la question se pose à peine, ou plutôt c’est lui qui la réglera spontanément, en se mettant en règle à la moindre alerte. Encore avons-nous le devoir de le mettre en garde, s’il ne se rend pas compte du danger : nous ne sommes pas maîtres de sa conscience, et les chrétiens les plus édifiants peuvent avoir leurs souillures, dont il convient qu’ils se nettoient, même si elles sont vénielles : le Purgatoire n’est pas si réjouissant qu’on ne doive tâcher d’en abréger l’épreuve.
Pour tous, à quel moment convient-il d’intervenir ? Je le dis tout net : avant la certitude ou l’imminence d’une fin prochaine.
Il est beaucoup plus facile, si l’on conseille alors au malade de se rapprocher de Dieu en recevant son prêtre, d’affirmer, avec une conviction d’autant plus grande qu’elle est parfaitement sincère, la possibilité de tous les espoirs de guérison ; et ce sont des nuances que saisissent très bien les patients, par ailleurs si faciles à duper. On renforcera la persuasion en ajoutant qu’on en ferait autant en pareil cas, sans attendre que le danger de mort apparaisse. De plus, même si le malade n’a pas acquiescé à cette première invitation, il sera beaucoup plus aisé, plus tard, quand le péril se sera aggravé, de revenir sur le même conseil, en lui conservant une forme à peu près analogue, ou un peu plus pressante, sans que cela paraisse une funèbre annonce de mort prochaine.
C’est une technique excellente, croyez-en un praticien. J’en suis tellement persuadé que j’estime nécessaire d’inviter à la même démarche (je ne parle pour le moment que de confession et de communion) ceux qui vont se soumettre à une opération chirurgicale. Le risque à courir – c’est un chirurgien qui parle – bien que souvent minime est toujours cependant réel. À plus forte raison, s’il s’agit d’une opération grave. Cela est tellement passé dans les mœurs, pour nous, chirurgiens catholiques, qu’il existe dans le jargon hospitalier une locution vulgaire, mais parfaitement adéquate au grand voyage. Si nous demandons à la sœur : « Un tel a-t-il graissé ses bottes ? », elle nous répond que l’aumônier a fait le nécessaire.
Donc, agir le plus tôt possible, c’est le devoir de l’entourage. Mais si, par suite de circonstances, on arrive sans avoir rien fait à la période de danger grave, oh ! alors, je vous en supplie, vous qui êtes au chevet d’un parent cher, n’attendez pas plus longtemps et prévenez-le ! Il y faut, je le sais, du courage, si vous n’êtes pas vous-mêmes profondément imbus des vérités chrétiennes que nous avons examinées tout à l’heure, ou plutôt si, tout en y croyant, vous n’avez pas pris l’habitude de les vivre. Mais ce courage sera bien vite récompensé. Il y faut aussi beaucoup de douceur et de charité. Mais la plus grande charité n’est-elle pas d’aimer avant tout l’âme de son frère ? Le véritable amour fait abstraction de sa souffrance. En termes mesurés, tendres, mais fermes, dites-lui qu’il y a danger pour lui, pour son repos éternel, qu’il lui faudra prendre ses assurances, qu’il sera plus tranquille, une fois réglées ses affaires spirituelles. Vous ne croirez pas si bien dire !
Vous serez étonnés de la joie que vous apportez à ce pauvre malade, encore en pleine possession de ses facultés intellectuelles et affectives : mais je ne demande pas mieux. – Pourquoi ne m’en a-t-on pas parlé plus tôt ? – J’attendais qu’on me le propose. N’oubliez pas que le malade, même s’il a toute son intelligence, est bien souvent un grand enfant, chez qui la volonté est un peu amoindrie (témoin ses caprices), et demande à être guidée.
Ceci fait, le prêtre viendra, qui lui donnera l’absolution, après une confession lucide, et lui apportera le Corps de Jésus-Christ. Tout naturellement, le malade acceptera, parfois demandera l’extrême-onction ; surtout si l’on sait lui dire, et beaucoup l’ignorent, que c’est le sacrement des malades, et non pas celui des mourants. Combien de fois avons-nous vu une amélioration physique suivre cette administration, qui n’a pas de vertu que pour l’âme ! C’est un fait d’expérience courante.
Lorsque vous aurez rempli un des devoirs les plus sacrés, sans quoi toutes les protestations d’amour ne sont que mensonge et palinodie, vous serez émerveillés et ravis du bien que vous avez fait, peut-être sans le prévoir. Je vous ai décrit cette secrète angoisse, que nous devinons si souvent, du malade non confessé. Une fois en règle, vous ne le reconnaîtrez plus. C’est le soulagement de celui qui revoit la lumière, au sortir d’une prison ; c’est la paix, la grande paix, préfigure de la Paix éternelle ; la sensation de sécurité, d’abandon total et confiant entre les mains du Seigneur, quoi qu’il puisse arriver : « Comme je suis heureux ! Comme je vous remercie de m’avoir procuré une telle joie ! Maintenant, je suis tranquille ; maintenant je peux mourir ! » Que de fois nous les avons entendues, ces pauvres paroles, si lourdes de sens divin !
Maintenant la barrière est rompue, qui maintenait une distance entre la famille et le cher malade ; distance remplie de mensonge réciproque, si pénible pour tous. C’en est fini de cet effort désespéré, crispé, douloureux comme une crampe, vers une vie que l’on sait bien pourtant ne pas pouvoir durer. Ce sera encore la douleur (est-il autre chose qui vaille sur terre ?), mais une douleur apaisée, divinement raisonnable, en communion avec la douleur de Jésus, corédemptrice de celle du Divin Crucifié. On va pouvoir parler de la mort, parce qu’on a enfin compris ce qu’elle est réellement ; on le savait, mais on vivait comme si on ne le savait pas. Au lieu de la chute dans le trou noir de l’inconnu, au lieu de la séparation déchirante et définitive, l’avenir va s’ouvrir avec des perspectives souriantes de bonheur éternel et de réunion au Paradis. L’au revoir, s’il est encore une dure épreuve, mais chargée de mérites, sera, dans l’absolue soumission à la Providence, non plus cet adieu lamentable qu’a créé notre paganisme pratique, mais le sublime à Dieu qui berçait l’agonie de nos pères.
Et si les ressources, parfois inconnues de l’organisme, aidées par la grâce de Dieu, ne ramènent pas la convalescence et la guérison, ce sera le doux acheminement vers la mort, une mort douce, même dans la souffrance, une mort consentie en pleine connaissance. Je dirai presque une mort voulue, tant l’union à la volonté divine peut élever notre volonté au-dessus de ses pauvres possibilités humaines ; une mort, enfin, vécue, en parfaite union de cœur et d’amour non seulement avec Dieu, mais avec les très chers qu’on va quitter pour si peu de temps.
Comparez et dites-moi si cela ne vaut pas mieux que l’agonie dans le mensonge, que la lutte bestiale de l’animal qui se cramponne à la vie : si cette mort n’est pas sœur de celle du Christ, si elle n’est pas la seule vraiment digne d’un chrétien. Et cela, parents qui clamez votre douleur et protestez de votre amour, cela ne dépend que de vous !
J’en aurais fini avec cet examen de conscience, si je n’avais encore à faire brièvement le nôtre, celui des médecins. Je dis brièvement, parce que ce n’est, au vrai, qu’un cas particulier : il tire son importance de sa fréquence relative.
Nos confrères sont assez partagés sur l’existence de leurs devoirs spirituels en face de la maladie et de la mort. Les uns s’en désintéressent pratiquement et n’évoquent même pas la question. D’autres se posent le problème et le résolvent par la négative : ils mettent en principe que nous sommes là pour soigner les corps : que la famille et le prêtre s’occupent de l’âme ; celle-ci n’est pas de leur compétence. Je connais des médecins, même parmi les bons catholiques qui, par réserve ou discrétion excessives, croiraient sortir de leurs attributions s’ils s’aventuraient sur ce domaine !
Mais la question, en dehors de toute intervention directe et spontanée sur le malade, se pose déjà, remarquons-le, d’une façon qui force à la résoudre : la famille, disposée à faire son devoir, demande au médecin s’il est temps d’appeler le prêtre. Or, le médecin a souvent comme principe de cacher jusqu’au bout la vérité à son malade, de lui mentir sur la gravité de son état, sous prétexte qu’il faut lui laisser son maximum de résistance. Il lui sera donc bien difficile d’abandonner cette règle ; il aura tendance à reculer jusqu’à la dernière limite l’intervention sacerdotale ; il pourra même user de son influence pour affoler les parents sur les dangers de pareilles cérémonies, avant-coureurs de la mort, exagérer la nécessité d’éviter toute émotion au pauvre patient... De ces malfaiteurs, j’en ai rencontré trop souvent !
De plus, si la famille, sachant la vérité et consciente de ses devoirs, passe outre à ces vaines menaces et, le cœur angoissé, tente d’avertir le malade, celui-ci, pleinement rassuré par son médecin, pourra répondre qu’il n’est pas encore si mal que ça. Heureusement, sa confiance dans les siens, son propre désir caché, pourront l’emporter ; mais c’est déjà un peu pour lui le désarroi ; et s’il continue à s’appuyer sur les dires de son médicastre, faudra-t-il lui dire que celui-ci a menti ?
Car il a menti et, de plus, il s’est lourdement trompé. « Et quand ces grands efforts de prière et de confidence, écrit le Père Doncœur, le feraient mourir, comme saint Benoît, inter verba orationis, emporterions-nous de nos aimés une image moins précieuse que celle de cette humiliation sans fin ? » Mais il n’est même pas question de cela : je l’ai déjà dit plus haut, et je l’affirme solennellement dans mon âme et conscience de médecin, jamais je n’ai vu ou entendu dire qu’une aggravation de la maladie eût suivi la visite du prêtre et l’administration des sacrements. Je ne dis pas les derniers sacrements, car on ne sait jamais si ce seront les derniers. Combien de fois, au contraire, ai-je constaté une suppression de l’angoisse morale et physique, qui ne peut être que favorable à la résistance de l’organisme. Qu’on en finisse une bonne fois pour toutes avec ce stupide préjugé !
Nous voyons donc se préciser, qu’il le veuille ou non, la responsabilité du médecin. Je dois dire qu’il en est beaucoup, même parmi les incroyants, j’ai plaisir à le signaler, qui, respectant les sentiments de leurs malades, se feraient scrupule de les laisser mourir sans qu’ils aient fait le nécessaire selon leurs croyances. J’en ai connu qui, admirant notre foi, sans la partager, insistaient auprès de la famille, prétextant parfois des affaires temporelles à régler. Il y a de braves gens partout.
Dans ces conditions, avec une famille intelligente et chrétienne, le rôle du médecin est relativement facile. Mais si celle-ci, imbue des préjugés trop répandus, rechigne à son devoir ou le repousse formellement, quelle sera l’attitude du médecin, j’entends maintenant du médecin catholique ? Il se peut que ce soit lâcheté des parents et que ceux-ci délèguent eux-mêmes le médecin pour avertir le malade. Le fait est plutôt rare ; il faut pour cela que le médecin ait manifesté nettement son opinion sur la nécessité de faire intervenir le prêtre. Que nous devions avertir la famille, nous sommes tous d’accord sur ce point. Je crois par ailleurs qu’aucun catholique ne refusera la mission d’éclairer le malade, si les parents la lui confient.
Encore faut-il, pour que le médecin puisse agir sur le patient, qu’il ne lui ait pas menti systématiquement depuis le début de la maladie. Certes, nous devons, vis-à-vis de lui, nous montrer optimistes, lui « remonter le moral », et cela fait partie de la thérapeutique. Mais il faut savoir, c’est question de doigté, tout en lui inspirant l’espoir de guérir, lui doser la vérité ; ce qui est d’ailleurs plus intelligent que de lui mentir sans vergogne, au risque de perdre sa confiance. On pourra ainsi faire œuvre utile en cas de danger. Mais combien il est plus prudent et plus aisé, si on le peut, d’agir plus tôt, alors que tous les espoirs sont sincèrement permis. On peut alors lui présenter cette mise en règle comme un remède destiné à lui donner le calme nécessaire. Et l’on verra, en effet, s’améliorer ensuite sa résistance.
Mais si les parents, tout en gardant pour eux la responsabilité, veulent reculer jusqu’à la déchéance finale, jusqu’au coma, l’intervention sacerdotale ? Il est encore, auprès du malade, de saintes complicités avec Dieu. Ce n’est pas pour rien que les religieuses hospitalières dévouent toute leur vie aux soins corporels. C’est déjà, certes, beaucoup pour leur perfectionnement de faire œuvre corporelle de miséricorde et de considérer dans leurs patients les membres du Christ : « J’étais malade et vous m’avez visité. » Mais elles sont aussi soucieuses de l’âme de leurs malades. Et si l’on peut s’étonner de les trouver, non seulement dans les hôpitaux autour des pauvres, mais même dans les maisons de santé auprès des riches, c’est que, là aussi, il y a des vies éternelles en danger, et que leur dévouement leur est payé par le sauvetage de pauvres âmes. Il est donc généralement facile pour le médecin d’agir par le moyen de la sœur ou de l’infirmière catholique ; et Dieu sait combien de conversions nous les voyons réaliser !
Que nous devions agir sur la famille et nous aider du zèle discret de nos auxiliaires, cela est indiscutable, mais, à mon avis, cela ne suffit pas et nous ne faisons pas tout notre devoir en nous en tenant là. Pilate se lavait les mains !
Nous devons, et j’insiste d’autant plus fortement que cette opinion ne recueille pas l’unanimité des suffrages, même en milieu catholique, nous devons, et c’est un devoir sacré, agir discrètement sur nos malades. Ceci, pour aider la famille bien disposée, mais timide, pour entraîner et décider celle qui a de sots préjugés, pour tenir tête et forcer la main aux parents hostiles ou malveillants. Je sais fort bien que l’on va me traiter de sectaire, mais j’ai toujours considéré l’opinion du monde comme un excellent fauteuil, où l’on est très bien assis.
Car, à mettre la question sur le plan divin, en éliminant toutes les conversations mondaines, cela ne regarde pas la famille hostile ; ce n’est pas elle qui est malade. Cela ne regarde que le patient ; c’est lui qui va mourir, être jugé par Dieu ; et, pardieu, il est assez grand pour prendre sa décision lui-même, pourvu qu’on le mette en face de ses responsabilités. Tout est là : le reste n’est que verbiage et mensonge. Si la famille s’indigne, tant pis pour elle ! Pourquoi a-t-elle été choisir un médecin catholique et pourquoi un Clémenceau s’est-il fait soigner par des sœurs ? Qu’on nous prenne tels que nous sommes, sans vouloir nous débiter en deux parts : nous ne sommes pas des catholiques qui font de la médecine ni des médecins qui pratiquent une religion ; nous sommes des médecins catholiques, partout et toujours. Si le malade refuse, alors nous nous inclinons, parce que c’est uniquement son affaire, hélas ! son unique affaire ; nous n’avons plus qu’à prier pour lui ; notre responsabilité est dégagée.
Car, et j’en reviens à mon début, nous avons une responsabilité, je l’affirme, un devoir de charité envers nos malades ; et tout devoir comporte des droits. Nous avons en charge non seulement leur corps, mais aussi leur âme, dans la mesure de nos moyens. Et c’est pour cela que nous ne devons pas attendre au dernier moment pour conquérir cette âme, qui est un peu la pupille de la nôtre. Si nous vivons vraiment notre catholicisme, nos malades savent bien à qui ils s’adressent et nous pouvons faire le bien à peu de frais. Un mot dit en passant, une allusion, une attitude franche et toute simple, une façon de parler tout naturellement de ce que nous faisons pour nous-mêmes, nous pose dans leur esprit sur un plan très net, sans ostentation, sans provocation, pour ce que nous sommes, avec la tranquille fierté d’une foi qu’on ne peut que nous envier. La franchise plaît à tout le monde, même à ceux qui ne l’ont pas.
S’il est des esprits étroits, sectaires ceux-là, oui, à qui cette attitude déplaît, mon Dieu, qu’ils prennent un autre médecin ! Mais non, ils savent fort bien que, si nous avons souvent, nous catholiques, quelques petites vertus, un peu de conscience, un peu d’affection pour nos malades, c’est dans notre foi qu’en est la source. Alors, qu’ils nous permettent, comme à nos chères bonnes sœurs, de chercher, et cela pour leur bien, notre meilleure récompense au-dessus de ce monde !
Docteur Pierre Barbet.