Il est ressuscité !

N° 276 – Avril 2026

Rédaction : Frère Bruno Bonnet-Eymard


GEORGES DE NANTES
MARTYR DE L’OBÉISSANCE DE LA FOI

Un acte d’obéissance héroïque (2)

L’IMMACULÉE CONCEPTION D’ABORD !

La vie et l’œuvre de l’abbé de Nantes, notre Père, consistent en un combat et une doctrine que nous connaissons de mieux en mieux, objet de notre étude constante, dont la dernière étape reste la plus importante et demeure peut-être la moins comprise : 1997-2010.

Au retour de son exil en Suisse, à Hauterive (janvier 1997), il déclarait : « j’ai changé ». L’abbé de Nantes a changé ? Pourquoi ?

Parce qu’après cette séparation de notre communauté, il trouve, à son retour, le monde changé : le monde, la France, l’Église sont devenus ingouvernables.

Il l’avait déjà dit en 1989, mais en 1997, il fut stupéfait de découvrir, après ses “ cent jours ” de retraite, de solitude totale, un état de désordre, d’anarchie, d’impiété tel qu’il se considérait comme mis au pied du mur : comment sauver la foi en nous-mêmes et la conserver à nos amis, comment lutter contre les tentations du diable dans un monde où nous sommes finalement esclaves des puissants ? Et où les puissants sont les ennemis de Dieu !

Dans un monde, un pays, une Église ingouvernables, à quoi se raccrocher ? à qui ? Aujourd’hui, la question se pose encore plus, maintenant qu’il n’est plus là, lui !

À qui avoir recours ? Au Cœur Immaculé de Marie, dans l’attente de son “ secret ”. C’est le fil d’or qui gouverne toute la dernière décennie de la vie de notre Père.

En effet, de ces cent jours d’exil, il nous revint, en janvier 1997, comme saint François d’Assise descendant du mont Alverne, blessé d’un “ je ne sais quoi ” comme disait saint Jean de la Croix, qui se manifesta l’été suivant, par une résolution intime et forte, que rien ne devait plus ébranler jusqu’à la fin :

« Je veux dorénavant placer la Sainte Vierge Marie absolument au-dessus de toutes mes affections de cœur, de toutes mes convictions et pensées, de toutes mes œuvres extérieures et de tous mes désirs. »

C’est plus qu’un accroissement de dévotion, c’est une révélation, une grâce intime comparable à celle dont Lucie, François et Jacinthe bénéficièrent au printemps 1916, lorsque l’Ange de Fatima leur enseigna la prière « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime ». Je n’ai qu’à le citer pour que nous fassions le rapprochement :

« “ Je crois, j’espère et j’aime  par Marie, en Marie, pour Marie que notre très chéri Père Céleste remplit de sa Toute-Puissance, se faisant comme son Enfant, pour mieux nous toucher, nous vaincre, nous retourner et nous sauver. » (CRC n° 342, janv. 1998)

C’est une nouvelle façon de penser, d’agir et de vivre les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, comme un enfant de Marie : “ l’imitation de Jésus-Christ ” devient l’imitation de Jésus Enfant, Jésus enfant de Marie, tel que nous pouvons l’entendre préconisé par Notre-Seigneur Lui-même dans l’Évangile (Mc 10, 13-16).

À cette docilité d’enfant, se joignait le souci, réveillé dans le cœur de notre Père lors de son pèlerinage au Cap-de-la-Madeleine, au Canada, à l’école des plus ardents loyalistes catholiques canadiens-français de la fin du dix-neuvième siècle : le bon Père Frédéric, le curé Désilets et leur commun protecteur et ami, Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières, tous partageaient le même souci : celui d’avoir à se garder comme de la peste de la “ perfidie libérale ”, de toute manière odieuse à l’Immaculée, parce qu’elle conduit à tous les reniements et finalement à l’apostasie (CRC n° 340, nov. 1997, p. 30).

Quand il disait : « J’ai changé », il ne s’agissait pas de rallier cette perfidie, mais de cesser de faire des réunions, des conférences, des cercles pour lutter contre des choses auxquelles nous ne pouvons rien parce que nous sommes des esclaves de gens qui ont tous les pouvoirs. Alors, à quoi bon ? Faire de l’obstruction à la porte des cliniques d’avortement, s’y enchaîner, et autres manifs “ pour la vie ”, ça n’empêche rien. C’est faire semblant d’agir dans le vide de nos chapelles, en attendant leur fermeture.

Dans l’étouffoir mondial où grandissent l’athéisme, la démocratie, la crimi­nalité, l’un invoque la primauté de la politique, l’autre en appelle au charis­matique, le troisième à la liberté religieuse – c’est le libéralisme qui nous sauvera ! – le quatrième aux “ valeurs spirituelles ”. Avec ça, nous sommes tous esclaves de l’Antichrist en attendant qu’il nous condamne à mort. (Sermon, 1er octobre 2011 pour le 42e Congrès CRC).

Alors que penser, que dire, que faire ? Un seul mot, un seul slogan : Être tout à l’Immaculée.

LA GRÂCE DE NOËL 1997.

Être tout à l’Immaculée pour tout restaurer dans le Christ, tel est le programme enthousiasmant exposé par notre Père au Congrès de 1997. Et nos trois “ ordres ” (frères, sœurs et tiers ordre) en prirent l’engagement en communauté et en Phalange, le 8 décembre, au cours d’un triduum en l’honneur de l’Immaculée Conception, nous consacrant à Elle et lui demandant qu’il lui plaise faire de nous ses « instruments », à l’école de son apôtre et martyr, saint Maximilien-Marie Kolbe. Telle est aujourd’hui notre résolution indéracinable, qu’il nous faut renouveler, avec le secours de l’Immaculée :

« S’user jusqu’à la corde, aimés des bons, haïs des ennemis de Jésus-Christ et de sa sainte Mère, prêts à toutes les croix, pour l’amour de l’Immaculée. À Elle l’amour de tous, l’admiration adorante, la confiance, les longues prières. À Elle de commander aux âmes qui lui sont dévouées, consacrées. À Elle d’être, seule en vue, à la tête de nos Phalanges. À Elle de faire la conquête miracu­leuse des âmes et de les conserver. À Elle, qui fit danser le soleil le 13 octobre 1917 pour que tous croient, de faire le miracle auquel nous nous exerçons en vain : écraser l’enfer et ses armées de démons, mais attirer les cœurs sincères, les convertir et les attacher irrévocablement à son Divin Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ. » (CRC n° 342, p. 4)

En gage de cette victoire, promise à “ la Femme ” et à sa “ semence ” dès le livre de la Genèse, et montrée en vision très véritable à saint Jean qui l’a révélée dans l’Apocalypse, notre Père reçut dans la nuit de Noël qui suivit cette consécration une lumière sur l’Immaculée Conception qui remplit son âme d’enthousiasme, qu’il ne cessera ensuite d’approfondir et de nous expliquer. C’est cela qu’il nous faut méditer le premier samedi du mois. L’Immaculée Conception lui parut, de toute éternité, non pas seulement une « merveilleuse idée divine, figée dans l’immuable éternité de la sagesse divine, là où, sans le savoir, ni le sentir, ni le vivre, nous sommes aussi, et toutes choses, des idées... », mais « déjà esprit et cœur, âme vivante, déjà notre Reine, avant notre autorisation d’exister, éternellement saisie d’admiration, adorante, et dans une pureté supérieure à celle d’aucune créature décevante de ce Dieu qui se propose à son regard et à ses lèvres spirituelles comme Père, Époux et Roi, Esprit infus en elle, en plénitude d’amour mutuel, trinitaire, éternel. »

« Je ne sais ! Qui le sait ? Je ne sais même pas ce que veulent dire les sages et les savants, quand ils pensent qu’en Dieu sont des Idées éternelles, et des Amours de ces Idées, et des vouloirs être de ces Idées aimées, sans que pourtant rien n’en existe vraiment, pas même une miette, laissant pendant une éternité d’avant ce qui sera plus tard, dans les années d’après, le monde et toute son histoire, des myriades d’anges bien chantant, et des multitudes d’êtres humains, saints et saintes bien vivants pour une destinée bienheureuse, laissant mon esprit écartelé entre la pensée d’un Dieu d’avant, éternellement et nécessairement solitaire en ses trois Personnes se réjouissant l’une l’autre et la troisième sans aucun témoin, ni aucune confidente, ni fille, ni épouse, ni mère – mon Dieu, quel ennui pour vous ! – et passant d’un saut-en-longueur-record, à l’avenir du monde, après sa fin, à la pensée de ce même Dieu d’après, éternellement et gracieusement comblé de multitudes d’anges et de saints remplissant, enfin ! toutes les immenses salles et chambres de son céleste palais ! »

C’est le plus génial théologien du vingtième siècle, qui médite et qui nous dit des choses absolument merveilleuses sous cette forme très compréhensible ! Cela transforme notre vie. Tous les philosophes sont confondus, même les théologiens, par cet enfantillage, mais justement de quelqu’un qui a l’esprit d’enfance, à la manière de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, mais en théologien.

« Il me vient alors une demi-mesure. Une modeste manière d’intermédiaire entre le Tout d’avant, absolument dépourvu de cadeau de Noël, ni mère, ni enfant nouveau-né dans la crèche, et le Tout d’après, absolument encombré de milliards d’adorateurs, et cet intermédiaire, c’est une Immaculée Idée des Personnes divines faite Vierge vivante, adorante, aimante... si petite qu’Elle ne porte aucune ombre à la solitude, à l’unicité, à la perfection ni à l’altière béatitude du Dieu d’Aristote, l’Acte pur... et cependant qu’en Elle déjà se trouve créée une telle merveille et perfection de sagesse, de soif d’adoration, et de vaillant amour, que tout le poids et le volume et le nombre et la figure du reste de l’univers n’y ajoutent pas le moindre surcroît d’être, de vie, de vertu.

« Au point que, si seulement les théologiens et les métaphysiciens me donnaient la permission d’imaginer la toute sage et belle, et espérante et aimante Immaculée Conception : Marie toujours Vierge, dans les embrassements éternels du Père et du Fils l’envahissant de leur Esprit d’amour saint et créateur, il me semble qu’avant le monde tout le monde était déjà en Elle, en son Cœur Imma­culé et, qu’après, tout ce monde s’y retrouvera sans que rien en Dieu n’ait vraiment changé, cependant que pour nous autres, changement inouï, d’une seule fois et pour toujours, enfantés de Marie, créés pour Elle par la divine Triade, nous serions en ce court intervalle passés du néant à l’être et de l’être terrestre à la béatitude céleste.

« La différence n’est pas grande, et c’est pourquoi je ne retiendrai même pas l’attention de nos vrais philosophes et de nos grands théologiens dont je ne suis même pas le dernier. La différence n’est émouvante que pour les simples et les pauvres, les ignorants et les martyrs de la vie, parce qu’ils espèrent fortement, immensément aller la voir un jour au Ciel dans la patrie ! mais ils n’en ont vraiment la certitude qu’en pensant d’Elle que depuis toujours, évi­demment, elle est, Elle, dans les bras du Bon Dieu, qu’ils se connaissent et s’aiment absolument depuis toujours ! et qu’enfin si Jésus est, il a bien fallu qu’éternellement elle ait été sa mère terrestre et qu’elle soit toujours de même, Marie Immaculée, la Mère du Bon Dieu ! Alors, elle nous connaît bien, elle sait bien ce que nous sommes, que nous n’étions que misère et même rien du tout, que nous sommes devenus à travers les milliards d’années, à sa prière, sous son regard, objets de miséricorde et donc que bientôt nous serons transformés de misère en miséricorde, en gloire et béatitude auprès d’Elle dans le sein du Père, de notre bon Père Céleste.

« Tout cela dit par manière de louange à Marie, comme en un prologue de pauvre à l’Évangile de Marie, sans prétention, et faites comme si c’était du délire sans consistance d’un esprit simplement dérangé... ! » (25 décembre 1997)

C’est exactement cela ! Et nous voulons, nous, Petits frères et Petites sœurs du Sacré-Cœur, nous phalangistes de l’Immaculée, le suivre dans cette démence ! (Lecture spirituelle du 1er octobre 2011)

LES DEUX TÉMOINS DE L’IMMACULÉE

À l’école de notre Père, chevalier servant de l’Immaculée, il nous faut croire en l’Immaculée, aimer ce qu’elle aime, entrer dans cet amour au point de la préférer à tout et, sous sa garde souveraine, adhérer de jour en jour, très attentivement, à la vérité des principes de notre doctrine et de notre action, que rien ne doit rabaisser, contredire ou adapter aux passions du monde qui nous assiègent. Même en Politique ! Car Elle est la plus grande, la plus sage “ politologue ” du vingtième siècle et donc du vingt et unième ! aimait à dire notre Père ! « Sans égard au respect humain qui proteste, ni aux dévots raisonnables  qui répandent le mépris et la méfiance », telle est notre “ spiritualité ”, à vrai dire : le tout de notre religion que, moines-missionnaires, nous voudrions un jour répandre dans le monde entier pour son salut.

La consécration totale de nos êtres à l’Immaculée n’est pas une “ spiri­tualité ” nouvelle, facultative, surérogatoire. C’est une conversion à ce qui est le tout de la religion, une interpellation actuelle à entrer dans une “ congrégation ” dont la Bienheureuse Vierge Marie est la Mère et la Reine, de préférence et à l’encontre de tous les ordres « réformés » à la suite de Vatican II. Il faut seulement comprendre cette nouveauté ou plutôt y croire de foi divine, non de raison ! individuelle ! et laïque ! (Benoît XVI !) mais sur la foi de Marie Immaculée qui parle par son messager, notre Père, et sa messagère, sœur Lucie.

Le Cœur Immaculé de Marie contient une telle merveille et perfection de sagesse, de soif d’ado­ration, et de vaillant amour, que tout le poids et le volume et le nombre et la figure du reste de l’univers, et toute sa “ banque de données ” n’y ajoutent pas le moindre surcroît d’être, de vie, de vertu.

1. SŒUR LUCIE, HÉROÏQUE MESSAGÈRE ET TÉMOIN.

Premièrement, de l’appel pressant du Ciel, de la Sainte Trinité elle-même, à entrer dans ce grand dessein de grâce et de miséricorde accordé à nos temps qui sont les derniers, à savoir la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, ne faisant qu’un avec le Cœur de Jésus...

Deuxièmement, Lucie est témoin de la « désorientation diabolique » infligée à notre géné­ration en châtiment du refus opposé par les Papes à cette volonté du Ciel. Dès lors, les actualités universelles seront analysées à cette lumière. Dans l’attente des événements annoncés par les manifestations modernes, apocalyp­tiques, de l’Immaculée.

Il en résulte que nos analyses de la situation ne seront plus inutilement empiriques, économiques, sociales, politiques... maurrassiennes. Mais catholiques, surnatu­relles, eschatologiques.

Troisièmement, sœur Lucie témoigne de ce qu’il nous appartient de faire en une telle détresse de l’Église et du monde : « Pour nous, nous devons, autant qu’il nous est possible, essayer de réparer par une union toujours plus intime avec le Seigneur : nous identifier avec lui pour qu’Il soit en nous la lumière du monde plongé dans les ténèbres de l’erreur, de l’immoralité et de l’orgueil... » (sœur Lucie) Que nous est-il demandé ? Elle a été empêchée de le dire, parce que sous l’influence du Père Dhanis, les théo­logiens se sont détournés de Fatima, on peut dire : tous les théologiens, sauf un.

2. LE DEUXIÈME TÉMOIN : C’EST NOTRE PÈRE.

Lorsque notre Père dit : j’ai changé, il ne s’agit pas de disparaître, de passer à l’ennemi encore moins. Mais de prendre les prophéties de Fatima pour base de toute notre interprétation de l’histoire du vingtième siècle, et pour phare des temps d’apostasie dans lesquels nous sommes entrés au vingt et unième siècle. En effet, quand notre Père vit Jean-Paul II détourner le message de Fatima de sa signification, pour le mettre au service de sa chimère de l’entrée dans le troisième millénaire qui ferait toutes choses nouvelles, en l’an 2000, il comprit qu’était venu pour nous « le moment voulu par Dieu d’entrer dans une certaine lutte, devenue celle de la Sainte Vierge, et non plus celle de l’abbé de Nantes » qui durait depuis cinquante ans ; depuis son séminaire, c’était son affaire.

« Pour nous, ce doit être le commencement d’une nouvelle époque, d’une nouvelle manière de penser, de vivre, d’agir. » En cela, il reprenait exactement les termes de Paul VI ! Qui consiste en quoi ? « C’est de mettre la Sainte Vierge en première place, comme étant la véritable Souveraine de notre communauté », en attendant qu’Elle le devienne de l’Église et du monde. Ce que le concile Vatican II lui a refusé, dans l’Église. « C’est Elle qui va écraser la tête du Serpent, et son talon en sera blessé. »

Son “ talon ”, c’est nous ! Insigne privilège ! Il nous faut, à l’école des trois héroïques confidents de Notre-Dame de Fatima, consentir à toutes les peines et souffrances que nous vaut notre merveilleuse vocation, selon la demande de Notre-Dame, prononcée le 13 mai 1917 :

« Voulez-vous vous offrir à Dieu pour supporter toutes les souffrances qu’il voudra vous envoyer, en acte de réparation pour les péchés par lesquels il est offensé, et de supplication pour la conversion des pécheurs ?

– Oui, nous le voulons.

– Vous aurez alors beaucoup à souffrir, mais la grâce de Dieu sera votre réconfort. »

Lucie n’a cessé de dire ensuite que ces paroles s’adressaient à tous ceux qui écoutent le message de Fatima.

« Il ne s’agit pas de passer à la Réforme, il ne s’agit pas de passer à la démocratie chrétienne, il ne s’agit pas de passer à la gnose de Jean-Paul II, il ne s’agit pas de quitter ce que nous savons être la Vérité, mais il s’agit de quitter notre moi engoncé dans certaines habitudes, certaines étroitesses, certaines désobéissances ; ayant consacré ce “ moi ” à la Sainte Vierge, tout d’un coup, le rendre possesseur pleinement de la grâce, de la lumière par laquelle il peut faire mieux. » Tel est le programme de notre noviciat, qui est désormais le nôtre à tous !

« Devenir un saint. » Notre Père l’a fait... C’est sur cette voie qu’il nous entraîne. À nous de marcher sur ses traces si, toutefois, nous voulons bien : « Voulez-vous vous offrir à Dieu pour supporter toutes les souffrances qu’il voudra vous envoyer, en acte de réparation pour les péchés par lesquels il est offensé, et de supplication pour la conversion des pécheurs ?

– Oui, nous le voulons. »

« DEVENIR UN SAINT »

Pour devenir un saint, notre Père se mit « en état permanent de consécration totale à l’Immaculée, lui laissant tout le soin des choses matérielles et de nos activités », sans pour autant négliger aucune de ses obligations, les remplissant avec application.

L’Immaculée n’a pas tardé à le prendre au mot : le 9 mars 1998, première hospitalisation qui sera suivie de beaucoup d’autres.

« Il faut que je me sanctifie. C’est la Croix », la Croix qu’il appelle « ce privilège de la Phalange ».

Le 29 juin, deuxième hospitalisation, pour une intervention ; pour que la Croix soit bien lourde, bien appuyée, l’aumônier de l’hôpital refuse de lui apporter la communion !

1998 est l’année du recours à la Signature apostolique, du pèlerinage à Turin, d’un nouveau séjour de notre Père au Canada... éprouvant, à la différence de tous les précédents. C’était sa joie, c’était ses vacances, quoique le frère Pierre ne l’ait jamais beaucoup laissé se reposer. Frère Pierre a raconté lui-même ce séjour :

« La maladie avait fait des progrès, mais surtout l’âme de notre Père était accablée d’angoisse. On le voyait écartelé entre son devoir de continuer le combat pour défendre la foi, et son souci d’être dans l’obéissance, de ne pas rompre. Sa solitude était terrible : nous ne pouvions lui être d’aucune aide, puisque nous étions ses disciples et nous ne savions que lui répéter ce qu’il nous avait enseigné. Quant aux autorités de l’Église... elles refusaient obstinément de juger. La Sainte Vierge aussi se taisait, et ce devait être certainement le plus angoissant. C’était l’heure du sacrifice. »

En 1999, sa grande pensée dominante sera : croire au miracle, et l’attendre avec confiance.

« Pour moi, j’ai toujours au cœur cette mystérieuse vision : c’était à Brest en 1937. J’admirais une escadre rentrant au port en grand pavois, ce que je n’avais jamais vu ailleurs qu’en peinture, au musée de l’arsenal. J’en ressentais une extraordinaire impression de puissance guerrière, de perfection, d’ordre et de mouvement silencieux sur la mer, d’allégresse comme d’un retour après maints combats victorieux. Et la leçon m’était imprimée dans l’âme que je le verrai de mes yeux, non pas d’une simple flotte de guerre rentrant au port couverte de gloire, mais d’un triomphe universel de Jésus et de ses apôtres après de grandes et terribles vicissitudes qui dureraient presque tout le temps de ma vie. J’y consentais, je ne voulais rien d’autre, n’imaginant rien de meilleur que de bourlinguer et trimer à longs cours pour la gloire de pareil retour au port ! » Il avait treize ans ; il a gardé cet idéal toute sa vie, fidèle à cette pensée, cette foi dans le Ciel où de toute façon le Cœur Immaculé triomphera.

Ce sont des textes qui prouvent la qualité mystique de notre Père. Il est fils de marin, il est sous le charme puissant de cette vision d’une chose très concrète, mais il transpose aussitôt dans le domaine surnaturel. C’est la définition même du mystique qu’il a été toute sa vie : observateur de tout, de toute beauté surtout, mais aussi de toute laideur pour y voir la marque de l’enfer. En cela il nous encou­rage profondément à méditer cette vision à laquelle il a cru jusqu’à la fin de sa vie.

Cette certitude était confortée par la promesse de Notre-Dame, à Fatima : « Enfin, mon Cœur Immaculé triomphera (du) Saint-Père (qui) me consacrera la Russie. »

« Il nous faut conserver l’espérance de la victoire finale telle qu’elle nous est annoncée par les prophéties de la Sainte Vierge et des saints, sans faiblir », ne cessait-il de nous répéter.

Cependant, les mois passent et aucun événement heureux ne se produit. 1999 lui paraissait à l’époque le dernier délai, à cause des prophéties de don Bosco. C’est éprouvant, mais notre Père nous encourage : « Nous attendons l’Heure annoncée de notre Consolation. Mais nous l’attendons en travaillant activement, dans cette alacrité  dont le mot seul nous remet à l’ouvrage avec cœur pour les nécessités du service ”... tandis que je ne peux pas suivre, car je me fais vieux. »

Le 22 mars, nouvelle opération. Dans la nuit du 24 au 25, la clinique m’appelle : notre Père connaît de telles angoisses qu’on me demande de venir auprès de lui. J’accours dès la fin des matines ! En m’apercevant, il s’apaise. Son abandon et sa soumission à la Volonté de Dieu sont admirables : « C’est bien la croix que j’ai désirée, qui s’installe en mon corps, comme il est bien normal. »

Il disait aussi : « Je ne suis plus de la terre », et c’était vrai. Il accepte d’être dépouillé petit à petit de toutes ses capacités et répète : « Je suis un pauvre type », avec une humilité confondante. Il vacille souvent, son pas devient hésitant. Une douleur lancinante commence à paralyser sa main, déformant son écriture, premières atteintes de la maladie de Parkinson, mais nous ne le savions pas encore. Quand il parle, il cherche ses mots et n’arrive plus à s’exprimer.

Il ne se plaint jamais, sinon d’une seule chose qui l’accable : « C’est l’effondrement de l’Église », cela dit avec un accent de douleur indicible. Mais il nous exhorte à garder espérance et confiance : « Mon idée, c’est qu’il y a une course de vitesse entre les armées du bien et les armées du mal. Le démon sait que tout va se retourner contre lui à une certaine date et, au moment où on croira que l’Église va être vaincue mortellement, ce sera le moment où elle se relèvera, et on en approche... » C’est sa manière à lui de dire la même chose que sœur Lucie de Fatima affirmant qu’était engagé l’ultime combat.

Le 20 août de cette année 1999 de toutes les déceptions, il dit à notre mère Lucie : « Nous aurons deux années très difficiles à vivre dans la pauvreté et les persécutions, – ce qui s’est accompli à la lettre –, mais ensuite, ce sera la renais­sance de notre Ordre et son expansion. Nous ne saurons plus où mettre les postulants. » Ce qui est présentement en cours d’accomplissement.

1999 s’achève sur ce constat : « L’Église a subi une formidable attaque et tremble sur ses bases, et nous, nous n’avons pas le droit, pendant ce temps-là, de nous occuper d’autre chose. Chacun doit se dire : Moi, dans ces temps difficiles, vais-je garder la foi, l’espérance et la charité ? ” » Il faut avoir la vocation, pas seulement de frère ou de sœur, mais même de phalangiste, pour le comprendre.

Devant cet assaut de l’apostasie, nous comprenons que la première prière de l’Ange de Fatima, enseignée aux enfants au printemps de 1916 était prophé­tique, elle annonçait les temps que nous vivons... « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime et je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas, qui n’adorent pas, qui n’espèrent pas, qui ne vous n’aiment pas. » C’est une prière pour temps d’apostasie.

LA RÉVÉLATION DU TROISIÈME SECRET :  « JE SUIS SOULAGÉ. »

Le 13 mai 2000, le pape Jean-Paul II est à Fatima. Il béatifie François et Jacinthe. Le cardinal Sodano annonce la publication du troisième Secret, donnant déjà l’interprétation du Pape : l’évêque vêtu de Blanc, victime d’un attentat, c’est lui !

Très inquiet, notre Père décide de se rendre au Portugal pour « essayer d’éclairer ma lanterne ». Je l’accompagne. Ce pèlerinage fut éprouvant. Il ne cessait de murmurer :

« C’est effrayant ! »

 Quoi ? demandais-je.

 Cette façon de parler du Secret  comme si ce n’était rien ! Le premier, c’est l’enfer. Point. C’est tout. Ça ne fait peur à personne ! Le deuxième, c’est le communisme. Mais qui a disparu (par la grâce de Jean-Paul II). Et le troisième ? C’était l’attentat du 13 mai 1981... Menteur ! »

Avec une expression tragique, il ne cesse de murmurer “ Pauvre Lucie ! ” obligée, au nom de la “ sainte obéissance ” ( !) à dire que la consécration de la Russie est faite, alors que ce n’est pas vrai, elle l’a dit elle-même.

Il ne se contente pas d’expliquer la crise de l’Église, d’ailleurs il est de moins en moins capable de parler, d’écrire : il en vit l’agonie, en toute vérité. Il écrit une émouvante “ Complainte d’amour et de miséricorde ” paraphrasant le Secret, qu’il met dans la bouche de la Sainte Vierge. Et dans une dernière conférence, il nous commente mot à mot le Secret (22 juillet). C’est sa dernière conférence.

Dans son carnet de notes intimes, il écrit, en date du 3 septembre : « Pour l’amour de vous, ô Immaculée Conception, écrasez l’Antichrist ! Comment ces fêtes de Satan [de l’an 2000] peuvent-elles être tolérées par le Ciel ? Je suis une loque spirituelle et corporelle. » = Je ne peux plus lutter. Alors, hâtez-vous ! Levez-vous !

Mais voici qu’une lumière se fait jour dans son esprit, qui va éclairer et réconforter ses dernières années : « Par son beau Secret, Notre-Dame a vérita­blement rendu à notre affection, à notre admiration, à notre culte, ce bon Pasteur si sage, si sage, débordant de sollicitude pour son troupeau, attirant déjà tout à lui pour guérir le monde de ses folies, avec humour et délica­tesse... » Car “ l’évêque vêtu de Blanc ”, bien sûr ce n’est pas Jean-Paul II, c’est Albino Luciani, Jean-Paul Ier.

« C’en est fini de la Contre-Réforme Catholique au vingtième siècle. Commence la Résurrection avec le vingt et unième siècle. Tout est mort avec Jean-Paul Ier et tout va ressusciter avec lui. »

Il décide d’abandonner le titre de Contre-Réforme catholique au vingtième siècle, et de prendre celui de “ Résurrection ” : « C’est au moment où tout meurt, conformément à la prophétie du troisième Secret de Fatima, que nous proclamerons par un nouveau titre la Résurrection de l’Église, aussi certaine que celle de Notre-Seigneur Jésus-Christ... Aujourd’hui,  en un certain sens ”, la Contre-Réforme ferme ses portes, parce que la Réforme conciliaire va disparaître par la grâce de ce Pape martyr. Et voici que va revivre ce que l’on croyait mort, pour la renaissance de l’Église. »

Tout au long de sa vie, notre Père avait travaillé sans compter au renouveau de l’Église, mais sans parvenir apparemment à se faire entendre de l’autorité de qui tout dépend. Aussi, avait-il décidé de s’en remettre totalement à l’Imma­culée ! Et voilà que l’Immaculée répondait par la révélation de son Secret, Elle ! En révélant par qui Elle accomplirait la résurrection de l’Église. Aussi, à partir de ce moment-là, notre Père était-il soulagé. Et cette joie ne le quittera plus !

« Pour ma part, je me sens comme délivré, après avoir si longtemps lutté seul. Je m’efface devant celui que l’Immaculée ressuscite pour le salut de l’Église, dont l’avènement est à nos portes : mystères glorieux, à peine esquissés dans le troisième Secret, parce que la seule vision de la victime tuée par ses frères suffit à nous inspirer le pressentiment de sa Résurrection. Cette troisième partie du grand Secret est aveuglante de lumière et de gloire... »

Voilà ce que nous laisse notre Père, c’est notre héritage :

« Notre assurance d’une protection de la Vierge Marie est indéracinable, car c’est Elle qui a commencé cette œuvre de résurrection, en 1917... » Elle ne va pas abandonner comme ça !

Dans son sermon du 31 décembre 2000, dernier jour du deuxième millé­naire, il est rempli d’une espérance qu’il nous a léguée, qui n’a rien perdu de son actualité, vingt-cinq ans après, au contraire, plus vivace que jamais !

« Aujourd’hui, nous sommes au point de rencontre de deux armées : celle de la Vierge Marie contre celle de Satan ! L’issue du combat ne fait aucun doute : l’armée de Marie est soutenue par tant de martyrs dont Dieu agrée les souffrances, les reversant en torrents de grâces pour le salut du monde. »

C’est toute la vision du troisième Secret, mais c’est en même temps la vision de toute l’histoire de l’Église, donnée par la Sainte Vierge à trois enfants. Nous n’avons aucun mérite, nous nous mettons d’avance dans le camp du vainqueur, évidemment !

« Demain, à partir de ce 1er janvier 2001, s’accompliront les prophéties, par Jésus et Marie, pour l’Église. Il y aura beaucoup de conversions, obtenues par l’intercession de Jean-Paul Ier, de François et de Jacinthe de Fatima. C’est là ce qui soutient notre espérance : Qui croira, vivra !  disait Jésus. J’ajoute : Qui vivra, verra ! qui verra, ressuscitera !  Cette résurrection sera celle des âmes d’abord ! »

Mais pour arriver à la résurrection, il faut passer par la Croix, à l’exemple de Notre-Seigneur, et à sa suite. Comme Lui, notre Père va maintenant gravir les dernières stations de son chemin de Croix, pour atteindre le seul “ but ” auquel il aspire et nous avec lui, à son école : le Ciel !

Frère Bruno de Jésus-Marie