Dimanche 1er mars 2026
Le triple symbolisme de la Transfiguration
Vous vous souvenez peut-être avec un peu d’effroi de la tentation de Jésus au désert, dans l’Évangile de dimanche dernier. C’était très effrayant de voir Notre-Seigneur comme aux mains du diable. Il l’a été réellement, malgré toutes les négations des exégètes modernes et de certains prédicateurs. Ces trois tentations dont le Christ a été vainqueur illustrent les tentations de la vie humaine, celles de la sensualité, de l’extravagance, du défi contre Dieu, et celles de la superbe ou de l’orgueil par lequel l’homme se prétend l’égal de Dieu, sinon son supérieur. C’était très contristant et nous mettait dans l’atmosphère du carême en nous enfonçant dans l’esprit et le cœur cette méfiance envers nous-mêmes, envers le monde, envers la chair et le démon. C’était bien nécessaire pour purifier nos âmes et nous diriger vers Pâques.
Mais sans doute l’Église a-t-elle pensé qu’il ne fallait jamais s’abîmer dans un trop grand désespoir, mais rebondir tout de suite. C’est pourquoi l’évangile de ce deuxième dimanche oppose au véritable affrontement entre Jésus et les puissances infernales, Jésus en communication avec le Ciel, aidé par Dieu son Père. C’est ce magnifique événement de la Transfiguration de Jésus.
Notre-Seigneur est tout à la fois Dieu et Homme ; à la veille de sa Passion, du grand scandale de son humiliation jusqu’à la Croix, il a voulu montrer aux plus chéris de ses apôtres, Pierre, Jacques et Jean, la Puissance divine dont sa chair même était le siège. Sa chair resplendit comme le soleil ; son vêtement devint blanc comme la neige. Quand Jésus se revêt d’une nature humaine, celle-ci entre en participation immédiate, directe avec toute la puissance de Dieu. Donc, si Jésus s’est humilié un jour, qu’on ne s’y laisse pas prendre : humilié, il sera glorifié, il ressuscitera.
Les Pères de l’Église cherchent des allégories, des symbolismes numériques. Il y a un nombre qui s’impose ici : 3. Tout va par trois, trois groupes de trois choses et nous allons les mettre en relations d’une manière un peu fantaisiste.
D’abord, il y a un groupe de trois personnes qui est évident et qui fait de cette Transfiguration de Jésus, une théophanie comme au jour du Baptême de Notre-Seigneur. Ils sont indubitablement trois dans cet Évangile : 1. Jésus-Christ qui apparaît aux Apôtres resplendissant de la Gloire divine ; 2. Une voix venue du Ciel comme au jour du Baptême, et qui est évidemment celle du Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. »
Il y a trois personnes : Jésus, son Père, mais le Saint-Esprit où est-il ? ne serait-il pas dans cette nuée lumineuse qui couvrit les apôtres de son ombre ? Ce « couvrir de son ombre » en grec, on le retrouve dans un autre texte et un seul de l’Évangile : c’est lorsque la Sainte Vierge s’étonne d’être appelée à être mère du sauveur et qu’elle oppose sa virginité promise à Dieu. L’Ange lui répond : « Voici que l’Esprit-Saint vous couvrira de son ombre ». C’est l’Esprit-Saint, la Divinité, qui va s’emparer de la Vierge pour la prendre dans sa Gloire, dans son ombre lumineuse et qui va la sanctifier, la rendre capable d’enfanter le Fils de Dieu.
À l’Annonciation comme à la Transfiguration, la troisième personne, c’est donc l’Esprit-Saint. Cette nuée lumineuse qui symbolise l’Esprit-Saint va s’emparer des Apôtres et les illuminer, les sanctifier pour qu’ils comprennent le sens de ce mystère. C’est une belle théophanie, les trois personnes divines se présentent aux Apôtres. Plus tard, ils comprendront pourquoi Jésus leur donnera l’ordre de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Le Saint-Esprit se confond tellement avec nos personnes, Il est tellement intimement mêlé à nous, si l’on peut dire, que c’est comme une nuée qui s’empare d’un paysage.
Deuxième constatation : Jésus apparaît conversant avec Moïse et Élie. Moïse à sa droite, Élie à sa gauche. Élie, qui est un prophète, Moïse, qui est le grand législateur d’Israël, tous deux conversent avec Jésus, et les Apôtres entendent que leur conversation a pour objet la Passion que Jésus doit subir à Jérusalem, ce qui met bien ce moment de gloire de la Transfiguration en relation avec les humiliations qui vont venir. Jésus paraît en gloire à ses Apôtres pour qu’ils soient témoins plus tard de ces choses et qu’ils redonnent foi aux Apôtres et aux Saintes Femmes décontenancés par l’humiliation de Jésus dans sa Passion et sa mort.
Les peintres représentant la Transfiguration ont leur tableau tout fait. Jésus au centre, Dieu au-dessus de lui, le Père qui parle et puis les deux personnages, Moïse et Élie. Moïse, c’est le législateur, l’homme du Décalogue, de l’Alliance divine avec son peuple, il représente véritablement le dogme de l’Ancien Testament, mais qui se tourne vers Jésus. Et Élie ? Élie, c’est la prophétie, l’annonce de Jésus qui doit venir. Trois personnages nous apparaissent là, et l’un Moïse, c’est véritablement les fondements de la Foi, tandis que l’autre, Élie, c’est l’Espérance du Christ qui va venir. Cette espérance du Royaume de Dieu que tous les Prophètes annoncent va bien au-delà de la personne de Jésus venant une première fois en ce monde, mais c’est toute l’histoire de l’Église qui est tendue vers le retour du Christ à la fin des temps pour, en gloire, établir son Royaume éternel.
Si Moïse est la Foi, Élie l’Espérance, qu’elle est la vertu propre de Jésus ? Nous savons que, selon Saint Paul, il y a trois vertus, la Foi, l’Espérance et la Charité ; que la Charité est la plus grande et qu’à la loi de crainte a succédé la loi d’Amour. Et donc, Jésus, c’est déjà le Sacré-Cœur, c’est l’Amour. Voilà notre deuxième groupe de trois.
On comprend que saint Pierre se trouvant très bien là, enivré d’une joie célestielle ait balbutié une chose qui parut un peu fou à Saint Luc : « Ah ! Seigneur, faisons trois tentes », mais c’est pour nous donner le chiffre trois avec lequel nous allons ouvrir la dernière clé. Notre-Seigneur a pris Pierre, Jacques et Jean. Dans l’Église, Pierre, c’est la Foi. Pourquoi Pierre est-il le chef des Apôtres ? Parce qu’il a eu le premier l’inspiration venue du Ciel de confesser sa Foi au Christ comme Fils de Dieu Vivant et comme Messie.
Jacques, lui, c’est l’Espérance. Au Concile de Jérusalem, à Pierre et Paul Jacques disait : « S’il n’y a pas les œuvres, c’est en vain que vous espérez la vie éternelle, vous n’aurez la vie éternelle que si vous pratiquez les œuvres dans l’Espérance du jugement de Dieu. » Jacques va écrire qu’il faut pratiquer la loi de Dieu pour avoir l’espérance du salut. Jacques, c’est donc l’Espérance. Il vient équilibrer la Foi de Pierre par l’Espérance tout comme Élie le prophète de l’Espérance répond à la foi de Moïse.
Et saint Jean ? Tout le monde sait que Saint Jean, c’est le disciple que Jésus aimait, c’est l’Apôtre de l’Amour. Les épîtres de Saint Jean nous apprennent que Dieu est Amour.
Tout cela s’ordonne bien ; je ne dis pas que Jésus a absolument voulu mettre ce symbolisme des nombres dans cette magnifique Théophanie, mais c’est une clé qui nous en ouvre quand même la compréhension.
Pourquoi les Apôtres n’ont-ils rien compris à cette scène ? Pourquoi les Apôtres ont-ils perdu la foi dans la journée du Vendredi Saint à la mort de Jésus ? Parce qu’ils n’avaient pas encore reçu la plénitude de la Révélation comme elle leur sera donnée le jour de la Pentecôte. Mais nous, qui dans l’Église avons reçu les dons du saint Esprit saint, les vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, ainsi que tant et tant de grâces, nous avons là des armes, comme dit Saint Paul, tout un équipement militaire pour suivre, malgré les attaques du démon, de la chair et du monde, le Christ dans ses tribulations et jusque dans sa glorieuse Résurrection.
Abbé Georges de Nantes
Extraits du sermon du 11 mars 1990