3 AVRIL 2026

Le portement de Croix

Le Vendredi 7 avril de l’an 30, au matin : « Jésus sortit, portant pour lui-même sa Croix », écrit saint Jean (19, 17). Dès que Jésus fut sorti, la Vierge Marie put enfin se rapprocher de lui. Immense douleur, de le découvrir ainsi ravagé, mais aussi immense consolation pour son Cœur Immaculé de pouvoir l’accompagner, le suivre jusqu’au bout.

Les empreintes laissées sur le Saint Suaire nous révèlent le douloureux spectacle qu’Elle a supporté. Par-dessus les blessures de la flagellation, on observe les traces de l’abrasion d’un fardeau qui a pesé sur les omoplates : c’est le patibulum, la poutre horizontale de la Croix, qui était chargé sur les épaules du Condamné. Écrasant fardeau, que Jésus veut porter pour obéir à son Père, et conquérir son Royaume en arrachant les âmes à l’emprise de Satan. C’est un combat d’athlète ! Son amour pour le Cœur Immaculé de Marie, dans lequel Il nous voit et désire nous sauver, lui donne la force de charger cette lourde pièce de bois sur ses épaules déjà meurtries, et de marcher vers son supplice en brandissant l’étendard de sa Victoire, Vexilla Regis.

Au milieu de cette foule ignoble, soudain, Il croise le regard de sa Mère... Qui pourra dire les sentiments de ces deux Cœurs, l’immensité et la plénitude de leur union ?

La Vierge Marie voit la Sainte Face de son Fils, très douce et pacifique, mais amère, douloureuse. Plus encore que son corps, l’âme de Jésus souffre des péchés du monde, Il ressent toujours l’agonie de mourir pour une cause qui n’est pas la sienne, mais qui est nécessaire au salut de l’humanité. Appliqué à son labeur, à son combat pour sauver les âmes de l’enfer, Il n’arrête donc pas son regard, car Il ne veut pas être consolé, ni même que sa Mère ne soit consolée, puisqu’il faut qu’ils souffrent tous les deux.

La Vierge Marie, elle, ne quitte pas Jésus du regard. Son visage est comme étonné, épouvanté d’assister à ce mystère qu’elle veut pourtant partager le plus possible. Dans sa Sagesse, son Intelligence, elle comprend les sentiments qu’elle lit sur la Sainte Face de son Fils et elle comprend que chacune de ses souffrances, chacune de ses plaies est un trésor qui obtiendra des flots de grâce et de miséricorde. Elle s’unit à la Volonté de Jésus qui est de souffrir, par amour.

Depuis la forteresse Antonia jusqu’au sommet du mont Calvaire, le chemin à parcourir était de six cents mètres environ, sur un sol raboteux, semé de cailloux, très accidenté, même à l’intérieur des remparts. Jésus les a parcourus pieds nus, comme en témoigne la “ boue ” incrustée dans le Saint Suaire, à l’emplacement des pieds, mais aussi des genoux et du nez ! Ces traces attestent que Jésus, qui mettait péniblement un pied devant l’autre, s’est effondré plusieurs fois, tombant d’abord sur ses genoux qui ne sont plus qu’une plaie. Puis, absolument épuisé, s’étalant de tout son long, sous le poids de la Croix à laquelle ses mains sont liées, sans pouvoir se protéger le Visage du choc contre le sol.

Ce doit être alors que les gardes « mirent la main sur un certain Simon de Cyrène, qui revenait des champs, et le chargèrent de la Croix pour la porter derrière Jésus », écrit saint Luc (23, 26).

« Ô Jésus, écrivait notre Père, Vous avez accepté dans votre incommensurable bonté que d’autres vous aident sur ce chemin douloureux et paraissent vous apporter un réel soulagement. Simon de Cyrène en est l’exemple. Oh ! qu’ils sont heureux ces hommes que vos bourreaux à travers les siècles ont requis de porter votre croix à votre place, à votre suite. En vous aidant et imitant, Simon de Cyrène et les autres sont entrés en participation de votre charité et de votre salut. Nous aussi, lorsque nous advient quelque épreuve et tombe sur nous quelque croix, nous devons penser que la grâce à cette heure entre dans notre vie, dans notre maison, dans notre famille, comme elle est entrée de ce jour-là dans la maison du Cyrénéen », puisque l’Évangile de saint Marc nous parle de ses deux fils, Alexandre et Rufus, qui étaient connus comme chrétiens par ceux pour qui l’Évangéliste écrivait.

Saint Luc continue : « Une grande masse du peuple le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. Mais, se retournant vers elles, Jésus dit :  Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants ! Car voici venir des jours où l’on dira Heureuses les femmes stériles, les entrailles qui n’ont pas enfanté, et les seins qui n’ont pas nourri ! [...] Car si l’on traite ainsi le bois vert, qu’adviendra-t-il du sec ? ” »

Notre Père commentait cette unique parole que Notre-Seigneur a prononcée en ce chemin, dans une admirable Page Mystique ( no 22, Si l’on traite ainsi le Cep plein de sève) :

« Ô Jésus, vous êtes le bois vert, et l’on vous crucifie. Soyons épouvantés, comme les “ pleureuses ” de Jérusalem, à la vue de ce châtiment qui tombe sur l’Innocent, mais admirons quel en est le fruit : c’est par ses plaies que nous serons guéris, si nous le voulons. Élevé en Croix, le voici lié, torturé, taillé comme une vigne. Mais le salut du monde est sa fleur, sa grappe c’est l’Église, et les myriades de grains sont les élus.

« Le traitement infligé au bois sec sera pire, dites-vous. Pire que la Croix, se peut-il ? Les soldats romains qui assiégeront Jérusalem n’auront pas plus d’égards ni de respect qu’ils n’en ont eu les uns et les autres pour leur divine Victime, et les démons auraient-ils quelque compassion des hommes ? Ah ! qu’il est affreux le sort de ceux qui périssent loin de vous et s’en vont souffrir pour l’éternité d’inutiles tourments. Car vous pleurez sur tous, ô Jésus, tous ceux qui se perdent loin de vous :  Si quelqu’un ne demeure pas uni à moi, le voilà jeté dehors comme le sarment et desséché, puis on les ramasse et on les jette au feu et ils brûlent.  (Jn 15, 6)

« Ô Fils de l’homme, hanté par la réalité de l’enfer et son horreur, vos paroles me révèlent qu’il existe pire que la mort de la Croix, puisqu’il devra tomber dans le feu éternel, sans espoir et sans fruit, celui qui se séparera de vous. »

Alors, en ce Vendredi-saint, demandons à notre Mère du Ciel la grâce de la patience dans les épreuves et dans les tentations, lorsque la croix entre dans nos vies, afin de toujours rester unis à Jésus, jusqu’à l’heure de notre mort.

Frère Bruno de Jésus-Marie
Extraits du sermon du 5 mars 2023