Frère Pierre Zhou Bangjiu,
vingt six ans dans les camps de la Chine communiste

IL s’appelle frère Pierre Zhou Bangjiu. Son bon sourire est comme un reflet de celui de notre cher Albino Luciani. Il exprime la joyeuse fidélité et l’héroïque patience de nos frères persécutés de Chine ainsi que leur invincible espérance dans la victoire finale de la foi catholique. Dans un bouleversant récit autobiographique : “ L’aube se lève à l’Est, vingt-six ans dans les camps de la Chine communiste ” (éditions Téqui, février 2000, 298 pages), ce bénédictin chinois, et vivant au milieu de ses frères en Californie, raconte « la grande et sainte bataille pour la foi catholique », qu’il a menée dans son pays pendant trente-trois ans. (...)

Mais il y a davantage : ce confesseur de la foi a voulu se faire l’écho de tant de voix qui, du fond des geôles communistes, ne peuvent se faire entendre. (...) Ceux-là ne se plaignent pas de la persécution que les communistes leur font subir, mais plutôt de la trahison de leurs frères de Rome qui, courtisant le régime de Pékin, cherchent à tout prix à se réconcilier avec l’Église schismatique dite “ patriotique ”.

Son ouvrage est dédié à Notre-Dame de Chine, Reine du ciel et de la terre, Impératrice et “ Sainte Mère ” du peuple chinois,

« Reine des martyrs,
qui m’avez aidé à vaincre la Bête,
afin qu’ils puissent, eux aussi, remporter la victoire,
venez secourir tous vos enfants. » (...)

UN BEL ÉLOGE DES MISSIONS FRANÇAISES

Dans l’introduction à l’édition française de son ouvrage, frère Pierre Zhou Bangjiu laisse déborder sa reconnaissance envers la France missionnaire : « J’eus dès le berceau un lien privilégié avec la France. Quelques jours après ma naissance je fus baptisé par le Père Du, nom chinois d’un prêtre des Missions étrangères de Paris, du district de Neijang au Sichuan. Pendant les six années qui suivirent, mes parents m’emmenèrent, chaque dimanche et à chaque fête importante, assister aux messes qu’il célébrait. »

Sa province natale, le Sichuan, a reçu une forte empreinte des missionnaires français. Arrosée au début du XIXe siècle par le sang de Mgr Dufresse et de ses compagnons, prêtres des Missions étrangères de Paris, c’est dans cette province que le Père Roulland, « frère spirituel » de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, travailla à l’évangélisation des Chinois, soutenu par la prière et les sacrifices de celle qui devint en 1926 patronne des missions. Un peu partout en Chine, des églises furent érigées en son honneur. Sa doctrine se répandit dans les séminaires et les noviciats. Frère Pierre raconte : « Durant l’hiver 1938, chaque soir, avant le coucher, pendant un quart d’heure, notre professeur chinois lisait et commentait des passages de la célèbre autobiographie de Thérèse de Lisieux : “ Histoire d’une âme ”. »

« Si la France, fille aînée de l’Église, donna depuis des siècles tant de saints à l’Église », elle exerça aussi une influence néfaste dans le domaine des idées politiques et sociales. Le frère Pierre rappelle avec amertume que, dans les années 1920, de jeunes chinois, venus étudier et travailler en France, se laissèrent embrigader par le Parti communiste à la solde de Moscou. De retour en Chine, ils se firent les ardents propagandistes des funestes “ erreurs de la Russie ” dénoncées par Notre-Dame de Fatima. C’est ainsi que furent formés, dans la France de l’entre-deux guerres, certains ténors du Parti communiste chinois comme Deng Xiaoping, chef de la cellule communiste de Bayeux, avant de devenir en 1924 responsable des communistes chinois de France ! La France républicaine, laïque et libérale, a donc nourri dans son sein les acteurs d’une des plus monstrueuses tragédies que le monde ait connue.

Mais le frère Pierre en tient, lui, à la France catholique et missionnaire, qui répandit en Chine « un esprit de charité grâce à ses innombrables prêtres et religieuses remplis d’amour, de zèle et de ferveur, venus guider les gens sur le chemin du salut. Certains allèrent jusqu’à sacrifier leur vie au nom de leur mission sacrée d’évangélisation lors des fréquentes persécutions qui survinrent ici ou là... Quelle bonté, quelle force dans la foi n’as-tu pas prodigué au catholicisme, ô France, et à nous tous ! J’aimerais venir chez toi me mêler un jour à la foule des pèlerins de Lourdes et montrer à Notre-Dame toute ma vénération et ma reconnaissance. »

C’est par le labeur de ces admirables missionnaires français que les ancêtres de frère Pierre purent accéder à la foi catholique. Lui-même se montrera digne de l’héritage sacré.

Sa famille

L’APPEL DE JÉSUS

Pierre Zhou Bangjiu est né dans une famille catholique exemplaire où régnait encore la ferveur des premiers temps de l’Église de Chine. Son père, Paul Zhou Zinan et sa mère Marie Zhou Wangshi lui donnèrent une bonne éducation dès sa plus tendre enfance : « Ils m’ont généreusement offert à toi et m’ont permis de répondre à ton appel et de te suivre dès le plus jeune âge », écrit-il, le cœur rempli d’action de grâces. (...)

Pierre Zhou Bangjiu

Au mois d’août 1938, Pierre Zhou Bangjiu fut admis comme élève oblat au monastère bénédictin de Chengdu, dans la province du Sishuan : « Dès lors, j’appris à vivre dans l’attente du Seigneur, porté par l’univers monastique qui m’environnait. » Il s’attacha à son prieur devenu le père bien-aimé de son âme :

« Le Père Raphaël Vinciarelli, troisième prieur du monastère, me donna une éducation minutieuse qui dura plus de treize ans. Ses homélies régulières et ses entretiens à cœur ouvert façonnèrent peu à peu mon esprit. Le 15 octobre 1949, il m’admit au noviciat et, le même jour de l’année suivante, il me laissait prononcer mes vœux temporaires pour trois ans. À la veille de la persécution, il me prépara et me forma en vue du conflit qui s’annonçait. Tous les Pères du monastère s’efforcèrent de m’instruire de diverses manières et m’apprirent tout ce qu’il faut savoir pour rester un bon moine. Ils me marquèrent d’une façon indélébile et me laissèrent un souvenir de bonheur inoubliable au cœur. »

Ce livre est un long hymne de reconnaissance que le bon frère entonne à la louange de ceux que la divine Providence a placés sur son chemin pour le former et l’encourager par l’exemple et la prière. Sa fidélité est un pur effet, dit-il en souriant, de la miséricordieuse tendresse de notre Père du Ciel, qui le prépara dès les premiers pas de sa vie religieuse à soutenir un terrible combat spirituel, et à le gagner !

PRÉLUDE À L’AFFRONTEMENT

Un an après leur prise de possession du pouvoir, les communistes jettent le masque, et l’étau se resserre autour de l’Église catholique de Chine. Le frère Pierre venait juste de prononcer ses premiers vœux quand, « le 13 décembre 1950, l’agence “ Chine nouvelle ” de Pékin publia un document appelé le Manifeste de Guangyuan. Le Père Matthias Wang Liangzuo, son auteur, y reproduisit les éléments de la déclaration officielle approuvée par le gouvernement et diffusée par les protestants quelque temps auparavant. Ce manifeste annonçait la détermination de rompre tout lien avec l’impérialisme et d’édifier une nouvelle Église indépendante, entièrement responsable de ses propres réformes, de son financement, de son administration et de son apostolat. La déclaration entendait s’opposer fermement à toute ingérence du Vatican dans les affaires intérieures de la Chine et affirmait que l’impérialisme ne devait plus entacher la sainteté de l’Église. »

Pierre Zhou Bangjiu

Le 31 mars 1951, l’internonce apostolique en Chine, Mgr Antonio Riberi, lança une mise en garde solennelle contre cette réforme dite “ des trois autonomies ”, invitant les catholiques à ne pas céder à la tentation de schisme. Il fut expulsé quelques temps après. La réforme, voulue par le gouvernement et relayée par une propagande terriblement efficace, fut imposée de force dans tout le pays, semant la terreur parmi les fidèles : « Les écoles catholiques furent prises d’assaut, les hôpitaux et orphelinats occupés de force, les propriétés restantes de l’Église confisquées. Beaucoup de prêtres chinois et étrangers, religieuses et laïcs furent accusés pour leur loyauté et publiquement condamnés, emprisonnés ou expulsés. Certains même furent exécutés. »

Une division, hélas ! se forma au sein de l’Église de Chine, entre ceux qui acceptaient la réforme et se pliaient aux exigences du gouvernement, et ceux qui refusaient tout compromis, par fidélité à Rome et à leurs missionnaires. Le Parti communiste chinois joua d’une manière diabolique de cette opposition entre les “ patriotes ” et les “ clandestins ”, qualifiés à l’époque d’impérialistes “ contre-révolutionnaires ”. Dans l’immense confusion qui régnait au sein du clergé et des fidèles, notre frère Pierre fut instruit du danger par son supérieur :

Père Vinciarelli

« Le Père Raphaël Vinciarelli fit des exposés à la communauté sur la situation de l’Église locale et du monastère, nous demandant de nous préparer à toute éventualité. Nous essayâmes de maintenir notre vie de prière quotidienne en respectant les horaires habituels des messes, des vêpres et des complies, et nous continuâmes à enseigner, à étudier et à nous adonner à toutes les sortes de travaux malgré les tensions d’une atmosphère au bord de la panique. »

« Plus tard, au cours de ce même mois, notre prieur me fit venir à son bureau et me chargea de traduire en secret deux documents du français en chinois. Le premier était une prière écrite par le pape Pie XII, dédiée au bienheureux pape Pie X. Le second document était un catéchisme en trois pages, du Père Raphaël, destiné à soutenir les catholiques en temps de persécution. Ce petit catéchisme présentait aux catholiques les doctrines de base de l’Église, et notamment la suprématie du Pape de Rome sur toute l’Église. Il insistait sur la prière constante et la pratique nécessaire des commandements, chemin infaillible pour garder la foi. Mais aussi il expliquait qu’il fallait lutter pour mener une vie pure et sainte et rester de vrais témoins du Christ. Il donnait des instructions en expliquant comment rester réconcilié avec Dieu, comment agir concrètement dans les situations de mariage ou de décès en l’absence des saints sacrements. »

Durant le mois d’octobre 1951, les perquisitions se multiplièrent au monastère. (...)

Dès les premiers remous de la persécution, plusieurs catholiques avaient apostasié. « Chacun de ces événements, chacune de ces catastrophes eurent pour effet de transpercer mon cœur comme l’épée qui traversa le Cœur immaculé de la Vierge Marie au pied de la croix. L’affliction et l’indignation firent grandir mon désir de faire réparation pour le Seigneur. Je me rapprochais de Jésus, affligé par le spectacle de la désertion de quelques-uns de ses disciples, répétant avec mon saint patron, l’apôtre saint Pierre : “ Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la Vie éternelle. Nous croyons, nous savons que tu es Fils unique de Dieu. ” (Jn 6, 68-69) J’eus le désir de me battre pour mon Seigneur et d’effacer l’offense faite à son Église ; j’aspirai de toutes mes forces à voir venir le jour d’une grande et sainte bataille pour la foi catholique.

« Mes prières quotidiennes et mes lectures des Écritures me réconfortaient et me mettaient en garde. Les mots semblaient surgir du texte sacré comme autant d’encouragements et d’avertissements : “ Quiconque se déclarera pour moi devant les hommes, moi aussi je me déclarerai pour lui devant mon Père qui est dans les Cieux ; mais celui qui m’aura renié devant les hommes, à mon tour je le renierai devant mon Père qui est dans les Cieux ” (Mt 10, 32-33) [...]. Ces encouragements profonds de Jésus m’allaient droit au cœur, et son appel sacré retentissait à mes oreilles. Chaque mot résonnait comme les ordres d’un commandement suprême ou comme les instructions d’un Roi donnant force et courage pour le combat, ou encore tel le son du clairon à l’heure de l’assaut. »

« CATHOLIQUE DE L’ÉGLISE ROMAINE »

À partir d’octobre 1951, les communistes voulurent éradiquer les deux forces qui leur paraissaient le plus contraires à leur emprise sur les catholiques : la Légion de Marie, tiers-ordre voué à la pratique et à la propagation de la dévotion à la Très Sainte Vierge, et le contingent des six mille prêtres, religieux et religieuses étrangers qui avaient encore à l’époque un rôle prépondérant dans la propagation et la défense de la foi.

Monastère de Chengdu

Dans chaque ville, une déclaration du comité communiste local intima l’ordre aux membres de la Légion de se rendre sans délai au bureau de la Sécurité publique pour y faire enregistrer leur désengagement et reconnaître que la Légion de Marie était “ réactionnaire ”. Comme peu de personnes se présentaient, des réunions publiques obligatoires furent organisées avec pour but de démasquer les récalcitrants. Le procédé était simple : on critiquait l’Église et la Légion de Marie. Celui qui protestait était repéré.

Bientôt, ce fut au tour des frères chinois du monastère d’être convoqués. Ils demandèrent conseil à leur supérieur. Le Père Vinciarelli répondit : « Aujourd’hui, ils vous demandent de condamner la Sainte Vierge Marie et demain, ils vous demanderont de condamner Jésus-Christ» Les frères allèrent donc tous se confesser, puis revinrent en disant : « Nous sommes prêts, nous n’avons pas peur. »

Frère Pierre raconte : « Le dernier soir, juste avant la fin de la réunion, l’officier Qiang, chef du poste de police, m’ordonna de rester en retrait. Il me retint dans son bureau pour me demander si je comptais me rétracter et changer ma “ position obstinée ” ainsi que mon “ attitude rigide ” à l’égard de la réforme et de la Légion de Marie. Sur ma réponse négative, il me demanda d’un ton cinglant :

– Oseriez-vous mettre par écrit ce que vous venez de dire ? Si vous en avez le courage, écrivez !

« Sans hésiter, je réclamais un crayon et du papier et mis par écrit une déposition aussi concise que grave : “ J’affirme que la Légion de Marie est une organisation légale et sainte de l’Église. C’est une association qui agit ouvertement. Je n’adhérerai jamais au mouvement réformiste des trois autonomies dont le but est de diviser et détruire l’Église, et je n’assisterai pas non plus à ses réunions. ”

« À côté de mon nom, j’ajoutais délibérément le nom honorifique de “ Catholique de l’Église romaine ”. À notre retour, je fis un bref compte rendu au Père Raphaël qui attendait mon retour en disant son chapelet près du mur de la chapelle, à l’extérieur. Une fois dans ma cellule, j’offris mes prières à mon Sauveur et m’allongeai pour prendre un peu de repos. »

À la suite de la déposition si ferme de frère Pierre Zhou Bangjiu, les communistes organisèrent des attroupements autour du monastère, accusant les moines d’être les « chiens courants de l’impérialisme étranger ». D’autres assemblées populaires eurent lieu, au cours desquelles des centaines de doigts se pointaient en direction des Bénédictins, et les pires ignominies étaient déversées contre l’Église et ses institutions.

Le 4 novembre au soir, frère Pierre fut de nouveau sommé d’exprimer ouvertement ses convictions. L’heure du témoignage avait sonné pour lui. Il lut debout la profession de foi qu’il avait préparée d’avance :

« Je suis profondément reconnaissant à Dieu pour sa grâce insigne et sa Providence miséricordieuse de m’avoir insufflé la lumière de la vérité de Jésus-Christ, son Fils unique, et de m’avoir fait comprendre en profondeur le vrai sens de la vie. Aujourd’hui, en toute connaissance de cause, et après mûre réflexion, je suis prêt à assumer mon devoir et ma responsabilité de témoin de la vérité de Jésus et de la pureté de son Église, au risque d’être en butte à vos insultes et à vos critiques, faute d’avoir été compris. »

Il développait ensuite trois points, sur lesquels il devait ne jamais transiger :

  1. « Au sujet du mouvement de réforme des trois autonomies, je ne peux y participer d’aucune manière. D’abord, parce que ce mouvement n’a jamais reçu, ni avant ni après son établissement, l’approbation de l’unique chef visible de l’Église catholique, le Pape de Rome. Ensuite, parce que ce mouvement, dans le cours actuel de son développement, mène tout droit à la séparation d’avec le Pape de Rome.
  2. « La Légion de Marie est une association reconnue par le Pape, et, bien sûr, le Pape ne peut pas permettre la formation d’une association faussement religieuse à des fins politiques, dans le dessein de s’opposer à un pays ou à un quelconque gouvernement.
  3. Enfin, le frère Pierre professait ouvertement son attachement le plus sincère à Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Pour ma part, je ne garderai aucune rancune ni ressentiment ; je veux seulement tout accepter avec joie et enthousiasme. Si c’est la volonté de Dieu de toute éternité d’en disposer ainsi, comment refuserais-je de boire à cette coupe d’amertume ? Bien plus, si je veux être un vrai disciple de Jésus, je dois marcher dans ses pas en portant ma croix et en gravissant la montagne du Calvaire pour glorifier son Père saint et, le plus tôt possible, trouver mon repos en lui. Que vous compreniez ou pas importe peu, pourvu que Dieu, qui scrute les reins et le cœur de l’homme, me comprenne, cela me suffit et il n’y a que ça qui compte.

« Vous trouvez probablement mon attitude étrange et incompréhensible. Si ça vous fait plaisir, dites carrément que ma pensée est “ rétrograde et réactionnaire ”. Mais si vous pensez sincèrement que la croyance à l’existence de Dieu est une pensée “ rétrograde et réactionnaire ”, alors ma pensée est vraiment “ rétrograde et réactionnaire ”, d’autant plus que j’ai l’intention de la garder pour l’éternité. Si vous dites que l’enseignement de notre sainte religion est une “ éducation à l’esclavage ”, alors je regrette de ne pas avoir reçu une éducation encore plus poussée. Si vous dites que j’ai trop de vénération pour les “ étrangers ” et que je leur fais trop confiance au point de me laisser tromper par eux, alors apprenez que ces “ étrangers ” dont vous parlez, il n’y en a pas d’autre pour moi que Jésus-Christ, un juif, fondateur de la religion catholique. En lui, non seulement je crois, mais encore je l’adore, et je ne désire que vivre par lui et pour lui. Si vous dites que je suis intoxiqué par “ l’Impérialiste ”, au point de vouloir me faire son “ chien courant ”, alors apprenez que cet “ Impérialiste ” n’est autre que lui, Jésus-Christ, que personne ne peut conquérir. Mon seul regret à présent est de ne pas avoir encore atteint la ressemblance totale au Christ, ni connu la complète transformation pour devenir un véritable “ chien courant ” du Christ. Aussi, je me sens indigne et confus de porter le titre glorieux que vous me prêtez...

« C’est pourquoi, vous n’avez pas à vous soucier de moi. N’essayez pas de me tendre la main par pitié, pour me sauver de ce qui est pour moi les chaînes de la vérité. Mais je vous demande de faire de moi ce qui vous plaira, selon le jugement populaire. Je vous livre mon corps, mais je garde mon âme pour le Dieu bon, pour Lui qui m’a créé, nourri, racheté et aimé. »

Sa déposition terminée, ce furent des cris, des insultes grossières, au milieu d’une cohue indescriptible. Mais Dieu ne l’abandonna pas : « L’Esprit-Saint m’apporta son soutien dans chacune de mes réponses, et je pus résister aux attaques, l’une après l’autre. »

Chacune de ses réponses était empreinte d’une sagesse toute surnaturelle. N’en retenons qu’une seule : une voix frénétique avait accusé les religieuses françaises de l’orphelinat du mont Fenghuang, d’avoir assassiné des milliers de nouveau-nés. Le frère Pierre rétorqua : « Ces religieuses ont quitté leur propre pays et voyagé à travers les océans pour venir en Chine, non pas pour piller ou massacrer, mais pour mettre en pratique les enseignements du Christ sur l’amour universel et la Rédemption du monde. Avec ce grand et saint idéal, elles prodiguent le meilleur d’elles-mêmes pour établir la charité, élever les enfants abandonnés et sauver les âmes des mourants. Elles sont venues dans un esprit d’abnégation se mettre au service du peuple chinois, prêtes à rester fidèles jusqu’à la fin de leur vie. »

Après cette séance mémorable, frère Pierre crut que son sort serait le martyre. Mais non, il lui était réservé d’assister à la rapide consomption et à la disparition presque complète de l’Église catholique en Chine.

« ET DE LA MÊME MANIÈRE MOURURENT
LES UNS APRÈS LES AUTRES... »

En l’espace de quatre mois, tous les missionnaires étrangers furent arrêtés, emprisonnés et expulsés de Chine. Plusieurs succombèrent sous les tortures. La famille monastique de Chengdu fut à son tour dispersée. Après le départ du Père Vinciarelli et des autres pères, ce fut soudain le grand vide... Seuls étaient restés pour s’occuper des bâtiments abandonnés le Père Paul Wu Yong et le frère Pierre. (...)

Mais il leur fallut bientôt à leur tour évacuer le monastère réquisitionné par les communistes. C’est le cœur brisé que frère Pierre rentra chez son père à Suining, conservant dans son cœur le trésor inestimable de ses années passées au milieu de ses frères religieux.

Dans sa ville natale, le climat n’était pas meilleur qu’à Chengdu. Il rencontra des personnes qui cherchèrent à le détourner de la voie droite. Surmontant son désarroi, il résolut de s’adresser à ceux qui voulaient, comme lui, « lutter pour garder la foi dans le chaos ». (...)

Finalement, entrevoyant l’éventualité de sa destruction totale dans un futur proche, je poussai un grand cri d’alarme vers tous les catholiques de Chine ; je voulais faire appel au discernement de chacun, et inciter chacun à rompre au maximum avec tout ce qui était susceptible de conduire à la trahison. (...)

Ce document largement diffusé sera utilisé trois ans plus tard comme pièce à conviction contre le frère et servira à le condamner comme “ contre-révolutionnaire ”.

Il y avait malheureusement des traîtres jusque dans le camp catholique, tel le jeune néophyte Zhu Choaqian qui avait réussi, avant que n’éclate la persécution, à gagner les bonnes grâces du Père Vinciarelli et de Mgr Pinault, l’évêque de Chengdu. Ce dernier lui avait confié, à son départ, la gestion des biens du diocèse en recommandant qu’on lui fasse confiance. Choaqian montrait en apparence un zèle ardent, recevant chez lui les prêtres clandestins pour la célébration de la messe. Quelle ne fut pas la surprise de frère Pierre quand il apprit un jour que ce “ frère ” était un espion au service du Parti communiste chinois, et qu’il travaillait de conserve avec Fan Tingsen, un ancien compagnon de noviciat du frère Pierre... Quand les catholiques fidèles de la clandestinité s’aperçurent de la trahison, c’était trop tard, le mal était fait.

Pendant cette période de 1952 à 1955, frère Pierre fut soutenu par les lettres du Père Vinciarelli et du Père Gaétan Loriers, de l’abbaye Saint-André de Bruges en Belgique, qui lui prodiguaient des aides matérielles mais surtout des conseils spirituels qui eurent pour effet de conforter sa foi et de l’inciter à rédiger un nouveau manuscrit intitulé : “ Du Paradis au purgatoire ”, où il dénonçait les véritables intentions du Parti et de sa maudite réforme. La “ Maison du Paradis ” était bien entendu son monastère, dont il gardait la nostalgie...

Mais l’étau se resserrait autour de lui. Des militants “ patriotiques ” tentèrent, mais en vain, de le convaincre de se rétracter. Apprenant qu’une nouvelle vague de persécutions, partie de Shanghai, gagnait tout le pays, frère Pierre sentit que son arrestation était imminente. Il attendait cette heure avec calme, joyeux de souffrir pour l’amour de Jésus. (...)

EMPRISONNÉ POUR L’ÉGLISE

« Le jour favorable et béni que le Seigneur me préparait de toute éternité arriva enfin, le 7 novembre 1955. Vers 3 heures du matin, je fus brusquement réveillé par le bruit d’un klaxon de voiture suivi d’un violent coup lancé contre la porte. À peine avais-je eu le temps de me lever et de m’habiller que deux personnes, revolver à la main, grimpaient déjà l’escalier quatre à quatre. En les dévisageant attentivement, je reconnus l’un d’eux, monsieur Zhang, responsable de notre quartier.

– “ Haut les mains ! ” crièrent-ils, en pointant leur pistolet dans ma direction. L’autre cadre fit d’une voix forte la lecture de mon mandat d’arrêt stipulant que j’étais arrêté pour crime “ contre-révolutionnaire ”. Sans attendre, ils me passèrent les menottes aux poignets.

« J’étais en chemin vers le centre de détention n° 2 de la grande prison de la rue Ningxia. Ce jour-là, ainsi que les jours suivants, bon nombre de prêtres, de séminaristes et de laïcs furent arrêtés et emprisonnés de la même façon. »

Ce brusque changement de vie, dans cette atmosphère carcérale faite d’intimidation et de violence, fit perdre au frère Pierre toutes ses résolutions de fermeté :

« Nous passions nos journées en silence, assis à nos places, à faire des auto-examens ou bien à mettre par écrit nos confessions. Nous pouvions être appelés à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit pour des interrogatoires. Dérouté, dans ma confusion, j’acceptai d’écrire sans récriminer une “ confession ” à la suite d’un interrogatoire subi le troisième jour de ma détention. Je donnai même au chef prisonnier de mon groupe, Cheng Min, carte blanche pour revoir mon texte et le reformuler à sa guise. (...)

Après un moment de détresse intime et de repentir brûlant, il chercha par quel moyen il pourrait entretenir la lampe de sa foi intérieure, et décida de reprendre le rythme de la vie conventuelle qu’il avait pratiqué durant quatorze ans. C’est ce qui le sauva.

« Jour après jour, je récitais les prières fondamentales que j’avais sélectionnées au début des années cinquante, avec les complies et toute la liturgie principale de la Messe gardées en mémoire ; à différentes heures, je tournais mon âme vers le Seigneur pour l’adorer et le recevoir en esprit dans le sacrement de l’Eucharistie. Chaque fois que c’était possible, je récitais les quinze mystères du Rosaire pour remplacer l’office divin. Le samedi et pendant les mois de mai et d’octobre, je faisais des prières supplémentaires, vénérant le Cœur Immaculé de Marie, sa vie glorieuse et son saint Rosaire. Je profitais de toutes les occasions pour prier. Par exemple, je priais au cours des meetings et lors des séances d’étude en groupe, je priais en marchant, en me reposant ou bien couché. Il m’arriva plusieurs fois, à cause de ma distraction, d’avoir la malchance d’être repéré par des prisonniers qui m’avaient vu psalmodier du bout des lèvres et, à chaque fois, je me retrouvais au pilori pour devenir l’objet de leur dérision, de leurs insultes et de leurs attaques. »

Pour sa première fête de la Nativité passée en prison, frère Pierre fut appelé à un interrogatoire. Comme il refusait d’accuser un prêtre, le policier lui déclara : « Ceux qui sont irrémédiablement bornés finissent toujours mal ! » Dès qu’il entendait une insulte contre l’Église, il réagissait énergiquement. (...) Alors qu’il avait au début accepté de prendre la parole lors des réunions d’endoctrinement, et même de faire l’éloge du Parti communiste, frère Pierre décida, nonobstant les risques encourus, de ne plus faire la moindre concession à ses geôliers. Il témoignerait dorénavant, chaque fois qu’il le pourrait, de son « emprisonnement pour l’Église ». N’acceptant plus d’entendre des calomnies déversées contre sa Mère tant aimée, il se fit un devoir de les réfuter, et marqua sa réprobation par un refus de se soumettre au règlement de la prison. La lutte était engagée...

UN LUMINEUX MOIS DU ROSAIRE

« En 1957, tandis que je passais mon deuxième mois d’octobre en prison, un mois du Rosaire à la fois lumineux et vivifiant, en l’honneur de Notre-Dame du Rosaire et en réparation de mes fautes commises durant la première partie de mon emprisonnement, je me décidai à prendre les devants et à renforcer mon esprit de résistance en vue du combat à venir... Mon obstination dans mon refus de suivre l’observance normale du régime disciplinaire de la prison obligea les cadres à me passer les menottes dans le dos. Il était environ 4 heures, un après-midi de ce mois d’octobre.

« En silence, je priais Notre-Dame du Rosaire, Reine des martyrs, et ce fut dans la paix que je supportais les blessures de mes deux bras enflés et que je parvins à dépasser la cruauté des cadres du Parti communiste. Je restai cinq heures entières avec les deux anneaux de bronze qui les tenaillaient dans le dos. Je ne poussai ni cri ni hurlement, pas un soupir, pas un gémissement, je reconnus encore moins mes fautes comme m’y invitaient les cadres et les autres prisonniers, et n’implorai pas même leur clémence. Juste avant l’heure du coucher, le cadre Gao me fit venir dans son bureau et, de lui-même, sans rien me demander, me desserra les menottes d’un cran, me laissant toujours dans la posture pénible avec mes bras dans le dos.

« Pendant vingt-neuf jours, mes bras restèrent enserrés dans ces anneaux de bronze. Manger, dormir, rester debout ou bien assis, tous ces mouvements d’une vie ordinaire devinrent douloureux. Un prisonnier compréhensif m’aidait à mettre la nourriture dans ma bouche, je ne pouvais pas dormir autrement qu’en allongeant mes jambes droit devant moi, le dos appuyé contre le mur de la cellule. Tous les jours, j’avais droit aux moqueries et railleries des autres prisonniers, pourtant, ni la torture physique ni la pression psychologique ne purent d’aucune manière ébranler ma volonté inflexible. La punition des menottes ne réussit pas à étouffer le feu dévorant de l’amour du Seigneur qui brûlait dans mon cœur ; elle ne put, au contraire, que raviver mon ardeur à défendre l’Église. »

TERRIBLES PRESSIONS

Cette fermeté, alliée à tant de douceur et de résignation, valut au frère Pierre, en avril 1958, son transfert au centre de détention n° 1 de la rue Wensheng. Les communistes chinois, passés maîtres dans l’art de torturer leurs victimes, se faisaient fort d’annihiler tout esprit de résistance :

« (...) Ô Seigneur, il était vraiment impossible sans ta grâce et ton soutien tout spécial de résister si longtemps et d’arriver finalement à les mettre en échec. »

L’accusation et les supplices ne cessaient que si le récalcitrant se confessait publiquement et faisait une entière autocritique. Tous s’employaient à l’obtenir, depuis les cadres de la prison jusqu’au dernier détenu qui avait “ craqué ”, les uns par haine et violence, les autres avec douceur et persuasion, ces derniers n’étant pas les moins redoutables. (...)

Peu de temps après, le frère Pierre passait en jugement devant trois juges, le procureur de la République et deux représentants du peuple. Il n’eut droit à aucun avocat. Il voulut renouveler sa profession de fidélité à l’Église de Rome, mais on ne lui en laissa pas l’occasion. Il fut condamné à une peine de vingt ans de prison. Transféré dans l’usine sidérurgique “ Drapeau rouge ”, qui était en réalité un camp de réforme par le travail, situé à l’ouest de Chengdu, il fut affecté à différents travaux de fonderie.

SOLITUDE

Le plus dur et le plus angoissant pour lui fut de mener son combat de plus en plus isolé au milieu de ses compagnons de misère : « Entre l’instant où j’entrai en prison et le moment où je traversai le rideau de bambou, j’ai pu constater que pas un seul, de tous les prêtres ou fidèles ayant été emprisonnés avec moi, tout au long de ces années, ne put tenir le coup jusqu’au bout dans leur fidélité au Seigneur. La pression des communistes était beaucoup trop forte et trop soutenue. Je fus notamment le témoin de la fin navrante de trois détenus ayant déserté la voie droite et étroite, soit dès le début soit à mi-chemin de leur lutte, en se laissant engloutir. L’un d’eux connut une fin tragique alors qu’il se trouvait, tard dans la nuit, dans une carrière montagneuse du camp de réforme de Pen’an, et que les parois rocheuses s’effondrèrent soudainement. Les deux autres furent remis en liberté après avoir professé leur adhésion à la réforme. Le premier mourut peu de temps après tandis que le second fut placé en résidence surveillée sans obtenir de véritable liberté.

« Cette dure réalité, et l’impressionnante leçon qui en découlait, me brisa le cœur, mais elle eut pour effet de me stimuler et m’entraîna à faire un pas de plus dans le combat irréversible pour le Seigneur. Dans ce but, je fis un vœu au Seigneur en disant : “ Seigneur ! sur la Croix, tu as atteint les limites extrêmes de ton agonie si vite, comment pourrais-je enfoncer davantage les clous dans tes mains et tes pieds avec mes paroles et mes gestes d’ingratitude et de trahison ? Je veux me battre jusqu’à la mort pour toi, être prêt à chaque instant à me jeter dans le combat pour toi, même au prix de la vie. ” » (...)

Sa résolution n’en fut que plus ardente : « Dès lors, mon grand dessein serait de consoler l’adorable Sacré-Cœur de Jésus, lui offrir une compensation, et faire réparation pour mes propres péchés et ceux des autres, œuvrant ainsi pour la gloire de son Église en effaçant la disgrâce dont elle était accablée, et en apportant ma contribution infime au salut des hommes. » Quel cœur admirable !

Cette année 1960 marque le commencement de la période la plus douloureuse de sa vie de prison. 1960 ! la date que sœur Lucie de Fatima avait donnée à propos du Secret en disant : « Alors, ce sera plus clair. » Dans l’après-midi du 12 juin, frère Pierre fut transféré dans un autre camp de travail près de Nanchang. Le camp comprenait une usine de tannerie et une fabrique de chaussures. Ce camp était réservé aux condamnés à mort, aux détenus purgeant une longue peine ou aux irréductibles. Frère Pierre était de ces derniers. En entrant dans le camp, il écrivit sur son formulaire d’immatriculation la mention : « Arrêté sans motif et emprisonné pour l’Église. » Il ne tarda pas à devenir la bête noire des responsables de la prison.

Convoqué au début d’août à un interrogatoire, le chef de la section disciplinaire du camp lui demanda : « Reconnaissez-vous avoir commis un crime ? » Trois fois, il répondit fermement : « Je n’ai commis aucun crime. Je n’ai fait que défendre la foi de l’Église catholique» Le chef de la section lui fit alors passer des menottes et serra au maximum les anneaux de bronze. La douleur devint insupportable :

« Quand l’heure du coucher arriva par cette chaude soirée d’août, à cause de la position pénible de mes bras et de la douleur intense, je fus obligé de m’asseoir sur un petit banc, le haut de mon bras appuyé contre le rebord du lit, et mon dos raide contre l’un des piliers de l’allée centrale du bâtiment. Au bout d’une heure à peu près, le gardien qui effectuait sa patrouille de nuit cria brusquement : “ Debout ! Retourne sur le lit ! ” Le chef prisonnier de mon groupe se dressa aussitôt de sa place et me força à remonter sur le lit et à m’allonger. »

Le lendemain, au réveil, frère Pierre constata que sa main droite était engourdie. Il ne devait plus jamais en retrouver l’usage... Mais les autorités de la prison n’en restèrent pas là, elles constituèrent un groupe spécial de dix prisonniers, chargés de lui rendre la vie impossible jusqu’à ce qu’il confesse ses erreurs. Invectives et insultes devinrent son lot quotidien.

« Heureusement, Dieu me prodiguait sa grâce à profusion et j’étais rempli de consolations divines. La joie de Dieu m’accompagnait en permanence, aussi, ma force spirituelle ne me fit-elle jamais défaut et ainsi mon courage ne devait-il pas chanceler. »

Le 15 août, fête de l’Assomption de Notre-Dame, au cours d’une “ réunion de critiques et de lutte ”, le chef de groupe resserra jusqu’au cinquième et dernier cran l’anneau en bronze des menottes. Frère Pierre écrit :

« Sur son lit tout proche, était assis un détenu boiteux qui me pointa du doigt et clama devant tout le monde : “ Maintenant, voyons si Jésus-Christ, celui auquel tu crois, va venir te sauver. Si tu tiens le coup jusqu’à demain à la même heure, et que tu restes tenace dans tes objectifs, je te respecterai et te regarderai comme un héros, et je croirai même en Jésus-Christ comme toi ! ”

« En soldat du Christ, je restais plus paisible que jamais poursuivant ma prière silencieuse... Cris et vociférations résonnaient en permanence à mes oreilles, le jour comme la nuit. Tout ce brouhaha, pourtant, finit par se transformer et devint à mes oreilles comme une belle symphonie de louange au Seigneur, comme une douce marche triomphante sur le chemin du Paradis. Maintenant que notre Père céleste était à mes côtés, quelle bataille, même la plus acharnée, pouvais-je ne pas gagner ? Quelle croix, même la plus lourde, pouvais-je ne pas porter ? »

Il ne fut délivré que parce que son état de santé devint alarmant : son bras droit était gagné par la gangrène, la vermine s’y installa. Il était épuisé, souffrant d’anémie et de toutes sortes de maux. On l’envoya à l’infirmerie. Il ne s’agissait pas d’un sentiment d’humanité de la part de ses tortionnaires, mais de lui refaire une santé pour obtenir enfin son autocritique. Mais, « la violente offensive lancée contre moi pendant un mois se solda par un échec... Cette première victoire conforta un peu plus ma foi en une victoire finale. »

AU CACHOT COMME DANS UNE CELLULE

Puisqu’il persistait dans son refus, frère Pierre fut placé en régime cellulaire. Le cachot était une pièce entièrement nue, plongée dans l’obscurité avec juste une lucarne placée en haut, près du plafond. Le prisonnier y était livré à lui-même. « Dans ce cachot paisible et reclus, je bénéficiais de conditions idéales pour la prière et la méditation. Ce cachot devint ma cellule monastique. »

Ayant fait abandon de sa destinée entre les mains de son Père céleste, frère Pierre voulut exprimer la joie toute franciscaine qui habitait son âme, en composant des poèmes pour « louer Dieu, magnifier notre sainte Mère Marie, honorer les anges et les saints et rendre hommage aux âmes des défunts et des vivants... (...)

De jour en jour, d’année en année, le petit frère attendait l’heure du martyre, comme un suprême acte d’amour : « Je désirais tellement le voir venir ! » Mais le Bon Dieu lui réservait une autre épreuve.

« UN FRÈRE LIVRERA SON FRÈRE » (Mt 10, 21)

En 1978, Deng Xiaoping prit en main les rênes du pouvoir. Il voulait redorer l’image du Parti communiste, et afficher à l’extérieur un visage de la Chine affable et ouvert, afin d’entreprendre un nouveau “ grand bond en avant économique ” avec l’aide des pays occidentaux, appâtés par l’ouverture d’un si vaste marché économique. Pour donner quelque apparence à sa “ libéralisation ”, il prescrivit un assouplissement du régime en vigueur dans les prisons et ordonna la libération de quelques prisonniers. Frère Pierre fut du nombre.

Il lui restait encore cinq ans de camp de travaux forcés à purger. Son procès fut pourtant rouvert, et sa peine supprimée. Il écrivit alors aux personnes susceptibles de l’accueillir chez elles, et reçut une réponse de son frère Jean-Baptiste qui habitait à Suining.

« Enfin, l’heure dictée par Dieu arriva. Le 25 juillet 1981, au petit matin, après deux jours de préparatifs et d’empaquetage, je franchissais victorieusement et plein d’entrain les portes en fer de la prison, emportant dans le cœur toute ma fidélité au Seigneur. Je ne me sentais ni supérieur ni inférieur par rapport aux cadres de la prison, pour lesquels je n’éprouvais aucune rancune mais plutôt un sentiment d’indulgence. »

Quand frère Pierre se présenta au bureau de la Sécurité publique pour faire régulariser sa situation, le cadre chargé de son dossier le mit en garde, lui conseillant d’attendre un peu. Mais frère Pierre décida de se rendre tout de suite dans sa famille :

« Je me sentis heureux quelque temps. Mais toute ma joie partit en fumée, et je n’eus plus qu’un seul désir, celui de quitter Suining au plus vite, lorsque je pris conscience de ma situation. Je découvris que mon quatrième frère était devenu partisan actif de la réforme religieuse. J’appris dans le même temps que, quelques mois auparavant, il avait été désigné pour participer à une réunion au niveau provincial de l’association patriotique des catholiques chinois, à Chengdu. À plusieurs reprises, il prit plaisir à me parler de cette réunion et me vanta le traitement de faveur dont il avait joui avec les autres délégués auprès du Département du travail du front uni du comité provincial du Parti communiste. Il poussa la provocation jusqu’à me chanter un hymne à la gloire des mérites et des vertus des communistes, sans se rendre compte qu’il se trompait d’auditoire. Je découvris progressivement qu’il était entièrement sous la houlette du prêtre local, le Père Huang Woze. »

Ce prêtre de l’ “ Église patriotique ” avait embrassé la cause du Parti communiste chinois et n’hésitait pas, dans ses sermons, à critiquer publiquement le Vatican et les missionnaires étrangers.

« Bien évidemment, explique frère Pierre, il m’était impossible de faire confiance à un tel prêtre, de nouer la moindre relation avec lui, ou bien d’assister à ses messes et de recevoir le Saint-Sacrement de sa main. » Dur sacrifice pour lui, qui avait été privé de ces sacrements depuis vingt-six ans !

« Mon frère était le complice du Père Huang et agissait de concert avec lui. Il me haïssait profondément. À cent lieues de me considérer comme un soldat de l’Église et un vrai catholique, il oubliait aussi de me traiter comme son propre frère. Il préférait me traiter en adversaire et agissait en ennemi sans me déclarer la guerre. Sur les instructions du Père Huang, il m’espionnait dans le dos.

En février 1982, l’infortuné rescapé des camps n’y tint plus. Il raconte : « J’allais même jusqu’à rendre visite à deux de mes anciennes unités de captivité : au laogai de Peng’an et à la prison provinciale n° 1 de Nanchong. Un mois plus tard, je retournai pour une deuxième visite dans ce camp, mais ma demande d’y retourner me fut refusée. Je n’avais donc plus d’autre alternative que de rester sous le toit de mon frère et continuer à subir ses insultes et vexations.

« Il m’interdit d’acheter des livres, hurlant que le parti communiste n’avait jamais persécuté l’Église et que je n’avais jamais été emprisonné à cause de la religion... C’est parce qu’il avait peur du Parti communiste qu’il agissait ainsi. »

Quand frère Pierre reçut en 1984 des nouvelles de ses frères bénédictins réfugiés à Valyermo en Californie, il entreprit aussitôt des démarches pour les y rejoindre. Au cours de l’examen de son dossier, le fonctionnaire du bureau de Sécurité publique du district l’interrogea sur la réforme des trois autonomies de l’Église de Chine. Il crut un instant que ses espoirs allaient s’envoler, mais loyalement, déclara qu’il n’avait rien renié de sa fidélité à la sainte Église catholique, apostolique et romaine. Le régime communiste lui accorda finalement le visa sollicité en raison de ses infirmités contractées dans les camps, afin qu’il ne soit pas à la charge de l’État.

Frère Pierre Zhou Bangjiu quittait la Chine le 27 novembre 1984, en proie à une indicible émotion. (...)

Monastère de Valyermo, frère Pierre est à droite.

QUAND LE TÉMOIGNAGE D’UN MARTYR
REJOINT LA PATIENCE CRC

Au début de l’été 1981, au moment même de la libération de frère Pierre Zhou Bangjiu, notre Père consacrait deux éditoriaux à la politique de la main tendue par le Vatican aux communistes chinois. (...)

Le mois suivant, notre Père dénonçait la reconnaissance, par le Pape, d’un évêque qui s’était rallié au régime, après des années de fidélité catholique dans les camps. Quel triste exemple pour la sainte et héroïque Église des martyrs !

« Opposés au communisme satanique, ces martyrs ont tenu ferme en s’accrochant au Pape. C’est le Pape maintenant qui les livre à l’Église communiste schismatique. (...)

Vingt ans après, nous en sommes au même point : le Vatican cherche toujours à réconcilier “ clandestins ” et “ officiels ”, méprisant la fidélité des premiers, courtisant scandaleusement les seconds. Eh bien, ce que le frère Pierre Zhou Bangjiu écrit en conclusion de son magnifique témoignage : “ L’aube se lève à l’Est ”, suffit à former notre jugement :

« Les faits ont déjà démontré qu’avec la bonne volonté d’annoncer l’Évangile et d’œuvrer pour l’unité de l’Église, un certain nombre de communautés catholiques et d’individus, bien qu’ayant apporté avec générosité leur soutien et leur aide financière à l’Église patriotique, ont complètement échoué dans leur objectif d’amener les communistes chinois à faire le moindre progrès ou à relâcher leur persécution. Ces démarches ont au contraire engendré des effets pernicieux en véhiculant un peu partout dans le monde l’image d’une Église patriotique, sous contrôle communiste, qui serait une véritable Église catholique.

« Bien plus, l’Église clandestine a été ignorée, oubliée, isolée, abandonnée et laissée sans aide, seule avec ses souffrances. Ses enfants, qui ont été fidèles, ont été blessés au plus profond d’eux-mêmes, réprimés sans cesse et soumis à de constantes pressions pour qu’ils rejoignent l’Église officielle. Pour parler franc, le parti communiste chinois n’est pourtant rien de plus qu’un tigre de papier... Seule la détermination à le défier permet de le renverser, de le vaincre et de le mettre en échec. C’est ce que mon expérience de trente-trois années de lutte au nom de la foi contre les communistes m’a appris. »

Et le frère Pierre conclut sans ambages :

« Mon souhait est la dissolution de l’Association patriotique des catholiques de Chine. Il faut permettre aux membres de cette organisation de revenir dans le giron de la vraie Église. »

LES CLÉS DE LA VICTOIRE

Frère Pierre Zhou Bangjiu sait que tout le mérite de sa victoire revient à son Seigneur bien-aimé, à sa douce Mère Immaculée et à la prière de l’Église : « Cette victoire n’a pas été remportée du jour au lendemain, mais par ta prévoyante Sagesse, elle est née au gré de ton mépris de l’arrogance et de la duperie des communistes, et sous l’effet de ton affliction devant les désertions et les compromis de beaucoup de croyants au début et au milieu de la lutte. Cela montre que tu tenais à préserver un reste de tes serviteurs. À travers ma victoire, tu montres qu’il n’est pas impossible de traverser pour toi les ténèbres glaciales d’une nuit profonde, et d’attendre, avec le chant du coq, les premières lueurs de l’aube. »

La dernière page de l’ouvrage, datée du 15 août 1999, résume tout le drame des catholiques de Chine, dont Frère Pierre s’est fait l’émouvant porte-parole. Nous le citerons respectueusement, faisant nôtre son invincible espérance en la résurrection de l’Église :

« À la fin des années soixante-dix, lorsque le régime rouge a bien dû, par la force des choses, mener une politique d’ouverture à l’intérieur du pays comme avec l’extérieur, l’Église catholique du continent, qui avait été persécutée et écrasée sur une si longue période, s’est mise à revivre soudainement comme émergeant d’un profond silence et surgissant de ses ruines ; et en l’espace d’une nuit, ses enfants par millions réapparurent miraculeusement œuvrant au grand jour dans toutes sortes d’activités religieuses. Cela étonna non seulement le régime lui-même, mais aussi le reste du monde. [C’était au beau temps de Jean-Paul Ier !]

« Au bout d’un an, après s’être soudainement réveillé, le régime s’est mis à utiliser de nouveau la vieille méthode qui consiste à manipuler l’association patriotique des catholiques chinois et ses membres pour contrôler et détruire l’Église ressuscitée. De nouveau, de nombreux prêtres et des laïcs fidèles firent le choix courageux de rester dans l’Église souterraine pour pouvoir rester dans l’obéissance au Seigneur Jésus-Christ et à son vicaire le Pape, plutôt que de participer au culte officiel de l’église patriotique contrôlée par les communistes. (...)

« Leur noble esprit de combat, qui ne craint pas de souffrir et qui sacrifie généreusement leur vie au nom d’une foi entière devrait servir d’inspiration à nous tous, à toute l’Église catholique et au monde entier... Nous croyons qu’avec l’intercession et l’aide de Notre-Dame de Chine, et en s’appuyant sur l’amour et la puissance du Seigneur, ils arriveront à tenir ferme dans le juste combat et tiendront jusqu’au bout. Nous croyons qu’ils finiront par remporter les lauriers de la victoire. » En la fête du Sacré-Cœur 2001.

Extraits de Résurrection n° 7, juillet 2001
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